Lost Themes, John Carpenter, Sacred Bones (2015). 47 minutes, 9 morceaux.

Les films de John Carpenter ne seraient pas ce qu’ils sont sans leur musique – Halloween surtout, mais aussi Assault, New York 1997… Des bandes originales originales, signées Carpenter himself, qui fait partie de ces rares cinéastes à composer les musiques de leurs propres films — à l'instar de Clint Eastwood par exemple (mais qui se souvient des BO de Clint Eastwood ?). Depuis quelques années, John Carpenter semble malheureusement en semi-retraite – hormis deux épisodes pour la série Masters of Horror et le film The Ward, sorti en 2011 après dix ans de silence cinématographique, qui faisait suite à une série de longs-métrages peu mémorables. Fin 2014 a été annoncé la parution d’un disque, intitulé Lost Themes, avec un premier morceau lancé en éclaireur : « Vortex ». Très cinématographique (mais reconnaissons que le contraire se serait avéré étonnant), irrésistible quoique porteur d’une ambiance inquiète, ce titre laissait augurer du meilleur pour l’album entier si celui-ci demeurait de cette eau.

Lost Themes est paru – enfin – en février 2015. Une pochette d’un noir d’encre, où le visage chenu de Carpenter se dédouble. Neuf titres, pour près d’une heure de musique. Et ? Le résultat tend vers l’excellence – pour peu que l’on ne soit pas allergique aux synthés. « Vortex » introduit brillamment l’album, suivi des huit minutes de « Obsidian », qui passent par différentes humeurs – un véritable périple. « Fallen » : hymne tragique aux déchus, qui à mi-chemin oscille entre héroïsme et sonorités aiguës, acides, pleines de malaise. « Domain » débute calmement avant de virer à la charge héroïque au bout d’une minute – mais le danger rôde –, évoquant « Obsidian » dans sa succession très narrative de mélodies. « Mystery » fait la part belle aux ambiances évoquant, eh bien, le mystère. Les premières secondes de « Wraith » rappellent « Sea of simulation », morceau des Daft Punk pour la BO de Tron: Legacy, avant de trouver sa propre identité. Enfin, « Purgatory » et « Night » terminent le disque sur des tempos plus tranquilles et des ambiances plus mélancoliques.

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Reconnaissons que, dans Lost Themes, les synthés sonnent parfois comme des claviers Bontempi, ou que certains airs sont un chouïa ridicules. Cela picote un peu les tympans, même lorsqu’on adore se vautrer dans les sons synthétiques (comme votre serviteur). Malgré ses fautes de goût mineures, Lost Themes est dans l’ensemble une véritable réussite. Neuf morceaux seulement, mais généreux tant musicalement que narrativement.

C’est bien simple : dans Lost Themes, il ne manque souvent que les images. Encore que celles-ci se révéleraient inutiles. La musique se suffit ici à elle-même dans son ambition narrative ; la structure des morceaux rappelle le découpage de séquences filmiques en plusieurs scènes et plans.

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Certes, Carpenter n’est pas le premier à proposer des musiques pour films inexistants. À ce titre, Brian Eno a sorti plusieurs disques évocateurs voici quelques décennies : Music for films (1978), Apollo: Atmospheres and Soundtracks (1983), More Music for films (1983), Music for films III (1988), ainsi que Original Soundtracks 1 avec U2 (1995). Citons aussi Nine Inch Nails avec Ghosts I-IV (2008), dont la trentaine de morceaux forment une « bande-son pour rêves éveillés » d’après Trent Reznor. Des ambiances inquiétantes qui ont conduit le musicien à poursuivre dans cette veine pour de véritables films : les bandes originales réussies de The Social Network, Millenium etGone Girl de David Fincher. Ou encore, plus récemment, OutRun (2013) de Kavinsky : si le tube « Night Call » a illustré le générique de Drive, le reste de l’album forme un album-concept.

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Bref, l’avantage des bandes originales de films inexistants consiste justement à ne pas s’appuyer sur un film, et d’être donc indépendantes des images. Des images que rappellent irrésistiblement les musiques de films véritables – un parasitage potentiel (quoique ce qu’on recherche, à l’écoute des BO, soit précisément d’avoir en tête les images du film). Avec Eno ou Carpenter, charge à l’auditeur ensuite d’imaginer : littéralement de mettre des images sur ce qu’il entend. Un bien bel exercice.

In fine, à entendre John Carpenter dans une telle forme, on ne peut qu’espérer qu’il retrouve sans tarder de nouveaux thèmes perdus.

Introuvable : non
Inécoutable : bien au contraire
Inoubliable : oui