boulier-criducorps-fna.jpgHuitième roman de Claude Ecken, initialement paru en 1990 dans la collection « Anticipation » des éditions Fleuve Noir, Le Cri du corps constitue à l’époque son œuvre la plus dense et la plus aboutie. Le sujet de départ est pourtant fort mince : une jeune femme médecin, Aziki M’Bouhilé, doit s’occuper de l’un de ses patients, Raymond Corlet, qui souffre de maladies psychosomatiques à répétition et semble refuser de guérir, allant pour cela jusqu’à s’inventer sa propre maladie. Clair et simple, mais peut-être un peu juste pour bâtir tout un roman sur cette seule idée. A moins d’aller vraiment jusqu’au bout des choses et d’étudier dans le détail tout ce qu’une telle situation implique, en particulier les conséquences qu’elle va avoir sur les deux personnages qui y sont directement confrontés. C’est ce que Claude Ecken avait déjà fait dans son précédent roman, L’Autre Cécile : à partir d’une intrigue réduite à l’essentiel, il avait construit une histoire s’intéressant moins aux faits qu’aux effets qu’ils ont sur l’héroïne du livre. Car ce qui intéresse avant tout l’auteur, et ce dans tous ses textes, ce sont ses personnages. Même dans L’Ère du Pyroson, l’univers imaginé et décrit, aussi original soit-il, n’est pas le sujet central du livre. Claude Ecken s’attache avant tout à montrer comment les gens vivent dans un tel monde, quelles répercussions il a sur eux. Il y a dans la création de l’univers de L’Ère du Pyroson une grande part ludique, le plaisir d’imaginer son fonctionnement dans ses moindres détails, tout en restant toujours scientifiquement plausible. C’est ce qui frappe en premier lieu à la lecture de cette œuvre. Mais l’importance des personnages et leur évolution n’en est pas moins prépondérante.

boulier-criducorps-cecile.jpgLors d’une interview avec Claude Ecken publiée dans le chapitre 5 de La Geste, André-François Ruaud remarquait, en parlant de L’Autre Cécile, que « ce qui est important c’est le corps du bouquin, pas sa résolution. » La même analyse vaut pour Le Cri du corps. La progression du récit apparait comme logique et inéluctable, et par la même prévisible. Le suspense n’est pas le moteur principal de l’intrigue, il en est même quasiment écarté. Tout l’intérêt du roman repose sur l’étude de la psychologie des personnages et des relations qu’ils entretiennent entre eux. L’histoire se focalise sur Aziki et Corlet, toutes les intrigues secondaires sont là pour éclairer leur personnalité et leurs actes. Claude Ecken trace constamment des parallèles entre l’intrigue principale (les relations entre Aziki Corlet) et les intrigues secondaires (les relations qu’Aziki entretient avec son ancien amant, Francis, qu’elle n’a jamais cessé d’aimer, tandis que lui passe son temps à accumuler les conquêtes ; les liens de la jeune femme avec Mako, son frère aîné, toxicomane en fuite qu’elle va héberger quelques temps). Ainsi, la dépendance de Corlet vis-à-vis d’Aziki est soulignée par celle d’Aziki pour Francis ou de Mako pour la drogue. C’est une dépendance voulue, physique et fondamentalement destructrice. De la même manière, Aziki dressera plus tard un parallèle entre la situation de Corlet et celle de son père (chapitre 16).

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Lors de ses premières visites à Aziki, Corlet ne souffre que de maux imaginaires, ce que la jeune femme diagnostique immédiatement. Il se plaindra successivement de légers problèmes respiratoires et cardiaques, d’asthme et d’une inflammation du côlon. Ces maladies ne sont pour lui qu’un prétexte pour tenter de communiquer avec Aziki, de s’ouvrir à elle, ce qu’elle rejette immédiatement. Elle a décidé de rester sur le plan strictement médical. Renvoyé chez lui avec une simple feuille d’ordonnance, Corlet n’a d’autre choix que de développer une nouvelle maladie pour retourner voir la jeune femme et la relancer. Au fur et à mesure, il va contracter des maladies de moins en moins imaginaires et de plus en plus spectaculaires. Ainsi, s’il a pu simuler ses précédents maux, il n’en est pas de même pour la dermatose puis la mononucléose qu’il développe ensuite, deux maladies aux symptômes bien visibles. Il y a une progression logique dans ses maladies. Corlet semble avoir un certain contrôle, d’abord imprécis mais qui va en s’affinant au fil du temps, sur le choix des affections dont il souffre. Lorsqu’Aziki diagnostique une colite, il apparait vaguement déçu. « Peut-être s’attendait-il à une maladie plus spectaculaire », remarque le médecin (chapitre 3). Plus tard, il dira à propos de sa mononucléose : «  Je n’aimais pas cette maladie un rien… compromettante » (chapitre 7). Car si elle répond à son attente du point de vue des symptômes (fièvre, ganglions), elle met aussi en cause sa réputation. Apparait ici pour la première fois le changement profond que connait Corlet, la prise de contrôle progressive de son esprit par son corps.

Raymond Corlet a toujours entretenu des relations très particulières avec son corps. Depuis son enfance, la maladie a été pour lui une excuse pour ne pas fréquenter les autres et pour ne pas se prendre en charge. Il refuse toute responsabilité. Et petit à petit, il va laisser son corps décider pour lui. Le Raymond Corlet qui rend pour la première fois visite à Aziki va progressivement s’effacer au profit d’un autre qui n’a pas la même vision de la jeune femme et ne souhaite pas d’elle la même chose. C’est dans un premier temps au médecin que Corlet s’adresse, c’est sur ses qualités professionnelles qu’il a enquêté avant de faire appel à ses services. Si son but premier est de communiquer, il souhaite également être guéri de ses maladies à répétition. Ce Raymond Corlet va disparaitre petit à petit et il va attendre de moins en moins d’Aziki qu’elle se comporte en médecin.

