Hier, j’ai lu la série de commentaires publiés dans le forum de ce site, à propos de Vandales du vide de Jack Vance et de la nouvelle collection Pulps. Connaissant un peu ce bon Docteur Durastanti et l’affriolant Oliver Girard, Grand Prêtre du Bifrost, j’en ai conclu que tout ça, c’était juste pour me faire râler et pester contre le flou pas vraiment artistique de toute l’opération, bien en harmonie avec la tendance dominante de ce monde sans mémoire et tout en approximation.

À un endroit de ses commentaires, le bon Docteur fait remarquer que Pulp Fiction, le film de Tarantino, n’a pas grand-chose à voir avec le mot « pulp ». Nous lui accordons volontiers la pertinence du commentaire. Mais nous ne résistons pas à lui retourner le compliment : en quoi Vandals of the Void a quelque chose à voir avec les pulps ?

http://media.biblys.fr/book/52/54952-w250.jpgVandals of the Void est ce que les étasuniens appellent un « juvenile », c’est-à-dire un (court) roman écrit spécifiquement pour les adolescents. Il suffit d’ailleurs de le lire pour s’en rendre compte : le héros est un gamin d’une quinzaine d’années originaire de Vénus qui joue au détective de l’espace, suite à des actes de piraterie. Au passage, ça se passe en 1985 et ça offre une vision délicieusement décalée d’un futur dont on nous a privé – enfin, moi je trouve ça rigolo tout plein, kitsch à souhait, plein d’espoir (trahi) en un grandiose avenir qui n’est hélas pas advenu. Mais pas mal de gens trouveront peut-être ce roman niais et sans intérêt, si ce n’est pour les historiens de la culture populaire et les fans au premier degré comme votre serviteur. Eh bien, disons-le tout net et par avance : nous les merdons !

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Vandals of the Void a été publié en 1953, dans une collection de livres de Science-Fiction, essentiellement des romans mais il y a eu au moins une anthologie, titrée Winston SF Series et lancée au début de l’année précédente. Jack C. Winston était un éditeur basé depuis 1884 à Philadelphie, et il avait également des bureaux à Toronto. La collection est très clairement positionnée sur le créneau « jeunesse ». Trente-cinq volumes sont publiés entre 1952 et 1960, année de la fusion de la Winston Company avec deux autres maisons d’éditions, et la création de Holt, Rinehart & Winston. La collection proposera deux titres supplémentaires en 1961 sous cet intitulé éditorial, avant de disparaître.

La Winston SF Series est justement réputée pour la qualité des textes proposés ainsi que pour l’aspect des volumes : ce sont d’élégants hardcovers, présentés sous des jaquettes souvent superbes. Il faut dire que Winston a fait appel à des écrivains de talent comme Arthur C. Clarke, Chad Oliver, Lester Del Rey, R.F. Jones, Donald A. Wolheim, Poul Anderson ou encore un certain Richard Marsten, pseudonyme de Evan Hunter, bien connu dans le monde de la littérature policière sous le pseudonyme Ed McBain. Quant aux jaquettes et illustrations, elles sont signées des plus grands artistes de l’époque : Ed Emshwiller, Virgil Finlay, Mel Hunter, Paul Orban ou encore Alex Schomburg.

Une partie non négligeable de la collection a été traduite par chez nous, au fil du temps. La collection à intitulé variable parue aux Editions Daniber en 1960 est, à l’origine, dédiée aux traductions de chez Winston. Mais plusieurs volumes avaient été traduits avant cela, en particulier au Fleuve Noir Anticipation : Les Îles de l’Espace de A.C. Clarke paru en 1954, dans lequel un gamin gagne un concours organisé par une chaîne de télévision et se retrouve sur une station orbitale. Le même éditeur a d'ailleurs publié, la même année, un autre juvenile d'importance : Sur la planète rouge de Paul French (alias Isaac Asimov), premier volume de la série des David « Lucky » Starr. Beaucoup de ces titres ont ensuite été réédités chez Marabout, dans la collection Poche 2000.

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Pour une raison inconnue, le roman de Jack Vance – le seul qu’il a publié dans cette collection – avait échappé jusqu’à ce jour aux éditeurs français. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir traduit le moindre de ses fonds de tiroirs, chez Pocket ou ailleurs. Les italiens ont eu plus de chance, puisque I Vandali delle Spazio a figuré dès 1954 dans la célèbre collection I Romanzi di Urania, sous le numéro 53 et sous une couverture signée C. Caesar, illustrateur bien connu des amateurs de bande dessinée de SF des années 50/60, en particulier sous sa signature de Kurt Caesar.

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Pour en revenir au sujet de ce billet, Les Vandales du Vide de Jack Vance est un court roman bien construit et de bonne facture. Mais il n’en reste pas moins un roman destiné, à l’origine, à des gamins de quinze ans et n’a donc rien à voir avec la SF publiée dans les pulps. De même, d’ailleurs, que pas mal de romans de Robert Heinlein. La plupart de ces romans ont toutefois été publiés, en France, dans des collections de SF généralistes et non comme des œuvres destinées spécifiquement à la jeunesse. Même ceux que Gérard Klein a pris soin de rééditer dans sa collection estampillée jeunesse « L’Âge des Éoiles » étaient parus, il me semble, à l’origine en feuilleton dans Fiction (mais je fais là appel à de vieux souvenirs un peu flous). Est-ce un problème ? A mon sens, non. Car concernant cette production de SF haute en couleurs de ces années-là, la différence adulte/jeunesse me semble globalement peu pertinente. Ce sont les mêmes auteurs qui exploitent les mêmes thématiques, avec la même écriture et la même autocensure (politique, sexe…). La différence se fait au niveau du point de vue et donc de la capacité du lecteur à se projeter dans les personnages : dans les œuvres explicitement destinées à la jeunesse, le narrateur et/ou le personnage principal est un adolescent et non pas un adulte. Cela fait en définitive peu de différence.

Donc si vous aimez Jack Vance ou si vous avez aimé les romans de Heinlein ou la série des David Starr, achetez Vandales du Vide, vous ne serez pas déçus.

PS : sur le même sujet, je garde des biscuits pour mon prochain billet dans lequel je montrerai que parler d’une sorte d’esprit soufflant dans la SF des pulps ne repose sur aucune donnée objective et n’a donc pas de sens.