Les Jeux de l’esprit [in La plan ète des singes et autres romans], Pierre Boulle. Omnibus, 199 [1963 pour Les Jeux de l’esprit]. GdF, 1020 pp.

Il ne faudrait pas réduire Pierre Boulle à sa seule Planète des singes. Certes séminal, ce roman à l’origine d’un ensemble de huit films (neuf en comptant le troisième volet de la préquelle initiée par La Planète des singes : les origines en 2011, La Planète des singes : Suprématie, tout juste sorti sur les écrans) a également la fâcheuse tendance à éclipser le reste de son œuvre, une bibliographie forte de vingt-quatre romans publiés entre 1950 et 1992. Huit ans et deux romans après cette séminale incursion dans la science-fiction, Boulle est revenu au genre avec une dystopie : Les Jeux de l’esprit.

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Les Jeux de l’esprit débute par un concours : celui qui permettra la désignation du Président du Gouvernement Scientifique Mondial. En effet, le physicien nucléaire Fawell et quelques-uns de ses proches, consternés par l’état du monde, se sont dit que le laisser plus longtemps aux mains des seuls politiciens constituaient une aberration qui le mènerait à sa perte – les guerres, l’épuisement des ressources. D’où l’idée de suggérer aux lauréats des différents Prix Nobel de constituer un comité, invitant les chefs d’État à se retirer au profit de ce comité en question durant le temps de transition nécessaire à la formation de ce Gouvernement Scientifique Mondial ; le plus surprenant s’avère que les chefs d’État en question obtempèrent sans rechigner.

« [l’idée] n’était que l’aboutissement d’un long cheminement de l’esprit scientifique, qui se poursuivait depuis longtemps dans tous les pays. Au cours de leurs réunions et de leurs conversations de plus en plus fréquentes, les savants étaient arrivés à considérer qu’ils formaient la véritable internationale, la seule valable, celle de la connaissance et de l’intelligence. La science était pour eux à la fois l’âme du monde et la seule puissance en mesure de réaliser les grands destins de celui-ci, après l’avoir arraché aux préoccupations triviales des politiciens ignares et bavards. »

Le roman s’ouvre donc avec ce concours, où treize candidats vont bûcher pendant neuf jours pour expliquer en détail leur projet respectif pour leur mandat de neuf ans. C’est Fawell et son projet qui sont donc sélectionnés ; sans tarder, le lauréat se lance dans l’exécution de son programme. Il s’agit d’abord de trouver des symboles pour cet État mondial, afin de fédérer la population. Il s’agit aussi de relancer l’intérêt dans la science – et les membres du Gouvernement de pinailler, entre les physiciens et les biologistes qui estiment les premiers surreprésentés.

Tout pourrait aller pour le mieux dans ce meilleur des mondes possibles, cette utopie scientifique. Mais… deux problèmes surgissent l’un après l’autre. Le premier est l’atavisme de la population : là où les membres du gouvernement tentent d’imposer la raison et la méthode scientifique, les gens s’empressent de retomber dans les ornières de la superstition. Le second est un syndrome appelé la Perte de Confiance de l’Ego : dans ce monde parfait, ils sont de plus en plus nombreux à subir une perte soudaine de confiance dans leurs capacités. Betty Han, deuxième ex-aequo du concours, a une idée : il faut redonner de la saveur à la vie. Et voilà que l’on instaure des jeux de catch mixtes, où les armes blanches sont autorisées, hyper-violents par nature (c’est tout sauf du chiqué), se soldant imparablement par la mort du vaincu. Las, si ce remède — passablement sanglant – fonctionne un temps, le « fantôme Mélancolie » revient vite, et après quelques tentatives d’imitations de ces jeux de catch, le Gouvernement décide de proposer des reconstitutions de batailles historiques. Afin de préserver le suspense, les joueurs-belligérants ont le droit d’apporter des modifications aux armes, tant que celles-ci les retouches restent historiquement correctes. Et c’est reparti comme en 14.

L’ironique conclusion a le goût amer de l’échec.

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Mieux vaut lire Les Jeux de l’esprit de la même manière que La Planète des singes : il s’agit là aussi moins d’un texte romanesque que d’un conte philosophique – le récit d’exploration spatial cédant la place ici à une manière de dystopie. D’un point de vue romanesque, c’est léger, l’auteur se contentant surtout de narrer l’action de loin sans s’attarder sur les points de détails suscitant des interrogations, et se concentre uniquement du côté de quelques scientifiques. À ce titre-là, les personnages ne valent guère mieux que des silhouettes. L’aspect SF n’a lui non plus rien de vraiment inédit : on a déjà lu ailleurs des récits mettant en scène des jeux télévisés ultraviolents ou des utopies dévoyées. Qu’importe : une fois ces défauts oubliés, l’intérêt se situe bien sûr dans les questions que soulève le récit de Boulle : science et bon sens vont-ils ensemble ? Le progrès mène-t-il à la stupidité ? Etc.

Une anecdote relatée par un personnage au début du roman pose d’emblée les choses : tout un aréopage de scientifiques s’avère incapable d’arrêter une machine qu’ils ont conçue. Plus tard, Faxell et son Gouvernement Scientifique Mondial ne trouvent pas d’autres moyens pour réduire le taux de suicide que de relancer des jeux sanglants (ce qui n’est pas très éloigné non plus du téléfilm britannique The Year of the Sex Olympics).

Si Boulle renvoie finalement dos à dos les politiciens et les scientifiques, l’idée d’un gouvernement scientifique indépendant n’a rien d’idiot en soi – et ce n’est peut-être pas, sur le papier, une si mauvaise idée pour affronter le changement climatique, la pollution, etc. Mais selon Pierre Boulle, ce projet porte en lui les germes de son échec, l’atavisme humain ne permet pas d’éviter la survivance de croyances non-scientifiques, les gens du commun préfèrent la facilité, et inégalités et rivalités demeurent.

Dans La Planète des singes, l’on assiste à un renversement des perspectives, les humains devenant des animaux alors que les grands singes prennent la place occupée par les humains… pour y reproduire les mêmes comportements. Les Jeux de l’esprit formule un constat pas moins caustique : en dépit de toutes ses belles et hautes intentions, l’humanité restera infichue d’atteindre un état de paix et d’harmonie. À croire qu’il lui faut le chaos.

Certes moins puissant que son illustre incursion simiesque dans la SF, plombée par quelques défauts structurels, Les Jeux de l’esprit n’en reste pas moins une lecture intéressante, dans le prolongement de Jonathan Swift.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui