Les Xipéhuz, J.H. Rosny aîné, 1887. (Divers éditions du texte, la dernière en date in Serge Lehman présente : La Guerre des règnes, Bragelonne, 2012.)
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J.H. Rosny Aîné est essentiellement connu pour La Guerre du feu. Un roman qui ressemble à l’arbre cachant la forêt : notre auteur est la tête d’une œuvre forte d’une quarantaine de romans et novellas.

Son premier roman, Nell Horn de l’armée du Salut, publié en 1886 sous le nom véritable de l’auteur (Joseph Henri Honoré Boex) fait dans le réalisme et le social. La bascule vers ce qui n’est pas encore défini comme roman préhistorique ni comme science-fiction s’effectue dès le suivant, Les Xipéhuz, novella parue en 1887 — novella préhistorique de science-fiction.

« C’était mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus tard Ninive, Babylone, Ecbatane. »

La première phrase plante le décor — pour un peu, on dirait du Flaubert, avec un sentiment de dépaysement pareil à l’incipit de Salammbô. En des temps reculés, une tribu nomade traverse une forêt, et, quelques paragraphes plus loin, tombe nez à nez avec l’extraordinaire :

« Une fantasmagorie se montra aux nomades.
C’était d’abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d’un homme. Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres parsemaient leur surface ; tous avaient vers la base une étoile éblouissante.
Plus loin, aussi étranges, des strates se posaient verticalement, assez semblables à celles de l’écorce de bouleau et madrées d’ellipses versicolores. Il y avait encore, de-ci de-là, des Formes presques cylindriques, variées d’ailleurs, les unes minces et hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée, pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le caractéristique point de lumière. »

Le souci, c’est que ces créatures en forme de cristaux géants sont particulièrement agressives. Quand on les approche de près, elles attaquent et dévorent les êtres humains (« vident de leur substance » serait plus approprié). Au désespoir, les chefs de la tribu décident de faire appel à Bakhoûn, un « homme extraordinaire » qui vit dans une vallée reculée. Bakhoûn est un esprit libre, cartésien, qui prône la vie sédentaire, aussi bon observateur que stratège — un véritable prototype de l’homme moderne. À force d’étudier, à ses risques et périles, ces formes de vie étrangères — un règne autre —, Bakhoûn découvre leur point faible. Le conflit est inéluctable, mais Bakhoûn n’a rien d’un va-t-en-guerre :

« Et pourtant, quand elle revint, la Nuit aimée, la Nuit pensive, une ombre tomba sur ma béatitude, le chagrin que l’Homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que l’anéantissement de l’un dût être la farouche condition de la vie de l’autre. »

Sous la plume de Rosny aîné, la préhistoire acquiert une légère dimension fantasy — du moins, à nos yeux de lecteur du XXIe siècle. Les connaissances en la matière ont passablement augmenté depuis 1887, et si Rosny aîné ne décrit pas un Néolithique de pacotille à la façon du 10 000 de Roland Emmerich, on peine à croire à certains détails, tel ces dizaines de milliers de guerriers rassemblés pour botter les fesses (ou plutôt leur absence) des Xipéhuz. Probable que la population humaine était moindre, plus dispersée, et que l’hécatombe qu’elle subit lors du conflit aurait eu un impact significatif sur la perpétuation de l’espèce.

Par ailleurs, le récit de Bakhoûn consiste en un « livre antécunéiforme de soixante tables » en pierre, formant un livre « lapidaire» : le flou contextuel dans lequel Rosny aîné drape son histoire ne permet guère de la situer — mille ans avant l’aube de Ninive, c’est vague, et ça nous emmène neuf ou dix mille ans avant notre ère. Mais c’est là chercher la petite bête pour pas grand-chose.

Soyons indulgent, et rendons à Rosny aîné ce qui lui appartient de droit : au sein d’un même texte, l’invention du roman préhistorique (enfin, de la nouvelle préhistorique), et les premiers extraterrestres de science-fiction dignes de ce nom. Et qui, dix ans avant les horribles Martiens de H.G. Wells, n’ont absolument rien d’humanoïdes. Cela étant dit, rien n’est spécifiquement dit quant à la nature extraterrestre des Xipéhuz. Du moins peut-on émettre cette hypothèse, au vu de leur apparition a priori soudaine, de leur nature radicalement différente, et l’absence de fossiles (hormis quelques rares débris). Il s’agit peut-être seulement d’un autre règne, ayant vécu et évolué en parallèles des règnes végétaux, animaux, bactériens, etc.

Dans la vraie vie, le silice n’est (ne serait) pas un élément super pratique pour servir de base à la vie — pour des raisons qu’un article Wikipédia saura mieux expliquer que moi. S’il existait des formes de vie silicatées, il est probable que cela se saurait : cet élément est le deuxième plus répandu sur Terre, bien loin devant le carbone.

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L'exogorth, qui ne doit avoir trop à manger dans son astéroïde
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Un gorignak pressé de dire bonjour à un spécimen humain.

Extraterrestres ou non, Rosny a le mérite d’inventer une forme de vie radicalement différente. Par la suite, on a de temps à autre pu lire ou voir en SF des formes de vie cristallines et/ou basées sur le silice : les rocailleux Gorignak dans Galaxy Quest, le vermisseau d’astéroïde (l’exogorth, me souffle-t-on à l’oreille) dans L’Empire contre-attaque… ou encore les habitants de Titan dans Die Untersuchung, roman de l’auteur de SF est-allemand Rainer Fuhrmann.

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Les Xipéhuz par François Bourgeon
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Les Xipéhuz par Robert Bressy

À noter qu’il existe deux mises en image de la novella, la deuxième étant due à François Bourgeon (Les Passagers du vent, le Cycle de Cyann) et ayant paru dans le numéro 17 de la défunte revue (À suivre).On peut en admirer quelques planches par là, où Bourgeon illustre le texte de Rosny aîné par des illustrations au trait joliment maîtrisé.

Avec Les Xipéhuz, J.-H. Rosny aîné a écrit une œuvre fondatrice, précurseur pour deux genres littéraires trop souvent distincts, teintée d’une surprenante mélancolie. Que dire de plus ? Lisez-là.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui