Lucifer – ou quel que soit le nom qu’on lui donne, Satan, l’Adversaire, l’Étoile du matin, le Porteur de lumière… – est un personnage qui n’a cessé de hanter la littérature. On retiendra en particulier le Paradis perdu où John Milton le magnifie en un être tragique. Rien d’étonnant à ce que, plus récemment, les comics s’en soient emparé, pour en faire un de leurs (anti-)héros : Lucifer fait preuve d’ubiquité, et apparaît dans les univers Marvel et DC. Chez Marvel, Lucifer est le nom d’une maléfique entité alien, ennemie des X-Men ; c’est aussi le Prince des Ténèbres, ennemi du Ghost Rider. Mais c’est le côté DC de Lucifer qui nous intéresse ici, et en particulier la version proposée par Mike Carey dans sa série au long cours…

Un côté DC où figure déjà une part des lieux et personnages issue de la mythologie judéo-chrétienne. Il s’y trouve L’Enfer et le Paradis y existent, parmi d’autres territoires issus d’autres panthéons ; Caïn et Abel y sont déjà présents ; Ève aussi, quoique à la marge. Neil Gaiman saura s’en souvenir quand il concevra Sandman. (Le répètera-t-on jamais assez ? Le Sandman de Neil Gaiman est probablement le grand-œuvre de son auteur, et un chef-d’œuvre tout court.)

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Une saga qui s'étend sur près de deux mille pages…

 

Lucifer avant Lucifer

Des personnages nommés Lucifer apparaissent chez DC Comics bien avant Sandman : la toute-première serait dans le numéro 65 deSuperman's Pal Jimmy Olsen (1962), le comics consacré au jeune journaliste. On revoit Lucifer dans Weird Mystery Tales #4 (1973) et dans DC Special Series #8 (1978).

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Mais le « vrai » Lucifer débarque dans le premier arc narratif de Sandman, Préludes et nocturnes. Après ses soixante-dix ans d’enfermement, Morphée, alias le Rêve, est déterminé à récupérer ses accessoires : sa bourse, son casque et son rubis. La première, c’est avec l’aide de Constantine qu’il remet la main dessus ; le rubis, il le reprend à John Dee aka Docteur Doom, un échappé de l’asile d’Arkham. Quant au casque, il se trouve en Enfer ; Lucifer n’en est alors plus l’unique maître, juste l’un des membres d’un triumvirat, avec Azazel et Belzébuth. Le Rêve le récupère au cours d’un duel. Même s’il n’y prend pas part, Lucifer ressort humilié de l’affaire et promet de se venger de Morphée. (Sandman #4, Un espoir en enfer.)

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On retrouve Lucifer au cours de la Saison des brumes, l’un des moments cruciaux de la carrière de notre (anti-)héros en comics : le Rêve doit retourner en Enfer afin de retrouver une ancienne amante. Quelle n’est pas la surprise de Morphée d’arriver dans une géhenne dépourvue du moindre supplicié. L’explication est simple et sans faux-semblants : Lucifer en a marre (après dix milliards d’années à gérer l’Enfer, on peut le compendre), il ferme boutique. En lieu et place d’une bataille aux proportions qu’on aurait imaginé homériques, le Rêve voit Lucifer lui demander un simple service : couper ses ailes… Plus tard, le voilà à savourer une tranquille existence terrienne à Perth, en Australie, tandis que le Rêve se démène pour savoir à qui refiler l’Enfer.

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Lucifer revient dans les pages de Sandman une dernière fois dans l’arc Les Bienveillantes. Il est désormais propriétaire du Lux, un bar à Los Angeles. Quand l’envie lui prend, il pousse la chansonnette, assis à son piano. Aidera-t-il le Rêve ?

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Création(s)

Trois ans après la fin de Sandman, l’écrivain et scénariste Mike Carey reprend le personnage de Lucifer en 1999, tout d’abord sous la forme d’une mini-série : The Sandman presents: Lucifer: The Morningstar Option, au cours de laquelle Lucifer est tiré de sa retraite pour accomplir une dernière mission – un sale boulot, pour le bénéfice d’une plus haute autorité. Une première aventure peu convaincante, la faute à un scénario confus et à un Lucifer manquant de charisme. Les dessins de Scott Hampton sont cependant réussis, et mettent davantage en valeur Lucifer que le trait de Kieth et Dringenberg – la ressemblance de l’ex-prince de l’Enfer avec le David Bowie de la fin des années 80 apparait de manière plus évidente.

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L’histoire commence pour de bon avec A Six-Card Spread (Lucifer #1-3) ; Lucifer, en mission à Hambourg pour y rencontrer de vieilles connaissances, en savoir davantage sur son avenir et comprendre pourquoi Dieu lui a donné une Lettre de Passage qui lui permettrait de quitter cette création. Dans la métropole allemande, il y rencontre Jill Presto, l’assistante d’un illusionniste. Personnage récurrent, Jill est possédée par le Basanos, un jeu de tarot, qui lui donne des pouvoirs surnaturels (et qui deviendra un ennemi de Lucifer).

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Jill possédée par le Basano.
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Ça ne se voit pas mais Jill a perdu sa main droite.

Avec Born with the dead (Lucifer #4) apparaît le personnage d’Elaine Belloc, fillette capable de voir les morts. La jeune Elaine va elle aussi s’avérer d’une importance cruciale dans la suite des aventures de l’Etoile du matin, lorsque sa mystérieuse ascendance sera révélée.

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La jeune Elaine Belloc et ses grands-mères…
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Elaine a, en quelque sorte, pris du galon.

Quant à Mzzikine, la femme à demi défigurée, indispensable bras droit de Lucifer, présente depuis les débuts dans Sandman, elle va voir son apparence et son statut évoluer, et sera l'objet de nombreux sous-intrigues.

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Dans Sandman #23, Mazikine est remerciée par Lucifer.
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Lucifer et Mazikine, en force.

L’arc narratif The House of Windowless Rooms (Lucifer #5-9) amène Lucifer du côté du panthéon japonais du label Vertigo. Au cours de cette aventure riche en coups bas, Lucifer finit par regagner ses ailes – non plus ailes de chauve-souris mais ailes d’oiseaux, qui ont guéri avec le temps et donc retrouvé leur apparence première.

En une douzaine de numéros, voilà les bases posées. La suite va gagner en ampleur du côté des enjeux. Notre ange déchu, habité par le désir de quitter cette création-ci, se retrouve bientôt à l’origine d’un nouvel multivers. Un unique commandement : n’adorer aucun dieu. S’y reproduit ici la même tragédie au jardin d’Eden, à cette nuance que le tentateur est l’ange Amenadiel, l’ennemi juré de Lucifer. Ce nouvel univers, ouvert à tous ceux qui désirent fuir le nôtre, va devenir l’objet de convoitises (détaillées dans le triptyque Paradisio/Purgatorio/Inferno). Mais, bientôt, Dieu abandonne son trône et disparaît : la question de savoir qui va occuper son trône devient bientôt secondaire, lorsqu’il s’avère que le nom divin est inscrit jusqu’au cœur des atomes et que, Dieu absent, sa création va commencer à s’effilocher…

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Bienvenue en enfer.

Au fil des numéros, Mike Carey prend peu à peu son autonomie vis-à-vis du Sandman de Gaiman – sans toutefois trahir le matériau originel. Mazikine (Mazikeen en VO), l’âme damnée de Lucifer, au visage à moitié défiguré, gagne ainsi en importance. L’Enfer, toujours sous l’égide des anges Rémiel et Duma, se détaille et l’on revient à plusieurs reprises dans la région d’Effrul. Le lecteur a enfin le plaisir de croiser quelques visages déjà aperçus dans le comics de Gaiman : le Roi des rêves bien sûr (Nirvana), mais aussi ses adorables sœurs, la Mort (Purgatorio) et le Délire.

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Le Rêve, dans le hors-série Nirvana.
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Mais Carey s’appuie aussi sur le reste de la mythologie Vertigo, convoque les mythologies japonaises ou nordiques, et amène ses propres changements – un acte somme toute logique, pour une série où l’acte démiurgique est au cœur des problématiques. La notion d’émancipation acquiert une importance similaire, tant pour Lucifer, qui souhaite plus que tout s’affranchir de la tutelle de Dieu – que du côté d’Elaine Belloc – dont les relations parentales ne sont guère plus simple. L’ensemble forme une grande fresque, à peine interrompue par quelques aventures annexes, pleine de bruit et de fureur, et qui nécessite une attention soutenue de la part du lecteur.

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Le Lucifer de Mike Carey s’inscrit dans les pas de celui esquissé par Neil Gaiman. Il n’est nullement un être maléfique, même si l’Enfer qui s’est aggrégé autour de sa personne est un lieu de souffrances. Ce diable-ci est habité par un profond sentiment de liberté, et le principe qui le meut est la volonté.

 

Plume et crayon

Avant de commencer Lucifer, Mike Carey avait déjà une petite expérience de scénariste, mais ce travail sur le personnage imaginé par Neil Gaiman a représenté une forme de consécration. Notre auteur ne s’est d’ailleurs pas arrêté à Lucifer dans ses incursions dans l’universSandman. Au sein de la collection The Sandman Presents, notre auteur a publié un one-shot centré sur Petrefax (Petrefax, 2000), cet apprenti embaumeur de la Nécropole Litharge que l’on croise dans l’arc La Fin des mondes ( Sandman #51-56), et un autre mettant en scène les Furies (The Furies, 2002). On doit également à Carey l’adaptation en comic book du roman Neverwhere (qui est lui-même la novélisation de la série conçue par Gaiman pour la BBC).

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Dans le même temps qu’il scénarisait Lucifer, Carey a également travaillé sur Hellblazer, avec une quarantaine de numéros, entre 2002 et 2006. C’est aussi à partir de 2005-06 que Carey a commencé à collaborer plus régulièrement avec Marvel, chez qui il a scénarisé quelques numéros des Quatre Fantastiques et bon nombre des aventures des X-Men. Sans oublier une autre adaptation en comics d’un roman : celle deLa Stratégie Ender d’Orson Scott Card, où il a scénarisé deux arcs, Ender ’s Shadow: Battle School et Ender’s Shadow: Command School.

Comme si cela ne suffisait pas, Mike Carey s’est tourné depuis aussi vers le roman. D’abord la série de fantasy urbaine « Felix Castor » (cinq volumes entre 2007 et 2009, les deux premiers traduits chez Bragelonne), et deux romans en collaboration avec son épouse, Linda Carey, et leur fille, Louise Carey : The Steel Seraglio (2012), une fantasy orientale, etThe House of War and Witness (2014), un roman historique mâtiné de fantastique. Enfin, en 2014 toujours, est paru Celle qui a tous les dons, roman de zombies dont l’adaptation cinématographique devrait arriver sur nos écrans d’ici quelques mois.

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Dessinateur principal de Lucifer, Peter Gross se distingue par un trait anguleux et l’usage d’aplats noirs, qui me rappelle par endroit le trait de Mike Mignola sur Hellboy. Avant Lucifer, Gross avait déjà travaillé, en tant qu’illustrateur et scénariste, sur la série collective The Book of Magic – où officiait également Neil Gaiman –, une sorte de parcours guidé à travers l’univers DC. Après Lucifer, Gross a poursuivi sa collaboration avec Mike Carey sur la série The Unwritten.

La structure de Sandman se caractérisait par l’alternance d’arcs narratifs plus ou moins longs (entre cinq et treize numéros) entrecoupés par des histoires indépendantes. Mike Carey opte pour une autre approche : les arcs narratifs sont relativement courts, s’étalant sur deux ou trois numéros (six au maximum), entre lesquels s’intercalent systématiquement des histoires indépendantes. Celles-ci sont pour le scénariste l’occasion de faire appel à d’autres dessinateurs, aux styles bien différents. Citons ainsi Dean Ormston (Judge Dredd, Northlanders ), Chris Weston (Judge Dredd aussi).

Parfois, Carey fait appel aux anciens de Sandman : l’épisode standalone Nirvana est ainsi dessiné par Jon J Muth (Sandman #74 Exils), Marc Hempel (onze des treize parties de l’arc Les Bienveillantes (#57-69) s’occupe de The Eighth Sin, et P. Craig Russell (qui a dessiné le superbe épisode #50 Ramadan ainsi que le superbe Les Chasseurs de rêve) dessine l’épisode #50 Lilith

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Marc Hempel

Plusieurs illustrateurs se succèdent pour les couvertures : d’abord Duncan Fegredo (avec des peintures assez réussies), puis Christophe Moeller (avec des peintures carrément superbes qui marqueront durablement l'identité de la série), et enfin Mike Wm. Kaluta (avec des aquarelles aux couleurs quelque peu discutables).

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Duncan Fegredo
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Christopher Moeller
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Mike Wm. Kaluta

 

Lucifer on TV

À lire les soixante-quinze numéros du comics et leur ampleur cosmique, on était en droit de se demander comment la série télé allait adapter tout cela. Rien de bien compliqué : les showrunners ne l’ont pas fait. Ils se sont contentés de concevoir un procedural banal, avec le nom de notre protagoniste et une vague intrigue en arrière-plan où il est question d’une guerre dans les cieux. Lucifer, charmeur et roublard (correctement incarné, malgré tout, par Tom Ellis), a le pouvoir d’inciter tout un chacun à vider son sac devant lui, sauf, bien évidemment, la policière avec qui il se retrouve à faire équipe. Celle-ci demeure insensible à son charme, au grand dépit de l’Étoile du matin. Qu’en dire de plus, si ce n’est que c’est une série parfaitement dispensable ?

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Par rapport aux comics de Mike Carey, les changements sont légion : l’ange Amenadiel n’est plus un clodo mais un grand Noir ; Mazikine, renommée Maze, a un visage entier, Elaine Belloc n’y apparaît pas, et, surtout, Tom Ellis, l’acteur gallois incarnant le démon n’a absolument pas le moindre début d’air de ressemblance avec David Bowie, partant le personnage imaginé par Neil Gaiman, Sam Kieth et Mike Dringenberg. Ballot.

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Lucifer is back

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En 2009, Lucifer s’est manifesté (au sein d’un flashback, certes) dans la série de Paul Cornell, Demon Knights, intégrant ainsi l’univers DC Renaissance. Surtout, depuis octobre 2015, Lucifer est de retour. Scénarisé par Holly Black, romancière à qui l’on doit notamment les « Chroniques de Spiderwick », la nouvelle série ne reprend pas les choses où Mike Carey les avait laissées. Lucifer est de retour à Los Angeles. Pas de chance, Dieu est mort et notre Étoile du matin est le premier suspect… Un arc narratif qui occupe les six premiers numéros. Sept sont parus jusqu’à présent, suscitant des réactions globalement positives.

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