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Red Moon

Kim Stanley Robinson – Orbit – octobre 2018 (roman inédit en français – 464 pp. GdF. 16,91 euros)

Lorsque Kim Stanley Robinson (KSR), l’auteur de la «  trilogie de Mars », cycle probablement insurpassable en matière de colonisation de la planète rouge et d’émergence d’une culture autochtone, sort un roman consacré à la Lune, les attentes ne peuvent être qu’élevées. Hélas, elles seront déçues.

Si, logiquement, Robinson met au centre de cette colonisation la Chine, qui domine le pôle sud de l’astre alors que toutes les autres nations, américains y compris, s’entassent au pôle nord, la colonie sélène n’est pas vraiment le point focal du récit. Car c’est en fait d’une anticipation du futur proche (2047) de la Chine dont il s’agit, et pas vraiment d’un planet opera comme pouvait l’être la « trilogie de Mars ». L’intrigue est centrée sur une nouvelle révolution Chinoise, visant à changer une nation introvertie, autoritaire, mono-culturelle, patriarcale, et surtout à être sous le règne de la Loi et pas du Parti. Elle est concomitante à une crise financière aux États-Unis impulsant un de ces nouveaux modes de gouvernement dont KSR est friand (il joue avec la notion de gouvernance par Blockchain, sorte de démocratie hyper-directe où toute action officielle est contrôlable en permanence par le peuple). Il montre d’ailleurs toute l’interdépendance économique entre les deux pays.

Il en profite pour décrire une Chine avec une citoyenneté à points, 500 millions de « migrants internes » illégaux horriblement exploités (vous êtes supposé travailler là où vous êtes né), une société de l’hyper-surveillance et de la dénonciation omniprésente, mais où le grand œil est à facettes, chacune étant contrôlée par un groupe militaro-sécuritaire différent, dans une balkanisation obscène de la « sécurité ». D’ailleurs, même au sein du Politburo, et alors que la succession du Président actuel est devenue inévitable, les factions sont innombrables, et en lutte d’influence féroce entre elles. Le conflit s’exportant sur la Lune, où, malgré le traité en vigueur, les militaires ont de plus en plus d’influence, et où les revendications territoriales, elles aussi interdites, ne sont pas loin quand un vaisseau américain installe une base provisoire au pôle sud.

Sur le papier, tout cela est alléchant, surtout connaissant l’intelligence et l’érudition de KSR. Hélas, on ne peut qu’être déçu, et ce sur deux plans  : d’abord, ce qui est décrit de la colonisation est relativement maigre, peu crédible en termes de calendrier, même sachant la puissance de travail chinoise, capable de faire sortir de terre d’énormes infrastructures en un temps ridiculement court, et même avec des robots et des imprimantes 3D. De plus, certaines solutions techniques posent question. Enfin, on a le net sentiment que le propos n’est pas centré sur les Chinois sur la Lune en 2047 mais sur les Chinois en 2047 tout court.

Ensuite, sur le plan littéraire, Red Moon est à l’image de la production récente de KSR (sans atteindre le niveau catastrophique de 2312), c’est à dire affligé de multiples problèmes : lourd déballage d’infos, longueurs excessives (il décrit en détail des semaines de planque de deux des personnages, alors que fondamentalement, il ne se passe rien), rythme mal maîtrisé, fin abrupte, soucis de crédibilité (la fille d’un ministre qui est l’âme de la révolution, les allers-retours Terre-Lune incessants), deux des trois protagonistes qui sont soit falot (à la limite de l’autiste savant), soit mono-dimensionnel, multiplicité de thématiques pas toujours assez développées (Intelligence Artificielle générale), etc.

Les deux aspects cumulés font que Red Moon n’est pas à la hauteur de ce que l’auteur de Red Mars a jadis proposé, et peut-être surtout, sur un aspect strictement lunaire, n’est pas non plus au niveau de ce que d’autres écrivains ont récemment publié, à commencer par Ian McDonald et son cycle « Luna », qui, que ce soit sur le plan SF ou littéraire, bat Robinson à plate couture.

Apophis

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La Tétralogie noire

John Brunner – Mnémos, coll. « Univers » – octobre 2018 (recueil rééditant quatre romans, traduits de l’anglais par Didier Pemerle, Frank Straschitz et Guy Abadia – 1198 pp. GdF. 38 euros)

Le beau parpaing que voilà ! Et toujours aussi peu maniable… mais qui a le bon goût de compiler quatre romans majeurs de John Brunner – même si l’auteur ne les a semble-t-il jamais désignés sous ce nom de« Tétralogie noire » pourtant devenu très commun. Tous à Zanzibar a été régulièrement réédité en français, mais ce n’était pas le cas de L’Orbite déchiquetée, du Troupeau aveugle et de Sur l’onde de choc , indisponibles depuis fort longtemps. Or il serait dommage que le premier roman, certes un immense chef-d’œuvre, et le prix Hugo 1969, soit l’arbre qui cache la forêt, parce que l’ensemble constitue une somme de la meilleure SF.

Il est souvent prudent de se méfier quand on parle d’auteurs de SF « visionnaires », qui « prophétisent », et cetera, mais, dans le cas présent, et même avec quelques lacunes notables d’ordre notamment technologique, très excusables, il apparaît clairement que Brunner est au-dessus du lot, bien au-dessus. Il est assez terrifiant à vrai dire de voir combien ces romans, écrits entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, et tous situés dans un futur proche, essentiellement la décennie 2010 (ça tombe bien), anticipent certains traits de notre monde contemporain, de la télé-réalité immersive au néocolonialisme économique, du repli sur l’irrationnel et la pseudoscience au racisme le plus paranoïaque et alimenté par le lobby des armes, de la destruction de l’environnement aux intellectuels-gourous, de l’omniprésence des médias aux ambiguïtés de la société de l’information dans un monde néolibéral, qui vire à la société de contrôle.

Ce n’est pas tant la prospective au plan technologique qui frappe le plus par sa justesse (il y manque assurément beaucoup de choses, même si Sur l’onde de choc, roman précurseur du cyberpunk, contient probablement ce qui se rapproche le plus de l’informatique personnelle, du piratage et des virus en même temps que d’Internet, avec ses dimensions de contrôle social mais aussi de redéfinition de l’identité, avant les années 1980), mais comment Brunner, dans ces quatre romans, anticipe notre manière de penser – et peut-être surtout de penser mal. Certains discours ne jureraient pas si on les extrayait de ce livre pour les attribuer, mettons, à des parlementaires niant le changement climatique – et certaines figures actuelles de la politique, de l’économie ou des médias, pourraient tout aussi bien, hélas, être des personnages de John Brunner…

Mais l’autre grande réussite de ces romans, et peut-être la plus appréciable de manière objective, c’est l’immersion incroyable qu’ils suscitent, notamment en jouant des principes que Brunner a piqué à Dos Passos et à sa « trilogie U.S.A. », et en mettant tout particulièrement en avant les médias – cette approche kaléidoscopique du monde, tout en fragments de publicités, de chansons, d’articles de presse, de notices de médicaments, avec des personnages éphémères témoins en forme de commentaire de l’intrigue à hauteur d’homme ; à vrai dire, pour cette même raison, l’intrigue passe régulièrement au second plan, s’il y en a une, et c’est très bien comme ça. C’est davantage marqué dansTous à Zanzibar, ça l’est beaucoup moins dans Sur l’onde de choc, le roman le plus « classique » au plan de la narration, mais c’est tout de même un aspect remarquable de l’ensemble de cette tétralogie.

Vraiment de la SF haut de gamme – qui est bien de son temps par certains côtés, mais tellement au-dessus du lot et effroyablement juste sur tant de points qu’elle mérite bien qu’on y revienne. Et si L’Orbite déchiquetée et Sur l’onde de choc sont probablement un petit cran inférieurs (peut-être d’ailleurs parce que ce sont les deux romans qui recourent le plus à la quincaillerie SF – incluant pouvoirs psy aussi bien que robots et bizarreries temporelles, tandis que Nick Haflinger, dans le dernier roman, a des atours de héros autrement plus marqués que ses contreparties plus ambiguës dans les trois titres qui le précèdent), Tous à Zanzibar et Le Troupeau aveugle, le roman le plus noir de cette « Tétralogie noire » (parce que sans concessions – dans les autres, Brunner ménage en dernier recours, et peut-être sans conviction, un très vague espoir utopique, qui jure dans le tableau impitoyable qui forme l’essentiel du récit), méritent sans l’ombre d’un doute d’être qualifiés de chefs-d’œuvre. Indispensable !

Bertrand Bonnet

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Risque Zéro

Olga Lossky – Denoël – janvier 2019 (roman inédit – 336 pp. GdF. 20,90 euros)

Futur proche. La société Providence, pour laquelle travaille Victorien en tant que réalisateur d’animations dispensant des conseils de façon ludique, commercialise une puce sous-cutanée surveillant la santé de ses clients et leur mode de vie comme le temps de sommeil ou les excès : ainsi l’autocuiseur au courant de leur taux de glycémie ou de cholestérol est en mesure de proposer des menus adaptés à chaque membre de la famille. Sa femme Agnès, anesthésiste à l’hôpital, est mise en garde à vue pour n’avoir pas tenté, lors d’un arrêt cardiaque, de réanimer un patient jusqu’au bout. C’est en réalité Akim, le chirurgien vacataire, qui a quitté la salle d’opération au bout de dix minutes au lieu du quart d’heure réglementaire, comprenant qu’il n’y avait plus rien à faire. Durant sa nuit en cellule, en attendant l’interrogatoire du lendemain, Agnès dont la panique fait s’emballer le cœur de façon dangereuse en raison d’une bénigne malformation cardiaque, frôle la catastrophe. Victorien, qui suit son calvaire à l’aide de l’autocuiseur connecté sur sa puce, conçoit à l’aide de son fils, au cours d’une nuit blanche, un jeu vidéo pour faire prendre conscience des rigueurs d’une incarcération. De son côté, Agnès, libérée mais sous le coup d’une mise en examen, remet en question cette société planifiant la vie de tout un chacun et part se ressourcer dans la hutte en paille de ses grands-parents avant de s’engager dans une clinique à vocation humanitaire dans un township d’Afrique du Sud, embarquant avec elle, malgré l’absence de sécurité, d’hygiène et de ressources, sa fille de cinq ans et son fils adolescent, ainsi que son arrière-grand-père de cent huit ans.

Mal fichu, mal écrit, ce roman qui tient à dénoncer la société du contrôle numérique individuel, enfonce des portes ouvertes avec un scénario aussi incohérent que naïf. Les personnages agissent selon le propos qu’ils sont chargés de véhiculer et non en fonction de leur psychologie. Le principal défaut consiste à expliquer au lieu de montrer : la narration se focalise sur le point de vue des protagonistes jusqu’à multiplier les contradictions en tentant de justifier le moindre de leurs actes. L’écriture, très plate, est au niveau de la narration. Le plus consternant peut-être est que le roman bénéficie un peu partout d’une bonne presse. Le lecteur de science-fiction, lui, passera son chemin.

Claude Ecken

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Reincarnation Blues

Michael Poore – Bragelonne – janvier 2019 (roman inédit traduit de l’américain par Cédric Degottex – 412 pp. GdF. 20 euros)

Milo est un quinquagénaire plutôt cool. Il vit en bord de plage, promène de riches clients en mer quand il a besoin d’argent, boit tranquillement des bières devant l’océan avec son chien et le soir retrouve sa compagne du moment. Mais un requin affamé met fin à ce bonheur, certes caricatural, mais suffisant. Exit Milo ? Pas vraiment. Car cet individu n’en est pas à son premier décès. Loin de là. Il approche en fait de sa dix millième mort. Pas mal, hein ? C’est d’ailleurs le détenteur du record. Les autres parviennent à la perfection au bout de leur millième réincarnation à quelques centaines près. Mais dix mille ? Cela commence à faire beaucoup. Trop aux yeux du grand boa cosmique. D’ailleurs, si Milo ne parvient pas, enfin, au stade ultime très rapidement, c’en sera définitivement terminé pour lui. L’univers a beau être patient, à force, il se lasse. Donc, encore cinq réincarnations et c’est le grand plongeon dans le néant, la dissolution, la disparition définitive. Milo a donc sacrément intérêt à se bouger le derrière !

L’idée de départ est fort séduisante et offre de bonnes possibilités narratives : époques variées, classes sociales multiples, tonalités diverses, et un discours sur la vie après la mort toujours porteur. Ajoutons à cela une imagination riche et assez variée de l’auteur. De quoi obtenir un cocktail plaisant. Et même plus. Oui mais voilà, Michael Poore aime trop la facilité et il ne tient pas la longueur. Rappelons d’abord que Reincarnation Blues est son premier roman publié. Auparavant n’étaient parues de lui que des nouvelles. Et cela se ressent grandement dans ce texte : si Milo à la recherche du salut et de l’amour (eh oui, il est en couple avec la mort : ça calme !) offre un fil rouge efficace au récit, ce roman ressemble tout de même plutôt à une suite de courts récits enchâssés dans une vaste structure. De nombreuses nouvelles, plus ou moins réussies, plus ou moins inspirées, plus ou moins cruelles (l’auteur n’hésite pas à aller loin dans la déchéance de son héros), avec pour personnage central une réincarnation de Milo dans le passé ou le futur (à ce propos, Michael Poore nous prépare un avenir bien sombre). Avec des fins plus ou moins impressionnantes (dont l’une, à base de survol de murailles, qui n’est pas sans rappeler une aventure du célèbre baron de Münchhausen), mais sans lien véritable entre elles, d’où un sentiment de récit décousu. Tout cela tend bien vers l’issue finale – Milo va-t-il enfin, grâce à des existences de plus en plus vertueuses, atteindre le nirvana ? –, mais, souvent, cela reste tiré par les cheveux, le lien entre les différentes histoires demeurant artificiel.

Pour ne rien arranger, Michael Poore se laisse parfois aller aux blagues faciles, à l’humour potache à base de pipi, caca, prout et bière faisandée. Gageons que l’auteur devait faire un malheur sur le campus. Mais dans le roman, ça tourne vite un peu en rond. Et les structures des phrases, comme le vocabulaire sont souvent trop familiers. À trop vouloir aller vers la simplicité, le style parlé, le roman finit par sembler bâclé par moments.

Tout cela rend-il la lecture de Reincarnation Blues à proscrire ? Loin de là ! Les vacances sont bientôt là pour beaucoup. Le soleil et la chaleur (pas trop, quand même) aussi, en principe. Les conditions idéales pour déguster ce roman léger, sympathique et entrainant.

Raphaël Gaudin

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Les Chasseurs de sève

Laurent Genefort – Critic, coll. « Science-fiction » – février 2019 (réédition – 215 pp. GdF 18 euros)

Laurent Genefort aime les livres univers et Les Chasseurs de sève, en dépit de sa brièveté, en est un.

L’Arche est immense au point qu’elle se fait monde : plusieurs générations après l’installation de l’être humain sur ses branches, ne subsistent plus de l’Univers extérieur que des souvenirs si imprégnés d’interprétations morales et même religieuses qu’ils ne sont plus que des mythes. Lorsque la perspective humaine se rétrécit et que l’oubli embrume le récit des origines, la spiritualité se fait restrictive et peut conduire au fanatisme  : chaque tribu de l’Arche est un « famil » qui peut tolérer l’existence d’autres communautés… sans se défaire pour autant d’un très fort esprit de clocher. La survie des clans de l’Arche dépend de son exploitation du végétal géant, pourvoyeur de biomasse primaire – la sève — comme secondaire – celle des innombrables plantes épiphytes ou parasites et des animaux qui prospèrent sur le tronc. Le biologiste ne peut qu’être fasciné par l’argument de ce texte : tout système vivant est ouvert sur son environnement et entretient par conséquent des flux de matière et d’énergie avec celui-ci ; leur interruption sanctionne la fermeture du système et donc sa mort ; et l’Arche n’est de toute évidence pas immortelle.

Pour Piérig et les autres habitants de l’Arche, le danger ne provient pas des tribus rivales ou même des autres humanités dont la présence est signalée sur la canopée : pareil danger serait de nature sociologique ; et s’il y a danger sociologique dans cette histoire, ce qui intéresse Laurent Genefort c’est plutôt de montrer comment le péril écosystémique peut le déterminer. L’Arche se meurt, et avec elle vont mourir à la fois un mode de vie et des spiritualités ignorant l’infini de l’horizon. En ce sens, le voyage de Piérig est à la fois picaresque et wulien : il s’agit pour l’individu de changer de perspective par le contact d’un monde étrange, qu’il découvre bien plus grand que sa propre expérience de vie. Les périls rencontrés sur la route – qu’ils soient ceux d’un écosystème en cours d’effondrement, ceux des cultures étrangères ou même ceux de la verticalité – sont autant d’épreuves destinées à modeler un homme nouveau. Certains voyageurs n’y survivront pas, d’autres se révéleront incapables de survivre à la péremption de leurs modes de pensée : l’expérience nouvelle devra de toute façon faire tache d’huile. Le changement écosystémique annoncé par les péripéties de la quête aura donc des contrecoups sociologiques et spirituels remarquables : quand le monde change, l’homme change aussi – et le monde change alors en retour…

C’est donc un texte aussi passionnant qu’humaniste que Laurent Genefort livre ici dans une version révisée, qui mérite bel et bien d’entrer dans votre bibliothèque.

Arnaud Brunet

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La Forêt des araignées tristes

Colin Heine – ActuSF, coll. « Les 3 Souhaits » – février 2019 (roman inédit – 487 pp. GdF. 19 euros)

TROP. Voilà le mot qui résume le livre de Colin Heine en un seul mot.

La Forêt des araignées tristes est un roman steampunk sous lequel se dissimule un vague postapo écolo. On y perçoit les tensions franco-germaniques de l’avant-guerre, mais ici le design Belle Époque n’est qu’un parti pris esthétique.

Côté contexte : la vape, conséquence de la pollution, s’est répandue sur la plus grande partie du monde ; l’humanité s’est réfugiée dans des cités verticales dont la bourgeoisie occupe bien naturellement les sommets.

Dans ce monde-là, Bastien, officiellement paléontologue et officieusement anti-héros patenté, mollasson et naïf, bête comme ses pieds, a tendance à se trouver là où il ne faudrait pas quand il ne faudrait pas : le voilà tour à tour victime d’un accident ou témoin d’un attentat… Agathe, sa gouvernante, dont le langage tient bien davantage de celui d’une poissonnière et qui ne cesse de railler et d’insulter Sébastien comme s’ils entretenaient une relation SM, lui fait comprendre que son accident n’en était peut-être pas un et le pousse à enquêter. Gros bêta et mâle beta en toute splendeur, la personnalité de Bastien autorise le comportement inadmissible de sa gouvernante si peu en adéquation avec sa place sociale. Insupportables mais cohérents, l’un comme l’autre ne me donnant qu’une seule envie : celle de sortir la boite à gifles ! Et voilà donc Bastien embarqué dans une affaire d’espionnage urbaine échevelée et complètement foutraque avec assassins, détectives, sociétés secrètes, bestiole sortie des « Vaineterres » sous la vape et tout le toutim. Il y a bien TROP de péripéties souvent inutiles, TROP de personnages TROP transparents, dont Angela, une activiste germanique qui pointe son joli museau au beau milieu du roman comme un cafard dans le café pour une action à l’emporte-pièce qui file dans TOUS les azimuts… On peine à comprendre où veut nous mener l’auteur qui, en fin de compte, ne nous mène nulle part. Le roman se finit en beauté, sur les chapeaux de roue, mais me laissant pour le moins perplexe.

Sous ce beau titre et cette jolie couverture, je m’attendais à trouver un décor évoquant davantage Annihilation de Jeff VanderMeer plutôt que « Bohème » de Mathieu Gaborit. L’histoire, avec son lot de lenteurs, souvent verbeuse, est essentiellement urbaine ; forêts et araignées n’en constituant que la portion congrue, et quant à leur tristesse…

Choisir, c’est renoncer : ici, bon nombre d’éléments restent en friche ; ils auraient pu servir mais l’auteur n’en a rien fait (sans les supprimer pour autant).

La Forêt des araignées tristes nourrissait très certainement quelque ambition littéraire. On passe soudain d’une narration à la 3e personne à la première pour accéder à l’intériorité des personnages, créant des ruptures pour le moins étranges.

Colin Heine tient à donner à son livre une dimension politique en soulevant des problématiques écologiques et de lutte des classes, sauf qu’il ne parvient jamais à rattacher son intrigue à cet arrière-plan qui s’invite à gros sabots. Cette absence de lien entre l’intrigue et les problématiques en accentue le lourd aspect caricatural avec comme corollaire que le message ne passe pas.

Il aurait, selon moi, bien mieux valu situer le roman dans l’univers de « Bohème », collaborer avec Mathieu Gaborit qui a déjà partagé sa création, et peaufiner l’intrigue policière, poser (par exemple) Angela en Mata Hari ou Rosa Luxembourg.

Bien des éditeurs français entendent se dispenser des frais de traduction en publiant des auteurs francophones qu’ils vendront de toutes façons tout aussi peu. Ce qui implique de faire un travail de direction littéraire, effectué en VO en amont de la traduction par les « editors » et les agents. C’est tout ce travail qui est ici pris en défaut. Le jeune auteur n’est pas à blâmer. Il fallait lui faire remettre son œuvre cent fois sur le métier. Une pépite brute de décoffrage qu’il aurait fallu usiner et usiner encore pour en faire un joyau.

Jean-Pierre Lion

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Aux limites de l’infini

Stanley G. Weinbaum – L’Arbre Vengeur – février 2019 (recueil inédit en français traduit de l’américain par Catherine Delavallade – 289 pp. Poche. 18 euros)

