Cette nouvelle de Carolyn Ives Gilman, traduite par Pierre-Paul Durastanti, au sommaire du Bifrost no 91, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 10 juin au 10 juillet 2019. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration © Jubo, 2018

Il fallait l’admettre, les vaisseaux extraterrestres étaient beaux : des dômes en superpositions de plaques chitineuses aux couleurs d’aurore perlée, tels des reflets sur une mer d’huile. Ils avaient surgi une nuit, dix structures incongrues, bulles de savon éparpillées au-dessus du continent nord-américain. L’un bloquait une autoroute de l’Ohio, un autre monopolisait le parking d’un stade de Tulsa, mais la plupart se dressaient dans un champ de maïs, une forêt, un désert, autant d’endroits où ils ne dérangeaient guère.

Si les gens les qualifiaient d’engins spatiaux, les experts, quant à eux, se montraient plus réservés depuis le début. Le NORAD n’avait détecté aucun atterrissage ; il n’y avait pas de vaisseau-mère en orbite. Cela laissait deux possibilités principales : la visite d’une race étrangère dotée de moyens de transport incompréhensibles, ou une éruption mutante de l’écosystème terrestre torturé.

Les dômes restaient impénétrables. Les radiations censées les sonder rebondissaient, tout comme les balles tirées par les autochtones avant que l’armée n’établisse des cordons de sécurité autour des sites d’atterrissage. Les communications restaient lettre morte. Les dômes se contentaient de refléter le ciel dans des nuances lumineuses, rêveuses.

Six mois plus tard, la panique retombée, même CNN se lassait des nouvelles, désormais éventées. C’est alors que s’ouvrirent des écoutilles d’où sortirent les traducteurs, un par dôme, des humains d’aspect banal, qui disaient avoir été enlevés dans leur enfance et être revenus servir d’interprètes entre leur espèce d’origine et leurs parents adoptifs.

L’humanité n’apprit pas grand-chose des traducteurs. Les extraterrestres venaient en paix. Ils n’avaient ni exigences, ni questions. Ils souhaitaient seulement rester vaquer à leurs occupations ici quelque temps. Ils voulaient qu’on les laisse tranquilles.

Personne n’y crut.

 

Avery séjournait chez son frère quand Frank, son patron, la contacta. « Dis, tu as toujours tes certificats de sécurité, hein ? demanda-t-il.

– Oui… » Elle les avait obtenus afin de transporter en douce du combustible nucléaire au Nevada, exploit qu’elle n’avait aucune envie de répéter.

« Et tu es à Washington ? »

Elle se trouvait dans le nord de la Virginie — la porte à côté. « Ouais.

– Alors j’ai un boulot pour toi.

– Jure-moi que ça n’a rien à voir, cette fois, avec Ceux Qu’on N’ose Pas Nommer. »

Il garda son sérieux ; autrement dit, ça craignait. « Heu… non. Plutôt ceux pour lesquels on n’a pas de nom. »

Elle se creusa la cervelle en vain. « Quoi ?

– Des… voisins. Qui vivent dans de drôles de maisons. Je dois rester discret. »

Avery comprit enfin. « Frank ! Tu n’as quand même pas accepté un contrat des aliens, bordel ?

– Chut », répliqua-t-il, comme si tous les téléphones des États-Unis n’étaient pas sur écoute. « C’est très confidentiel.

– Merde alors », souffla-t-elle. Des missions tordues, elle en avait effectué pour lui, mais là, c’était n’importe quoi. « Les détails.

– Départ ce soir de Washington pour Saint Louis. Un bus de tourisme reconverti.

– Un bus de tourisme ? Ils sont combien ?

– Deux passagers. Un humain, un… truc. Tu es partante ? »

Dans le salon impeccable de l’appart, Blake, son frère, et Jeff, l’époux de celui-ci, se mesuraient sur un jeu vidéo rapide et bruyant qui les empêchait d’entendre ses réponses. Elle avait promis de venir au concert de Blake le lendemain. Il y tenait beaucoup. « Un instant, dit-elle à Frank.

– Je ne peux pas attendre.

– Deux secondes… » Elle désactiva le téléphone avant de passer au salon. Voyant son expression, Blake mit le jeu sur pause.

« Tu me détesterais si je ne venais pas demain ? » lui demanda-t-elle.

Le dépit, la résignation et l’acceptation ironique se succédèrent sur le visage de son frère, comme s’il n’avait jamais escompté qu’elle tienne sa promesse. « C’est quoi le souci ?

– Un boulot. Un gros boulot. Tant pis, je refuse.

– Non, Ave, ne t’en fais pas. Il y aura d’autres concerts. »

Elle hésita pourtant. « Tu es sûr ? » Blake et elle s’étaient toujours épaulés, comme des naufragés sur une mer hostile. Ils se donnaient mutuellement du courage pour affronter les tempêtes. Le décevoir revenait à le trahir.

« Vas-y, dit-il. Maintenant, je m’en voudrai si tu restes. »

Elle réactiva l’appareil. « J’accepte, Frank. Promets-moi que ça ne me vaudra aucun problème.

– Promis, juré, craché. Je t’emaile tes instructions. Ciao.

– Voilà pourquoi tu veux le faire, lança Jeff du divan. Parce qu’il y a des chances que ça te vaille des problèmes.

– Non, il m’a donné sa parole.

– Frank le cow-boy ? Le type qui t’a fait livrer des armes au Nicaragua ?

– C’était parfaitement légal, ça. »

Son beau-frère avait toutefois raison, comme d’habitude. Specialty Shipping se chargeait des jobs dont aucune société honorable n’aurait voulu — et Avery aussi, par conséquent.

« Il s’agit de quoi, cette fois ? s’enquit Blake.

– Je n’ai pas le droit de te le dire. » L’email était arrivé. Frank avait ajouté les instructions en fichier joint, comme si un PDF était plus sûr que le courriel. Elle l’ouvrit afin de les lire.

Le boulot avait l’aval du gouvernement, mais le donneur d’ordre était bien l’extraterrestre ; Avery ne devait obéir qu’à lui, dans les limites de la légalité. Elle parcourut le reste des directives jusqu’à trouver l’heure où elle devait prendre ses deux passagers. « Merde, faut que j’y aille. »

Son frère la suivit dans la chambre d’amis où il la regarda faire ses valises. Il n’avait jamais compris son style de vie nomade, ce qui soulignait la générosité qu’il montrait en la soutenant dans son choix. Elle était poussée à vagabonder ; il se ressourçait dans sa maison, son couple, sa communauté chaleureuse. Elle vivait sans attaches, utilisait ses affaires et s’en débarrassait ; il avait créé un foyer qui le reflétait, des rares meubles de style japonais aux couleurs zen des murs. Lui rendre visite, c’était venir vivre dans une belle âme. Elle se demandait toujours comment ils avaient évolué de façon aussi disparate, à croire qu’ils étaient tous deux des enfants trouvés.

Elle enfila ses bottes, puis endossa son sac à dos. Blake la serra dans ses bras. « Bon voyage, dit-il. Appelle-moi.

– D’accord. » Et elle reprit la route.

 

Les médias surnommaient le dôme de Rock Creek Park le Vaisseau-Mère du seul fait de sa proximité géographique avec la Maison Blanche. Tout comme les autres, il avait surgi dans la nuit, au milieu d’une large clairière herbue qui servait jusqu’alors d’aire de pique-nique isolée dans le jardin public. Bouchant le vallon, barrant les sentiers, il gênait beaucoup joggers et cyclistes.

Rien n’avait préparé Avery à sa taille. Comme la plupart, elle n’avait jamais vu les dômes qu’à la télé. Le petit écran les desservait : pour les voir en entier, il fallait tendre le cou, ce qu’elle fit penchée par-dessus le volant tout en stoppant l’autobus au dernier poste de contrôle. Le pick-up de la National Park Police qui l’avait escortée tout du long se gara sur le bas-côté de la route.

L’apparition d’un habitat alien avait déclenché un conflit de compétence à Washington. Le dôme se situait sur un terrain appartenant au National Park Service, mais la police locale en contrôlait les voies d’accès et l’Armée avait pour tâche de maintenir un périmètre de sécurité tout autour. Aucune agence ne souhaitait abandonner une miette d’autorité aux autres. Quant à « Henry », le jeune homme poli et soigné, assis sur le siège passager près du sien, si son costume bien repassé ne présentait aucun renflement à même d’indiquer la présence d’une arme, il devait néanmoins appartenir à la CIA.

Au fond, Frank avait bien fait de l’appeler en catastrophe. Qu’elle arrive à la dernière minute avait empêché quiconque de l’amener dans une pièce en parpaings afin de la « briefer ». À la place, Henry l’avait accompagnée dans le bus pour causer de manière officieuse.

« Dites, lorsque vous serez sur la route…

– Non, répliqua-t-elle.

– Non ?

– Cet extraterrestre est mon client. Je n’espionne pas mes clients. »

Il marqua une pause, sans paraître décontenancé. « Même pour votre pays ?

– Si j’estime mon pays en danger, je prendrai contact.

– Ça marche », dit-il d’un ton enjoué.

Elle ne s’attendait pas à ce qu’il cède aussi facilement.

Il lui tendit une carte de visite. « Pour que vous puissiez prendre contact. »

Elle y jeta un coup d’œil. « Henry », puis un numéro de téléphone. Pas de logo ni de mention d’agence, pas plus que de nom propre. Elle la fourra dans une de ses poches.

« Je descends ici, reprit-il alors que le bus s’arrêtait à cent mètres du dôme. Au plaisir, Avery.

– Reprenez votre mouchard.

– Pardon ?

– Celui que vous avez laissé quelque part dans ce tacot.

