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Il semblerait que nous vivions actuellement une période historique pour la science-fiction. Après dix ans de développement lent mais régulier de ce genre littéraire dans notre beau pays, les choses ont aujourd'hui l'air de s'accélérer et de prendre soudain une toute nouvelle ampleur. J'ai déjà évoqué le label « Espions de Demain » publié depuis trois mois dans la collection « Espionnage » des éditions de L'Arabesque. A présent, ce n'est pas une mais deux nouvelles collections de science-fiction qui voient le jour, l'une chez Ditis, l'autre chez Daniber. Ainsi, en ce mois d'avril 1960, ce ne sont pas moins de huit livres supplémentaires qu'il nous faut chroniquer, d'où la taille inhabituelle de ce nouveau Bulletin d'Information des Amateurs d'Anticipation et de Terreur de Conflans-la-Haute.

Andrew North
Les Naufrageurs de l'Espace
(Science-Fiction n°161, Ditis)

Jusqu'à présent, les éditions Ditis ont surtout obtenu un certain succès grâce aux romans policiers qu'ils publient. Espérons qu'il en sera de même avec leurs titres de science-fiction. Les premiers parus s'avèrent en tous cas assez prometteurs, même si le second pose problème, mais j'y reviendrai plus tard.

Les Naufrageurs de l'Espace est un récit d'aventures spatiales des plus plaisants. Le jeune Dane Thorson participe à son premier vol spatial à bord du « Solitaire », un navire corsaire dont les membres d'équipage se sont portés acquéreurs d'une petite planète, Limbo, dont ils comptent tirer profit. Malheureusement, arrivés sur place, ils ont la mauvaise surprise de découvrir un monde ravagé par une ancienne guerre spatiale et de ce fait inexploitable. Et la situation devient plus compliquée encore lorsqu'il s'avère que l'équipe d'exploration qui les a accompagnés dissimule des secrets peu avouables…

Monsieur Andrew North signe un récit très enlevé, où l'on ne s'ennuie pas une seconde. Ce qui différencie  Les Naufrageurs de l'Espace du tout-venant de ce genre d'histoire, c'est l'univers que l'on y découvre, où les différences de classe existent également dans l'espace. Ainsi le héros, d'origine modeste, se trouve contraint de rejoindre l'équipage d'un navire corsaire, tandis que ses camarades issus de familles riches auront le privilège de faire carrière sur les vaisseaux les plus prestigieux de la flotte terrienne. On aurait aimé que cet élément original soit davantage développé, ou que l'auteur y revienne dans un prochain roman. Quoiqu'il en soit, ce roman constitue tel quel une réussite.

E.C. Tubb
Objectif Pollux
(Science-Fiction n°163, Ditis)

Certains d'entre vous auront peut-être découvert E.C. Tubb il y a deux ans, lors de la parution dans la collection « Anticipation » de l'excellent Le Navire étoilé. A ces derniers, nous déconseillons vivement de se procurer Objectif Pollux. Non parce qu'il s'agit d'un mauvais livre, mais parce que c'est le même, proposé sous un titre différent et dans une nouvelle traduction !

A tous ceux qui ne l'auraient pas lu, Ditis offre une seconde chance de découvrir ce fort bon texte de science-fiction mâtiné d'enquête policière. L'action se déroule dans un vaisseau spatial lancé depuis la Terre trois siècles plus tôt, à la recherche d'une nouvelle planète habitable. Afin d'éviter la surpopulation à bord de ce navire, des règles très strictes sont appliquées, et les membres de la psycho-police sont chargés d'éliminer discrètement les membres trop âgés. Jeune recrue, Jay West va rapidement se trouver face à un dilemme lorsqu'on le charge d'assassiner le père de sa bien-aimée.

Comme pour le roman précédent, le principal intérêt d'Objectif Pollux est l'univers qu'il nous permet de découvrir, et les lois impitoyables qui le régissent. Un monde clos où le gaspillage de ressources est passible de la peine capitale, où l'on se lance des duels à mort pour les plus futiles des raisons, où les hommes et femmes de plus de trente ans sont considérés comme des vieillards dont il convient de se débarrasser, et où ceux qui tiennent les rênes de la société se sont arrangés pour que les lois qu'ils font respecter ne les concernent pas. Un véritable enfer spatial, en somme. Monsieur Tubb est assurément un auteur à suivre, on souhaite que d'autres de ses romans seront bientôt traduits, plutôt que de republier tous les deux ans le même livre, aussi bon soit-il.

Milton Lesser
Les Chercheurs d'étoiles
(Science Fiction - Suspense n°3, Daniber)

L'autre éditeur à lancer une nouvelle collection de science-fiction se nomme Daniber, et se sont pas moins de six livres qui viennent de paraître ! Ici aussi, les écrivains anglo-saxons sont à l'honneur, et les récits d'aventure et d'action sont privilégiés.

Le meilleur de ces six romans me semble être Les Chercheurs d'étoiles, de Monsieur Milton Lesser. Il est intéressant de le mettre en parallèle avec Objectif Pollux, puisqu'il se déroule également à bord d'un vaisseau où plusieurs générations de Terriens se sont succédées, jusqu'à en oublier l'objectif de leur mission et la nature même de l'endroit où ils vivent ! Les mythes ont remplacé la vérité historique, et les quatre sphères qui composent le vaisseau vivent chacune isolées des autres. Un jeune homme, Michel, aura l'occasion de visiter chacun de ces mondes et d'entamer leur réunification.

On ne découvre la nature de l'univers où se déroule l'action que progressivement, au fil des pérégrinations de Michel. Un monde très original, fort différent de celui mis en scène par Monsieur Tubb, où les habitants de chaque partie du vaisseau sont chargés de tâches spécifiques, tâches dont ils ont oublié le plus souvent la finalité. Seule la conclusion du roman est un peu décevante car traitée trop rapidement. Néanmoins, Les Chercheurs d'étoiles constitue une excellente lecture, à découvrir de toute urgence.

Lester Del Rey
Attention ! L'Atlantide attaque
(Science Fiction - Suspense n°1, Daniber)

Des différents auteurs que nous donne à lire Daniber, Lester Del Rey est probablement le plus connu, puisqu'on a eu l'occasion de le lire à diverses reprises dans les revues françaises, en particulier FictionAttention ! L'Atlantide attaque est un roman tout à fait classique. Dans un premier temps, on assiste à la première plongée d'un sous-marin atomique expérimental, au cours de laquelle l'auteur décrit de manière très réaliste la vie à bord de l'appareil. Mais après que quelques mystérieuses avaries se sont déclarées à bord, on découvre que dans les profondeurs de la mer vivent des êtres humains ! Capturés, les membres d'équipage vont découvrir l'existence d'une cité sous-marine, dont ils auront le plus grand mal à s'échapper.

Facture classique donc, presque désuète pour ce sympathique roman d'aventure. Lester Del Rey prend plaisir à décrire cette société étrange, séparée du reste de l'humanité depuis des millénaires, et ayant mis au point des technologies fort différentes des nôtres. L'auteur sait distiller les informations à bon escient et la découverte de ce monde est tout à fait plaisante.

Paul Capon
La Terre envahie
(Science Fiction - Suspense n°2, Daniber)

Sympathique également est le roman de Paul Capon, sorte de variation sur le même thème que  La Guerre des Mondes de Monsieur Wells. La Terre est envahie par des extraterrestres, ses habitants plongés dans un profond sommeil. Seule une poignée d'individus parvient à rester conscient et découvre la nature de ces créatures d'outre-ciel, avant de lancer la contre-attaque.

La première partie de La Terre envahie est tout à fait réussie. Les envahisseurs progressent de fuseau horaire en fuseau horaire, les communications provenant des zones survolées par leurs vaisseaux cessent progressivement, et l'angoisse monte tandis qu'ils ne cessent d'approcher de Londres où se trouvent nos héros.

La suite est moins réussie. Essentiellement parce que les extraterrestres en question nous sont décrits de manière quelque peu farfelue, que leur plan de conquête semble avoir été conçu en dépit du bon sens, et que nos héros parviennent à les défaire un peu trop facilement. On notera tout de même un passage fort amusant, où quelques bouffées de cigarette vont provoquer chez les extraterrestres des réactions tout à fait inattendues.

Kenneth Wright
Vers un nouveau Soleil
(Science Fiction - Suspense n°4, Daniber)

La lutte des Terriens contre les extraterrestres est également au cœur de Vers un nouveau soleil, mais cette fois le combat se déroule dans l'espace. Lorsqu'une nouvelle planète apparaît dans le système solaire, toutes les forces terriennes sont mises en alerte, et très vite les premiers accrochages ont lieu. Quelle menace représentent ces envahisseurs pour la Terre ? Et comment vaincre leurs vaisseaux, plus rapides et mieux armés ?

