Mes Carnets Rouges 15 : Miscellanées étasuniennes

Longtemps, j’ai fréquenté les vide-greniers. Au départ par plaisir, assez rapidement par réflexe. Et pour finir par habitude. Mais à force de ne plus rien y trouver d’intéressant, j’ai simplement cessé de remarquer les affichettes scotchées dans les endroits les plus improbables, annonçant la tenue de tels événements. Comme un bruit de fond auquel on ne prête plus la moindre attention. Et puis tiens, l’autre jour je me suis retrouvé, je ne sais plus comment, à un de ces déballages dans un proche village. Entre les professionnels étalant à même le sol du nimportnawaque provenant de salles des ventes, en catégorie faillite et saisie, des gamins essayant de vendre des jouets plus ou moins ruinés et des mères de famille soucieuses de revendre les vêtements devenus trop étroits du petit dernier, j’ai soudain aperçu quelques dizaines de livres paraissant en bon état et présentés à plat, sur une table de camping. Quel ne fut pas mon étonnement… car en général on aperçoit plutôt des livres fatigués à l’extrême, voire en état de coma dépassé, qui s’entassent en un vrac immonde dans des cartons sans forme, posés à même le sol, sans la moindre indication de prix. Cette fois, le prix était clairement annoncé sur une manière de pancarte en carton qui disait « 0,50€ l’un ». Du coup, je me suis approché. J’ai salué la petite dame assise derrière sa table, avant de passer en revue le lot – pour m’arrêter du bout de l’index sur un volume de la série « Science Fiction » dans la Bibliothèque Marabout :Des hommes et des machines, traduction de l’anthologie Men and Machines compilée par Robert Silverberg – et qui outre une introduction générale signe les présentations de chacune des dix nouvelles. Ce livre est paru en 1973. Je l’ai lu deux ou trois ans plus tard, après l’avoir acheté chez un bouquiniste, à Bordeaux – comme la plupart des livres que j’ai lus dans ces années-là, après avoir fait le tour de la bibliothèque paternelle, et avant l’ère des grandes rafles chez les bouquinistes du Boulevard Lemonnier, à Bruxelles.

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J’ai eu envie de relire cette anthologie dont j’avais gardé un assez bon souvenir global mais sans me souvenir en détail de son sommaire – si ce n’est de deux ou trois nouvelles… ce qui n’est pas forcément très bon signe. Je savais qu’elle contenait la fameuse novelette « With Folded Hands » de Jack Williamson, parue en 1947 et à l’origine de son roman ultérieur Les Humanoïdes – je crois bien qu’il s’agit du premier livre paru en France, en 1950 chez Stock, avec le mot science-fiction sur sa couverture. L’argument était original : des robots débarquent sur la Terre pour se mettre au service des humains et, peu à peu, tout faire à leur place – en regard de leur conception de ce qui est bon pour l’homme et de ce qu’il vaut mieux éviter qu’il ne fasse, dans son propre intérêt, bien sûr. Comme on le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions… Je me souvenais également de la présence dans ce volume de "The Twonky", une nouvelle de Lewis Padgett (Henry Kuttner) datant de 1942, considérée comme un classique. La singularité du titre – et peut-être l’existence d’une adaptation cinématographique en 1953 – joue également dans le fait que ce texte est souvent cité par les historiens du genre. La même anthologie présentait également une nouvelle de la série des Berserkers de Fred Saberhagen, toujours bien ficelée, que l’on retrouvait alors de temps en temps dans Galaxie. Dans la semaine, j’ai donc relu Des Hommes et des Machines – à raison d’une ou deux nouvelles chaque soir, avant de m’endormir. Je dois dire que j’ai trouvé que tout cela avait fort vieilli – et pas toujours de la meilleure manière. En fait, à part « Bras croisés » (« With Folded Hands ») et peut-être « Une erreur de compte » (« Counter Foil ») de George O. Smith, un auteur campbellien célèbre en son temps, oublié aujourd’hui, rien ne surnage vraiment – et certains textes me semblent même assez faibles, comme « Sale temps pour la vente » (« A Bad Day for Sales », 1953) de Fritz Leiber, pourtant un auteur majeur de ces années-là. Est-ce la science-fiction (ce type de science-fiction) qui a vieilli ou est-ce moi qui ai perdu l’enthousiasme de la jeunesse – et l’éblouissement lié à la découverte du genre ? Les deux, sans doute. Je crois que la SF classique était une littérature de l’innocence et que, pour notre plus grand malheur, nous vivons à l’ère d’une culpabilité mondialisée. Concernant cette anthologie, je crois me souvenir d’une critique extrêmement féroce de George W. Barlow dans Fiction, exécutant le traducteur Léon Thoorens sans autre forme de procès.

