Après des débuts de journaliste et quelques livres qui n'étaient pas des fictions[1], Neil Gaiman s'est fait un nom en fantastique par la bande – bande dessinée s'entend. En particulier avec Sandman (édité chez Le Téméraire [2]), une série qui suivait le retour aux affaires de Morphée, seigneur des rêves, après une longue absence. Gaiman remporta pour un numéro de la série le seul World Fantasy Award de la nouvelle jamais attribué à une BD. On a ensuite changé le règlement du World Fantasy Award pour que le cas ne se reproduise plus !
Depuis, il mène une carrière de nouvelliste fécond et de romancier doué (De bons présages en collaboration avec Terry Pratchett, et surtout Neverwhere[3], tous deux chez J'ai lu). Pour la sortie française de ce dernier ouvrage, il est passé à Paris, où nous avons profité de l’occasion pour l'interviewer…

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Bifrost  : Petite variante sur une vieille question: quand trouvez-vous vos idées ?

Neil Gaiman : Tard dans la nuit, parfois. En fait, tard le soir, ce n'est pas le moment où je trouve mes idées, mais plutôt celui où je suis couché, en train de réfléchir à des histoires qui ne fonctionnent pas tout à fait. Et, tout d'un coup, elles prennent tournure. C’est le moment où on commence à comprendre que l'héroïne doit traverser à pied un endroit plein de brumes et de brouillards pour fuir la maison, et quand elle parvient à ce qu'elle croyait être la liberté, elle voit la maison se dresser devant elle.

Et là, on s'endort!

B. : Je voulais plutôt dire : dans quelles conditions trouvez-vous vos idées ? Je me souviens d'avoir lu une interview il y a quelques années où vous évoquiez une idée de roman en cours, Wall, qui rappelle beaucoup Stardust [4], le roman que vous venez de publier aux Etats-Unis…

itw-gaiman-stardust.jpg N. G. : Non, en réalité, Stardust se place avant Wall. De Wall, je n'ai écrit que le prologue et le chapitre premier. Et j'ai réutilisé un morceau du premier chapitre dans le chapitre premier de Stardust. Dans six ou sept ans, probablement, j'écrirai Wall, qui se situera dans le village de Wall, où démarre l'intrigue de Stardust. En fait, je me suis dit que Wall fonctionnerait beaucoup mieux si Stardust sortait en premier. Parce qu'une partie du plaisir qu'on en tirera viendra de ce qu'on a déjà rencontré dans Stardust quelques uns de ses personnages. Dans certains cas, on fera la connaissance de leurs arrières-arrières petits-enfants. Mais c'est toujours Mr Bromios qui tient le pub. On y verra les petits-enfants des Hempstock et des Forester ; tous ces noms de famille subsistent encore.

B. : En fait, on trouve ces temps-ci votre nom dans un grand nombre d'anthologies à thème. je suppose donc qu'on vous a commandé des nouvelles bien précises ?

N. G. : Non.

B. : Alors, vous les puisez dans un stock préexistant ?

N. G. : Pas exactement. Ce qui se passe, c'est que parfois les errances de l'édition ont des conséquences un peu bizarres. L'an dernier, pour la première fois depuis cinq ou six ans, rien n'est paru sous mon nom dans The Year's Best Fantasy[5]. Pendant cinq ou six années de suite, je crois, il y avait quelque chose de moi chaque année. Et l'an dernier, rien. La raison c'est que l'an dernier ne sont parus que mon histoire de chat, « The Price », chez un petit éditeur, et un poème. Tandis que cette année, toutes les nouvelles que j'ai écrites depuis trois ans sortent pêle-mêle en octobre. Ce qui donne brutalement l'impression que j'écris des centaines de nouvelles dans des anthologies à thème.

Simplement, ces nouvelles ont été écrites sur une longue période, et elles ne sortent que maintenant. Beaucoup d'entre elles sont des histoires sur lesquelles je travaillais parce que je savais que je devais en écrire pour Smoke and Mirrors, mon recueil de nouvelles à paraître [6]. Quand quelqu'un me demande d'écrire une nouvelle, que par exemple Lisa Tuttle me demande une histoire pour un recueil sur l'ambiguïté sexuelle, si j'en ai une en réserve ou que j'ai une idée que j'aimerais coucher sur le papier, je lui réponds : « Très bien  ! Je serais ravi de participer», et ça me donne une bonne excuse pour écrire ma nouvelle.

« Tastings », que j'ai écrit pour Sirens and other demon lovers, est une nouvelle prévue pour Ellen Datlow et l'anthologie de fantastique érotique qu'elle préparait il y a cinq ans. Je l'ai entamée à l'époque, j'ai écrit à peu près cinq paragraphes, et j'ai eu trop honte pour continuer. J'ai raté la date limite de remise. Je l'ai reprise pour la deuxième anthologie de ce genre qu'a réunie Datlow, et là encore, j'ai progressé de deux ou trois pages. Je me souviens d'avoir alors passé un coup de fil à Ellen pour lui dire que si je devais mourir dans des circonstances mystérieuses (ou pas forcément mystérieuses, d'ailleurs), mon ordinateur contenait quatre pages de pornographie, dans un dossier baptisé Datlow, et qu'il ne fallait rien y voir de personnel. J'imaginais déjà, une fois que je serais mort, les gens en train de tomber sur le document et dire : « Grand Dieu, voilà donc les sentiments que lui inspirait Ellen ! »

Mais encore une fois, j'ai loupé la date de remise, et elle m'a demandé si je voulais la faire pour son antho d'histoires de vengeance. Je lui ai dit oui, j'ai continué. Encore une fois, je n'ai pas terminé à temps. J'en suis finalement arrivé au point où la nouvelle était pratiquement achevée. Je lui ai téléphoné pour lui demander : « Tu fais encore des anthos dans le même genre de thème ? » Elle m'a répondu : « Oui, on prépare des histoires de fantasmes érotiques. » Alors, je lui ai promis de l'envoyer quand j'aurais fini. Ce que j'ai fait. Voilà donc une nouvelle que j'ai passé quatre ans à écrire et c'est encore une nouvelle qui paraît en ce mois d'octobre.

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B. : Quelle a été la genèse de Neverwhere ? Est-ce que le roman a débuté spécifiquement comme un roman, ou bien pour la série télé que la BBC vous avait commandée?

N. G. : C'est une histoire que je souhaitais écrire depuis très longtemps. Je voulais écrire une histoire qui traite de Londres comme d'un lieu magique. À une certaine époque, au début des années quatre-vingt, sont sortis des livres : Winter’s Tale[7] ; Little, big[8] ;Free, live free[9] ; Down Town [10] Et je me suis dit que ce serait merveilleux de faire la même chose pour Londres. Je me revois encore en parler à Richard Evans pour lui dire « Tu es directeur de collection, tu devrais demander à quelqu'un d'écrire un bouquin de ce genre sur Londres. » Et il m'a répondu : « Pourquoi ne t'en charges-tu pas ? » Ce qui m'a complètement pris au dépourvu, parce que je n'écrivais pas de romans à l'époque. Je n'étais pas écrivain de fiction professionnel. Et je me suis dit : « Tien pourquoi pas ? »

Alors j'y ai réfléchi, et je n'ai lu aucun des bouquins qui sont sortis sur Londres, même pas ceux des auteurs que j'aimais bien. Je n'ai donc pas luMother London[11], je n'ai pas lu Le monde d’en haut [12]. Ils sont arrivés, je ne leur ai pas cassé le dos, je ne les ai pas ouverts, je les ai directement posés sur mes étagères en me disant qu'un jour j’écrirais ma propre histoire sur Londres. Et puis, un beau jour, je rencontre Lenny Henry [13], et il me dit : «J'ai envie de faire une série télé, est-ce que ça t'intéresserait d'en être le créateur ? La seule idée que j'ai, c'est que je veux parler des sans-logis de Londres. » Et je lui ai répondu que non, je n'avais pas envie de faire ça, parce que je risquais de donner l'impression qu'être sans-logis à Londres, c'est très cool. Et ce n'est pas du tout le cas, c'est atroce. J’ai connu des gens qui sont morts ou qui ont failli mourir dans les rues de Londres, c'est horrible. Mais j'ai suggéré «Racontons l'histoire comme une métaphore. » Donc, je l'ai rédigée sous forme de scénario. Elle est devenue un roman quand la BBC a commencé le tournage de la série et que j'ai ressenti mes premières déceptions… Je crois, surtout, devant le manque d'imagination de la série télé. La Grande Bête de Londres transformée en vache !?