Kenneth Wright a imaginé un space-opera tout à fait réussi, où les péripéties se succèdent sans temps morts. Surtout, il a l'habileté de laisser le mystère planer sur la nature des extraterrestres et leurs objectifs jusqu'aux derniers chapitres du roman. Ses héros sont ainsi contraints de lutter contre un adversaire dont ils ne savent strictement rien, et c'est ce doute permanent qui donne tout son sel à ce roman.

Donald A. Wollheim
Le Secret des Anneaux de Saturne & L'Enigme de la Neuvième Planète
(Science Fiction - Suspense n°5 & 6, Daniber)

Terminons cette première fournée par deux romans signés Donald Wollheim, certainement les moins bons du lot. Tous deux sont assez proches dans la forme, et ont en commun les mêmes défauts. Le Secret des Anneaux se Saturne raconte un voyage vers cette planète, où un scientifique espère trouver la preuve que le phénomène à l'origine de ces fameux anneaux risque de se reproduire sur la Lune, avec les résultats catastrophiques que l'on imagine pour la Terre. Pour éviter que le lecteur ne s'endorme avant d'être parvenu à destination, Monsieur Wollheim parsème son récit de péripéties plus ou moins palpitantes, sans grand succès. Le récit est assez ennuyeux, et seule l'exploration de Saturne, assez précise dans les descriptions qu'en fait l'auteur, mérite d'être lue.

L'Enigme de la neuvième Planète  est tout aussi soporifique. On assiste cette fois à un tour complet du système solaire, à bord d'un vaisseau à la recherche de bases d'où l'énergie solaire est captée pour être envoyée vers une destination inconnue. Les situations sont assez répétitives (les explorateurs découvrent la station, la détruisent puis partent vers leur destination suivante), même si certaines étapes sont plus réussies que d'autres, notamment sur Mars où l'on découvre une forme de vie assez inquiétante. La description que fait Monsieur Wollheim des différentes planètes visitées ne manque certes pas d'intérêt et s'appuie sur une solide connaissance scientifique, mais l'aspect romanesque de cette histoire est traité par-dessus la jambe. Dommage.

Hormis ces deux derniers romans, force est de constater que ces deux nouvelles collections démarrent fort. Pas de chefs-d'œuvre, certes, mais deux très bons livres (Objectif Pollux et Les Chercheurs d'Etoiles) et quatre autres plutôt distrayants. Etant donné le type de science-fiction qu'elles proposent, ces collections me semblent concurrencer « Anticipation » plutôt que « Présence du Futur » ou « Le Rayon Fantastique » (quoique cette dernière propose depuis l'an dernier de plus en plus d'ouvrages qui auraient pu trouver leur place en « Anticipation »), et à en juger par la qualité moyenne qui nous est proposée, les dirigeants du Fleuve Noir pourraient bien avoir du souci à se faire.

Michel Rosel
Montagnards de la Mer
(Espions de Demain n°128, L'Arabesque)

En revanche, je ne sais pas si je vais continuer encore longtemps de lire les parutions de la collection « Espions de Demain ». Les deux premiers titres proposés, signés Ex-Agent SR 27, n'étaient guère fameux. Celui-ci, par Michel Rosel, n'est pas meilleur.

Au début du vingt et unième siècle, après une nouvelle guerre mondiale, Russie et Etats-Unis se sont partagé la planète. Mais une troisième force, dissimulée au large des côtes anglaises, s'apprête à frapper et à remettre en question l'actuel équilibre des forces.

Si la découverte d'une Angleterre devenue soviétique offre à priori un certain intérêt, le récit est à ce point confus et les protagonistes aussi nombreux qu'inexistants que l'on se désintéresse très vite de cet univers et de son destin. Bref : l'auteur change, mais L'Arabesque continue de publier de mauvais romans de science-fiction.

Kurt Steiner
Aux Armes d'Ortog
(Anticipation n°155, Fleuve Noir)

Parmi les écrivains régulièrement publiés dans la collection « Anticipation », Kurt Steiner est certainement le plus doué. Peut-être même est-il trop doué, tant il peut parfois sembler à l'étroit dans ce cadre. C'est en tous cas l'impression que laisse la lecture de son dernier roman, Aux Armes d'Ortog. L'auteur y imagine un futur complexe où, après une guerre atomique, le monde a beaucoup changé. Mêlant objets technologiques très avancés, vestiges de la civilisation d'autrefois, et structures sociales rétrogrades, tentatives des uns pour renouer avec la grandeur d'antan et volonté des autres de maintenir la population dans l'obscurantisme, Monsieur Steiner offre une vue très vaste de la société qu'il met en scène.

Il y avait certainement avec cette histoire matière à deux ou trois romans. Kurt Steiner a choisi de condenser son récit afin qu'il ne dépasse pas les 192 pages réglementaires de la collection. Le résultat est quelque peu frustrant. Des éléments du récit que l'on souhaiterait voir développés ne sont que brièvement évoqués, et l'évolution du héros de ce récit, Ortog, est bien trop rapide pour que l'on ait le temps de prendre toute la mesure de la transformation qui le touche au fil de son aventure. A l'inverse, sans doute afin de s'inscrire dans la « norme Anticipation », l'auteur doit régulièrement offrir au lecteur son content d'action, et si ces scènes sont bien menées, elles réduisent d'autant la place consacrée au reste du récit et à ses éléments les plus intéressants.

Bref, Aux Armes d'Ortog ne fait que conforter en nous l'idée qu'il serait temps que Kurt Steiner propose ses manuscrits à d'autres éditeurs, où il pourrait trouver un format plus adaptés à la science-fiction ambitieuse et novatrice qui est la sienne.

Jimmy Guieu
Les Sphères de Rapa-Nui
(Anticipation n°156, Fleuve Noir)

Forcément, comparé au roman précédent, celui de Jimmy Guieu fait piètre figure. Ce n'est pourtant pas un mauvais livre, on pourrait même le classer parmi les œuvres les plus réussies de son auteur. Mais son classicisme et son manque d'imagination font qu'il ne se distingue guère de la production habituelle du Fleuve Noir.

L'action se déroule sur l'Ile de Pâques où d'étranges lumières sont aperçues après un raz-de-marée causé par une explosion nucléaire sous-marine. Un petit groupe d'archéologues présents sur place va enquêter auprès des autochtones et découvrir l'existence d'une forme de vie inconnue.

On le voit, nous sommes en terrain connu et rebattu. L'intérêt des Sphères de Rapa-Nui est le lieu où se déroule l'action, que Jimmy Guieu décrit de manière très vivante (les expressions locales et les notes de bas de page sont fort nombreuses). En outre, l'auteur sait maintenir le suspense jusqu'au bout, ne révélant qu'avec parcimonie les tenants et aboutissants de cette histoire. Seule la conclusion, beaucoup trop rapide, est décevante.

David Duncan
Le Rasoir d'Occam
(Présence du Futur n°38, Denoël)

Le roman de David Duncan, à ma connaissance le premier publié en France, fonctionne sur le même principe que celui de Monsieur Guieu : deux êtres mystérieux apparaissent sur une île servant de laboratoire à l'armée américaine, et tout au long du récit, le lecteur comme les protagonistes s'interrogeront sur leur origine et leur nature. Mais là où  Les Sphères de Rapa-Nui se concluait de manière convenue, Le Rasoir d'Occam offre une variation plus originale sur le même thème. Ce n'est pas sa seule qualité.

L'aspect scientifique occupe une place importante dans le récit de David Duncan. Et si au départ l'utilisation de bulles de savon telle qu'elle nous est exposée peut sembler quelque peu farfelue, elle ne l'est au final pas tant que cela, et donne en tous cas une certaine poésie à la révélation faite dans les derniers chapitres du livre. Par ailleurs, les personnages sont bien campés, et même l'insupportable professeur Staghorn, imbu de lui-même et affichant en permanence un profond mépris pour autrui, se révèle au final moins caricatural qu'il n'y parait.

En outre, le récit baigne dans une ambiance de paranoïa et de peur de guerre atomique qui ajoutent une certaine tension à cette histoire et en dramatise les enjeux. Tout à fait dans l'air du temps, Le Rasoir d'Occam, sans faire partie des meilleures œuvres que la collection « Présence du Futur » nous a proposé ces derniers temps, constitue une lecture digne d'intérêt.

Robert Anton
Avant le premier Jour…
(Le Rayon Fantastique n°70, Hachette)

N'y aurait-il donc que de bonnes choses à lire en ce mois d'avril ? Heureusement pas, serait-on presque tenté de dire… Le dernier roman paru au Rayon Fantastique constitue une nouvelle déception dans cette collection qu'on a autrefois connue bien plus enthousiasmante. On le doit à un écrivain allemand, Robert Anton. Le début est prometteur. L'auteur y décrit les conditions de vie de travailleurs sur une planète lointaine, exploités par l'entreprise qui les y a envoyés, noyant leur désespoir dans l'alcool. Ces gens ordinaires sont liés par le contrat qu'ils ont signé et n'ont aucun espoir de regagner leur Terre natale avant de nombreuses années. Mais le romancier s'intéresse plus précisément à un cas atypique, une jeune femme qui a accompagné son mari sur ce monde, et qui tombe enceinte. Elle sera la première à donner la vie sur ce monde austère.

Avant le premier Jour…  n'est pas un mauvais roman, mais il est très décevant. Plutôt que de se focaliser sur les conditions de vie de ce monde et la situation sociale de ses occupants, vision à peine exagérée de certains phénomènes que nous connaissons à l'heure actuelle, il opte plutôt pour la parabole, qui prend des accents quasi-bibliques lorsqu'il fait intervenir des extraterrestres auxquels il donne le rôle de dieux tout-puissants. Le message final, appelant l'humanité à un retour à la nature et au rejet de toute forme de modernité, me semble tout à fait hors de propos et peu convaincant.

Fiction n°77

Il est temps de passer aux revues du mois, à commencer par la doyenne d'entre elles. Un bon numéro que celui-ci, proposant à son sommaire plusieurs textes remarquables.

Michel Demuth est un jeune auteur français qui écrit beaucoup, nous donnant à lire le meilleur comme le pire. « La Ville entrevue » fait sans conteste partie de la première catégorie. Cette histoire, située dans un futur lointain, oppose deux formes d'humanité fort différentes dont la cohabitation s'avère assez problématique. A la fois nouvelle policière et plongée fascinante dans un univers radicalement différent du nôtre, cette nouvelle est en tous points remarquables et confirme, si besoin était, tout le bien dont est capable Monsieur Demuth.

Autre écrivain prolixe souvent capables de récits admirables : Poul Anderson. « Etat d'urgence » est ce que l'on pourrait définir comme un texte de science-fiction politique. Il y décrit une dictature et s'intéresse plus particulièrement aux individus qui résistent au régime en place. Mais lorsque ces derniers accèdent finalement au pouvoir, en quoi les choses changent-elles vraiment ? Un texte amer mais (hélas) fort pertinent.

Les lecteurs qui avaient apprécié « La Vana » dans le hors-série paru l'an dernier seront contents de retrouver Alain Dorémieux avec « Fugue », une nouvelle située dans le même univers, bien qu'assez différente. Il y est question d'un jeune garçon, rêvant de visiter le zoo galactique situé près de chez lui. Son vœu sera exaucé… et le résultat sera pour lui particulièrement tragique. Un fort bon texte, une fois de plus.

Côté fantastique, on trouve également de bonnes choses au sommaire de ce numéro. Stuart Palmer signe un récit assez amusant, « Une Créature de rêve », où les entités chargées de surveiller les rêves, et à l'occasion de donner vie à ces derniers, se trouvent contraintes de prendre des mesures radicales à l'encontre d'un rêveur. Dans un tout autre registre, Jane Roberts, dans sa nouvelle « Sans Issue », signe une belle histoire consacrée à une femme incapable de faire le deuil de ses proches. Plus farfelu, « Le Bazar bizarre » d'Idris Seabright, comme son nom l'indique, se déroule dans un magasin où il se passe de drôles de choses… Seule déception dans le genre fantastique : « Le Diable par la queue » de Rog Phillips. L'idée de moderniser le thème du pacte avec le diable n'est pas mauvaise, mais le résultat ne fonctionne pas, et les explications finales ne tiennent pas debout. Dommage. Passons enfin très vite sur la courte nouvelle de Jacqueline Osterrath, « Le Masque », très quelconque.

Satellite n°28

Le mois dernier, je déplorais avec véhémence la piètre qualité des derniers numéros de  Satellite. Aurais-je été entendu ? Le fait est que ce nouveau numéro marque une nette amélioration. Reconnaissons toutefois que le mérite en revient avant tout à Poul Anderson (encore lui), auteur une nouvelle fois d'un texte formidable, « Dernier chapitre », bâti autour d'une idée forte : l'évacuation totale de la Terre, suite à un accord entre humains et extraterrestres. Dans ce futur lointain où nos descendants se sont répandus à travers toute la galaxie, le berceau de l'humanité s'apprête à devenir un désert. Seul un homme s'y oppose et refuse de quitter sa Terre. Poul Anderson signe ici un texte tout à fait fascinant, évoquant par son ambiance contemplative et nostalgique certaines des meilleures nouvelles de Clifford Simak. Décidemment, Monsieur Anderson s'affirme chaque mois un peu plus comme l'un des écrivains majeurs de la science-fiction contemporaine.

Sans être aussi bon, « Copie non conforme » de Milton Lesser est intéressant. L'on y suit l'histoire d'un amnésique, qui va progressivement redécouvrir qui il est et ce qu'on lui a fait subir. Les explications ne sont pas toutes convaincantes, mais le récit est bien mené et se lit plaisamment.

Plus anecdotiques, « L'Etalon » de François Cavanna se moque intelligemment de certains travers du monde moderne, et « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » de Bertram Chandler tente de démontrer une loi de la nature particulièrement farfelue. Seuls les courts textes de François d'Astrée, Fernand François et Jacques Ancet n'offrent aucun intérêt.

Même le roman du mois marque une sensible amélioration par rapport à ceux qui l'ont précédé. On n'ira pas jusqu'à dire que « S.O.S. Passé » de Monsieur André Louvigny est un bon texte, mais enfin, il est au moins lisible, ce qui en soit mérite des louanges. Il s'agit d'un récit de science-fiction des plus classiques, dans lequel un humain du XXème siècle vient en aide à ses congénères du XXVIème siècle, luttant contre de diaboliques envahisseurs. Le héros en question se nomme Kalal, est un mutant, et dispose d'un arsenal qui va faire de lui l'homme providentiel que tous attendaient.

Malgré un début assez maladroit où l'auteur peine à mettre en place son intrigue, lorsque l'action démarre véritablement, elle est ensuite menée à un rythme effréné jusqu'au terme du récit. Rien de très original dans ce conflit où les morts se comptent par milliers, mais encore une fois, après les horreurs que l'on a pu lire ces derniers mois dans  Satellite, le progrès mérite d'être salué.

Notons enfin la parution des deux premiers chapitres d'un roman de Jean Cap, « La Brigade du temps », dont on annonce la parution prochaine en fascicules. Un début assez prometteur, qui devrait intéresser les amateurs des récits temporels de Poul Anderson.

Dans les salles

Au cinéma, les mois se suivent et ne se ressemblent pas. Autant j'espère que vous êtes tous allés voir Les Yeux sans visage dont je parlais en mars, autant je vous conjure de ne pas aller voir  Danger planétaire. Il n'y a rien à sauver dans cette mollassonne production américaine : ni la réalisation, médiocre, ni l'interprétation, navrante (le bellâtre Steven McQueen qui tient le rôle principal est fort mauvais, nul doute qu'on n'entendra plus jamais parler de lui), ni le scénario, stupide. Il y est question d'une créature tombée du ciel, sorte de gelée de groseille qui ne va cesser de grossir et avaler tous les imbéciles qui approchent trop près d'elle.

Danger planétaire  est assez symptomatique de la production américaine actuelle. L'histoire s'intéresse moins au monstre qui sème la panique en ville qu'aux jeunes gens qui vont tenter de le détruire. Il est intéressant de noter combien les héros de ce genre de films ont rajeuni ces dernières années, sans doute pour se rapprocher de l'âge du public et l'attirer davantage. Autrefois, l'enquête aurait été menée par des militaires ou des scientifiques. Désormais, ce sont de jeunes adultes qui, entre une course de voitures illégale et une virée romantique, mènent la chasse à l'extraterrestre.

Ceci dit, quel que soit l'âge de ses héros, Danger planétaire n'en demeure pas moins une ineptie, réalisée en dépit du bon sens, qu'il convient donc d'éviter.

Albert Ledou

Notes :

1. C'est en réalité une femme, André Norton, qui se dissimulait derrière le pseudonyme d'Andrew North.

2. Derrière le pseudonyme d'André Louvigny se dissimulait… Kurt Steiner ! aka André Ruellan.

3. Le projet de publier le roman de Jean Cap en fascicules sera abandonné. Il figurera finalement au sommaire de  Satellite n°32 & 33.