Pirx the pilot & More Tales of Pirx the pilot [Opowieści o pilocie Pirxie], Stanilaw Lem, recueils traduit du polonais en anglais par Louis Iribarne (avec l’aide deMagdalena Majcherczyk) et Michael Kandel. Harcourt Brace Jovanovich, 1982 et 1983 [1968].

Poursuivons l’exploration des nouvelles de Stanislas Lem : cette fois-ci, via son personnage récurrent de Pirx. On avait déjà évoqué brièvement le personnage de Pirx dans le billet consacré à Fiasco : il est plus que temps de lui consacrer un billet à part entière.

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Les aventures de Pirx le pilote sont un ensemble de dix récits, de longueur inégale, parus entre 1958 et 1971. Une partie est d’abord parue en… Lituanie en 1966, avant une publication en Pologne en 1968 et une traduction en anglais en deux volumes (Tales of Pirx the Pilot et More Tales of Pirx the Pilot, parus respectivement en 1978 et 1982). Et c’est donc dans la langue de Shakespeare que votre serviteur a lu ces dix nouvelles et novellas (l’ordre de présentation des textes correspondant donc à leur placement au sommaire, les titres sont indiqués en français, avec entre parenthèse le titre polonais et l’année de parution originale). À noter qu'une nouvelle a paru en français : « Vol de patrouille », au sommaire de l'anthologie Autres mondes, autres mers de Darko Suvin.

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« Le Test » (« Test », 1958) est la toute première nouvelle consacrée au personnage de Pirx. On l’y découvre jeune cadet de l’espace, faisant ses classes. D’un caractère rêveur et plutôt inattentif en cours, Pirx a cependant du plomb dans la tête. Bientôt, le voilà amené à accomplir son premier vol solo vers la Lune, à bord d’une fusée qu’il pilotera. Il n’est pas seul à partir : son collègue Boerst, meilleur en classe, décollera à partir d’une autre fusée. Mais une fois dans l’espace, les choses ne se dérouleront pas comme prévu et le jeune homme fera montre de sagacité… jusqu’au dénouement, inattendu – même si la nature du twist n’a rien de fondamentalement surprenant.

Dans « Réflexe conditionné » (« Odruch warunkowy », 1962), texte le plus long du recueil, Pirx est en quatrième année de formation ; il a passé ses tests qualificatifs sur maquette, a effectué deux vols simulés vers la Lune. L’un des épreuves consiste à passer le plus de temps possible dans un caisson d’isolation sensorielle. La moyenne se situe aux alentours de trois heures ; Pirx va battre tous les records. Mais l’essentiel de l’action se déroule sur la Lune, où deux astronautes canadiens ont trouvé la mort… A priori, rien de suspect, si ce n’est qu’ils étaient aguerris. Sur place, c’est presque par hasard que Pirx trouvera l’explication de leur décès.

Il y a de nouveau des disparus dans « La Patrouille » (« Patrol », 1959). Des pilotes disparaissent lors de missions de routine dans l’espace. Leurs condisciples reçoivent l’ordre de patrouiller le secteur. Lors de ces patrouilles, Pirx va soudain remarquer un objet non-identifié situé à quelques centaines de mètres de la proue de sa fusée et se lancer à sa poursuite. Sauf que l’objet demeure toujours hors de portée… Et dans l’habitacle de sa fusée, Pirx commence à ne plus rien y comprendre. Comme avec « Réflexe conditionné », l’explication de ce huis clos angoissant s’avère à la fois simple et tordue. Il s’agit là de deux textes relevant du meurtre en chambre close, le meurtrier en moins.

Changement d’ambiance pour « L’Albatros » (« Albatros », 1959) : Pirx profite d’une permission à bord du gigantesque Transgalactic. Son sens du devoir et sa rapidité d’esprit éviteront à l’immense astronef un sort tragique. Tranchant avec le combo « récit initiatique + énigme » des précédentes nouvelles, ce texte relativement bref s’avère d’un intérêt mineur, coincé entre deux récits plus ambitieux. De fait, le suivant, « Terminus » (« Terminus », 1960) détaille un peu plus l’univers dans lequel évolue Pirx – on y rencontre notamment des robots. Désormais officiellement pilote, le jeune homme a récupéré dans la carcasse d’un vieil astronef un robot ayant survécu à ses défunts maîtres humains, qu’il prend à bord de son propre vaisseau. Mais une fois dans l’espace, Pirx entend quelqu’un communiquer en code Morse. Qui ? On s’en doute, il s’agit bel et bien du robot, mais pour quelle raison ? « Terminus », nouvelle hantée, s’achève de manière frustrante, laissant le lecteur aussi désemparé que Pirx.

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« Le récit de Pirx » (« Opowiadanie Pirxa », 1965) diffère des autres textes, car celui-ci est narré par Pirx à la première personne. Lors d’un vol de routine dans l’espace, il est témoin du passage de quelque chose d’immense… Serait-ce l’un des amas de ferraille de ce mogul des habitats spatiaux ? Ou autre chose ? Un amusant concours de circonstances défavorables fera en sorte que Pirx sera le seul témoin de cette apparition. Si l’ensemble des récits précédents se caractérisait par une relative sobriété en matière de SF, Lem se permet ici une ouverture vers l’un des tropes majeurs du genre… mais en mode mineur.

Changement de système stellaire dans « L’Accident » (« Wypadek », 1965). Pirx et ses collègues Krull et Massena sont sur la planète Iota-116-47, en orbite autour de l’étoile Proxima Aquarius, une G VIII instable. Et leur robot, Aniel, a disparu… C’est flagrant dans cette nouvelle – et plus encore dans les récits de La Cybériade et des Contes inoxydables, dont il sera prochainement question dans ce désolant Abécédaire —, les robots de Lem n’ont pas grand-chose à voir avec leurs aimables équivalents positroniques de chez Asimov. Même approche dans « La Chasse » (« Polowanie », 1965) : la chute d’une micro-météorite sur la Lune a rendu fou un Setaur – un robot aussi puissant que perfectionné. Mission est confiée à Pirx de le stopper coûte que coûte.

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« L’Enquête » (« Rozprawa », 1968) commence par un interrogatoire lors d’un procès où l’accusé n’est autre que Pirx. Quelques temps plus tôt, le pilote était en mission du côté de Saturne, afin de lancer trois satellites. Mais la manœuvre tourne au désastre et l’équipage manque d’être intégralement tué. Pirx est-il responsable ? Le fait est que l’équipage se composait pour part d’androïdes – des « non-linéaires » –, indiscernables des humains. Le pilote avait accepté d’en prendre à son bord, sans savoir qui était qui : le but étant de déterminer si ces androïdes pouvaient remplacer à termes les humains. Et Pirx, au cours de cette mission, de tenter de découvrir qui est fait de chair et de sang et qui ne l’est pas. Il y a un petit côté Blade Runner dans cette histoire, sûrement l’une des plus réussies du recueil, qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation : Test pilota Pirxa (1979), film polonais de Marek Piestrak. Le film n’a rien de déshonorant mais s’avère tout de même aussi excitant qu’une bouteille de kvas débullé et sans alcool – je tâcherai d’en parler dans un prochain billet.

Enfin, « Ananke » (« Ananke », 1971) se déroule sur Mars, et commence avec le crash d’un vaisseau spatial : au moment de l’atterrissage, l’intelligence artificielle embarquée a pété un boulon. Or, deux autres vaisseaux sont équipés du même système, et ils se préparent à atterrir à leur tour. Comment éviter que se reproduise un tel drame ? Pirx était aux premières loges de la catastrophe, et va mettre ses méninges à contribution pour élucider le dysfonctionnement tragique… Ces deux derniers textes sont les plus longs du recueil, et se caractérisent par une thématique commune : une foi en l’humain. Androïdes ou intelligences artificielles, rien ne vaut la perspicacité humaine.

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Les récits de Stanislas Lem se caractérisent souvent par un ton noir, grinçant, ironique, voire désespéré et misanthrope. Avec Pirx le pilote, rien de tout cela : Lem y délaisse cette teinte sombre pour des récits bien plus enjoués. Le monde décrit est passablement utopique ; du moins, rien ne semble aller trop mal dans le moins pire des mondes. Les enjeux sont d’ordre technique, et les aventures de Pirx consistent pour bonne part en résolution de mystère, avec une vraisemblable explication technique à la clé. Impossible de ne pas penser aux juveniles de Robert A. Heinlein ou aux récits jeunesse d’Isaac Asimov signés sous son pseudo de Paul French. Mais Stanislas Lem n’est ni Heinlein ni Asimov, et sa vision de l’espace est moins romantique. L’excitation des débuts de l’Âge de l’espace laisse la place à la bureaucratie et aux formations ennuyeuses.

Et puis, à bien y penser : l’espace, c’est froid et c’est vide. La Lune, c’est gris. Les planètes, bon, il n’y a pas toujours de quoi gambader gaiment sur le régolithe extrasolaire. Et les voyages spatiaux, c’est peu dire qu’on s’y em…nnuie souvent ferme. En somme, pour notre Polonais, l’espace n’est pas vraiment glamour – ni horrible. Justement un peu ennuyeux.

Et le héros est à l’avenant. On pourrait s’imaginer Pirx comme un individu haut en couleur. Que nenni, notre pilote n’est pas (au hasard) le Nicholas van Rijn ou le Dominic Flandry de Poul Anderson. De fait, le personnage de Pirx n’a rien d’héroïque. Pas de gouaille extravagante, pas de caractère tragique. Non, c’est juste un type normal, un peu rêveur au début, moins par la suite, à mesure qu’il vieillit et perd ses cheveux.

Les aventures de Pirx demeurent typiques de leur époque : pas de personnage féminin (ou à peine), on navigue dans l’espace à bord de fusées comme celles qui ornaient les couvertures des pulps (avec une approche un peu plus réaliste que celle des premiers romans de Lem)… Pour autant, notre héros ne défend pas la Terre contre des hordes d’aliens et n’explore pas des mondes inconnus à la débottée. Non, Pirx suit une formation pas toujours palpitante, et fait un boulot parfois un peu ennuyeux. Le ton s’avère plutôt réaliste, voire anti-spectaculaire, mais pas dénué d’une certaine légèreté pour autant.

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Soixante ans après ses premiers pas dans l’espace, Pirx demeure un héros plaisant à suivre, dont les aventures n’ont pris qu’un léger coup de vieux. Lem aborde de nouvelles thématiques en se montrant moins cynique qu’à l’accoutumée. Et déconstruit tranquillement le romantisme de l’Âge de l’espace.

Introuvable : oui (sauf d'occasion ou en polonais/anglais/allemand)
Illisible : non
Inoubliable : oui