B. : En taureau, quand même !

N. G. : En taureau… [pas convaincu] Il avance au petit trot jusqu'au coin et… Non, non… Ce n'était pas ce que disait le scénario… Et ce n'était pas ce que je voulais. À ce moment-là, l'envie de décider est devenue très forte : je vais écrire mon histoire, ce sera le director's cut, la version que je voulais. Et je l'ai fait. J'ai ensuite réécrit l'histoire quand on m'a demandé de faire une version plus appropriée pour l'édition américaine. Je me suis dit qu'il y avait beaucoup d'éléments que j'accepte sans y penser, à propos de l'Angleterre. Des détails sur Londres. Alors, j'ai développé le texte, et j'en ai écrit une nouvelle version, qui est en gros celle qui a été traduite en français. Depuis, j'ai passé l'année qui vient de s'écouler à l'écrire et à la réécrire sous forme de scénario de film. Je l'ai écrite trop souvent, désormais.

B. : Quelles nouvelles du film ?

N. G. : Rien n'a été décidé au niveau de l’interprétation, mais je peux vous dire qui s'en occupe. C'est Jim Henson Productions, en association avec Denise Di Novi, qui a produit tous les films de Tim Burton. Et à la mise en scène, Jesse Dylan, le fils de Bob Dylan, est pressenti. Il n'a pas encore fait de film mais on le considère comme le metteur en scène numéro un de spots publicitaires aux États-Unis, et c'est un magnifique directeur de clips vidéo [14]. Et, chose qui compte pardessus tout pour moi, il adore le roman. Le tournage aura lieu à Londres. Certains avaient suggéré qu'on transpose l'action à New York, mais je leur ai dit : « Ecoutez, indépendamment de toute autre considération, il y a déjà des gens qui vivent réellement dans les sous-sols de New York, il ne s'agit plus d'une métaphore ». Certes, il faudrait réinventer les noms, mais l'avantage dans toutes les villes, c'est qu'on peut trouver des noms de lieu à utiliser. On aurait pu créer un Neverwhere parisien.

B. : Ce serait peut-être plus difficile, à Paris, beaucoup de noms de lieux sont en fait des noms de personnes. Il y a moins de ces noms bizarrement descriptifs qu'on trouve à Londres.

N. G. : C'est l'étrangeté des noms de Londres qui m'a inspiré.

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B. : Le roman laisse supposer qu'une suite serait possible. Avez-vous des projets à ce sujet ?

N. G. : C'est un monde que j'aime beaucoup et il y a assez d'espace pour justifier un retour, mais je n'ai pas renvoyé Richard pour préparer une suite. [15] Je l'ai renvoyé là-bas parce que c'est ainsi que son histoire devait se terminer.

B. : Je pensais davantage à la survie d'Issue, la sœur de Porte.

N. G. : L'histoire que j'aimerais beaucoup raconter, si j'entame un nouveau volume, c'est celle des Sept Sœurs. J'aime bien l'idée de ces sept femmes qui ne se parlent plus depuis trente ans, chacune poursuivant ses buts personnels, tous très différents. Dans Neverwhere, on n'en rencontre qu'une, et on en évoque une deuxième. Serpentine et Olympia. Il y en a d'autres.

B. :Est-ce que vous travaillez sur un roman actuellement ?

N. G. : Le prochain roman qui sortira aux États-Unis est Stardust, dans une version sans images. Ainsi, des gens qui n'achèteraient jamais un livre illustré pourront l'acheter. Je suppose que ceux qui tiennent à avoir les illustrations prendront la peine de se rendre dans un magasin spécialisé pour le trouver sur les étalages. Nous avons vendu trois mille exemplaires de Neverwhere en édition reliée ; la plupart, pour autant que je sache, n'étaient pas des fans du Sandman. On les a vendus à des gens qui ont aimé la couverture, ou qui en avaient lu une critique qui leur a donné envie. J'espère que ces gens qui ont aimé Neverwhere achèteront la version non illustrée, tandis que les fans de Sandman achèteront la version illustrée par Charles Vess.

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Actuellement, j'écris un livre pour enfants, appelé Coraline, très court – lorsqu'il sera terminé, il devrait faire trente mille mots. Et ensuite, J'attaque mon prochain roman, dont le titre de travail est American Gods et qui sera un bouquin très gros, très épais, fourmillant, sur l'Amérique et l'idée que les colons, lorsqu'ils sont arrivés en Amérique, ont amené leurs dieux avec eux. Et ces dieux sont désormais abandonnés en Amérique. ils travaillent, ils tiennent des casses de voitures, des garages, ce sont… de simples ouvriers, des marginaux.

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B. : Vous avez donc abandonné l'Angleterre pour l'Amérique. Pourquoi les États-Unis ?

N. G. : Hé bien, parce que ma femme est américaine et que sa mère avait envie de voir un peu les enfants avant de mourir, et pour des considérations de ce genre [rires] ! Mais ce que j'adore aussi en Amérique c'est que j'y ai une maison qui ressemble à celle de la famille Addams [Nell exhibe la photo d'une superbe maison de bol isolée au cœur d'un champ de neige]. Et j' toujours eu envie d'avoir une maison à clocheton.

B. : Vous écrivez dans la chambre de la tour ?

N. G. : Pas encore. En fait, j'écris dans un petit pavillon, au fond du petit bois dans le jardin. Mais j'ai le mal du pays, c'est vrai. J'envisage de m'acheter une chaumière en Irlande, ou un appartement Londres, simplement pour avoir un pied-à-terre quand j'ai envie d quitter les États-Unis quelques mois. C'est très bon de quitter les États-Unis, ne serait-ce que pour réajuster votre vision du monde. Du point de vue de l'Amérique, le monde, c'est elle. Là-bas, les gens ont en tête une carte du monde qui recouvre la forme de l'Amérique et tout autour, sur les marges, on trouve de petites îles qui portent les noms d'Asie, d'Europe… « Tu as visité l'Iowa ? » « Ouais, l'Iowa et l'Europe. »

B. : À propos de choses abandonnées, vous avez déclaré récemment que vous ne feriez plus de bandes dessinées.

N. G. : Ce n'est pas si définitif que ça. Mon opinion sur la question c'est que j'ai écrit de bonnes bandes dessinées, j'ai fait du travail dont je suis content, et je n'ai plus l'envie dévorante d'écrire des BD qui a pu être la mienne. Ce qui peut se passer désormais au plan BD, c'est que des gens viennent me trouver à l'occasion pour me faire des propositions que je ne pourrais pas laisser passer. La dernière en date est celle de Shelly Roeburg, et elle m'a dit : « Est-ce que ç vous dirait de faire une histoire en six pages, sur la Mort, avec Jeff Jones ? »[16], et j'ai dit oui, et ça m'a beaucoup plu. Parce que ça fait vingt-cinq ans que Jeff Jones n'a plus fait de BD. Est-ce qu'il est encore capable d'en faire ? Je n'en savais fichtre rien, mais combien de fois une telle occasion se présentera-t-elle? S'il ne peut plus, c'est dommage ; s'il peut encore, ce sera épatant. Et j'ai été très content de ce qu'il a fait. Je lui ai écrit une histoire courte, c'est plus ou moins un Idyll [17] en six pages. La Mort se promène, elle parle à la caméra, et dit plein de choses. Et j'ai été ravi de faire ça.

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Même chose pour cette petite histoire, Welcome Back to the House of Mystery[18], qu'a dessinée Sergio Aragonès. Toute ma vie, j'ai eu envie de travailler avec Sergio, et l'occasion s'est présentée. La plupart des fans de comics, les gens qui croient que Jack Kirby et Todd McFarlane sont des gens qui appartiennent à la même période, ceux-là m'ont demandé «Sergio ? Pourquoi ? » Ma réponse, c'est que je voulais le faire, et que c'était amusant.

B. : Personnellement, vous n'avez pas de projets précis en ce domaine ?

N. G. : J'ai quelques projets en chantier, les contrats sont signés et je ne les ai pas encore finis. Il y a une histoire de Batman avec Simon Bisley Nous avons signé les contrats en 1990. Un jour, si Simon et DC Comics parviennent à s'entendre, nous le ferons. J'ai déjà écrit le scénario.

B. : Et avec Dave McKean ?

itw-gaiman-poissonsrouges.jpg N. G. : Une chose qui s'apparente un peu à la BD, c'est qu' après The Day I swapped my Dad for deux poissons rouges [Neil dit les derniers mots en français], notre prochain livre va s'appeler The Wolves in the Walls, et parle d'une petite fille persuadée qu'il y a des loups qui courent dans les murs[19]. Ses parents lui assurent qu'il s'agit de souris ou de rats. Mais elle est convaincue que ce sont des loups. Un jour, pourtant, les loups sortent du mur et chassent les gens de la maison, et c'est l'histoire de la façon dont la petite fille persuade sa famille de rentrer dans la maison pour chasser les loups. C'est très amusant. Et là encore, l'idée est que, comme avec le livre pour enfants précédent, ce sera en fait une BD, mais personne ne s'en apercevra, et on estimera qu'il s'agit d' un livre illustré pour les enfants. Ce sera à mi-chemin.

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B. : Et à la télévision. On parlait d'une série qui serait un western surréaliste ?

N. G. : Je ne sais pas si ça se fera. Il y a quinze jours, je devais prendre l'avion pour Hollywood, de façon à présenter le projet à la chaîne. Et brusquement, la compagnie qui mettait tout en place a eu peur et a annulé la réunion. Ça n'ira donc peut-être pas plus loin.

Le plus curieux, c'est que les jours suivants, j'ai été appelé au téléphone par deux chaînes télé différentes qui voulaient toutes les deux que je leur concocte une série d'horreur. Et j'ai donc imaginé deux séries d'horreur totalement différentes, avec l'idée que… Bon, au pire, elles se feront toutes les deux. Et si ça se produisait, elles sont tellement différentes…

Il y a au moins une des deux idées dont je suis ravi. Ce n'est même pas un concept dont je peux parler. L'idée est tellement simple… D'ordinaire, je n'ai pas des idées simples, j'ai des idées compliquées, et je dois les rédiger complètement pour qu'elles fonctionnent. Mais là, l'idée est vraiment, vraiment simple, et si je la raconte, il y a des gens qui vont dire «Ah, tiens ? ». Et ils vont aller la faire de leur côté !

B. : Mais Hollywood ne vous a pas totalement dévoré ? Vous continuez à écrire ?

N. G. : Absolument, je tiens beaucoup à ne pas me faire avaler tout cru par Hollywood. D'un autre côté, j'adore l'argent qu'on m'offre.

B. : C'est le gros problème. Hollywood a complètement dévoré des auteurs comme Michael McDowell. Peut-être aussi Clive Barker, jusqu'à un certain point.

N. G. : C'est une double vie. Ce qui me trouble pour Clive, c'est qu'il reste toujours aussi bon. Après Cabale, ses phrases n'étaient plus aussi intéressantes. Les histoires n'étaient pas mal mais… Ceci dit, la nouvelle qu'il a écrite pour l’anthologie Millennium de Doug Winter est superbe, tellement bien écrite. Chaque phrase a sa musique. Clive a toujours le don.

Mais c'est très facile de se faire dévorer par Hollywood. La façon la plus rapide, c'est de dépendre de l'argent versé. Par contre à Hollywood, même quand on ne veut pas de vous, on vous verse deux cent mille dollars ! Donc, on peut prendre l'argent et se consacrer à ce qui vous tient à cœur.

Je me suis beaucoup amusé à Hollywood. J'ai fait Neverwhere, j'ai écrit les dialogues anglais du nouveau film de Hayao Miyazaki, Princesse Mononoké… J'ai été un peu déçu en voyant une partie du film mixé. En certains endroits où ils ont utilisé mon texte, ça me semblait bien  ; en d'autres, ils ont employé autre chose, plus proche des sous-titres d'origine, en général pour suivre le mouvement des lèvres. Ça n'a pas la même saveur, j'ai trouvé ça plus maladroit. J'aurais aimé que le dialogue coule mieux de bout en bout, mais…

B. : Donc, pas de risque de tomber en panne de nouvelles ou de romans signés Gaiman?

N. G. : Les nouvelles sont en route. Il y en a une très bien qui devrait paraître. Je peux me permettre de le dire, parce que c'est une de ces histoires dont non seulement j'étais satisfait, mais qui a aussi passé le cap des testeurs. Il y a cinq personnes à qui je peux envoyer les histoires par e-mail, et sur qui je peux compter pour les lire et me dire ce qui ne va pas. Martha Soukup, par exemple. Aucun des cinq n'a le moindre scrupule à me dire ce qui ne va pas. Et pour celle-ci, ils me l'ont renvoyée en disant : wow ! Elle figurera dans une antho d'Al Sarrantonio intitulé 999, dont le thème sera l'horreur millénariste, et j'en suis très content.