Stanley G. Weinbaum est l’un des pionniers de la SF américaine. Né en 1902, il mourut d’un cancer du poumon en 1935, à 33 ans seulement, peu de mois après la publication de son texte le plus fameux,« Une odyssée martienne ». Célébrée par Isaac Asimov comme «  l’une des trois histoires qui ont changé la SF », la nouvelle reçut un très bon accueil critique. Le lecteur y croise un groupe d’explorateurs envoyés sur Mars grâce à une fusée atomique (quoi que ce puisse être). Ils y rencontrent, pour la première fois peut-être de l’histoire de la SF, une créature extraterrestre (puis de nombreuses autres) visiblement intelligente, mais non humanoïde, avec toutes les impossibilités de communication que ça peut générer. Raisons d’agir, langages, culture, les Martiens de Weinbaum sont manifestement dotés d’une intelligence équivalente, voire supérieure (l’auteur resservira cette supériorité supposée dans une autre nouvelle du recueil, « Les Lotophages ») à celle des Terriens, mais il est clair que celle-ci ne nous est pas directement accessible. Cette approche de la vie extraterrestre, résolument nouvelle, enchanta le lectorat de l’époque et répondait par anticipation à la demande de John W. Campbell : « Écrivez-moi une créature qui pense aussi bien ou même mieux qu’un homme, mais pas comme un homme . »

Dans Aux limites de l’infini, à la suite de cette « Odyssée martienne », on pourra lire six autres nouvelles de longueurs diverses, toutes dans une traduction inédite.

Ainsi lira-t-on le texte éponyme au recueil, une sorte d’ escape game improvisé dont la solution est la découverte d’une expression mathématique, « Les Mondes du Si », qui explore la possibilité d’univers parallèles infinis bien avant qu’Hugh Everett ne la formalise, « Dérive des mers », où un cataclysme géologique risque d’interrompre le Gulf Stream, refroidissant alors les terres de l’Est Atlantique, provoquant par là même exodes, guerres et débroussaillage malthusien, « Les Lotophages », où, sur une Vénus froide (!), on s’interroge, après Schopenhauer, sur la vie comme volonté, « Les Lunettes de Pigmalyon », où un voyage en paracosme conduit à s’interroger sur réalité et perception, et la très courte « Graphe », qui pointe les méfaits du stress induit par une vie professionnelle hégémonique.

L’ensemble forme un ouvrage à l’intérêt historique évident. Ramener sur le devant de la scène un pionnier peu connu du grand public français, donner à voir ce premier contact qui rompt avec les codes précédents de l’alien humanoïde et/ou purement hostile, tout ceci est intéressant. D’autant que dans les autres textes, Weinbaum fait montre d’un intérêt louable pour la science de son époque et les questionnements philosophiques ; aucun texte n’est, de fait, dépourvu d’une réflexion sous-jacente à l’intrigue.

Il y a néanmoins des bémols. Très datés dans leur écriture, les textes peinent à passionner. Le style est parfois plat, parfois verbeux, parfois trop visiblement conscient de sa propre finesse. De (rares) saillies sexistes font sourire – O tempora ! O mores ! Et puis, les erreurs et méconnaissances scientifiques de l’époque heurtent ou amusent. Vénus, qui ne tourne pas, est froide et dotée d’une pression supportable. L’atmosphère de Mars est largement respirable, et sur sa surface on trouve des canaux — alors qu’il était déjà admis qu’ils n’étaient qu’un fantasme de Percival Lowell. Ça peut faire beaucoup. On est ici dans l’archéolittérature. À toi de voir, lecteur, si tu veux participer à l’expédition.

Éric Jentile

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La Chanson d’Arbonne

Guy Gavriel Kay – L’Atalante, coll. « La Dentelle du Cygne » – février 2019 (réédition d’un roman traduit de l’anglais [Canada] par Hélène Rioux – 624 pp. GdF. 27,90 euros)

Réédité dans une nouvelle et belle édition brochée, La Chanson d’Arbonne faisait partie des introuvables de Guy Gavriel Kay dans l’Hexagone, du moins si l’on ne souhaitait pas hypothéquer un rein pour l’acheter sur le marché de l’occasion.

Après s’être acquitté de sa dette envers Tolkien avec «La Tapisserie de Fionavar », et plus largement envers lahigh fantasy, l’auteur canadien peaufine avec La Chanson d’Arbonne une vision plus personnelle du genre, née de sa passion pour l’Histoire et pour la culture méditerranéenne. Ce roman fait en effet directement allusion au pays de langue d’Oc et plus particulièrement à la Provence médiévale. Kay y déploie toute son admiration pour le fin’amor, cet art de vivre et d’aimer porté par les troubadours et autres ménestrels. Il fantasme ainsi une terre imaginaire, l’Arbonne, aux vignobles ensoleillés, peuplée de seigneurs et poètes aussi redoutables avec les mots qu’avec leur épée, un pays de cocagne ceint de montagnes élevées, la protégeant des convoitises de ses voisins ombrageux, mais hélas pas des mauvaises rumeurs qui courent sur ses femmes. Dans son voisinage, l’austère royaume du Gorhaut se révèle au cœur de toutes les intrigues. Adorant le dieu mâle Corannos, son aristocratie voit d’un très mauvais œil cette riche contrée gouvernée par une femme et soumise aux caprices de la déesse Rian. Mais surtout, l’Arbonne suscite la haine du primat du clergé du Gorhaut, un homme ambitieux qui rêve de croisade et de châtiments sanglants afin d’éradiquer l’hérésie féminine qui y prévaut.

