Cette nouvelle de Ken Liu, parue dans Bifrost n° 83 et traduite de l'anglais (US) par Pierre-Paul Durastanti, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 28 février 2017. Retrouvez chaque mois une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration © Jubo

 

Au bar à nouilles, j’éloigne l’autre serveuse d’un geste en attendant sa collègue américaine à la peau blanche et criblée telle la surface de la Lune, aux seins ronds gonflant le corset de la robe, et aux boucles noisette, retenues par un bandana fleuri, qui lui ruissellent jusqu’aux omoplates. Ses yeux du vert des feuilles de thé irradient une joie effrontée, intrépide, qu’on ne voit guère chez les Asiatiques. J’aime leurs rides de rire qui conviennent à une femme dans la trentaine.

« Hai. » Elle s’arrête enfin à ma table, les lèvres serrées d’impatience. « Hoka no okyakusan ga imasu yo. Nani wo chuumon shimasu ka ? » Son japonais est excellent, sa prononciation peut-être meilleure que la mienne – même si elle n’use pas du mode honorifique. Croiser des Américains dans la moitié japonaise de Ville-Médiane reste une rareté, mais les choses évoluent en cette trente-sixième année de l’Ère Showa (vu le pays d’origine de la dame, elle dirait plutôt 1961).

« Un grand bol de ramen au tonkotsu. » Pour l’essentiel, j’ai parlé anglais, d’une voix forte et grossière, je le constate aussitôt. Les vieux tunneliers comme moi oublient que tout le monde n’est pas sourd ou presque. « S’il vous plaît », ajouté-je dans un murmure.

Elle écarquille les yeux lorsqu’elle me reconnaît enfin. Je me suis coupé les cheveux et j’ai mis une chemise propre, ce qui change de mes visites précédentes. Il y a une bonne décennie que mon apparence m’indiffère. Je n’avais aucun besoin d’y prendre garde – je passe presque tout mon temps seul chez moi. Mais la voir m’a fait battre le cœur comme jamais depuis des années ; j’ai tenu à faire l’effort.

« Toujours le même plat », dit-elle en souriant.

J’aime à l’entendre parler anglais. Son ton me paraît plus naturel, moins aigu.

« Vous n’aimez même pas ça, les nouilles », ajoute-t-elle en me les apportant.

Je ris, sans démentir. Ces ramen sont dégueulasses. Si le restaurateur avait le moindre talent, jamais il n’aurait quitté le Japon pour s’établir à Ville-Médiane, où les touristes qui font étape dans le Tunnel transpacifique ne connaissent rien à rien. Mais je continue pourtant de fréquenter le bar, pour la voir.

« Vous n’êtes pas japonais.

— Non, formosan. Appelez-moi Charlie. » Du temps où je coordonnais les travaux avec les ouvriers américains pour la construction de Ville-Médiane, ils m’appelaient Charlie, faute d’arriver à bien prononcer mon nom hokkien. Comme sa consonance me plaisait, j’ai continué à l’employer.

« Entendu, Charlie. Moi, c’est Betty. » Elle se détourne.

« Attendez. » J’ignore d’où me vient cet accès d’audace. Je n’ai rien fait d’aussi courageux depuis longtemps. « Je peux vous voir après le travail ? »

Elle se mordille la lèvre inférieure. « Repassez d’ici deux heures. »

 

Extrait de Voyager par le Tunnel transpacifique pour les novices, publié par l’Autorité de transit du TT, 1963 :

Bienvenue, voyageur ! Bienvenue, voyageuse ! On fête cette année le vingt-cinquième anniversaire de l’achèvement du Tunnel transpacifique. Nous sommes ravis de constater que vous l’empruntez pour la première fois.

Le Tunnel transpacifique suit un grand cercle juste sous le fond de la mer pour relier l’Asie à l’Amérique du Nord, avec des gares en surface à Shanghai, Tokyo et Seattle. Le chemin le plus court entre ces villes décrit un arc le long des chaînes de montagnes du pourtour du Pacifique nord. Même si le besoin de recourir au génie parasismique a accru le coût de la construction, cet itinéraire permet aussi de puiser dans les évents hydrothermaux et autres points chauds générant l’énergie électrique nécessaire au Tunnel et à l’infrastructure – les stations de pressurisation, les générateurs d’oxygène et les postes d’entretien souterrains.

Dans son principe, le Tunnel est une version géante des tubes pneumatiques connus de tous acheminant le courrier interne dans nos immeubles de bureaux. Il inclut deux conduits parallèles de vingt mètres de diamètre en acier gainé de béton, l’un vers l’est, l’autre vers l’ouest, divisés en sections auto-obturantes renfermant des stations de pressurisation. Les capsules cylindriques, contenant des passagers comme des marchandises, sont propulsées dans les tubes par le vide partiel qui les aspire et l’air comprimé qui les pousse. Elles glissent sur un monorail pour réduire la friction. La vitesse atteint deux cents kilomètres-heure ; le trajet de Shanghai à Seattle demande un peu plus de deux jours. On prévoit à terme de pousser la vitesse maximale à trois cents kilomètres-heure.

La capacité de charge, la vitesse et la sécurité du Tunnel le rendent beaucoup plus performant que les zeppelins, les aéroplanes et les véhicules de surface. Abrité des tempêtes, des typhons et des icebergs, mû par la chaleur inépuisable de la Terre, il constitue le premier moyen de transport de voyageurs et de produits manufacturés entre l’Asie et l’Amérique. Plus de trente pour cent des conteneurs dans le monde y transitent chaque année.

Nous espérons que le Tunnel transpacifique vous plaira et nous vous souhaitons bon voyage.

 

Je suis né la deuxième année de l’Ère Taisho (1913), dans un petit village de la préfecture de Shinchiku, à Formose. Mes parents, de simples paysans, n’ont jamais pris part aux révoltes contre le Japon. Pour mon père, peu importait qui nous régentait, les Mandchous du continent ou les Japonais, car ils nous laissaient en paix – sauf au moment des impôts. Le paysan hoklo était censé besogner et souffrir en silence.

La politique, c’était une activité pour les ventres pleins. De plus, j’aimais bien les ouvriers du bois japonais : ils me donnaient des bonbons pendant leur pause de midi. Et les familles de colons japonais étaient polies, bien habillées, instruites. « Si je pouvais choisir, a dit un jour mon père, je me réincarnerais en Japonais lors de ma prochaine vie. »

J’étais petit quand un Premier ministre du Japon nommé depuis peu a annoncé une nouvelle politique : les indigènes des colonies deviendraient de loyaux sujets de l’empereur. Le gouverneur-général a donc institué des écoles de village obligatoires. Les meilleurs élèves pouvaient espérer accéder aux lycées jusque-là réservés aux Japonais, puis aller étudier au Japon où les attendrait un bel avenir.

Mais j’étais un élève moyen ; je n’ai jamais réussi à bien parler japonais. Je me suis contenté d’apprendre à déchiffrer quelques caractères avant de retourner aux champs, comme mon père, et son père avant lui.

Tout a changé l’année de mes dix-sept ans (la cinquième de l’Ère Showa, 1930). Un Japonais en costume occidental est alors passé dans notre village pour promettre la richesse aux familles des jeunes hommes qui savaient travailler dur sans se plaindre.

 

On traverse la place de l’Amitié, cœur de Ville-Médiane. Quelques piétons, américains comme japonais, chuchotent de nous voir ensemble. Betty affiche une indifférence que je trouve contagieuse.

Ici, à des kilomètres sous le fond du Pacifique, c’est la fin de l’après-midi selon les horloges de rue, et les lampes à arc sont poussées au maximum de leur luminosité.

« J’ai l’impression de regarder du baseball en nocturne chaque fois que je passe par là. Du vivant de mon mari, on allait souvent voir les matchs en famille. »

J’opine. Betty ne s’appesantit jamais sur les souvenirs de son mari. Elle m’a confié un jour qu’il était avocat et qu’il avait quitté la Californie, où ils vivaient, pour travailler en Afrique du Sud où des gens l’avaient tué pour avoir défendu le mauvais camp. « Ils l’ont qualifié de traître à sa race. » Je n’ai pas demandé de précisions.

À présent que ses enfants sont en âge de se débrouiller seuls, elle parcourt le monde pour trouver l’illumination et la sagesse. Son train de capsules pour le Japon avait observé l’étape habituelle d’une heure pour permettre aux passagers de se promener et de prendre des photos, mais elle avait trop poussé vers le centre de Ville-Médiane et manqué le départ. Elle avait choisi de considérer l’incident comme un signe du destin et de rester là pour voir quelles leçons le monde avait à lui enseigner.

Il faut venir d’Amérique pour pouvoir mener cette vie. Il y a beaucoup d’esprits libres parmi les Américains.

On se voit depuis quatre semaines, plutôt les jours où elle a congé. On se promène dans Ville-Médiane et on bavarde. Je préfère qu’on parle anglais, surtout pour éviter de trop devoir veiller à respecter les formes.

Lorsqu’on longe la plaque de bronze au centre de la place, je lui montre mon nom écrit à la japonaise : Takumi Hayashi. À l’école du village, le professeur japonais m’avait aidé à choisir un prénom et ces caractères m’avaient plu : ouvre-toi, mer. Le choix devait se révéler prescient.

« Ça devait être quelque chose, de bosser sur le Tunnel », me dit Betty, impressionnée. « Il faudra que tu m’en parles davantage. »

Il ne reste plus beaucoup de vieux Tunneliers dans mon genre. Les années de labeur à respirer la poussière chaude et humide qui nous piquait les poumons nous avaient infligé des dégâts invisibles. À quarante-huit ans, j’avais dit adieu à tous mes amis, emportés par les maladies. Je suis le dernier témoin de ce que nous avons accompli ensemble.

Le jour où on a percé à l’explosif la fine paroi qui séparait notre côté et l’américain pour terminer le Tunnel pendant la treizième année de l’Ère Showa (1938), j’ai eu l’honneur de faire partie des chefs d’équipe invités. J’explique à Betty que le point de jonction se trouve dans le tunnel principal, plein nord par rapport à cette plaque, un peu au-delà de la gare de Ville-Médiane.

On rejoint mon immeuble, à l’orée du quartier où vivent la plupart des Formosans. Je l’invite à monter. Elle accepte.

Mon appartement, pièce unique de huit tatamis, comporte toutefois une fenêtre. Quand je l’ai acheté, il était considéré comme luxueux pour Ville-Médiane – où, d’ailleurs, l’espace demeure une denrée rare. J’ai hypothéqué l’essentiel de ma pension pour me l’offrir, puisque je n’avais aucune intention de jamais déménager. La plupart des hommes se contentent d’une pièce d’un tatami, une sorte de sarcophage, mais à ses yeux d’Américaine, mon logis doit apparaître exigu, miteux. Les Américains aiment les endroits spacieux et ouverts.

Je lui prépare du thé. Lui parler me détend. Elle se fiche que je ne sois pas japonais et ne présume rien de moi. Elle sort un joint, comme le veut la coutume pour les Américains. On le partage.

Dehors, la luminosité des lampes à arc se réduit : le soir tombe sur Ville-Médiane. Betty néglige de se lever, de dire qu’elle doit partir. On se tait. La tension monte, une bonne tension, pleine d’expectative. Je tends la main pour effleurer la sienne. Elle me laisse faire. Le contact est électrique.

 

Extrait de Splendeur de l’Amérique, AP Éditions, 1995 :

En 1929, la république de Chine, jeune et faible, voulait se concentrer sur la rébellion communiste en son sein. Pour apaiser les tensions, elle signa le Traité sino-japonais de coopération mutuelle. Cet accord, qui cédait au Japon tous les territoires chinois en Mandchourie, prévenait une guerre totale entre les deux pays et mettait un terme aux ambitions soviétiques sur cette même Mandchourie. Pour le Japon, il couronnait trente-cinq années d’expansion. Avec Formose, la Corée et la Mandchourie intégrées à l’empire et une Chine collaboratrice dans sa sphère, le pays avait accès à d’énormes ressources naturelles, un vaste réservoir de main-d'œuvre bon marché et des centaines de millions de clients potentiels pour ses produits manufacturés.

Sur le plan international, le Japon déclara qu’il comptait continuer son accession au rang de superpuissance par des moyens pacifiques. Les grands pays occidentaux, menés par la Grande-Bretagne et les États-Unis, se montrèrent très réservés. Ils s’inquiétaient surtout de l’idéologie coloniale, prônée par le Japon, qu’incarnait le projet de la « Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » qui semblait une version japonaise de la doctrine de Monroe et montrait un désir de débarrasser l’Asie des influences européenne et américaine.

Mais, avant que les puissances occidentales aient décidé d’un plan pour contenir « l’ascension paisible » du Japon, la Grande Dépression s’abattit. Le brillant empereur Hiro-Hito saisit cette opportunité et suggéra au président Herbert Hoover la construction du Tunnel transpacifique en tant que solution à la crise économique mondiale.

 

Le travail était dur, dangereux. Chaque jour apportait son lot de blessés et de tués. Il faisait très chaud. Dans les sections terminées, ils installaient des machines pour rafraîchir l’air, mais sur l’avant du Tunnel, où le creusement se faisait, on endurait la chaleur de la Terre et on bossait en slip dans des torrents de sueur. Les équipes étaient séparées par races – les Coréens, les Formosans, les Okinawaïens, les Philippins, les Chinois (eux-mêmes répartis par topolectes) –, mais, au bout d’un temps, on se ressemblait tous, enduits de boue et de poussière, avec nos petits cercles de peau blanche autour des yeux.

Je me suis vite habitué à l’existence sous terre, au bruit incessant de la dynamite, des marteaux pneumatiques et des soufflets faisant circuler l’air frais, et au jaune vacillant des lampes à arc. L’équipe suivante prenait le relais dès qu’on allait dormir. Tout le monde a fini par devenir dur d’oreille et on a cessé de se parler. De toute façon, on n’avait rien à dire. Tout ce qui comptait, c’était de creuser.

Mais ça payait bien. J’économisais, j’envoyais de l’argent à la maison. Pas question d’y retourner en visite, par contre. À l’époque où j’ai débuté, la tête du tunnel se situait déjà à mi-chemin entre Shanghai et Tokyo. Ça coûtait un mois de salaire de prendre le train à vapeur qui rapportait les déchets de chantier à la surface, près de Shanghai. Je ne pouvais pas me le permettre. À mesure qu’on progressait, le voyage de retour s’allongeait et le prix augmentait en conséquence.

Mieux valait s’abstenir de trop songer à ce qu’on faisait, aux kilomètres d’eau au-dessus de nos têtes, au fait qu’on creusait un tunnel dans la croûte terrestre afin de rejoindre l’Amérique. Certains perdaient la boule dans ces conditions. Il fallait les maîtriser avant qu’ils ne se fassent du mal ou ne blessent d’autres personnes.

 

Extrait d’Une brève histoire du Tunnel transpacifique, publié par l’Autorité de transit du TT, 1960 :

Selon Osachi Hamaguchi, le premier ministre du Japon durant la Grande Dépression, l’empereur Hiro-Hito s’était inspiré de la construction du canal de Panama par les Américains pour concevoir le Tunnel transpacifique. « Les États-Unis ont soudé deux océans, aurait dit l’empereur. À nous de relier deux continents. » Ingénieur de formation, le président Hoover a soutenu avec enthousiasme le projet en tant qu’antidote à la récession mondiale.

Le Tunnel constitue, sans aucun doute possible, l’ouvrage de génie civil le plus colossal jamais conçu par l’homme. Sa vaste échelle réduit les Pyramides et la Grande muraille de Chine à de simples jouets. En son temps, ses détracteurs le qualifiaient de folie pure – l’équivalent moderne, dans son orgueil, de la Tour de Babel.

Même si on utilisait le tube pneumatique pour transporter des documents et de petits colis depuis l’ère victorienne, on n’avait essayé de convoyer des passagers et des produits lourds de cette manière qu’à l’occasion de tests effectués pour divers métros urbains. Les besoins extraordinaires du Tunnel en matière d’ingénierie ont entraîné de nombreuses avancées qui dépassaient souvent le cœur des technologies impliquées, tels les explosifs directionnels pour le creusage. Pour illustrer ces progrès, rappelons qu’au début du projet, des milliers de jeunes femmes effectuaient les opérations mathématiques voulues sur des bouliers et des carnets, mais que des calculatrices électroniques les avaient remplacées à sa conclusion.

En tout, bâtir cet ouvrage de 9460 kilomètres a pris dix ans, de 1929 à 1938. Sept millions d’hommes y ont travaillé, issus pour l’essentiel du Japon et des États-Unis. Au plus haut de l’activité, un travailleur américain sur dix était employé à la construction du Tunnel. On y a excavé plus de treize milliards de mètres cubes, presque cinquante fois la quantité extraite sur le chantier du canal de Panama, et ces déblais ont permis de gagner sur la mer en Chine, dans les îles du Japon et le long du Puget Sound.

 

Ensuite, on reste allongés pêle-mêle sur le futon. Dans le noir, j’entends battre son cœur. L’odeur de sueur et de sexe, inhabituelle dans cet appartement, me réconforte.

Elle me parle de son fils, qui fréquente encore l’école en Amérique. Il voyage avec ses amis, en bus, dans les états du sud.

« Quelques-uns de ces amis sont des Noirs », dit Betty.

J’en connais, des Noirs. Ils ont leur propre section dans la moitié américaine de la ville, où ils vivent plutôt entre eux. Certaines familles japonaises embauchent les femmes pour leur cuisiner des repas à l’occidentale.

« J’espère qu’il s’amuse bien », dis-je.

Ma réaction la surprend. Elle se tourne, me dévisage puis éclate de rire. « J’oublie toujours que tu ne comprends pas ce dont il s’agit. » Elle se redresse sur son séant dans le lit. « En Amérique, les Noirs et les Blancs vivent séparés : au travail, dans les quartiers, à l’école. »

Je hoche la tête. Cela me paraît normal. Ici, dans la moitié japonaise de la ville, les races ne se mélangent pas non plus. Il y a les supérieures et les inférieures. Ainsi, il existe toutes sortes de restaurants et de clubs réservés aux Japonais.

« La loi dit que les Blancs et les Noirs peuvent prendre le bus ensemble. Le secret, c’est qu’en Amérique, des régions entières enfreignent cette loi. Mon fils et ses amis désirent changer cet état de fait. Ils prennent le bus ensemble pour afficher leur opinion, obliger les gens à tenir compte de ce secret. Ils le font là où les gens ne veulent pas voir des Noirs occuper des sièges réservés aux Blancs. Il peut y avoir du danger, de la violence, si la situation se dégrade au point de tourner à l’émeute. »

Je trouve stupide d’afficher des opinions que nul ne veut connaître, de parler quand mieux vaut se taire. Que pourront obtenir des gamins dans un bus ?

« J’ignore si ça va donner quoi que ce soit, pousser qui que ce soit à changer d’avis. Peu importe ! Ce qui me plaît, c’est qu’il s’exprime, qu’il ne garde pas le silence. Rendre le secret un peu plus difficile à garder, ça compte. » Elle parle avec fierté, et elle est belle quand elle est fière.

Je réfléchis à ce qu’elle vient de dire. Les Américains se sentent obligés de parler, d’évoquer des sujets auxquels ils ne comprennent rien. Ils croient utile d’attirer l’attention sur des choses que d’autres préféreraient taire, ignorer, oublier.

Mais je ne peux pas chasser l’image que Betty m’a mise en tête : un garçon debout dans l’obscurité prend la parole ; ses mots s’élèvent comme dans une bulle. La bulle explose et le monde devient plus brillant, moins étouffant de silence.

Je l’ai lu dans le journal : le Japon envisage d’offrir aux Formosans et aux Mandchous de siéger à la Diète impériale. La Grande-Bretagne combat toujours les guérillas indigènes en Afrique et en Inde, mais elle va peut-être devoir bientôt accorder l’indépendance à ses colonies. Le monde change.

 

« Qu’est-ce qui ne va pas ? » Betty m’éponge le front. Elle se déplace pour éviter de faire obstacle au courant frais issu du climatiseur. Je frissonne. Dehors, les grandes lampes à arc restent allumées. L’aube est loin. « Encore un mauvais rêve ? »

On passe bien des nuits ensemble depuis la première fois. Elle a bouleversé mon train-train quotidien, et je m’en moque. C’était le train-train d’un homme avec un pied dans la tombe. Betty m’a ramené à la vie après toutes ces années sous l’océan, seul dans le noir, dans le silence.

Mais la côtoyer a forcé des barrages en moi. De vieux souvenirs déboulent.

 

Si on n’en pouvait plus, ils vous fournissaient des femmes de confort venues de Corée. Cela coûtait une journée de salaire.

Je n’ai essayé qu’une fois. On était sales tous les deux et la fille gisait tel un poisson mort. Jamais je n’ai plus recouru aux femmes de confort.

Un ami m’a raconté que certaines de ces filles vivaient ici contre leur gré – vendues à l’Armée impériale. Peut-être la mienne était-elle dans ce cas. Je n’ai pas réussi à la plaindre. J’étais trop fatigué.

 

Extrait d’Histoire de l’Amérique pour les ignares, 1995 :

Tout le monde perdait son boulot et faisait la queue pour du pain et de la soupe quand le Japon est arrivé en disant : « Hé, l’Amérique, on construit ce tunnel de fou, on claque un fric monstre, on engage des ouvriers à la pelle et on relance l’économie. T’en penses quoi ? » Et vu le succès du truc, tout le monde a fait : « Domo arigato, le Japon ! »

Quand on a ce genre de bonne idée, on en retire souvent des bénéfices, comme le Japon l’année suivante, en 1930. À la Conférence navale de Londres, où les Grosses brutes (oups, pardon, les « Grandes puissances ») devaient décider combien de cuirassés et de porte-avions chaque pays avait le droit de construire, le Japon a exigé les mêmes quantités que les États-Unis et la Grande-Bretagne. Qui ont dit : « Bon, d’accord.(1) »

Cette concession a fini par jouer un grand rôle. Vous vous rappelez Hamagushi, le premier ministre japonais, qui répétait que le pays allait désormais vivre une « ascension paisible » ? Les militaristes et les nationalistes japonais lui en voulaient, car ils trouvaient qu’il bradait la nation. Mais en obtenant une victoire diplomatique d’une telle ampleur, Hamaguchi a été salué comme un héros. On croyait que sa politique d’« ascension paisible » renforcerait le Japon et que les puissances occidentales traiteraient le pays en égal, sans le transformer en camp militaire géant. Les militaristes et les nationalistes ont reçu moins de soutien, ensuite.

Pendant la grande fête qu’était la Conférence navale de Londres, les Grosses brutes ont aussi abandonné toutes les conditions humiliantes du traité de Versailles qui rendaient l’Allemagne impuissante. La Grande-Bretagne et le Japon avaient leurs raisons d’agir ainsi : chacun des deux jugeait que l’Allemagne le préférait à l’autre et s’allierait avec lui si la bagarre éclatait à propos des colonies en Asie. Et tout le monde se méfiait des Soviétiques, au point de vouloir que l’Allemagne joue les chiens de garde face à l’ours polaire.(2)

À méditer sous la douche :

1. De nombreux économistes décrivent le Tunnel comme la première entreprise keynésienne de soutien économique, qui a raccourci la Grande Dépression.

2. Le fan le plus acharné du Tunnel était sans aucun doute le président Hoover : le succès de ce grand chantier lui a valu de remporter quatre élections d’affilée, un score sans précédent.

3. Nous savons désormais que, durant la construction du Tunnel, l’armée japonaise a enfreint les droits de nombreux ouvriers, mais il a fallu des décennies pour que ces faits soient révélés. La Bibliographie vous indiquera des livres à ce sujet.

4. Le Tunnel a fini par empiéter sur la part de marché des transports de surface et de nombreux ports du Pacifique ont fait faillite. La conséquence la plus frappante a eu lieu en 1949 : la Grande-Bretagne a vendu Hong Kong au Japon parce qu’elle considérait que la ville portuaire n’avait plus grande importance.

5. La Grande guerre (1914-1918) reste le dernier conflit armé global du XXe siècle. On est devenus des mauviettes ? Qui veut déclencher une nouvelle guerre mondiale ?

 

Une fois le gros œuvre du Tunnel fini durant la treizième année de l’Ère Showa (1938), je suis rentré chez moi pour la première et unique fois depuis mon départ huit ans plus tôt. Calé dans mon siège côté fenêtre dès mon départ de Gare-Médiane à bord du train de capsules vers l’ouest, j’ai fait un voyage confortable en seconde classe. Je n’entendais que les murmures des autres passagers et le souffle ténu de l’air qui nous propulsait. De jeunes hôtesses poussaient des chariots de nourriture et de boissons dans les allées.

Des entrepreneurs audacieux avaient acheté de l’espace publicitaire le long du tube et peint des images à hauteur de fenêtre. Lorsque la capsule se déplaçait, les images défilant à quelques centimètres des vitres se fondaient les unes dans les autres et s’animaient, comme dans un film muet. L’effet, inédit, nous a fascinés, les autres voyageurs et moi.

À Shanghai, la montée en ascenseur vers la surface m’a rempli d’appréhension. Mes tympans réagissaient sans arrêt aux changements de pression. Enfin, j’ai pris le bateau pour Formose.

J’ai eu du mal à retrouver mes marques chez moi. Avec l’argent que j’envoyais, ma famille avait acheté une maison neuve, des terres. Mon village devenait un bourg débordant d’activité. Les miens s’étaient enrichis ; j’avais du mal à discuter avec eux. J’étais parti depuis si longtemps que je ne comprenais plus rien à leur vie. Leur expliquer ce que je ressentais me paraissait impossible. J’ignorais jusqu’alors à quel point mon expérience m’avait endurci, anesthésié. Il y avait des choses que j’avais vues dont je ne pouvais pas parler. Il me semblait avoir acquis les caractéristiques d’une tortue : entouré de ma carapace, je ne ressentais plus rien.

Mon père m’avait écrit de rentrer : il était plus que temps pour moi de trouver une épouse. Comme j’avais travaillé dur, gardé la santé et fermé ma gueule (sans oublier qu’en ma qualité de Formosan, je passais pour supérieur aux autres races hormis les Japonais et les Coréens), on m’avait promu d’abord chef d’équipe, puis surveillant de quart. J’avais de l’argent et, si je me fixais chez moi, j’offrirais un foyer plus que respectable.

Mais je ne m’imaginais plus vivre en surface. Je n’avais pas vu l’éclat aveuglant du soleil depuis si longtemps qu’à l’air libre, je me faisais l’effet d’un nouveau-né. Tout était trop calme. On sursautait quand je parlais, parce que j’avais l’habitude de hurler. Le ciel et les immeubles me donnaient le vertige : j’avais tellement l’habitude de vivre sous terre dans des volumes confinés que ma respiration se bloquait chaque fois que je levais les yeux.

J’ai exprimé mon désir de travailler dans l’une des villes-étapes alignées telles des perles dans le Tunnel. Les visages des pères des candidates au mariage se fermaient lorsque j’abordais ce sujet. Qui aurait voulu que sa fille passe sa vie dans un tombeau, loin de la clarté du jour ? Ils échangeaient des murmures pour me traiter de fou. Je ne pouvais guère le leur reprocher.

J’ai dit au revoir à ma famille pour la toute dernière fois et je ne me suis senti chez moi qu’une fois de retour à Gare-Médiane, dans la chaleur et le bruit des tréfonds, entouré de ma carapace. Quand j’ai vu les soldats sur le quai d’arrivée, j’ai su que je retrouvais la normalité. Le travail ne manquait pas : il restait à terminer les tunnels latéraux qui formeraient Ville-Médiane.

 

« Des soldats, relève Betty. Pourquoi y en avait-il à Ville-Médiane ? »

Dans l’obscurité et le silence, je n’entends ni ne vois rien. Des mots bouillonnent au fond de ma gorge, une inondation prête à forcer l’obstacle d’un barrage. Je tiens ma langue depuis très, très longtemps.

« Ils étaient là pour empêcher les journalistes de fouiner partout », dis-je à ma compagne.

Et je lui révèle mon secret, le secret de mes cauchemars, dont je n’avais jamais parlé pendant toutes ces années.

 

Avec la fin de la récession, le coût du travail augmenta. Il y avait de moins en moins de jeunes hommes désespérés au point de prendre un boulot de tunnelier. L’avancée du chantier ralentissait depuis quelques années côté américain, et le Japon ne faisait guère mieux. Même la Chine semblait à court de paysans misérables qui acceptent un tel labeur.

Hideki Tojo, le ministre des Armées, trouva une solution. La pacification des rébellions communistes soutenues par les Soviétiques en Mandchourie et en Chine entraînait la capture de nombreux prisonniers. On pouvait les mettre au travail, pour rien.

On les amena dans le Tunnel remplacer les ouvriers. En tant que surveillant de quart, je les supervisais avec l’aide d’une escouade de soldats. Ils n’étaient pas beaux à voir – nus, d’une maigreur d’épouvantail, enchaînés les uns aux autres. De dangereux bandits communistes ? Ils n’en avaient guère l’air. Je me demandais parfois comment il pouvait y en avoir autant, puisque les informations nous serinaient que la pacification se passait très bien et que les communistes ne représentaient en rien une menace.

Ils ne duraient pas longtemps. Quand on découvrait qu’un prisonnier avait péri à la tâche, on le détachait, un soldat logeait plusieurs balles dans son cadavre puis on signalait sa mort comme résultant d’une tentative d’évasion.

Pour dissimuler l’implication de ces travailleurs forcés, on tenait les journalistes à l’écart des zones concernées : les excavations pour les villes-étapes et les centrales électriques (des endroits dangereux, faute de sondages aussi assidus que dans le boyau principal).

Un jour qu’on creusait un tunnel latéral pour une de ces centrales, mon équipe a crevé à l’explosif une poche d’eau non détectée qui a commencé d’engloutir le passage. Il nous a fallu sceller la brèche au plus vite, avant que l’inondation atteigne le Tunnel. J’ai réveillé les équipes des deux autres quarts et envoyé une chaîne de forçats dans le boyau munis de sacs de sable pour boucher le trou.

« Et s’ils n’y arrivent pas ? » m’a demandé le caporal qui commandait les gardes.

Le sous-entendu était clair. Il fallait préserver le Tunnel, même si les équipes de réparation échouaient. Il n’y avait qu’un moyen d’y veiller et, comme le niveau montait dans le passage latéral, le temps pressait.

J’ai dit à la chaîne de forçats que je gardais en réserve de placer de la dynamite à l’entrée de ce passage, derrière les hommes qu’on y avait envoyés. Ça ne me plaisait guère – même si c’étaient de redoutables terroristes communistes, sans doute condamnés à mort au préalable.

Les prisonniers ont hésité. Ils comprenaient ce qu’on essayait de faire et refusaient d’y contribuer. Certains travaillaient lentement ou restaient les bras ballants.

Le caporal a fait abattre l’un des récalcitrants, ce qui a motivé les autres à se dépêcher.

J’ai déclenché les charges. Le boyau latéral s’est effondré – la pile de décombres a presque bouché l’entrée. Un espace subsistait en haut. J’ai ordonné aux forçats restants de gravir la pente et de colmater l’ouverture. Même moi, je les ai aidés.

Le bruit de l’explosion a alerté les prisonniers qu’on avait envoyés plus avant. Entravés, ils sont revenus dans le noir, pataugeant dans l’eau qui montait. Le caporal a ordonné à ses soldats d’en abattre quelques-uns, mais les survivants ont continué, traînant les cadavres par leurs chaînes. Tout en escaladant leur côté de l’amas de débris, ils nous suppliaient de leur permettre de sortir.

L’homme de tête n’était qu’à quelques mètres de nous. Je discernais son visage crispé de terreur dans le petit cône de lumière qui filtrait par l’ouverture.

« Je vous en prie, laissez-moi passer. Je n’ai fait que voler un peu d’argent. Je ne mérite pas la mort. »

Il parlait hokkien, ma langue maternelle. Ça m’a choqué. S’agissait-il d’un prisonnier de droit commun de Formose plutôt que d’un communiste mandchou ?

Il a atteint l’ouverture et entrepris d’ôter des pierres afin de l’élargir. Le caporal m’a crié de l’arrêter. Le niveau de l’eau s’élevait toujours. Ses congénères arrivaient dans son dos, décidés à l’aider.

J’ai soulevé un lourd rocher et je l’ai abattu sur les mains de l’homme de tête qui se cramponnait aux rebords du trou. Il a hurlé et basculé à la renverse, entraînant les autres dans sa chute. J’ai entendu des bruits d’éclaboussures.

Je me suis retourné vers les prisonniers de notre côté du boyau effondré. « Plus vite, plus vite ! » On a colmaté cette ouverture, puis battu en retraite afin de placer de nouvelles charges dont l’explosion a achevé de sceller le passage.

Le travail enfin terminé, le caporal a ordonné d’abattre les prisonniers restants. On a enterré leurs corps sous d’autres décombres d’explosion.

Un soulèvement massif de prisonniers a essayé de saboter le projet, mais ils ont échoué et trouvé la mort à l’occasion de leur tentative.

Le caporal a décrit l’incident ainsi dans le compte-rendu. Je l’ai contresigné. Tout le monde savait qu’il fallait rédiger de tels rapports en ces termes.

Je me souviens du visage de l’homme qui me suppliait de le laisser passer. C’est lui que j’ai revu en rêve cette nuit.

 

Il n’y a personne sur la place de l’Amitié, juste avant l’aube. Du plafond de la ville, quelques centaines de mètres plus haut, pendent des enseignes publicitaires au néon qui remplacent les constellations et la Lune, ces astres oubliés.

Betty guette des passants peu probables tandis que j’abats le marteau sur le burin. Le bronze est un matériau dur, mais je n’ai pas perdu tous mes talents acquis comme tunnelier. Les caractères de mon nom disparaissent de la plaque en ne laissant derrière eux qu’un rectangle lisse.

Pour graver, je passe à un plus petit burin. Le dessin est la simplicité même : trois ovales interconnectés. Ce sont les liens qui unissent deux continents et trois métropoles. Ce sont les chaînes qui entravent des hommes dont on a réduit les voix au silence et oublié les noms. Ce sont la merveille et la beauté, mais aussi l’horreur et la mort.

Chaque coup de marteau me semble ébrécher la carapace qui m’entoure, rompre le silence, dissiper l’anesthésie.

Rendre le secret un peu plus difficile à garder, ça compte.

« Dépêche-toi », me souffle Betty.

J’ai la vue qui se brouille. Soudain, toutes les lumières de la place s’allument. C’est le matin, sous l’océan Pacifique.

 

 

 

1. Le Traité naval de Washington en 1922 fixait le ratio de bâtiments précieux entre les USA, la Grande-Bretagne et le Japon à 5 :5 :3. C’est cette limite que le Japon a fait ajuster en 1930.

 

2. Cette permission de se réarmer a aussi valu au gouvernement allemand de pousser un grand soupir de soulagement. La dureté du traité de Versailles, notamment pour les articles qui neutralisaient leur pays, fâchait beaucoup d’Allemands ; certains avaient rejoint une bande de malfrats adeptes du pas de l’oie qui se baptisait Parti national-socialiste des travailleurs allemands et fichait la trouille à tout le monde, gouvernement compris. Après la révision du traité, ils ont essuyé une lourde défaite aux élections de 1930 et leur groupe a périclité. Ils ne représentent plus qu’une note de bas de page dans les livres d’histoire — comme ici.

Nouvelle reproduite avec l’autorisation de l’auteur et du traducteur.