Pour Claude Rich

Bien le bonjour,

Il m’arrive de plus en plus souvent de me demander pourquoi je fais ce que je fais. Par « pourquoi » je n’entends pas « dans quel but ? » mais plutôt « pour quelle raison ? » Ce qui m’intéresse, c’est d’identifier la raison, la cause, l’éventuel élément déclencheur. Le fait glissade – voire le fait précipice… comme l’écrivait André Breton. Ainsi, il est une question que je me pose, ces derniers temps, avec une certaine insistance : pourquoi me suis-je mis à composer et enregistrer de la musique instrumentale relevant, plus ou moins, de genres ou courants comme l’ambient ou le minimalisme, voire de la musique atonale ou de la musique concrète ? Alors que toute ma vie, j’ai été guitariste et bassiste, et ai exploré avec acharnement et passion les voies du folk, du rock, du jazz… ainsi que les chemins de traverse passant d’une de ces voies à l’autre. Certes, je me suis intéressé en tant qu’auditeur à quantité d’autres expressions musicales – y compris à tout ce qui était davantage porté par les claviers que par les instruments à cordes – mais je ne les ai jamais pratiquées. Ou si peu…

Le 21 juillet de cette année, alors qu’on venait d’annoncer le décès survenu la veille de l’acteur Claude Rich et que la télévision diffusait, au journal de 20 heures, un bref extrait des Tontons flingueurs, de Georges Lautner, la réponse m’est apparue avec une remarquable évidence…

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Dans ce film, sorti en salles le 27 novembre 1963, Claude Rich incarne le personnage d’Antoine Delafoy, le fiancé de la jolie Patricia sur laquelle Lino Ventura, l’un des « tontons » du titre et non le moindre, est désormais supposé veiller. Or, Antoine Delafoy n’a rien pour plaire au tonton ! Ce dernier, en effet, a la psychologie d’un pitbull dans un corps de catcheur poids lourd. Il n’est pas là pour le plaisir mais pour s’occuper de la bonne éducation de sa « nièce » et de la bonne marche du business d’arnaques en tout genre dont elle vient d’hériter (et dont elle ignore bien entendu la vraie nature !). À l’inverse, Antoine est un jeune homme insouciant et fêtard, fauché comme les blés mais confiant en sa bonne étoile, qui ne s’intéresse à rien d’autre dans la vie qu’à ses recherches musicales. Un artiste ! En voyant ce film à la télévision, sans doute vers 1968 ou 1969, à l’époque où, gamin, je commençais tout juste à jouer de la guitare et de l’harmonium, j’avais été littéralement fasciné par Antoine et sa manière d’appréhender la création musicale – et de la pratiquer à l’aide d’un amoncellement d’objets hétéroclites, la plupart suspendus au plafond, dont il usait pour produire des sons. Bien entendu, son personnage était ultra-caricatural – mais je ne le réalisai que des années plus tard, en revoyant le film. Le propos des auteurs était à l’évidence de se moquer de ce que l’on appelait à l’époque la « musique concrète » et qui était considérée au mieux comme une fumisterie à porter au crédit, si l’on peut dire, de pseudo-intellectuels aux trois quarts cintrés. Nul doute que ce dernier avis était celui de « tonton » Lino dans le film. Seulement voilà, l’enfant que j’étais prit le personnage au premier degré : la bonne humeur et la joie de vivre d’Antoine m’apparaissaient comme très enviables, son positionnement entre avant-garde et rébellion contre le « bon goût » de la bourgeoisie éclairait un chemin que je brûlais d’envie d’emprunter moi aussi, du haut de mes treize ou quatorze ans. Quelle manière fascinante de faire de la musique ! Et quelle musique !

Tout le personnage d’Antoine Delafoy se résumait dans une réplique fameuse  : après que Lino Ventura l’a dérangé en pleine séance de création, il s’insurge en lui reprochant de lui avoir fait manquer de peu « l’anti-accord absolu » et, sur un ton méprisant, le traite d’« homme-singe»  ! La scène est hilarante – comme nombre de scènes de ce film, adapté d’un roman d’Albert Simonin, avec des dialogues éblouissants de Michel Audiard. Et les acteurs sont tous parfaits. En particulier Claude Rich qui, en dépit de son âge réel (né en 1929 il a 34 ans à l’époque) incarne de manière très convaincante un homme supposé beaucoup plus jeune, au point de faire figure de « grand frère » au gamin que j’étais.

Dans la pratique, il m’est apparu assez rapidement que ce type de musique que l’on pourrait qualifier de « bruitiste » ne prend son sens qu’une fois passée par un studio d’enregistrement. Il faut collecter les sons, les traiter, les mélanger, les positionner dans l’espace. C’est une écriture qui n’a rien à voir avec celles des musiques tonales ou modales. Je disposais à l’époque d’un magnétophone à cassettes très rudimentaire, avec lequel je pouvais enregistrer une piste à la fois (stéréo, toutefois, mais cela n’apportait pas grand-chose). Quand j’ai récupéré un vieux magnétophone à bande, j’ai commencé à faire des re-recordings sommaires – c’est-à-dire que j’enregistrais quelque chose avec un magnéto, puis je le diffusais sur un ampli tout en produisant/jouant une deuxième partition, le second magnéto enregistrait alors l’ensemble ; je pouvais ensuite recommencer le processus et ajouter, à chaque fois, une partition supplémentaire… si ce n’est que le procédé permet surtout de superposer les bruits de fond des deux appareils, jusqu’à ce que l’on n’entende plus que cela ! Dommage, car j’avais commencé à construire des petits dispositifs sonores transistorisés – tels ces bongos électroniques à jouer avec le bout des doigts, dont Le Haut-Parleur (mon père l’achetait régulièrement) avait publié les plans. Et j’avais appris à utiliser un générateur basse-fréquence emprunté dans l’atelier d’électronique de mon père, pour jouer glissando à la manière d’un Théremin ou d’Ondes Martenot – je pensais explorer des territoires inconnus, car je n’avais alors jamais entendu parler de ces deux instruments ! Hélas, j’avais bien trop peu de matériel pour produire quelque chose au minimum audible. Et puis personne dans mon entourage ne voyait l’intérêt de mes « pitreries » sonores ! Et c’est donc ainsi que j’ai continué l’apprentissage de la guitare et de l’harmonium, dans ma petit chambre mansardée cloisonnée dans une partie du grenier, et que je ne suis pas devenu un pionnier de la musique électronique…

Mais je n’ai jamais oublié Antoine Delafoy et il m’apparaît aujourd’hui évident qu’il est la raison pour laquelle je suis devenu un musicien « électronique » – certes sur le tard mais quelle importance ?