Cette nouvelle de Laurent Kloetzer, parue dans le Bifrost n° 83, vous a été proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 28 février 2017. Retrouvez chaque mois une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration © Romain Étienne

 

Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis. Et ils virent paraître des langues séparées, comme de feu ; et il s’en posa sur chacun d’eux.

Actes, 2

 

57 ans après le Satori

 

1.

Un épi de blé noir sur fond rouge. L’épi s’étirait en amande pointue, on ne pouvait s’empêcher de penser à la lame d’une épée. Sable sur lit de gueule, Merlin ne connaissait pas les mots, il ne savait rien de l’héraldique, il ne savait rien du monde. Le dessin très stylisé se trouvait sur un rectangle de tissu synthétique, un drapeau attaché à la lance d’un equites abattu.

En voyant le dessin au bout de la lance couchée de ce garçon que Marie, la sage Marie avait allongé d’une balle en pleine tête, il se souvient d’avoir formulé ces mots à voix haute pour la première fois : la dame des moissons, avec un frisson de peur et de fascination comme s’il avait été capable alors de distinguer dans l’avenir son propre chemin, ses propres transformations. Les autres restaient saisis par l’arrivée soudaine des quatre puppies, et la surprise d’avoir vu l’equites sortir du chemin, sa lance accrochée au dos portant l’étendard de l’épi. Celui-là avait failli les avoir tous, jusqu’au sacrifice d’Ishmaël.

 

Deux jours avant ils étaient encore des enfants, même lui qui se croyait si fort et si différent des autres. Depuis l’Ascension, ils étaient en marche dans l’arrière-pays, le labyrinthe de vallons et de rochers qui monte derrière Saint-Guilhem, le nord de notre domaine, comme ils disaient. Six gosses en petite meute autour d’Ishmaël, les pieds douloureux, les épaules sciées par les sacs, le K02 leur battant les flancs, la bouche sèche et les joues creuses, comme des jeunes chiens qu’on affame pour qu’ils mordent mieux. Cette génération-là était différente des autres, ils étaient les fils et les filles du Conseil, les futurs maîtres du vallon, ils ne devinaient pas combien l’épreuve viendrait vite.

Merlin se disait qu’Ishmaël était trop tendre. Lui, il les aurait perdus, battus, roués de coups pour qu’ils s’endurcissent. Il leur aurait fait manger la terre et les pierres jusqu’à cracher du sang. Maïa et Marie auraient lâché, Joseph et Louis auraient lâché, Cayt et lui auraient tenu, incrustés de poussière, un goût de fer dans les gencives. Ishmaël n’en avait rien fait. Ils en avaient bavé, bien sûr, le maître avait tiré sur la corde, sans jamais prendre le risque de la rompre. Il voulait que chacun vive.

Ishmaël leur avait parlé, lui qui se taisait si souvent. Il avait commencé à leur entrer le pays dans le crâne, à force de rythmes et de récitations haletés durant la marche, leur faisant prendre la mesure de leur ignorance. Merlin était le plus doué de tous pour ces exercices de récitations géographiques. Trois pics, sept villages du domaine, neuf postes de garde, douze routes principales, quinze refuges, vingt-deux lieux de fraie des baveux, un seul Seigneur Christ, amen.

Ishmaël leur avait redit aussi les gestes pour bouger et se battre en silence, et trois tactiques d’approche, et trois façons de tuer avec le fusil une fois les munitions épuisées, de casser les dents, briser les mains et les pommettes à coups de crosse. Les autres flippaient, ils ne voulaient pas se retrouver au corps-à-corps, ils se disaient qu’à ce stade-là tout serait perdu, que le virus les prendrait. Mais justement : en sachant où et comment frapper au moment critique, ils ne resteraient pas dépourvus, saisis par la peur. Il fallait garder son masque, prier, tuer avant que le virus ne passe.

« Vous n’avez pas besoin d’aide extérieure. Vous pouvez survivre. Par vous-mêmes. »

 

Et l’equites avait surgi des ombres face à Ishmaël. Le maître des Gardiens avait été si surpris que, malgré les gestes du combat, il n’avait pu empêcher la mort de le prendre.

 

La rumeur courait depuis l’hiver, Alex avait apporté le nom lors d’un de ses passages quand Domi lui offrait le gîte et le couvert (et son lit sans doute, mais Merlin ne la jugeait pas), ils avaient lu jusque tard près du foyer, de ces Histoires Américaines que Domi aimait tant, puis à la nuit profonde Alex avait dit : « J’ai entendu des murmures dans les combes, ils reçoivent de la nourriture et des paroles de force et d’union.

— D’union, eux ? De quoi sont-ils capables, sinon de se mordre entre eux comme des chiens ?

— Tu ne sais rien d’eux et tu ne veux pas savoir, et c’est tant mieux pour toi. Ils disent qu’une voix les rassemble, une déesse qu’ils adorent, qui les redresse et les fait marcher sur deux jambes. Une main se tend qui les nourrit et leur donne la force. Ils disent que c’est la dame des moissons. Ses couleurs sont le noir et le rouge, son étendard porte un épi de blé, ou trois, ou cinq. Elle donne la vie et la mort.

— Les colons aiment se faire peur. S’inventer un danger pour rester unis. Tu connais ça.

— La rumeur ne vient pas des colons, mais de l’autre côté. J’ai vu l’épi dessiné sur les murs, à Béziers, à Toulouse, à Albi. On m’a dit qu’il apparaissait dans le nord, et en Espagne, et en Italie. C’est ce qu’on m’a dit.

— Ça passera comme toutes les rumeurs des terres gastes. »

Mais Domi elle-même n’y croyait pas. Et lui, agenouillé aux pieds de Domi, graissant les armes, avait compris qu’elle avait senti la force du nom. Non, celui-ci ne passerait pas. Ce serait le nom de la guerre, le nom de la fin.

 

Pour la dernière épreuve, Ishmaël les avait laissés seuls. « Marchez jusqu’à la bergerie d’Arnaud. Nous nous y retrouverons. Je prends mon propre chemin. » Puis il leur avait tourné le dos et les avait quittés. Ils s’étaient retrouvés tous les six, comme abandonnés dans les collines, à l’écoute du pays sauvage. Huit à dix heures de marche, jusqu’à la bergerie d’Arnaud.

Ils avaient progressé trop vite, s’étaient inutilement épuisés, la main crispée sur le fusil. À chaque détour du chemin, derrière chaque crête, dans les creux du terrain, dans les buissons, les cabanes, les carcasses de voitures abandonnées… Ils étaient proches, la mort tapie au fond des yeux et les six apprentis gardiens n’en menaient soudain pas large, le K02 dans les mains, une cartouche enclenchée dans la chambre, se répétant en boucle les instructions d’Ishmaël. Vous les entendrez avant de les voir. Tirez peu, à coup sûr. Les coups de feu marquent votre présence, votre force, les limites de votre territoire, ils comprennent ce langage, ils se tiendront à distance sauf s’ils se sentent en force.

Merlin avait respecté les règles, affronté les pièges tendus pour eux par Ishmaël. Tué au couteau deux chiens bavant de rage, franchi nu en nageant la rivière sous le pont effondré, reconnu la mise en scène de l’assaut contre l’itinérant, et au soleil couchant, quand Ishmaël était sorti des ombres pour les retrouver, les blâmer et les féliciter, le maître des Gardiens lui-même n’avait pas su dire où était Merlin. Couché dans le rocher, la même balle toujours dans le canon, il aurait pu la loger dans la tête de leur maître qui l’avait perdu de vue et il s’était senti digne de son nom de Gardien à venir, digne de la descente de l’Esprit.

Accompagnés du maître, ils avaient quitté les lieux au plus vite, cherché un autre abri pour passer la nuit, ils avaient compris que leurs épreuves étaient terminées, qu’ils allaient rentrer au plus vite à Saint-Guilhem, être embrassés par leurs parents, veiller en armes dans la nef de l’église devant le reliquaire de la Croix. Les jours prochains seraient les leurs, ceux des nouveaux Gardiens, des nouveaux défenseurs du Domaine, et ceux qui n’avaient pas encore perdu leur pucelage (Joseph, Maïa, Marie, vous vous reconnaissez ?) ne tarderaient pas à le faire tout auréolés de la gloire de l’Esprit Saint, mais Merlin était déjà au-delà de tout ça. Il ferait partie des patrouilleurs, il retournerait au-delà des murs avec Ishmaël, puis il irait seul, ne dépendant plus que de lui-même, marchant jusqu’à avoir tout le pays dans les jambes, prenant les têtes des baveux et les accrochant aux branches des arbres pour qu’ils comprennent que cette terre leur était défendue.

 

Maïa était une garce mais elle avait toujours eu l’intelligence des situations. Joseph et elle tenaient le dernier tour de garde et l’aube se faisait proche quand elle avait entendu les voix. Les épreuves étaient terminées, Ishmaël les avaient rejoints, ce n’était donc pas un exercice. Elle les avait réveillés de proche en proche, munis d’une seule instruction : silence.

Il ouvrit les yeux et son esprit immédiatement fit un pas en arrière, il commença à murmurer inconsciemment sa ritournelle, tant il avait été bien dressé à tenir le virus à distance.

À la claire fontaine

Le ciel était blanc, ils avaient froid et faim, leurs jeunes corps tremblaient sortis de leurs sacs de couchage mais ils n’avaient pas failli. Debout, chaussures aux pieds, fusil en main, sans un bruit. Ils avaient entendu les voix à leur tour, murmures chuintés, éclats comme des aboiements, ça crachait, ça grognait, ça parlait à sa façon. Tous les regards s’étaient tournés vers Ishmaël et leur maître pour quelques instants encore avait distribué ses instructions en gestes tranquilles. Soyez prêts, arme en main, Marie, Louis, Joseph, en bas avec moi. Merlin, Cayt, Maïa, en rabatteurs, par le haut.

Ça ne parlait pas si fort, ce n’était pas si nombreux, trois ou quatre tout eu plus, une balle chacun, le virus était le plus grand danger, les paroles intérieures formaient une barrière mentale.

m’en allant promener

Cayt et lui fonctionnaient bien ensemble, se couvrant l’un l’autre, Maïa avait l’intelligence de suivre leurs pas et de se taire. Ils progressaient de couvert en couvert, parfaitement réveillés, sans plus penser au passé ni à l’avenir, conscients de leur position, de la position des amis en bas, cagoule rabattue sur le visage, leur ritournelle sur les lèvres.

j’ai trouvé l’eau si belle

Cayt avait vu leurs cibles en premier, ça montait vers la crête, droit vers eux, bien plus haut sur la pente qu’ils n’avaient imaginé, quatre ombres en pack serré, formes hirsutes, hésitantes, mains près du sol. Elle avait épaulé, canon pointé vers la pénombre des épineux. Il l’avait imitée. Maïa, derrière eux, tremblait.

Droit vers eux, quatre baveux, tout proches, inconscients des lignes de tir qui les traversaient. Ishmaël disait : si vous n’êtes pas sûrs de votre coup, laissez passer. Si vous n’êtes pas sûrs de votre position, laissez passer. Restez à couvert, ils ne vous chercheront que s’ils sont acculés, même les bêtes veulent vivre, ils connaissent nos armes.

Une quinzaine de mètres. Cayt et lui échangèrent un regard. On y va ? On y va. Et depuis le bas de la pente, la voix d’Ishmaël, une seule syllabe, comme s’il avait lu dans leurs pensées. « Feu. »

que je m’y suis baignée

Cayt tira en premier, celui de droite, Merlin dans la seconde suivante, celui de gauche, deux ombres s’effondrèrent, les deux autres furent si surpris qu’ils restèrent là, sans bouger, cibles parfaites. En gestes synchronisés, Cayt et lui épaulèrent de nouveau mais ce fut Maïa qui tira. Mode rafale, l’air se déchira dans un grand craquement, éclats de feuilles et de branchages, déluge de fer et gâchis de munitions, au risque de toucher les copains restés en bas. Les cibles bondirent vers l’abri le plus proche, l’une se mit à claudiquer soudain, l’autre se jeta en avant. Maïa rajusta, seconde rafale, les jambes, le dos, les nuques et juste des ombres qui se couchent, embrassant la terre pour ne plus se relever. Le fusil claqua, chargeur vide et les montagnes résonnèrent de l’écho des rafales avant que tout se taise.

Il y a longtemps que je t’aime

Personne n’appela, personne ne cria. Maïa laissa passer un rire de peur et d’épuisement. La cible de Merlin bougeait encore, ça voulait ramper, alors il fit ce qu’il avait toujours su qu’il ferait en cette occasion, des gestes si souvent répétés intérieurement qu’ils en paraissaient déjà vécus. Rabattre le fusil, sortir le couteau, un regard à celui de Cayt (touché à la gorge, plus rien à faire) puis tomber sur le sien (il était sur le dos), un genou sur la poitrine, main appuyée sur le menton, ça gémissait et se tordait mollement, de l’autre main glisser la lame entre les côtes, jusqu’au cœur.

jamais je ne t’oublierai.

Alors enfin il put regarder, car la mort éteint le mal.

 

Il avait déjà tiré sur les ombres dans les vergers, chassé les silhouettes bondissantes des baveux venus voler des fruits. Il avait déjà vu sur le sol les taches du sang que son arme avait versé. Mais il n’avait jamais eu le trophée, couché sous lui, encore chaud, sentant la sueur, la crasse et la mort.

C’était sur le dos, mains ouvertes aux ongles cassés, fagoté dans des vêtements en synthétique du temps d’avant, chaussures de toile déchirées tenues par des straps. Des ceintures comme des baudriers, une bouteille de PET suspendue par de la ficelle en guise de gourde. Les cheveux tressés, raidis par la saleté, les dents de travers, la peau brune tigrée de rayures de guerre blanches, du nez vers la gorge. Et le regard noir, ardent encore, malgré la mort, le regard en bas de celui qui est mort en reflet parfait du regard en haut de Merlin.

« Merlin, bouge-toi. On va finir les deux de Maïa. »

Cayt jura à voix basse, décoinça le chargeur bloqué de son fusil.

Il aurait dû accompagner les filles dans le fourré, exécuter les deux victimes de la conne qui avait rameuté pour eux tout ce que les collines cachaient de monstres dans les dix kilomètres alentour. Il aurait dû dévaler vers Ishmaël et les autres, dire à voix basse ce qui s’était passé, mais il était sidéré, par la mort, par le corps immobile, par le regard encore marqué de peur et de haine, par les yeux noirs reflets parfait des siens.

 

Et voici ce qui s’était passé en bas, tandis qu’il se relevait trop doucement, voici les choses comme Marie les lui avait racontées, plus tard. Le silence revenu, Louis était allongé par terre à l’abri des balles, ver rouillé par la peur, recroquevillé sur son arme. Joseph, attentif au moindre ordre d’Ishmaël, et elle, Marie, qui se croyait effrayée mais qui tenait bien le coup. Ishmaël avait dit : « Ce n’est pas fini. Il y en a un autre. » Il avait posé la main sur l’épaule de Marie : « Retourne-toi quand je te dirai, Joseph, pareil pour toi. »

Quelqu’un venait sur la pente en-dessous et Ishmaël s’effaça hors de leur champ de vision, elle entendit rouler des cailloux, des pas précipités, ça sortait de l’ombre de la vallée en-dessous, ça montait vers eux, et Ishmaël dit : « Maintenant. »

Marie se retourna et vit Ishmaël, couteau de combat sorti, et face à lui la créature extraordinaire, parfaitement dessinée, portant dans le dos l’étendard dont ils ne distinguaient pas encore l’épi. C’était en noir et rouge, mince comme un danseur, portant gants, chaussures luisantes, baudriers, fusil en travers du dos, ça tenait dans chaque main une longue lame recourbée et ça avançait vers le maître des Gardiens, ça voulait le corps-à-corps. Ishmaël avait un adversaire à sa mesure.

Joseph épaula, mit en joue.

Joseph Lenke, gentil garçon, celui qui ne tapait jamais les autres et cherchait toujours à discuter, avait le fusil épaulé et au bout de son canon cet ennemi nouveau, éclaireur de l’armée qui causerait sa propre perte. Joseph avait le meilleur angle, quelques pas encore et l’autre serait sur Ishmaël ; Joseph ne tirait pas, le doigt figé sur la détente, il ne parvenait pas à tirer, et voilà pour lui.

À côté de lui, Marie, trop fragile, trop lente, qui détestait le K02, son métal noir et les pièces mécaniques qui claquaient et pinçaient les doigts… D’un seul mouvement elle épaula, mit en joue et tira. Un coup unique, à la tête, l’être fantastique s’effondra, la hampe au drapeau noir comme soufflée par une rafale de vent, ses lames rebondissant sur le sol pierreux. Elle se permit un soupir, mais il était trop tôt, tout n’était pas terminé. Le dernier ennemi en lice était trop impalpable pour pouvoir être vaincu si facilement.

Ishmaël se tenait immobile, statue du commandeur noire, dix pas en dessous d’eux. Il rengaina lentement son couteau et sans se retourner leva les bras à leur intention, la main gauche enveloppant le poing droit fermé. Je suis atteint. Il avait détourné l’attention de l’equites, l’avait attiré vers le combat à l’arme blanche, pendant quelques secondes il lui avait fait face, les yeux dans les yeux… Quelques secondes d’intimité partagée avec un adversaire porteur du virus, la haine comme l’amour pouvaient suffire à transmettre la maladie.

Ishmaël leur tourna le dos et dévala la pente, vers le fond de la ravine. En quelques secondes il avait disparu à leur vue et Merlin s’en réjouit car il n’aurait pas voulu abattre leur propre maître. Mais maintenant ils étaient seuls, le jour n’était pas encore complètement levé.

 

Louis, Maïa ne valaient rien, ils parlaient trop fort, affolés. Marie priait, les mains serrées sur son fusil, il n’entendait pas si elle implorait pour les morts ou pour les vivants. Joseph, voulant oublier sa lâcheté, escalada un rocher saillant et observa les alentours. Ne restaient que Cayt et lui pour se pencher sur l’ennemi couché, pour observer sa face affreuse, dévastée par le tir de Marie, ses talismans de ficelle et de bouts de métal accrochés au poignet, mais aussi son drapeau à l’épi en amande, son uniforme de toile et de cuir noir et rouge, ses chaussures de marche, son fusil, ses épées.

Merlin lut ses propres questions sur le visage de Cayt. Qui est celui-là ? Un baveux ? Un enfant tordu grandi dans les ruines du monde ? Sa peau, ses mains, ses dents le disaient. Mais il avait été redressé, entraîné, sanglé. Qui lui a donné un fusil ? Qui lui a donné cette tenue ? Merlin apprendrait bien plus tard qu’on appelait equites, chevaliers, ces porteurs d’étendards. Le virus avait laissé derrière lui des millions de choses errantes et folles ; que se passerait-il si une main modelait ces formes malades et en tirait une légion ?

Ils n’eurent pas le temps de le fouiller plus avant. Joseph appelait, depuis son perchoir.

« Sur la crête… des drapeaux comme celui-là… Il y en a des dizaines… Ils marchent vite… »

Merlin rejoignit son compagnon et vit par lui-même. Une ligne dansante de drapeaux. Des étendards accrochés au dos des equites en marche comme l’échine d’une étrange chenille. Les replis du terrain faisaient qu’ils ne pouvaient en voir plus, mais ils entendaient les cris, les grognements, les sifflements. Au pied des porteurs de drapeaux grouillait la horde, les porteurs de couteaux, de crochets, les dévoreurs.

La horde venait-elle pour eux ? En vérité les baveux se moquaient bien des coups de feu tirés par six pauvres gamins perdus. Dans la pâleur de l’aube, ils marchaient vers le sud. Au nom de la dame des moissons, ils voulaient les bêtes, les maisons, les armes, les réserves. Ils voulaient accrocher leur étendard noir et rouge sur le toit de la basilique Saint-Sauveur. La horde marchait vers Saint-Guilhem.

Alex disait : une voix les rassemble, une déesse qu’ils adorent, qui les redresse et les fait marcher sur deux jambes. Une main se tend qui les nourrit et leur donne la force.

Alors d’un coup, bien malgré lui, Merlin devint le chef du groupe. Il arracha l’étendard, leur trophée, le roula en boule et le fourra dans ses affaires.

« On ne reste pas là. On part prévenir le village. »

Quelques visages perdus se tournèrent vers lui. Il se contenta de dire :

« On court. »

 

 

2.

Le pays était immobile comme si rien n’avait jamais eu lieu. La dure ligne des crêtes, les buissons d’ajoncs et de genévriers écrasés par le jour chauffé à blanc, les vagues sentiers dessinés par les moutons. Leur terre, telle qu’ils l’avaient toujours connue, indifférente à leurs peines.

Ils oublièrent presque l’ennemi pour ne plus penser qu’à leur souffle et à la soif qui leur desséchait la gorge. Merlin n’avait toléré aucune pause, les moins rapides souffraient, il ne leur accordait rien, s’ils voulaient rester derrière, libre à eux de se faire crocheter par les baveux. Arrivés au-dessus de Fourmen, il se retourna, cherchant dans le paysage immobile des marques de l’armée aperçue par Joseph, mais leur vision semblait avoir été un cauchemar de l’aube car rien ne bougeait, sinon quelques oiseaux cerclant très haut dans le ciel étincelant.

En vérité, les entrailles nouées de Merlin le lui disaient, ça n’avait pas cessé d’avancer, ça marchait dans les ombres, le long des gorges, tout en bas, la ligne de drapeaux, de lames, de fusils, suivant l’étendard de l’épi. Ça venait, c’était organisé. Combien de colonnes y avait-il ? Une seule ? Plusieurs ? L’arrière-pays vaste et profond pouvait engendrer des flots grouillants de monstres.

 

Les six ralentirent à l’approche du poste de garde. Ils arrivèrent de deux directions à la fois, sans signaler leur approche à Pietro, fusil en main, prêts à déjouer toute embuscade, les instructions d’Ishmaël encore toutes chaudes à l’oreille. La cabane était déserte, ils retrouvèrent le corps de Pietro, pantalon ouvert, gorge tranchée, quelques mètres plus bas, face dans la poussière. Pietro, lent et bête, s’était fait surprendre en allant pisser, maintenant il bouffait de la terre. Ça n’était pas resté longtemps, même pas pris le temps de le déshabiller, seules ses chaussures manquaient. Merlin devinait une compagnie d’éclaireurs rampant derrière les rochers au petit matin, préparant le chemin des autres, surgissant derrière cet imbécile. Il ne tenterait plus de peloter les jeunes filles.

Aucun bruit, nulle part, il était un peu plus de midi. S’il y avait eu des combats à Saint-Guilhem ils auraient dû en avoir l’écho. Cayt considérait sans aménité le corps du veilleur.

« Ils dégagent les obstacles. Ils attaqueront ce soir. »

Ce qu’elle ne dit pas, pour ne pas effrayer les autres : les éclaireurs qui avaient fait le coup pouvaient être dans le coin.

La cloche du poste avait été jetée à bas et on en avait abattu le mât. Joseph en ramassa les débris pour dresser une potence grossière à laquelle il suspendit la sonnaille cabossée. Les autres étaient d’accord, il fallait prévenir le village quitte à signaler leur position. Ils frappèrent la cloche à coups redoublés, obtenant à force un tocsin éraillé qui ne semblait pas porter plus loin que l’extrémité de la vallée. Mais au bout de quelques minutes de ces efforts, ils entendirent une autre cloche répondre, plus belle et plus profonde. Le braillard du clocher de Saint-Sauveur !

Alerte ! Aux armes ! à l’ennemi !

Alors ils eurent un peu moins peur, et la cloche d’alarme leur donna la force de courir les derniers kilomètres au fond de la vallée du Verdus jusqu’à apercevoir les toits serrés de Saint-Guilhem et le dos rond de l’église.

Ils ne croisèrent aucun berger, aucun défricheur, aucun écorcier, la campagne était vide, ceux du village avaient obéi à l’appel, ils se tenaient derrière les murs, masque rabattu sur le visage, prière aux lèvres, inconscients en vérité de ce qui leur arrivait et plus fragiles qu’ils n’avaient jamais été.

 

On y fut à deux heures, Merlin, Cayt et Maïa en premier, Louis, Joseph et Marie à la traîne. Les poumons brûlants, le visage rouge, les pieds douloureux. Merlin hurla le mot de passe mais sa voix croassait des sons incompréhensibles et cet imbécile de Gilles Fallon lui ouvrit quand même le portail. On les tira à l’ombre du mur, ils furent entourés d’hommes de quarante ans engoncés dans des tenues de guerre trop serrées. « C’est vous qui avez sonné ? Que se passe-t-il ? Où est Ishmaël ? Vous avez vu des baveux ? » Et les visages curieux les entouraient, trop ronds, trop bien nourris. Gilles en tête, terrorisé soudain par son rôle de lieutenant ne cessait de répéter l’unique question qui comptait à ses yeux : « Où est Ishmaël ? » Gilles savait faire des plannings, compter les munitions, attribuer les chaussures et les fusils, et Merlin, buvant de petites gorgées d’eau glacée, se disait que ce serait à lui qu’incomberait la défense du village. Dommage.

Ils avaient beau dire, expliquer, on ne les croyait pas. « Combien ? Dix ? Vingt ? (Mais non ! Quarante étendards ! Au moins !), il faut aller chercher Ishmaël ! », ils questionnaient sans cesse, n’écoutaient pas ce que les gamins avaient à dire, car l’alerte tombait au mauvais moment : le Conseil était absent, rendu en urgence à Gignac. Ni Fallon, ni Domi, ni le mayor n’étaient là, tous partis en six-roues pour un conseil général du Domaine ! De plus en plus inquiet, Merlin mesurait qu’avec l’absence d’Ishmaël et des membres du Conseil ne restaient que les faibles et les branques. Et qui était ce type en uniforme de Transfert à l’arrière-plan ? Et Gilles qui ne cessait de demander : « Où est Ishmaël ? Bon Dieu, pourquoi l’avez-vous laissé derrière ? Il est resté pour assurer votre fuite ? Il faut aller le chercher, monter une expédition pour aller le chercher ! Il faut que vous nous guidiez ! »

Fichu rouge sur les cheveux, Louise Revirol força son chemin dans la cour de la mairie et se jeta aux pieds de Cayt qui en parut gênée. Louise ne retenait jamais ses sentiments, elle serra sa fille sur son sein, la dissimulant contre elle, jusqu’à ce que Cayt se dégage avec une maladresse gauche. Merlin aimait Louise, malgré le mépris des autres, malgré sa maison à l’écart et sa pauvreté, malgré les hommes qui se glissaient chez elle à la nuit tombée et qu’elle ne repoussait pas.

Elle les prit ensemble, avec Cayt, leur fit raconter une fois encore les évènements, elle écoutait, elle au moins, elle ne passait pas son temps à pleurer après Ishmaël. Cayt se taisait, Merlin expliquait en quelques phrases sèches et Louise soutenait son regard.

Quand elle fut sûre, elle s’avança au milieu des autres, et cette fois-ci elle paraissait d’une beauté hautaine et ils l’écoutèrent parce qu’ils ne pouvaient ignorer sa voix rauque.

« Écoutez ce que les enfants vous disent ! Vous ne voulez pas entendre ? Vous sonnez le tocsin et les postes de garde ne répondent pas. Vous ne voulez pas comprendre ? Ce n’est pas une petite bande de baveux qui nous arrive dessus ! C’est la dame des moissons ! »

Elle jeta au milieu l’étendard de l’equites. Alors enfin ils se turent, parce que même si aucun d’eux ne l’aurait avoué, tous avaient entendu les rumeurs et connaissaient le nom.

 

Le type en uniforme travaillait pour Protection, la branche armée de Transfert. C’était un petit homme sec, moins amolli que les autres envoyés des îles que Merlin avait déjà pu croiser. Il s’appelait Herrera, son pilote et lui-même étaient venus à l’aide d’un gyro minuscule posé dans le jardin des Gallo. Il se tenait en retrait des villageois, les yeux courant sur son egg.

Merlin laissa ceux qui avaient des parents se faire cajoler et alla se planter en face du militaire : « Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? » et il apercevait son propre visage fermé, yeux enfoncés, dans les lunettes-miroir du capitaine de Transfert.

« Vos chefs sont absents, vous savez pourquoi ? »

Merlin ne s’attendait pas à la question. Herrera étudiait le garçon poussiéreux, fusil à l’épaule, planté face à lui.

« Transfert leur propose l’évacuation. Les deux mille habitants du Domaine répartis entre Chypre, Majorque et la Crête. Ça fait des semaines qu’on les avertit des mouvements des Porteurs Lents et qu’ils ne veulent pas entendre.

— Ce ne sont pas des baveux comme les autres. Certains ont des armes à feu. Des uniformes.

— Nous avions prévenu vos autorités, elles ne nous ont pas crues. Quelque chose unit les Porteurs Lents. Un Élohim ou une forme d’ingénierie sociale raffinée. »

Envie de cracher sur le soldat, sur les Conseillers qui discutent de l’évacuation, sur tous les fous et les lâches. Merlin hésita à planter là l’autre connard et son ingénierie raffinée, mais il s’accrocha : « Et vous ? Qu’est-ce que vous foutez ici ?

— L’alternative à l’évacuation, c’est un soutien militaire. Il semble que ça va devenir urgent. Drones. Forces spéciales.

— On va l’avoir ?

— Beaucoup de gens sur les îles pensent que les tiens connaissaient les risques qu’ils prenaient en s’installant sur les terres gastes. Qu’il ne faut pas venir pleurer si les choses tournent mal.

— Ils vont nous soutenir quand même ? »

Moue de Herrera.

« Pas sûr. Je fais de mon mieux. »

 

Tout était comme avant. De vieilles pierres indifférentes. Les portes grandes ouvertes vers le ventre noir de l’église où priaient en vain un ou deux frères à la robe grise. Quelques vieux sur la place qui le regardaient passer, lui, le trouvé. La même colère rentrée que d’habitude. Domi était loin, à Gignac, il aurait aimé arracher sa radio à Herrera et pouvoir l’appeler, savoir si elle allait bien, lui crier de ne pas céder aux tentations des lâches, et qu’ils allaient tenir, ici. Lui parler d’Ishmaël tombé, des gardiens commandés par Gilles Fallon, des drones que Transfert refusait d’envoyer et de la colonne d’equites poussant vers eux la horde d’écorcheurs.

Le magasin était fermé, le volet de fer tiré sur la vitrine. Rosalia toute désolée faisait l’inventaire en silence, il la salua vaguement et entra dans la maison. Pas de poussière sur les vieux meubles de bois des ancêtres, le carrelage impeccable dans l’entrée, il manquait juste la présence sévère et bienveillante de Domi. Elle ne l’aurait pas serré dans ses bras à son retour, elle se serait contentée de lui dire de s’asseoir ici, de lui servir à manger et à boire et d’attendre qu’il parle, s’il avait eu quelque chose à dire. Et il n’aurait dit que cela : « Ishmaël est mort. » Domi appréciait le chef des gardiens. Elle aurait accusé le coup avant d’envisager calmement la suite, ses grandes mains serrées autour d’une tasse chaude. Mais Domi était loin, injoignable, et Merlin marchait sans savoir ce qu’il cherchait à travers la maison silencieuse. Il passa à l’étage, n’ouvrit même pas la porte de sa chambre d’enfant, les volets étaient clos, il longea les vieux murs jusqu’à la chambre de Domi, retrouva le lit de bois noir et les draps très blancs dans la pénombre et la croix accrochée au mur à laquelle pendaient les rameaux séchés de Pâques.

 

« Tu viens ? »

Cayt trouva Merlin assis sur la chaise au pied du lit, le visage dans les mains. Elle était encore en tenue de marche, sanglée dans l’uniforme qu’elle portait si bien, le fusil dans le dos. Elle déposa quand même son arme pour entrer dans la chambre, s’agenouiller près de lui, le visage sérieux, comme toujours. Elle dit tout bas :

« Gilles est un incapable. Transfert ne va pas nous aider. Les Iliens vont obtenir ce qu’ils veulent depuis longtemps. Qu’on abandonne les maisons et le village pour aller travailler chez eux, à l’usine.

— Et alors ? »

Elle haussa les épaules. « Alors on va se battre. Il faut que tu viennes.

— Pourquoi ? »

Encore un haussement d’épaules. Parler n’avait jamais été son fort, en cela ils étaient proches, la fille d’on-ne-sait-qui, et le fils de personne. Elle s’approcha de la fenêtre, lui tournant le dos. Elle avait les membres secs d’une coureuse des rochers, les cheveux courts, elle avait coupé sa longue natte juste avant de partir avec Ishmaël. Les grands fils de Fallon la raillaient, parce qu’elle ne souriait pas et qu’elle n’avait pas de poitrine. Lui s’en moquait bien, elle lui plaisait comme elle était. Ils n’avaient pas besoin de se dire grand-chose pour se comprendre.

Il faisait très chaud, le village était calme comme toujours aux heures de la sieste. Les cloches s’étaient tues. À quelle distance se trouvaient-ils ? Ils couraient en file dans les rochers, les equites maintenant les puppies dans une sorte d’ordre à coups de crosse ou de badine. Tous piqués aux flancs pour avancer dans la même direction, les yeux ardents, vers les réserves, les armes, les vêtements, vers les demeures fraiches et les vieilles pierres de l’église.

Ils n’étaient doués ni pour les paroles, ni pour les gestes de douceur. Merlin savait vaguement comment s’y prendre, Cayt n’avait pas peur. Ils se dépêtrèrent de leurs vêtements, se touchèrent, se heurtèrent, il sourit en la voyant si poussiéreuse, en sentant son odeur de sueur et de route, il ne valait pas mieux lui-même. Sa langue avait un goût de sel. Ils froissèrent le grand lit aux draps frais et tendus ; à aucun moment elle ne détourna les yeux de son visage. Merlin sut qu’il resterait, qu’il se battrait, qu’il ne la quitterait plus.

 

Ils se retrouvèrent pour la dernière fois tous les six à proximité du mur amont. Louis et Marie, curieusement acoquinés, l’hypocrite et la timide. Joseph Lenke, mortellement sérieux, portant son arme dont il ne se servirait jamais. Maïa venait leur faire ses adieux, elle partait avec deux familles vers Gignac et vers l’évacuation offerte par Transfert pour Majorque. Merlin ne la regretterait pas, autant que les lâches disparaissent.

« Vous devriez venir. Vous les avez vus, nous ne sommes pas de taille pour les affronter. Nous n’avons plus Ishmaël, de toute façon ça a toujours été une folie de tenter de vivre ici. Moi je veux faire des études, je ne veux pas être une ignare comme nos parents et vivre coupée du monde. Je veux avoir à manger sans avoir à me casser le dos, je ne veux pas être forcée à pondre des enfants. Venez. »

Marie lui souriait doucement, emplie d’une immense confiance.

« Dieu nous a établis ici. S’il veut nous y maintenir, il nous y maintiendra. »

Maïa haussa les épaules et se détourna. Elle méprisait les prières, l’adoration des reliques, le baiser aux fusils, les rituels de fertilité. Elle avait l’occasion de laisser enfin tout cela derrière elle. Avant cinq heures elle avait quitté le village.

 

Ils passèrent en revue les gardiens postés sur le mur, chacun à son poste à côté de la meurtrière qui lui permettrait d’allumer quelques baveux, la ritournelle sur les lèvres. Merlin trouvait ses concitoyens plus beaux maintenant qu’ils avaient peur. Ils regardaient Marie, plein d’espoir, comme si une adolescente exaltée avait plus de chance de les aider à survivre que leurs propres officiers. La fille effacée et pieuse de cette grosse brute de Pierre Gallo était transformée. Elle touchait les gardiens un à un en murmurant : « Christ est avec toi, garde confiance ! »

Sur la tour ouest, les connards habituels étaient rassemblés autour de Thibault Fallon. Marie donna à chacun sa bénédiction qu’ils reçurent avec un ricanement, mais au moment de partir, alors qu’il ne restait plus que Cayt et Merlin sur la plateforme, Grand Thib siffla : « Bien joué, les gosses. Ishmaël vous a perdus, vous êtes venus vous fabriquer une heure de gloire ici. D’autres ont déjà joué à ça. »

Cayt s’arrêta, les mains crispées par la colère. Grand Thib sourit : « Et je parie que l’idée vient de vous, les deux raclures de bidet. »

La même provocation facile qu’au sortir de la classe, et la même rage, mais Merlin ne se laissa pas emporter. Il vérifia que Louis, Marie et Joseph avaient bien quitté la tour puis il se tourna calmement vers les persifleurs.

« Je vais au Méjean, de l’autre côté du Brunan. Ils ne vont pas venir de là où on les attend, et ils arriveront cette nuit en escaladant les crêtes.

— Le lieutenant a donné l’ordre de rester dans les murs. Le gars de Transfert surveille les alentours avec ses drones-hirondelles.

— Je parie qu’ils ne verront rien. Je parie qu’ils se trompent. Qui vient avec moi au Méjean pour prendre les baveux à revers ? Quatre suffiront. Si Cayt et moi avons menti, ce sera une petite randonnée paisible. Si vous vous pissez déjà dessus de peur, restez ici. »

Thibault, Guillaume Malfoy et les jumeaux Sallah, Yazel et Hicham. La génération de gardiens précédente, bons tireurs, buveurs de rouge, éleveurs et bergers dans les pas de leurs parents. Grand Thib ricana : « On vient avec toi, on passera la nuit au Méjean. Et là-bas, toi et la muette vous nous sucerez à tour de rôle. »

Merlin se contenta de hausser les épaules avant de redescendre. Qu’ils viennent s’ils l’osent.

 

Ils osèrent, et il en parla au capitaine Herrera, installé avec sa console au QG côté amont. Herrera avait une arme de poing à assistance de tir et un casque d’abstraction dont la couche de réalité augmentée protégeait de toute empathie et toute interaction avec les baveux, permettant de les regarder et de les abattre sans risque de récupérer le virus. Une béquille pour les faibles.

L’officier leur tint un discours sans surprise. « Face aux Porteurs Lents, le sang-froid est primordial. Contrôler un périmètre et avoir confiance dans ce contrôle. Ils attaqueront à l’aube et nous les repousserons.

— On agrandit le périmètre.

— Mauvaise idée.

— Ce n’est pas votre maison que vous défendez, monsieur. »

Le monsieur n’était pas son style, juste une idée comme ça. Herrera avait peur, il n’avait jamais été si proche de l’ennemi, jamais forcé de l’affronter assisté seulement de ses machines et de quelques bouseux. À son honneur, il n’était pas parti. Il tendit un bracelet de plastique gris à Merlin.

« Prenez ça. C’est une balise de secours. Utilisez-la si vous avez un blessé, je viendrai vous chercher avec le gyro. Même de nuit. »

Il remercia tout en se demandant si Herrera savait ce qu’il faisait. Il fallut insister pour que Cayt accepte de mettre le bracelet à son poignet. Finalement, ils réussirent à quitter le village à six heures, les ombres s’allongeaient mais on y voyait encore très clair. Ils atteindraient le poste de guet sans aucune difficulté.

 

Quitter la vallée lui redonna envie de la défendre. Une heure plus tard, ils étaient presque arrivés au niveau de la crête et il se retourna un moment, observant la couverture des toits et leurs fragiles ouvrages de protection, laides excroissances de barbelés et de parpaings. Grand Thib dit : « C’est une connerie. Il les a vus avec son drone, ils sont à deux kilomètres à l’ouest. Tu t’offres une balade pour éviter le combat.

— Il n’a pas pu les compter. Ils se sont massés sous des replats. Rien que ça, ça devrait éveiller ta méfiance. Ils ont envoyé des groupes en reconnaissance, ils ont vu nos défenses. À leur place, je viendrais par le sud.

— Et tu dévalerais la pente, six cents mètres à découvert, offert aux tirs depuis les tours.

— Pas de nuit.

— De nuit, ils n’y verront pas plus que nous. »

Il y avait pensé, sans trouver encore de solution. Mais eux en avaient une.

 

Cayt marchait juste à côté de lui, c’était la meilleure part et l’aspect le plus troublant de cette expédition. Ils avançaient ensemble, s’arrêtaient ensemble, buvaient à la même gourde. Jamais ils ne se seraient touchés sous le regard des autres mais à avancer ainsi près d’elle Merlin était devenu plus fragile. Il n’en montra rien. À neuf heures ils avaient atteint l’ancien gîte et poste de garde dont ils avaient repris possession selon les règles. La cloche était intacte. Grand Thib explora les pièces effondrées de la maison à la lueur de sa lampe-torche, examinant les pavages de pierres rondes dessinés dans la cour.

« Quelqu’un est venu ici depuis le départ de Karim. »

Karim était rentré dans l’après-midi à l’appel du tocsin et les pavés étaient dérangés. Karim passait des heures à trier ses pierres, organiser ses pavages, il trouvait le moindre prétexte pour prendre les gardes au Méjean. Celui ou ceux qui avaient dérangé ses tas de cailloux étaient donc des étrangers – un animal ne se serait pas glissé jusque-là. Les autres devinrent tout de suite plus nerveux, Merlin se garda de tout triomphalisme. En ce qui le concernait, la vieille maison lui évoquait tout autre chose. La nuit arrivait, rien ne bougeait alentour, c’était venu, c’était reparti, ça ne devait pas être bien loin.

« Deux pour garder le poste, dit le Grand Thib. Les autres avec moi, on les cherche, d’abord du côté de la combe puis plus loin. Hicham et la fendue restent ici. Ne sonnez qu’en cas d’alerte. »

Cayt releva la tête : « Pourquoi moi ? »

Hicham s’était tordu la cheville en marchant, mais Cayt marchait plus vite et mieux que bien des hommes. Le Grand ricana : « Ça permettra aux autres, moi compris, de rester concentrés. Attends ici et prépare-nous un petit lit bien chaud. »

Merlin aussi voulait qu’elle reste derrière, pour la protéger. Elle était une marcheuse, une gardienne, mais elle était aussi un ventre pour les générations futures, et aussi mauvaise que pût être la décision il ne pensa même pas à la remettre en question. Il n’allait pas non plus faire d’adieux, ils seraient peut-être de retour d’ici une heure ou deux pour y passer la nuit. Il se contenta de lui montrer un point sur le sol, au pied du mur du gite, un pas à gauche de l’entrée.

« J’étais ici. Quand Domi est venue. »

Elle ne comprit pas tout de suite ce qu’il voulait dire, puis il vit presque son sourire dans les ombres et elle hocha la tête.

« Vas-y. »

 

Ils patrouillèrent en suivant les hauteurs, longeant le sentier à une vingtaine de pas. La lune était haute et claire, le Grand Thib gardait souvent les bêtes de son père par ici, il connaissait les pièges et les cailloux et les menait par les voies les plus faciles. Une demi-heure vers l’ouest, puis peut-être redescendre vers la combe avant de retourner au Méjean ; Merlin commençait presque à se dire qu’il avait eu tort de les emmener ici, de croire à une attaque imminente. Que s’était-il vraiment passé, après la bergerie d’Arnaud ? Quatre baveux isolés. Des branches d’arbres, des drapeaux se balançant dans le vent, et ce type en uniforme noir, couché dans la poussière. Ils s’étaient arrachés des lieux trop vite, sans le fouiller, sans l’examiner plus avant. La longue journée lui pesait sur les épaules et lui affaiblissait le jugement. Il pensait à Cayt, au gite, seule avec Hicham – elle ne risquait rien, seul, il n’était pas méchant. Il tentait de tirer les conséquences de la disparition d’Ishmaël, de son premier ennemi abattu, de la scène dans la chambre… Il ne voulait pas épouser Cayt, pas lui construire une maison pour élever leurs enfants, ni même s’installer avec elle auprès de Domi. Il revoyait le corps sous lui, non pas le corps de Cayt mais celui de l’autre, tordu par la mort, les vêtements sales serrés par des ficelles, les mauvaises chaussures de tissu défoncées, les dents manquantes, les yeux noirs comme des gouffres. Il avait plongé ses propres yeux dans ce regard, le temps d’une respiration, avant d’enfoncer son couteau. Avait-il été assez rapide pour éviter le mal ? Les autres disaient qu’on savait, qu’on sentait, mais sur quelle expérience rapportée pouvaient-ils se baser ?

Il fut presque surpris quand l’étoile de feu s’éleva dans le ciel. Le Grand Thib s’arrêta, les autres derrière lui, ils regardèrent sans comprendre le point rouge monter vers les étoiles, atteindre le sommet d’une parabole et redescendre doucement en dégageant une intense lumière. De nuit ils n’y verront pas plus que nous. Une autre étoile rouge monta, puis une autre, encore une autre, le ciel s’emplissait de constellations nouvelles, ardentes, aux couleurs de la dame des moissons, tout cela était terrible et merveilleux. Les boules de feu retombaient vers le village, ils ne le voyaient pas encore mais elles éclataient tout en bas en nappes d’incendies, léchant les tuiles et les murs, attaquant les jardins et les vergers, faisant hurler les bêtes, semant la panique alors que les météores s’élevaient puis descendaient dans le plus parfait silence.

Le Grand Thib enclencha son chargeur. « On n’a rien à foutre là, on n’aurait jamais dû t’écouter, on retourne auprès des autres !

— Nous sommes les plus proches des points de lancement. Ils ne nous attendent pas de ce côté-là. »

Merlin partit vers la crête. Après une courte hésitation les autres lui emboîtèrent le pas. Qu’avaient-ils de mieux à faire ? Ils avaient marché dans la nuit, ils étaient passés tout près des lanceurs de fusée, il était temps de dévoiler leur jeu. Ils rabattirent leurs cagoules et firent de leur mieux pour ne pas décevoir Ishmaël.

à la claire fontaine

Les étoiles rouges montaient encore et les langues de feu descendaient vers le village. Merlin ne le dit pas, mais il avait localisé trois points de tir ; ils ne bénéficieraient de la surprise que pour le premier, puis ils seraient repérés.

m’en allant promener

Des visages éclairés par des lampes sourdes. Des drapeaux. Un curieux canon pointé vers le ciel. Des armes à feu, des équipements de communication. Ça s’agitait comme une fourmilière, ça grognait, mais on distinguait des groupes, et trois silhouettes en uniforme noir et rouge, drapeaux accrochés dans le dos. Des equites. Les baveux avaient porté tout le matériel jusqu’ici à dos d’homme, ils avaient reconnu le terrain et planifié les détails et, puisqu’ils ne pouvaient fabriquer ces objets tous seuls, quelqu’un les avait organisés, armés. Quelqu’un leur donnait le souffle.

Merlin entendit un gémissement derrière lui, Malfoy bafouillait on ne sait quoi. Merlin lui colla une gifle. « Ta ritournelle ! Prie, nom de Dieu, même si tu n’y crois pas ! » Ishmaël les avait préparés à se débarrasser de deux ou trois puppies isolés croisés dans la montagne, pas à dégager des soldats massés autour d’un canon.

j’ai trouvé l’eau si belle

Merlin élabora un plan suicidaire, mais il n’y avait pas d’autre choix. À cet instant, il était heureux de savoir Cayt restée au gite. Il espéra que ce qu’ils feraient servirait à quelque chose.

 

Les traits de feu descendaient du ciel, explosaient dans les rues, sur les toits, attaquaient les charpentes, les volets de bois. Ça tirait près des murs et des tours, des éclairs rouges illuminaient la vallée. Leur plan n’était pas si compliqué, ils fixaient les défenseurs sur les murs puis créaient la panique à l’arrière, et quand le chaos serait complet ils enverraient une attaque depuis les pentes. À moins que quelqu’un ne parvienne à faire cesser les tirs.

Le Grand Thib et Malfoy ouvrirent le feu sur les servants du canon. Il y eut des cris, des corps qui tombèrent, plusieurs secondes de chaos, les tirs cessèrent, les survivants s’étaient jetés à terre et rampaient vers les bosquets. Merlin crut reconnaître des mots, des ordres, il ne les écouta pas, plongé dans sa claire fontaine. Thib et Malfoy tirèrent encore, depuis un autre point, les equites se redressaient, ripostaient par des courtes rafales dans leur direction, les puppies et les majo se relevaient à leur tour et fonçaient en silence dans les broussailles en direction de la source de l’attaque. Est-ce que les deux autres les voyaient ? Est-ce qu’ils bougeaient ? Ils étaient supposés tirer, accrocher une poursuite, dégager en entraînant l’ennemi derrière eux. Un des porte-drapeaux porta les mains à sa gorge et tituba, son étendard accrocha un peu de lumière. Il n’y avait plus grand monde auprès du canon, les défenseurs n’étaient en fait pas si nombreux. Merlin se jeta en avant, courbé aussi bas que possible, espérant que Yazel le suivrait. En quelques pas il fut en terrain dégagé, voyant pleinement la vallée ouverte en contrebas et les points de feu sur les toits, dans les jardins, la place, et des silhouettes minuscules courant dans les ombres. Ils doublèrent des blessés qui les ignorèrent, un des servants du canon s’était relevé, il se tourna vers eux, croyant qu’ils venaient les aider. C’était une fille, yeux noirs, bouche retroussée sur de grandes dents blanches, scarifications des lèvres aux pommettes, Merlin n’en sut pas plus, il lui planta son couteau dans la poitrine sans glisser sur les côtes, comme il avait appris ; elle grogna quelque chose, glissa le long du canon, mains croisées sur le ventre.

Il y a longtemps que je t’aime

Un tube à embouchure large, des tuyaux, un gros réservoir de métal contre la base du tube ; Merlin cherchait comment briser le canon quand un autre type s’approcha, une autre fille en vérité, et Merlin la planta à son tour et fut pris d’une brutale envie de vomir.

jamais je ne t’oublierai

Est-ce que c’était la maladie ? Il tenait sa ritournelle, il n’avait pas croisé le regard de ces filles, la nausée n’était pas le virus, elle venait juste de l’odeur de sang, juste du sang sur ses mains et sur son couteau de chasse. Il entendit Yazel : « Recule ! Recule ! » D’autres ombres approchaient, Yazel ouvrit le feu, tirant directement sur le réservoir qui se mit à siffler follement, renversant son support, déclenchant une cascade de hurlements de loups. Le canon était couché, mais la meute revenait vers eux.

j’ai perdu mon amie

Merlin était prêt à les recevoir, le couteau à la main, à se laisser déchiqueter pour payer le prix de ce qu’il avait fait, planter ces deux filles dont il avait le sang sur les bras, mais Yazel le tira en arrière et il eut de nouveau envie de vivre. Ils s’enfuirent vers le couvert et les buissons, des coups de feu éclataient derrière eux en désordre, les autres ne s’étaient pas encore remis de l’attaque.

 

Ils avaient calé un rendez-vous avec Thib et Malfoy auprès d’un rocher surplombant le chemin, mais Merlin ne retrouva pas le chemin, ça bougeait partout dans les ombres, surtout au-dessus d’eux, il aurait été raisonnable de fuir vers la combe, de descendre vers Saint-Jean pour retourner vers le village, n’importe qui ferait ça, mais il restait deux canons, plus haut. Il put voir dans un rayon de lune les yeux de Yazel. Ils avaient tous les deux l’air de monstres, leur masque rabattu sur le visage. Merlin releva le sien, respira plus librement, Yazel ne l’imita pas. « Tu ne devrais pas. On se fait le deuxième canon. Il suffit d’allumer le réservoir, ce sont des armes à air comprimé, sans bruit ni flammes, mais si tu exploses leur source de puissance… »

Ils dégagèrent assez bas, longèrent la combe sur une centaine de mètres, puis repartirent vers le haut, grimpant la pente raide en se plaquant régulièrement sur le sol. Merlin pensait trop. À Domi, aux maisons en flammes, à Cayt bloquée au gîte qui entendait les cris et les tirs, aux copains restés en bas sur les murs, qu’est-ce que Marie disait maintenant ? Christ est avec vous ? Qu’est-ce que Christ pouvait bien avoir à faire de toutes ces flammes, de ces canons ?

Les bruits de course et de cailloux avaient peu à peu cessé. Merlin hésitait à continuer vers le bas, vers les ombres et les cachettes de la combe. Là, ils pourraient se planquer, attendre que cesse la peur, puis ils rejoindraient le gite et se cacheraient parmi les vieilles pierres. Personne ne le leur reprocherait.

Yazel désigna la direction des crêtes.

« On y va. Le deuxième canon. Ils pensent qu’on s’est barrés. »

Et Merlin approuva de la tête, ils s’élancèrent vers le haut.

 

à la claire fontaine

Yazel, très brun, très souple. Il cognait dur, comme les autres. Autrefois, lui et son jumeau avaient serré Merlin, sur ordre du Grand Thib, ils étaient les Arabes, ils devaient faire au moins aussi bien que les autres. Merlin leur devait d’avoir appris à cogner, il avait encaissé et avait réservé sa vengeance, il y avait un prix à payer pour être le trouvé, le fils de Domi-sans-enfants. Yazel montait vite, en silence, se faufilant dans les ombres, lui aussi devait penser à la maison de ses parents, aux flammes, à son frère resté derrière. Ça parlait et ça chuintait entre les fourrés, mais un ange de la mort veillait sur eux qui les fit passer tous les deux sans une seule rencontre.

Un rossignol chantait

Le canon était en vue, à une centaine de mètres, ils étaient arrivés trop à l’est, à moins que là aussi ce ne fut de la chance. Les baveux avaient été prévenus, ils veillaient et se méfiaient. Un météore s’éleva, traçant une ligne rémanente rouge sur le ciel avant de se transformer en langue de feu en atteignant son apogée. Yazel toucha l’épaule de Merlin.

« À gauche, les réservoirs, il y en a plusieurs, on peut les allumer. Encore à gauche, ces cylindres, ce sont les munitions, avec un peu de chance ça s’enflamme. On est trop loin pour mettre dedans à coup sûr, on se rapproche par là. On dit que tu vises bien. Moi je te couvre. »

Merlin hocha la tête.

un rossignol chantait

Merlin trébucha dans les fourrés, courant derrière l’autre, les cachettes étaient de plus en plus éloignées, ils étaient trop souvent à découvert et quelque chose sonnait aux limites de son attention.

Un rossignol chantait

« Maintenant ! Qu’est-ce que tu attends ! »

Ils étaient couchés derrière un rocher à peine assez haut, il fallut se relever, se tenir debout. Quelque chose sonnait, l’épuisement tirait l’esprit de Merlin à hue et à dia, il voyait le canon, les servants qui commençaient à courir. Il épaula son fusil. On dit que tu vises bien. On dit. Il fit les alignements, son corps ajusta seul pour prendre en compte le recul, l’obscurité, le mouvement de l’arme sous l’effet du tir. Pas de rafale, juste un coup. Ricochet métallique, premiers cri, la balle avait tapé sur la cible sans la percer, il tira encore, un coup, un coup, un coup, les cris devenaient des hurlements et quelque chose sonnait, appelait, l’appelait lui, Merlin-le-trouvé. Le réservoir se mit soudain à siffler et il se souleva sous l’effet de l’air comprimé qui s’échappait, arrachant sa structure, renversant le canon, la masse de métal rebondissant comme un animal fou, percutant les corps et les munitions. Yazel tirait lui aussi, abattant les choses, tout ce qui bougeait, tout ce qui venait, des yeux brillants, des lames, des tirs vers eux.

Un rossignol chantait

Il ne se rappelait pas la suite de la chanson. Yazel tira encore, tua l’ombre la plus proche, puis il baissa son fusil, mit faiblement son poing dans sa main fermée et tomba à genoux. Yazel Sallah était atteint.

Merlin put encore l’entendre.

« Tue-moi. Je t’en prie. »

Et il reconnut le bruit de l’appel dans le lointain, la cloche des Méjean sonnant son tocsin. Au feu, à l’ennemi ! Tous à l’abri !

Merlin détourna le regard pour ne pas voir le visage du plus jeune des jumeaux. Il vida un chargeur en direction de l’ennemi puis se retourna et se jeta dans les ombres, le K02 lui battant les côtes, Yazel criait, peut-être, tous les cris se mélangeaient et bientôt il ne les entendit plus.

 

La cloche sonnait encore, par volées intermittentes, comme si le sonneur devait parfois s’interrompre. Un appel essoufflé, et lui qui courait vers l’église et Domi qui lui disait : dépêche-toi, tu vas être en retard, en le tirant vers la place, car elle voulait qu’il soit présent devant pour la communion, elle ne le cacherait pas. Tu vas être en retard. Si Cayt sonnait, c’est qu’elle était repérée, donc que l’ennemi était là. Elle sonnait pour dire : les miens vont venir, restez à distance ! Elle était la meilleure tireuse de tous, elle se sera mise à l’étage, près de la cloche, avec Hicham à ses pieds dans l’escalier, ils pouvaient tenir longtemps comme ça. Elle avait la balise de détresse d’Herrera, il la supplia mentalement de s’en servir. Fais-le venir, ce gros connard, qu’il te sorte de là, qu’il serve à quelque chose ! Merlin trébucha, roula douloureusement dans la poussière, resta allongé face contre terre, la bouche embrassant le sol. Il se releva, gémit, cracha, il était dans le noir, au fond de la combe. Personne ne venait, sa bouche avait goût de sang, voilà ce qu’Ishmaël aurait dû leur apprendre, la peur, le goût du sang, la solitude, et maintenant il était trop tard. Malgré son cuir, ses sangles, ses armes, ses silences, Ishmaël était comme les autres, trop faible et il n’avait éduqué que des faibles. Merlin entreprit de remonter l’autre côté de la combe, s’aidant de ses mains, ignorant les crampes, la fatigue et le sel de ses larmes.

 

Il avançait à coup sûr, trébuchant souvent, le corps griffé par les épineux, tout droit vers les Méjean. Il entendit les tirs, des coups sporadiques, Cayt, économe de ses munitions, visait bien. À chaque écho il pensait que les baveux comptaient un membre de moins. La cloche ne sonnait plus, les tirs devenaient de plus en plus rares, puis vint le vrombissement du double rotor du gyro. Il ne le voyait pas, l’appareil ne signalait pas sa position mais il était tout proche, tournant autour des lieux comme une grosse guêpe. Pourquoi est-ce qu’il ne se posait pas ? Pourquoi est-ce qu’ils ne profitaient pas de leurs lunettes IR et de leur armement pour dégager le chemin ? (Le gyro n’avait que trois places. Combien étaient-ils à bord ? Herrera était-il venu ? Pilotait-il lui-même ?). Merlin retrouva le sentier menant vers Saint-Jean, il était tout proche. Courbant le dos, arme prête, il s’élança sur les dernières centaines de mètres. Il faudrait faire vite, dégager le chemin, libérer Cayt de l’étage, la laisser partir avec le gyro et trouver un abri pour lui.

Il vit la vieille maison, les carcasses désossées des deux voitures, des flammes brûlaient, ils avaient dressé en dérision une croix enflammée au-dessus du toit et les fenêtres étaient illuminées de rouge depuis l’intérieur. Les diables dansaient sur le parvis, brandissant leurs fusils, faisant flotter derrière eux l’étendard noir et rouge comme les ailes de monstrueuses libellules. Ils étaient des dizaines, ils tenaient toute la maison, ils chantaient la joie et la victoire et lâchaient des rafales vers le ciel, vers l’appareil dont ils devinaient la présence.

Merlin n’éprouvait plus aucune peur, les prières étaient brisées, il n’en avait plus besoin. Trois equites rassemblaient leurs troupes, ils n’avaient pas de prisonniers, ils étaient là pour effrayer, pour tuer, il ne voyait aucun corps, ils avaient dû les déchirer, les jeter dans le brasier, faire de la maison le bûcher funéraire de leurs frères et de leurs ennemis. Merlin épaula, visa les chefs, n’eut le temps que d’en toucher un seul sans même pouvoir le tuer. La meute était brûlante et folle, elle avait le goût du sang ; ils se lancèrent vers lui. Il ne céda pas à la panique, abattit les premiers, rechargea, rompit d’une cinquantaine de mètres, profitant du couvert de la végétation et en tua encore deux autres. Il allait les entraîner derrière lui, tuant tous ceux qui viendraient trop près jusqu’à ce qu’ils l’entourent. Ils répliquaient, leurs rafales déchiquetaient les branchages et lui passa à travers les tirs comme le fantôme qu’il était devenu.

Il suivait sans le vouloir la pente du terrain, les laissant toujours en dessous de lui. Maintenant ils ne venaient plus, gardant leurs distances, mais il les sentait tous proches, essayant de l’encercler en silence. Puis il fut à découvert, exposé sous les étoiles. S’il voulait continuer à monter il devait abandonner ses abris. La voûte céleste était immense et claire et il pensa qu’il aimait l’endroit et le moment. Le terrain devint dégagé, presque plat, un sommet se trouvait à cent mètres de là. Il progressa à reculons, guettant le moindre mouvement dans la végétation, retenant ses tirs pour ne pas se faire repérer, et il était presque arrivé à son but quand ils surgirent, faisant feu depuis trois endroits en même temps. Des éclats de pierre lui griffèrent le torse et le visage, quelque chose lui pénétra dans la jambe, le forçant à tomber à genoux. Il tira encore, il était comme ébloui, il ne distinguait plus que de vagues formes ; tout serait bientôt terminé.

Le dernier tir vint de sa droite. Il y eut une explosion dans sa poitrine, il tourna sur lui-même mu par une force trop grande et s’écrasa sur le sol. Il vit son agresseur, en uniforme d’equites, l’épi noir et rouge dessiné sur la poitrine, et son visage lui apparut lumineux comme celui d’un ange, les joues scarifiées, la bouche large, les yeux noirs profonds, les mêmes yeux, la même folie que celle du garçon à qui il avait donné la mort le matin même, tout ainsi était parfaitement juste. Les étoiles alors se mirent à tourner comme un tourbillon l’aspirant vers le ciel.

Tout était juste, on aurait pu en rester là.

 

 

3.

Il resta trois mois dans les jardins, quatre-vingt-dix-sept jours exactement avant de disparaître. Et de tout ce temps, nul ne l’entendit parler, ni aucun membre du personnel, ni les rares personnes qui lui rendirent visite, comme s’il lui était impossible de dire le moindre mot après la résurrection. Il était pourtant vivant et conscient et son esprit était actif. Au bout de vingt-neuf jours il réussit à marcher sans aide. Un instructeur lui montra l’usage des appareils de rééducation et le guida dans son programme personnel, dont il suivit toutes les étapes, avec persévérance et mesure. Il était vigoureux comme un jeune animal. Il avait perdu un peu de capacité respiratoire, mais ses poumons avaient dans l’ensemble pu être restaurés. Ses os avaient été réassemblés et ressoudés, les greffes prenaient bien, il n’en rejetait aucune, les soigneurs ne doutaient pas de son envie de vivre. On lui montra les radios, il comprenait ce dont il était question même s’il refusait d’accorder le moindre signe humain à ceux qui le veillaient. Les soigneurs finirent par s’habituer à ses silences, certains d’entre eux prenant même plaisir à sa compagnie, à sa présence. Sa présence, c’était leur mot.

Leurs analyses disaient qu’il avait été exposé au virus mais que le virus n’avait pas accroché. L’inconscience ayant suivi la blessure avait aidé, mais il y avait autre chose, la chance, bien sûr, et peut-être une prédisposition sociale et génétique. Les médecins l’étudiaient, l’exposaient à des signaux mémétiques variés et mesuraient ses réactions. Lui se laissait faire et ne prononçait pas un mot, les empêchant (volontairement ? ils se le demandaient) de raffiner leurs mesures. Ils ne savaient pas qu’il avait été ramassé dans les terres gastes, gardé et élevé par Domi en dépit de toutes les règles.

 

Domi lui rendit visite en premier. Elle vint tôt, alors qu’il marchait à peine et se tint longtemps avec lui sous la tonnelle. Elle avait le visage tiré, marqué par les soucis et la peine, mais elle le serra fort dans ses bras et il faillit parler, ne se retenant qu’au dernier moment.

 

« Ils t’ont cru mort, au village. Tous ceux qui ont vu ton corps. Les médecins disent que tu es sauvé, que tu es solide, mais ça j’aurais pu le leur dire. Ils m’ont demandé si tu étais idiot, si tu parlais beaucoup, avant, (elle rit) il faut qu’ils comprennent que tu reparleras quand tu voudras. Ils doivent encore te surveiller quelques semaines, je ne peux pas te prendre avec moi, ces connards t’ont pucé comme un chien, ils disent que tu n’es pas atteint par le virus, tu y as été exposé déjà et tu ne l’as pas pris, tu es comme Achille, je t’ai tenu par le pied comme Achille et tu n’as pas pris le mal, je le sais.

» Je suis désolée pour Cayt. Je l’aimais bien, moi aussi. J’ai proposé de l’aide à Louise mais tu la connais, elle m’a claqué la porte au nez. Je ferai de mon mieux pour veiller sur elle. Pour le reste… Je pourrais te montrer des photos, mais il vaut mieux te dire. Il y a eu des dégâts, des maisons brûlées. Les Gallo, les Sallah, les Fenicourt… Quasiment tous ceux de la berge sud. Tout cela sera réparé, ce sera plus difficile pour les vergers, pour les cultures. Nous avons mendié des produits frais aux villages du sud. Et nous avons une petite garnison permanente près du mur du Verdus, ils ont installé leurs détecteurs-insectes gros comme des moustiques, je ne crois pas qu’ils en feront plus, c’est déjà ça. Mais sans vous, sans tout ce que vous avez fait, il n’y aurait plus rien.

» Pour l’instant, je reste. Quand tu seras revenu, tu me diras ce que tu veux faire. On peut déménager à Gignac ou bien plus bas. Ou plus loin. Tu n’es pas encore sorti de l’hôpital, ils m’ont dit. Tu devrais visiter Palma. Je connais assez bien la ville, même si elle a beaucoup changé depuis ma dernière visite, il y a quinze ans, mais pour toi ça devrait être intéressant. La vie ici est plus facile, beaucoup plus facile que ce que nous connaissons, et tu pourrais intégrer un cycle de formation comme ils disent. Tu n’es pas comme les garçons d’ici, mais tu n’étais pas non plus comme les garçons de chez nous. Tu te creuseras ta place. On fera comme tu voudras. »

Elle resta aussi longtemps que son autorisation de séjour le permettait et il lui en fut reconnaissant. Le dernier jour il s’allongea sur le banc, la tête sur ses genoux et elle pleura. Alors elle dit : « Tu n’es pas allé te battre là-bas par hasard. Ils m’ont dit que tu avais rassemblé les garçons de la tour. Le Grand Thib, les Sallah et ce petit connard de Malfoy, Dieu le garde là où il est maintenant. J’y ai beaucoup repensé, j’aimerais savoir ce que tu recherchais. Il n’y a plus rien à retrouver là-bas, depuis longtemps. Je t’y ai emmené souvent, une fois l’an au moins, je ne t’ai jamais rien caché, qu’est-ce que tu cherchais ? »

Mais même à elle, il ne dit rien. Il fut triste quand elle partit.

 

Herrera vint trois fois, à chacune de ses permissions. Il n’était pas désagréable. Au début, il se contentait de se tenir debout au pied du lit ou du fauteuil et Merlin ne le rejetait pas. Le capitaine n’était pas obligé de venir, il n’y avait entre eux ni dettes ni créances.

Voici ce que disaient les rapports (on les lui avait fait lire) : le capitaine Herrera, aux commandes de son appareil, avait dispersé un groupe important à environ deux kilomètres au sud-est des Méjean. Les capteurs de l’appareil avaient détecté le corps de Merlin qui avait été évacué grâce au brancard suspendu. Le capitaine suivait à l’origine l’appel d’une balise de détresse dont on avait retrouvé les restes dans les ruines calcinées (suivait un décompte des morts).

Peut-être Herrera voulait-il juger de son propre courage dans les yeux du garçon qui l’avait méprisé ? Peut-être voyait-il en lui un frère d’armes ? À moins qu’il ne tente de s’excuser des manipulations de ses chefs au nom de Transfert ?

À la fin de la nuit, à force de hurler dans son egg et d’envoyer des rapports affolants sur la situation, Herrera avait fini par obtenir l’intervention de quatre drones de combat Kiirin dont les plateformes de tir avaient appuyé le refoulement de l’assaut. Il n’avait pas pu empêcher la destruction de Saint-Jean la semaine suivante. Le blason à l’épi avait été peint sur les murs des maisons ravagées, dont la plupart avaient déjà été abandonnées par leurs habitants – il ne restait plus assez de monde sur place pour justifier une nouvelle intervention de Protection en dehors de son mandat.

Ce que les rapports ne disaient pas directement : si Herrera était seul à bord du gyro, il avait alors dû poser l’appareil, déployer le brancard, injecter les mousses stabilisatrices dans les blessures de Merlin, reprendre les commandes, le tout sous le feu ennemi. Le gyro avait essuyé des tirs latéraux. Le capitaine avait eu la sobriété de ne pas détailler ces gestes dans le récit fait à sa hiérarchie.

Pourquoi n’était-il pas intervenu plus tôt, dès réception de l’appel de la balise de détresse ? Il n’en dit rien, même lors de la troisième visite, quand il accompagna Merlin pour marcher dans le jardin.

« Ils ont payé tes soins parce qu’ils savent que tu as été exposé de près et que tu as résisté. Ils ont besoin de gars et de filles comme toi, ils en cherchent tout le temps, pour la surveillance, le renseignement. Tu sauras en tirer des avantages. Tu retourneras là-bas, mais tu sauras en profiter. »

Une chose qui resta entre eux : tous ces moments pendant lesquels Herrera laissa son egg à Merlin, toute protection levée. Ces heures d’immersion aux limites de la légalité, dans le réseau interne de Protection à parcourir les rapports des analystes sur les equites, leur ordo martiis, et sur leurs hypothétiques commanditaires. Sur ce dernier point, Protection était dans l’erreur mais Merlin n’en dit rien.

 

La dernière visite fut celle de Marie. À celle-ci, il ne s’attendait pas. Elle arriva le matin, très tôt, juste après sa séance de rééducation. Il ne la reconnut pas tout de suite. Elle avait coupé ses cheveux, abandonné les robes noires longues, les corsages brodés, remplacés par des vêtements plus pratiques. Elle portait au cou une croix d’or bien visible qui choqua l’athéisme officiel du personnel de l’hôpital. Elle n’avait quand même pas pu se débarrasser de sa timidité. Avant les évènements, Merlin et elle n’auraient jamais pu être proches, les Gallo n’auraient pas laissé leur précieuse fille à marier fréquenter un garçon portant tant de marques d’infamie. Elle l’accompagna en promenade, lui offrant fermement le bras, ne cessant de l’observer. Elle ne parla qu’un long moment après, alors qu’ils étaient assis sur un parapet de béton, contemplant l’ancienne autoroute craquelée où quelques poules égarées tentaient de trouver de quoi picorer. Elle lui tenait la main, très fraternelle, sans aucune ambiguïté amoureuse, et elle parla lentement, d’une voix douce.

« Je suis heureuse que tu sois en vie, et je suis désolée pour Cayt. Nous avons fait ce que nous pouvons pour Louise et pour les trois autres enfants, ils ont voulu rester, il y a eu assez de mépris de part et d’autres. J’assiste mon père, maintenant, ça t’amuserait, c’est une comédie, mon pauvre papa parvient à peine à aligner trois mots, les effets de son accident paraissent avoir empiré, et je parle à sa place et même mon frère s’écrase en public tout en cherchant par-derrière comment profiter de la situation. Les gens sont superstitieux. Puisque nous nous sommes tenus sur les murs durant l’assaut et puisque les monstres ont été repoussés plus loin, et puisque nous avons sonné le tocsin, ils se disent entre eux que nous portons chance. Pour un peu, je passerais pour une sainte. Louis l’a bien compris, il me fait la cour, je suppose qu’il veut fonder une dynastie bien établie, il se prend à rêver de l’histoire millénaire du village, des carolingiens jusqu’à nous, c’est ridicule. Je me moque de lui et j’essaie d’aider un peu les gens.

» Maïa a envoyé des nouvelles. Elle est à Chypre, elle va partir en Irlande, elle veut suivre une formation. Les familles venues de chez nous ont été dispersées, elle suit le chemin que l’Esprit a tracé pour elle, c’est ce qu’elle a toujours voulu.

» Joseph est mort, tu sais ? Il a tenu son poste, je me demande s’il a jamais osé tirer même quand ils ont été tous proches, il s’est retrouvé enfermé dans cette guerre, pauvre Jo, moi j’étais amoureuse de lui, c’est lui qui me manque le plus. Nous avons chacun nos fantômes. Si je pars un jour du village ce sera pour les laisser derrière moi. Enfin… ce n’est pas le moment.

» Je voulais te dire que tu pouvais revenir, quand tu voulais, qu’il ne fallait pas avoir peur. Que tu nous manquais. J’ai beaucoup prié pour que tu vives, je suis si heureuse de te voir ! Je ne comprends pas ces gens, leurs machines, leur manière de se refermer sur eux-mêmes, mais je suis tellement ignorante… Je suis venue chercher des médicaments, et toi, si tu veux. »

Elle prétendit plus tard aux équipes soignantes qu’il devait repartir avec elle, mais ils prétendirent qu’il avait encore dans le corps plusieurs mousses cicatrisantes dont ils voulaient examiner la dissolution et ils refusèrent de le laisser partir, malgré l’insistance pressante de la jeune femme. Alors, au soir venu, juste avant de rejoindre le dortoir où elle était hébergée, elle le prit longtemps dans ses bras en promettant de revenir le chercher.

Deux jours après, il disparaissait de l’hôpital. Il avait extrait au couteau la puce hors de sa chair.

 

 

4.

Il se leva longtemps avant l’aube, sortant sans bruit dans la maison silencieuse. De retour de Palma il redécouvrait et appréciait les vieilles pierres, les montants de bois, les meubles patinés par le temps ; il voyait maintenant pourquoi Domi avait choisi de vivre ici.

Elle ne dormait peut-être pas, guettant ses mouvements dans la maison. Elle pleurerait de le perdre aussi vite après l’avoir retrouvé et l’idée faillit le faire renoncer, mais il ne parvenait pas à s’imaginer rester ici, comme si rien ne s’était passé, comme s’il n’y avait jamais eu Cayt ni cette nuit de guerre.

Il avait préparé ses affaires la veille, il ne restait plus qu’à prendre de l’eau, quelques fruits secs. Il traînait dans la cuisine, le soleil allait finir par se lever et le surprendre ici et ce serait ridicule. Il prit du papier dans le vaisselier et s’assit à table pour lui laisser un mot. Le crayon lui tordait la main, il n’avait jamais écrit qu’avec peine.

J’essaierai de revenir.

Je ne veux pas du tout mourir.

 

C’était ridicule. Mais elle comprendrait. Il faillit sortir, revint, ajouta un M cerclé. Son signe. Puis il s’en alla.

 

L’automne était venu, aussi chaud et orageux que certains étés. Des averses soudaines détrempaient les chemins et ralentissaient sa route. Il partit vers l’ouest, dépassa en une journée les limites de terres de son enfance. Clermont, Salasc, Bédarieux. Il avait tracé son chemin mentalement à partir des cartes qu’Herrera lui avait montrées, une litanie d’une centaine de noms qui lui venait tout naturellement à la bouche, enchaînés comme une chanson absurde. La pluie ruisselait sur son sac de route, une des sangles cassa qu’il perdit du temps à réparer. Son intuition lui disait qu’il ne fallait plus tarder. Malgré le danger et l’exposition, il préférait les voies goudronnées qui lui permettaient de progresser plus vite. Il se fit tirer dessus quatre fois, une fois seulement il riposta, deux coups tirés bien ajustés juste au-dessus de la tête de l’imbécile qui l’avait pris pour cible, le confondant avec une des silhouettes errantes qui terrorisaient les humains isolés. Au fond, il en fut flatté.

Ses blessures lui faisaient mal, bien sûr, mais il avait appris à les connaître et il prit soin de les ménager, se facilitant les choses autant qu’il le pouvait. Il dormait sous sa petite tente qu’il planquait derrière des bâtiments ou sous le couvert des arbres. Il n’était pas un animal capable d’accepter sans broncher la morsure des éléments.

Cela dura neuf jours et les montagnes se rapprochèrent peu à peu. Les services de renseignement de Transfert avaient identifié huit sites possibles, Herrera dit que des simulateurs reproduisaient les mouvements des baveux et les intentions des différents acteurs de la région et proposaient leurs modèles à des analystes qui en faisaient le tri. Merlin avait considéré l’idée avec mépris avant de se pencher sur les résultats, d’utiliser le matériel d’Herrera pour se jeter en pensée dans le paysage, au milieu des zones industrielles en ruine ou des vallées rocheuses que les analystes avaient imaginées. Il avait estimé à son tour les temps de trajet, s’était fait son idée du rythme des assemblées, de leurs symboles, de la manière dont ils suivaient les saisons et les vieilles mythologies. Il n’avait pas tiré des données les mêmes résultats que les spécialistes grandis sur les îles. Son expérience lui avait soufflé d’autres intuitions. Puis il avait joué avec les appareils pour se faire sa petite chanson.

Les panneaux routiers rouillés lui servaient de guide, il était maintenant au milieu des montagnes. À la fin d’une journée de raidillons pierreux, il trouva le lieu qu’il avait choisi. Alors l’attente commença.

 

Les nuits devinrent beaucoup plus froides. Il chassait ce qu’il pouvait, trouva une source d’eau saine, mangea du chien plus souvent qu’il n’aurait souhaité. Il pouvait s’être trompé, camper à l’abri de son rocher pour de mauvaises raisons. Six jours durant, il n’aperçut pas âme qui vive. Cela pouvait être un autre endroit. Un cul-de-sac dans les montagnes n’était pas un lieu stratégiquement très intelligent. Et devoir marcher des heures pour s’y rendre, subir les intempéries, les difficultés du chemin… Les analystes avaient classé le site en huitième position dans leur recensement, parce qu’il était connu que des baveux s’y étaient déjà rassemblés (même si en bien plus petit nombre). Lui l’avait choisi après en avoir vu des images. Une vallée profonde et large, un mur de montagnes couronnées de neiges, les eaux ruisselantes, une cascade tombant de centaines de mètres. Il tenta l’ascension des montagnes, cherchant la Brèche, suivant les sentiers avec prudence. S’il avait eu raison et qu’il était surpris ici, il ne donnerait pas cher de sa peau.

 

Il entendit les voix le septième jour. Des chuintements et des crachats, puis des cris, des appels. Il abattit sa tente et l’enfonça dans une anfractuosité avant de descendre en rampant vers la route, noirci de boue. Les premiers arrivaient, éclaireurs, porteurs d’étendards, puppies à peine redressés. Ils avaient quelques véhicules, des rovers électriques usés, de rares voitures à combustion dans lesquelles une dizaine d’entre eux s’entassaient, mais la plupart allaient à pied ou à cheval. Le ciel était couvert de nuages gris, des brumes descendaient des montagnes. Ils défilèrent toute la matinée, investissant le cirque, installant des tentes, des points de ravitaillement. Merlin avait abandonné toute ritournelle ou prière ; l’immobilité serait sa meilleure défense. Il n’était pas ici par hasard, il ne pouvait avoir trouvé par la simple chance et le lieu et le jour… L’après-midi, le flot s’accrut, des grappes montaient le chemin, cavaliers et cavalières en uniforme noir et rouge, leurs servants les entourant, des puppies pour la plupart, certains avaient moins de dix ans et avançaient pieds nus sur les chemins rocheux. Ils criaient, se retrouvaient, s’embrassaient, s’installaient pour manger ensemble autour des bivouacs qui illuminaient peu à peu le fond de la vallée. Ils formaient une armée hirsute, fantastique, poussée sur l’ordure et la folie.

On dressa des mâts, on hissa des étendards, on construisait des cantines de toile, des estrades. Le cirque montagneux résonnait d’une musique de fifres et de djembés. Des groupes paradaient, armes dressées sous les acclamations, des affrontements simulés avaient lieu sur les chemins étroits, mais tous ces mouvements n’étaient que les répétitions d’une cérémonie encore à venir. Les feux avaient été allumés mais nul ne dansait autour, les guetteurs impatients ne cessaient d’aller et venir, forçant Merlin à s’enfoncer plus profond dans sa cachette.

 

Elle vint en dernier, dans le dernier groupe, Merlin fut sûr que c’était elle. Il allait abandonner son poste d’observation, la nuit tombait, des centaines de foyers avaient été allumés, comme un défi aux drones et aux satellites tout au-dessus d’eux. Il aurait suffi d’une bombe, d’un missile, mais les Iliens étaient des faibles, ils avaient le feu dans les mains et ne s’en servaient pas. À gestes lents, pour la centième fois de la journée, Merlin prépara son fusil.

Il entendit le pas du cheval, elle arrivait dans la pénombre, le poussant sur un trot régulier, dressée sur les étriers. Elle portait l’uniforme noir et rouge, le fusil accroché le long du flanc de sa monture, le poignard à sa ceinture, le grand manteau rouge roulé derrière elle et une coiffe en corolle qui la grandissait et sertissait son visage nu. Quand les autres venaient dans une lourdeur solennelle, elle bougeait avec une grâce légère comme si tout ceci, les baveux, les uniformes, la guerre était quelque chose d’amusant.

Des ombres à têtes d’animaux marchaient autour d’elle, une poignée d’hommes et des femmes en tenue sombre, le pas souple, portant des armes sans reflets, des casques figuratifs aux yeux absents. Ceux-là n’étaient pas des baveux, elle n’en était pas elle non plus, elle blaguait avec eux, riait parfois, ils étaient son escorte, ses compagnons, des tueurs à la démarche de danseurs.

Herrera disait : « Nous pensons que les Porteurs Lents n’ont pas eu l’idée de la dame des moissons par eux-mêmes. Une faction leur a soufflé ça, d’anciens services secrets des nations, une poignée d’Élohim, des dingues qui jouent avec le feu… »

Elle se tut, le regard fixé devant elle, à l’écoute d’une voix intérieure (un système de communication invisible ?). Merlin plaça le K02, visa la gorge, la respiration courte, il tentait de distinguer les traits du visage dans la pénombre, c’était une femme, une humaine comme lui, et la balle la tuerait comme elle tuerait n’importe quel être de chair et de sang. Il n’eut pas le temps de penser plus loin. On lui tomba dessus de nulle part, le fusil fut arraché, un coup au ventre le plia en deux, une lame appuya sur sa gorge mais s’arrêta là. Il avait le bras bloqué dans le dos par une clef, tordu à rompre les os.

Il dut y avoir un dialogue silencieux entre son agresseur, le garde du corps invisible, et le groupe sur la route. Il fut décidé de ne pas le tuer, on le redressa, le poussa vers la route, il dévala apeuré jusqu’au chemin, trébucha, finit debout en face du cheval. Elle le regardait à peine, presque indifférente, ses yeux passaient au-delà de lui. Lui se tint droit, prêt à mourir à chaque seconde ; il avait peur mais il ne montrerait rien. Les masques de ceux qui l’entouraient étaient des heaumes d’isolation qui les gardaient du virus, Herrera serait heureux d’entendre ce qu’il aurait à dire, mais ils n’allaient pas le laisser le faire.

L’étrange regard flottant de la dame l’effleura.

« Tu es fou », dit-elle tout bas, à la seule attention de Merlin. « Tu pourrais être des nôtres. Viens. Marche devant moi. »

Le chemin menait vers un océan de feux, les cris, la musique, de raclements et de grognements. Ishmaël disait qu’à l’instant critique nous étions capables de distinguer le geste juste. Elle souriait et son sourire n’avait aucune bienveillance. Elle détacha de sa selle une courte lance enroulée de tissu et la lui jeta, puis elle cessa de faire attention à lui et reprit son chemin.

Marche devant moi.

Il partit en direction de la lumière et des cris. L’escorte se dispersa et disparut dans les ombres, il ne restait plus qu’elle et lui. Ils avancèrent sur la route tracée pour elle, vers les feux, les corps assemblés, les armes, les cris. Il ne pourrait manquer de voir les visages des monstres, le virus lui sauterait à la figure dès la première interaction et il s’effondrerait sur le chemin. Et s’il quittait la route en courant ? S’il se retournait et pointait vers elle la lance qu’il avait à la main ? L’escorte le surveillait, des lignes de visée lui traversaient le cœur, la tête, il n’avait aucune chance. Merlin marchait sur un fil, droit devant lui, vers la fouille grouillante. À quoi jouait-elle ? Que voulait-elle ? Elle savait bien qu’il était seul, qu’il n’était pas un soldat de Transfert, qu’il avait grandi sur ces terres. Pouvait-elle savoir où il était né ?

Tu pourrais être des nôtres.

Jamais. Elle avait massacré Cayt. Mais son refus était si faible, si vacillant…

Ça s’agitait devant les flammes, ça hurlait, et il sentait derrière lui une présence qui ne cessait de grandir. Merlin était prisonnier, la mort était partout, tout autour, Ishmaël disait que la peur ouvrait en grand les portes au virus. Il se retourna, pour la voir une dernière fois, pour la supplier, pour qu’elle le tue maintenant plutôt que de laisser son esprit être balayé par le mal.

Elle avait jeté la cape sur ses épaules, son port était devenu celui d’une reine, d’une déesse, le visage hiératique, des reflets d’acier gris dans les yeux. Elle marchait vers la horde, elle ne portait aucun dispositif de protection – cela, comment pourrait-il l’expliquer à Herrera ? Il se prosterna, passant presque sous les sabots du cheval, elle l’ignora, le laissant à la peur et à la mort, ce qu’elle pouvait faire pour lui elle l’avait déjà fait. Elle le dépassa.

Elle était la dame des moissons.

Alors Merlin vit un chemin, une voie infiniment étroite pour rester en vie, une nouvelle prière, la force d’un nom. Il se répéta : La dame des moissons, elle était la dame des moissons, qui porte la vie, la guerre et la victoire.

Il se releva, courut derrière elle.

Elle est la dame des moissons.

La rumeur de sa venue se propageait en cercles, elle attirait tous les regards et Merlin marchait dans son ombre, servant, héraut, trophée. Si elle pouvait marcher parmi eux, il le pouvait également.

La dame des moissons.

Ils avaient érigé un escalier, une plateforme, un autel où l’exposer, les equites alignés dressant leurs étendards en deux files flottant dans le vent. Des lumières ardentes tombèrent du ciel et la baignèrent soudain, projetant des ombres immenses, éblouissant Merlin. Il brandit la lance, déploya à son tour l’oriflamme noir et rouge marqué de l’épi allongé comme une lame d’épée et le drapeau flotta autour de lui, fixant les regards, jetant son porteur dans l’insignifiance.

Les appels et les cris ne cessaient de monter, un baragouin sans forme qu’il croyait comprendre, ils résonnaient contre les montagnes, le rendant ivre de force et de peur mêlées. Il n’avait pas encore prononcé un seul mot. Ses prochaines paroles seraient pour elle.

La dame des moissons venait et avec elle la guerre et la victoire.

 

Viens, tu pourrais être des nôtres.

Nouvelle reproduite avec l'accord de l'auteur.