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Une histoire des abeilles

Maja Lunde – Presses de la Cité, coll. « Romans étrangers » – août 2017 (roman inédit traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon. 400 pp. GdF. 22,50 €)

Premier roman adulte d’une auteure qui a débuté dans la jeunesse, Une histoire des abeilles a valu à Maja Lunde le prix norvégien des libraires, avant de devenir également best-seller en Allemagne.

L’histoire se déroule sur trois lignes temporelles distinctes. En 1851, un Anglais, jadis promis à une belle carrière scientifique, se retrouve finalement totalement inhibé par sa vie de père de famille nombreuse, tombeen pleine dépression, jusqu’à ce qu’il décide, pour retrouver son aura auprès de son fils, de concevoir une ruche à nulle autre pareille. En 2007, un apiculteur américain tente à la fois de renouer le lien avec son fils, qu’il imaginait prendre sa succession mais qui rêve de devenir écrivain, et de garder à flot sa ferme tandis que le Syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles connaît ses premiers drames. Enfin, en 2098, une Chinoise qui tente tant bien que mal de subsister en participant à la pollinisation de la nature maintenant que les insectes ont disparu, connaît un drame terrible lorsque son fils est victime d’une maladie mystérieuse et que les docteurs refusent de la laisser lui rendre visite.

On s’en doute, ces trois lignes vont converger peu à peu (à ce propos, une personne curieuse qui lira la quatrième de couverture aura vite compris la nature du lien), mais ce n’est sans doute pas là le principal propos du livre, car elles auraient pu être totalement indépendantes que le roman aurait gardé son unité. Non, ce qui intéresse davantage Lunde, ce sont les drames qui se nouent dans ces pages, et notamment les problèmes relationnels. En effet, chacun des trois personnages principaux a des soucis dans son rapport à l’autre : William ne supporte plus sa femme, ses (trop) nombreuses filles qui piaillent, et même son fils ; George a également des rapports conflictuels avec son fils ; et Tao, tandis qu’elle s’inquiète pour le sien, s’éloigne peu à peu de Kuan, son mari, avec qui elle n’arrive plus à communiquer. Et l’atmosphère de crise permanente n’aide pas à retrouver de la sérénité. Maja Lunde excelle à décrire ses névroses qui, bien souvent, se jouent sur des petits riens, des non-dits qui, exprimés, auraient détendu l’atmosphère en un rien de temps, jusqu’à en générer un évident malaise chez le lecteur qui assiste impuissant à la tragédie en se disant que la situation ne peut qu’empirer (même s’il peut aussi éprouver ponctuellement l’envie de mettre un bon coup de pied au cul de certains protagonistes, l’Anglais cloué au fond de son lit en tête).

Cette minutieuse description de relations sociales alambiquées prend ainsi le dessus sur l’intrigue, qui ne se déploie que très doucement, parfois d’ailleurs au prix de parenthèses sans grand intérêt (la course éperdue de Tao dans Beijing, par exemple). Au fond, ce que raconte Lunde aurait pu tenir sur une nouvelle de quelques dizaines de pages. Reste une description extrêmement documentée de l’apiculture au cours des siècles, voire même un peu de prospective, celle qui fait que ce roman se voit chroniqué ici. Malheureusement, cet aspect futuriste ne reste que très peu évoqué. Certes, le tiers du roman se passe dans l’avenir, certes les insectes ont disparu et l’on pollinise à la main, mais cela ne dépassera guère ce postulat initial. On aurait aimé en savoir davantage sur l’impact socio-économique de la disparition des insectes, sur les raisons scientifiques du coup de théâtre qui se produit dans le dernier tiers du roman, mais on n’en a que des bribes, l’auteure semblant s’en désintéresser.

Dans le même genre, on conseillera un roman qui, lui, prenait à bras-le-corps l’ensemble des conséquences de la disparition des abeilles : Le Sang des fleurs, de la finlandaise Johanna Sinisalo (au passage, on se demandera par quel hasard les deux romans traitant de ce sujet sont signés de deux femmes scandinaves), à côté duquel Une histoire des abeilles paraît bien faible d’un point de vue conjectural. Il n’en reste pas moins une plongée intéressante et éprouvante dans la nature des relations humaines et familiales conflictuelles.

Bruno Para

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Logique de la science-fiction – De Hegel à Philip K. Dick

Jean-Clet Martin – Les Impressions Nouvelles – octobre 2017 (essai philosophique inédit. 352 pp. GdF. 22 €)

« La science-fiction a toujours été en quête d’une logique. » On pourrait même la croire basée sur la Science de la Logique de Hegel, publié en 1812, ce que s’efforce de démontrer Jean-Clet Martin. Pour Deleuze, dont l’auteur fut le disciple et ami, «  un livre de philosophie doit être une sorte de science-fiction ». Placée en exergue, juste sous un extrait de L’Exégèse où P. K. Dick s’identifie comme hégélien, la suite de cette citation rappelle qu’« on n’écrit qu’à la pointe de son savoir, à cette pointe extrême qui sépare notre savoir de notre ignorance  ». C’est exactement ce que fait la science-fiction qui s’aventure aux franges du savoir et du vraisemblable et se livre, dès les pionniers comme Edward Page Mitchell, à une spéculation poussant la logique dans ses derniers retranchements.

Pour un rationaliste comme Kant, une spéculation philosophique qui ne repose sur aucune loi observable devient de la métaphysique, ce que concède volontiers l’auteur pour qui « la métaphysique, comme la science-fiction, est une pensée de l’absolu  ». Mais il montre justement que le matérialisme forcené de Kant, déjà critiqué par Marx, «  ignore la valeur ajoutée de la dimension symbolique », comme celle du rêve et de l’imaginaire. Or il est possible d’éviter les débordements de la métaphysique si l’imaginaire est guidé par une rigueur de raisonnement, qui permet de rester « sur le bord »: «  la fiction spéculative est d’abord un art de tester le réel ». C’est essentiellement de hard science dont il est question ici, ainsi que des fictions spéculatives, réelles ou fausses, qui engagent une dialectique féconde en rapport avec le réel. Comme le signale l’héroïne en détresse dans Titan de Stephen Baxter, «  la pensée ne commence que devant l’absurde ».

Il s’agit moins d’un ouvrage destiné à démontrer la portée philosophique de la science-fiction qu’à une passionnante relecture de la Logique de Hegel, dont Jean-Clet Martin reprend la structure tripartite : l’Être, l’Essence et le Concept. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage sur la science-fiction mais sur les rapports que celle-ci entretient avec le philosophe de La Phénoménologie de l’esprit.

Il convient de noter la solide connaissance SF, aussi bien littéraire que cinématographique, malgré quelques pardonnables lacunes (Seul sur Mars est d’abord un roman d’Andy Weir). Impossible de citer tous les auteurs, qui vont de Clarke à Dick, d’Herbert à Silverberg, de Heinlein à Priest, jusqu’à Haldeman ou Franck M. Robinson. L’index (incomplet) des titres cités court sur six pages : outre les philosophes, on relève aussi, entre Farmer et Bear, des classiques comme Borges et Melville, des contemporains comme Tristan Garcia et des poètes comme Apollinaire. Sur le plan cinématographique, Ridley Scott est particulièrement cité, ainsi que James Cameron.

Quelques opinions étonnent, qui font par exemple du film Sunshine de Danny Boyle un chef-d’œuvre, ou qui placent le cycle du « Non-A » à l’origine de la science-fiction, van Vogt ayant été le premier à appeler à une logique non-aristotélicienne et à refuser la temporalité, affirmation qui, sans être fausse, apparaît un rien excessive : il s’agit bien sûr de la science-fiction en lien avec une logique hégélienne, d’essence métaphysique. Les œuvres qui ne pratiquent pas de rupture avec le présent relèvent à son sens de l’anticipation. À ce propos Asimov, considéré comme le plus grand écrivain de son temps, est particulièrement cité pour son cycle de « Fondation », car il illustre les difficultés d’un projet basé sur un enchaînement causal, chronologique, qui ne tiendrait pas compte de la contingence de la mutation. La Fin de l’éternité est considérée ici comme l’idée absolue autour de l’idée d’absolu, en ce sens qu’il rompt avec cette boucle infernale d’un temps cyclique s’engendrant lui-même (le personnage âgé donnant à sa jeune version les éléments pour la réalisation du voyage temporel).

En son temps, Guy Lardreau affirmait que les auteurs de science-fiction philosophaient sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et espérait que la philosophie leur reprendrait ce qui lui revenait de droit ; loin de crier à l’imposture, Jean-Clet Martin considère la science-fiction comme une littérature majeure, s’émerveillant de croiser dans BIOS de R. C. Wilson l’adjectif hégélien, ou se réjouissant de constater à quel point des récits comme Un Feu sur l’abîme de Vernor Vinge ou Tau Zéro de Poul Anderson sont des mises en paysage et en fiction de la logique hégélienne. Il est vrai que la démonstration est étonnamment probante : le corpus est suffisamment vaste pour convaincre et n’importe quel connaisseur de la science-fiction pourra ajouter ici et là des titres qui s’y rapportent.

Cet ouvrage risque bien de relancer un débat resté célèbre autour la SF métaphysique[1], sur le forum d’ActuSF. Il reste avant tout un ouvrage incontournable pour qui s’intéresse à la science-fiction.

Claude Ecken

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Lapsus clavis

Terry Pratchett, L’Atalante, coll. « La Dentelle du Cygne » – octobre 2017 (recueil inédit d’articles traduit de l’anglais [UK] par Patrick Couton, préface de Neil Gaiman. 333 pp. GdF. 19 €)

Même après avoir accompagné La Mort pour un dernier voyage, la poule aux œufs d’or Pratchett continue de susciter des publications. Lapsus clavis est un recueil de « non-fictions » : des articles, des discours, et cetera, remontant éventuellement aux années 1960, et s’arrêtant en 2011. On peut craindre, en pareil cas, le syndrome de la liste de courses, et, dans la petite soixantaine de textes ici rassemblés (du vivant de l’auteur et avec ses commentaires), il en est qui ne valent guère plus. D’autres justifient amplement cette publication, même globalement d’un intérêt variable.

L’atout majeur de l’ouvrage permet d’envisager Pratchett d’un autre œil — et la préface de l’ami Neil Gaiman, pour une fois, s’avère véritablement précieuse : un joyeux drille, le créateur de Rincevent, etc. ? Non – un homme en colère… Ce qui, tour à tour, le rend particulièrement sympathique et un tantinet agaçant. Humain, en somme.

L’humour est certes toujours présent dans ce recueil, mais sans constituer son point fort. La notoriété de l’auteur et son succès mondial débouchent sur des textes qui se ressemblent, où les mêmes thèmes et les mêmes effets rhétoriques reviennent sans cesse. À vrai dire, la longue première partie est probablement la moins intéressante, consacrée à Pratchett en tant qu’auteur à succès, et d’abord du Disque-Monde (les œuvres indépendantes ne sont que rarement mentionnées, avec une exception pour Nation) : sa production prolifique (pas de pause entre deux romans, quatre cents mots à écrire chaque jour) comme ses épuisantes tournées de dédicaces (avec une prédilection marquée pour l’Australie – casse pas la tête)… Les articles les plus récents peuvent d’ailleurs produire un effet similaire à celui des derniers romans du Disque-Monde, quand il devenait tristement flagrant que quelque chose ne fonctionnait plus…

On en retiendra surtout sa défense de la fantasy, l’évasion pas seulement « d’un endroit » mais surtout « vers » un autre, et qui offre en même temps un regard critique sur le monde ; Chesterton, Tolkien et quelques autres, y compris les lassants « produits de fantasy extrudés » qu’il s’agissait de railler, avec un dictionnaire Brewer non loin, ce sont les fondements du Disque-Monde – jusque dans cet article très lucide expliquant pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié – ; en découle la création de Mémé Ciredutemps et de ses consœurs, et, pour le coup, voir l’œuvre en gestation est fascinant ; il en va de même pour l’amorce des Petits Dieux, avec une tortue et quelques Grecs, etc.

Mais Pratchett l’homme est probablement davantage intéressant, ici. Ses réminiscences autobiographiques éparses, parfois étonnantes, parfois touchantes, sont souvent drôles (mais pas toujours). L’école pénible, la découverte des revues de SF dans une libraire porno (dont la tenancière était une aimable vieille dame lui offrant le thé), le journaliste local qui assiste à des autopsies, le chargé de relations publiques d’une centrale nucléaire… Un Pratchett avant Pratchett, qui nourrira l’auteur en temps utile.

Le grand moment se situe cependant à la fin – quand Pratchett se fait militant, et, suite à la découverte de sa forme très particulière d’Alzheimer, s’engage en faveur de la mort assistée pour les patients qui ne peuvent plus espérer de rémission. Dans ce rôle incongru, l’auteur a suscité un écho marqué en Angleterre, bien au-delà du cercle pourtant étendu de ses lecteurs, et il a pu contribuer à faire évoluer les choses — en tout cas à initier un mouvement, peut-on espérer.

Si l’ensemble du recueil ne parlera sans doute qu’aux fans, ces ultimes développements ont une portée tout autre – et suffisent à justifier, peut-on supposer, cette publication.

Bertrand Bonnet

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Requin

Will Self – Éditions de l’Olivier – octobre 2017 (roman inédit traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner. 432 pp. GdF. 24 €)

C’est une plongée en apnée le temps d’un seul paragraphe de plus de 400 pages. Les multiples personnages prennent tour à tour le relais dans des narrations à la troisième ou à la première personne, parfois entrecoupées par le monologue intérieur des pensées intimes, pour narrer, le temps d’un immense trip, une multitude de récits, fragments de parcours chaotiques s’amalgamant dans l’histoire de leur époque. De quoi s’agit-il ?

Le psychiatre Zack Busner (et non Bushner comme persiste à l’orthographier la quatrième de couverture), personnage récurrent de Will Self, a imaginé avec son ami Roger Gourevitch une clinique originale où les patients ne sont pas traités comme tels et vivent sous le même toit que les psychiatres. Ce régime très permissif nécessite néanmoins la surveillance de certains pensionnaires, comme Claude Evenrude, dit Le Tordu, militaire retraité au comportement libidineux qui inquiète les femmes de la communauté. La thérapie peut intégrer la consommation de drogues, et c’est un sévère trip sous LSD que font les personnages tous ensemble qui forment l’arc narratif de ce récit sans cesse diffracté au gré des consciences et des réminiscences. Évoquer un personnage ou une situation entraîne une foule de détails secondaires dont il est difficile pour le lecteur de déterminer la pertinence, voire la provenance, submergé qu’il est, comme les protagonistes, par un flot de sensations et de pensées superposées. Tout se trouve au même niveau, reflet d’un flux de conscience sans filtre, dépourvu de hiérarchie.

Progressivement, un semblant de cohérence s’installe tandis que les biographies respectives se mettent en place, celle de vies forcément cabossées, Jeanie, toxicomane, à l’enfance malmenée par une mère violente et alcoolique, Clive, traité hors clinique à la chloropromazine, qui « se porterait comme un charme sans elle s’il pouvait vivre dans une société pré-industrielle, une société découplée de l’implacable chaîne de montage que sont le travail et la consommation  », mais surtout marquées par la guerre : Michael Lincoln, tuteur d’un pensionnaire, a été témoin d’Hiroshima tandis que Claude Evenrude a été embarqué sur l’USS Indianapolis transportant le combustible de la bombe, navire torpillé par les Japonais, dont un tiers des marins à la mer se firent dévorer par les requins, soit près d’un millier, authentique récit que rapporte une scène des Dents de la mer de Spielberg, laquelle éveille chez Zack venu voir le film en famille les souvenirs de ce trip mémorable. Tous ces récits entrecroisés se déploient sans réelle linéarité. Tout affleure en même temps dans l’éternel présent de la conscience. Ce qui en émerge est la vision, pessimiste, d’un monde traumatisé par la guerre, notamment par la bombe et la technologie qui l’a rendue possible, le rouleau compresseur de la mécanisation, cauchemar causal auquel échapper par la drogue, et que Will Self s’acharne à extirper de la fiction, roman après roman, estimant que la lisibilité dont on contente le lecteur signifie la mort de la littérature. Les gens «  cherchent à ce qu’on les distraie, pas à ce qu’on les éveille », dit-il à Fabrice Colin sur ActuaLitté.

Avec Requin, Will Self poursuit donc le procès de la société technologique entamée avec Parapluie, situé chronologiquement après celui-ci, déjà centré sur une expérience de drogue et sur la guerre des tranchées, en attendant Téléphone, dernier volet de la trilogie déjà paru en Angleterre.

Le livre est brillant, riche de références littéraires et de trouvailles linguistiques qui font d’autant plus crépiter cette superposition de récits. Science-fictif ? Pas vraiment, du moins autant que peut l’être un roman de Ballard dont Will Self est un disciple. Sa lecture peut rebuter au premier abord. Il faut accepter de lâcher prise, de se débarrasser de la linéarité, pour se laisser porter par la musicalité des phrases, leur rythme, pour entrer à son tour dans ce trip, au diapason des autres personnages : le roman, alors, se révèle étonnamment facile à lire. Une expérience à nulle autre pareille.

Claude Ecken

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Le Temps

Ouvrage publié sous la direction d’Ugo Bellagamba, Estelle Blanquet, Éric Picholle et Daniel Tron – Éditions du Somnium, coll. « Sciences & Fictions à Peyresq » – novembre 2017 (actes de colloque. 470 pp. GdF. 23 €)

Il était logique de consacrer ce dixième colloque « Sciences & Fictions à Peyresq » au temps, un thème riche et multiforme dans ses multiples manifestations.

Le temps renvoie d’abord à l’Histoire et à ses interprétations : Temps historique et uchronies (Ugo Bellagamba) situe ces dernières à l’intersection de la SF et de l’historiographie. Reflet des propres convictions de l’auteur, l’uchronie est d’abord à l’usage de son époque (« L’instrumentalisation de l’histoire dans la pensée politique de Charles Rénouvier », Ugo Bellagamba). Les incontournables Voyages, boucles et paradoxes temporels (Éric Picholle) posent la question du déterminisme et de la conception élastique du temps que sous-tendent ces jeux logiques. Le voyage temporel reste, finalement, un lieu de conflit (« La Discordance des temps », Jean-Luc Gautero). La notion de dimension temporelle qu’exploite ce type de récit est explicitée par Pascal Thomas.

Après ce tour d’horizon des temps « objectifs », place au subjectif du Temps humain et vieillissement : la longévité impose de lutter contre l’ennui par l’effacement de la mémoire ou la réintroduction de la famine et de la guerre. Anthony Vallat poursuit cette modération avec «  Temps, intuition et société du loisir ». L’intuition est aussi le sujet de Zeitgeist et espace-temps (Jean Dhombres) : les évidences qu’on a sous les yeux et que pourtant on ne voit pas débouchent sur des questions épistémologiques à propos de la création scientifique.

À propos du temps en physique, Estelle Blanquet et Éric Picholle établissent la chronologie des jumeaux de Langevin et font le tri entre vrais et faux paradoxes temporels – on trouvera d’ailleurs plus loin une nouvelle de Picholle, « Jumelles ! » qui illustre avec justesse le célèbre paradoxe. Peut-on imaginer un univers sans temps ou bien un temps discontinu ? Autour du paradoxe de Zénon d’Élée, Temps discrets et univers sans temps (Éric Picholle) pose la question de la mémoire comme forme de découpage du temps. Il fallait bien finir par aborder plus frontalement la question de la causalité, ce que fait Flèche du temps et déterminisme (Pascal Thomas), étendu aux temps récurrents ou à rebours, et à des représentations étrangères ou exotiques.

La SF au service de la pédagogie du temps est un excellent débat sur le découpage du temps à l’école. Doit-on redouter l’expérience de l’échec ou refuser de perdre du temps, sachant l’importance d’un temps laissé à l’expérimentation ? «  La gestion du temps didactique du lecteur-modèle à l’élève-type » d’Estelle Blanquet contient quelques éléments de réponse.

Gardons pour la fin les deux gros morceaux, 120 pages chacun, qui justifient à eux seuls l’achat de ce collectif, tous deux signés Daniel Tron. À partir de Ricoeur, « Perles du temps et temps incertains : écrire la temporalité de la science-fiction  » se penche sur la façon qu’ont les récits de déployer une temporalité dans l’esprit du lecteur par leur mise en intrigue et structuration du texte. Sont successivement abordés les temps à grande échelle, sur plusieurs générations, les questions de point de vue dans les paradoxes temporels et le traitement des temps subjectifs, notamment autour du Temps Incertain de Michel Jeury et La Cité du soleil et autres récits héliotropes de Ugo Bellagamba.

Passionnant de bout en bout, cet article se poursuit sur une magistrale étude du « Temps dickien : art de la fugue et boucles étranges », autour de quelques titres emblématiques de P. K. Dick. Un seul bémol : les longues citations en anglais non traduites, avec tout de même le renvoi à la version française – à condition de disposer de la bonne édition. Daniel Tron met en évidence les dédoublements temporels, les subjectivités superposées qui glissent ensuite vers l’autobiographie fictionnelle. Il parvient même à dresser un schéma de la structure des mondes dickiens, applicable à la plupart de ses romans. Une relecture éclairante sur bien des niveaux.

L’ouvrage, largement illustré, constitue une excellente approche sur le temps dans la science-fiction.

Claude Ecken

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Tension extrême

Sylvain Forge – Fayard – novembre 2017 (roman inédit. 408 pp. Poche. 8,90  €)

Dernier thriller en date de Sylvain Forge, Tension extrême a obtenu le Prix du Quai des orfèvres 2018, prix décerné annuellement à un roman policier par un jury présidé par le Préfet de Police de Paris et composé d’un aréopage de professionnels du droit pénal et de la procédure éponyme. Ceci explique peut-être cela. Car Tension extrême n’est pas un bon roman, mais il est écrit pour eux.

Nantes, aujourd’hui. Deux hommes, jumeaux et porteurs du même modèle de pacemaker, succombent simultanément à une défaillance destructrice de leur implant cardiaque. Il est vite évident que les défaillances ont été provoquées de l’extérieur. On découvre bientôt que c’est le téléchargement d’un virus, lors d’une mise à jour sans fil de l’implant, qui a rendu le sabotage possible. Car le pacemaker était « connecté », comme le sont aujourd’hui nombre d’objets, du réfrigérateur à la montre en passant par les boxes, les téléphones ou les voitures. Un « internet des objets » dont les spécialistes savent qu’il est peu sécurisé et donc vulnérable à des attaques aux objectifs variés. Jusque là, ça va. Pourquoi ne pas aborder ce thème d’actualité dans un roman policier ? Et pourquoi ne pas en faire un thriller dans lequel un génie diabolique de l’informatique menacerait de répandre un virus très dangereux dans la nature à une date symbolique pour lui ?

Trois cent quatre-vingt-dix pages, soixante-quatorze chapitres, dans mon expérience, ce n’est jamais très bon signe. Ca se vérifie ici. Le rythme trépidant que trouve l’auteur l’est au détriment de toute écriture ou caractérisation. Le style est au mieux nonchalant. L’auteur abuse d’un argot censé « faire flic » mais qui fait juste vieux. Beaucoup d’idées ou de situations sont évacuées en quelques lignes, dans un saupoudrage qui donne parfois l’impression qu’on lit le plan détaillé d’un roman à écrire. Les personnages (le vieux flic qui en a vu ou la nouvelle surdiplômée ; sans oublier les toppings « qui font vrai et émouvant » comme le désir d’enfant, la mort de la mère, ou les secrets de famille, le tout totalement hors du sujet principal et vite expédié aussi) reprennent les clichés faciles des romans policiers. Les développements informatiques, pas toujours exempts d’erreurs techniques, sont souvent confus quand ils ne sont pas amusants de naïveté. En revanche, les noms complets des services policiers (jusqu’à leur localisation sur la carte de France) ou des procédures utilisées ont dû ravir le jury du Prix, même si l’auteur confond allègrement meurtre et assassinat par exemple.

Pour qui a été écrit ce roman ? Je vois deux publics cibles. D’abord, le jury du Prix du Quai des Orfèvres. Le passage en revue des services et des techniques de police (jusqu’aux fichiers spécialisés) a sûrement plu à un jury de professionnels qui a pu entrer dans ce roman comme dans ses pantoufles. Choix narratif gagnant pour l’auteur. D’autre part, des lecteurs très peu regardants sur l’écriture (ou même la construction interne de l’histoire) à la recherche d’un divertissement qui leur donnera le sentiment d’avoir découvert quelque chose sur une menace qui nous environnerait et sur laquelle nous saurions trop peu. Grâce au roman, ils pourront briller en informant leurs amis sur le dessous des cartes. Carton plein pour eux ! Rien en revanche pour les lecteurs de Bifrost.

Eric Jentile

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Rédemption

Lazare en guerre T.2.5 Rédemption – Jamie Sawyer – L’Atalante coll. « La dentelle du cygne  » – novembre 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Florence Bury. 128 pp. GdF. 12,50 €)

Mécanicienne sur l’Edison, un petit caboteur commercial, Taniya Coetzer s’apprête à débarquer avec les quelques membres d’équipage de son vaisseau sur la gigantesque station Cap-Liberté. L’avenir des marchandises placées dans la soute lui importe peu. Elle a d’autres préoccupations : elle va enfin revoir sa mère. Elle ne lui a pas parlé, ou si peu, depuis près de six ans. Sortie du pénitencier deux années plus tôt, elle attend impatiemment ce jour capital pour elle. Angoissant aussi, car elle va devoir se justifier et regagner la confiance de cette mère devenue si lointaine.

Toutefois, rien ne va se dérouler comme prévu. Dès le début, des parasites envahissent les transmissions entre l’Edison et la station. Et les anomalies, en apparence anodines, s’accumulent. D’un seul coup, Taniya et ses collègues se retrouvent aux prises avec des forces contraires et puissantes, au centre d’un maelström de destructions. Ballottés comme des fétus de paille, ils vont, bien malgré eux, vivre l’Histoire, celle qui est racontée dans les livres. Celle où figure Lazare (le personnage central de la série, présent uniquement à travers une publicité et des clones dans ce court roman). Heureusement, certains d’entre eux sont préparés à ce genre de situations. Heureusement aussi, d’autres vont se découvrir des ressources insoupçonnées.

Rédemption propose en fait une aventure parallèle à l’intrigue principale de la trilogie « Lazare en guerre ». On ne retrouve aucun personnage croisé auparavant (à part, donc, des images de Lazare). Mais l’univers est le même : lieux, atmosphère, créatures sont dans la droite ligne des précédents volumes. Et la lecture de ce récit ne doit pas être négligée. Elle est en effet capitale si l’on veut comprendre la destruction de la station Cap-Liberté dont Lazare aperçoit les ruines à la fin de La Légion, deuxième volume de la trilogie.

Quant à l’histoire elle-même, Jamie Sawyer conserve ses habitudes : un personnage central tourmenté, avec des problèmes de famille (la mère de Taniya remplace ici la femme, puis la sœur de Lazare) ; une situation conflictuelle opposant les membres de l’Alliance à ceux du Directoire, avec l’intervention violente des Krells. Des combats, de la testostérone, des cadavres. Rien de bien neuf donc. Mais un savoir-faire évident, source d’un réel plaisir de lecture, qu’accentuent la brièveté de l’histoire et son côté resserré et donc plus intense. Ce court roman se déguste comme un petit bonbon suçoté entre deux repas. Et il permet de patienter jusqu’à la publication d’Origines, l’ultime tome des aventures de Lazare, prévue cette année.

Raphaël Gaudin

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Focus Callidor

Le Khan blanc (Les Lames cosaques, T2) , Harold Lamb – Callidor, coll. « L’Âge d’or de la fantasy » – décembre 2017 (recueil inédit traduit de l’anglais [US] par Julie Petonnet-Vincent. 288 pp. GdF. 20 €)
Les Centaures – André Lichtenberger – Callidor, coll. « L’Âge d’or de la fantasy » – décembre 2017 (roman, réédition. 283 pp. GdF. 20 €)
Le Serpent Ouroboros, volume I – E.R. Eddison – Callidor, coll. « L’Âge d’or de la fantasy » – décembre 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Patrick Marcel. 285 pp. GdF. 20 €)

L’excellente collection « L’Âge d’or de la fantasy » livre sa deuxième salve : au programme, trois livres précieux, chacun dans son registre.

Après Le Loup des steppes, nous retrouvons Khlit le Cosaque, personnage fétiche de Harold Lamb, dans Le Khan blanc. Il ne s’agit toujours pas de fantasy à proprement parler, mais l’influence de cette œuvre sur certains pionniers du genre, au premier chef Robert E. Howard, saute aux yeux. Dans ces trois novellas, le vieux Khlit devient le grand khan des Tatars, ce qui n’a rien d’une paisible retraite : aux confins de l’Asie, nous le voyons lutter contre un général chinois avide de vengeance, ou faire les frais des manigances des chamans de son peuple d’adoption aussi bien que des sbires du dalaï-lama. Le héros vieillissant, chrétien dissimulé, ne pourra triompher de cette adversité qu’en faisant appel à la ruse, car les capacités martiales ne suffisent pas. Lamb est un maître de l’aventure pulp ; on le sent prendre beaucoup de plaisir à user de ce cadre exotique qui le passionne. Trois récits hauts en couleurs et palpitants, dans des registres variés, qui séduiront sans peine les amateurs de Conan et compagnie ; en fait, répétons-le : c’est probablement bien meilleur…

De ces nouveaux titres, le plus inattendu est Les Centaures, roman français de 1904 – rétrospectivement un des premiers du genre. L’auteur, André Lichtenberger, n’est pas un inconnu, mais ce roman avait été oublié après une ultime réédition de 1924, illustrée par Victor Prouvé (dont le travail est ici reproduit). L’auteur y décrit un univers préhistorique fantasmé, où trois races nobles empruntées à la mythologie grecque, les centaures, puis les faunes et les tritons, voient leur monde bucolique s’écrouler sous les assauts des « impurs » que sont les humains, qui volent leur fourrure aux autres animaux et inventent de bien curieuses machines… Mais notre point de vue est bien celui des centaures engagés sur la voie de l’extinction. La préface de l’auteur (datant de la réédition après 14-18…) effraie un peu, avec son leitmotiv « famille, race, patrie », et il y a bien quelque chose de réactionnaire dans l’utopie des centaures. Néanmoins, le roman s’avère en fait bien plus subtil qu’il n’en a l’air, et bénéficie d’un souffle admirable, se déployant en tableaux majestueux, ceux d’une nature luxuriante comme ceux du destin apocalyptique des centaures. Une très étonnante et très convaincante redécouverte.

Ultime ouvrage de cette fournée, et sans doute le plus attendu : le premier volume (hélas, le roman a dû être coupé…) du Serpent Ouroboros, un classique datant de 1922, à l’influence remarquable, et qui, pour quelque raison étrange, n’avait jamais eu l’heur d’une traduction française. Nous sommes sur la planète Mercure, déchirée par la guerre qui oppose la Démonie et la Sorcerie (des humains en définitive). La fourberie des Sorciers accule les Démons à leur perte, après avoir fait disparaître par magie un de leurs plus fameux éléments, par ailleurs le frère du roi Juss – lequel abandonne son pays aux abois pour accomplir la quête épique qui lui permettra de retrouver son compagnon de toujours… « Objectivement », c’est bourré de défauts. Dans la construction de monde, c’est aux antipodes de Tolkien, avec bien trop de rappels à notre propre Terre, et en même temps un exotisme un peu je-m’en-foutiste (dans les noms propres) ; la trame générale, classique et d’inspiration nordique, avec de nombreuses ellipses, souffre de la même sensation de patchwork ; les personnages sont autant de brutes épaisses, une simple pique concernant leur bravoure suffit à les pousser aux pires sottises (sauf l’excellent Gro, qui anticipe peut-être Tyrion Lannister) ; le style erre souvent, l’archaïsme de l’original ne ressortant guère du texte français, mais on n’en oscille pas moins entre des dialogues nerveux et jubilatoires, et des descriptions bien lourdes à force d’omniprésentes pierres précieuses qui semblent orner le moindre objet sur Mercure… Et pourtant, ça marche. Très bien, même. C’est clairement une aventure qui fait appel à la passion – la raison, qui pointe trop de défauts, est hors-concours, c’est enthousiasmant, c’est palpitant, et on a vraiment hâte de lire le volume II ! En espérant qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps…

Callidor est une bénédiction, pour ne pas dire un miracle. Ces trois nouveautés, toujours illustrées (très beau travail pour le Lichtenberger et le Eddison, moins pour le Lamb, s’il y a eu des progrès par rapport au premier tome), sont toutes très bonnes, et l’on ne peut que saluer, aussi bien l’exhumation de ces Centaures injustement oubliés, que la traduction, enfin, du classique Serpent Ouroboros.

Bertrand Bonnet

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L’Ascension de Maison Aubépine

Aliette de Bodard – Fleuve éditions, coll. « OutreFleuve » – janvier 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [France] par Emmanuel Chastellière. 496 pp. GdF. 21,90 €)

Paris, peu après la chute de la Maison aux Flèches d’Argent. Pendant que celle-ci se redresse péniblement, se reconstruisant sur les ruines de ce qu’elle fut, quelques-uns de ses anciens habitants (volontaires ou non) poursuivent leur périple dans une capitale scindée en multiples quartiers et factions, sous l’ombre toujours plus menaçante de la Maison Aubépine.

Car cette dernière semble s’épanouir et se gorger du chaos provoqué par le déséquilibre des forces. Dirigée par Asmodée, ce Déchu cruel et inconsolable après le meurtre de son dernier amant, Aubépine se prépare à conclure de nouvelles alliances. Et si l’avenir de la Maison résidait dans une union avec les dragons, dont le royaume en perdition, caché dans le fleuve qui traverse la ville, semble dissimuler un pouvoir inconnu ?

Aliette de Bodard retrouve dans ce deuxième tome son univers post-apocalyptique angélique, où les terres et les fleuves meurent doucement, pollués par la magie céleste et les anciens sorts invoqués pendant la Grande Guerre. L’histoire reprend quelques battements d’ailes à peine après la fin du premier récit. Là aussi, les intrigues se nouent, les complots se dénouent, le sang angélique (et surtout mortel) coule. Tandis que la déchéance s’accentue, que le pouvoir semble être l’unique but des puissants de ce monde, les plus humbles essaient tant bien que mal de survivre.

Même si la lecture du premier opus est nécessaire avant de lire ce deuxième volet, on se replonge avec plaisir dans cette fantaisie urbaine. La décadence y est de nouveau bien racontée, les personnages, anciens ou nouveaux, toujours aussi complexes. Ce qui nourrit malheureusement une certaine frustration, tant l’impression de seulement effleurer quelque chose d’essentiel, de précieux, se fait sentir. La richesse de cet univers, les possibilités qu’il laisse entrevoir sont malheureusement sous-exploitées, comme s’il était plus simple pour le texte de rester dans les jeux de miroirs. À l’image de ses marionnettes qui, sortant enfin des huis clos dans lesquels elles étaient enfermés, retombent dans des royaumes tout aussi étriqués, où les mêmes luttes et jeux de pouvoirs se déroulent. Comme s’il était impossible de s’affranchir d’une féodalité, impossible de se libérer, même par la mort. Comme si ce tome, n’était qu’une transition vers un dénouement flamboyant qu’on attend encore. Un troisième livre serait-il prévu ? À surveiller…

Maëlle Alan

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10 000 jours pour l’humanité

Jean-Michel Riou - Plon - janvier 2018 (roman inédit - 480 pp. GdF. 21,90 €)

« Le roman caché de Jules Verne », affirme l’accroche, un brin racoleuse, sur la belle couverture rappelant la collection « Voyages Extraordinaires » des éditions Hetzel, où parut l’essentiel de l’œuvre romanesque de Verne. Jean-Michel Riou, plus connu pour ses romans historiques ou policiers, propose ici un pastiche adoptant la forme d’un roman censément oublié de l’auteur de Cinq semaines en ballon.

Une nuit de juin 1890, l’astronome britannique Charles Pritchard fait une découverte terrifiante : l’orbite de Cérès, altérée par un heurt avec un astéroïde, amènera la planète naine – renommée Wildcat – à entrer en collision avec la Terre dans une trentaine d’années. Que faire ? Pour éviter la panique, les astronomes réunis en congrès envisagent de ne rien révéler, mais ce secret est vite éventé par Pierre Lefranc, journaliste au Petit Journal, qui prend très à cœur sa mission d’informer ses concitoyens. La situation semble désespérée. Certains cherchent des pis-aller, comme en Chine où l’Empereur envisage de se réfugier en plein cœur du plateau tibétain. La rencontre de Lefranc avec Elizabeth Storm, jeune scientifique, va amener un souffle d’espoir, en particulier après un entretien crucial avec Jules Verne : le vieil écrivain est disposé à rédiger un roman-feuilleton, intitulé Le Meilleur de l’homme, afin de donner l’impulsion nécessaire à l’humanité pour s’unir et trouver un moyen de survivre à l’apocalypse prochaine. Et contre toute attente, cela marche : le capital et les masses laborieuses s’unissent au sein de l’Entreprise pacifique afin de créer les gigantesques abris souterrains, véritable arches de Noé qui accueilleront la population humaine et ce qui assurera sa subsistance pour un siècle ou plus. Ce faisant, le progrès technique fait d’énormes bonds ; le progrès social aussi. Pour autant, Lefranc nourrit des doutes sur l’honnêteté de certains : y aurait-il des gens assez inhumains pour vouloir tirer profit de cette situation désespérée ?

De la décennie 1890 à 1924, année supposée de la collision, 10 000 jours pour l’humanité s’intéresse aux investigations des intrépides et intègres Pierre Lefranc et Elizabeth Storm (et plus tard de leur fils Dorian) et aux manigances d’Edward Pearson, lobbyiste antagoniste aux visées rien moins qu’iniques. Au passage, on croise quelques personnalités réelles, tel Clément Ader, Charles Pritchard ou Jules Verne. Le procédé de faire apparaître le vénérable auteur dans le livre qu’il est supposé avoir écrit semble quelque peu artificiel, et sûrement Jean-Michel Riou aurait pu s’en passer sans que cela nuise à l’hommage. Un hommage qui tire en longueur, jusqu’à un happy end un brin hâtif. Néanmoins, les références aux romans majeurs du natif de Nantes sont présentes (Voyage au centre de la Terre, Vingt mille lieues sous les mers, voire le tardif La Chasse au météore) sans être envahissantes ; pas de trahison, on y retrouve la même défiance que Verne envers le capitalisme et les élites. La ressemblance avec la situation actuelle n’a rien d’un hasard, il suffirait de remplacer l’astre tueur par le réchauffement climatique (et les abris souterrains par la Nouvelle-Zélande, terre d’élection des pontes de la Silicon Valley). En fin de compte, Riou se décide pour l’optimisme et la capacité de l’humain à tirer le meilleur de lui-même dans les circonstances les plus désespérées – cela sera-t-il le cas dans la réalité ?

Erwann Perchoc

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Tigane

Guy Gavriel Kay – l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne » (réédition d’un roman traduit de l’anglais [Canada] par Corinne Faure-Geors. 768 ppp. GdF. 29,90 €)

Bien décidé à poursuivre la réédition des romans de Guy Gavriel Kay en France, L’Atalante propose cette fois Tigane, deuxième œuvre de l’écrivain canadien après sa trilogie « La Tapisserie de Fionavar ».

Gros pavé, Tigane marque un tournant dans la carrière de Kay. En effet, cet opus voit l’auteur prend ses distances avec l’ heroic fantasy pure et dure à la Tolkien pour tracer sa propre voie. L’action de Tigane se situe dans un monde qui rappelle furieusement l’Italie de la Renaissance et ses nombreuses Cités-États. Dans la Palme, une péninsule prise entre les mâchoires de deux empires, Barbadior et Ygrath, le jeune Devin va découvrir qu’il n’est pas celui qu’il pense. Sous la férule d’Alessan et de Baerd, il apprend le triste sort de son pays natal, Tigane, qui a eu le malheur de se dresser entre Brandin d’Ygrath et sa conquête de la Péninsule. Maudite et réduite au silence, le fier pays du prince Valentin disparait petit à petit de la mémoire du monde, condamné par l’anathème jeté par Brandin lui-même bien des années plus tôt. Devin va alors décider de se battre pour libérer la Palme du joug des envahisseurs étrangers mais également pour que le nom de Tigane puisse de nouveau être entendu par tous.