– Il n’y en a pas », affirma-t-il, sérieux comme un pape.

Il devait y avoir autant de micros et de caméras dans le véhicule que dans un studio de télévision ; elle haussa donc les épaules et résolut d’éviter toute position compromettante tant qu’elle n’aurait pas eu le loisir d’effectuer une fouille. Tandis qu’elle refermait la portière coulissante sur Henry, les soldats ôtèrent le barrage routier et elle avança.

Le soir tombait juste, mais des projecteurs s’allumèrent, détectant l’approche de l’autobus. Elle se gara parallèlement à la paroi du dôme, puis abaissa le lève-fauteuil. L’un des panneaux hexagonaux s’escamota, révélant un jeune homme brun, costaud, équipé de lunettes noires, entouré de caisses du même matériau perlé que le dôme. Elle voulut sortir pour l’aider à tout charger, mais il lança anxieusement : « Restez là. » Elle obéit. Il poussa la première boîte qui glissa comme sur des roulettes, même si Avery n’en vit aucune. Elle se révéla un peu trop large pour l’élévateur, si bien que l’autre plaqua ses mains de part et d’autre, puis poussa. La caisse adopta une nouvelle configuration, plus étroite, plus haute, jusqu’à s’adapter aux dimensions de la plateforme. La conductrice activa alors la levée.

Il refusa de lui laisser toucher les boîtes, insistant pour les ranger lui-même au fond du bus où une suite avait autrefois accueilli un chanteur célèbre en tournée. La dernière caisse stockée, il regagna l’avant du véhicule. « On peut y aller.

– Et le deuxième passager ?

– Il est là. »

Elle s’avisa que l’extraterrestre devait occuper une caisse — voire en être une, pour ce qu’elle en savait. « Entendu. On va où ?

– N’importe où », répondit-il avant de regagner la suite.

À défaut, Avery prit la direction du sud. Elle sortit du jardin public sans repérer d’escorte policière, d’hélicoptère dans le ciel ni de bagnole en filature. On avait négocié les conditions du trajet au plus haut niveau, elle le savait. Leur sécurité tenait au secret : nul ne devait pouvoir les localiser. Selon les instructions reçues de Frank, outre amener l’alien où il le souhaitait, elle devait avant tout le garder en sûreté. Pas question de se mêler de ses affaires ou de laisser qui que ce soit d’autre le faire.

L’heure de pointe les retarda. Au début, Avery veilla à mettre le plus de distance possible entre le bus et la capitale, ne prenant les chemins de traverse qu’à dix heures passées. Elle alluma le GPS pour trouver un itinéraire, mais l’écran ne montra que des parasites. Elle essaya son téléphone, avec un résultat aussi peu probant. Même la radio était en panne. L’une des caisses devait contenir un brouilleur changeant le véhicule en zone blanche mobile. Elle sourit. Au temps pour les mouchards d’Henry.

Tout était calme, la nuit paisible. Une lune presque pleine voguait dans le ciel d’automne limpide, et les bois se resserraient sur eux. Un jour, récemment devenue chauffeur dans l’espoir de fuir ses mauvais souvenirs, elle avait joué à emprunter au hasard des petites routes inconnues, histoire de se perdre. Elle reprit ce jeu, sans se soucier de savoir où elle aboutirait. Les autoroutes et les nationales n’avaient jamais été son truc.

Vers trois heures du matin, la fatigue la gagnait. Avery se gara sur un parking désert à l’entrée d’un parc naturel. Dans le silence consécutif à l’arrêt du moteur, elle rejoignit l’arrière du véhicule, le salon-cuisine, pour vérifier si ses passagers y voyaient une objection. Plaquant une oreille contre la porte fermée, elle n’entendit rien et conclut qu’ils dormaient ; elle se détournait pour repartir quand le battant s’ouvrit à la volée. Le traducteur lança : « Qu’est-ce que vous voulez ? »

Il portait les mêmes vêtements que pendant la journée, à part ses lunettes, dont l’absence révélait des globes oculaires injectés de sang, comme s’il n’avait pas fermé l’œil. « Je me suis arrêtée pour dormir un moment, dit-elle. Conduire sans prendre de repos, c’est dangereux.

– Oh. D’accord. » Et il ferma la porte.

Haussant les épaules, elle repartit à l’avant. Un lit pliant s’y trouvait, prévu pour l’entourage de l’ancien propriétaire. Elle se brossa les dents dans la minuscule salle de bain, tira un duvet de son sac à dos et s’installa pour sa brève nuit.

 

Le soleil du matin la réveilla. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il inondait le bus. Assis tout près à la table de la cuisine, le traducteur regardait dehors par une des fenêtres. L’éclat du jour révélait un visage carré, couleur tek, et une barbe noire taillée court. Latino, la vingtaine, estima Avery.

« Salut », dit-elle. Il se tourna pour la dévisager sans un mot. Rouillé sur le plan des bonnes manières, donc. « Moi, c’est Avery. » Il ne répondait toujours pas. « D’habitude, on donne son nom en retour.

– Oh. Lionel.

– Ravie de faire votre connaissance. »

Comme il ne répondait rien, elle se leva, puis elle alla aux toilettes. À son retour, elle le trouva posant sur l’extérieur un regard fixe. Elle fit le café. « Vous en voulez ?

– Qu’est-ce que c’est ?

– Du café.

– Je devrais peut-être y goûter.

– Je devrais peut-être vous y forcer.

– Pourquoi feriez-vous ça ? » Il l’étudiait, méfiant.

« Je ne le ferais pas. C’était de l’ironie. Une plaisanterie. Laissez tomber.

– Oh… »

Agité, il se leva pour ouvrir les placards. Frank les avait garnis des produits indispensables et de quelques articles de luxe, mais Lionel ne semblait pas trouver ce qu’il cherchait.

« Vous avez faim ? estima Avery.

– Comment ça ? »

Elle tenta de tourner la question autrement. « Vous voulez que je vous prépare un petit déjeuner ? »

Il l’observa comme si elle lui posait une colle.

« Peu importe. Asseyez-vous, je vous fais à manger. »

Il se posa sur un siège en agrippant le rebord de la table. « Ça, c’est un arbre, dit-il en jetant un coup d’œil dehors.

– Oui. Il y en a même beaucoup.

– Je devrais sortir. »

Elle se garda bien de plaisanter. Il lui semblait discuter avec une personne élevée par des loups. Ou par des aliens.

Quand elle posa devant lui l’assiette d’œufs au bacon, il la huma avec prudence. « C’est de la nourriture ?

– Oui, et elle est bonne. Goûtez… »

Il la regarda manger avant de prendre avec précaution une fourchetée d’œufs brouillés. Bien que le dégoût se peigne sur sa figure, il avala. Mais quand il s’attaqua au bacon, il dut le recracher. « Ça m’a mordu la bouche.

– Vous n’avez sans doute pas l’habitude du sel. Qu’est-ce que vous mangez, en général ? »

Il sortit de l’une de ses poches une poignée de boulettes brunes qui évoquaient des croquettes pour chien.

Au tour d’Avery d’afficher son dégoût. « C’est quoi, ça ? Les gens en bouffent ?

– C’est parfaitement adapté à nos besoins nutritionnels, déclara-t-il. Essayez. »

Elle s’apprêtait à répondre « Non merci », mais il venait de faire l’effort de goûter des mets inconnus ; elle prit donc une boulette et la glissa entre ses lèvres. Si ça n’avait rien de répugnant — mou au lieu de craquant —, ça n’avait en revanche aucune saveur. « Je vais m’en tenir à nos aliments. »

Il se rembrunit. « Je dois apprendre à manger les vôtres.

– Pourquoi ? Vous faites des recherches ? »

Un hochement de tête. « Je dois apprendre comment les humains sauvages vivent. »

Donc, elle avait affaire à un individu qui, élevé en animal familier, se voyait relâché dans la nature. Pour une raison ou pour une autre.

« Vous voulez aller où, aujourd’hui ? » demanda-t-elle en buvant une petite gorgée de café.

Un geste d’indifférence.

« Vous vous dirigez vers St. Louis ?

– Oh, j’ai simplement choisi ce nom sur une carte. Cet endroit paraissait se situer au centre.

– En effet. » Avery avait vécu là-bas. La ville se trouvait de façon si nette au centre du pays qu’elle s’y fondait. « Un itinéraire précis ? »

Il haussa les épaules.

« Vous avez combien de temps ?

– Autant qu’il faudra.

– Bon. Le chemin des écoliers, alors. »

Elle se leva, résolue à faire la vaisselle, et prévint Lionel qu’il pouvait sortir, s’il le souhaitait. Il fallut un moment au traducteur pour s’y résoudre. Par la vitre de la cuisine, elle le vit s’approcher d’un arbre comme pour lier conversation. Il palpa l’écorce, huma les feuilles et revint préoccupé.

Comme la nuit précédente, Avery navigua au hasard, tout en privilégiant l’ouest. Ils atteignirent bientôt une première chaîne de montagnes. Dans les États occidentaux, on avait tendance à parler des Appalaches comme s’il ne s’agissait pas de vraies montagnes, alors que leurs versants accidentés et leurs crêtes infranchissables ne laissaient aucune place à l’ambiguïté : elles servaient de barrières érigées pour tenir les gens à l’écart du pays de cocagne qui s’étendait au-delà. La plupart des routes allaient vers le nord-est et le sud-ouest en suivant les replis du terrain ; seules les plus courageuses osaient gravir et franchir les sommets. Les feuilles mortes brillaient de leurs mille feux, rousses et dorées contre l’azur éclatant du ciel. Lionel passa la journée assis à la fenêtre.

Ce soir-là, elle dénicha un camping peu fréquenté à l’orée d’une modeste localité. Elle remplit les réservoirs d’eau, brancha le courant et remonta dans le véhicule. « Vous avez tout le nécessaire, dit-elle à l’homme. Si ça ne vous dérange pas, je vais en ville.

– D’accord. »

Prendre l’air, se dégourdir les jambes sur le bas-côté, la revigora. La localité n’était qu’une bourgade lasse, à moitié vide, mais Avery trouva un bar où elle s’installa devant une bière et un hamburger. Elle ne put se retenir de jeter un œil sur les autres clients, des gens âgés, usés, se raccrochant à la vie. Qu’est-ce qu’un extraterrestre penserait des États-Unis si elle l’amenait ici ?

Se souvenant qu’elle avait laissé le champ de brouillage dans le bus, elle alluma son téléphone pour aussitôt s’aviser que le ping indiquerait aux espions où elle se trouvait. Trop tard, aussi composa-t-elle le numéro de son frère pour laisser un message vocal le félicitant du concert qu’elle ratait. « Ici, tout va bien, ajouta-t-elle malicieusement. J’ai rencontré un jeune gars sympa qui s’appelle Henry. Je crois qu’il en pince pour moi. Salut. »

Sur le trajet du retour, malgré la nuit, elle s’aperçut qu’on la suivait. Il faisait trop sombre sur la route pour discerner de qui il s’agissait, mais, lorsqu’elle s’arrêtait, les pas dans son dos en faisaient autant. Enfin, une voiture passa en sens inverse ; Avery pivota sur ses talons afin de voir ce que la lueur des phares montrait.

« Lionel ! » s’écria-t-elle. Il restait planté là sans un mot ; elle repartit vers lui. « Vous me suiviez ? »

Les mains dans les poches, recroquevillé pour se protéger du froid, il répondit, sur la défensive : « Je voulais constater quelles activités vous pratiqueriez en mon absence.

– Ce que je fais de mon temps libre ne vous regarde pas. Respecter la vie privée, ça marche dans les deux sens. Vous voulez gardez la vôtre ? Alors, laissez-moi la mienne. » Il semblait transi, pitoyable. « Venez, rentrons avant que vous geliez sur pied. »

Ils repartirent côte à côte, sans un mot ; le gravier crissait sous leurs pas.

« J’aimerais renégocier notre contrat, finit-il par lâcher avec raideur.

– Ah ouais ? Quelle partie du contrat ?

– Celle qui concerne la vie privée. Je… » Il chercha ses mots. « Nous aurions dû demander plus qu’un chauffeur. Il nous faut un traducteur. »

Il était temps qu’il comprenne. Certes, il parlait couramment, mais il restait limité en humain.

« Mon contrat me lie à votre… employeur. C’est un vœu qu’il a exprimé ?

– Qui ?

– L’autre passager. Comment dire ? “L’extraterrestre” ? Pas très poli. Comment s’appelle-t-il ?

– Ils n’ont pas de noms. Ils n’ont pas de langage.

– Vous communiquez comment ? » lança Avery, interloquée.

Il la fusilla du regard.

Elle leva les mains. « Désolée. Je ne pensais pas à mal. J’essaie simplement de savoir ce qu’il veut.

– Ils ne veulent rien », marmonna-t-il, le regard fixé sur la route éclairée par la lune. « Enfin, pas comme vous. Ils ne sont pas… réveillés. Ni conscients. Pas comme les gens. »

Avery, perplexe, se demanda après tout s’il maîtrisait mal l’anglais. « Je n’y comprends rien. Selon vous, ce ne sont pas… des êtres sensibles ?

– Des êtres conscients. Il y a une différence.

– Pourtant ils possèdent une technologie. Ils ont construit ces dômes, ou ils les ont apportés, que sais-je ? Ils disposent d’une civilisation avancée.

– Attention : ils sont intelligents. Plus que les gens. Mais ils ne sont pas conscients. »

Elle secoua la tête. « Je regrette, je n’arrive vraiment pas à le concevoir.

– Mais si, répliqua-t-il avec irritation. Les gens agissent de manière inconsciente tout le temps. Vous ne vous rendez pas compte que vous gardez votre équilibre en ce moment, et pourtant vous le faite. Par automatisme. Vous n’avez pas besoin de vous rendre compte que vous marchez ou que vous respirez. En définitive, plus vous êtes douée dans une activité, moins vous avez conscience de la pratiquer. Être conscients diminuerait leurs talents. »

Ils avaient rejoint l’entrée du camping. Derrière les pins noirs, Avery aperçut l’autocar qui contenait son passager inconnaissable. Le véhicule parut lui rendre son regard, impassible. Elle s’obligea à se focaliser sur l’aspect pratique des choses. « Comment je peux savoir ce qu’il veut ?

– Je vous le dis. »

Elle se retint de rétorquer : « Et comment vous, vous le savez ? » Il avait déjà refusé de répondre à ça. Les nouvelles règles sur la vie privée allaient donc se révéler sélectives. Mais elle en savait déjà davantage sur les extraterrestres que n’importe qui sur Terre, hormis les traducteurs. Savoir ne signifiait pas comprendre, toutefois.

 

« Navrée, je ne peux plus l’appeler “l’extraterrestre” ou “lui”, dit-elle le lendemain durant le petit déjeuner. Je dois lui donner un nom. J’ai choisi “M. Burbage”. S’il l’ignore, il n’y verra aucun inconvénient. »

Lionel ne semblant pas plus perturbé qu’à l’ordinaire, elle considéra qu’il approuvait.

« Alors, où va-t-on, aujourd’hui ? demanda-t-elle.

Il plissa les lèvres, concentré. « Je dois me rendre dans un lieu où je pourrai acquérir des connaissances. »

Un large éventail, en somme, de l’université au bordel… Avery répliqua : « Soyez plus précis. Quel genre de connaissances ?

– Des connaissances à propos de vous.

– Moi ?

– Non, vous les humains. Comment vous fonctionnez. »

Les humains. Elle devait trouver une vraie ville.

Tandis qu’elle roulait sur une route de campagne, Avery songeait à Blake. Un jour, il lui avait dit que pour jouer d’un instrument à la perfection, il fallait perdre toute conscience de ce qu’on faisait et se fier à la mémoire procédurale des doigts. « Tu es dans le présent au point que le moi n’a plus de place. Plus d’ego, plus de doute, plus d’introspection. »

Elle lui enviait cette aptitude. Bien qu’elle ait appris le saxophone, elle n’avait jamais atteint le niveau voulu pour ressentir ce que son frère décrivait. Seule la pratique des jeux vidéo permettait à Avery de plonger dans un état de concentration assez intense pour y perdre sa conscience de soi. Étrange, l’attraction qu’exerçait le fait d’échapper à la prison de son crâne et d’oublier son identité ! Les mystiques et les méditants peinaient à obtenir ce résultat.

Un mouvement à la périphérie de son champ de vision — elle freina, braqua. Un cerf surpris pirouetta, agita la queue et bondit à l’écart. Elle continua plus lentement, cherchant un panneau indicateur. Elle ne se rappelait pas avoir couvert les derniers kilomètres, ni vu un embranchement. Avec un sourire amer, elle s’avisa que son talent, c’était de conduire, une pratique maîtrisée au point de devenir instinctive. Elle avait même réagi à un danger avant de découvrir en quoi il consistait. Ses réflexes s’avéraient plus rapides que ses actes conscients.

Les extraterrestres vivaient-ils de la sorte ? Dans un flux perpétuel, comme les musiciens virtuoses ou les moines zen en samadhi ? Où serait l’intérêt d’atteindre à un talent aussi remarquable si on ignorait qu’on le possédait, soi ?

Vers midi, ils arrivèrent dans une petite ville nichée au fond d’une vallée creusée par une rivière tumultueuse. Sur la grand-rue, Avery repéra un bâtiment pittoresque à coupole, la Bibliothèque Municipale, selon le panneau planté devant. Plus loin, à la périphérie, un parking abandonné offrait une étendue goudronnée ponctuée de touffes d’herbe où elle se gara, lançant : « Venez, Lionel ! J’ai déniché un endroit où vous pourrez acquérir des connaissances. »

Ils regagnèrent à pied le centre-ville. Dans l’édifice où ne se trouvait qu’un vieil homme lisant un magazine, le calme régnait. Le choix de livres était limité, mais il y avait aussi une rangée d’ordinateurs. « Vous savez utiliser ces engins ? demanda Avery tout bas.

– Pas ceux de ce genre. Ils sont très… primitifs. »

Ils s’assirent côte à côte. Elle lui montra comment se servir de la souris, se connecter à l’internet, naviguer, scroller. « J’ai compris, dit-il. Vous pouvez y aller. »

Haussant les épaules, elle le laissa à ses recherches. Une fois de retour sur l’artère principale, elle s’arrêta dans une pharmacie, puis dénicha un bar qui proposait des œufs au plat en sandwiches de pain de mie, un luxe de son enfance. Complétant son déjeuner par une tasse de café, elle passa le temps en consultant ses emails sur son téléphone.

Un peu plus tard, elle se rendit compte que la télévision derrière le comptoir diffusait une émission à sensation ; une présentatrice à la voix criarde ânonnait sur un ton offusqué : « Tout de suite : Esclaves ou traîtres ? Qui sont vraiment les traducteurs des extraterrestres ? »

Une région de son cerveau avait dû écouter et l’avertir, comme au vu du cerf. Elle disposait d’un système d’alerte dont elle n’avait même pas conscience.

Dans le reportage qui suivait, une correspondante révélait qu’elle n’avait pu retrouver aucun des traducteurs parmi les enfants disparus au cours des vingt années précédentes ; l’animatrice y voyait matière à soupçon et à enquête. Puis un panel d’experts entreprit d’évoquer ce qu’on savait des traducteurs, autrement dit : rien.

« Ils ont retourné leur veste, commenta l’un des hommes au comptoir devant l’écran. Pourquoi trahir sa propre race ?

– Ils ne sont même pas humains, ajouta un autre. Ils en ont juste l’apparence. Ce doit être des robots ou des clones, un truc dans le genre.

– Le gouvernement ne fait rien. Ils laissent ces aliens bien tranquilles… »

Avery se leva pour régler sa note. La caissière demanda : « Vous avez un rapport avec le gros bus de tourisme garé chez Fenniman ? »

Dans une petite ville comme celle-ci, on remarquait tout ce qui sortait de l’ordinaire. Elle l’avait oublié.

« Oui. Moi et mon… copain, on le livre à son nouveau propriétaire. »

Elle leva les yeux vers l’écran au moment précis où un photomontage de visages apparaissait. Lionel figurait sur le rang supérieur. « Regardez bien, dit la présentatrice. Si vous reconnaissez l’un de ces individus, appelez-nous au… » Avery sortit avant d’entendre le numéro.

Marcher vite sans se faire remarquer se révéla difficile. Quelle idée de l’avoir laissé seul, comme si ça ne présentait aucun danger ! Elle envisagea de le prendre au passage avec l’autocar, mais ça ne ferait qu’attirer davantage l’attention. Mieux valait quitter la localité en toute discrétion.

À son arrivée, il dévorait un site web sur le cerveau. Elle s’assit à côté de lui et murmura : « Il faut qu’on y aille.

– Je n’ai pas…

– Lionel. On doit y ailler. Tout de suite. »

Il fronça les sourcils, mais comprit. Tandis qu’il se levait pour enfiler son manteau, elle effaça l’historique et le cache, puis elle le précéda dehors où elle contourna l’édifice afin de rejoindre une rue moins passante. « Tenez-moi par la main.

– Pourquoi ?

– Je leur ai dit que vous étiez mon petit ami. Il faut jouer le rôle. »

Il se garda d’élever une objection ou de demander des éclaircissements. Les extraterrestres l’avaient bien formé.

La fin de la rue les renvoya vers l’artère principale, où ils passèrent devant le café. Pour Avery, chaque fenêtre était un œil fixé sur les intrus. Ils quittaient le quartier commerçant et les bâtiments se raréfiaient quand elle avisa quelqu’un qui les filait, un bloc en arrière. Jetant un bref regard dans son dos, elle aperçut un homme en tenue de camouflage pour la chasse ; un fusil en bandoulière, il arborait une casquette à longue visière.

Elle pressa le pas, mais l’autre l’imita. Une fois en vue du car, elle fourra les clés dans la main de Lionel. « Continuez. Je vais retarder ce type. Montez à bord. N’ouvrez qu’à moi. » Elle se retourna pour affronter leur poursuivant.

À mesure qu’il approchait, elle le trouvait plus familier. Lorsqu’elle le reconnut avec certitude, elle lança : « Henry ! Bonjour. Marrant de vous croiser ici.

– Bonjour, Avery. » Il avait l’air déplacé dans sa tenue de chasseur — un citadin adepte du fitness. « Vous vous êtes montrée imprudente. Je vous suivais pour veiller à ce que vous rentriez sans encombre.

– J’ignorais que la télé montrait son portrait. J’étais un peu déconnectée.

– Je sais. On a perdu votre trace quelque temps. Évitez que cela se reproduise, s’il vous plaît. »

Au chapitre des menaces, Henry apparaissait comme un moindre mal. Elle hésita, avant de répondre : « Je n’ai pas jugé nécessaire de vous contacter. » Autrement dit, le pays ne courait aucun danger immédiat.

« Merci, répondit-il. Bon, si vous tournez à gauche un peu plus loin pour prendre la 19, vous tomberez sur un parc national avec un terrain de camping. L’endroit sera sûr. »

Tandis qu’elle regagnait le bus à pied, elle échafauda un mensonge sur sa conversation, mais Lionel s’abstint de la questionner. Elle n’était pas plus tôt à bord qu’il lui expliquait dans les moindres détails ce qu’il avait appris à la bibliothèque. Avery ne l’avait jamais vu aussi animé ; elle lui fit signe de s’installer dans le siège passager près d’elle avant de redémarrer.

« La raison pour laquelle vous êtes conscients, c’est votre cortex cérébral, dit-il. C’est un module complémentaire, la dernière partie du cerveau à avoir évolué. Son seul but, c’est de réguler ce que fait le reste du cerveau. Les apports sensoriels vont d’abord au cerveau interne, qui les traite, si bien que le cortex ne reçoit jamais les données brutes. Il voit leur effet sur le restant du cerveau, et non pas la réalité extérieure. Voilà pourquoi vous avez conscience de vous. En fait, c’est tout ce dont vous avez conscience.

– Pourquoi ce “vous”, Lionel ? Vous aussi, vous avez un cortex cérébral.

– Je ne suis pas comme vous », répliqua-t-il sur la défensive.

Elle haussa les épaules. « Si vous le dites. » Elle voulait toutefois poursuivre la discussion. « Donc, M. Burbage n’a pas de cortex, si je vous comprends bien ?

– Exact. Pour lui, la vie est un talent du système nerveux autonome et non pas quelque chose qu’il doit apprendre de manière consciente. Il peut réfléchir et réagir plus vite que nous, et dépenser moins d’énergie. Les messages n’ont pas à effectuer un détour inutile par le cortex.

– Inutile ? releva-t-elle. J’aime bien être consciente. »

Lionel se tut, l’air soudain grave et troublé.

Elle lui jeta un coup d’œil. « Qu’est-ce qui ne va pas ?

– Il aime bien être conscient, lui aussi, souffla-t-il. C’est ça qu’ils veulent de nous. »

Elle agrippa le volant et tâcha de ne rien montrer. Jusque-là, les traducteurs avaient toujours nié que les extraterrestres veuillent quoi que ce soit des humains. Puis une idée lui vint — peut-être ce « nous » recouvrait-il d’autres personnes.

« Des traducteurs ? » avança-t-elle.

Le visage fermé, il hocha la tête.

« Et c’est mauvais ? s’enquit-elle face à son expression.

– Pas pour nous, pour eux. Ça les tue. »

Il se débattait avec une émotion forte, la culpabilité, le chagrin peut-être.

« Je suis navrée. »

Pris de colère, il se leva pour regagner l’arrière du car. « Pourquoi m’obliger à penser à ça ? Vous ne pouvez pas vous occuper de vos affaires ? »

La porte de la chambre claqua dans le dos d’Avery qui se concentra sur sa conduite. Elle ne lui en voulait pas ; elle s’y connaissait en matière de culpabilité et de chagrin, et du sentiment d’inutilité qui en découlait. Le comportement de Lionel devenait logique. Sur le plan des sensations, il avait du mal à opérer la distinction entre l’extérieur et l’intérieur. Même les gens plus doués en matière d’humanité avaient des soucis avec ça.

 

Le parc national recommandé par Henry s’avéra se situer autour du Cumberland Gap, le col emprunté par les premiers pionniers pour émigrer vers l’ouest et le Kentucky. La nuit au camping se passa sans incident. Dès l’aube, Avery sortit dans le matin frais et humide le temps d’un petit repérage. Elle revint vite. « Lionel, venez dehors. Il faut que vous voyiez ça. »

Elle lui fit traverser la route jusqu’au belvédère orienté à l’ouest. Depuis la lisière des Appalaches, ils contemplèrent des chaînes successives de contreforts boisés, emmitouflés dans la brume. Le soleil bas dans leur dos baignait tout de mauve et d’azur. Avery se faisait l’impression d’être Daniel Boone contemplant la Terre promise qui se perdait au loin dans le brouillard, intacte malgré le passage des ans.

« Je trouve ce paysage très agréable », déclara, non sans gravité, son compagnon.

Elle sourit. C’était là une avancée capitale pour un individu si étranger à l’introspection qu’il s’avérait incapable d’exprimer sa faim deux jours plus tôt. « Moi aussi », se contenta-t-elle toutefois de répondre.

Après un long silence, elle lança : « Vous ne croyez pas que M. Burbage aimerait le voir ? Il n’y a personne d’autre que nous dans les parages. Il compte ne jamais descendre de ce car ?

– Il le voit.

– Comment ça ?

– Il est là. » De l’index, Lionel se tapota le front.

Avery ne put s’empêcher de le dévisager. « Et vous avez une sorte de lien télépathique avec lui ?

– La télépathie, ça n’existe pas, rétorqua-t-il avec dédain. Les extraterrestres communiquent par neurotransmetteurs. » Elle attendait encore une véritable explication, si bien qu’il enchaîna : « Il n’a pas besoin d’être au même endroit. Il y a une part de lui en moi, et une dans le bus.

– Dans votre tête ? » Elle tâcha de dissimuler le dégoût que l’idée lui inspirait.

« Oui. Je lui sers à observer le monde, à le comprendre aussi. Ils disposent de toutes sortes d’espèces assistantes qui font des choses pour eux : leur fabriquer des objets, les transporter. Mais nous sommes la première à posséder une conscience complexe.

– Ce qui justifie leur intérêt envers nous. »

Lionel se détourna pour éviter son regard, mais opina du chef. « Ils y ont pris goût », dit-il tout bas, comme à contrecœur. « Au début, ce n’était qu’une nouveauté, mais ça a tourné à l’addiction. De même qu’avec une drogue dure, ils subissent des effets néfastes. Notre métabolisme paie le prix fort pour la conscience, d’où notre espérance de vie si limitée. Eux vivent des siècles. Mais, devenus accros aux humains, ils se consument encore plus vite que nous. »

Il ramassa une pierre et la projeta du sommet de la falaise pour la regarder décrire un arc, puis plonger dans le vide.

« S’il meurt, qu’est-ce qui va vous arriver ? lui demanda Avery.

– Je ne veux pas qu’il meure. » Lionel fourra les mains dans ses poches et scruta ses pieds. « C’est… bon de l’avoir avec soi. J’aime le côtoyer. Il est très vieux, très sage. »

L’espace d’un instant, elle se mit à sa place — s’imagina intimement liée à un être ancien qui se mourait du fait de son incapacité à se séparer de son fils humain adopté. Tuer à petit feu quelqu’un qu’on aimait : un terrible fardeau à porter…

Pourtant, Avery éprouvait une certaine gêne.

« Comment le savez-vous ? » demanda-t-elle.

Il parut perplexe. « Pardon ?

– À vous croire, il serait vieux et sage. Comment le savez-vous ?

– De la même façon qu’on sait quelque chose d’instinct. Un sentiment inconscient.

– Vous êtes sûr qu’il ne vous contrôle pas, qu’il n’appuie pas sur vos neurotransmetteurs comme sur des boutons ?

– C’est absurde, déclara-t-il avec un début d’agacement. Je vous l’ai dit : il n’est pas conscient, pas d’un point de vue naturel, en tout cas. Le contrôle est un acte conscient.

– Et si vous faisiez ce qu’il ne veut pas ?

– Je n’ai aucune envie de faire ce qu’il ne veut pas. Là, je vous parle. Il a dû estimer pouvoir vous faire confiance ; dans le cas contraire, je n’aurais aucune envie de vous dire quoi que ce soit. »

Aspirait-elle à être dans les petits papiers d’un alien ? Elle tenait en tout cas à ce que son traducteur, lui, se fie à elle, aussi passa-t-elle à autre chose.

« Vous voulez aller où, aujourd’hui ?

– Vous n’arrêtez pas de me le demander… » Il contempla le panorama, comme en quête d’une révélation. « Je veux voir des humains qui vivent une vie normale, dit-il enfin. On n’en a presque pas croisés. Je n’aurais jamais cru que cette planète était si peu peuplée.

– Entendu. Je vais devoir appeler quelqu’un. »

Pendant qu’il retournait au bus, elle s’éloigna d’un bon pas, sortit la carte de visite d’Henry et composa le numéro indiqué. Malgré l’heure matinale, l’autre répondit dès la première sonnerie.

« Il veut voir des humains, dit-elle. Des humains normaux qui se comportent normalement. Vous pouvez m’aider ?

– Laissez-moi passer quelques coups de fils. Je vous texte des instructions.

– Pas d’hommes en noir. Vous me suivez ?

– Compris. »

 

Quand Avery s’arrêta prendre du gasoil vers midi, la télé de la station-service annonçait que le ministère de la Justice allait ouvrir une enquête sur les enlèvements d’enfants par les aliens. Elle se réfugia aux toilettes afin de consulter son téléphone. L’internet fourmillait de spéculations : qui étaient les traducteurs, pouvait-on les libérer, appartenaient-ils à l’humanité ? Il y avait de toute évidence un quiproquo entre le pan du gouvernement qui avait approuvé le voyage de Lionel, et celui qui avait échafaudé cette nouvelle stratégie pour obtenir des informations des extraterrestres. La seule bonne nouvelle ? Le pèlerinage d’un alien sur les routes secondaires des États-Unis dans un autobus aménagé n’avait pas encore fuité.

Henry lui avait envoyé par texto l’étrange suggestion de rejoindre Paris. Elle dut chercher sur Google pour confirmer qu’il existait bien un Paris, Kentucky. Quand elle ressortit des toilettes pour payer le carburant, la télévision couvrait les World Series, ce qui la soulagea. Sur un coup de tête, elle acheta une casquette des Cardinals pour Lionel.

Paris se révéla un vieux bourg ayant cru jadis devenir une grande ville. L’événement majeur, ce jour-là, c’était la foire locale. Le terrain à camping-cars affichait presque complet, mais Avery parvint à y insérer son Express Extraterrestre. Le bus garé, le moteur arrêté, elle s’assit sur les marches du véhicule afin de siroter une Bud et d’attendre la nuit et son anonymat. Seul un chat, nerveux, à moitié sauvage, l’observait de derrière une poubelle. Il lui rappelait un peu Lionel, si bien qu’elle lui jeta un Cheeto pour essayer de l’attirer à découvert. L’animal se garda de mordre à l’hameçon.

Ce soir-là, masqué par l’obscurité et sa casquette, Lionel passait plutôt inaperçu. Alors qu’ils prenaient le chemin de la foire, Avery demanda : « M. Burbage ne risque rien en notre absence ? Et si quelqu’un essayait de s’introduire dans le bus ?

– Ne vous en faites pas : il sait se défendre », répondit le traducteur d’un ton entendu. Elle résolut d’appeler Henry à la première occasion pour lui conseiller de ne rien tenter.

Les occupants de la foire paraissaient authentiques. S’il y avait des tireurs embusqués au sommet du chapiteau et des agents sur le manège, elle n’y vit pour sa part que du feu. Nul ne reconnaissait Lionel dans les files d’attente du guichet et du chariot de pop-corn, aussi commença-t-elle à se détendre. Ici, les gens venaient se délasser, pas chercher des extraterrestres.

Elle lui fit découvrir les joies de la saucisse sur bâtonnet et de la barbe à papa, des auto-tamponneuses et de la grande roue. L’air grave et studieux, il s’imprégnait des tintements, des odeurs de friture et des lumières clignotantes. Une fois qu’ils eurent leur content des attractions conçues pour les désorienter, ils allèrent s’asseoir à une table de pique-nique boire un Coca.

« M. Burbage apprécie la sortie ? » demanda Avery.

Lionel haussa les épaules. « Et vous ? » Plutôt qu’éluder sa question, il paraissait désireux de connaître sa réponse.

Elle prit le temps de la réflexion. « Ces attractions nous plaisent parce qu’elles évoquent des souvenirs d’enfance.

– Oui. J’éprouve un sentiment de familiarité.

– Ah bon ? En quoi, au juste ? »

Il se concentra. « Les odeurs », dit-il enfin.

Avery acquiesça. C’était pareil dans son cas : la graisse, le popcorn. « Vous avez des souvenirs du temps d’avant votre abduction ?

– Mon adoption, corrigea-t-il.

– Pardon. Vous vous rappelez votre famille ? »

Il secoua la tête.

« Vous vous demandez quel genre de gens c’était ?

– Le genre qui ne m’a pas recherché, dit-il avec froideur.

– Minute ! Vous n’en savez rien. Si ça se trouve, votre mère a pleuré toutes les larmes de son corps quand vous avez disparu. »

Il la dévisagea. Elle s’avisa qu’elle avait parlé avec plus d’emphase que prévu. Ce sujet touchait la corde sensible. « Navrée, marmonna-t-elle avant de se lever. Je suis crevée. On peut rentrer ?

– Bien sûr. » Il la suivit sans poser de question.

 

Le sommeil semblait décidé à la fuir. Allongée à scruter le motif que les lumières extérieures traçaient sur le plafond, Avery s’interrogeait sur qui se trouvait au fond du bus. Si, jusque-là, elle dormait sans songer à ce dont une simple porte la séparait, cette nuit l’étrangeté de la situation la préoccupait.

Vers trois heures du matin, un bruit de pas étouffé la tira de son vague assoupissement. Elle garda le silence pendant que Lionel ouvrait la porte du bus. Une fois qu’il fut sorti, elle se leva pour voir ce qu’il fabriquait : il se dirigeait vers un local technique et des collecteurs d’ordures. Fallait-il le suivre, alors qu’elle lui avait reproché de la filer ? Elle se devait toutefois de veiller sur lui ; prenant une torche dans la console du conducteur, elle la fourra dans la poche de son coupe-vent et sortit à son tour.

Elle crut d’abord l’avoir perdu. Le parking était désert. Une brise légère faisait bruire les aiguilles des pins bordant la roue. Avery perçut alors, droit devant, un bruit de lutte, un coup sourd et un craquement étouffé. Faute d’entendre autre chose, elle s’avança à pas de loup pour contourner l’un des collecteurs et aviser bientôt dans son ombre une silhouette accroupie. Incapable de voir ce qu’il se passait au juste, elle alluma la torche.

Lionel se retourna, regard fou et hostile, un bras ballant ; il tenait le corps mou d’un chat décapité. Le visage souillé de sang, il arracha avec ses dents, surveillant l’intruse, un morceau de viande au cadavre, mâcha puis avala.

« Lionel ! s’écria-t-elle, horrifiée. Posez ça ! »

Il essaya de cacher sa proie, tel un animal. Sans réfléchir, elle lui agrippa le bras et il pivota sur ses talons comme pour l’attaquer, le regard farouche, étranger. Elle recula d’un pas.

« C’est moi, Avery. »

Il baissa les yeux sur la carcasse déchiquetée, la laissa choir, se redressa et s’écarta. Le reprenant par le bras pour l’éloigner des collecteurs d’ordures, la jeune femme l’entraîna vers le bus avant de gagner la kitchenette. « Lavez-vous », ordonna-t-elle tout en fermant la porte du véhicule.

Son cœur battait la chamade ; elle avait gardé la lourde torche — une arme éventuelle. Mais quand elle revint, elle vit qu’il tremblait si fort qu’il avait lâché le savon et s’appuyait sur l’évier. Avec une serviette en papier, Avery lui débarbouilla sa figure encore maculée de sang, puis elle lui sécha les mains. Il se laissa choir sur la banquette devant la table. Les bras croisés, elle le regarda, attendant qu’il prenne la parole — en vain.

« Qu’est-ce qui vous a pris ? » demanda-t-elle d’une voix sévère.

Il secoua la tête.

« On ne mange pas les chats. Ce sont des êtres vivants. »

Il gardait toujours le silence.

« Vous sortez en cachette la nuit depuis le début ? »

De nouveau, il secoua la tête. « Je n’en sais rien… C’est juste que… je voulais voir quel effet ça ferait…

M. Burbage voulait voir quel effet ça ferait, plutôt.

– Peut-être.

– Eh bien, les gens ne font pas des trucs pareils. »

Il avait l’air malade. Elle le traîna jusqu’à la cuvette des WC où il vomit, puis elle alla fourrer ses affaires dans son sac à dos. Elle le mettait en bandoulière quand Lionel arriva en titubant sur le seuil de la salle de bains.

« Je me casse, annonça-t-elle. Je ne peux pas dormir ici, sachant ce que vous trafiquez. »

Il en resta bouche bée ; elle le contourna pour gagner la porte. Elle traversait le parking quand il la héla. « Avery ! Vous ne pouvez pas partir. »

La jeune femme fit volte-face. « Vous croyez ? On parie ? »

Il descendit du bus. « Comment va-t-on se débrouiller ?

– Pas mon problème.

– Je ne le ferai plus.

– Qui est-ce qui parle, là ? Vous ou lui ? »

On alluma dans le camping-car voisin. Vociférer au beau milieu de la nuit tel un couple de ploucs dans un parc pour caravanes attirait l’attention. La discussion devait se tenir en privé. Et maintenant qu’Avery était dehors, elle se rendait bien compte qu’elle n’avait nulle part où aller. Du geste, elle chassa Lionel vers le bus.

Une fois à bord, elle lança : « Voilà le problème : cette situation me fout les jetons. Vous ne pouvez rien promettre tant qu’il tient les rênes. La prochaine fois, si ça se trouve, il voudra voir l’effet que ça fait de me tuer moi, pendant mon sommeil, et vous ne pourrez pas l’en empêcher. »

L’autre parut troublé. « Jamais il ne…

– Comment le savez-vous ?

– Je… je le sais, voilà tout.

– Ça ne me suffit pas. Je dois le voir. »

La phrase lui avait échappé, mais vivre avec un passager invisible et omniprésent devenait intolérable. Tant qu’elle ignorerait ce que dissimulait la porte au fond du bus, elle ne serait pas tranquille.

Il secoua la tête. « Ça n’aidera pas. »

Elle croisa les bras. « Si vous voulez que je reste, je dois savoir qui il est. »

Lionel prit un air introspectif, comme s’il se référait à sa conscience. « Promettez de n’en parler à personne », dit-il enfin.

Avery, qui ne s’attendait pas vraiment à ce qu’il accepte, se sentit nerveuse. Elle lâcha son sac à dos sur le lit et serra les poings. « D’accord. »

Lionel la précéda vers l’arrière et ouvrit la porte en douceur, comme s’il craignait de déranger l’occupant de la chambre ; elle entra sur ses talons. La pénombre régnait dans le réduit à l’odeur terreuse. Tous les cartons qu’il avait apportés devaient être pliés et rangés : aucun n’était visible. Un lit défait jouxtait un genre d’aquarium renfermant quelque chose qu’elle voyait mal. Le traducteur alluma, ce qui permit à Avery d’en distinguer le contenu.

On aurait juré du corail ou de l’éponge : une masse ronde, jaune, d’une taille égale à la moitié d’un ballon de plage, posée sur un matelas de feuilles mortes et de copeaux. Lionel ramassa un brumisateur dont il se servit pour l’humecter avec tendresse. En réaction, la chose gonfla un peu, comme si elle respirait.

« C’est ça, M. Burbage ? » souffla Avery.

Lionel opina. « Une partie de lui. La plus importante. »

L’extraterrestre paraissait insignifiant — Avery aurait sans doute pu le détruire avec une bouteille d’eau de Javel.

« Il peut bouger ? demanda-t-elle.

– Oh ! Oui, mais pas comme nous. »

Elle attendit son explication. D’abord réticent, il finit par répondre : « Ce sont des colonies de cellules au cycle vital compliqué. Vous voyez là le stade final de leur évolution, le plus organisé, le plus complexe. Ensuite, ils retournent à la terre où ils se dissolvent. Les cellules ne meurent pas, elles vont former d’autres coalitions, mais l’individu se perd, tout comme nous, je suppose. »

Chez Avery, la déception dominait. En dépit des propos de Lionel, la jeune femme avait espéré qu’un moyen de communication existerait ; elle qui jusqu’alors ne croyait pas vraiment que l’alien soit insensible venait de changer d’avis. Quant à l’imaginer doué de raison…

« Comment savoir qu’il est intelligent ? Ce pourrait être un tas de produits chimiques, une espèce de miche de pain saturée de levures.

– Comment savoir que moi, je suis intelligent ? dit-il en contemplant le réservoir. Ou quiconque ?

– Vous réagissez à votre entourage. Vous communiquez. Il n’en est pas capable.

– Si.

– Comment ? Si je le touchais…

– Non ! se récria-t-il aussitôt. Ne faites pas ça. Il réagirait, oui. Ce ne serait pas par méchanceté, mais par réflexe.

– Alors, comment…

– Il doit vous toucher. C’est l’unique méthode permettant l’échange des neurotransmetteurs. » Il marqua une pause, en proie à un débat interne, peut-être. Un conflit qui s’exprimait sur son visage. « Je crois », dit-il enfin, à son corps défendant, « qu’il accepterait de communiquer avec vous. »

C’était ce qu’elle souhaitait, un moyen d’être rassurée sur les intentions de cette chose, mais maintenant qu’on le lui offrait, son instinct le lui déconseillait. « Non merci. »

L’autre semblait soulagé. Elle comprit que renoncer à l’exclusivité de sa relation avec M. Burbage lui déplaisait.

« Merci quand même », ajouta-t-elle, pour la générosité de l’offre faite à contrecœur.

Elle restait cependant indécise. Seule la parole de Lionel témoignait du caractère amical de la créature. Or après cette nuit, ça ne suffisait pas.

 

Ni l’un ni l’autre ne trouva le sommeil, aussi reprirent-ils la route dès l’aube. Aller vers l’ouest revenait à s’enfoncer dans un territoire isolationniste où on accueillait déjà mal les humains venus d’ailleurs — alors, les aliens… Il s’agissait de sa région natale : Avery la connaissait sur le bout des doigts. Vu d’ici, le monde extérieur paraissait aussi violent que menaçant, rempli de hordes miséreuses qui enviaient autant qu’elles détestaient la vie rêvée d’Amérique. Ici, même les églises prêchaient l’autosatisfaction. Le mécontentement, c’était un défaut propre à tout ennemi de la liberté, à commencer par les profs de fac, les homos et les migrants.

En grandissant, tout s’était agencé pour qu’Avery ne bouge jamais. Elle avait pris le départ idéal : le mariage au sortir du lycée, un boulot de serveuse, une grossesse à dix-neuf ans. Une vie devant soi, aux bornes bien visibles.

Une chose qu’elle n’arrivait même plus à imaginer.

Ce matin-là, Lionel paraissait disposé à causer. Assis sur le siège du copilote, il regardait la route et répondait aux questions d’Avery.

« Ça fait quel effet, quand il communique avec vous ? »

Un temps de réflexion. « Une humeur, une intuition. Ou j’agis d’instinct.

– Comment savez-vous que ça vient de lui et pas de votre subconscient.

– Je n’en sais rien. Et peu importe. »

Elle secoua la tête. « Je m’en voudrais de mener ma vie à l’intuition.

– Pourquoi ?

– L’inconscient… n’est pas fiable. On ne le contrôle pas. Il peut vous induire en erreur.

– Absurde. Ce n’est pas une entité extérieure : c’est vous. L’esclavagiste, c’est l’esprit conscient qui se soucie toujours de tout contrôler. Votre inconscient ne cherche qu’à vous préserver.

– Pas si un extraterrestre s’en mêle.

– Rien à craindre. Cette volonté de domination, elle vient du conscient. Lui est dépourvu de cette part esclavagiste du cerveau.

– Certitude ou hypothèse ?

– L’hypothèse, c’est l’inconscient qui vous parle, alors que la certitude relève du conscient. Ils ne sont en conflit que si votre esprit se retrouve en guerre avec lui-même.

– Bonne définition de la condition humaine. » Ce devait être la discussion la plus bizarre qu’elle ait eue. « Il est là ?

– Bien sûr.

– Vous n’avez jamais envie de lui échapper ?

– Pour quoi faire ? » Il semblait perplexe.

« Par besoin d’intimité. Pour vous retrouver seul.

– Je n’ai aucune envie de me retrouver seul. »

Son ton de voix trahissait la perte redoutée. Soudain, il se leva et retourna au fond du bus.

En fait, Avery lui avait menti. Elle avait bel et bien mené sa vie à l’intuition. Navigue à vue, telle était sa devise. Elle faisait confiance à son instinct, à son cœur. Bien entendu, ce n’était pas eux qu’elle suivait, mais son inconscient. C’était lui qui dictait le choix d’une route spécifique au lieu d’une autre, pourquoi elle préférait le Raisin Bran aux Corn Flakes — pourquoi elle trouvait certains morceaux beaux à pleurer et pourquoi ce jeune homme des plus étrange lui plaisait en dépit de toute logique.

À mesure que la route les rapprochait du sud de l’Illinois, Avery vit resurgir des souvenirs. Des regrets s’y rattachaient telle une laisse la ramenant vers l’individu qu’elle avait su éviter de devenir. Elle songea à la cascade de non-décisions qui l’avait muée en cette personne déracinée, déconnectée, qu’elle était désormais — aussi étrangère à l’humanité que Lionel, à sa façon.

Quel bénéfice la conscience m’a-t-elle apporté, au fond ? Ce qu’elle sentait, c’était son échec perpétuel à se lier pour de bon avec un autre être humain. Et le jour où ses cellules se dissoudraient dans la terre, plus aucune trace de son esprit conscient ne subsisterait.

 

Le soir venu, ils campèrent sur une aire de repos à une journée de route de St. Louis. Lionel paraissait maussade, anxieux. Avery essaya en vain de l’intéresser à un roman de gare et finit par lui demander ce qui n’allait pas.

« Il est très malade », répondit-il non sans difficulté, cherchant ses mots. « Ce voyage était une mauvaise idée. Toutes ces stimulations ont aggravé son état.

– Et si on rejoignait l’un des dômes ? » suggéra-t-elle.

Il secoua la tête. « Ils ne savent pas guérir cette… cette addiction à la conscience. Et s’ils en étaient capables, je pense qu’il refuserait les soins.

– Les autres… ses congénères… ils savent ce qu’il a ? »

Il opina en silence.

Elle ignorait comment le réconforter. « Ma foi, dit-elle enfin, c’est lui qui a choisi de venir.

– Un choix égoïste », répliqua-t-il avec colère.

Avery ne put que constater qu’il parlait pour lui, Lionel, et non pour M. Burbage.

« Ils ne peuvent peut-être pas nous aimer autant que nous les aimons », avança-t-elle, pensive.

Il la regarda comme si le terme « aimer » ne faisait pas partie de son vocabulaire. « Ne dites pas “nous”. Je ne suis pas des vôtres. »

– Comme vous voudrez… » Elle n’y croyait guère, mais se contenta de retourner à son livre. Au bout d’un bref instant, il gagna l’arrière du véhicule et ferma la porte.

Allongée, elle essaya de lire, mais le récit échouait à retenir son attention. Après avoir tendu l’oreille afin de capter des bruits derrière la porte en spéculant sur l’état de ses passagers, elle finit par se lever sans bruit et aller écouter. Comme elle n’entendait toujours rien, elle tourna la poignée ; la porte se révéla déverrouillée. Avery l’entrebâilla, toujours sans bruit, et glissa un regard dans la chambre.

Lionel ne dormait pas. Il gisait sur le lit, la tête contre l’aquarium de l’alien, lequel ne se trouvait plus à l’intérieur, mais sur l’oreiller : il avait extrudé une masse de tentacules qui enserraient la tête du traducteur comme une méduse et se faufilaient par tous les orifices. L’un pénétrait une oreille, l’autre une narine, un troisième avait écarté un œil pour se glisser dans l’orbite. Des fluides couraient le long des veines translucides reliant l’homme et la créature.

Avery réfréna une pulsion d’horreur. Elle envisagea tout d’abord d’intervenir, de défendre Lionel contre ce qui avait l’air d’une agression, mais le jeune homme, loin de paraître terrifié, arborait une expression paisible. Elle se rappela ses diverses allusions à l’échange de neurotransmetteurs ; voilà ce dont il parlait. L’alien communiquait en buvant du fluide cérébrospinal, sa drogue préférée, et en lui injectant le sien.

Troublée, elle referma la porte tout doucement. Faute de pouvoir se sortir cette image de la tête, elle descendit faire le tour du bus pour se calmer les nerfs. Après trois circuits, la jeune femme s’adossa au métal froid ; pour la première fois depuis des années, elle aurait bien fumé une cigarette. Dans le ciel, les étoiles brillaient, glaciales. Au milieu de quel rapport se retrouvait-elle ? Prédateur et proie ? Père et fils ? Dealer et drogué ? Maître et esclave ? Un peu de tout ça ? Venait-elle de voir un extraterrestre apprendre l’existence de l’amour ?

Puisqu’elle se réservait une bouteille de bourbon pour les grandes occasions, elle remonta boire un coup.

Lionel émergea avant qu’elle soit complètement saoule, ce qui la surprit. Elle songea à lui offrir un verre, mais elle ignorait comment l’alcool et la substance qu’il avait dans le cerveau interagiraient.

Il s’assit de l’autre côté de l’allée centrale, se bornant dans un premier temps à scruter le sol. Enfin, il s’ébroua et prit la parole. « Je crois qu’on devrait l’amener dans un coin tranquille.

– De quel genre ? demanda Avery.

– Un lieu digne. Dans la nature. Isolé. »

Pour mourir. L’extraterrestre voulait mourir en paix. Ou Lionel voulait lui offrir ce privilège. Difficile de déterminer où se situait la limite entre ces deux individus.

« Je connais un endroit, dit-elle. Il tiendra une journée ? »

Lionel acquiesça sans un mot.

Dans sa brume d’ébriété, elle se demanda s’il convenait d’avertir Henry. Le pays courait-il un danger ? À son avis, non. Il s’agissait plutôt d’une affaire personnelle. Elle demanda toutefois, afin de s’en assurer : « Vous êtes sûr que ses proches ne nous feront aucun reproche s’il meurt ?

– Un reproche ? »

Elle avait usé d’un terme du conscient. « Qu’ils ne vont pas réagir lorsqu’il ne reviendra pas ?

– S’ils devaient réagir, ils l’auraient fait à son départ. Ils ne s’attendent à rien, pas même à son retour. Ils ne vivent pas dans un avenir imaginaire, eux.

– Quelle sagesse…

– Oui. »

 

Ils entrèrent dans St. Louis en début de soirée, franchirent le pont de Poplar Street près de la Gateway Arch et gagnèrent le nord de la ville par la I-70. Avery savait où elle allait. Sitôt que Frank lui avait annoncé cette ville comme destination, elle avait compris qu’elle emprunterait l’itinéraire exact qui la ramènerait vers la première partie de sa vie.

Bellefontaine se situait en lisière de la ville à l’époque victorienne : cent vingt hectares de verdure derrière un mur de pierres et un portail en fer forgé, témoignage d’un temps où les cimetières étaient des sanctuaires paysagés à l’écart des localités. Chênes et liquidambars bordaient les allées tortueuses ; le crépuscule noircissait les branches des grands arbres séculaires. Longeant au pas les mausolées de marbre, elle conduisit jusqu’à la colline, au bout du site, qui donnait sur la vallée du fleuve Missouri. L’emplacement répondait aux souhaits de Lionel : paisible, naturel, isolé.

Une pluie fine tombait du ciel couvert. Avery se gara, puis alla vérifier qu’ils étaient seuls. Elle n’avait vu qu’un type qui promenait son chien près de l’entrée ; aucun véhicule ne les avait suivis. Il faudrait repartir d’ici la fermeture, une demi-heure plus tard. Henry et ses potes devaient attendre à l’entrée qu’ils ressortent. Elle regagna le bus, tapa à la porte de Lionel. Il ouvrit sur-le-champ. Dans la pièce, la grosse glacière qu’ils avaient achetée attendait, couvercle posé par terre, prête à accueillir son contenu.

« Aidez-moi à le mettre là-dedans », dit Lionel.

Elle contourna l’ustensile de pique-nique et se positionna près de l’aquarium. « Je peux le toucher ?

– Approchez la main pendant quelques secondes. »

Elle s’exécuta. Un tentacule translucide émergea du corps en chou-fleur de l’alien pour effleurer la paume de sa main, se retirer, puis revenir la toucher, l’explorer doucement en la chatouillant, jusqu’à s’enrouler autour de son auriculaire. Avery demeura complètement immobile.

« À quoi il pense ? murmura-t-elle.

– Il apprend votre identité chimique.

– Comment peut-il apprendre sans être conscient ? Il se souvient de quoi que ce soit ?

– Bien sûr. Votre système immunitaire se souvient de tous les pathogènes qu’il a croisés, il les apprend donc, et il n’est pas conscient. Vous vous les rappelez tous ? »

Elle secoua la tête, contrariée de ne pouvoir répondre.

Enfin, apparemment satisfait, le tentacule se rétracta pour disparaître dans le corps de l’extraterrestre.

« Bon, vous pouvez le toucher, maintenant. »

L’organisme pesait un poids surprenant. Ils le soulevèrent pour le déposer sur la couche de terre et de copeaux que Lionel avait étalée au fond de la glacière. Il mit le couvercle en place sans l’enfoncer. Chacun prit alors une poignée afin de transporter leur charge dehors. Guidés par Avery, ils contournèrent un mausolée en forme de temple grec afin de rejoindre un coin d’herbe haute invisible depuis l’allée. Des lambeaux d’écorce et des feuilles de sycomore jonchaient le sol détrempé.

« Ici, ça ira ? » demanda-t-elle.

Le jeune homme lâcha son extrémité de la glacière et se redressa pour humer l’odeur boisée. « Oui.

– Je dois déplacer le véhicule. Restez derrière ce bâtiment si jamais quelqu’un vient à passer. Je reviens vite. »

Le gardien la salua quand elle sortit au volant du bus. Le temps d’aller le garer dans une rue adjacente et de revenir, le portail était fermé. Elle longea le muret jusqu’à un coin désert et grimpa dessus pour sauter la clôture à pointes.

Une fois dans l’enceinte, le bruit de la circulation se tut. Sous la canopée régnait un silence de cathédrale. Il n’y avait pas un écureuil. Avery s’assit sur une pierre tombale pour attendre. Derrière la colline, Lionel veillait son compagnon mourant ; elle lui laissait volontiers ce moment d’intimité. L’immobilité, bien que reposante, lui paraissait étrange. Sa vie n’était que fuite. Elle roulait depuis vingt ans : elle allait de l’avant, jamais en arrière. Toujours une nouvelle destination.

La nuit approchait. Il lui fallait accomplir la seconde tâche qu’elle s’était fixée en venant ici. Relevant la capuche de son imperméable, elle descendit la pente, l’herbe détrempée caressant ses baskets. Avery évitait depuis des années la tombe de Gabrielle, sa fille dont la mort, après une existence trop brève, était l’abîme qui coupait sa vie en deux. La mort au berceau, comme on l’appelait alors — un décès soudain, aléatoire, inexpliqué. « Vous n’auriez rien pu faire », avait dit le médecin, qui devait croire préférable de la réconforter tout en lui laissant penser que l’univers s’en fichait.

La tombe se situait dans un bosquet de cèdres ; ému par son malheur, un client du café où elle bossait alors lui avait offert la concession. Elle avait envisagé de refuser — le minuscule monument ne ferait guère le poids face aux plus ostentatoires —, mais les cimetières modernes de banlieue lui avaient paru trop industriels, comme produits à la chaîne. Elle avait fini par apprécier l’ancienneté et l’isolement du lieu. Au début, elle y venait sans cesse.

Tandis qu’elle s’approchait dans le jour déclinant, elle vit un objet posé sur la stèle. Arrivée sur place, elle constata qu’on y avait placé un angelot en terre cuite à l’aile brisée. Avery resta à contempler la figurine abîmée, détrempée, ce cadeau d’une personne inconnue à son bébé. Soudain, sans prévenir, une vague de chagrin la cassa en deux. Elle n’avait plus touché sa fille depuis vingt ans, mais elle gardait intact le souvenir de sa peau — douce et parfumée — et de ses yeux — confiants. L’absence lui fit l’effet d’un trou dans son ventre.

Elle tomba à genoux dans l’herbe mouillée, vaincue par la mémoire de cette enfant qu’elle n’avait pas su protéger, par la sympathie qu’un anonyme lui avait témoignée, jusqu’à l’ange mutilé qui ne volerait jamais plus.

Un bruit dans son dos. Elle leva les yeux. Lionel, debout, l’observait, la pluie ruisselant sur sa figure. Non, des larmes. Il s’essuya les yeux, puis contempla ses mains. « Je ne sais pas pourquoi je ressens un tel chagrin », dit-il.

Le pauvre, perdu dans sa confusion. Avery se releva pour l’étreindre ; elle savait pourquoi il ressentait un tel chagrin. Ils restèrent un moment dans les bras l’un de l’autre, deux personnes captives chacune de son cerveau, l’empathie pour seule brèche dans le mur de leur prison.

« Il est parti ? demanda-t-elle tout bas.

– Pas encore. Je l’ai quitté, au cas où ce serait moi qui… qui l’empêcherait. Puis je… t’ai aperçue et je t’ai suivie.

– C’est la tombe de ma fille. Je ne sais pas pourquoi elle me manque autant. »

Elle lui prit la main pour remonter la colline sans un mot. Ils ne se lâchèrent qu’une fois devant le mausolée en marbre où ils avaient laissé M. Burbage.

L’extraterrestre était toujours là, posé par terre à côté de la glacière. Lionel s’agenouilla près de lui et tendit la main. Un bouquet de tentacules se déploya, serra le membre offert et se retira. Le jeune homme se redressa et rejoignit Avery. « Je vais rester avec lui. Tu n’es pas obligée d’en faire autant.

– J’aimerais bien, si ça ne te dérange pas. »

Il hocha la tête, un mouvement furtif.

Ils s’installèrent pour une étrange veillée funèbre. Avery répartit entre eux des chauffe-mains chimiques rapportés du bus. Lorsque ceux-ci s’épuisèrent tous, tandis que la nuit s’avançait, elle parvint à trouver du bois sec sous un tas de feuilles mortes. Une fois qu’elle eut allumé le feu, elle resta à le tisonner avec une branchette ; elle se sentait asséchée de ses larmes, usée comme un vieux pneu.

« Il sait qu’il est train de mourir ? » demanda-t-elle.

Lionel hocha la tête. «  Je le sais, et lui aussi, donc. » Et le jeune homme d’ajouter, non sans amertume : « Un avantage de la conscience, je suppose.

– Normalement, il l’ignorerait ?

– Ou il s’en moquerait. C’est leur cycle de vie. Il n’y a pas de mort sans le moi pour en avoir conscience.

– Pas de vie non plus. »

Il continua à casser des branches et à les jeter sur le feu. « Je me demande si ça vaut le coup. Si la conscience vaut la peine de mourir. »

Elle essaya de s’imaginer libérée d’un tel fardeau — les regrets du passé, les peurs du futur. Dans un épisode de Star Trek, ce serait le moment où le capitaine Kirk ferait un beau discours pour défendre la condition humaine malgré tous ses défauts. Elle ne s’en sentait pas le courage.

« Tu as raison, dit-elle. La conscience, ça craint un peu. »

L’aube pointait quand ils virent enfin l’alien changer. La masse en forme de cerveau rétrécissait ; sous lui, une flaque s’élargissait, comme s’il se dissolvait. Aucun bruit. Au bout du processus, son corps se dégonfla comme un soufflé, ne laissant qu’une mince croûte sur les feuilles mortes et une tache d’humidité au sol.

Ils restèrent assis sans un mot durant un long moment. Il faisait jour quand Lionel se leva et épousseta son pantalon. « Bon, voilà. »

Avery hésitait à partir. « Ses cellules imprègnent la terre ?

– Oui, elles vont y vivre un certain temps, à se répandre, à se multiplier. Elles obéiront à des cycles d’éclosion et de sporulations. Si un chien ou un enfant passe par là à ce stade, elles établiront une colonie dans son cerveau. C’est de cette façon qu’ils mènent leurs invasions. » Il parlait avec la plus totale indifférence.

Avery le dévisagea. « Et il ne t’est pas venu à l’esprit de mentionner ce détail ? »

Il haussa les épaules.

L’inspiration la saisit. Elle empoigna une branche pour creuser dans le sol humide ; elle prélevait de la terre à pleine mains, qu’elle versait dans la glacière.

« Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il. Tu ne peux pas l’arrêter. C’est trop tard.

– Je n’essaie pas. Je veux des cellules à transplanter. Je vais me cultiver mon propre extraterrestre.

– C’est l’idée la plus stupide que j’aie… »

L’instant d’après, à genoux, il l’imitait. Ils remplirent la glacière à moitié avant de recouvrir la terre de feuilles pour préserver sa fraîcheur.

« Attends ici, dit-elle. Je vais ramener le bus et te prendre. Les portes rouvrent dans une heure. Reste bien planqué. »

Dans la rue où elle avait garé le véhicule, Henry attendait dans une voiture rangée contre le trottoir. Il sortit afin de lui ouvrir la portière passager, mais elle refusa de monter. « Je dois retourner là-bas, dit-elle en inclinant la tête vers le bus. Ils m’attendent.

– Vous pourriez m’expliquer ce qu’il se passe ?

– J’avais besoin d’une pause. D’un petit détour.

– Par un cimetière ? Toute la nuit ?

– Affaire personnelle.

– Vous n’avez rien à me dire ?

– On rentre demain. »

Il patienta, mais elle garda le silence. Inutile de parler, il ne pourrait rien faire. L’invasion avait déjà commencé.

Il laissa remonter dans le bus et repartir ; elle gagna une station-service où elle fit le plein, puis attendit l’ouverture du cimetière. À huit heures et demie pile, elle franchissait le portail en saluant le gardien étonné.

Lionel et elle transportèrent la glacière dans le véhicule, ne laissant derrière eux que les vestiges d’un feu de camp et un bout de sol retourné. Elle roula droit vers l’autoroute.

Ils firent halte dans un fast-food du sud de l’Illinois pour commander le petit déjeuner. Avery conduisait en mangeant son muffin aux œufs et en buvant son café quand il s’assit dans le siège voisin. Il tenait une boîte en plastique remplie de terre.

« C’est le mien ? s’enquit-elle.

– Non, le mien. Tu peux prendre le reste.

– Merci.

– Ce ne sera pas lui, dit-il en contemplant la masse brune.

– Mais ce sera le tien, à charge pour toi de l’élever. »

Comme pour le sien, à elle.

« Je croyais que tu ressentirais une sorte de loyauté tribale qui te pousserait à empêcher leur invasion », dit-il.

Elle s’accorda un temps de réflexion. « On n’est pas sans défense, tu sais. Ils veulent quelque chose de nous. Le don du moi, de la mortalité. Bon sang, j’ai l’impression d’être le serpent au jardin d’Éden. Mais mon extraterrestre me sera reconnaissant. » Dans le rétroviseur, elle voyait la glacière posée par terre dans la cuisine. Elle aimait déjà la personne en devenir, en gestation, que contenait ce simple ustensile. « On devrait peut-être les appeler des intraterrestres. »

La plaisanterie échappa à Lionel. « Tu n’as pas peur de devenir… quelque chose qui me ressemble ? »

Avery le regarda. « Personne ne peut te ressembler. »

Même après tout le temps qu’ils avaient passé ensemble, il ne savait toujours pas comment réagir à ce genre de trucs.

 

 

« Touring with the alien » © Carolyn Ives Gilman 2016.
Reproduit avec l’autorisation de l’auteure.
© Le Bélial’ pour la présente traduction.
Traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti.
Parution originale dans Clarkesworld Magazine, avril 2016.