Le Monde de Dolly

Si l’opinion publique s’inquiète depuis quelques années des conséquences possibles des manipulations génétiques, la naissance de l’agnelle Dolly, il y a à peine plus de deux ans, a eu l’effet d’une véritable bombe. Tout à coup, les pires futurs que nous ont donnés à voir la littérature et le cinéma ces dernières décennies, du Meilleur des Mondes d’Huxley à Ces Garçons qui venaient du Brésil d’Ira Levin, semblaient prendre corps. Dans la plus grande précipitation, les gouvernements du monde entier appelaient à l’interdiction du clonage humain, les principales Eglises hurlaient au blasphème, scientifiques et journalistes tentaient tant bien que mal de faire la part entre réalité et phantasmes.

Dans ce débat qui n’en finit pas de faire la une des journaux, la science-fiction, dont les auteurs ont abondamment spéculé sur le sujet et se sont interrogés bien avant tout le monde sur les problèmes éthiques qu’entraine cette révolution scientifique, est évidemment omniprésente et abondamment citée. Dans le dossier que consacra Courrier International au clonage humain, on trouve d’ailleurs un article intitulé : « La science-fiction avait tout prévu » 2 … Paradoxalement, le thème n’apparait plus guère dans la S-F actuelle et se retrouve plus volontiers dans certains romans de littérature générale, lesquels se noient le plus souvent dans les lieux communs, et dont le propos peut se résumer en définitive à un indigent « clonage = danger ». L’un des rares romanciers à proposer une réflexion moins consensuelle fut Michel Houellebecq qui, dans son désormais fameux Les Particules élémentaires, voyait dans les progrès du génie génétique un espoir pour le futur de l’humanité plutôt qu’une menace. C’est sans doute ce qui a amené les amateurs de science-fiction à s’intéresser à son livre. C’est aussi ce qui lui a valu de la part de certains média une critique particulièrement virulente.

Les interrogations majeures posées par le clonage ont été fort bien résumées par l’embryologiste Pierre Jouannet : « La création de clones me pose un problème philosophique parce qu’elle transgresse deux lois fondamentales de l’espèce : il faut deux sexes pour faire un enfant et il y a brassage de gènes à chaque génération. » 3 Plus que d’une transgression, il s’agit d’une véritable remise en question de ces lois. Et ce n’est que le début. Nombre des bouleversements que sont susceptibles d’entrainer les manipulations génétiques ne sont encore qu’hypothétiques, mais leurs conséquences devraient être des plus radicales, et nos certitudes, en même temps que notre amour propre, risquent d’en prendre un sacré coup. Comme le remarque le journaliste allemand Thomas Steinfeld, «Copernic a chassé l’homme du cœur de l’univers, et Darwin, du sein de la nature. La procréatique s’apprête à expulser l’homme de lui-même. » 2

Greg Egan est sans doute l’auteur de science-fiction qui depuis maintenant dix ans a abordé avec le plus de lucidité et de pertinence cette problématique, tout en l’élargissant à un domaine de réflexion bien plus vaste. Confrontés aux révolutions, scientifiques pour l’essentiel, qu’il met en scène, ses personnages se retrouvent sans repères, les sociétés qu’il décrit vacillent sur leurs bases, et les uns comme les autres n’ont souvent pour seul recours que de se mentir à eux-mêmes pour survivre, de nier la réalité. Une attitude en définitive suicidaire, à laquelle certains refusent obstinément de s’abandonner.

Du besoin de certitudes

« Nous cherchons généralement, pour ne pas dire toujours, à réduire l’incertitude. » Ce constat de l’universitaire Gérald Bronner s’applique aussi bien à l’incertitude quant à nos connaissances qu’à notre avenir, et souligne l’un des éléments fondamentaux de la condition humaine. On imagine fort mal pouvoir vivre dans une incertitude totale et perpétuelle. C’est pourtant le cas du héros de la nouvelle « Le Coffre-fort » 4, qui chaque jour se réveille dans le corps d’un homme différent. Il ne sait ni qui il est, ni le pourquoi de sa situation. Faute de pouvoir mener une vie normale, il se contente de perturber le moins possible celle de ses hôtes temporaires. Une non-existence tragique dont il sortira, suite à une rencontre fortuite, pour rechercher la vérité sur ses origines. A travers ce cas extrême, Greg Egan met en lumière le besoin qu’a tout être humain de certitudes, même si celles-ci demeurent généralement inaccessibles.

Ce besoin, on le trouve à la base de tous les mythes et de toutes les religions. Dans son essai sur l’incertitude, Gérald Bronner, à travers l’étude de divers mythes cosmogoniques, voit se dessiner «les grand thèmes anthropologiques de l’incertitude, ce que nous pourrions appeler des ‘noyaux ’ d’incertitude (…) : le noyau alimentaire, de l’inimitié entre les hommes, du danger animal, de la maladie, de la mort, (…) [et] celui de l’amour. » Si certains de ces thèmes ne sont plus, dans notre civilisation occidentale, des préoccupations essentielles, d’autres le restent. Mais les réponses à ces questions prennent, ou prendront, d’autres formes. C’est le cas dans «Fidélité » 5, où l’amour éternel est désormais garanti par les progrès de la science en général et de la nanotechnologie en particulier. Lisa, la compagne du narrateur, ne supporte pas l’idée que celui-ci puisse un jour ne plus l’aimer. La réponse à ses doutes s’appelle Stabilov, et consiste en un implant qui va agir sur le cerveau des deux amants et faire en sorte que leurs sentiments l’un pour l’autre ne puisse plus changer. Mais peut-on encore parler d’amour ? A l’instar de l’auteur, on peut être sceptique quant à l’efficacité d’un tel procédé.

Autre thème traité par Egan, dans sa nouvelle « L’Eve mitochondriale » 6, l’inimitié entre les hommes, et comment y mettre un terme. Les Enfants d’Eve, secte aux prétentions philanthropiques, affirment avoir identifié l’ancêtre commune à tous les humains, rendant ainsi toute idée de race obsolète. Le narrateur, quoique sceptique quant à la validité de leurs découvertes, se voit proposer de poursuivre et d’affiner leurs recherches. Malheureusement, ses travaux, et surtout l’interprétation erronée que certains groupes extrémistes en font, vont remettre en cause les thèses utopiques défendues par les Enfants d’Eve, et relancer les conflits ethniques un peu partout sur la planète. Le rêve tourne soudain au cauchemar, et l’on en vient presque à se demander si la science est capable d’apporter des réponses véritablement fiables aux questions que se pose l’humanité.

Cette bonne vieille immortalité

Les interrogations concernant la mort, et l’angoisse qui accompagne généralement ce thème, constituent sans aucun doute l’incertitude suprême à laquelle l’homme, à travers mythes et religions, a tenté de répondre. Mais la promesse d’un hypothétique Paradis où seraient accueillis les fidèles et les cœurs purs ne convainc plus grand monde aujourd’hui. On ne s’étonnera donc pas si l’immortalité est l’un des thèmes récurrents de la science-fiction : lorsque l’idée d’une vie après la mort ne fait plus recette, on est tenté de chercher le moyen de ne plus mourir. Une vieille idée que Greg Egan a abordé avec un regard neuf. Dans « En apprenant à être moi » 4, l’immortalité est devenue possible grâce à l’implantation d’un cristal qui va dupliquer à l’identique toutes les fonctions du cerveau avant de le remplacer. Le héros de cette nouvelle ne parvient pourtant pas à se convaincre que lui et son cristal sont une seule et même personne. Le scepticisme dont il fait preuve est une constante dans l’œuvre de l’auteur. Coincé entre une majorité qui semble ne jamais se poser aucune question, et une minorité paranoïaque prônant des mesures radicales, le héros eganien s’interroge, doute, et en définitive ne peut acquérir aucune certitude. Ou lorsqu’il y parvient, comme c’est le cas ici, ce n’est certainement pas le genre de certitude qu’il souhaitait obtenir.

Le sort réservé au personnage principal du « Réserviste »5 est encore moins enviable. On ne pourra cependant s’empêcher de penser qu’il le mérite largement, tant il est détestable. Daniel Gray a constitué une armée de clones aux capacités intellectuelles réduites au strict minimum et qui lui servent de banque d’organes. Mais il souhaite aller plus loin et greffer son cerveau sur l’un de ses corps plus jeunes. L’expérience est une réussite… pour son plus grand malheur.

La troisième méthode qu’imagine Greg Egan pour parvenir à l’immortalité est décrite en détail dans son roman La Cité des Permutants. Il s’agit de réaliser une copie informatique de l’esprit, qui sera ensuite calculée dans un environnement virtuel. Une immortalité pourtant fort précaire, puisque tributaire des logiciels et des ordinateurs sur lesquels tournent ces simulations. C’est à ce dernier point que se propose de remédier Paul Durham, grâce à la création d’un système capable d’exister sans aucun support matériel. Outre que les choses ne se passeront pas aussi bien que prévu, cette technique pose elle aussi une question cruciale : peut-on véritablement considérer que l’original et la copie sont une seule et même personne ? Et dans le cas contraire, comme le remarquait très justement Eric Vial, «pourquoi payer très cher pour qu’un guignol se prenne pour vous après votre mort ? » 7 Une fois encore, et par quelque côté que l’on aborde le problème, les certitudes que l’on pensait touchait du doigt ont une fâcheuse tendance à demeurer hors de portée. Qui plus est, l’accession à l’immortalité peut soudain paraitre bien vaine. En témoigne dans le roman le personnage de Peer, qui consacrera les premiers siècles de sa nouvelle vie à l’assouvissement de passions factices, générées aléatoirement par ordinateur, qu’il s’agisse de l’écriture d’opéras-comiques ou de la fabrication de pieds de table. L’éternité peut effectivement être très longue…

Le hasard passe, le doute subsiste

Si les réponses qu’apporte la science semblent parfois autant sujettes à caution que celles proposées par la philosophie ou la religion, il reste néanmoins que l’application de nouvelles technologies bouleverse certaines valeurs fondamentales de la société. Dans « Eugène »4 – un prénom qui n’est évidemment pas innocent – Greg Egan spécule sur les progrès futurs de la modification génétique des embryons humains, aboutissant à la possibilité d’avoir un enfant à la carte, entièrement paramétrable : taille, poids, couleur des yeux, sexe (y compris, si c’est un garçon, sa longueur…), ainsi que santé et intelligence. Une conception rationalisée où le hasard n’a plus sa place. Paradoxalement, si les parents du futur Eugène ont la possibilité de financer une telle expérience, c’est parce qu’ils sont devenus millionnaires… en gagnant à la loterie nationale ! Et Egan de conclure son récit par un paradoxe plus surprenant encore.

A travers cette nouvelle apparait également l’idée de déterminisme biologique. Chaque individu n’est pas seulement défini par son histoire, sa culture ou son environnement social, mais aussi par ses gènes, qui pourraient déterminer sa propension à la violence, ses prédispositions à certaines maladies ou ses préférences sexuelles. C’est le sujet principal de la nouvelle « Cocon »6, dont le personnage principal, James Glass, un détective privé enquêtant dans le milieu de la biotechnologie, apprend l’existence d’un programme médical visant entre autres à assurer aux femmes enceintes que l’enfant qu’elles portent sera hétérosexuel. Face à cette découverte, Glass, qui est homosexuel mais rejette l’idée d’une communauté gay et se refuse à tout militantisme, se voit contraint de remettre en question toutes ses convictions. Au bout du compte, lorsque l’homme n’est plus limité par quelque ordre naturel que ce soit, que toutes les manipulations sont possibles et peuvent être mises au service des idéologies les plus néfastes, quels critères appliquer, si ce n’est des critères moraux ? On en revient ici aux débats qui font notre actualité.

En poussant jusque dans ses derniers retranchements la logique de certaines spéculations scientifiques, Greg Egan arrive parfois à des conclusions absolument vertigineuses. Dans la nouvelle « L’Enlèvement »4, il réutilise l’idée de copies informatiques déjà abordée dans La Cité des Permutants, mais son intrigue est ici toute différente. David, un homme sans histoires, reçoit à son bureau une demande de rançon accompagnée d’une vidéo de sa femme, Lorraine, qui le supplie de prendre les menaces de ses ravisseurs très au sérieux. Or, il s’avère que sa femme n’a pas été kidnappée et se trouve toujours dans leur appartement. David conclut à la plaisanterie de mauvais goût, mais ne parvient pas à comprendre pourquoi quelqu’un se serait donné tant de mal pour rien. La réalité est toute autre : les ravisseurs ont eu accès à la copie de David, et ont recréé sa femme à partir des souvenirs contenus dans cette copie. Cela suffit-il à faire de cette Lorraine-bis un être conscient, ou n’est-ce qu’une marionnette virtuelle ? Ni Egan ni son héros ne peuvent répondre avec certitude à cette question, et dans le doute, David cèdera aux exigences des ravisseurs. « L’Enlèvement » aurait pu n’être qu’une nouvelle ludique, jouant sur l’absurde de la situation, mais l’auteur en a fait une belle réflexion sur les rapports humains, constatant que l’on vit autant avec la personne que l’on aime qu’avec l’image que l’on a d’elle.

Des modèles archaïques et de leur pérennité

A lire la plupart de ces récits, on constate que Greg Egan ne porte pas un amour immodéré à la religion. Comme le soulignait Sylvie Denis dans l’article qu’elle consacra à l’Australien, « il ne fait pas bon, selon Greg Egan, de se contenter d’une seule grille de lecture, d’une vision définitive du monde » 8. Dans le cas des quelques croyants plus ou moins fanatiques que l’on aperçoit dans certains de ses textes, la plus grande forme de modernité dont ils semblent capables consiste à dissimuler leurs dogmes poussiéreux sous une nouvelle apparence. Ironique, Egan mentionne dans L’Enigme de l’Univers l’existence de l’Eglise Révisionniste du Big Bang Judéo-Chrétien et du non mois farfelu Bouddhisme Quantique, autant de tentatives risibles de faire la « synthèse forcée de la physique moderne et de quelque relique historique poussiéreuse ». Même son de cloche dans « Notre-Dame de Tchernobyl »6, où la Véritable Eglise s’appuie sur la bizarre idée que « Dieu [n’a] pas été fait chair mais information ». Cette dernière nouvelle conte l’affrontement de diverses factions cherchant à s’approprier une icône de la Vierge censée posséder des pouvoirs curatifs miraculeux.

Bien évidemment, les mystiques et les fondamentalistes de tous poils sont une cible privilégiée pour Greg Egan. Le souvenir des prédicateurs qui, dans les années quatre-vingt, considéraient le SIDA comme un châtiment divin visant à punir homosexuels et fornicateurs, est omniprésent dans la nouvelle « Vif Argent »6. Un modèle de pensée que l’héroïne de ce récit croyait définitivement abandonné, et qu’elle va redécouvrir sous une forme plus insidieuse encore, puisque défendu par certaines des victimes du Vif Argent, une nouvelle pandémie apparue au début du XXIème siècle. Il n’est plus question ici de préceptes moraux visant à expliquer et à justifier l’apparition du mal, mais d’un mysticisme bienveillant considérant le Vif Argent comme un moyen d’accéder à un niveau de conscience supérieur. De la punition divine, on passe à l’illumination suprême, mais les principes de base n’ont pas changé. Et la maladie de voir sa propagation accélérée par une poignée de cinglés convaincus de détenir la Vérité.

Du SIDA, et des théories aberrantes qu’il a engendrées, il en est également beaucoup question dans « La Morale et le virologue »4. John Shawcross, fils du propriétaire de l’une des plus grandes chaines de télévision évangélique, doute que le virus HIV soit réellement l’arme que Dieu a conçu pour condamner les pêcheurs, car si tel était le cas, elle ne pourrait frapper des innocents, qu’il s’agisse d’enfants ou de transfusés, et surtout, comment expliquer qu’un simple bout de latex puisse contrarier les projets divins ! Il en conclut qu’il s’agit d’un message adressé aux fidèles, les enjoignant à créer eux-mêmes un virus qui puisse assurer définitivement que Sa volonté soit faite. La conséquence de ces délires est, on l’imagine sans mal, catastrophique. La conclusion de ce récit, qui voit Shawcross s’obstiner dans ses convictions alors même qu’il découvre les effets pervers de sa création, est certes outrancière, mais à travers l’histoire de ce personnage apparait une idée que l’on retrouve tout au long de l’œuvre de Greg Egan : les fausses certitudes, quels que soient leurs fondements, la philosophie ou l’idéologie qui les sous-tend, ne peuvent conduire la civilisation qu’à la catastrophe.

L’horreur future

A première vue, la société décrite dans « Lumière des événements »4 semble être parvenue à répondre aux principales interrogations que se posent ses membres, en particulier quant à leur avenir, individuel et commun. Par quelques subtilités scientifiques que je serais bien en peine d’expliquer, il est désormais possible d’envoyer des messages vers le passé. Chaque habitant de la planète se voit offrir de rédiger chaque jour son journal intime, qui sera aussitôt expédié vers le passé, et ainsi disponible dans son intégralité dès sa naissance. Une opportunité que seuls quelques marginaux refusent. Martin Place n’est pas l’un d’entre eux. Le récit débute lorsqu’il rencontre pour la première fois la femme avec laquelle il sait qu’il passera le restant de ses jours. L’avenir, parfaitement balisé, s’annonce radieux. Deux événements vont pourtant remettre en question toutes les convictions de Martin, l’un touchant directement à sa vie privée, l’autre concernant l’ensemble de la population. Il découvre ainsi qu’il est très facile de se mentir à soi-même, et qu’il est encore plus facile pour un gouvernement contrôlant les principaux rouages de la société de manipuler ses concitoyens. Apprendre que les certitudes qui régissent votre vie sont fausses est certes une prise de conscience des plus douloureuses, mais lorsqu’en plus ce mensonge a été conçu en toute connaissance de cause, l’utopie annoncée prend de méchants airs totalitaires.

Si « Lumière des événements » décrit un complot orchestré par les plus hautes sphères du pouvoir, la conspiration que l’on devine dans « Les Douves »4 se situe plutôt en marge de la société. En constatant divers incidents mineurs et à priori sans rapports entre eux, un couple découvre qu’un groupuscule extrémiste pourrait bien être en train de créer une nouvelle race d’hommes, une espèce dotée d’un ADN différent et ainsi, parmi d’autres particularités, protégée contre tous les virus. Dans quel but ? Greg Egan ne se prononce pas dans cette nouvelle sur l’existence réelle ou non de cette menace, mais il aborde une nouvelle fois le problème dans L’Enigme de l’Univers, où il apparait que les pires craintes que nourrissaient les protagonistes de « Les Douves » s’avéraient justifiées. L’intérêt de cette nouvelle tient également au contexte politique dans lequel s’inscrit Egan, qui voit une résurgence des thèses nationalistes et racistes, prônées par le mouvement Fortress Australia et soutenues par un activisme de plus en plus virulent.

Dans un tout autre registre, « Orbites instables dans la sphère des illusions »4, l’un des textes les plus originaux que nous ait offert Egan, présente un univers des plus invivables. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, l’humanité a connu un changement radical de son état psychique, et la quasi-totalité de la population subit désormais l’influence de divers attracteurs, impalpables mais capables de convertir toute personne pénétrant dans leur rayon d’action à l’idéologie qui les compose. Concrètement, un individu sous l’emprise de tel attracteur sera convaincu de la véracité du dogme catholique, mais s’il se déplace de quelques centaines de mètres et tombe sous le contrôle d’un autre attracteur, il croira avec la même conviction que la Terre a été créée par un poulpe stellaire venu d’Aldébaran. Dans ce récit, seule une poignée d’hommes et de femmes est parvenue à échapper à l’influence des attracteurs. Ils se déplacent sans cesse, parcourant les interstices séparant les diverses forces en présence, refusant obstinément d’abandonner leur libre arbitre. Le héros de cette nouvelle incarne parfaitement bien la vision du monde qui est celle de Greg Egan. Alors même qu’on lui offre de le débarrasser de toutes ses incertitudes, de toutes ses interrogations, il choisit au contraire de vivre dans le doute permanent. Aux beaux mensonges, il préfère toujours l’hypothétique espoir d’atteindre un jour la vérité. Et même lorsqu’il découvre que le libre arbitre qu’il défend si chèrement pourrait n’être que le symptôme d’un attracteur particulier dont lui et ses semblables subiraient l’influence, il ne fait que reconnaitre que son point de vue n’est ni le seul possible, ni forcément le meilleur. Le refus des certitudes implique que le bien-fondé de cette idée ne peut en aucun cas être une certitude. Le doute, toujours le doute…

A l’inverse du narrateur d’ « Orbites instables dans la sphère des illusions », les héros de «Le Tout-P’tit »4 et d’ « Axiomatique » 4 sont des êtres résignés, qui ont cessé de lutter. Dans la première de ces nouvelles, un homme souhaitant avoir un enfant, malgré le refus catégorique de sa compagne, décide faute de mieux de faire l’acquisition d’un Tout-P’tit, un pseudo-enfant aux capacités intellectuelles réduites au minimum, conçu à partir de gamètes humains génétiquement modifiés et programmé pour mourir à l’âge de quatre ans. Le procédé ne semble visiblement pas choquer la morale du personnage, qui éprouvera seulement quelques remords à l’idée d’acheter une contrefaçon taïwanaise, moins chère que le produit original. Sa prise de conscience n’aura lieu que bien plus tard, lorsqu’il s’avèrera qu’à cause d’une erreur de programmation, son Tout-P’tit se révèle être aussi intelligent que n’importe quel enfant. On ne peut qu’être effrayé à la lecture de cette nouvelle. Alors que les débats sur la bioéthique sont aujourd’hui un élément essentiel du discours concernant les manipulations génétiques, et que l’on s’interroge toujours sur le bien-fondé, par exemple, des expériences sur les embryons humains, on tremble à l’idée que notre société puisse un jour traiter ce sujet avec une telle désinvolture, et que la vie, sous quelque forme que ce soit, puisse ne plus avoir d’autre valeur que commerciale. Une idée que Greg Egan résume dans le dernier paragraphe de sa nouvelle ainsi : « Si elle (le Tout-P’tit du narrateur, qui est une fille) n’avait jamais prononcé un mot, me serais-je convaincu que sa mort était moins tragique ? »

Le personnage principal d’ « Axiomatique » est lui aussi un homme perdu, désabusé, et l’univers qui est le sien est peut-être plus effrayant encore que celui du « Tout-P’tit ». On y trouve en vente libre toutes sortes d’implants capables de modifier la chimie de votre cerveau pour vous convaincre de tout et n’importe quoi. Ainsi l’implant « Vous êtes génial » vous procurera la certitude inébranlable d’être une personne formidable, même si votre entourage pourra constater objectivement que vous êtes un abruti total. On imagine sans mal les conséquences d’un tel procédé : la certitude, donc le bonheur, offert à tous. Que les certitudes ainsi offertes soient foncièrement mensongères n’atténue en rien leur pouvoir de persuasion. Il devient dès lors plus facile de s’adapter à la société telle qu’elle existe que de remettre en cause son fonctionnement, plus facile d’utiliser un implant qui vous convaincra que votre profession, aussi débilitante soit elle, vous rend heureux, que de vous battre pour modifier vos conditions de travail. A court terme, la contestation sociale est assurée de disparaitre. Le héros de Greg Egan refuse d’ailleurs de s’interroger sur de telles conséquences. Sa principale motivation est de savoir s’il serait ou non capable de tuer l’homme qui a assassiné sa femme cinq ans plus tôt, et accessoirement de comprendre pourquoi elle est morte. C’est un homme brisé, qui a perdu toutes ses illusions, à quelques exceptions d’ordre moral près. Par exemple considérer toute vie, même celle du meurtrier de son épouse, comme sacrée. L’implant qu’il se procure lui permettra de savoir s’il peut aller à l’encontre de ses convictions, de sa nature. La nouvelle s’achève sur un constat glacial : dans ce monde que l’on souhaite ne jamais connaitre, il ne peut y avoir de place ni pour les sentiments, ni pour une quelconque morale. Et bien que le narrateur reconnaisse que l’honnêteté aurait consisté à continuer de vivre dans « la confusion et le doute », il avoue : « en goûtant à la liberté que procure la certitude, j’ai découvert que je ne peux plus m’en passer ». Même si Greg Egan ne fait évidemment pas sien le nihilisme de son personnage, « Axiomatique » est sans conteste le texte le plus sombre et le plus pessimiste qu’il ait jamais écrit.

La fin des certitudes

Cette dernière nouvelle n’est pas la seule à évoquer la notion de nature humaine, et la possibilité de dépasser les restrictions qu’elle impose. C’est aussi le sujet principal de « Paille au vent »6, récit inspiré du Au Cœur des ténèbres de Conrad, qu’il cite explicitement. Un agent secret américain est envoyé vers El Nido de Ladrones, une immense jungle créée par quelques biogénéticiens dissidents au service de divers cartels du crime sud-américains. C’est là que Guillermo Largo, biochimiste de renom, s’est réfugié en emportant avec lui l’intégralité de ses travaux. Si Au Cœur des ténèbres peut être considéré comme un roman traitant de l’éternelle lutte du bien, symbolisé par Marlow, contre le mal que représente Kurtz, « Paille au vent » s’éloigne bien vite de cette thématique, et même la réfute. Tout d’abord, le narrateur de cette histoire n’a rien d’un parangon de vertu : c’est un tueur sans scrupules, un manipulateur cynique. A l’inverse, Largo, si ses méthodes peuvent sembler à première vue discutables, nourrit un authentique espoir quant à l’avenir de l’humanité. La clé de ses croyances : les Chevaliers Gris, un rétrovirus artificiel agissant sur les neurones et leurs connexions. Pratiquement, il devient possible de reconfigurer le cerveau dans son ensemble et ainsi de modifier à volonté sa personnalité. Pour le biochimiste, il s’agit de dépasser les limites que la nature a imposées à l’homme, et « de décider exactement qui vous êtes ». Pour le narrateur, il s’agit de la pire abomination imaginable, lui qui considère que, « en fin de compte, tout ce que nous pouvons faire, c’est ne pas trahir notre nature. »

Plutôt qu’à la lutte entre le bien et le mal, c’est à un combat opposant deux visions du monde radicalement différentes que nous assistons. L’un est convaincu de l’existence d’un ordre naturel et immuable, l’autre considère de telles notions comme définitivement obsolètes : « (…) maintenant, c’est toute la nature humaine qui n’est que paille au vent. L’horreur, le cœur des ténèbres, est moins que paille au vent. Toutes les vérités éternelles, toutes les intuitions, pathétiques ou sublimes, de tous les grands écrivains, de Sophocle à Shakespeare, sont moins que paille au vent ». Ainsi donc, toutes les certitudes sur lesquelles repose notre civilisation, qu’elles soient d’ordre moral, culturel, ou qu’elles soient le fruit de plusieurs millions d’années d’évolution, se trouvent soudain invalidées. Le projet de Guillermo Largo implique la création d’une humanité nouvelle, consciente des possibilités quasi-infinies qui lui sont offertes. Un choix que rejette le narrateur, qui entend continuer de jouer selon ses propres règles, simplement parce qu’elles lui sont infiniment plus profitables. « Le monde était ainsi : on utiliserait toujours le pouvoir, les nations soumettraient toujours les nations, les faibles seraient toujours massacrés. Et tout le reste n’était qu’illusion pieuse ». Une illusion à laquelle s’attachera pourtant Largo qui, s’il ne peut avoir la certitude que le nouveau monde qu’il annonce sera plus beau ou plus juste, peut du moins le rêver. « Je vais regarder le monde et espérer ». Une chose est sûre : puisque personne ne viendra prendre l’humanité par la main pour la conduire vers un avenir meilleur, c’est à chaque homme et femme de prendre ses responsabilités, individuelles et collectives, en toute connaissance de cause.

La fin de l’incertitude : vers l’utopie ?

A la lecture de « Paille au vent » apparait assez clairement la théorie métaphysique que défend Greg Egan : pour lui, il n’existe pas un sens caché du monde et de la vie, c’est à l’homme de construire ce sens. Il explicite plus amplement ce propos dans L’Enigme de l’Univers. L’intrigue en deux mots : Andrew Worth, journaliste, est envoyé sur Anarchia, une île artificielle créée par un groupe de physiciens anarchistes, où se déroule un colloque scientifique durant lequel seront présentées différentes Théories du Tout (ou TDT), visant à expliquer l’univers et ses lois fondamentales. Worth est plus précisément chargé de réaliser un portrait de la jeune lauréate du Prix Nobel Violet Mosala. Mais la vie de cette dernière semble menacée, certains groupuscules obscurantistes voyant dans sa TDT l’annonce de la fin du monde.

On pourrait reprocher à L’Enigme de l’Univers certaines maladresses formelles, en particulier une première partie n’entretenant que des liens assez lâches avec le reste du récit, même si elle permet de se faire une idée précise de la société où évoluent les personnages. Il n’empêche que ce roman présente un discours d’une grande cohérence, qui s’articule autour de trois expériences similaires. La première se présente sous la forme d’une sorte de baptême auquel sont invités tous les nouveaux arrivants sur Anarchia. Ceux-ci sont invités à plonger sous l’île pour découvrir ses fondations artificielles. Une révélation qu’Andrew Worth décrit ainsi : «Voici que les habitants d’Anarchia avaient en commun : non seulement l’île elle-même mais la connaissance personnelle de son secret : ils se tenaient sur un rocher que les fondateurs avaient fait surgir de l’océan par cristallisation, qui était constamment en train de se redissoudre et ne perdurait qu’au travers d’un processus de réparation permanent. La généreuse nature n’avait rien à voir là-dedans ; c’était l’effort conscient des humains et leur coopération qui avaient édifié Anarchia, et même la vie génétiquement programmée qui lui conservait son intégrité ne pouvait être considérée comme un don divin ni comme infaillible (…). Toute cette complexe machinerie devait être contrôlée, devait être comprise. » Ce constat rejoint la thèse que développe Greg Egan dans « Paille au vent ». Aux idéologies, l’auteur préfère les faits : « cette prise de conscience (…) avait un avantage indéniable sur toutes les mythologies artificielles de l’idée de nation. Elle était conforme à la vérité. »

Andrew Worth fait l’expérience d’une prise de conscience similaire lorsqu’il est victime du bacille du choléra destiné à contaminer Violet Mosala. Après plusieurs jours de souffrance, celui-ci en vient à rêver de pouvoir se désincarner, quitter son corps malade, jusqu’à ce qu’il réalise que « ce fantasme d’évasion n’avait pas de sens, n’était qu’une fausse arithmétique, un rêve idiot. Ce corps malade était tout mon être. Ce n’était pas l’abri provisoire de quelque minuscule homme-dieu indestructible vivant dans la chaude obscurité protectrice derrière mes yeux. De mon crâne jusqu’à mon anus putride, c’était l’instrument de tout ce que je ferais, ressentirais et serais jamais ». Cette vérité, que le narrateur qualifie de « sordide, remuante et viscérale », est pour lui la seule base possible à toute tentative de compréhension du monde. C’est à partir d’elle qu’il vivra la troisième expérience du roman, impliquant la TDT. A l’arrivée, les prémisses de ce qui pourrait être un monde plus harmonieux, l’extension du modèle de société que propose Anarchia à la planète entière. Pas une utopie, pas la fin de l’histoire, plutôt son véritable commencement. Rien n’est assuré, tout reste possible. Il est des promesses d’avenir plus séduisantes, annonciatrices de félicité éternelle et de paradis retrouvé, mais le réveil risque d’être brutal. A travers ce roman, Greg Egan effectue une sorte de bilan, un récapitulatif de nombres des thèmes qu’il a abordé dans ses nouvelles, et résume toute la philosophie qui sous-tend son œuvre : un matérialisme revendiqué et pleinement assumé, qu’il applique à tous les domaines de réflexion qui l’intéressent, qu’ils soient scientifiques, politiques ou métaphysiques.

Au XVIIème siècle, Pascal écrivait : « S’il y a un Dieu, il est infiniment compréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous ». Trois siècles plus tard, Greg Egan opte pour l’hypothèse inverse : il n’y a pas de dieu, dont l’Univers est par essence compréhensible. Et de même, alors que le penseur proposait de parier sur l’existence de Dieu, afin d’accéder au Paradis et à la vie éternelle dans le cas où Dieu existerait bel et bien, le romancier préfère nier son existence et placer l’homme face à ses responsabilités : en supposant que ce monde est le seul que nous connaitrons jamais, mieux vaut faire en sorte qu’il soit le plus agréable possible.


Philippe Boulier

1 Le titre de cet article est emprunté au livre du Prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, paru aux éditions Odile Jacob en 1996.
2 In Courrier International n°331, 6 mars 1997.
3 Gérald Bronner, L’Incertitude, Que Sais-Je ? n°3187, P.U.F., 1997.
4 In Axiomatique, Le Bélial, septembre 2006 ; rééd. Le Livre de Poche, octobre 2009.
5 In Océanique, Le Bélial, novembre 2009.
6 In Radieux, Le Bélial, octobre 2007.
7 In KWS n°20, juillet 1996.
8 Greg Egan : un moraliste dans l’ère du choix, in Galaxies n°6, septembre 1997.

Image de une : Illustration de Caza pour Etoiles Vives n°7