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Mis tout de même en appétit par Des Hommes et des Machines, je me suis tourné vers mes étagères, à la recherche de quelque chose à lire qui pourrait confirmer – ou infirmer – ce sentiment de vague désenchantement. J’ai alors aperçu Croisades, un recueil de Jack Vance réuni par Pierre-Paul Durastanti et paru en 2005 en Folio SF – avec un © 2003 pour les éditions Le Bélial qui suggère que le volume est paru à l’origine chez cet éditeur. Je l’ai sans doute reçu en service de presse, puisqu’à cette époque j’avais encore quelque activité dans le milieu professionnel de la SF. Ce volume reposait donc depuis une douzaine d’années sur mes étagères. Pour tout dire, à chaque fois que je fais du tri dans mes étagères et que je décide de me débarrasser de livres qui ne m’intéressent pas ou plus, lus ou pas lus, j’ai tendance à me montrer indulgent pour les recueils de nouvelles… et à renouveler leur bail. J’ai en effet toujours considéré la SF comme l’esthétique littéraire idéale pour la forme courte – de la nouvelle à la novella. Ce recueil de Vance a donc survécu à mes tris successifs, attendant son heure.

Le premier des quatre textes qui composent le sommaire, « La grande Bamboche », a été publié à l’origine en 1973 dans Three Trips in Time and Space, une anthologie concoctée par Robert Silverberg (encore lui !). Le récit est construit autour d’un business d’accès à des mondes parallèles – comme on le devine, un certain nombre de dysfonctionnements vont affecter la vie d’une famille jusque-là sans histoire. Cette novella d’une centaine de pages compte, à mon sens, au nombre des grandes réussites de l’auteur. Le deuxième texte, « Les œuvres de Dodkin », a été publié en 1959 dans Astounding SF et il en est parfaitement représentatif. Il s’agit de cette manière de SF centrée sur la description d’un « processus » comme l’affectionnait John W. Campbell, Jr., et dans laquelle Robert Heinlein faisait des merveilles. Vance est sans doute moins malin qu’Heinlein – et plus à l’aise dans des univers davantage « aérés » que ce monde futuriste urbain étouffant et vaguement concentrationnaire. Vance est un écrivain des grands espaces, le décor de ce récit est trop étroit pour lui. « Les Faiseurs de miracles » provient également des pages d’Astounding SF, cuvée 1958, mais cette fois il s’agit de Vance pur jus ! Soit une planète exotique peuplée d’indigènes un rien incompréhensibles, sur laquelle les lointains descendants d’humains ont recréé un monde plus ou moins médiéval – les épaves de vaisseaux sont devenus des châteaux forts. Certains artefacts des temps anciens fonctionnent encore, à l’occasion, sans que personne ne parvienne à réellement les maîtriser et encore moins à exploiter l’ensemble de leurs possibilités. Et pour faire bonne mesure, une forme de magie tient lui de science. Un beau jour, les indigènes décident de se révolter – et même s’ils ne disposent d’aucune technologie, ils ont des moyens d’action redoutables, en particulier grâce aux formes de vie animales qu’ils parviennent à contrôler. Au fil de la lecture, on pensera sans doute au film Avatar – en se disant que la SF classique est vraiment un art du recyclage permanent ! Le récit est centré sur un personnage que rien ne prédispose à devenir le héros qu’il va devenir, un peu malgré lui. « Les Faiseurs de miracles » est donc une longue nouvelle plutôt réussie et très plaisante à lire. Le recueil se conclue avec « Les Maîtres de Maxus », un récit assez mineur, publié à l’origine en 1951 dans Thrilling Wonder Stories – cette histoire de révolte d’une majorité exploitée par une minorité vivant dans le luxe, dans un décor futuriste, est typique de ce que proposait à cette époque ce pulp magazine. C’est le seul inédit de ce recueil – ce qui constitue sans doute un petit argument de vente, on sait que c’est le genre de « détail » qui est volontiers mis en avant par les éditeurs de recueils d’auteurs classiques. Le texte n’est pas scandaleux, loin de là, mais à mon sens il dévalorise un petit peu l’ensemble en laissant le lecteur sur un final un peu faible.

Quelques jours après avoir lu ce recueil de Jack Vance, j’ai reçu un colis de « déstockage » de la part d’un de mes sponsors-fournisseurs. Celui-ci ayant, ai-je cru comprendre, fait l’acquisition d’une récente édition intégrale des Enquêtes de Lord Darcy de Randall Garrett, il m’envoyait, entre autres nourritures spirituelles, les deux volumes de cette série que Michel Demuth avait fait paraître, en 1983, dans la belle et éphémère collection Space Fiction qu’il avait créée et dirigeait alors aux Editions Temps Futurs. Tout cela est de l’histoire tristement ancienne. Les Éditions Temps Futurs, émanation de la librairie spécialisée du même nom, fondée quant à elle en 1973, une des premières en France, n’ont vécu que le temps de publier une vingtaine de livres – ce qui n’est pas si mal ; Stan Barets, le co-fondateur de Temps Futurs avec son épouse Sophie, a disparu il y a à peine trois mois, en juillet dernier, à l’âge de 68 ans, au terme d’une carrière importante et influente dans le monde de la SF et, plus encore, dans celui de la bande dessinée ; Michel Demuth, un des plus brillants nouvellistes qu’ait connu la SF française, a lui aussi disparu en 2006, il y a déjà plus de dix ans ; Randall Garrett, quant à lui, a tiré sa révérence en 1987. La littérature de Science-Fiction classique est devenue, pour l’essentiel, une machine à regrets, à l’usage d’une poignée de survivants à la mémoire incertaine et dont le nombre s’effiloche de mois en mois. Mais tant que nous aurons en stock de quoi lire, nous ferons avec cette certitude que seul le déluge nous survivra, in fine. J’ai la chance de n’avoir jamais lu cette série de Randall Garrett – à l’époque je lisais beaucoup mais je ne lisais pas tout, car l’édition de SF produisait sur un rythme frénétique ! Et bien que j’ai souvent lu des commentaires sur cette série dans divers articles, encyclopédies ou histoires du genre, et que donc j’avais une idée assez précise de ce dont il s’agit, je m’en suis enfin offert la lecture – tant il est reposant de ne plus être obligé de lire "utile", ce que j’ai toujours fait en tant que critique ou éditeur.

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Selon la préface de Michel Demuth, dans le premier tome, Les Enquêtes de Lord Darcy constitueraient un ensemble de sept récits : six nouvelles, la première publiée en 1964, auxquelles s’ajoute un roman chronologiquement intercalé entre les troisième et quatrième nouvelles. À cette époque – sans internet et sans bases de données autres que celles que les amateurs se constituaient pour eux-mêmes à partir de leurs propres collections – Demuth n’avait visiblement eu connaissance que d’une partie des textes, car les nouvelles sont en réalité au nombre de dix, toutes publiées au plus tard en 1979. Cette méconnaissance de sa part – et plus encore de celle de l’éditeur – reste toutefois assez étonnante, dans la mesure où deux recueils étaient parus aux USA en 1979 et 1981, contenant chacun quatre nouvelles. Or, la librairie Temps Futurs, à l’affût des nouveautés intéressantes, avait très certainement du diffuser ces recueils en importation. Ce sont donc au moins huit nouvelles qui auraient du être disponibles pour le projet éditorial de Temps Futurs. Mais peu importe.

En pratique, la série est donc constituée d’un premier set de trois nouvelles publiées en 1964/1965, puis du roman publié en 1967, et enfin de sept autres nouvelles publiées un peu plus tard, entre 1973 et 1979. Temps Futurs a publié le roman, Tous des Magiciens ! ( Too many magicians) ainsi qu’un recueil contenant « C’est dans les yeux » (« The Eyes Have It », Astounding SF, 1.1964) qui donne son titre à l’ensemble, « Imbroglio pastel » (« Muddle of the Woad », Astounding SF 6.1965) et « Le Napoli Express » (« The Napoli Express », Isaac Asimov’s SF Magazine, 4.1979), respectivement première, troisième et neuvième nouvelle par ordre chronologique de parution, si l’on en croit la fiche que Wikipédia consacre à la série. Ce qui laisse bien sept inédits – et non trois – qui figureront dans l’édition intégrale, publiée en 2016 chez un autre éditeur. Pour mémoire, précisons que Michael Kurland a par ailleurs repris les personnages pour deux romans publiés en 1988 et 1989, à ma connaissance inédits en langue française.

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Les récits se situent à notre époque mais dans un univers où l’histoire de la France et des Iles britanniques a connu un tout autre développement. Un Empire anglo-français domine le monde, de l’Europe à l’Amérique (partagée entre Nouvelle-France et Nouvelle-Angleterre). La dynastie des Plantagenêts est au pouvoir depuis sept siècles et l’ennemi est le puissant, fourbe et machiavélique (faisons bonne mesure !) roi de Pologne. Et surtout, dans cet univers, la Magie « est » la Science – précisons de suite que nous ne parlons pas ici d’une magie basée sur les superstitions et l’usage des poudres de perlimpinpin mais, au contraire, d’une véritable discipline aussi complexe, codifiée et puissante que peut l’être la Science à son plus haut niveau, dans l’univers qui nous est familier. Dans ce monde réellement fascinant, Lord Darcy est le Chef Enquêteur de son Altesse le Duc de Normandie, frère du Roi. Il est amené à enquêter sur les affaires les plus compliquées ou les plus délicates. Lord Darcy s’avère tout aussi brillant mais nettement moins fantasque qu’un Sherlock Holmes – il est impossible de ne pas penser au locataire de Baker Street lorsque l’on progresse dans la résolution de ces enquêtes. Dépourvu de l’insupportable arrogance de Sherlock Holmes, Lord Darcy est un personnage éminemment sympathique, tout comme Maître Sean O’Lochlainn, le praticien surdoué avec lequel il collabore étroitement.

Autant le dire de suite, les enquêtes de Lord Darcy ne relèvent de la science-fiction que parce qu’elles prennent place dans un univers parallèle – ou un monde uchronique, ce qui revient au même – et parce que la Magie est ce qui fait fonctionner cet univers, son modus operandi. Difficile de ne pas admettre qu’il ne s’agit "que" d’un décor – mais certes, quel décor ! Ainsi la nouvelle « Le Napoli Express » qui démarre et s’affiche comme un pastiche du Meurtre de l’Orient Express d’Agatha Christie (mais l’affichage est trop appuyé pour que l’on ne se doute pas qu’il s’agit d’autre chose, en dépit des fausses apparences) se révèle être une histoire d’espionnage presque à la John Le Carré – donc du tout meilleur cru. Transposé dans un univers réaliste, le récit continuerait de fonctionner, ce qui démontre que sa science-fictivité est purement esthétique et non indispensable – mais il serait nettement moins intéressant !

Ne boudons pas notre plaisir : ces récits ont très bien vieilli et leur lecture est à la fois divertissante et fort titillante sur le plan neuronal. Je pense que je vais écrire au Père Noël pour lui suggérer de déposer au pied du futur sapin l’édition intégrale – d’autant que nous n’avons pas encore installé d’insert dans la cheminée du salon.

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J’avais à peine achevé la lecture des livres de Garrett que la factrice déposait dans ma boîte aux lettres une enveloppe un peu épaisse, de la taille d’un livre au format de poche – de fait, elle contenait bien un livre au format de poche : L’Effet Churten, un recueil de trois nouvelles d’Ursula Le Guin. Il y avait aussi un petit mot disant, en substance, « Je t’envoie ce bouquin des fois que tu aurais envie de lire autre chose que des vieilleries ». Mes correspondants sont prévenants et attentionnés, je ne suis pas certain de toujours les mériter…

L’Effet Churten est paru en janvier 2017 au sein de la collection Hélios dont il porte le n°67. Si j’ai bien compris, Hélios est une collection au format de poche commune à plusieurs éditeurs, chacun y assumant ses propres choix, ce volume étant explicitement une réalisation d’ActuSF.

