Il est difficile d’être un dieu [Трудно быть богом], Aleksei Guerman, 2013. 170 minutes, noir & blanc.

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Il y a quelques billets, on s’intéressait à Un Dieu rebelle (1989), première adaptation du classique des frères Strougatski, Il est difficile d’être un dieu. Vingt-quatre ans plus tard, une seconde adaptation est sortie, cette fois due au cinéaste russe Aleksei Guerman. Drôle de film, dont la conception s’est étalée sur douze ans et dont le réalisateur n’a pas vu la fin, ayant eu le malheur de décéder en février 2013 – c ’est ainsi son fils qui a en terminé la production. Après avoir été présenté dans quelques festivals, Il est difficile d’être un dieu est finalement sorti en salle en février 2015, avec une diffusion taillée pour le succès : trois salles l’ont diffusé à Paris pendant une semaine et pas plus…

vol0-d-roman.jpg Il est difficile d’être un dieu raconte (?) l’histoire de Don Roumata, observateur terrien en mission sur une planète située dans une époque correspondant à notre Moyen-Âge européen. Une voix off nous précise que la capitale du royaume d’Arkanar a, pour ainsi dire, foiré sa Renaissance ; dans un élan rétrograde plein d’enthousiasme, les dirigeants se sont mis en tête d’occire tous les érudits. Impossible pour Roumata de demeurer inactif : autant sauver ce qui peut l’être. Le voici à essayer de récupérer un lettré nommé Boudakh pour l’exfiltrer dans l’état voisin, tandis que ses collègues observateurs continuent de s’interroger sur la marche à suivre.

Avec une durée de 2h50, Il est difficile d’être un dieu est d’une longueur peu commune au cinéma (cela étant dit, plusieurs blockbusters récents frôlent ou dépassent les trois heures : Interstellar, Django…), mais on ne s'ennuie pas pour autant. Les images grouillent de détails, il se passe toujours quelque chose à l'écran : la caméra est souvent en mouvement, lors de nombreux plans-séquences ; le cadre fourmille de personnages, à croire qu’Arkanar est une ville surpeuplée où la notion d’intimité n’a aucun sens ; le quatrième mur est par ailleurs souvent brisé : regards face caméra, interpellations du spectateur par des personnages, à moins qu’ils ne s’adressent à un personnage hors-champ, on ne sait pas trop ; objets agités par des personnages hors-champ qui se baladent au tout premier plan. On imagine sans mal le temps requis pour la préparation du bordel visible à l’écran. Une foultitude de détails pour donner de l’épaisseur à un monde ancien, usé, sale…

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De fait, le film est crade, magnifié en cela par le noir et blanc – du moins, cela passe mieux en sépia qu’en couleurs. Tout est liquide : la pluie, la boue, les sécrétions corporelles du genre morve, pisse ou vomi… Les personnages (tous dotés de trognes incroyables, à se demander où le réalisateur les a dénichés) passent leur temps à renifler, éructer, se moucher, voire se tartiner mutuellement de substances diverses – et, le reste du temps, ils se brutalisent les uns les autres. Au milieu de ce foutoir incroyable, Don Roumata déambule en pontifiant d'un air blasé, parfois amusé, parfois désespéré — et comment faire autrement ?

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Réflexion sur le pouvoir, l’ignorance (et le pouvoir de l’ignorance), le sens de l’histoire (ou du moins, l’éventualité d’un sens pour l’histoire), Il est difficile d’être un dieu est un film de science-fiction de la même manière que le Stalker d’Andrei Tarkovski en est un. Hormis le contexte, explicité par la voix off, rarement par les personnages, rien ne permet de déterminer qu’on se situe censément sur une autre planète. Pas de vaisseaux spatiaux, pas de pistolasers : l’arsenal science-fictif demeure rangé au placard, soigneusement hors-cadre.

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Cette seconde adaptation du roman des Strougatski entretient un rapport étrange avec le film de Peter Fleischman, dont elle semble vouloir représenter par moments l’antithèse. Le film de Fleischmann se passe dans des décors arides et poussiéreux ; tout est boueux dans celui de Guerman. L’un assume (un peu) son aspect SF, l’autre se fiche des genres. Les regards face caméra sont nombreux dans les deux films : chez Fleischmann, les observateurs sont observés ; chez Guerman, le spectateur fait peut-être partie de l’action… Si le film de Fleischmann est une illustration honnête (à défaut d’être pleinement convaincante) du roman des Strougatski, celui de Guerman tient davantage du geste artistique.

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Il ne s’agit en rien d’un film facile, mais qui ne laisse cependant de fasciner. Il est difficile d’être un dieu pêche cependant par sa longueur un brin excessive : une demi-heure en moins lui aurait sûrement été bénéfique. Mais ne faisons pas les grincheux : les longs-métrages de ce calibre ne sont pas légion, et l’amateur éclairé aurait tort de passer à côté de cette œuvre sans équivalents.

Pour la route, un court extrait :

Introuvable : non
Irregardable : ça dépend des sensibilités
Inoubliable : à sa manière