Odyssées aveugles [recueil composé et traduit de l’anglais (UK) par Sylvie Denis, sans équivalent en langue originale], Eric Brown. DLM, 1998. Poche, 120 pp.

Il y a pile vingt ans paraissait Odyssées aveugles, premier recueil d’Eric Brown à paraître en France – et l’unique, jusqu’à la parution des Ferrailleurs du cosmos voici une dizaine de jours. Ce recueil, qui aurait dû signer l’éclosion en France d’un talent, constitue aussi son « chant du cygne », comme l’indique Olivier Girard dans l’avant-propos des Ferrailleurs. Pourtant, lorsque ce recueil paraît en France, cela fait déjà dix ans que l’auteur écrit et publie en Angleterre, en particulier dans les pages du magazine Interzone dirigé de main de maître par David Pringle. De fait, c’est dans ce support que notre auteur a publié sa toute première nouvelle, «  Krash-Bangg Joe et l'équation Pinéal-Zen » (traduite en français dans l’anthologie Univers 1989). Cofondé en 1982 par un collectif de huit personnes dont David Pringle, Interzone a favorisé la cristallisation de toute une génération d’auteurs anglophones : Eric Brown donc, mais aussi Stephen Baxter, Greg Egan, Paul McAuley, Kim Newman… – excusez du peu. Et si tout les écrivains sus-cités se sont fait connaître de ce côté-ci de la Manche, ce n’est pas malheureusement pas le cas de Brown.

Odyssées aveugles , donc. Un tout bref recueil, sous une couverture d’une qualité… discutable, comprenant une brève introduction et quatre nouvelles. Trois d’entre elles sont justement parues dans Interzone (les numéros 24, 26 et 22 respectivement), tandis que la dernière figurait au sommaire de l’anthologie Other Edens III. À noter que le présent recueil ne contient que des nouvelles de jeunesse, parues originellement entre 1987 et 1989. Petit passage en revue…

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« L’Homme décalé » (« The Time-Lapsed Man », 1988), c’est Max Thorn. Propulseur, son boulot est de faire naviguer les astronefs à travers le nada continuum – une variante du videspace que l’on peut trouver dans Les Ferrailleurs du cosmos, je suppose. Plus qu’un boulot, une passion, pour laquelle il n’hésite pas un seul instant à sacrifier sa relation avec Caroline – surnommée Carrie, personnage qu’il ne faudrait pas confondre avec l’acariâtre Karrie des Ferrailleurs… Pourtant, Thorn se découvre atteint d’une pathologie rare, à l’issue fatale : le syndrome de Black. Les individus qui en sont atteints voient leurs perceptions sensorielles se décaler dans le temps. Les stimuli visuels, auditifs, olfactifs et gustatifs parviennent au cerveau avec un retard de plus en plus grand ; curieusement, seul le sens du toucher demeure épargné par ce décalage – maigre ancrage avec la réalité. Depuis sa chambre d’hôpital, Thorn ressasse… Une nouvelle poignante sur les sens, la maladie, et qui donne le ton pour les suivantes.

« Du rififi au grenier » (« Big Trouble Upstairs », 1988) nous met dans la peau d’Isabella Manchester, qui est – pour son malheur — une « méga-télépathe », capable non seulement de capter les pensées de ses semblables mais également de les influencer. Isabella s’en sert essentiellement pour attirer ses amantes – mais peut-on appeler cela de l’amour, quand l’autre n’est pas maître de ses sentiments ? – et pour désamorcer quelques situations délicates. Telle celle qui a cours sur le satellite de la Grande Parade, un parc d’attraction géant où un tireur embusqué a décimé au laser la bagatelle de deux cents visiteurs. Une fois sur place, voilà Isabella affublée d’un costume de Mickey. Accompagnée de la directrice du satellite dans son costume de Minnie, elle part en quête du tueur… Qui est-il ? Quelle est sa logique ? – à supposer qu’il soit humain. C’est là une nouvelle aux personnages troubles, en particulier la narratrice, qui ressent une attirance malsaine pour les enfants.

« Mourir pour l’art – et vivre » («  The Girl Who Died for Art and Lived », 1987), avec un tel titre, ne fait pas mystère de ses préoccupations, et questionne le statut d’artiste et l’implication que celui-ci est prêt à mettre dans ses œuvres, sans oublier d’imaginer de nouvelles formes d’art. Le narrateur est Daniel, un ancien pilote de vaisseau spatial qui a vécu l’enfer lorsque son astronef a manqué être grillé par une supernova. Tout l’équipage – dont Ana, son amante – est mort, sauf lui. La culpabilité du survivant, Daniel l’exorcise dans des œuvres d’art, des cristaux où il infuse ses sentiments  : les spectateurs ont juste à toucher un cristal pour ressentir. Plus les sentiments sont forts, plus l’œuvre est réussie. Lors du vernissage de l’une de ses œuvres cathartiques, Daniel croise une jeune artiste, dont la vision de l’art s’oppose à la sienne. Lin Chakra, elle, est prête à mourir pour son art. Précisons que, dans ce futur, tout le monde est plus ou moins malade, et arborer fièrement ses excroissances cancéreuses constitue le nec plus ultra artistique.

Nouvelle la plus courte du recueil, « Les disciples d ’Apollon » (« The Disciples of Apollo », 1989) s’avère elle aussi hantée par la mort : après avoir appris qu’il est atteint du Syndrome, Maitland se retire sur Farrow Island, en compagnie d’autres malades. Incurable, le Syndrome tue sa victime lentement : l’agonie, imperceptible, s’étire sur six, neuf mois. Est-il vraiment malade ? Maitland s’interroge. Il passe le temps comme il peut, jouant aux échecs avec un compagnon d’infortune… jusqu’à ce qu’il rencontre Caroline (rien à voir avec celle de « L’Homme décalé »), elle aussi atteinte de ce mal. Comment s’aimer quand on se sait condamné ? Texte peut-être un moins marquant que les trois précédents, «  Les Disciples d’Apollon » est porté par son ambiance intranquille.

Odyssées aveugles se révèle un recueil à la fois varié – pas facile avec quatre nouvelles — et, dans le même temps, d’une grande cohérence thématique. L’art, la mort, l’amour : des thèmes classiques, mais auxquels Eric Brown apporte sa propre sensibilité et des personnages souvent ambigus. Imaginatif et sensible, un bon mélange, le tout dans une SF plus speculative que science. Et dont la noirceur détonne singulièrement avec les textes ultérieurs que j’ai lu de l’auteur : le roman Helix (2007) commence de façon assez mélancolique mais ne tient pas toutes ses promesses sur la longueur ; Les Ferrailleurs du cosmos, donc, s’avère bien plus léger (même si la tristesse demeure sous-jacente) ; le recueil thématique Starship Seasons est sympathique ; la novella The Martian Simulacra (à paraître en Une Heure-Lumière) est un adorable pastiche holmésien, amusant comme tout. Dans ces différents ouvrages, les protagonistes tourmentés d’ Odyssées aveugles laissent la place à des narrateurs vieillissants, à la bonhommie touchante, et qui peinent à exprimer leurs sentiments.

Après Odyssées aveugles, paru en janvier 1998, deux autres nouvelles d’Eric Brown furent traduites : « Le Miracle de Kallithéa » dans CyberDreams 03 et « La Mort de Cassandra Québec » dans le numéro 10 de Galaxies. Et, pendant treize ans, ça été tout. Onze malheureuses nouvelles, réparties dans le recueil objet de ce billet, des anthologies et des magazines. Il faut attendre 2011 pour que, à l’instigation du très florentin Pierre-Paul Durastanti, dont les ambitions de conquête du monde ne sont plus à démontrer, on puisse lire à nouveau Eric Brown en français : « Exorciser ses fantômes  », nouvelle élégiaque au sommaire du Bifrost 63 (co-traduit par Alise Ponsero et votre serviteur), qui prouve qu’Eric Brown n’a pas perdu de son talent. Et voici maintenant Les Ferrailleurs du cosmos. Une injustice réparée.

Introuvable : d’occasion
Illisible : en rien
Inoubliable : oui