Il y a quelques années, tout à fait par hasard, j’ai découvert qu’une page wikipédia m’était consacrée. J’étais à la Maison d’Ailleurs. Au détour d’une conversation – je ne me souviens pas de quoi nous parlions – le conservateur en charge des collections, l’honorable Fred Jaccaud, me fit remarquer que ma page wikipédia avait été pas mal consultée ces derniers temps. Ah bon ? Et comment sait-il cela, le bougre ? Fred venait de mitrailler un bref instant le clavier de son ordinateur, le temps qu’apparaisse un graphique avec des hauts et des bas – représentation, m’expliqua-t-il, du nombre de personnes ayant été lire « ma » page sur une période donnée. En soi, cela ne m’étonna pas vraiment puisque je fais pareil : je veux dire qu’il m’arrive assez souvent d’aller voir ce que l’on dit, sur Wikipédia, de telle ou telle personne. Le facteur déclenchant cette « envie d’aller voir » est le plus souvent lié à l’actualité : le nom de cette personne est mentionné dans un reportage (à la télé, à la radio) ou j’apprends qu’elle vient de sortir un nouveau livre ou disque (en lisant la presse ou en zappant sur le net) ou son existence m’est remise en mémoire par un fait divers. J’ai une pensée pour elle et me demande aussitôt ce qu’elle devient, voire ce qu’elle est devenue lorsqu’il s’agit d’une ancienne relation ou de quelqu’un dont le travail m’avait intéressé, à une époque plus ou moins lointaine. Mon premier réflexe est alors de taper son nom dans Google, suivi de « wiki » (au cas où une page wikipédia existerait). Je suppose que tout le monde réagit un peu comme ça. Les pics de consultation de ma page wikipédia sont probablement les conséquences de la sortie d’un livre, de la publication d’un article me concernant, de la mise en ligne de quelque chose sur un site plus ou moins fréquenté, etc. Rien de très mystérieux en soi. Pareil concernant le fait que Fred soit capable de faire apparaître de tels graphiques sur l’écran de son ordinateur portable – je sais qu’il possède de sérieuses compétences en informatique et qu’il fait, très certainement, partie de ces gens capables d’aller voir derrière une interface visuelle, pour voir comment ça marche, et faire apparaître des mécanismes invisibles au commun des mortels. Car en vérité je vous le dis, plus j’avance en âge, et plus je pense que l’informatique relève d’une forme de Vaudou occidental et que Fred est un des prophètes de cette religion des Temps Modernes.

Le « mystère », en fait, c’est qu’il puisse exister une page wikipédia à mon nom !

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Et ce mystère s’épaissit, lorsque l’on constate que cette page a évolué au fil des années, s’allongeant, se précisant, se diversifiant. Pour tout dire, j’y (re)découvre des choses que j’avais totalement oubliées ! Et d’autres, soit dit en passant, qui ne semblent pas correspondre à mes souvenirs… tandis que des réalisations à mes yeux importantes, dans la perspective d’évaluer la carrière ou l’itinéraire d’un créateur, sont simplement omises. Ainsi, il n’est pas précisé, sur ma page wikipédia, que je fus en 1957 couronné « Plus Beau Bébé du Luxembourg », après que ma grand-mère (à qui j’avais été confié puisque ma mère travaillait) m’eut inscrit à un concours. Nul doute que cette première et fort précoce consécration médiatique – ma photo passa sur la toute jeune Télé-Luxembourg – orienta ma carrière à venir. Enfin, ils ne peuvent pas tout savoir…

D’où cette question que je me suis posée maintes fois : qui décide qu’une personne « mérite » d’avoir une fiche wikipédia à son nom et qui, alors, rédige cette fiche et la maintient à jour ?

En fait, j’ai pris l’habitude d’aller consulter « ma » fiche lorsque je cherche un renseignement bibliographique (référence d’un de mes textes publiés, par exemple) ou factuel : la dernière fois, ce fut pour rédiger une présentation de mon récent projet Kickstarter. Je suis allé voir la date de la première de mon spectacle adaptant Maître Zacharius, pour l’inauguration de l’Espace Jules Verne de la Maison d’Ailleurs. Je n’arrive pas à mémoriser cette date ! Ce qui n’est pas grave, puisque Wikipédia la mémorise pour moi. Chic planète ! A chacune de ces visites – elles ne sont pas si fréquentes ! – je jette un œil rapide sur le texte, par curiosité, pour voir s’il y a eu des modifications ou des ajouts. La semaine dernière, quelques jours après être rentré de la Necronomi’Con de Lyon, je suis allé faire un tour sur « ma » page, pour voir si la photo avait changé – ou s’il y en avait une deuxième en ligne.

Bon, il faut que j’explique…

La première fois que j’ai rencontré pour de vrai quelqu’un se présentant comme travaillant pour Wikipédia, c’était à Nantes, aux Utopiales – je dirais il y a trois ans. Une photographe m’a demandé si elle pouvait me tirer le portrait, « pour Wikipédia ». Ce qui fut fait. Avec pour conséquence que « ma » page fut, quelques jours plus tard, illustrée d’une des photos prises ce jour-là. J’avais donc la preuve que Wikipédia n’était pas – ou du moins pas uniquement – une intelligence artificielle ayant commencé à répertorier l’ensemble de l’activité humaine, en vue d’on ne sait quel projet plus ou moins inquiétant. Non, non. Chez Wikipédia, il y a des gens. Il y a un peu plus d’un an, il me semble, j’ai été contacté par quelqu’un se présentant comme un « fan » de mon travail désireux de mettre à jour ma bibliographique en ligne sur wiki. J’ai accepté bien volontiers – avoir sa biblio en ligne peut servir (voir ce qui précède). J’ai ouvert mes archives et laissé consulter des collections de périodiques. Et, de fait, j’ai constaté que ma bibliographique wikipédienne prenait forme, peu à peu. J’ai également vu des précisions d’ordre biographique apparaître – conséquence d’un échange de mails. Mais toujours rien sur l’opération « Plus Beau Bébé du Luxembourg » dont nous n’avions pas parlé. Un oubli de ma part. Et il y a une dizaine de jours, à Lyon, une autre personne s’est présentée à moi et a demandé à faire des photos, toujours pour Wikipédia. J’ai pris un grand plaisir à discuter avec cette personne qui, du coup, m’a expliqué pas mal de choses sur le fonctionnement de Wikipédia – que j’ignorais totalement. Genre : comment on s’inscrit, comment on prend un pseudo, comment on devient collaborateur, comment on est identifié par un machin appelé IP, comment on suit un certaine nombre de fiches, etc. Trop compliqué pour moi !

N’empêche, de retour chez moi, comme je l’ai indiqué ci-avant, je suis allé sur wiki, voir si une nouvelle photo avait été mise en ligne. Non, point encore. Mais j’ai découvert, dans le bas de ma page, tout un tas de nouvelles références de machins appelés « notices d’autorité » et qui, après examen, sont des liens qui envoient vers des sites où l’on trouve des informations bibliographiques. Ces sites sont pour l’essentiel aux Etats-Unis et liés à des institutions – bibliothèques, universités et autres. J’ai évidemment jeté un œil sur ces listings… et ai carrément découvert des bouquins que je ne me souvenais pas avoir écrits, et surtout des traductions en anglais dont l’ignorais l’existence ! (j’en reparlerai une autre fois).

Du coup, je me suis décidé à essayer de comprendre « comment » fonctionnait Wikipédia. Fort des renseignements rapportés de Lyon, au moins de ce que je n’avais pas encore oublié, j’ai donc consulté ce qui s’appelle « historique ». Bingo ! J’ai découvert que « ma » fiche avait été créée le 9 mai 2008 par un(e) certain(e) Surréalatino. Puis, elle a été complétée, enrichie, modifiée, détaillée, réorganisée… au fil des années, par au moins une vingtaine de personnes différentes : Huster, Romanc 195, Lescariot, Harmonia Amanda, Spirot, DSisyphBot, Eric Messet (le seul nom qui ressemble à un nom), Jarfe, Criric, Abeille Noire, Atpnh, Isaac Seldon (le seul nom qui ressemble à un pseudonyme de SF), Hercule Bot, Gzen92 (un fan de manga ?), HunsuBot, Patangel et enfin Ji-Elle qui, le 26 juin 2015, donc avant que je ne parte pour Lyon, a ajouté ces fameuses « notices d’autorité ». Il y a aussi des dizaines et des dizaines d’interventions qui ne sont pas signées/identifiées (en général des petits ajouts bibliographiques ou des corrections typographiques – je suppose qu’il existe une charte graphique et que des personnes se chargent de veiller à sa bonne application).

Quelque part, ça ne m’en dit pas beaucoup plus…

Concernant la bibliographie, OK : tout le monde peut dresser une liste des mes travaux publiés, la compléter peu à peu et la maintenir à jour. Ca demande juste du temps et un petit peu d’habitude pour ce genre de recherche. Par contre, pour l’aspect biographique, c’est un autre problème. Ainsi, je relève plusieurs informations sur mon itinéraire musical dans les années 70/80 qui ne sont pas faciles à trouver – plusieurs ouvrages de référence et encyclopédies mentionnent de fait des groupes dans lesquels j’ai joué, des musiciens avec qui j’ai travaillé, des artistes que j’ai accompagnés… mais le nom de Francis Valéry est rarement mentionné (j’ai toujours évolué dans le milieu de la musique sous d’autres noms). Il est vrai que des plus ou moins récentes rééditions en CD contiennent des morceaux signés de mon véritable nom – je pense à une compilation du rock français des années 70/80 avec un livret bien informé. Il y a aussi cet énorme bouquin sur le rock bordelais, des origines aux années 2000, où je suis mentionné. Mais à part cela – c’est somme toute peu – comment faire le lien entre le musicien et l’écrivain ? Sans doute cela a-t-il suffi. Car si en tant qu’écrivain, j’ai donné quelques interviews, à l’occasion, évoquant mon travail musical, je ne me souviens pas d’avoir jamais parlé de plusieurs éléments que l’on trouve dans ma page wiki. Et qui sont exacts – y compris ceux que j’avais oubliés… comme le fait que j’ai fait partie, pendant quelques mois, à la toute fin des années septante, du quartet de jazz du pianiste Joseph Ganter. J’ai du en parler un jour quelque part. Ou alors, il y a parmi les wikipédiens actifs sur « ma » page quelqu’un d’assez proche (ou qui le fut) ?

A l’âge où je commence à oublier à peu près tout, force est de constater que Wikipédia se met à s’en souvenir à ma place. J’ai toutefois l’impression que l’on y parle parfois d’un Francis Valéry appartenant à un univers parallèle, subtilement décalé. Et ma foi, je ne sais trop qu’en penser…

Fort de ce constat de subtile étrangeté, je me demande si Wikipédia ne serait pas l’expression d’un univers parallèle, cherchant – en s’imposant comme source hégémonique d’information – à modifie notre propre perception de nous-mêmes, afin de nous « aligner » ou de nous « accorder » sur cet autre monde, pour nous transformer peu à peu en réceptacles parfaits pour ses habitants, incapables de franchir la porte physiquement… Wikipédia en cheval de Troie d’une invasion psychique venue d’un monde parallèle ! Ca ressemblerait presque à de la science-fiction, non ?