Dans ma jeunesse, je fus un lecteur enthousiaste d’Ursula Le Guin et je garde d’excellents souvenirs de romans pourtant parfois considérés comme mineurs au sein d’un œuvre dominée par les cycles de Terremer et de l’Ekumen. Ainsi De l’autre côté du rêve, paru chez Marabout en 1975 et lu à l’époque, m’avait semblé « aussi bien qu’un livre de Philip Dick » (j’ai retrouvé une note de lecture, glissée dans mon exemplaire) – j’avais d’ailleurs rédigé un commentaire semblable pour Simulacron III de Daniel Galouye, un chef d’œuvre scandaleusement sous-estimé. C’est que dans les années septante, Philip Dick était pour beaucoup de lecteurs de ma génération une sorte de référence en matière d’excellence. J’ai d’ailleurs appris très récemment que De l’autre côté du rêve avait l’objet d’au moins deux adaptations audiovisuelles, l’une télévisuelle et l’autre cinématographique – jamais arrivées jusqu’à mon fin fond de nulle part.

Mais revenons à l’Effet Churten. Si l’immense univers de l’Ekumen ne se disloque pas, c’est grâce à l’existence d’un système de communications instantané : l’ansible, un produit dérivé des connaissances en matière de physique temporelle des Cétiens, un des peuples de l’Ekumen. Mais pour déplacer de la matière, on ne sait toujours pas faire plus vite que la lumière. Tout départ d’un monde vers un autre a donc valeur d’aller simple sans retour possible – vous ne pouvez retrouver votre monde d’origine qu’après un laps de temps tel que vous y serez devenu un pur étranger ! Mais la découverte de l’Effet Churten devrait permettre le déplacement des personnes de manière instantanée, et indépendamment de la distance franchie. Mais bien entendu, ce n’est pas gratuit – en termes d’effets psychologiques sur les voyageurs et de bouleversements temporels. Ce petit volume reprend trois nouvelles indépendantes – mais connectées par des allusions et références croisées – dans lesquelles l’Effet Churten est expérimenté.

Pour être tout à fait honnête, je me suis demandé pendant plus de la moitié du premier récit, « L’Histoire des Shobies », si j’allais continuer ou pas ma lecture, tant tout cela me semblait abscons – pour ne pas dire quasiment incompréhensible (en un autre temps, j’aurais volontiers utilisé l’expression de « chiant comme la pluie », mais avec l’âge j’ai appris à aimer la pluie). On pourra sans doute me faire remarquer que, dans cette nouvelle, l’auteur utilise une forme littéraire parfaitement en adéquation avec le fond du récit. Sans doute. Mais j’ai passé l’âge de tels enfantillages. Et du coup, je me souvenu pourquoi, à la fin du précédent millénaire, j’avais arrêté de lire Ursula Le Guin : tout simplement parce qu’au fur et à mesure où elle était considérée comme un écrivain majeur de la littérature contemporaine étasunienne, je la trouvais, moi, de moins en moins intéressante et lisible en tant qu’écrivain de SF. En tout cas, je n’avais pas/plus envie de lire ce genre de SF « intello » – que certains préfèreront qualifier « d’exigeante ». Comme disait l’une de mes grands-mères, à chacun son mauvais goût.

La deuxième nouvelle, « La Danse de Ganam », m’a semblé prendre davantage en compte l’existence des lecteurs. Le récit n’est pas particulièrement passionnant mais l’auteur ménage un certain suspense (correction : un suspense certain) qui encourage à continuer d’avancer dans la lecture, en essayant même de ne rien perdre de ce qui pourrait être glissé au lecteur, par le biais des dialogues et de diverses interactions (rien à redire sur la construction). Du coup, ce texte s’avère au final d’une lecture assez agréable.

Ce fameux Effet Churten – et surtout ses conséquences inattendues sur la trame temporelle – prend finalement toute sa dimension dans le troisième et dernier récit, « Le Pêcheur de la mer intérieure », qui est tout simplement formidable et apparaît comme une belle récompense pour une lecture jusque-là parfois un peu difficile. Tout y est : les personnages, la construction du récit, l’émotion – beaucoup, beaucoup d’émotion. Et un final réellement fascinant. Comme quoi, ça vaut parfois la peine de s’accrocher !