Space Opera, Catherynne M. Valente. Saga Press, 2019. GdF. 290 pp.

De l’autrice américaine Catherynne M. Valente, peu d’œuvres ont filtré jusqu’ici dans la langue de Jules Verne. Il y a eu Immortel, publié en 2014 par Éclipse, maison d’édition qui s'est, depuis, éclipsée (pardon) ; il y a eu les deux premiers volumes de la série jeunesse « Féerie », par les éditions Balivernes (critiques du tome 1 et du tome 2 par votre serviteur), et on attend toujours le troisième tome. C'est tout et c’est dommage. Une appétence pour les mythes et la culture pop, une langue élégante, un véritable plaisir de l’autrice à conter des histoires : Catherynne M. Valente a tout pour plaire…

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Son dernier roman en date s’intitule Space Opera, et constitue donc l’objet de ce billet. Un roman à ne pas confondre avec Space Opéra de Jack Vance ou Les Opéras de l’espace de Laurent Genefort. Outre un titre proche, ces trois romans ont en commun deux autres choses : de relever de cette catégorie de romans de SF appelée « space opera » et donc de causer de musique. Revenir à l’essence du terme, disons. Lorsqu’on lit les remerciements de Catherynne M. Valente à la fin du présent volume, l’ambition est claire et assumée :

« I owe a great debt of inspiration to Lordi, Conchita Wurst, the Babushki, Loreen, and Måns Zelmerlöw. »

Voilà. Space Opera, c’est l’Eurovision dans l’espace.

Si vous n’aimez pas les paillettes et les boules à facettes, ce roman n’est pas pour vous.

De fait, pour le lecteur européen (ou en tous cas pour votre serviteur), le concours de l’Eurovision a quelque chose d’un peu consternant. Un truc tarte à la crème, pailleté au possible, genre votre arrière-arrière-grande-tante de cent vingt piges maquillée comme si elle avait un siècle de moins, et où c’est la chanson la plus cheesy qui décroche le titre. Mais voyons l’autre aspect des choses : aussi ringard soit-il, l’Eurovision a quelque chose d’assez universel, et j’imagine que cette manifestation musicale peut avoir quelque chose de fascinant pour une personne extérieure à l’Europe. Comme Catherynne M. Valente.

Évidemment, avec des aliens, ça augmente le fun de la chose.

Côté aliens justement : un siècle plus tôt, les « guerres de la sentience » ont failli exterminer toute vie consciente dans ce recoin de galaxie. Pour éviter de se foutre sur la gueule à nouveau, les extraterrestres ont eu une idée de génie : continuer à se disputer, oui, mais au sein d’un concours de chansons interstellaire. L’idée est louable, mais mieux vaut éviter de finir dernier du classement. Afin de renouveler le contingent de participants, les espèces nouvellement découvertes sont invitées à se joindre au concours. Tiens, comme les humain.

Dans les années 2010, un clampin du nom de Danesh Jalo s’est fait connaître avec deux de ses amis – la batteuse Mira Wonderful et le multi-intrumentiste Oort St. Ultraviolet – sous le nom de Decibel Jones & the Absolute Zeros. Danesh, c’est un « leggy psychedelic ambidextrous omnisexual gendersplat glitterpunk financially punch-drunk ethnically ambitious glamrock messiah ». Au moins. Ou du moins, c’était. Après un premier album, Spacecrumpets, le groupe a dispersé le peu de crédibilité qu’il avait avec un deuxième disque, The Vibro-Tragical Adventures of Ultraponce. Qu’on ne s’y méprenne pas : à un moment donné, Decibel Jones & the Absolutes Zeros ont été bons. Par la suite, le groupe s’est dissous après la mort accidentelle de Mira Wonderful. Tandis que Oort St. Ultraviolet parvenait à mener une vie de famille plutôt pépère, Danesh/Decibel s’enfonçait dans le marasme.

Jusqu’au moment où un alien est venu toquer à sa porte. De façon métaphorique : l’alien s’est matérialisé dans le salon de Decibel un jeudi de fin avril, à 14h. Et ça ne concerne pas seulement Decibel Jones mais la Terre entière. L’alien a l’apparence d’une sorte de mélange curieux entre une baudroie et un flamant rose, teinte bleu marine et haut de deux mètres, et se prénomme Altonaute Qui Court Plus Vite Que La Sagesse Sur La Voie Lactée (Altonaute pour les intimes). Son job est d’annoncer aux humains leur participation obligatoire au Grand Prix Métagalactique. L’humanité a besoin d’un champion. Mais qui ? Yoko Ono ? Ou quelque autre artiste à l'influence majeure sur la musique ?

« “Well, she’s dead, so, no […].And so is Kraftwerk, Ryuichi Sakamoto, Tangerine Dream, Brian Slade, the freaking Spice Girls, are you kidding me? Ugh, okay, Insane Clown Posse got themselves paralyzed from the neck down screwing around with magnets, Björk lost her voice in an accident with a narwhal and a spinning wheel years ago, and just go fuck yourself, no, Skrillex is not going to go down as the savior of humanity. It’s just not happening. I’d rather die in a sea of nuclear fire.” »

Rire complice à part, ce champion sera, un peu malgré lui, Decibel Jones. Et pour cela, il lui faudra reformer les Absolute Zeros avant de s’élancer dans l’espace…

Ce qui fait la force et la faiblesse de Catherynne M. Valente, c’est qu’elle adore raconter. Sur une distance courte, comme la série « Féerie », la novella Six-Gun Snow White ou le roman fix-up The Refrigerator Monologues, ça passe. Sur la distance plus longue du roman, on a davantage l’impression que l’autrice se regarde raconter. Et, en fin de compte, après un début pêchu, Space Opera finit par lasser dans sa seconde moitié.

Pour le coup, on conseillera plutôt de (re)(re)(re)regarder l’incroyable dessin animé Rick et Morty, en particulier l’épisode intitulé « Get Schwifty », avec lequel Space Opera entretient quelques ressemblances dans sa thématique musicale. Dans « Get Schwifty », la Terre est soudain surplombée par une tête géante, qui exige d’entendre une chanson originale sous peine de détruire notre planète. Rick est l’homme de la situation, du moins le temps d’une chanson. Et voilà que la Terre est déplacée dans ce coin de la Galaxie habité par les têtes géantes, qui organisent un télé-crochet planétaire. Aussi débile qu’hilarant, « Get Schwifty » est l’un des meilleurs épisodes d’une série pas avare en réussite.

Revenons à nos aliens. Space Opera a pourtant ses qualités. Très référencé côté rock et pop culture, le roman fait preuve d’une belle imagination en ce qui concerne la variété de peuplades extraterrestres et leurs modalités musicales. On croise ainsi un extraterrestre-colonie, qui bourgeonne sur lui-même (dont l’un de leur tube s’intitule « Don’t Hate Me Because My Culture Is Superior To Yours », une espèce agressive que l’on qualifiera charitablement de « couteausaure », un nuage de silicates intelligents dont les phéromones ont un effet synesthétique… sans oublier une IA omniprésente et agaçante en forme de trombone. L’humour et l’inventivité de l’ensemble ne sont pas sans rappeler Douglas Adams et son fameux Guide galactique – mais où ses personnages cabossés déambulent sous l’éclairage d’une boule à facettes.

D'une certaine façon, Space Opera est pareil à une chanson qui commence fort et puis qui s'épuise un peu sur la fin, parce que les musiciens, emportés dans leur élan de générosité, ont oublié de se dire que les meilleures chansons ne sont pas forcément les plus longues (sauf si tu t'appelles Klaus Schulze). Roman feel-good et musical, ce dernier opus de Catherynne M. Valente n’est peut-être pas le chef d’œuvre qu’il aurait pu (dû) être, mais reste néanmoins un divertissement amusant.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui