1. Le Sculpteur
roman graphique de Scott McCloud (Rue de Sèvres - 485 pp. GdF. 25 e)
2. Arjun, le prince guerrier
dessin animé d’Arnab Chaudhuri (Condor Entertainment - 12,99 e)
3. Le Conte de la princesse Kaguya
dessin animé d’Isao Takahata (Sudio Ghibli - 19,99 e)
4. Les Contes d’Hoffmann
film de Michael Powell & Emeric Pressburger (Studio Canal - 19,99 e)

Les vieux mythes ont la peau dure. Sans cesse ils se rappellent à notre bon souvenir. Sans cesse, on les revisite, on les revivifie. Impossible de s’en débarrasser. En voici quelques exemples récents.

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La bande dessinée, pardon, le « roman graphique » de Scott McCloud (486 pages en noir, blanc et bleu) s’inspire ouvertement des mythes du docteur Faust et de celui du bouillant Achille. David Smith est un jeune sculpteur qui, après une courte période de notoriété, est retombé dans l’anonymat le plus total. Alors qu’il se désespère, il rencontre dans un bar le fantôme de son grand oncle Harry. Lequel fait une offre : soit David connaîtra une longue vie paisible, avec une gentille famille, des enfants et des petits-enfants, soit il deviendra un sculpteur mondialement célèbre, mais alors il ne lui restera plus que deux cents jours à vivre. Pour aider son petit-neveu à acquérir l’immortelle renommée, Harry le dotera d’un étrange pouvoir : celui de modeler à son gré et à mains nues les plus durs matériaux, acier, granite ou béton. David, évidemment, choisit la seconde proposition. De même, quand Thétis avait proposé à son fils Achille, soit une vie longue et obscure, soit une vie courte mais glorieuse, le futur héros avait choisi la gloire. Le pacte qui lie désormais David et Harry évoque également, on l’a dit, celui ayant lié Faust et Méphistophélès. À cette différence que Méphisto avait donné au docteur vingt-quatre années à vivre, et non deux cents jours ! À l’instar de Faust tombé amoureux de Marguerite, David tombe amoureux de la jolie et instable Meg. Sentiment réciproque. Dès lors, comment avouer la terrible vérité ? Et comment Meg supportera-t-elle le décès aussi proche qu’inévitable de son nouvel amant ? Le grand oncle Harry sait déjà que Meg mourra, avant David, d’un accident de la route. Et qu’avant d’accéder à la gloire, David subira bien des déboires et des contretemps…

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Outre Faust et Achille, il est fait référence explicitement à un autre mythe (p. 13), celui du roi Midas, qui avait souhaité, de façon étourdie, que tout ce qu’il toucherait soit transformé en or. Dans ce pavé graphique, nous sommes dans la tradition manga (mais sans les personnages aux yeux immenses) où, pour une même scène, se multiplient les cadrages et les détails, avec un dessin souvent minimum, ce qui étire démesurément le récit. Dans le genre, j’avais préféré, et de loin, Habibi de Craig Thompson (671 pages, chez Casterman, 2011) au scénario beaucoup plus fouillé et au visuel véritablement époustouflant, tout imprégné d’art musulman. Entre Craig Thompson et Scott McCloud, mon choix est fait !

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Après ces mythes occidentaux, passons à l’Orient et à l’Inde des grandes épopées. Vient de sortir directement en DVD, un dessin animé d’Arnab Chauduri, co-produit par Walt Disney, Arjun, le prince guerrier. Il s’agit de l’adaptation de la partie centrale du Mahabharata, fresque tellement monstrueuse qu’elle n’a jamais été traduite entièrement en français. Voici donc d’un côté les cinq Pandava, fils de Pandu, et de l’autre leurs cousins, les Kaurava, au nombre d’une centaine (!), fils du roi aveugle Dhritharastra (nom simplifié dans le film en Dhrirashtra). Curieusement, si les noms des Kaurava ont gardé leur final en « a », ainsi Duryodhana (l’aîné assoiffé de pouvoir) ou Dushassana, les cinq Pandava ont vu leurs noms quelque peu « occidentalisés » : Arjuna, le plus valeureux, devient Arjun, Bhima devient Bhim, et les jumeaux Nakula et Sahadeva deviennent Nakul et Sadev. Le scénario se concentre sur l’enfance et la formation d’Arjun(a), sur la façon héroïque dont il obtint la main de la belle princesse Draupadi (en oubliant, détail qui aurait pu choquer, qu’elle fut en fait l’épouse des cinq Pandava en même temps), sur la célèbre partie de dés truqués qui provoqua la déchéance et l’exil des cinq frères, et enfin sur leur retour triomphal — on oublie donc la grande bataille finale de Kurukshetra entre les irréconciliables cousins et l’apparition de Krishna à Arjuna (section dite Bhagavad-Gita). Quelques détails non explicités peuvent troubler des spectateurs peu au fait de l’épopée indienne. Ainsi Gandhari, l’épouse du roi Dhri(tha)rastra, apparaît toujours les yeux bandés. Son mari étant aveugle, elle a voulu, en effet, partager son infirmité.

Le dessin animé est des plus colorés (avec motion capture), les quelques chansons qui l’émaillent sont heureusement plutôt brèves (ah ! les parties chantées, plaie des studios Disney, comme les parties dansées sont la plaie des films de Bollywood), les personnages sont bien typés, les décors très travaillés, et le tout se regarde avec un réel plaisir.

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Restons en Orient en sautant de l’Inde au Japon pour évoquer le dessin animé d’Isao Takahata, Le Conte de la princesse Kaguya, lui aussi tout juste sorti en DVD. Il s’agit de l’adaptation d’un des textes fondateurs de la littérature nippone, originellement « Le Conte du coupeur de bambou » (IXe ou Xe siècle). Un vieux paysan découvre dans un bambou lumineux un bébé, une petite fille que lui et sa femme adoptent d’autant plus facilement qu’ils n’ont jamais eu d’enfant. Le bébé grandit très vite, devient une belle jeune fille, et grâce aux pépites d’or trouvées dans d’autres bambous, la famille s’installe dans la capitale, même si Kaguya (« Princesse Lumière ») aurait préféré continuer à vivre à la campagne avec ses camarades de jeu. Les prétendants sont nombreux, mais la jeune fille leur impose des épreuves impossibles : lui rapporter le bol de pierre qui servait à Bouddha pour mendier, le rameau d’argent aux fruits de jade de l’île de Horai, le joyau qui pend au cou du dragon des eaux, le pelage d’un roi des rats [cf. notre toison d’or], le coquillage dans lequel certaines hirondelles pondent leurs œufs. Tous échoueront, et le fils de l’Empereur lui-même ne saura convaincre la princesse de l’épouser. Car elle vient du royaume de la Lune, a été envoyée sur Terre pour expier une faute (laquelle ?) ou pour échapper à une guerre céleste (style Star Wars ?), la réponse n’est pas claire, et à la fin de l’histoire un cortège céleste la ramène sur la Lune (avec en tête un Bouddha aussi impavide que tête à claques). L’animé oublie la suite, ce qu’il advint des parents adoptifs de la princesse ou de l’empereur monté sur le Mont Fuji, le sommet le plus proche du ciel, avec une lettre pour la princesse disparue. Takahata, co-fondateur du studio (bientôt défunt) Ghibli nous avait émus ou régalés avec des animés comme Le Tombeau des lucioles ou Mes voisins les Yamada. Le Conte de la princesse Kaguya est une égale réussite, avec des dessins mêlant fusain et aquarelle, des moments forts (la fuite éperdue et furieuse de la princesse qui cherche à regagner sa campagne natale) et tout l’amour de la nature (l’idéologie écolo) propre au studio Ghibli en général et à Miyazaki en particulier. À noter que pour le dessin animé Rebelle (2012), les studios Disney se sont largement inspirés du présent conte.

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Revenons chez nous sans quitter le cinéma. En avril est sorti sur nos écrans, et presque aussitôt en DVD, une version remastérisée d’un des chefs-d’œuvre du tandem Powell/Pressburger, Les Contes d’Hoffmann (1951). Le film reprend fidèlement l’opéra d’Offenbach, lequel mêlait principalement trois récits d’E.T.A. Hoffmann, « Le Marchand de sable », « Le Violon de Crémone » (ou « Le Conseiller Krespel ») et « Les Aventures de la nuit de la Saint Sylvestre ». J’ai toujours considéré, ainsi que nombre de commentateurs allemands, «  Le Marchand de sable » (« Der Sandmann », 1815) comme un des textes inauguraux de la science-fiction, texte renouvelant le mythe de Pygmalion : de même que Pygmalion tombe amoureux de la statue qu’il a créée, de même Nathanaël va tomber amoureux d’une automate créée par deux savants et qu’il prend pour une véritable jeune fille. Sur toutes les inventions visuelles mises en œuvre dans le film de Powell/Pressburger, on renverra le lecteur aux pertinentes analyses de Jacques Lourcelles dans son Dictionnaire du cinéma, les films (Robert Laffont, collection Bouquins, 1992). Pour le reste, on ne peut que vivement recommander les films de Powell et Powell/Pressburger, une œuvre filtrant, quand elle n’épouse pas carrément, le fantastique, comme Le Voleur de Bagdad (1940), Une Question de vie ou de mort (1946) ou Les Chaussons rouges (1948).

 

Annexe : La Vie après la mort (Suite)

Dans le dernier numéro de Bifrost, nous avions évoqué le roman de Yu Hua, Le Septième jour, traitant de ce qu’il y a après la mort. Le français Eric Chevillard traite du même sujet dans son dernier roman Juste ciel (éditions de Minuit), mais sur un ton beaucoup plus badin.

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À l’âge de 50 ans, Albert Moindre meurt dans un accident de voiture, suite à une collision avec une fourgonnette livrant des olives et des dattes (eh oui, il meurt « criblé de dattes », p. 59). Il était ingénieur en maintenance pour ponts transbordeurs, un métier rare, s’était séparé de sa femme Palmyre partie avec leur fille Sidonie. Il se retrouve dans une drôle de salle d’attente et parvient à communiquer, par transmission de pensée, avec sa voisine Clarisse, une américaine qui, en 1931, a été spoliée de son titre de Miss Colorado. Il est enfin conduit au Bureau des Révélations par un ange à l’aspect néandertalien. Là, Albert apprend tout en même temps, dont, entre autres : le nombre exact de melons qu’il a mangés au cours de sa vie, celui des moustiques qui l’ont piqué, quelles personnalités il a croisées sans les reconnaître, l’existence d’un trésor qu’il aurait dû découvrir mais qu’il a loupé, la confirmation qu’une certaine balle de tennis qu’on lui avait déclarée faute était bien pleine ligne. Il apprend également qu’il a mangé l’équivalent de trente-huit bovins, quarante-sept moutons (ou agneaux), soixante-et-onze cochons. Mais l’auteur nous évite le poids exact des déjections d’Albert et le volume total de ses mictions. Albert aimerait bien en arriver aux Grandes Révélations : sur le Big Bang, les Aliens, l’alphabet étrusque ou les fresques rupestres. Las ! cela ne sera dévoilé qu’après l’Apocalypse. Albert est ensuite conduit à l’Observatoire. Tout ce qui se passe sur Terre, sous terre et dans les mers, lui est alors dévoilé. Sa femme a un nouvel amant, qui mourra bientôt, sa fille a également un amant, et Albert n’a pas été inhumé mais ses cendres reposent dans une urne que conserve sa fille. Il revoit tous ceux qu’il a connus, dont ses anciens camarades d’école primaire. Après l’Observatoire, voici Le Service des Réclamations, et Albert tempête contre tout ce qui ne va pas sur notre planète (la liste est longue, l’auteur prisant fort les accumulations, souvent grotesques). Voici finalement le Service des Rétributions. Albert, devenu une espèce «  d’avatar spectral » (p. 121), apprend comment sont classés, par ordre de mérite, les peintres, les compositeurs, les poètes, classements qui réservent bien des surprises. Albert apprend encore qu’il est déjà mort plusieurs fois (dont une à huit ans, mordu par une vipère), qu’à chaque fois le «  ciel » a décidé de changer le cours de l’histoire pour qu’il puisse continuer à vivre, car c’était dans son dessein à lui, le ciel, qu’Albert survécût, dessein jamais franchement explicité, et d’ailleurs Albert va ressusciter dans le corps d’un autre, un certain Ferdinand Arnodin, donc quasi Anodin.

L’impression que laisse ce récit ? Celui d’un long exercice de style, certes brillant, plein de périodes amusantes, de mots rares, de jeux de mots et de clins d’œil, mais un exercice à l’arrivée totalement vain. Bref, une lecture dispensable.