Intrabasses [Needle in the Groove], Jeff Noon, roman traduit de l’anglais [UK] par Marie Surgers. La Volte, 2014 [2000]. GdF, 200 pp.
Needle in the Groove, David Toop (La Volte). 14 morceaux, 47 minutes.
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Entre autres bonnes choses – comme la publication du cycle d’Eymerich de Valerio Evangelisti, des œuvres barrées de Jacques Barbéri ou David Calvo –, La Volte a également entrepris de publier l’essentiel des œuvres de Jeff Noon. D’abord publié chez Flammarion dans la seconde moitié des années 90 (deux romans, Vurt etAlice Automate (depuis réédité et retraduit sous le titre Alice Automatique)), l’auteur a connu une huitaine d’années de traversée du désert en France avant que La Volte ne reprenne le flambeau… sans le lâcher. En onze ans, sept textes de Jeff Noon nous sont ainsi parvenus : la réécriture folle d’Alice au pays des merveilles constituée de Vurt, Pollen, Nymphormation et Alice Automatique, l’excellentissime recueil de nouvelles Pixel Juice, le roman accidenté Descendre en marche… et le présent Intrabasses. Un livre accompagné, comme souvent chez La Volte, de sa bande originale. Le roman ayant déjà bénéficié d’une longue critique dans Bifrost, avec laquelle votre serviteur se trouve grosso modo en accord, ce billet va surtout se consacrer à sa BO et à quelques réflexions insanes sur l’écriture et la musique.

De fait, la musique est très présente dans l’œuvre de Noon, une œuvre imprégnée par la scène musicale de Manchester (enfin, plutôt Madchester), où le rock et l’acid house se côtoyaient en tout psychédélisme dans les années 80. Dans mes souvenirs de lecture, les premiers romans de l’auteur dégoulinent de substances que d’aucuns qualifieraient de peu licites.

Intrabasses propose un délire légèrement différent — quoique pas moins drogué. L’histoire débute au début des années 2000, lorsqu’Elliot, un jeune bassiste, rejoint un groupe, Glam Damage, dont la musique, brute et évocatrice, le séduit. Composé de Donna la chanteuse, de Jody la DJ et de 2spot le batteur (et de Paul Gallagher, membre omniprésent mais toujours à la marge, vu qu’il s’agit d’un chat), le groupe joue et enregistre au Club Zuum Zuum. Leur arme secrète : des sphères sur lesquelles sont stockés les chansons enregistrées. Secouez la sphère, et vous obtenez un remix, dont le style et les sonorités dépendent de la manière dont on l’a agitée. Accessoirement, ces sphères peuvent servir de drogue, inhalée ou injectée… Les relations au sein de Glam Damage sont complexes, mais beaucoup de choses tournent autour de 2spot, batteur tourmenté à l’hérédité très musicale : son grand-père était un musicien dont les multiples groupes n’ont jamais remporté le moindre succès, son père… c’est une autre histoire. Au fil des semaines, 2spot disparaît de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, plongeant les membres restants dans l’embarras : quel est le secret de leur batteur ?

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À la différence des romans vurtiens de Noon, Intrabasses s’ancre davantage dans notre monde et notre époque. Via les sphères musicales – dont les effets secondaires autorisent des plongées dans le passé –, les éléments de genre sont toujours là, certes plus discrets — mais néanmoins essentiels à l’intrigue. Une intrigue hantée par la mort (Ian Curtis est cité dès le premier chapitre) et les familles dysfonctionnelles, mais où la musique et l’amitié peuvent – éventuellement – améliorer les choses.

Traduire un média ou un mode d’expression dans un autre est une tâche ardue, qui ne se fait pas sans perte. Un roman adapté au cinéma – ou un film novélisé – impliquent des choix, quant à ce qu’on met et ce qu’on laisse. La musique, techniquement, s’écrit : ce sont les partitions (désolé de l’évidence). Mais y a-t-il la possibilité de faire ressentir la musique par l’écrit ? Avec Intrabasses, Noon s’y est attelé : pas de majuscules, pas de points dans ce roman, tout juste trouve-t-on des virgules, ainsi que des points d’exclamation ou d’interrogation. Le reste, ce sont des barres obliques. Le but : donner une consistance musicale au texte, au-delà des seuls passages consacrés à la description de chansons. La plupart des chapitres prennent l’apparence de poèmes en prose, ou de prose poétique, parfois entrelardée de dialogues… quand ce ne sont pas parfois de véritables poèmes (les trois variations sur « Basse – mode d’emploi »). Remixés, certains reviennent sous une forme ou une autre (« Cramé d’amour » et ses différentes versions).

« fort / rythmes insidieux / caisse claire et rimshots, comme une averse / crépitement soutenu d’une cymbale / grosse caisse qui débarque sur le troisième temps / prise dans une boucle / danse rythmique / la batterie, et rien d’autre, jusqu’à ce que donna se lance dans une complainte douce
j’attends que le monde apprenne
les contours de ta peau
mais quelles couleurs prendras-tu
dans le monde en flammes

je m’attendais à une explosion passionnelle / mais sa voix est pleine de calme / des degrés de contrôle, presque au seuil d’une métamorphose / une voix perdue, indifférente / les mots étirés / blessés d’un savoir secret
batterie et voix / mélopée » (cramé d’amour, mix original)

« frappes binaires insidieuses d’une cascade / averse de batterie, rimshots et peaux, explosion lamento infinie dans une danse de caisse claire / où chantent les cymbales de pluie / les contours de la voix, attendre que la basse vole, rythme fou saccadé / son, chant, savoir, cachés, pris, déformés, irruption de guitare étirée / pression des doigts » (cramé de dub, remix dur de dur par elliot)

Un parti pris audacieux, auquel on adhère ou non – mais force est de reconnaître que le résultat est parfaitement lisible. Probablement sonne-t-il plus fort en version originale, l’anglais et ses mots brefs ayant plus d’impact et permettant une scansion plus efficace (plus autoritaire ?). Quoiqu’il en soit, chapeau bas à la traductrice Marie Surgers, pour avoir su rendre la musicalité du texte anglais en français. Écrire sur la musique est un exercice délicat (votre serviteur s’en souvient douloureusement à chaque fois qu’il veut rendre compte d’un disque), mais Noon (et sa traductrice) évitent les formules vides et galvaudées ou les comparaisons foireuses, pour un résultat surprenant.

« surpeuplé / étouffant, brillant / étouffé, brillant et sombre / moi, à la pointe de la mode / veste sur mesure à trois boutons, cintrée, une seule fente / col pointu / tissu tricolore pailleté, or et vert et violet / cravate ficelle / et une frange qui descend dans les yeux / chaque jour un peu plus bas sur les sourcils / je vais briller / qui écoute / ce soir, je vais briller comme un rayon / me frayer un passage dans le flux de la foule / main dans la poche, au plus fort de la presse / doigts serrés sur les pilules, le speed / rester cool, donner le change / tête baissée, lever la main, glisser les cachets entre mes lèvres / je sens que ça monte, le beat est plus fort / je bouge à peine, dans le noir et la fumée / vers la scène / montée du speed, bouffée de blues / le hoochie coochie mojo man envoie le micro / jusqu’au ciel
les glamourboys
étouffant, brillant / étouffant, brillant et sombre / étincelles de feedback / vagues d’applaudissements / sans pause / l’extase les porte jusqu’au morceau suivant / une ballade / mélodie qui surgit et tournoie, précise comme un couteau sur le cœur / le chanteur explique qu’il a pleuré toutes les larmes de son corps / et toutes les larmes solitaires, le saviez-vous, coulent en des lieux secrets
eh ouais » (prise de sang 64)

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Rien d’étonnant, à ce qu’un tel roman appelle à une mise en musique. Quelques mots au sujet de la BO, donc. Celle-ci est signée David Toop, un nom qui n’éveille pas forcément d’échos profonds – moins que Brian Eno, par exemple. Musicien, Toop est également essayiste, et on lui doit notamment un superbe livre intitulé Ocean of Sounds : Ambient music, mondes imaginaires et voix de l'éther (1995, 2000 pour la traduction française). Un ouvrage un brin décousu mais aux réflexions passionnantes, qui fait remonter les sources de l’ambient aux travaux d’Erik Satie (dont l’œuvre est loin de se résumer aux douces Gymnopédies) et de John Cage (dont l’œuvre, pareillement, ne se résume pas au provocateur 4’33"), deux compositeurs ayant invité à désacraliser la musique. Toop donc, qui figure d’ailleurs parmi les influences citées en fin d’ouvrage, au même rang qu’ Autechre, les Smiths et les Sonic Youth Research (j’imagine que Noon voulait parler des Sonic Youth Recordings).

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Bref. Intitulé Needle in the Groove – comme le titre original —, cet album est paru en mai 2000, en même temps que le roman.

« door code » donne le ton : une ambiance crépusculaire, doublée d’une voix fragile – celle de Jeff Noon, qui lit des extraits du roman (le premier chapitre dans le cas présent). Le morceau suivant, « scorched out for love  », poursuit dans cette lignée : il ne s’agit pas de donner à entendre les morceaux composés par Glam Damage, mais bien de donner à la place une évocation sonore du roman, sombre et emplie de malaise. Les morceaux grincent et grésillent, craquettent et crépitent à l’arrière-plan sonore : l’intranquillité règne en maîtresse… mais on atteint parfois des moments plus aériens, comme « dubbed out for love ». Au cœur du disque, « bass instruction #2 », où Noon déclame son texte sur une rythmique marquée et une esquisse mélodique bien identifiable est ce qui s’approche le plus d’une chanson. La quatrième itération de ce morceau s’enchaîne d’ailleurs parfaitement sur « door code », comme si le disque rebouclait sur lui-même en une boucle infinie.

Bref. Intrabasses fait entrer son lecteur dans un monde dont la substance même est musicale : un joli tour de force, qui ne sacrifie pas la lisibilité et l'intrigue sur l'autel de l'expérimentation. Et son disque-compagnon, Needle in the groove, poursuit joliment le travail.

Introuvable : non
Illisible : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui