Quoi lire d’intéressant en cette rentrée des classes 1959 ? Commençons par faire un tour du côté des revues et de leur dernière moisson de nouvelles, bonnes ou mauvaises.

FICTION N°70

La doyenne des revues françaises consacre un très intéressant dossier à James Blish, auteur américain dont Denoël a publié en début d’année Un Cas de conscience. On y apprend qu’outre-Atlantique l’écrivain a déjà une dizaine de romans à son actif, que Gérard Klein passe en revue pour en séparer le bon grain de l’ivraie. En attendant que les meilleurs d’entre eux traversent l’océan, on prendra le temps de savourer Cette Terre dont les heures sont comptées, de loin le meilleur texte du mois, mettant en scène une civilisation extraterrestre radicalement différente de la nôtre.

Le reste du sommaire est plus inégal. Les Invisibles de Paul Janvier (pseudonyme du prolifique Algis Budrys, qu’on a déjà croisé à de multiples reprises au sommaire des différentes revues françaises) est certainement la meilleure nouvelle après celle de Monsieur Blish et imagine une sorte d’humanité mutante, dont les membres échappent au regard de leurs concitoyens quand bien même ils paradent sous leur nez. Une caractéristique bien pratiqueNote du rédac'chef :
...et qui n'est pas sans rappeler la faculté de Tem, héros des « Futurs mystères de Paris » de Roland C. Wagner.
lorsque l’on souhaite s’adonner au vol à l’étalage, mais qui risque à terme de causer l’effondrement de la société telle que nous la connaissons.

Dans un registre plus léger, on conseillera Le vieil Homme et le désert de Charles G. Finney, où rendre service à ses voisins déchaine les pires catastrophes, et Le Nœud d’Howard FastNote du rédac'chef :
...que l'on connaît surtout aujourd'hui pour son roman « Spartacus » (1951) adapté par Kubrick en 1960.
, histoire de voyage temporel s’accompagnant des inévitables paradoxes auxquels il donne naissance.

Les autres récits du mois sont plus dispensables. Isaac Asimov réinvente le philtre d’amour en s’appuyant sur les découvertes de la chimie moderne dans Alice au Pays des Hormones, mais son propos est à ce point moralisateur que le plaisir de lecture en souffre. Voir une autre Montagne de Frederik Pohl intrigue, avec son vieil homme subissant un énigmatique traitement médical, mais la fin déçoit. Quant à Le Rire dans la maison d’Ilka Legrand, ce n’est qu’une énième histoire de manoir hanté, trop longue et n’apportant rien de nouveau au thème.

Terminons sur une note plus positive par le texte français du mois, L’œil de Bouddha, signé Jean-Jacques Olivier, très agréable et rythmé récit d’aventures mettant en scène le mythique comte de Saint-Germain.

SATELLITE N°21

Du côté de Satellite, on trouve également de fort bonnes choses, mais aussi de très ennuyeuses. La plus enthousiasmante me semble être Les Années Métalliques, du français Michel Demuth. Trois siècles après que les humains ont quitté la Terre, l’un d’entre eux est chargé d’y retourner et découvre un monde entièrement mécanisé. La visite de cette Terre d’où toute forme de vie a disparu est passionnante, et l’on souhaite que l’auteur revienne prochainement à cet univers pour le développer encore davantageNote du rédac'chef :
... ce que Michel Demuth a effectivement fait les années suivantes en écrivant d'autres nouvelles, lesquelles ont été rassemblées dans le recueil « Les Années métalliques », paru chez Ailleurs & Demain.
.

Du côté des Américains, deux auteurs, Robert Silverberg et Milton Lesser, se projettent dans un futur lointain et se demandent comment l’humanité gèrera sa conquête des étoiles et sa rencontre avec des civilisations moins avancées. Leurs réponses sont au final assez similaires. Dans Le Retour du Messie de Silverberg, on préfère favoriser l’émancipation des races extraterrestres plutôt que leur colonisation. De même chez Lesser, dans Adieu, M. Ridley, si l’on étudie de près les sociétés d’outre-espace, c’est avant tout pour trouver des modèles permettant d’assurer la pérennité de la civilisation humaine.

Parmi les réussites du mois, on classera encore La Mante de Charles de Vet, où les mœurs sexuelles singulières d’une race extraterrestre ne sont finalement pas si éloignées que cela de nos propres comportements, Un Cinéma fabuleux de Robert Abernathy, le cinéma en question servant de laboratoire expérimental à un extraterrestre de passage sous nos cieux, et L’Ecole des Consommateurs de Margaret St Clair, où dès leur plus jeune âge les enfants sont éduqués pour obéir aux suggestions publicitaires. Une idée qui fait froid dans le dos.

Le reste de ce numéro est essentiellement composé de nouvelles à chutes, certaines très courtes, mais rarement convaincantes. Celle de David Gordon, Quotient d’Intelligences, mettant en scène les préparatifs d’une guerre galactique, n’est pas dénuée d’intérêt, si ce n’est qu’on devine bien trop tôt sa conclusion.

Parmi les textes ratés, citons L’impossible Imposture de Donald Fransom, intéressante réflexion sur la crédulité du public face aux pseudo-sciences, qui aurait certainement bénéficié d’être rédigée sous la forme d’un article plutôt que d’une nouvelle assez indigeste. Quant à Arla d’Eliane Lebrun, dont c’est le premier texte publié, disons que cette histoire d’espion vénusien envoyé sur Terre n’est pas vraiment prometteuse.

Raymond F. JONES
Renaissance
(Les Cahiers de la Science-Fiction n°4)

Puisqu’on parle de Satellite, restons chez le même éditeur et évoquons la situation des « Cahiers de la Science-Fiction ». Voilà plusieurs mois que les numéros 5 et 6 de la série sont disponibles, mais le quatrième, Renaissance de Raymond F. Jones, manque toujours à l’appel. Que les souscripteurs se rassurent : ils devraient recevoir leur exemplaire avant la fin du mois. La faute en incombe à une triste série de tracasseries administratives, dont la rédaction de Satellite, d’après mes sources, devrait s’expliquer en détail dans le n°23 de la revue.

Ceci dit, si l’attente fut longue, le résultat en vaut la peine. Renaissance imagine une société particulièrement originale, un monde clos construit sur de nombreux tabous, parmi lesquels le plus étonnant est que ses membres ignorent tout de la procréation. D’où viennent les enfants ? Pourquoi autant de secrets autour de leur apparition ? Existe-t-il quelque chose au-delà des murs de la cité ? Voilà quelques unes des questions que se pose Kétan, le héros de l’histoire, contraint par la force des choses de remettre en cause les fondements de cette société.

Les réponses arrivent à la moitié du roman, plus ou moins convaincantes et détaillées. La suite est sensiblement moins réussie, Kétan devenant l’enjeu principal d’un conflit opposant différentes factions et passant de l’une à l’autre à un rythme de plus en plus frénétique. Il n’empêche, même si l’on s’éloigne alors des questionnements de la première partie pour verser dans un récit d’aventures plus convenu, Renaissance constitue une lecture de grande qualité.

Edmund COOPER
Pygmalion 2113
(Présence du Futur n°32)

Autre livre que l’on conseillera volontiers, ce premier roman publié en France de l’Anglais Edmund Cooper. Relevant d’une science-fiction plus classique que l’œuvre de Monsieur Jones, il met en scène un homme d’aujourd’hui, John Markham, victime d’un accident qui va le plonger en hibernation durant cent cinquante ans, jusqu’à son réveil en l’an 2113. Là, il découvre une société utopique, où l’homme s’est délesté de toutes ses tâches fastidieuses en les confiant à des androïdes ultra-perfectionnés. Sans plus aucun repère, il découvre progressivement le fonctionnement de ce monde de demain fort différent du nôtre, et sous le vernis d’une existence idyllique y décèle la menace qu’il constitue pour l’avenir de l’humanité.

Edmund Cooper tient parfaitement bien son sujet, presque trop bien : le déroulement de l’histoire semble à ce point inéluctable qu’il ne recèle que trop peu de surprises, pour ne pas dire aucune. Pourtant le propos est intéressant, les personnages bien campés (notamment le vilain de l’histoire, bien plus charismatique que Markham) et l’écriture soignée. Manque juste une petite dose d’inattendu pour faire de Pygmalion 2113 davantage qu’un bon roman.

Maurice LIMAT
Les Enfants du Chaos
(Anticipation n°141)

L’évènement est suffisamment rare pour que nous le signalions : la collection « Anticipation » accueille ce mois-ci en son sein un nouvel auteur français en la personne de Maurice Limat. Nouveau venu dans la collection, mais pas un inconnu pour autant, Monsieur Limat ayant signé un nombre considérable de récits de science-fiction depuis plus de vingt ans, en particulier pour les éditions Ferenczi.

