Ce matin, en me réveillant, je me suis demandé : « Ta collection de livres-audio là, CyberDreams, tu n’as pas l’impression, mon bon Francis, que ça risque de faire un peu léger-léger de la démarrer avec un seul titre ? Et sans même pouvoir annoncer au moins un deuxième titre – avec une date de publication crédible ? ». Oui, ce n’est pas faux… me répondis-je intérieurement. « Pour convaincre un éditeur disposant d’une plate-forme de téléchargement d’héberger ta collection, peut-être que ça serait bien de lui présenter un véritable programme, non ? ». Oui… tu n’as pas tort, mon bon Francis, tu n’as pas tort...

Constituer un programme ne me semble pas très compliqué. Parmi la presque centaine de nouvelles que j’ai publiées ça et là, en un quart de siècle, il y en a bien quelques-unes susceptibles de devenir de bons et honnêtes audio-livres, tout de même ! Il suffirait de les lire gentiment et de les habiller joliment. Non, la difficulté serait plutôt de fixer un calendrier de parution. Car j’ai, ces temps-ci, pas mal de travail. En particulier l’écriture du livret de la prochaine exposition de la Maison d’Ailleurs. Je dois en effet produire trois articles. Le premier sur l’itinéraire littéraire, éditorial et critique de H.P. Lovecraft des origines à la fin des années soixante, le deuxième sur (je vous la fais simple), comment les petits travaux littéraires de J.R.R. Tolkien ont conduit à l’émergence d’un genre littéraire à part entière, et le troisième, en forme de synthèse, (je vous la fais encore plus simple) concerne l’art et la manière de devenir une icône de la culture occidentale quand, au départ, on est un écrivain plutôt obscur, sans lecteur ni éditeur, mais que – sans qu’on y soit pour grand-chose soi-même – l’on change tout soudain de « statut » en changeant de medium. Concernant ce troisième article, on pourrait dire qu’il s’agit de montrer comment des media traditionnels (cinéma, BD) et surtout les nouveaux media (jeu de rôle, micro-informatique ludique), en s’emparant d’œuvres littéraires plus ou moins oubliées et en tout cas très marginales, bouleversent la donne – en s’appuyant par ailleurs sur ce constat quant à la psyché humaine, voulant que plus c’est pareil et plus on en redemande. Soyons honnête. Je n’ai jamais été un grand lovecraftien – je n’ai lu que les deux premiers recueils chez Denoël et quelques textes isolés, ça et là. Quant à Tolkien, c’est pire, je n’ai même pas vu les films – et la fantasy façon nabots à gros pieds poilus n’a jamais été ma tasse de thé ! Je ne suis donc pas certain d’être le candidat idéal pour l’écriture de ce livret. Mais j’aime bien me surprendre… Et de toute façon, c’est une partie de mon job à la Maison d’Ailleurs. Ces articles sont de fait assez pointus, dirons nous. J’ai déjà consacré beaucoup de temps à la recherche de documents d’époque – en particulier de la littérature secondaire, pas toujours très facile à trouver. Il a fallu ensuite lire tout cela en prenant des notes, organiser celles-ci en un discours (autant que faire se peut) original et novateur, capable de résister à l’épreuve des faits. C’est un métier ! Et c’est tout à fait intéressant, en soi. Ce que l’on pourrait appeler le synopsis de ce livret construit en trois parties, a été accepté fin avril, après quelques allers et retours de mails avec Marc Atallah, Directeur de la Maison d’Ailleurs, et je me suis mis au travail sans tarder. Pour une remise des textes vers la mi-juillet. Cela approche et je dois bien avouer que j’ai déjà une bonne dizaine de jours de retard sur mon planning initial. J’ai perdu beaucoup de temps à éplucher le courrier des lecteurs et les commentaires de la rédaction à propos des textes de Lovecraft, dans les Weird Tales de l’époque, car je voulais me faire une idée juste de sa perception – et non surfer sur tout ce qui se raconte depuis trente ans sur Lovecraft et qui s’avère, à l’examen, souvent factuellement inexact. Oserais-je dire que tout le monde dit n’importe quoi ? Pas tout le monde, garçon, mais pas loin…

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Allons, j’embrayerai la surmultipliée début juillet et cela devrait aller. Du coup, je m’autorise à ouvrir une parenthèse dans ma nouvelle addiction lovecraftienne pour réaliser un deuxième audio-livre. Mon choix s’arrête sur un texte dont j’ai un bon souvenir, Bal à l’Ambassade, paru dans CyberDreams sous la signature F. Paul Doster. (Oui, au cas où des gens ne le sauraient pas, je suis aussi F. Paul Doster). À la relecture, le texte m’apparaît trop maniéré – trop durassien, pourrait-on dire. À l’époque, je pratiquais volontiers le grand écart entre les thématiques à la Simenon et l’écriture à la Duras – je pensais encore que les Éditions de Minuit finiraient par accepter mes manuscrits de littérature générale comme L’Erreur de France (à mon avis, mon meilleur livre)…

Je vais donc réécrire cette nouvelle en profondeur, pour qu’elle passe mieux à l’oral. Développer certains passages pour les rendre plus clairs – et enlever certaines allusions à d’autres textes publiés à la même époque. Le nouveau Bal à l’Ambassade devra être une œuvre parfaitement autonome. La nouvelle se déroule le temps d’une soirée, dans la salle de réception d’une ambassade de l’Empire, sur une planète coloniale isolée. La tonalité est assez sombre, l’action est lente, tout est très intériorisé. Je me propose donc de composer une valse qui fasse un peu ritournelle et servira de fil conducteur un peu lancinant – et de composer deux pièces électroniques avec des synthétiseurs, des générateurs de bruit blanc, et des percussions ethniques mêlées de voix incompréhensibles. J’utiliserai ces pièces en habillage sonore de fond, chaque fois que le personnage principal tourne ses regards vers la ville indigène, que l’on devine en contrebas, dans la nuit. Pour souligner l’étrangeté un peu inquiétante des lieux – il y a un fleuve qui charrie des débris venus des hautes terres, des temples abandonnés à la végétation, une immense statue de pierre mangée par la mousse... Je crois que Bal à l’Ambassade est un de ces textes, assez présents dans la SF étasunienne, qui relèvent autant de la littérature coloniale à la Kipling que de la SF exotique à la Vance. Je me donne quatre jours pour réécrire le texte, composer la musique, programmer les synthétiseurs pour obtenir les sons et les effets que j’aurai dans la tête, enregistrer le texte puis la musique, et enfin mixer l’ensemble. Le plus difficile sera sans doute de réaliser les sous-mixes de percussion.