L’Âge de cristal (Quand ton cristal mourra) [Logan’s Run], William F. Nolan & George C. Johnson, roman traduit de l’anglais [US] par Claude Saunier. Denoël, coll. « Présence du futur », 1981 [1969 pour la 1re parution VF, 1967 pour la VO], poche, 228 pp.
L’Âge de cristal [Logan’s Run], Michael Anderson (1976). Couleurs, 119 minutes.

On est trop nombreux sur Terre et cela fait quelques années qu’on le sait. Tout naturellement, la surpopulation a fait l’objet de nombreuses œuvres littéraires ou cinématographiques : Tous à Zanzibar ou Soleil vert, pour n’en citer que deux fameux exemples. Dans l’un, les actes de violence spontanés et aléatoires résolvent (un peu) le problème ; dans l’adaptation cinématographique de l’autre, une solution radicale est trouvée au problème de la façon de nourrir autant de gens. Mais une autre solution ne serait-elle pas de réduire drastiquement l’espérance de vie ?

La réduire à, disons, vingt et un an ? C’est ce qu’ont envisagé certains décideurs dans le roman Quand ton cristal mourra, plus tard retitré en L'Âge de cristal, de William F. Nolan & George C. Johnson :

« La Petite Guerre eut ses origines en un été troublé vers la fin des années soixante. La jeunesse alors essaya sa force. On vit des occupations de locaux, des manifestations d’étudiants.
Vers mille neuf cent soixante-dix, 75 pour cent de la population avait moins de vingt et un ans.
La population ne cessa d’augmenter, et avec elle, le pourcentage de la jeunesse :
79,7 pour cent en 1980.
82,4 pour cent en 1990Le texte indique 1950 mais j’imagine que c’est une coquille….
En l’An 2000 : masse critique. »

Dans ce monde futur – l’an 2116 comme si vous y étiez –, chaque citoyen a un implant situé dans la main, représentant une fleur. Celle-ci est jaune dans les sept premières années de vie, puis elle passe au bleu. Quand celle-ci vire au rouge, c’est qu’on quatorze ans et qu’on entre dans les dernières années de sa vie. Quand elle clignote rouge-noir, il s’agit de votre Dernier Jour. Qu’elle vire au noir total, vous avez 21 ans et il est plus que temps de vous mettre au rebut. La mise au rebut, c’est le job de Logan 3. Sandman de son état, il récupère une clef de la main d’un homme qu’il pourchassait : il s’agit là d’un code d’accès au mythique Sanctuaire. Voilà qui tombe plutôt bien : la fleur de Logan vient de virer au noir. Va commencer pour le jeune homme une course-poursuite échevelée. En compagnie de Jessica, une jeune femme elle aussi en phase de péremption.

Logan et Jessica se rendent dans une cité sous-marine qui pourrait être Sanctuaire.
Logan et Jessica se perdent dans un réseau de grottes situé au pied d’une monumentale statue du chef amérindien Crazy Horse.
Logan et Jessica pris dans une reconstitution de bataille historique.
Logan et Jessica à Washington DC, à la recherche de Ballard, individu censément âgé de quarante-deux – un fossile vivant !

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Roman assez bref (200 pages qui se lisent vite), Quand ton cristal mourra m’avait surpris lors de ma première lecture : un style elliptique, parfois maladroit (à moins qu’il ne s’agisse de la traduction, médiocre ?), une intrigue foutraque qui fonce en prenant à peine le temps de poser son univers, ses personnages et ses problématiques. Deuxième lecture dans le cadre de ce désolant Abécédaire et même constat : ce bouquin est et reste médiocre sous le pur angle romanesque. Restent les idées, comme celle d’une population mondiale uniquement constituée d’enfants et d’adolescents, ou encore une vie avec date de péremption. Cette dernière idée est bonne en soi, mais dommage que les auteurs ne fassent à peu près rien du jeune âge des protagonistes. Ils ont 21 ans, ils pourraient en avoir 30 ou 40 que ça ne changerait rien. Bon nombre de personnages sont des adolescents voire des enfants, chose qui devrait avoir une incidence sur tout : la façon de parler, la maturité, la sexualité, etc. Nolan et Johnson omettent de le faire.

Une déception.

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Évidemment, si l’on connaît Quand ton cristal mourra, c’est probablement surtout pour son adaptation sous le titre L’Âge de cristal… J’ignore si le titre français est dû au cristal que les habitants de ce monde futur portent sur la main ou a un lien avec Un Âge de cristal, utopie/dystopie de W.H. Hudson (que les Moutons électriques vont publier à la fin du mois ). Sorti en 1976, le film est signé Michael Anderson, réalisateur britannique à qui l’on doit, entre autres films, l’inénarrableDoc Savage arrive ! (1975), la mini-sérieLes Chroniques martiennes (1980) et deux adaptations verniennes (Le Tour du Monde en 80 jours [1956] et 20 000 lieues sous les mers [1997]. Le scénario reprend assez lointainement l’intrigue du roman de Nolan & Johnson.

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En l’an de grâce 2274, les gens vivent heureux dans une cité sous globe, jusqu’à l’âge de 30 ans avant le rituel du renouvellement. Logan 5 (Michael York) est un Sandman, pas le plus mauvais de sa profession – même si son ami Francis 7 (Richard Jordan) est plus efficace. Sur le corps d’un fugitif qu’il vient de tuer, Logan trouve une croix ansée. Plus tard, il revoit le même symbole sur Jessica 6 (Jenny Agutter), une jeune femme qu’il a invitée chez lui, eh bien, parce qu’il avait envie de baiser. L’ordinateur central de la ville apprend à notre Sandman que cette croix est le symbole d’un groupe clandestin aidant certains résidents de la ville à gagner un mythique « Sanctuaire ». Charge à Logan de se faire passer pour un homme en fin de vie – son cristal clignote rouge –, de faire parler Jessica et de jouer les fugitifs afin de trouver ce Sanctuaire. Tant pis si Francis prend en chasse les deux fuyards… S’ensuivent de molles péripéties où Logan et Jessica se confrontent aux louvetaux, se coltinent un robot bling-bling (doublé par Roscoe Lee Browne), font les fifous dans la Nature, croisent un petit vieux sénile (Peter Ustinov)… Comme de juste, tout finira bien dans le meilleur des mondes possibles.

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Sorti cinq ans après THX 1138 (et un an avant Star Wars), L’Âge de cristal cumule bon nombre de défauts. Certains sont dûs à l’âge du film : les décors font plutôt toc et les maquettes s’avèrent un brin trop visibles, choses que la photographie lisse n’améliore pas. L’Âge… pâtit d’une esthétique qui lui confère un côté gentiment ringard. À cela s’ajoutent une structure bancale – une première moitié correcte et une deuxième assez ratée, peut-être pas autant que le roman et ses détours insensés mais cela reste risible (l’inénarrable robot Box, la rencontre avec un Peter Ustinov à côté de la plaque…) – et un discours simpliste. Le plus agaçant reste l’emploi d’acteurs trop âgés : si Jenny Agutter avait 23 ans au moment du tournage, Michael York et Richard Jordan étaient âgés de respectivement 33 et 38 ans… et ça se voit. Trouver des acteurs doués de moins de trente piges était-il mission impossible ?

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Logan 5
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Jessica 6
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Logan et Jessica, et le vieux

Néanmoins, L’Âge de cristal n’est pas raté de bout en bout et contient quelques éléments intéressants : l’apparence de la ville utopique, pas éloignée de celle d’un centre commercial (et l’uniforme noir des Sandmen rappelle celui de n’importe quel vigile) ; l’idée des rencontres en ligne (c’est ainsi que Logan rencontre Jessica) ; une tolérance sexuelle plutôt inédite (Jessica pourrait préférer que cela resterait égal à Logan, celui-ci hésite à contacter un bel éphèbe). Enfin, la bande originale, signée par le prolifique Jerry Goldsmith, alterne une partition classique avec des morceaux faisant la part belle aux instruments électroniques.

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Le Tinder de l'an 2274…

Bref, s’il manque au film d’Anderson la puissance esthétique de THX 1138 ou thématique de Soleil vert, en matière de dystopie des Seventies, il se visionne sans déplaisir pour peu que l’on garde un œil indulgent et/ou nostalgique, et il s’octroie même le luxe d’être moins mauvais que le roman sur lequel il se base.

L’un dans l’autre, le bilan reste mitigé. Cela n’a pas empêché le film d’engendrer une (brève) série : Logans’s Run, dont les quatorze épisodes ont été diffusés entre septembre 1977 et février 1978 sur CBS. Le pilote de la série devait être écrit par William F. Nolan, mais des divergences avec la chaine l'ont fait quitter le projet ; il se basera néanmoins sur le scénario dudit pilote pour écrire la suite de son roman : Retour à l’âge de cristal paraît en 1977, suivi de Logan’s Search (1980) et de la novella Logan’s Return (2001). Âgé de plus de quatre fois l’âge-limite du livre, Nolan a même publié en 2017 une nouvelle, « Logan’s Mission ». Le tout sans oublier plusieurs comics au fil des décennies. Pour ma part, vu l’enthousiasme qu’ont suscité en moi le roman puis le film, j’en resterai là. Et cela ne nous règle pas le problème de la surpopulation…

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Introuvables : le livre se trouve d’occasion, le DVD reste dispo
Illisible : date de péremption dépassée depuis longtemps
Irregardable : déjà périmé à sa sortie
Inoubliables : non