La Chanson d’Arbonne reconduit la plupart des thèmes effleurés dans Tigane, en poussant un peu plus loin la rupture avec la high fantasy. On y retrouve cette volonté de tolérance qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre de Guy Gavriel Kay, manifestation morale qu’il ne faudrait pas confondre avec de la naïveté. Pour avoir beaucoup étudié l’Histoire, l’auteur canadien sait que l’être humain n’est pas naturellement bon. Si l’Arbonne doit beaucoup à la Provence, Cygne de Barbentain ou Ariane de Carenzu empruntent sans doute une grande partie de leurs traits à Marie de Champagne ou Aliénor d’Aquitaine. Quant au Gorhaut et à sa croisade, il s’inspire évidemment de l’expédition contre les Albigeois, décrétée par la papauté au XIIIe siècle. Néanmoins, il ne faudrait pas restreindre La Chanson d’Arbonne à un simple décalque de l’histoire de l’Occitanie médiévale. Bien au contraire, Guy Gavriel Kay utilise sa grande connaissance du sujet pour donner vie à la contrée et à ses habitants, jusque dans le moindre détail culturel ou politique. En la matière, il faut reconnaître qu’il se montre adroit pour échafauder complots et vengeance familiale, faisant monter la tension au fil d’une intrigue fort bien ficelée, où alternent discussions stratégiques et parties plus musicales ou sensuelles. Avare en magie, Kay préfère ici une fantasy teintée de réalisme, pour ainsi dire désabusée, ne retenant cependant pas sa plume lorsqu’il s’agit de se montrer plus épique.

Entre Tigane et Les Lions d’Al-Rassan, La Chanson d’Arbonne fait donc partie des textes les plus aboutis d’un auteur ayant depuis continué à étoffer son univers de fantasy historique du côté de Byzance, de l’Angleterre et de la Chine. Voici un roman à (re)découvrir, assurément.

Laurent Leleu

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L’ensorceleur des choses menues

Régis Goddyn – L’Atalante, coll. « La Dentelle du Cygne » – février (roman inédit – 480 pp. GdF. 23,90 euros)

Barnabéüs est vieux, et ne souhaite plus qu’une chose après une vie honorable : écrire ses mémoires. Fils aîné d’une mage, élevé dans l’opulence, appelé à reprendre la charge de sa mère, il a été déshérité dans sa jeunesse au profit de son frère cadet. Il s’est alors exilé dans les faubourgs d’une bourgade de taille moyenne, subissant les sautes d’une météo caractérielle tantôt glaçant la ville d’un hiver âpre ou la réchauffant d’un été caniculaire au long d’une même journée. Cependant, Barnabéüs n’est pas à plaindre : après être devenu ensorceleur des choses menues, et, tant bien que mal, avoir réussi à trouver sa place au sein de cette caste qui aide les gens du peuple dans les petits tracas du quotidien, il peut enfin prendre sa retraite. C’est sans compter sur Prune, une jeune fille noble n’ayant plus rien à perdre, et qui lui demande de l’aide pour retrouver son fiancé disparu. Ce dernier n’est pas revenu du mystérieux voyage vers Agraam-Dilith, la cité secrète dans laquelle tous les mages seraient formés. Après un premier refus, le vieillard se retrouve à aider la jeune demoiselle en détresse sur un apparent coup de tête, et le voilà embarqué dans le voyage qu’il faillit faire autrefois. Léger problème  : seuls les mages ont le droit de voyager au-delà du petit monde de leur cité casanière…

