Cette nouvelle de Edmond Hamilton, parue dans Les Meilleurs Récits de Startling Stories et traduite de l'anglais (US) par France-Marie Watkins (avec des révisions de Pierre-Paul Durastanti), vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 31 mars 2017. Retrouvez chaque mois une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration et logo : Philippe Gady

 

Un mot, avant les étoiles…

« Les Harpistes de Titan » est l’un des derniers textes rédigés par Edmond Hamilton dans la saga du Capitaine Futur. Paru dans Startling Stories en septembre 1950, il offre un contraste assez frappant, surtout du point de vue formel, avec les premiers romans de la série dix ans plus tôt. On y retrouve toutefois les personnages emblématiques que sont les trois Futuristes – Otho, Grag, et un Simon Wright quelque peu modifié – et, bien sûr, le héros Curt Newton, ici dans un rôle plus secondaire. Il se dégage de ce texte une ambiance étrange, crépusculaire, qui montre à quel point Hamilton, et son écriture, avaient évolué. Allons ! Il est temps de découvrir quelle musique jouent ces Harpistes que le mystère entoure…

 

 

1. Ombre de lune

Il s’appelait Simon Wright et avait jadis été comme les autres. Ce n’était plus un homme à présent, mais un cerveau vivant, enfermé dans une caisse de métal, nourri de sérum au lieu de sang, pourvu de sens et de moyens de locomotion artificiels.

Le corps de Simon Wright, qui avait connu les plaisirs et les souffrances de l’existence physique, était depuis longtemps tombé en poussière. Mais l’esprit de Simon Wright perdurait, brillant, intact.

 

La crête se dressait, aride et rocheuse, à l’orée de la forêt de lichens, la végétation géante couvrant tout le versant jusqu’au fond de la vallée.

Çà et là, il y avait une clairière, autour de ce qui avait pu être un temple, en ruine depuis longtemps. Les immenses silhouettes des lichens le dominaient, fripées, tristes, déchirées par le vent. Parfois une petite brise se levait et les agitait avec un bruit de sanglots étouffés, délogeant la pourriture en poussière impalpable.

Simon Wright était las de la crête et de la forêt grise, las d’attendre. Trois des nuits de Titan s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient caché leur vaisseau au fond de la forêt de lichens – Grag, Otho et lui, avec Curt Newton que le Système connaissait sous le nom de Capitaine Futur – et qu’ils attendaient là sur la crête un homme qui ne venait pas.

C’était la quatrième nuit de guet, sous l’incroyable gloire du ciel de Titan. Mais rien, pas même le spectacle de Saturne ceinturée de ses anneaux éblouissants et escortée de son étincelant essaim de lunes, ne pouvait alléger le cœur de Simon Wright. La splendeur céleste ne faisait qu’accentuer la tristesse de ce monde.

« Si Keogh ne vient pas cette nuit, dit soudain Curt Newton, je descends le chercher là-bas. »

Il se tourna vers une brèche dans les lichens, vers la vallée où s’étendait Moneb, une ville indistincte dans la nuit et le lointain, piquetée ici et là de lueurs de torche.

Simon prit la parole, sa voix résonnant avec une précision métallique dans le résonateur artificiel. « Le message de Keogh nous a avertis de ne pénétrer en aucun cas dans la ville. Un peu de patience, Curtis. Il viendra. »

Otho hocha la tête. Otho, le mince et souple androïde si parfaitement humain que seule le trahissait une étrangeté troublante dans son visage pointu et ses yeux verts brillants.

« Apparemment, il y a de sacrés troubles à Moneb, et on risquerait de tout aggraver si on allait s’en mêler avant de savoir de quoi il retourne. »

 

La forme humanoïde métallique de Grag s’agita impatiemment dans l’ombre, avec un tintement sourd. Sa voix tonnante éclata dans le silence. « Je suis comme Curt. J’en ai assez d’attendre.

– Nous en avons tous assez, dit Simon, mais il le faut. Si j’en juge par le message de Keogh, il n’est ni peureux ni fou. Il connaît la situation. Pas nous. Nous ne devons pas le mettre en péril par notre impatience. »

Curt soupira, en se rasseyant sur son bloc de pierre. « Je sais. J’espère simplement qu’il ne tardera plus. Ces lichens infernaux me portent sur les nerfs. »

Posé sans effort sur les invisibles rayons magnétiques qui lui servaient de membres, Simon observait sombrement. Il devinait, de façon détachée, l’aspect qu’il présentait aux yeux des autres : une petite boîte carrée en métal, au singulier visage de lentilles oculaires et de résonateur planant dans l’obscurité.

Pour lui-même, Simon n’était qu’un ego désincarné. Il ne pouvait voir son propre corps étrange ; il n’avait conscience que de la pulsation régulière et rythmée de la pompe à sérum qui lui servait de cœur et des sensations visuelles et auditives que ses organes sensoriels artificiels lui transmettaient.

Ses lentilles oculaires possédaient une vue plus perçante, en toutes conditions, que l’œil humain, mais malgré tout, il ne pouvait pénétrer les ombres mouvantes et tumultueuses de la vallée. Elle demeurait un mystère de clair de lune frémissant, de brume et de ténèbres.

Tout semblait paisible. Et pourtant cet étranger, Keogh, avait appelé au secours, contre un mal trop grand pour qu’il le combatte seul.

Simon avait une pleine conscience du bruissement monotone des lichens. Son système auditif microphonique entendait et distinguait chaque infime note trop faible pour des oreilles normales, si bien que le murmure devenait un ensemble de sons entremêlés et changeants, tel un chuchotement de voix spectrales, une sorte de symphonie du désespoir.

Pure imagination, et Simon Wright n’avait pas l’habitude de se laisser emporter par son imagination. Toutefois, pendant ces trois nuits d’attente, un net pressentiment de malheur avait grandi en lui. Il se raisonnait désormais, se disait que ce triste murmure de la forêt en était responsable, que son cerveau réagissait à la stimulation répétée d’un schéma de sons.

Comme Curt, il espérait que Keogh arriverait bientôt.

Le temps passait. Les anneaux emplissaient les cieux d’un feu céleste et les lunes poursuivaient splendidement leur ronde éternelle, baignées de la clarté laiteuse de Saturne. Les lichens refusaient d’interrompre leurs sanglots poussiéreux. Parfois, Curt Newton se levait et arpentait la clairière. Otho le suivait des yeux, paisiblement assis, son corps svelte arqué comme un arc d’acier. Grag restait où il était, géant immobile dans l’ombre, écrasant de sa masse jusqu’à la haute taille de Newton.

Soudain, un son leur parvint, différent des autres. Simon l’entendit, écouta, et annonça au bout d’un moment : « Deux hommes montent de la vallée. »

Otho se dressa d’un bond. Curt poussa une exclamation. « Ah ! Mieux vaut nous cacher, jusqu’à ce que nous soyons sûrs. »

Tous quatre se fondirent dans l’obscurité.

Simon était si près des inconnus qu’il aurait pu allonger un de ses rayons de force et les toucher. Ils débouchèrent dans la clairière, haletant après la longue pente, et regardèrent autour d’eux avec espoir. Le premier, grand, très grand, arborait des épaules osseuses et une belle tête. L’autre, plus petit, plus trapu, se déplaçait avec une démarche d’ours. Tous deux étaient des Terriens, portant sur leurs traits la marque des frontières, la dureté du labeur physique ; tous deux étaient armés.

Ils s’arrêtèrent, dépites. Le plus grand gémit : « Ils nous ont abandonnés. Ils ne sont pas venus, Dan, ils ne sont pas venus ! »

Il en pleurait presque.

« Probable que ton message n’est pas passé, dit l’autre d’une voix tout aussi lourde. Je ne sais pas, Keogh. J’ignore ce que nous allons faire maintenant. Autant rentrer, je suppose.

– Attendez une minute. Tout va bien », lança Curt Newton depuis l’obscurité.

 

Il s’avança à découvert, son visage émacié et ses cheveux roux bien visibles au clair de lune.

« C’est lui ! dit l’homme trapu d’une voix qui tremblait de soulagement. C’est le Capitaine Futur. »

Keogh sourit, d’un sourire sans joie. « Vous croyiez peut-être que j’étais mort, que quelqu’un d’autre viendrait au rendez-vous. Ce n’était pas impossible. On me surveillait de trop près pour que j’ose tenter de fuir plus tôt. Je n’ai réussi que ce soir. »

Il s’interrompit et ouvrit de grands yeux quand Grag arriva à longues enjambées, faisant trembler la terre sous son poids. Otho apparut derrière lui, léger comme une feuille. Simon les rejoignit sans bruit, glissant dans la nuit.

Keogh rit, avec un soupçon d’inquiétude. « Je suis heureux de vous voir. Si vous pouviez savoir combien je suis heureux de vous voir tous !

– Et moi donc ! s’écria l’homme trapu. Je m’appelle Harker.

– Mon ami, expliqua Keogh aux Futuristes. Et ce depuis bien des années… » Il hésita, en fixant Curt d’un regard intense. « Vous allez m’aider ? Jusqu’ici, j’ai pu tenir, là-bas à Moneb. J’ai calmé la population, essayé de lui donner du courage quand elle en avait besoin, mais je ne suis qu’un homme seul. Un crochet bien fragile auquel suspendre le destin d’une ville entière. »

Le capitaine Futur hocha la tête d’un air grave. « Nous ferons de notre mieux. Otho, Grag ! Montez la garde, on ne sait jamais. »

Les deux autres se fondirent de nouveau dans les ombres. Curt toisa Keogh et Harker. La brise fraîchissait et Simon avait conscience que le vent se levait, apportant des lichens une plainte plus déchirante.

Keogh s’assit sur un bloc de pierre et se mit à parler. Planant près de lui, Simon écoutait en le dévisageant. Il avait une bonne tête. Un homme sage, jugea-t-il. Fort, épuisé par l’effort et une crainte qui s’éternisait.

« J’étais le premier Terrien dans cette vallée, il y a des années, expliqua Keogh. J’aimais les gens de Moneb, et ils me le rendaient bien. Quand les mineurs ont commencé à arriver, j’ai fait en sorte que l’harmonie règne entre les indigènes et eux. J’ai épousé une fille de Moneb, la fille d’un des chefs. Elle est morte à présent, mais j’ai un fils ici. Et je suis un de leurs conseillers, le seul étranger jamais admis dans la Ville Intérieure. Vous voyez donc que je disposais d’un certain poids ; je m’en servais pour maintenir la paix entre indigènes et étrangers. Mais tout a changé ! »

Il secoua la tête. « Il y a toujours eu des gens, à Moneb, qui détestaient voir les Terriens et la civilisation terrienne venir amoindrir leur propre influence. Ils détestent les Terriens qui vivent dans la Ville Neuve et travaillent aux mines. Il y a longtemps, ils ont essayé de les chasser, et ils auraient plongé Moneb dans une lutte sans espoir s’ils avaient osé défier la tradition et employer leur seule arme. De nos jours, ils s’enhardissent et prévoient de l’utiliser. »

Curt Newton lui jeta un coup d’œil acéré. « Quelle est cette arme, Keogh ? »

L’autre répondit par une question : « Vous, les Futuristes, connaissez bien ces mondes… Vous avez sans doute entendu parler des Harpistes ? »

La surprise saisit Simon Wright qui lut une stupéfaction incrédule sur les traits de Curt.

« Vous ne voulez tout de même pas dire que vos mécontents envisagent de se servir des Harpistes comme arme ? »

Keogh hocha sombrement la tête. « Si. »

Des souvenirs du temps passé sur Titan revinrent à l’esprit de Simon : la très étrange forme de vie qui vivait au fond des immenses forêts, l’inoubliable beauté alliée à un danger mortel.

« Les Harpistes pourraient être une arme, oui, murmura-t-il au bout d’un moment. Mais l’arme tuerait ceux qui la manient, à moins qu’ils ne s’en protègent.

– Il y a très longtemps, répondit Keogh, les hommes de Moneb possédaient une telle protection. Ils utilisaient ces créatures, alors. Mais leur emploi s’avéra si désastreux qu’on l’interdit, on le déclara tabou.

 » Aujourd’hui, ceux qui désirent chasser par la force les Terriens projettent de violer ce tabou. Ils veulent faire venir les Harpistes, et les utiliser.

– Les choses allaient bien jusqu’à la mort du vieux roi, ajouta Harker. C’était un homme, un vrai. Son fils est un faible. Les fanatiques qui s’opposent à la civilisation d’outre-monde l’ont pris sous leur emprise, et il a peur de son ombre. Keogh lui sert de soutien, contre eux. » Simon vit dans les yeux de Harker, observant son ami, une confiance qui confinait à l’adoration. « Ils ont essayé de tuer Keogh, bien sûr. Lui disparu, il n’y aurait plus de chef pour s’opposer à eux. »

Keogh éleva la voix pour se faire entendre malgré le tumulte et les plaintes des lichens.

« Le conseil au complet doit se réunir d’ici deux jours pour décider qui, de nous ou des violeurs du tabou, règnera à Moneb. Et je sais, avec certitude, qu’on me prépare un piège.

 » C’est alors qu’il me faudra, et à tout prix, l’aide des Futuristes. Mais on ne doit pas vous voir en ville. Ces temps-ci, tout étranger est suspect. Or, vous êtes bien trop connus et… » Il considéra Simon et conclut, s’excusant presque : «… trop distinctifs. »

Il marqua une pause durant laquelle le vacarme des lichens évoqua le claquement d’immenses voiles dans le vent. Quand Simon perçut le son furtif derrière lui, il était trop tard – d’une seconde.

Un homme bondit dans la clairière. Simon entrevit des membres cuivrés, un visage de tueur, une arme singulière qui se levait. Il prit la parole, mais l’étincelante petite fléchette volait déjà.

Au même instant Curt se retourna, dégaina et tira. L’homme s’écroula. Dans l’ombre, un autre pistolet cracha le feu et le cri féroce d’Otho retentit.

Durant un instant suspendu, nul ne bougea, puis l’androïde revint dans la clairière. « Ils n’étaient que deux, je crois.

– Ils nous ont suivis ! s’exclama Harker. Ils nous ont suivis jusqu’ici pour… »

Ce disant, il s’était retourné. Soudain il se tut, puis il cria le nom de son ami.

Keogh gisait à plat ventre sur la terre poudreuse. De sa tempe émergeait un mince trait de bronze guère plus gros qu’une aiguille, et là où il perçait la peau frémissait une unique goutte de sang noir.

Simon vint planer juste au-dessus du Terrien. Ses rayons sensitifs effleurèrent la gorge, la poitrine, soulevèrent une paupière inerte.

« Il vit encore », annonça-t-il, sans espoir.

 

 

2. Un stratagème non-humain

Grag porta Keogh dans la forêt et, tout grand et fort que soit le Terrien, il avait l’air d’un enfant dans les bras puissants du robot. Le vent hurlait, les lichens s’agitaient et tonnaient, et il faisait de plus en plus sombre.

« Vite ! cria Harker. Vite… Il reste peut-être une chance ! »

Sa figure affichait cette expression blême que provoque un choc profond. Simon était encore capable d’émotions, d’émotions plus vives, plus nettes qu’avant, croyait-il, divorcées comme elles l’étaient du chaos chimique de la chair. Il éprouvait à présent une grande pitié pour Harker.

« Le Comète est juste devant nous », dit Curt au Terrien.

Bientôt ils aperçurent le vaisseau, masse de métal perdue dans l’ombre des végétaux géants. Ils s’empressèrent d’entrer et Grag allongea avec précaution Keogh sur la table du minuscule laboratoire. Il respirait encore, mais Simon savait qu’il n’en avait pas pour longtemps.

Le laboratoire du Comète, malgré son exiguïté, possédait un équipement médical comparable à celui des plus grands hôpitaux, conçu dans sa quasi-totalité à cet effet par Simon et Curt. Il avait souvent servi à sauver des vies. À présent tous deux travaillaient fébrilement pour sauver Keogh.

Curt poussa en place une version d’une unité Fraser merveilleuse de compacité. En quelques secondes, les tubes furent reliés aux artères de Keogh et les pompes actionnées, pour maintenir une circulation sanguine normale et injecter directement dans le cœur une solution stimulante. L’unité d’oxygène fonctionnait. Bientôt Curt hocha la tête.

« Pouls et respiration normaux. Voyons un peu le cerveau. »

Il fit pivoter l’ultra-fluoroscope en position et le brancha. Simon, planant tout près de l’épaule de Curt, observa l’écran.

« Le lobe frontal est déchiré sans espoir de réparation, annonça-t-il. Tu vois les barbes minuscules de cette fléchette ? La détérioration des cellules a déjà commencé.

– Il n’y a plus rien à faire ? Vous ne pouvez pas le sauver ? » lança Harker d’un ton suppliant depuis le seuil. Il dévisagea Curt, baissa la tête et soupira. « Non, bien sûr. Je l’ai su dès qu’il a été touché. »

Toute force parut l’abandonner. Il s’appuya contre la porte, fatigué, vaincu, triste au-delà de toute endurance.

« C’est déjà dur de perdre un ami. Sauf que tout ce pour quoi il s’est battu disparaît avec lui. Les fanatiques vont gagner… et déclencher un processus qui tuera non seulement les Terriens d’ici mais toute la population de Moneb, à la longue. »

Des larmes se mirent à couler des yeux de Harker, sans qu’il paraisse les remarquer. Il demanda, à personne, à l’univers entier : « Pourquoi ne l’ai-je pas vu à temps ? Pourquoi n’ai-je pas pu le tuer… à temps ? »

Pendant un long, un très long moment, Simon contempla Harker, puis il reporta son regard sur l’écran et enfin sur Curt, qui hocha la tête et l’éteignit avant de commencer à retirer lentement les tubes de l’unité Fraser des poignets de Keogh.

« Attends, Curtis, dit Simon. Laisse-les. »

Curt se redressa, une lueur de stupéfaction dans les yeux.

Simon glissa vers Harker, plus livide et plus abattu que le mort allongé sur la table. Il dut prononcer son nom trois fois, avant que l’autre s’anime au point de répondre.

« Oui ?

– Quelle mesure de courage possédez-vous ? Autant que Keogh ? Autant que moi ? »

Harker secoua la tête.

« Il y a des moments où le courage ne sert plus à rien.

– Écoutez-moi ! Aurez-vous le courage de marcher aux côtés de Keogh dans Moneb, sachant qu’il est mort ? »

Les yeux de l’homme trapu s’arrondirent. Curt Newton s’approcha de Simon et dit d’une voix étranglée : « À quoi penses-tu ?

– Je pense à un homme brave qui est mort alors qu’il venait nous demander du secours. Je pense à tous les hommes et les femmes innocents qui vont mourir à moins que… Harker, c’est vrai, n’est-ce pas, que le succès de votre combat dépendait de Keogh ? »

 

L’autre toisa le corps étendu sur la table, un corps qui respirait et dont le cœur battait d’un semblant de vie emprunté aux pompes bourdonnantes.

« C’est vrai. C’est pour ça qu’on l’a tué. Il était le chef. Sans lui… » Ses grosses mains s’écartèrent, dans un geste de désespoir total.

– Alors on ne doit pas savoir que Keogh est mort.

– Non, Simon ! protesta Curt d’une voix dure. Tu ne peux pas faire ça !

– Pourquoi pas, Curtis ? Tu es parfaitement capable de pratiquer l’opération.

– Ils l’ont déjà tué une fois. Ils sont prêts à recommencer. Simon, tu ne peux pas prendre un tel risque ! Même si je pouvais pratiquer l’opération… Non ! » Une étrange expression suppliante apparut dans les yeux gris de Curt. « C’est un travail pour moi, Simon. Pour moi, et Grag, et Otho. Laisse-nous faire.

– Et comment vous y prendrez-vous ? rétorqua Simon. Par la force ? Par la logique ? Tu n’es pas omnipotent, Curtis. Pas plus que Grag ni Otho. Tous les trois, vous iriez à une mort certaine, et à une défaite encore plus certaine. Et je vous connais. Vous le feriez ! »

Simon se tut. Il lui sembla soudain qu’il devenait fou, qu’il devait être fou pour envisager ce qu’il projetait. Et pourtant, c’était le seul moyen, la seule chance d’empêcher un désastre irréversible.

Simon savait ce que les Harpistes pouvaient accomplir, entre les mauvaises mains. Il savait ce qui arriverait aux Terriens de la Ville Neuve. Et il savait aussi quelles seraient les représailles contre de nombreux habitants innocents de Moneb, aussi bien que contre les rares coupables.

Il regarda par-delà de Harker pour voir Grag, et Otho à côté de lui, ses yeux verts très brillants. Je les ai faits tous les deux, moi et Roger Newton, songea-t-il. Je leur ai donné un cœur, un esprit et du courage. Un jour ils périront, mais pas parce que je leur aurai fait défaut.

Il y avait aussi Curt, obstiné, téméraire, poussé par le démon de sa propre solitude, un âpre chercheur de savoir, étranger à sa propre espèce.

Nous l’avons fait ainsi, Otho, Grag et moi , se dit Simon. Et nous avons trop bien travaillé. Il y a trop de fer en lui. Il se brisera mais ne pliera jamais, et je ne veux pas qu’il soit brisé à cause de moi !

« Je ne comprends pas, murmura Harker.

– Le corps de Keogh est intact, expliqua Simon. Seul le cerveau a été détruit. Si l’on fournissait à ce corps un autre cerveau, le mien, Keogh paraîtrait revivre, pour achever sa tâche à Moneb. »

Pendant un long moment, Harker resta muet. Enfin il souffla : « Ce serait possible ?

– Tout à fait possible. Pas facile, ni même… sûr, mais possible. »

Harker serra les poings. Une lueur, une lumière qui était peut-être de l’espoir, reparut dans ses yeux.

« Seuls nous cinq savons que Keogh est mort, reprit Simon. De ce côté, il n’y a aucune difficulté. Et je connais la langue de Titan, comme presque toutes celles du Système. Mais j’aurai malgré tout besoin d’aide, d’un guide qui connaît la vie de Keogh et me permettra de la vivre le temps nécessaire. Vous, Harker. Mais je vous avertis, ce ne sera pas facile.

– Si vous pouvez vous occuper d’un aspect, répondit Harker d’une voix lente mais ferme, je peux prendre l’autre en charge.

– Nul ne fera rien de tel, protesta Curt Newton avec colère. Simon, je refuse de me mêler à ça ! »

L’expression orageuse que Simon connaissait si bien apparaissait sur la figure de Curt. S’il l’avait pu, il aurait souri. Mais il parla comme il avait si souvent parlé autrefois, lorsque Curt Newton n’était qu’un petit garçon roux jouant dans les corridors déserts du laboratoire caché sous le cratère Tycho, sans autres compagnons que le robot, l’androïde et Simon lui-même. « Tu feras ce que je te dis, Curtis ! Grag, emmène Mr Harker dans la cabine principale. Et veille à ce qu’il dorme, car il aura besoin de toutes ses forces. Otho, Curtis voudra que tu l’assistes. »

L’androïde entra et ferma la porte. Son regard alla de Simon à Curt et revint sur Simon ; ses yeux brillaient d’une ironie acide. Curt resta où il était, les dents serrées, immobile.

 

Simon glissa vers les armoires encastrées dans une des parois. Utilisant les rayons de force merveilleusement adaptables aussi adroitement qu’un homme se sert de ses mains, il y prit les instruments nécessaires, le trépan, les érignes et les sutures, les délicats bistouris aux formes diverses, et les autres objets qui avaient permis à la chirurgie moderne de prendre une telle avance sur les grossières techniques du XXe siècle. Les composés qui empêchaient le saignement, les produits chimiques organiques qui provoquaient si rapidement la régénération totale des cellules qu’une plaie se refermait en quelques heures sans laisser de cicatrice, les stimulants et les anesthésiants qui prévenaient le choc opératoire, les composés neuroniques.

L’ampoule ultraviolette palpitait au-dessus d’eux, stérilisant tout ce qui se trouvait dans le laboratoire. Simon, doté d’une vue meilleure et d’un toucher plus sûr que tout chirurgien lié à la forme humaine, pratiqua la première incision dans le crâne de Keogh.

Curt Newton n’avait toujours pas bougé. Sur son visage fermé, toujours obstiné, se répandait à présent une pâleur, une sorte de désespérance.

« Curtis ! » dit sèchement Simon.

Il s’avança enfin. Il s’approcha de la table et plaça ses mains dessus, à côté de la tête du mort. Simon vit qu’elles tremblaient.

« Je ne peux pas, souffla Curt. Simon, je ne peux pas. J’ai peur. »

Simon le regarda dans les yeux. « Tu n’as pas à avoir peur. Tu ne me laisseras pas mourir. »

Il tendit un instrument étincelant. Lentement, comme un somnambule, Curt le prit.

Le regard vif d’Otho s’adoucit. Il fit un signe de tête à Simon, par-dessus l’épaule de Curt, et sourit. Il y avait de l’admiration dans ce sourire, pour tous les deux.

Simon s’affaira à d’autres tâches.

« Fais particulièrement attention, Curtis, aux nerfs glossopharyngiens, faciaux, trijumeaux…

– Je sais tout ça, grogna Curt avec une irritation singulière.

–… pneumogastriques, hypoglosses et accessoires de l’épine dorsale. » Les flacons et les seringues s’alignaient en rangs soignés. « Voici l’anesthésique à introduire dans mon afflux de sérum. Et aussitôt après l’opération, il faudra injecter ce produit-ci sous la dure-mère. »

Curt hocha la tête. Ses mains avaient cessé de trembler, travaillant avec une adresse rapide et sûre. Sa bouche pincée ne formait plus qu’un mince trait.

Il s’en tirera, songea Simon. Il s’en tire toujours.

Un moment d’attente s’ensuivit. Simon contemplait John Keogh lorsqu’une peur soudaine le saisit, une profonde terreur face à ce qu’il comptait faire.

Sa nature lui convenait. Jadis, bien des années plus tôt, il avait choisi entre la disparition et son existence présente. Le génie du père de Curt l’avait sauvé alors, lui offrant une vie nouvelle. Il avait accepté cette vie, aussi étrange qu’elle soit, et l’avait mise à profit. Il avait découvert les avantages de cette forme, les talents accrus, la faculté de penser clairement avec un cerveau libéré des impulsions inutiles et incontrôlables de la chair. Il avait appris à en être reconnaissant.

Et maintenant, après tant d’années…

Je ne peux pas, finalement ! se dit-il. Moi aussi, j’ai peur, non de la mort mais de la vie.

Toutefois, sous la peur rôdait le désir, la faim qu’il avait crue miséricordieusement morte pendant si longtemps.

Le désir de redevenir un homme, un être humain vêtu de chair.

L’esprit clair et froid de Simon Wright, le cerveau précis et logique, se trouva pris de vertige sous l’impact de ces craintes et de ces faims qui, pleinement formées au sortir de leur tombeau, surgissaient dans son subconscient. Qu’il puisse encore succomber à l’émotion le choqua, et la voix de son esprit cria : Je ne peux pas faire ça ! Non, je ne peux pas !

« Tout est prêt, Simon », annonça Curt avec calme.

Lentement, très lentement, Simon alla se poser à côté de John Keogh. Otho l’observait avec une expression pleine de douleur et de compréhension et aussi… oui, d’envie. Lui-même non-humain, Otho devait savoir ce que les autres ne pouvaient que supposer.

Les traits de Curt apparaissaient sculptés dans la pierre. La pompe à sérum interrompit son rythme régulier, puis repartit.

Simon Wright plongea paisiblement dans les ténèbres.

 

 

3. Ce qui est né de la chair

L’ouïe revint la première. Un vague chaos de bruits, sourds et flous. Simon crut d’abord que son mécanisme d’audition fonctionnait mal. Puis l’aile froide du souvenir l’effleura, amenant dans son sillage une peur soudaine et un sentiment d’inconvenance.

L’obscurité régnait. Comment pouvait-il faire aussi sombre dans le Comète ? Quelqu’un l’appela au loin. « Simon ! Simon, ouvre les yeux ! »

Les yeux ?

De nouveau cette sourde terreur renaissante. Son esprit, lourd, refusait de fonctionner. La pulsation de la pompe à sérum avait cessé.

La pompe à sérum. Elle s’est arrêtée et je suis en train de mourir !

Il devait appeler au secours. C’était déjà arrivé, et Curt l’avait sauvé. « Curtis ! s’écria-t-il. La pompe à sérum s’est arrêtée ! »

La voix ne lui appartenait pas, non plus que l’étrange prononciation.

« Je suis là, Simon. Ouvre les yeux. »

À la répétition de cette injonction, une suite de relais moteurs depuis longtemps inutilisés se mit en marche dans son cerveau. Sans volonté consciente, il souleva les paupières. Les paupières de quelqu’un, sûrement pas les siennes ! Il y avait bien des années qu’il n’en avait plus !

Il vit.

Comme l’ouïe, sa vue semblait floue, confuse. Le laboratoire familier flottait dans une brume mouvante. Le visage de Curt, celui d’Otho, la masse de Grag les dominant, et un inconnu… non, cet individu avait un nom qu’il connaissait… Harker.

Ce nom déclencha la réaction en chaîne du souvenir. La mémoire lui revint brutalement, le tarauda, le déchira, et voilà qu’il sentait sa peur — l’angoisse physique, la sueur, les battements désordonnés du cœur, la douloureuse contraction des grands ganglions corporels.

« Lève la main, Simon. Lève la main droite. »

Curt parlait d’une voix tendue. Simon comprit. L’autre redoutait d’avoir saboté l’opération.

Incertain, hésitant comme un enfant qui n’a pas encore appris la coordination, il leva la main droite, puis la gauche. Il les regarda longuement, les laissa retomber. Des gouttes d’une humidité saline lui piquèrent les yeux, et il les reconnut. Il se rappela les larmes.

« Ça va aller », dit Curt d’un ton mal assuré. Il aida Simon à soulever sa tête, pour porter un verre à ses lèvres. « Tu peux boire ? Ça dissipera le brouillard, ça te donnera des forces. »

Simon but, et l’acte même l’émerveilla.

La potion combattit les effets de l’anesthésie. La vue et l’ouïe s’éclaircirent ; il reprit le contrôle de son esprit. Il resta un moment immobile, en essayant de s’adapter aux sensations presque oubliées de la chair.

Les petites choses. La fraîcheur des draps contre la peau, la chaleur, le plaisir des lèvres détendues. Le souvenir du sommeil.

Il soupira, et cela aussi l’émerveilla.

« Donne-moi la main, Curtis. Je vais me mettre debout. »

Curt se plaça d’un côté de lui, Otho de l’autre, pour le soutenir. Et Simon Wright, dans le corps de John Keogh, se leva de la table où il était allongé et se mit debout, redevenu un homme, redevenu intact.

Près de la porte, Harker s’évanouit.

Simon le regarda, le robuste bonhomme trapu affalé sur le sol, la figure blême et maladive. Il murmura avec une curieuse nuance de pitié pour toute l’humanité : « Je lui avais dit que ce ne serait pas facile. »

Simon lui-même ne s’était pas douté de la terrible difficulté.

Il y avait tant à réapprendre ! Longtemps habitué à l’apesanteur, à la liberté de mouvements ne nécessitant aucun effort, ce grand corps musclé qu’il habitait maintenant lui paraissait lourd et gauche, douloureusement lent. Il avait beaucoup de mal à le gouverner. Au début, quand il tenta de marcher, il effectua des pas si chancelants qu’il dut se cramponner à quelque chose pour ne pas tomber.

Son sens de l’équilibre devait subir un rajustement total. Et le manque d’acuité de son ouïe et de sa vue l’inquiétait. C’était relatif, il le savait, car, selon les normes humaines, Keogh avait possédé une vue et une ouïe excellentes. Mais il leur manquait la précision, la sélectivité, la clarté auxquelles Simon s’était accoutumé. Il avait l’impression que ses sens s’étaient plus ou moins émoussés, qu’il percevait tout au travers d’un voile.

Et c’était étrange, quand il trébuchait ou se cognait, de ressentir de nouveau la douleur.

Mais à mesure qu’il commençait à maîtriser cette masse complexe d’os, de muscles et de nerfs, Simon s’aperçut qu’il y prenait plaisir. La variété infinie d’impressions sensorielles, le sentiment de la vie, du sang chaud qui circule, le fait d’éprouver de la faim, de sentir le froid et la chaleur, tout le fascinait.

« Ce qui est né de la chair est chair [1] » , pensa-t-il, avant de serrer ses deux mains l’une contre l’autre. Qu’ai-je fait ? Quelle folie ai-je commise ?

Il ne devait pas penser à cela, à lui-même. Il ne devait envisager que la tâche à accomplir, au nom de John Keogh qui était mort.

Harker reprit connaissance. « Excusez-moi, murmura-t-il. Mais quand je l’ai vu… quand je vous ai vu… debout… » Il s’interrompit. « Ça va, maintenant. Ne vous inquiétez pas. »

Simon nota qu’il détournait les yeux autant que possible, mais son expression butée avérait sa dernière phrase.

« Il faudrait rentrer sitôt que vous le pourrez, reprit l’autre. Nous… Keogh et moi, nous avons déjà été absents trop longtemps… Une chose, tout de même… Et Dion ?

– Dion ?

– Le fils de Keogh.

– Inutile de lui dire, jugea Simon. Il ne comprendrait pas, et ça ne servirait qu’à le torturer. »

Par chance, la supercherie ne durerait guère. Mais il regrettait que Keogh ait eu un fils.

« Simon, intervint Curt, j’ai parlé avec Harker. Le conseil se réunit ce soir, dans quelques heures à peine. Tu devras pénétrer seul dans la Ville Intérieure. Harker n’a pas le droit d’y entrer. Mais Otho et moi allons essayer de contourner Moneb et de nous introduire secrètement dans la salle du conseil. Harker me dit que c’était l’idée de Keogh, et elle est bonne… à condition qu’elle fonctionne. Grag restera au vaisseau, pour répondre au premier appel, si besoin est. »

Il tendit à Simon deux objets, un petit audiodisque à onde mono et une lourde boîte de métal de dix centimètres de côté.

« Nous resterons en contact grâce aux audio. L’autre est une adaptation hâtive du champ de répulsion du Comète, mais réglée pour capter les vibrations soniques. J’ai dû voler piquer deux des bobines. Qu’en penses-tu ? »

Simon examina la minuscule boîte, la disposition compacte et habile d’oscillateurs, la capsule de courant, les quatre grilles compliquées.

« On pourrait encore la simplifier, Curtis, mais vu les circonstances, c’est de la belle ouvrage. Ce sera très utile, en cas de nécessité.

– Espérons, dit Curt avec émotion, que le cas ne se présentera pas. » Il regarda Simon et sourit ; il y avait dans son regard beaucoup de fierté et d’admiration. « Bonne chance. »

Simon lui tendit la main. Il y avait bien, bien longtemps qu’il n’avait fait ce geste. Stupéfait, il constata qu’il avait la gorge serrée. « Soyez prudents. Tous. »

Il tourna les talons et sortit, d’un pas encore mal assuré. Il entendit Curt, dans son dos, dire à Harker, d’une voix basse et féroce : « Si jamais vous laissez un malheur lui arriver, je vous tue de mes propres mains. »

Simon sourit.

L’autre le rattrapa. Tous deux s’enfoncèrent dans la forêt de lichens, spectrale sous le lointain soleil diffus. La haute végétation se taisait depuis que le vent était tombé. En marchant, Harker parla de Moneb, et des hommes et des femmes qui y vivaient. Simon écoutait, sachant que sa vie dépendait du souvenir qu’il garderait de ces renseignements.

Même cette nécessité ne pouvait occuper qu’une petite partie de son esprit. D’autres choses l’accaparaient : l’odeur piquante de la poussière, le mordant de l’air froid à l’ombre, la chaleur du soleil dans les clairières, le jeu complexe des muscles nécessaires à un seul pas, le grattement des branches de lichen sur la peau nue, le miracle de la respiration, de la sueur, la joie de saisir un objet avec cinq doigts de chair.

Les petits détails que l’on trouvait tout naturels. Les petits détails miraculeux, incroyables, dont il fallait être privé pour les remarquer.

Auparavant, il voyait la forêt comme une monochromie grisâtre, l’entendait sous la forme d’un schéma de bruissements. Elle était sans température, sans odeur ni toucher. Désormais, elle avait tout. Simon se retrouvait submergé par un torrent d’impressions, si poignantes qu’elles devenaient insoutenables.

 

Il acquit vite des forces et de l’assurance.

Quand il attaqua la pente de la crête, il prit plaisir à grimper, à escalader les traîtres flancs poussiéreux, toussant quand l’âcre poudre envahissait ses poumons.

Harker jurait et trébuchait comme un gros ours sur la côte abrupte, parmi les lichens. Et soudain Simon éclata de rire. Il n’aurait su dire pourquoi mais c’était bon de pouvoir de nouveau rire.

D’un commun accord, ils évitèrent la clairière. Son compagnon allait devant. Ils descendirent plus bas, le long de la crête. Quand ils débouchèrent en terrain découvert, découvrir qu’il avait une ombre émut profondément Simon.

Ils firent halte pour reprendre haleine, et Harker coula vers lui un long regard, plein d’une étrange curiosité.

« Quel effet cela fait-il ? Quel effet ça vous fait d’être de nouveau un homme ? »

Simon ne répondit pas. Il en était incapable. Il n’y avait pas de mots. Il se détourna pour contempler la vallée qui s’étendait, si paisible, sous le soleil diffus. Il bouillonnait d’une étrange surexcitation, si vive qu’il se sentait trembler.

Comme soudain effrayé par ce qu’il avait dit et tout ce que recélait sa question, l’autre se retourna brusquement et s’élança sur la pente, en courant presque ; Simon le suivit. À un moment donné il glissa et en se rattrapant il écorcha sa main contre un rocher. Immobile, il regarda avec stupeur les gouttes de sang tombant lentement de la blessure. Harker dut l’appeler trois fois par le nom de Keogh et une fois par le sien.

Ils évitèrent la Ville Neuve. « Inutile de chercher les ennuis », déclara le Terrien, qui la contourna par un ravin. Mais ils la voyaient au loin, un ensemble de maisons en métalliage à flanc de colline sous la bouche noire de la mine. Simon la trouva bizarrement silencieuse.

« Vous voyez les volets aux fenêtres ? Et les barricades dans les rues ? Ils attendent, ils attendent ce soir. » Harker se tut. Au pied de la crête, ils atteignirent une vaste plaine parsemée de bouquets de buissons grisâtres. Ils s’y engagèrent, se dirigeant vers les faubourgs.

Mais, comme ils approchaient de Moneb, un groupe d’hommes se porta en courant à leur rencontre. À leur tête, Simon vit un jeune garçon grand et mince, aux cheveux noirs.

« Votre fils », souffla Harker.

La peau moins bronzée, le visage un mélange de Keogh et d’un autre, la beauté plus douce, le regard direct et fier, Dion était tel que Simon s’y attendait.

Il éprouva un sentiment de culpabilité en accueillant le garçon par son nom, mais aussi un curieux orgueil. Je voudrais avoir eu un fils comme celui-là, autrefois, avant d’avoir changé , se dit-il. Puis, avec désespoir : Loin de moi cette pensée ! L’attrait de la chair m’attire !

Dion haletait et sa figure portait les marques de l’insomnie et de l’inquiétude.

« Père, nous t’avons cherché partout dans la vallée ! Où étais-tu ? »

Simon entama l’explication que Harker et lui avaient préparée, mais le garçon l’interrompit, sautant d’un sujet à un autre dans un flot de paroles.

« Tu n’es pas venu. Nous avions peur qu’il te soit arrivé quelque chose. Et en ton absence, ils ont avancé l’heure du conseil ! Ils espéraient que tu ne reviendrais pas du tout, mais autrement, ils tenaient à ce que ce soit trop tard ! »

La jeune main musclée de Dion saisit le bras de Simon. « Ils se réunissent déjà dans la salle du conseil ! Viens. Nous avons peut-être encore le temps, mais il faut se dépêcher ! »

Harker regarda sombrement Simon par-dessus la tête du garçon. « Voilà, nous y sommes. »

Avec le fils impatient de Keogh, et les hommes qui l’accompagnaient, ils se hâtèrent vers la localité : des maisons de brique et de pisé, vieilles de plusieurs générations, dominées par le mur de la Ville Intérieure et plus haut encore les toits et les tours massives des palais et des temples, badigeonnés d’une espèce de chaux et peints d’ocre et de cramoisi.

 

L’air regorgeait d’odeurs – de cuisine, de feu de bois, de poussière âcre, de corps humains huilés, odorants et musqués, de vieilles briques croulant au soleil, de bêtes domestiques, d’épices inconnues. Simon les huma, les respira profondément en écoutant l’écho de ses pas renvoyé par les murs. Il sentit la fraîcheur de la brise sur son visage moite de sueur. De nouveau, l’excitation le fit trembler, et il éprouva un immense respect pour la magnificence de la sensation humaine.

J’ai tant oublié , se dit-il. Et comment était-ce possible de l’oublier ?

Il parcourut les rues de Moneb, à grands pas, la tête haute, une flamme orgueilleuse dans les yeux. La population aux cheveux noirs et à la peau cuivrée le regardait passer du seuil des maisons, et faisait bourdonner le nom de Keogh le long des sentes et des ruelles tortueuses.

Simon s’aperçut qu’il y avait encore autre chose dans l’air… ce qu’on appelle la peur.

Ils arrivèrent devant le portail du mur intérieur. Là, Harker et les autres s’arrêtèrent ; Simon entra seul avec le fils de Keogh.

Temples et palais se dressaient devant lui, impressionnants, puissants, arborant en fresques héroïques l’histoire des rois de Moneb. Crispé, les nerfs en pelote, Simon les vit à peine.

C’était l’épreuve… maintenant, avant qu’il soit prêt. Ce n’était pas le moment d’hésiter, ou sa métamorphose s’avèrerait inutile : on amènerait les Harpistes dans la vallée de Moneb.

Deux tours de brique rondes, un portail bas et massif. La pénombre, éclairée par des torches, une lumière rouge baignant la peau cuivrée, les robes de cérémonie des conseillers, çà et là un casque à la forme barbare. Des voix qui se mêlaient, s’enchevêtraient. Une sensation de tension si forte que les nerfs protestaient.

Dion lui serra le bras et lui dit quelque chose qui échappa à Simon, mais le sourire, le regard d’amour, de fierté parlaient d’eux-mêmes. Puis le garçon disparut vers les bancs du public, dans l’ombre.

Simon était seul.

Au fond de la longue salle, il vit près du grand trône doré du roi des hommes casqués qui le regardaient avec une haine qu’ils ne prenaient pas la peine de dissimuler, et un mépris que seul le triomphe pouvait inspirer.

Soudain, de l’assistance grouillante et gênée, un vieillard surgit qui posa ses mains sur les épaules de Simon et le contempla d’un air accablé.

« Il est trop tard, John Keogh, dit le vieil homme d’une voix rauque. Tout a été vain. Ils ont apporté les Harpistes ! »

 

 

4. Les Harpistes

Sous le coup, Simon recula. Il ne s’y attendait pas. Il n’avait jamais pensé que tout de suite, si vite, il risquait de devoir rencontrer les Harpistes.

Il les avait vues une fois déjà, de longues années auparavant. Il connaissait le subtil et terrible danger qui en émanait. Il en avait été terriblement secoué alors qu’il n’était qu’un cerveau séparé de la chair. Que serait-ce maintenant qu’il vivait de nouveau dans un corps humain vulnérable, aux réactions imprévisibles ?

Sa main se crispa sur la petite boîte de métal dans sa poche. Il devait miser sur la certitude qu’elle le protégerait du pouvoir des créatures. Mais, se remémorant cette expérience du passé, il redoutait l’épreuve.

« Savez-vous si c’est vrai, si les Harpistes sont là ? demanda-t-il au vieux conseiller.

– On a vu Taras et deux compagnons à l’aube, revenant de la forêt, portant tous un fardeau dissimulé. Et… coiffés des casques de silence. »

Le vieillard indiqua le groupe entourant le trône du roi, qui considérait avec une telle haine triomphante celui qu’on prenait pour John Keogh.

« Voyez, ils les ont encore ! »

Simon étudia les casques sans traîner. De prime abord, il les avait pris pour l’équipement de bronze banal d’un guerrier barbare. Là, il voyait leur forme curieuse, recouvrant les oreilles et la boîte crânienne ; à en juger par leur grosseur, de nombreuses couches d’un matériau isolant les capitonnaient.

Les casques du silence. Keogh avait donc dit vrai en parlant d’un ancien moyen de protection dont les gens de Moneb usaient jadis contre les Harpistes. Ces objets paraissaient efficaces, oui.

Le roi de Moneb se leva. Le tumulte énervé de la salle laissa place à une tension glacée.

Un tout jeune homme, le roi. Très jeune, très effrayé, avec une expression de faiblesse et d’obstination. Il avait la tête nue.

« Nous, de Moneb, avons toléré trop longtemps des étrangers dans notre vallée, nous avons même souffert que l’un d’eux siège dans ce conseil et influence nos décisions… »

À cela, les têtes se tournèrent avec inquiétude vers « Keogh ».

« Les façons des étrangers imprègnent toujours plus la vie de notre peuple. Ils doivent partir, tous ! Et comme ils ne veulent pas partir de leur plein gré, on doit les chasser par la force ! »

Il avait appris son discours par cœur. Simon le comprenait à sa façon de buter parfois sur un mot, de se tourner de temps en temps vers le plus grand des hommes casqués en longue cape qui l’entouraient, comme pour se rafraîchir la mémoire ou puiser de la force. Grand, sombre, c’était là le principal ennemi de Keogh, Taras. Simon le reconnut d’après la description de Harker.

« Nous ne pouvons chasser les Terriens avec nos fléchettes et nos lances. Leurs armes sont trop fortes. Mais nous aussi possédons une arme, contre laquelle ils sont impuissants ! Elle nous était interdite, par des rois stupides qui craignaient que le peuple s’en serve contre eux. Mais aujourd’hui nous devons l’utiliser !

 » En conséquence, j’exige que le vieux tabou soit levé ! J’exige que nous invoquions le pouvoir des Harpistes pour chasser les Terriens ! »

Un silence tendu, peureux, tomba sur la salle. Simon vit des hommes se tourner vers lui, vit la confiance avide dans les yeux du jeune Dion. Il savait qu’ils avaient placé en lui leur dernier espoir d’empêcher cet événement.

Ils avaient raison – car quoi qu’il fasse, il agirait seul. Curt Newton et Otho n’avaient pas pu avoir le temps de s’introduire en secret et par des chemins détournés dans la salle du conseil.

Simon s’avança. Il regarda autour de lui. À cause de ce qu’il était, une farouche exaltation s’empara de lui, la joie d’être redevenu un homme parmi d’autres. Elle fit tonner sa voix sous les voûtes basses.

« J’affirme que notre roi ne craint pas les Terriens, mais Taras, et que Taras, loin de chercher à libérer Moneb d’un joug fictif, compte placer le sien sur nos cous ? »

Un silence complet tomba, au cours duquel tous, rois et conseillers de même, le regardèrent avec stupéfaction. Et dans ce silence Simon poursuivit d’une voix sombre :

« Je parle au nom du conseil ! Le tabou ne sera pas levé, et celui qui apporte les Harpistes à Moneb le fera sous peine de mort ! »

Pendant un court moment, les conseillers retrouvèrent leur courage et l’exprimèrent. Leur ovation fit trembler les murs. Sous le couvert de ce tumulte, Taras se pencha et parla à l’oreille du roi. Simon vit le jeune monarque pâlir.

Taras prit derrière le haut dossier du trône un casque d’or martelé et le plaça sur la tête du roi. Un casque de silence.

Les acclamations faiblirent, se turent.

D’une voix rauque, le roi annonça : « Alors, pour le bien de Moneb, je dois dissoudre le conseil. »

Taras s’avança. Il regarda Simon en face, et ses yeux souriaient. « Nous avions prévu vos traitres conseils, John Keogh. Et nous nous sommes préparés. »

Il jeta en arrière sa cape. Dessous, au creux de son bras gauche, il y avait une chose drapée de soie.

D’instinct, Simon recula.

Taras arracha le tissu. Et dans ses mains apparut une créature vivante pas plus grosse qu’une colombe, une créature d’argent, de nacre rose, de délicates membranes plissées et brillantes, aux grands yeux très doux.

Une habitante des forêts profondes, une porteuse de destruction timide et douce, un ange de folie et de mort.

Une Harpiste !

Un sourd gémissement s’éleva parmi les conseillers. Un mouvement de foule s’amorça, chacun s’apprêtant à fuir.

« Restez tranquilles ! cria Taras. Vous aurez tout le temps de détaler quand je vous congédierai. »

Les conseillers s’immobilisèrent. Le roi resta assis, blême, sur son trône. Dans la pénombre des bancs, Simon vit le fils de Keogh se pencher vers celui qu’il prenait pour son père, le visage rayonnant d’une foi d’enfant.

Taras caressa la créature qu’il tenait à la main, baissant la tête vers elle.

Les membranes légères commencèrent à se soulever. Le corps de perle rose palpita, et il s’en éleva un flot de musique semblable au son d’une harpe, infiniment doux et lointain.

Les yeux de la Harpiste brillèrent. Elle était heureuse, ravie d’être libérée de la soie qui avait empêché ses membranes de s’agiter pour faire de la musique. Taras continua de la caresser tendrement et elle répondit par des trilles d’harmonie, les notes limpides ruisselant et frémissant dans le silence.

Et deux autres hommes casqués sortirent de sous leur cape des captives argentées aux doux yeux, et elles joignirent leur musique à celle de la première, d’abord timidement, puis avec de moins en moins d’hésitation, jusqu’à ce que la salle du conseil soit emplie de sons étranges et fous et que les hommes restent figés parce qu’ils étaient maintenant trop charmés pour bouger.

Simon lui-même n’était pas immunisé contre cette musique infiniment poignante. Il sentit son corps réagir, chaque nerf frémissant d’un plaisir parent de la douleur.

Il avait oublié l’effet de la musique sur l’esprit humain. Pendant de longues années, il avait oublié la musique. Et voilà que soudain toutes ces portes longtemps fermées entre l’esprit et le corps s’ouvraient à la volée au chant des Harpistes. Claire, radieuse, adorable, la musique – la voix même de la vie libérée – emplissait Simon d’un désir aigu d’il ne savait quoi. Son esprit s’égarait dans de vagues sentiers peuplés d’ombres, et son cœur palpitait d’une joie solennelle bien proche des larmes.

Pris dans un doux réseau impalpable, il demeurait immobile, rêveur, oublieux de la peur et du danger, de tout sauf de la musique qui semblait le secret de la création, imaginant qu’il était posé à l’extrême bord de la compréhension, du subtil secret de ce chant.

Le chant d’un univers nouveau-né poussant joyeusement son premier cri, de jeunes soleils s’interpellant avec exultation, le chœur tonnant des étoiles et la basse bourdonnante des mondes tourbillonnants !

Le chant de la vie naissante, bourgeonnante, éclatante sur tous les mondes, contrepoint complexe d’un million de millions d’espèces exprimant l’extase d’être une partie d’un chœur triomphant !

Tout au fond de l’esprit en transes de Simon Wright, quelque chose l’avertit qu’il était pris au piège de ces sons hypnotiques, qu’il sombrait de plus en plus profondément dans l’emprise des Harpistes. Mais il échouait à rompre le charme.

Le chant léger de la feuille buvant le soleil, de l’oiseau en vol, de la bête chaude au fond de sa tanière, du jeune et brillant miracle de l’amour, de la naissance, de la vie !

Soudain, le son se modifia. La beauté et la joie se fanèrent, et il s’insinua dans la musique une note de terreur, croissante, croissante…

 

Simon s’aperçut que Taras parlait à la créature qu’il tenait et que les yeux doux de la Harpiste s’emplissaient de panique.

L’esprit simple de la créature était sensible aux impulsions télépathiques ; l’autre l’emplissait de pensées de danger et de souffrances, si bien qu’à présent ses membranes glapissaient sur un registre différent.

Les autres Harpistes captèrent cette peur. Frissonnantes, vibrant à l’unisson et chevauchant les rythmes des autres, les trois petits êtres de perle rose inondèrent la salle d’un bruit frémissant qui était l’essence même de tous les effrois.

La peur d’un univers aveugle qui prêtait la vie à ses créatures seulement pour la leur arracher, de l’agonie et de la mort qui toujours et à jamais doit déchirer le brillant tissu de la vie ! La crainte des sombres profondeurs ténébreuses pleines de souffrance dans laquelle toute vie doit un jour plonger, des ombres qui se referment si vite, si vite !

Cet horrible thrène de terreur primitive qui s’élevait des Harpistes serrait les cœurs avec ses doigts glacés. Simon recula, ne pouvant le supporter ; s’il l’entendait encore un moment, il allait devenir fou, il le savait.

Il n’avait que vaguement conscience de la terreur des autres conseillers, de leurs figures grimaçantes, des mains qui se tordaient. Il voulut crier mais sa voix se perdit dans les hurlements des Harpistes qui escaladaient la gamme dans l’aigu au point que le corps en était torturé.

Taras se penchait toujours sur sa Harpiste, les yeux cruels, la poussant à la frénésie par le pouvoir de son esprit. Les créatures criaient toujours, le son dépassait le seuil de l’audition, et les ultrasons poignardaient le cerveau comme des couteaux.

Un homme bondit devant Simon. Un autre suivit, un autre encore, puis tous se bousculèrent, tombèrent, se piétinèrent, emportés par une folle panique. Et lui-même devait fuir !

Il ne fuirait pas ! Quelque chose le retenait, retenait son corps affolé, une dure partie de sa pensée cuirassée par sa longue séparation d’avec la chair. Il se ressaisit, lutta avec une volonté de fer et revint à la réalité.

Sa main tremblante tira de sa poche la petite boîte de métal. Un déclic. Lentement, tandis que la machine chauffait, elle projeta un son aigu, déchirant.

La seule arme contre les Harpistes , avait dit Curt. La seule chose qui puisse vaincre le son… c’est le son !

Le petit répulseur étendit ses vibrations soniques assourdissantes et saisit le terrible chant des créatures comme avec des serres.

Il déchira, tordit, brisa le chant. Sa subtile interférence sonique le rompit en dissonances hurlantes.

Simon s’avança vers le trône, et vers Taras. Un doute mortel apparaissait dans les yeux de l’autre.

Les Harpistes, affolées, terrifiées, luttaient contre le crissement insupportable qui transformait leur chant en horrible cacophonie. Le conflit sonique hideux faisait rage, inaudible dans sa plus grande partie, mais Simon sentait son corps secoué par les effroyables vibrations.

Il chancela, mais continua d’avancer. La douleur déformait les traits de Taras et de tous les autres. Le roi avait perdu connaissance sur son trône.

Une tempête d’harmonies fracassées, de sons brisés, hurlait autour du trône comme la voix même de la folie. Simon, l’esprit en plein chaos, ne le supporterait plus longtemps…

Soudain, cela prit fin. Battues, vaincues, épuisées, les créatures arrêtèrent les folles vibrations de leurs membranes. Absolument silencieuses, elles restèrent inertes dans les mains de leurs ravisseurs, leurs yeux doux voilés d’une terreur sans espoir.

Simon éclata de rire et vacilla un instant. « Mon arme est plus puissante que la vôtre ! »

L’autre laissa tomber la Harpiste. Elle s’éloigna en rampant pour se cacher sous le trône. « Alors nous devrons vous la prendre, Terrien ! »

Il bondit sur Simon. Sur ses talons vinrent les autres, animés de l’amère fureur de la défaite alors qu’ils avaient tellement cru à leur victoire.

Simon s’empara de l’audiodisque, le porta à ses lèvres, appuya sur le bouton et cria un seul mot : « Vite ! »

Il sentait qu’il était trop tard. Mais avant cet instant où la peur brisait la force de la tradition, Curt et Otho n’auraient jamais pu pénétrer dans ce lieu interdit sans provoquer l’assaut même qui devait être empêché.

 

Simon s’écroula sous la ruée de ses assaillants. En tombant, il vit que les conseillers qui avaient fui revenaient en courant lui porter secours. Il entendit leurs cris et discerna parmi eux le jeune Dion.

Quelque chose le frappa cruellement à la tête et il sentit sur lui un poids écrasant. Quelqu’un hurla ; il surprit à la lueur des torches le scintillement des fléchettes.

Il tenta de se relever, en vain. Presque inconscient, submergé par un chaos de mouvements et de sons affreux, il sentit une odeur de sang, et connut la douleur.

Il dut bouger, car il se retrouva à quatre pattes, penché sur Dion. La tige d’une fléchette de cuivre émergeait de la poitrine du garçon et un flot rouge ruisselait sur la peau dorée. Leurs regards se croisèrent, celui de Dion déjà voilé.

« Papa ! » souffla-t-il d’une voix hésitante.

Il se glissa entre les bras de Simon qui l’étreignit. Dion murmura encore une fois et poussa un soupir. Simon continua de le serrer dans ses bras, même si, désormais, le garçon pesait très lourd et fixait du regard le néant.

Simon s’aperçut que la salle était silencieuse. Une voix s’adressa à lui. Il releva la tête. Curt, penché sur lui, et Otho l’examinaient tous deux avec anxiété. Il les distinguait mal.

« Le petit me prenait pour son père, dit-il. Il s’est jeté dans mes bras et m’a appelé papa au moment de mourir. »

Otho souleva le corps de Dion et l’allongea avec douceur sur les dalles.

« C’est fini, Simon, dit Curt. Nous sommes arrivés à temps et tout va bien. »

Simon se releva. Taras et ses hommes étaient morts. Ceux qui avaient essayé d’engendrer la haine avaient disparu, et jamais plus on n’apporterait les Harpistes à Moneb. C’était ce que lui répétaient les conseillers encore pâles et tremblants qui l’entouraient.

Il les entendait mal. Bien plus mal que le dernier souffle d’un enfant agonisant.

Il se détourna et sortit de la salle du conseil. Dehors, il faisait nuit. Des torches grésillaient dans le vent glacé ; il était atrocement fatigué.

Curt le rejoignit.

« Je retourne au vaisseau », dit Simon.

Il vit la question dans les yeux de Curt, la question qu’il n’osait pas poser.

Le cœur malade, Simon récita les vers écrits par un poète chinois [2] voici très, très longtemps : « “Je sais maintenant que les liens de la chair et du sang ne nous lient qu’à un fardeau de chagrin et de souffrance.” »

Il secoua la tête. « Je vais redevenir ce que j’étais. Je ne pourrais pas supporter la douleur d’une seconde vie humaine… Non ! »

Sans répondre, Curt le prit par le bras ; ensemble, ils traversèrent la cour d’honneur.

Otho les suivit, portant avec précaution trois minuscules créatures d’argent et de nacre rose, qui commençaient à émettre quelques trilles légers, d’abord timides mais pleins d’espérance, qui devinrent bientôt le chant joyeux de prisonniers libérés.

 

Ils enterrèrent le corps de John Keogh dans la clairière où il avait trouvé la mort et déposèrent à côté de lui le jeune Dion. Sur eux, Curt, Grag et Otho dressèrent un tumulus de pierres, avec l’aide de Harker.

Dans l’ombre Simon Wright les observait, petite boîte de métal carrée planant sur des rayons silencieux, redevenu un cerveau à jamais séparé de la forme humaine.

Ce devoir accompli, ils firent leurs adieux à Harker et redescendirent entre les grands lichens bruyants vers le vaisseau. Curt, le robot et l’androïde s’arrêtèrent, pour jeter un dernier regard en arrière sur le haut tumulus solitaire qui s’élevait désormais dans le ciel étoilé.

Simon ne se retourna pas.

 

 

Nouvelle traduite de l'anglais par France-Marie Watkins ; traduction révisée par Pierre-Paul Durastanti. Texte reproduit avec l'accord de l'agent.

[1] La Bible, Jean 3,6. (Note du réviseur)

[2] Bai Juyi (772-846), écrivain de la dynastie Tang. ( Note du réviseur)