Si j'arrive à achever mon prochain roman adulte avant décembre 1999, je m'estimerai très satisfait. Ça reviendra à publier un livre par an. Smoke and Mirrors sort maintenant, et Stardust en livre de poche en début d'année prochaine. Avon va bien pousser le livre, j'ai une tournée de vingt-et-une villes où faire des dédicaces.

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B. : Quand est-ce que vous écrivez ? Vous êtes tout le temps en tournée !

N. G. : Cette année, ça a été chaque fois que je pouvais. L'année a été assez chargée. Je vais me reposer, m'arrêter en avril l'an prochain. À cette époque-là, soit je devrai écrire une nouvelle série d'horreur en plus du reste, soit je pourrai me consacrer à mon roman à temps complet.

[Interview menée, transcrite et traduite par Patrick. Marcel.]

[1] Un ouvrage sur le groupe Duran Duran, et un florilège des perles de style en SF et en fantastique, co-écrit avec Kim Newman : Ghastlier than belief.

[2] Après la fin des éditions du Téméraire, Delcourt a entrepris de republier Sandman, quoique partiellement, avant que Panini comics ne prenne la relève et termine la série. Entre 2012 et 2016, Urban Comics a réédité l’intégrale de Sandman dans une nouvelle traduction, due à Patrick Marcel.

[3] De bons présages chez j'ai Lu ; Neverwhere en « Millénaires ».

[4] La première version de Stardust est parue chez l'éditeur de bandes dessinées américain DC Vertigo, superbement illustrée par Charles Vess. L’intrigue suit la quête du jeune Tristran qui pénètre au pays des fées pour ramener à la femme qu'il aime une étoile filante qu'ils ont vue dans le ciel. Mais comme l'étoile est tombée en Féerie, notre héros va avoir une surprise en atteignant l'objet de sa quête qui, incidemment, a allumé la convoitise d'êtres peu recommandables.

[5] Anthologie annuelle menée par Terri Windling et Ellen Datlow, faisant le bilan de l'année en fantasy et en horreur, et publiant les meilleures nouvelles parues durant l'année écoulée.

[6] Et depuis paru, sous le titre Miroirs et fumée (Au Diable vauvert, 2000 ; rééd. J’ai lu, 2003).

[7] Conte d'hiver , par Mark Helprin, Nouveau cabinet cosmopolite, Stock.

[8] Le parlement des fées , par John Crawley. Rivages Fantasy.

[9] Free, live free , par Gene Wolfe, inédit en France.

[10] Down Town : A Fantasy , par Tappan King et Viido Polikarpus, inédit en France.

[11] Roman de Michael Moorcock (Denoël, coll. Lunes d’encre, 2002 ; rééd. Folio SF, 2007).

[12] Roman de Christophe Fowler (J’ai lu, coll. Ténèbres, 2000).

[13] Producteur et acteur comique anglais, vu sur scèn et dans des séries de la BBC, comme Chef !

[14] Jesse Dylan n’a guère percé, son principal fait d’arme étant American Pie : Marions-les ! (2003), troisième opus de la série…

[15] La novella « Comment le marquis a retrouvé son manteau », au sommaire du Bifrost 82 et publiée originellement en 2014 dans l’anthologie Rogues dirigée par George R.R. Martin et Gardner Dozois, fait suite à Neverwhere.

[16] L’histoire de 6 pages est sortie sous le titre « A Winter’s Tale ».

[17] Bande dessinée que signait Jeff Jones dans les pages du magazine National Lampoon, où une gracieuse héroïne nue et candide se promenait en parlant tout seule ou à des êtres variés.

[18] Dans un récent comic book homonyme, rééditant quelques-unes des meilleures histoires de ce titre qui a eu son heure de gloire dans les années 70.

[19] Les deux sont parus en France chez Delcourt, sous les titres Le jour où j’ai échangé mon père contre deux poissons rouges et Des loups dans les murs.