Voici un récit de fantasy un peu inhabituel, où le héros, un vieillard bedonnant perclus de rhumatismes, découvre, presque malgré, lui les limites d’une société autoritaire et fermement décidée à garder la masse populaire dans l’ignorance. Pas de faux semblant ici, Barnabéüs sait très bien qu’il ne séduira jamais Prune, même si une certaine fierté virile l’oblige à avancer, pas après pas, en suivant tout pantelant et grommelant cette jeunesse flamboyante. Il est parfois drôle, parfois triste, parfois pitoyable, parfois courageux. Au fil du chemin, de découvertes géographiques en échanges de formules, de rencontres en poursuites, il s’interroge beaucoup, ce petit vieux si obstiné : pourquoi sa mère a-t-elle choisi son frère plutôt que lui ? Pourquoi les jeunes femmes doivent-elles se battre davantage pour vivre leur vie selon les normes des hommes ? Pourquoi n’a-t-il aucun mal à apprendre de nouveaux sorts que même son frère mage ignore ? Quel est ce monde sans pitié dans lequel il échoue quand il rêve, nuit après nuit ? Et surtout, que cache vraiment ce parcours initiatique vers la cité secrète ? Aventure après aventure, le duo improbable va découvrir et dévoiler les plus terribles des secrets (dont l’un est d’ailleurs spoilé sur la quatrième de couverture), déclenchant au passage un cataclysme social sans précédent.

Malheureusement, ces révélations attendues sont peut-être un peu trop tardives dans l’histoire au long cours, qui pâtit d’un certain nombre de maladresses et de longueurs facilement évitables. Les véritables enjeux politiques et psychologiques de la quête ne se dévoilent vraiment qu’au dernier quart du roman, même si on les soupçonne dès la première partie, ralentissant un rythme qui peinait déjà à se réguler. Certes, un coup de théâtre central dynamise le récit, mais quel dommage qu’il soit traité en à peine deux minuscules pages, faisant ainsi implicitement comprendre au lecteur que non, finalement, ce n’est pas si grave. Pourtant les personnages principaux sont d’une humanité sympathique, et le regard porté sur ces deux héros atypiques fait souvent preuve d’un humour fin et d’une intelligence subtile. Les questions posées sur l’importance de la mort et le sens de leur vie sont riches et intrigantes, et permettent au lecteur de suivre Barnabéus et Prune jusqu’à la dernière page… à condition de garder un regard bienveillant.

Maëlle Allan

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Infestation / Destruction

1. Infestation – Ezekiel Boone ; Actes Sud, coll. « Exofictions » ; septembre 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Jérôme Orsoni – 384 pp. 22,50 euros)
2. Destruction – Ezekiel Boone ; Actes Sud, coll. « Exofictions » ; mars 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Jérôme Orsoni – 368 pp. 22,80 euros)

Dans notre précédente livraison estivale, nous vous évoquions Éclosion, le premier volet de la trilogie arachnophobe d’Ezekiel Boone. Si vous ne l’avez pas lu et comptez le lire, ou bien si les araignées vous mettent mal à l’aise, passez d’emblée à la critique suivante.

Rappel des événements : de par le monde, des hordes d’araignées ont surgi, boulottant tout sur leur passage – y compris les humains. À la fin du roman, elles mouraient toutes subitement. La fin du cauchemar ? Non, plutôt un bref répit avant la deuxième vague. Roman polyphonique mené tambour battant, Éclosion s’avérait diablement efficace à défaut d’être original. Quid des suites ?

Dans Infestation, l’humanité panse ses plaies en sachant que le pire reste à venir. De partout, des cocons géants se préparent à éclore pour libérer une engeance à huit pattes, pire que la vorace première vague. Car ces nouvelles araignées, au dos marqué d’une bande rouge, sont organisées et semblent préparer la venue de quelque chose d’autre. Aux USA, la guerre contre ces bestioles est bien mal engagée, et la présidente Stephanie Pilgrim devra se résoudre à des choix radicaux si elle veut sauver ce qui peut l’être. À moins que Shotgun, ingénieur survivaliste planqué dans son bunker perso avec quelques amis, parvienne à mettre au point un moyen de défaire les araignées. Si l’action est moins frénétique dans ce deuxième volume, la tension rampante se fait palpable… Chapitres courts, style plaçant le lecteur au plus près d’une galerie de héros comme d’anti-héros, brossés avec efficacité – qu’il s’agisse de personnages récurrents ou points de vue d’un seul chapitre –, le roman se dévore (ha). Dommage que les promesses ne soient pas vraiment tenues dans Destruction. Pourtant, ce dernier volet commence bien avec un suspense maximal et des protagonistes en situation délicate – les uns aux prises avec des araignées, les autres avec des congénères humains aux vues diamétralement opposées sur les solutions à apporter. Néanmoins, la fin apparaît quelque peu bâclée au profit d’un final et d’un happy end expéditifs. Dommage.

Bref, en matière de roman catastrophe, la trilogie d’Ezekiel Boone constitue un divertissement efficace à défaut d’inoubliable.

Erwann Perchoc

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