Difficile de résumer ce pavé où de nombreuses qualités narratives de Guy Gavriel Kay affleurent déjà : son envie de mêler l’Histoire avec une époque fantasmée de son cru, son amour évident de la poésie et de la chanson mais aussi, et surtout, son incroyable don pour façonner des personnages éminemment humains et attachants. Tigane rassemble tout cela et bien plus encore. Devin, Alessan, Catriana, Brandin… absolument tous les acteurs de cette vaste fresque de fantasy se révèlent marquants d’une façon ou d’une autre. L’univers créé, si détaillé et vivant soit-il, vaut aussi et avant tout par les magnifiques figures humaines qui l’habitent. Guy Gavriel Kay délaisse déjà les grosses ficelles de l’ heroic fantasy pour quelque chose de plus subtil, de plus délicat.

Le problème, c’est que Tigane représente le premier véritable essai de l’auteur en la matière. Défaut récurrent chez Kay mais souvent gênant ici : la longueur. Ce roman est trop long ; le Canadien tire à la ligne et répète à l’envi des choses que l’on sait déjà trop bien. De même, il s’embarque dans un versant encore purement fantasy avec l’intrigue des Marcheurs de la nuit qui apparait immédiatement comme convenue et rébarbative. Il semble bien que Kay ne soit pas à l’aise lorsqu’il s’agit de jongler avec des concepts de fantasy purs et durs. De même, il n’a pas acquis encore l’habilité qu’il aura par la suite sur le plan de la structure narrative. Tigane montre à plusieurs reprises de grosses ficelles un tantinet déroutantes quand on sort de ses œuvres plus récentes. Mis bout à bout, ces embarrassants défauts permettraient certainement de délester l’ouvrage de cent à cent cinquante pages.

Heureusement, Kay s’avère déjà un maître en matière d’émotions et arrivent à susciter l’empathie du lecteur relativement vite. D’autant plus qu’il parle de thèmes universels avec une justesse qu’on ne peut lui retirer. Au fond, derrière sa fin épique et ses complots, Tigane parle du droit des peuples à s’autodéterminer. Plus encore, Kay se penche sur l’identité et sur l’appartenance à une contrée. En passant en revue le mauvais et bon dans cette vengeance aux doux relents nationalistes, Kay fait la part des choses et laisse le lecteur réfléchir sur le sens du mot vengeance. Le sort de Brandin, roi à la fois ignoble et touchant, s’oppose à celui d’Alessan, obligé de commettre bien des forfaits pour arriver à trouver sa justice. Tigane se penche sur le poids de l’Histoire et celui de la mémoire. Comment vivre avec son passé ? Comment vivre l’exil et le retour au pays ? Tigane foisonne de bonnes idées qui permettent tout de même de le hisser bien plus haut que le tout-venant fantasy.

Le roman annonce d’ailleurs les futures splendeurs que seront Les Lions d’Al Rassan ou Le Fleuve Céleste mais n’en a pas encore l’envergure ni la maîtrise. Ceux qui aiment Kay apprécieront grandement Tigane, les autres seraient plus avisés de commencer par un autre bout de son œuvre avant de revenir à celle-ci.

Nicolas Winter

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Teigneux

Daniel Kraus – Fleuve éditions, coll. « Outre Fleuve » – février 2018 (roman traduit de l’anglais [US] par Axelle Demoulin & Nicolas Ancion. 320p. GdF. 19,90 €)

Iowa, 1981. Voilà neuf ans que la famille Burke vit avec le souvenir d’une nuit de cauchemar dont elle ne parvient pas à se remettre. Ry a aujourd’hui dix-neuf ans et en a gardé les stigmates, tant physiques que psychologiques. Sarah, sa petite sœur, était trop jeune pour être consciente de ce qu’ils ont subi. Ce n’est pas le cas de sa mère, Jo Beth, qui depuis tente tant bien que mal – plutôt mal – de gérer la ferme familiale et de subvenir aux besoins de ses enfants en l’absence de leur père, Marvin. Un père absent mais dont l’ombre menaçante est pourtant omniprésente dans l’esprit de chacun. Sur ces terres agricoles, la vie s’est arrêtée neuf ans plus tôt, et chacun semble attendre que l’inéluctable se produise et que le cauchemar recommence.

Dans la première partie de son roman, Daniel Kraus parvient remarquablement bien à nous faire ressentir le poids de cette menace permanente qui plane sur la famille Burke et à dessiner en creux le portrait de ce père monstrueux. Les détails ne nous sont révélés que progressivement, et ne viennent que confirmer ce que l’on pressentait depuis le début. La suite du récit repose sur une coïncidence certes improbable mais que l’on accepte d’autant mieux qu’elle nous est annoncée dès les premières pages. Débute alors un huis clos tendu que l’auteur parvient à tenir pratiquement jusqu’au bout.

Le récit se focalise plus particulièrement sur Ry Burke, sur le traumatisme qu’il a subi enfant et sur les mécanismes psychologiques qui lui ont permis de se reconstruire, au moins pour un temps. Des mécanismes qui prennent la forme de trois jouets dérisoires : un ourson miteux, un Christ en plastique et une créature grimaçante, le Teigneux du titre. Autant de souvenirs d’une enfance tragique que Ry va devoir invoquer une nouvelle fois s’il veut espérer survivre à cette seconde nuit de cauchemar.

Entre fantasmes incarnés et délires hallucinés, Teigneux flirte souvent avec les frontières du fantastique sans jamais les franchir tout à fait. En revanche, dans ses ultimes séquences, il se laisse aller à des débordements horrifiques, pour ne pas dire grand-guignolesques, qui font basculer le roman dans un registre très différent de tout ce qui a précédé. On peut regretter ce choix du spectaculaire outrancier en guise d’apothéose à cette histoire, mais au final cela n’enlève pas grand-chose aux qualités de ce roman, tendu à souhait dans son écriture et suffisamment proche de ses personnages pour nous faire partager leur tragédie.

Philippe Boulier

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[1] >« Du sense of wonder à la SF métaphysique », de 2009 à 2012, sur plus de 750 pages…