De la lecture des Enfants du Chaos, il ressort que Maurice Limat semble s’être grandement inspiré de La Naissance des Dieux du regretté Charles Henneberg. Des astronautes découvrent aux confins de l’univers une substance réagissant à la moindre de leur pensée, qui va leur permettre de réaliser tous leurs fantasmes, jusqu’à faire d’eux des dieux.

Le propos ne manque pas d’intérêt, et des tensions existant au sein du groupe entre le très martial capitaine Hugues, l’humaniste docteur Marcus et l’artiste Dorian, naissent une série de conflits ne pouvant qu’aboutir au désastre final. Il n’empêche, Monsieur Limat ne fait que réécrire le roman d’Henneberg sans y apporter grand-chose, et surtout, à force d’outrance dans l’exacerbation des sentiments et dans l’écriture elle-même, Les Enfants du Chaos finit par être d’une lecture pénible et un peu ridicule.

M.A. RAYJEAN
Ère Cinquième
(Anticipation n°142)

Des deux parutions mensuelles de la collection « Anticipation », on conseillera plus volontiers le nouveau M.A. Rayjean. Non qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre, mais il s’avère tout de même plus agréable à lire. On y suit deux hommes et une femme ayant survécu à la fin du monde, et découvrant leur planète occupée par des sortes d’êtres unicellulaires intelligents. La bonne idée de l’auteur est d’adopter le point de vue tantôt des humains, tantôt de ces créatures baptisées « mollutors ». Ainsi, plutôt que d’assister au énième combat des valeureux héros terriens contre de sinistres créatures assoiffées de sang, Monsieur Rayjean offre un propos un peu plus subtil, et permet à chaque camp de développer ses arguments dans la lutte qui les oppose. Voilà qui donne davantage de relief à un récit d’aventures par ailleurs assez convenu.

CINÉMA : DANS LES GRIFFES DU VAMPIRE

Dans les salles de cinéma, ceux qui n’auraient pas succombé aux charmes de Marylin Monroe dans Certains l’aiment chaud seront peut-être tentés d’aller voir Dans les Griffes du vampire ( Curse of the Undead), réalisé par Edward Dein. « Un film de vampire de plus ? » me direz-vous. Certes oui, mais celui-ci a pour intérêt premier son cadre inattendu, puisque son buveur de sang s’est installé dans une petite ville du far-west et a troqué sa cape contre un stetson et une paire d’éperons.

Le récit s’appuie sur une intrigue fort classique, l’affrontement des propriétaires d’un ranch contre un margoulin souhaitant faire main-basse sur leurs biens, situation qui va se compliquer quelque peu lorsqu’arrive en ville un pistolero prénommé Drake (!). Aussitôt les morts mystérieuses se multiplient et les tensions s’exacerbent entre les différents partis.

Du mythe du vampire, Edward Dein (qui signe également le scénario) ne conserve que ce qui l’intéresse. Ainsi sa créature se nourrit-elle de sang humain, dort dans un cercueil et ne peut être tuée par des moyens conventionnels, en revanche elle peut se déplacer en plein jour (même si la lumière du soleil l’incommode tout de même un peu) et ne semble pas pouvoir se transformer en quelque animal que ce soit. Quant à son allergie à l’ail, il n’en est pas fait mention.

L’idée de départ de ce film est séduisante, malheureusement le résultat n’est pas à la hauteur de nos espérances. La faute à une mise en scène sans imagination et à un casting de second choix. Quant à Michael Pate, qui interprète Drake, il ressemble un peu trop à notre Fernandel national pour être véritablement effrayant.

***

Qu’on me permette de terminer sur un coup de gueule. Les éditions Artima ont beaucoup fait ces dernières années pour publier en France le meilleur de la bande-dessinée américaine. Chaque mois, dans les revues Big Boy, Sidéral et Aventures Fiction, paraissent de très amusants récits de science-fiction illustrés par la fine fleur des dessinateurs de « comics », notamment Gil Kane, Carmine Infantino ou Jack Kirby. On ne peut que se réjouir d’avoir enfin la possibilité de découvrir ces œuvres en français. Encore faudrait-il qu’il s’agisse bel et bien de français ! Or, lorsqu’un traducteur analphabète intitule l’un des récits au sommaire d’Aventures Fiction n°17 « Le Jour que la Terre s’arrêta », on est en droit de se poser certaines questions ! Car quoi ! Si les éditeurs se mettent désormais à maltraiter à ce point notre belle langue, je n’ose imaginer quel sabir parleront nos petits-enfants d’ici cinquante ans.