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Le Chant des étoiles, Louis Dandrel (Diasonic, 2000). 12 morceaux, 52 minutes.

« Parfois, à la fin d’une longue journée, [Ellie] en faisait passer un enregistrement et se demandait si elle l’avait entendu venant d’Ophiucus ou du Capricorne. Non sans chagrin, elle devait admettre qu’elle commençait à être poursuivie par les électrons et les trous noirs mouvants qui hantent les récepteurs et les amplificateurs, ainsi que par les particules chargées et les champs magnétiques des gaz froids et ténus qui dérivent entre les étoiles lointaines et clignotantes. » Contact, Carl Sagan

Au cours de ce navrant Abécédaire, on a tendu une oreille curieuse vers quelques albums propulsant leur auditeur dans l’espace, qu’il s’agisse de la couronne solaire avec KTL V, des abîmes transneptuniens de Lustmord ou de l’espace séparant la Terre de la Lune avec l’ambient cosmique de Biosphere. Quatre ans avant l’album de Biosphere, quelqu’un avait eu une idée simimaire : celle de tirer de la substance même des astres une musique. Atteindre en somme la fameuse musique des sphères.

Pour l’anecdote, c’est lors d’une Nuit des étoiles sur France 2, très probablement celle de 2000 (si j’en crois cet article), que j’avais entendu parler de ce disque. Peu de temps après, je l’ai dégoté chez un disquaire brestois et… bon, je ne peux pas dire que j’ai usé la galette sur mon lecteur CD. Si j’aimais déjà les sons bizarres à l’époque, je demeurais branché rock psychédélique, tendance Hendrix et Pink Floyd, je n’avais pas encore fait mon coming-out synthétique et je ne connaissais pas encore ces musiques tellement inécoutables qu’on ne dirait pas de la musique (hello Autechre). Jusqu’à ce que je redécouvre cet album la main dessus, voici quelques mois, et désormais fort d’une oreille aguerrie à l’ambient et à l’electro. Sauf que Le Chant des étoiles (Music in orbit dans sa version internationale) ne consiste pas vraiment en ambient ni en electro. De la musique concrète, à tout le moins. Qui se base sur des samples réellement astronomiques, comme s’en explique le compositeur, Louis Dandrel, dans sa présentation du projet.

« Deux sources ont servi à [la] transcription sonore :

• Les ondes radio : une série d’oscillateurs reproduisent leurs variations de fréquence, d’amplitude et de durée, figurées par des spectrogrammes. Jupiter, le Soleil et les pulsars ont ainsi été transcrits. Ces données sont musicalement très riches…

• Les courbes de lumière : elles indiquent les variations d’éclat ou de luminosité d’étoiles dites variables. Les données sont transposées selon un système de correspondance avec des sons de synthèse imaginés sur des principes purement esthétiques. Ces courbes suggèrent des formes musicales par leur caractère dynamique. »

Voilà. Louis Dandrel, le compositeur de ce Chant des étoiles, est un musicien et designer sonore, anciennement responsable de l’unité de design sonore de l’Ircam. Les informations à son sujet sont malheureusement plutôt éparses et c’est sa page Wikipédia qui s’avère la plus complète.

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Qu’en est-il alors ? Petite revue titre à titre.

Introduisant l’album, « Soleil » (à écouter ou télécharger en haut du billet) rappelle — ou préfigure — justement le Biosphere d’Autour de la lune : quatre minutes excessivement planantes, traversées par des stridences éclatantes. Plus loin sur le disque, notre étoile aura droit à un deuxième passage, qui tend plus vers la BO de film d’horreur, avec ses sons sifflants, comme si les éruptions solaires se déployaient en maléfiques tentacules de lumière noire.

En deuxième position sur la tracklist, « Pulsars le Crabe et Vela  » ressemble à de l’acid, version stellaire. C’est peut-être moins trépidant qu’un morceau d’Aphex Twin, mais les rythmiques liquides de ces deux pulsars insufflent un caractère presque dansant à ce morceau. Par moments, les deux astres semblent avoir envie de percer les tympans de leur auditeur – comme assez souvent sur ce disque.

Vous savez comment faire chanter les verres ? Glisser un doigt humide sur le pourtour et faire vibrer le verre. « Nova Cygni », c’est un peu ça. Suit « Jupiter », l’un des morceaux les plus mélodieux du disque : il s’y déploie, sur un fond sonore flou, des esquisses de mélodies. On croit tenir une phrase mélodique, ou pas. Quoi qu’il en soit, c’est beau et troublant. Pareillement, « Andromède » est un joli morceau planant : la véritable musique des sphères vient-elle de 14 Andromedae ?

Entre les deux, il y a « Céphéides », où surgissent des sons oscillant à toute vitesse sur un arrière-plan lointain. Intriguant mais ne débouchant pas sur grand-chose. Heureusement, c’est bref. À l’inverse, « Mira Ceti » est, avec ses six minutes, le morceau le plus long : les sons proviennent (façon de parler) de cette étoile variable périodique, et le morceau alterne entre plages de quasi-silence et pulsations scintillantes. Dans « Orion », un grillon cosmique (on a les métaphores qu’on peut) dialogue avec un pulsar papillotant, sur fond de vent stellaire, avant de s’élever vers des ailleurs éthérés… « Jupiter » revient en antépénultième position sur le disque ; un second passage à la mélodie disjointe, qui semble flotter paresseusement sur les nuages de la géante gazeuse… avant que reviennent les harmoniques de la première version du morceau. Après un début envoûtant, « Lyre » s’empresse ensuite d’attaquer les oreilles, à coup de stridences au timbre métallique.

Enfin, « Aries » (alias la constellation du Bélier ; à écouter ou télécharger en haut du billet) conclut l’album, avec des harmoniques donnant l’effet d’entendre une mélodie aléatoire mais pas disharmonieuse ; on flotte (presque) dans les sphères, détendu et libéré de tout.

Il émane de ce disque une ambiance à la fois céleste, éthérée, et stridente. Quelque part entre l’ambient et le field recording, Le Chant des étoiles s’avère une tentative réellement intéressante d’employer le matériau même des astres pour composer une approche de la fameuse musique des sphères. Le résultat n’est pas toujours concluant – un peu trop de sons stridents pour le bien des oreilles des auditeurs – mais au minimum digne d’attention et plus souvent qu’à son tour d’une belle écoute, propre à faire rêver.

Introuvable : oui (en numérique sur Amazon)
Inécoutable : oui
Inoubliable : oui