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Louis Thirion en 2008
CC-BY Louis-Théophile Thirion

Avec 21 romans en à peine plus d'années de publication, Louis Thirion ne fut certainement pas l'un des auteurs les plus prolifiques de la collection Anticipation. En revanche, il fut sans doute l'un des « auteurs-maison » les plus admirés par cette partie du lectorat qui ne se satisfaisait pas des récits d'aventure stéréotypés constituant depuis les origines de la collection l'essentiel de sa production.

Ceci dit, il faut bien constater que ses tous premiers romans ne brillent pas particulièrement par leur originalité. Les Stols (FNA 354, 1968) et Les Naufragés de l'Alkinoos (FNA 377, 1969) sont d'honnêtes space-opera, sans grande envergure. Le premier se déroule au début du XXIème siècle, alors qu'une nouvelle guerre mondiale oppose Américains et Soviétiques. Une guerre qui va s'interrompre brusquement lorsque les deux camps vont devoir faire face à une menace extraterrestre : les Stols, membres d'une espèce en voie d'extinction, qui espèrent pouvoir s'implanter sur Terre, de gré ou de force.

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Ce qui distingue Les Stols du tout-venant de la production de l'époque, et rend le roman plutôt sympathique, c'est le discours qu'il véhicule. À rebours de la logique belliciste d'un Peter Randa, Louis Thirion envisage une collaboration possible entre Humains et Stols, collaboration dont tous pourraient bénéficier. C'est ce qui arrivera au terme de ce récit, la faction la plus intransigeante des Stols étant renversée au profit de tendances plus modérées.

Autre idée évoquée dans ce roman, et qui deviendra récurrente dans l'œuvre de l'auteur, celle que l'humanité n'en est encore qu'aux premiers stades de son évolution, et qu'il lui reste un long chemin à parcourir avant d'atteindre sa maturité. Les romans suivants mettront encore davantage en avant ce mélange d'espoir et de fragilité suscité par l'ouverture de l'humanité à l'univers qui l'entoure, que Thirion résumera ainsi, vingt ans plus tard : «  Longtemps encore après ces époques brutales, les fusées prendraient leur envol vers les espaces du futur, révélant à l'homme à la fois sa force et son insignifiance  » (in Réalité 2, FNA 1644, 1988)

Les Stols marque enfin la première apparition de Jord Maogan, personnage que l'on retrouvera dans les six premiers romans de l'auteur. Une sorte de héros générique, qui évoluera sans grande logique au gré des besoins de son auteur. Commandant d'un vaisseau de guerre dans Les Stols, il est recyclé en responsable d'une expédition minière sur un monde lointain dans Les Naufragés de l'Alkinoos, puis en agent secret dans Les Whums se vengent (FNA 427, 1969). Son histoire va se prolonger sur plusieurs siècles, grâce à un procédé de longévité dont il va bénéficier au cours de l'une de ses aventures.

Les Naufragés de l'Alkinoos est plutôt moins réussi que son prédécesseur. Malgré quelques bonnes idées, notamment l'exploration d'une planète qui s'avère être un gigantesque cerveau, centre de contrôle de tout un empire galactique, les péripéties sont dans l'ensemble peu palpitantes, et le méchant de l'histoire à peine digne d'un mauvais pulp des années 30.

Les Whums se vengent , qui parait quelques mois plus tard, est d'un bien meilleur niveau. Envoyé pour enquêter sur un safari spatial, Jord Maogan y découvre l'existence de créatures extraterrestres radicalement différentes de toutes celles rencontrées jusqu'alors. A la fois dans la description de cette civilisation étrange et de ses relations pour le moins compliquées avec les Terriens, Louis Thirion se détache pour la première fois du modèle traditionnel de la collection et signe un roman tout à fait personnel et original. Il en profite au passage pour dénoncer certains comportements de ses contemporains, puisque c'est l'ignorance et la cupidité d'une poignée d'hommes qui est à l'origine de la guerre qui va opposer la Terre aux Whums.

Mais c'est avec Ysée-A (FNA 427, 1970) que Louis Thirion va démontrer toute l'étendue de son talent. Dans ce roman, Jord Maogan se trouve réduit au statut de témoin d'une lutte vieille de plusieurs milliards d'années, dont la Terre pourrait devenir une victime collatérale. Plus que jamais, l'humanité nous apparait dans toute sa fragilité, face à des entités cosmiques qui la dépassent absolument. Par son rythme frénétique, par sa succession de péripéties plus ou moins délirantes et par l'ampleur cosmique des évènements qui s'y déroulent, on pourrait qualifier Ysée-A de roman van vogtien. Un feu d'artifice d'idées foutraques qui en fait l'un des meilleurs romans de s-f français de cette époque.

in-memoriam-louis-thirion-sterga.jpgEt son roman suivant, Sterga la Noire (FNA 456, 1971) est tout aussi réussi, quoique dans un registre assez différent. Jord Maogan n'y tient cette fois qu'un rôle assez secondaire. L'histoire nous est contée à la première personne par Stephan Drill, un agent envoyé sur un monde lointain afin d'enquêter sur la McDewitt, une société qui n'a pas hésité à éradiquer toute une civilisation afin de pouvoir exploiter les ressources de son monde. Très rapidement, l'enquête prend des allures d'errance hallucinée sur un monde où réalité et fantasmes sont intimement mêlés. Dans la forme, on est beaucoup plus proche de La Résidence de Psycartown, roman que Thirion avait publié en 1968 aux éditions Eric Losfeld, que de ses précédents Anticipation. Mais le romancier maitrise mieux son sujet, les images qu'il évoque ont davantage de force, et surtout le destin de Stephan Drill, victime d'évènements sur lesquels il n'a guère de prise, est assez poignant.

in-memoriam-louis-thirion-ipavar.jpgLes aventures de Jord Maogan s'achèvent avec Le Secret d'Ipavar (FNA 543, 1973), roman tout aussi foutraque que les précédents mais moins bien maitrisé. Le récit de cet affrontement entre deux entités à travers une succession de mondes parallèles est un peu à l'étroit dans le cadre rigide de la collection (240 pages et pas une de plus !). Le propos reste néanmoins intéressant, les deux êtres qui s'affrontent symbolisant d'un côté le progrès et la foi en l'avenir, de l'autre le passéisme et l'obscurantisme.

in-memoriam-louis-thirion-metrocean.jpgAvec Métrocéan 2031 (FNA 590, 1973), Louis Thirion abandonne momentanément l'espace pour s'intéresser à la Terre et, plus précisément, à ses mers. Dans un monde en partie ravagé par un conflit atomique, la possible existence d'une civilisation sous-marine vient menacer un peu plus les derniers vestiges de l'humanité. Haigh-Ashbury, un humain génétiquement modifié, et Slopy, l'orque avec lequel il a grandi et partage un lien télépathique, sont envoyés dans les fonds marins à la recherche d'une telle civilisation.

Métrocéan 2031 est à classer parmi les romans de s-f écologiste, et s'interroge sur l'avenir de l'humanité. La société que Haigh-Ashbury va découvrir dans les profondeurs s'avèrera bien être une menace pour l'humanité. Mais étant donné ce que les Hommes ont fait de la Terre, il est permis de se demander si ce mal ne pourrait pas en définitive être un bien. Thirion se garde bien de trancher, se contentant de poser la question et de laisser le lecteur s'interroger. Moins exubérant que ses prédécesseurs, Métrocéan 2031 n'en est pas moins l'un des meilleurs romans de Thirion.

Dans un registre très différent, Chevaliers du Temps (FNA 599, 1974) met en scène une course-poursuite qui va se dérouler sur plusieurs milliards d'années. Un long voyage à travers le temps pour empêcher les cataclysmes d'un lointain passé de se reproduire dans le futur. Cette traque prend la forme d'une longue errance à travers les millénaires, celle d'un jeune couple condamné à ne jamais pouvoir revenir en arrière ni mener une vie normale. Même si la résolution de l'intrigue ne tient pas vraiment ses promesses, le côté tragique de ses deux héros, coupés à tout jamais du monde qu'ils ont la charge de sauver, suffit à faire de Chevaliers du Temps un livre attachant.

in-memoriam-louis-thirion-temporel.jpgLouis Thirion va ensuite disparaitre de la collection pendant six ans, pour ne faire son retour qu'en 1980 avec Chez Temporel (FNA 998). Démarré comme un space-opera, l'intrigue change brusquement de direction lorsque son personnage principal se retrouve coincé sur une planète inconnue en compagnie d'une petite compagnie assez hétéroclite : un alien, un robot, et une jeune femme coincée comme lui accidentellement sur ce monde. Ensemble, ils vont tenter de trouver le moyen de regagner leurs mondes respectifs. Par son casting improbable, Chez Temporel évoque certains romans de Clifford D. Simak de la même époque, en particulier La Planète de Shakespeare. Ce qui en fait un Thirion mineur mais pas désagréable.

Assez raté en revanche, Le Répertoire des époques de cette galaxie et de quelques autres (FNA 1182, 1982) est l'histoire foutraque d'un naufragé temporel, balloté d'une époque et d'un monde à l'autre. Thirion tente de renouer avec le côté délirant d'Ysée-A, mais au final le récit n'aboutit pas à grand-chose.

in-memoriam-louis-thirion-expalpha.jpgPlus réussi, même si plus classique, Expérimentation Alpha (FNA 1204, 1983) se déroule sur un monde colonisé mais coupé de la Terre car jugé trop dangereux. Pour mettre fin à cette mise en quarantaine, un petit groupe d'individus se lance dans une mission d'exploration au sein d'une jungle modifiée et particulièrement mortelle. Louis Thirion est plutôt à l'aise dans le registre de la s-f exotique, où on ne l'attendait pas vraiment. Malheureusement, et cela va devenir une habitude dans les années qui suivent, la fin du roman est bâclée en quelques pages.

Ticket aller-retour pour l'hyperspace (FNA 1283, 1984) souffre du même défaut, mais en plus de cela, cette histoire d'un petit groupe de militaires en poste sur Ganymède qui découvre un vaisseau disparu depuis neuf siècles est des plus quelconques.

On note une certaine amélioration avec la parution de Lorsque R'Saanz parut (FNA 1339, 1984), roman à moitié réussi. La première partie, où l'approche d'un vaisseau extraterrestre va entrainer sur Terre une série de cataclysmes, fonctionne bien. Par contre, la seconde est des plus confuses. Une fois de plus, Thirion démarre sur une idée intéressante mais peine à développer ses idées de manière convaincante.

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Avec Galactic Paranoïa (FNA 1348, 1985) débutent les mésaventures temporelles de Gern Enez Sanders, homme venu d'un futur lointain où les voyages sur de longues distances nécessitent également de maitriser le temps. S'en suit une série de romans où voyages temporels et réécritures du passé abondent. Dans ce premier volume, Sanders débarque en 2014 et tente de convaincre une psy qu'il n'est pas fou mais peut effectivement voyager à travers le temps. Malgré quelques passages à vide et une intrigue trop touffue pour le format de la collection, Thirion renoue dans une certaine mesure avec l'inspiration van vogtienne qui plane sur ses meilleurs romans. Les différents protagonistes sont rarement ce que l'on pense qu'ils sont, et les menaces apparentes en dissimulent d'autres plus dangereuses encore.

Plus encore que Jord Maogan dans les premiers romans de l'auteur, Sanders est un personnage assez passif, qui se laisse le plus souvent porter par les évènements et confie à d'autres le soin de régler les différents problèmes auxquels il est confronté. C'est le cas dans Que l'Eternité soit avec vous ! (FNA 1442, 1986), où l'essentiel du mystère est résolu par… le Docteur Watson ! Sherlock Holmes fera lui-même une brève apparition dans ce roman tout à fait distrayant. Etonnamment, l'ambiance du Londres de la fin du XIXème siècle convient plutôt bien à Louis Thirion.

Changement de registre avec Le Temps des Rats (FNA 1455, 1986), roman à part dans la série. L'auteur fait certes montre d'une inventivité permanente dans la description de cette ville sauvage grouillante de menaces mortelles et de créatures plus étranges les unes que les autres, malheureusement l'intrigue est extrêmement confuse et se conclut (une fois de plus) de manière bien trop brutale.

La série continue avec Accident temporel (FNA 1509, 1987), récit d'aventure assez quelconque où Sanders doit cette fois affronter une armée d'hommes-lézards, et avec le bien meilleur Réalité 2 (FNA 1644, 1988), une uchronie dans laquelle les Mongols s'attaquent avec succès à l'Occident. La série s'achève sur un ton plus léger avec Les Guerrières de Arastawar (FNA 1673, 1989), où une collision spatio-temporelle va plonger Sanders dans une série de mésaventures en compagnie d'un extraterrestre peu au fait des mœurs humaines. Le roman fonctionne essentiellement grâce à son ton goguenard et au duo improbable que forment les deux héros. L'intrigue concernant les Guerrières du titre est par contre sans grand intérêt.

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Louis Thirion va encore publier deux Anticipation, malheureusement parmi les plus médiocres qu'il ait écrits, avant de tirer sa révérence. Cette Chose qui vivait sur Véra (FNA 1701, 1989) est symptomatique de ce qui ne fonctionne pas dans une bonne partie des romans qu'il a publié dans les années 80. Les débuts du roman sont prometteurs, l'intrigue suffisamment énigmatique pour qu'on s'y intéresse, mais les explications nous sont assénées dans les 15 dernières pages dans la plus grande précipitation, et l'on referme une nouvelle fois le livre sur une impression de gâchis. Quant à Requiem pour une idole de cristal (FNA 1800, 1991), même s'il reprend certains thèmes déjà abordés (un conflit extraterrestre remontant à la nuit des temps, une créature dissimulée sur Terre depuis des millions d'années), le résultat ne mérite guère qu'on s'y attarde.

in-memoriam-louis-thirion-passeport.jpgIl faudra attendre 2005 pour pouvoir lire un nouveau roman de Louis Thirion, grâce à Philippe Ward et à sa Rivière Blanche. Par son intrigue (deux humains bringuebalés sans cesse entre passé et futur) et sa construction, Passeport pour la 5ème dimension (RB 2011) ressemble beaucoup au Répertoire des époques de cette galaxie et de quelques autres. Il n'est malheureusement guère plus réussi. Un poil meilleur, Helios (RB 2033, 2007) est un joyeux et (trop) bavard salmigondis mêlant physique quantique et astrologie, mondes parallèles et récits bibliques, L'Odyssée d'Homère et le chat de Schrödinger. Son sujet n'est pas sans rappeler l'excellent Maître de l'Espace et du Temps de Rudy Rucker, mais le roman de Thirion ne dépasse jamais le niveau de l'aimable farce.

Malgré une qualité beaucoup plus fluctuante à partir des années 80, l'œuvre de Louis Thirion reste globalement l'une des plus originales et intéressantes que la collection Anticipation nous ait jamais offert. Et la qualité de romans tels Ysée-A ou Sterga la Noire en font des incontournables de la science-fiction française, aujourd'hui encore, quarante années après leur publication. Bref, même s'il nous a quittés le 9 décembre dernier, il n'est pas trop tard pour découvrir l'œuvre de Louis Thirion.

P.S.           Pour ceux qui souhaiteraient lire une étude plus approfondie sur les premiers romans de Louis Thirion, je leur conseille vivement l'article de Roland C. Wagner, Sauve qui peut !, disponible ici.