Le processus va s’accélérer lorsque débute la métamorphose de Corlet. Une fois encore, sa mutation n’est que la suite logique de ses précédentes maladies. Puisqu’Aziki s’est contentée d’apporter une réponse purement médicale à ses problèmes, Corlet va désormais développer une maladie pour laquelle il n’existe aucun remède, une maladie qui n’existe pas, forçant ainsi la jeune femme à une approche radicalement différente, ce qu’elle ne réalisera que bien plus tard. Et pour être sûr d’abolir définitivement la relation médecin-patient à laquelle ils s’en sont tenus jusque là, il va inventer une maladie qui en réalité n’en est pas une. Car il s’agit bien d’une mutation, du passage d’un état à un autre. Dans le même temps, la personnalité de Corlet s’efface au profit de son corps. Il est significatif de constater qu’au fur et à mesure de sa transformation, Corlet régresse vers l’infantilisme. Il n’attend plus d’Aziki qu’elle se comporte en médecin, il souhaite désormais qu’elle devienne sa mère. Sa dépendance devient véritablement physique. Lorsqu’on tente de le séparer d’elle et de le placer de force à l’hôpital, c’est son corps qui réagit violemment et menace de le tuer. «  S’il ne pouvait raisonnablement qu’obéir, son corps ne s’était pas privé d’exprimer son refus d’obtempérer » (chapitre 17). Le problème est bien là pour Corlet : il ne peut plus agir raisonnablement. C’est désormais son corps qui se charge de décider pour lui, qui endosse les responsabilités que Corlet a toujours refusé de prendre. Corlet n’a plus qu’à se laisser guider par lui. Sa volonté s’efface, ne subsistent que ses besoins. Et son besoin principal est de recréer autour de lui une cellule familiale, d’unir Aziki/sa mère à son corps/son père. C’est bien ainsi que les choses se présentent pour Corlet : à Aziki il demande l’amour maternel, à son corps l’autorité paternelle. Et s’il n’a aucun problème à obtenir ce qu’il souhaite de son corps, la résistance d’Aziki est beaucoup plus importante. Aussi Corlet devra-t-il avant tout transformer radicalement la vision qu’a la jeune femme du monde et d’elle-même.

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Au début du roman, les problèmes auxquels est confrontée Aziki sont de trois ordres : professionnels (ses difficultés à gérer son cabinet, ses relations conflictuelles avec madame Vassonier, sa secrétaire), familiaux (ses rapports avec Mako) et sentimentaux (sa liaison à sens unique avec Francis). Au fil du récit, Raymond Corlet va s’immiscer dans ces trois domaines. «  Je suis pour lui une sorte de divinité, une déesse toute puissante. Je suis la Vie. La Femme, aussi. (…) Une image maternelle, également. La mère qui réconforte et qui soigne. Mais j’ai aussi l’autorité du père.  » (chapitre 11). Sa rencontre avec l’un de ses anciens professeurs, Renaudin, permet pour la première fois à Aziki de cerner assez précisément ce que Corlet attend d’elle. Dans cette analyse apparaissent assez clairement les dimensions professionnelle (le médecin assimilé à une déesse toute puissante, détentrice du pouvoir de Vie), familiale (la Mère et le Père) et sentimentale (la Femme). Mais à ce moment de l’histoire, Aziki situe encore le problème sur un plan médical, alors que Corlet a déjà dépassé ce stade. «  Il attend d’être guéri, c’est tout ! La déesse lui fournira la potion magique, la femme lui concoctera le philtre, la mère lui donnera le breuvage, et le père lui commandera ce qu’il faut faire  » (idem). Aziki n’a pas encore appréhendé toute la complexité de la situation, ce que le professeur Renaudin lui fait très justement remarquer : «  Ca, c’est la demande d’un malade à un médecin. Mais face à une déesse ? Et face à une femme ? A une mère ? » (idem). L’analyse d’Aziki est non seulement incomplète, elle est également dépassée. En particulier, Corlet ne souhaite plus qu’elle joue le rôle du père, son corps s’en charge déjà. L’autorité paternelle d’Aziki était liée à son pouvoir de médecin, pouvoir dont Corlet n’attend désormais plus rien.

Raymond Corlet va donc s’immiscer dans ces trois domaines. Avant que ne débute sa mutation, il se situera sur un plan essentiellement professionnel, il n’est alors qu’un patient seulement un peu plus envahissant que les autres. Par la suite, il va s’immiscer dans la vie privée d’Aziki, se substituer à sa famille et à son amant. Du point de vue professionnel, il va faire en sorte de détacher Aziki de son métier, de remettre en cause toutes ses certitudes. Car lorsque Corlet commence à se transformer, il va dans le même temps transformer tout aussi radicalement Aziki, par opposition d’une part, par substitution de l’autre.

Aziki est une femme fondamentalement rationnelle. Sa conception de son métier repose sur ce principe. C’est ce que souligne Renaudin lors de leur conversation : «  [Vous êtes] d’une conscience professionnelle strictement utilitaire. (…) Une maladie, c’est un dérèglement d’un des organes du corps ou une invasion microbienne. Ca se traduit par des symptômes, et les symptômes se collectent de diverses manières : par le récit des malades, par l’observation du praticien et par l’analyse de ce qui n’est pas observable. C’est net, c’est simple, c’est carré. Une liste de symptômes conduit à un diagnostic qui conduit à une médication. Enfantin, n’est-ce pas ? Un peu trop enfantin, même.  » (idem) C’est ce qui va longtemps empêcher Aziki de comprendre ce que Corlet attend d’elle. Et c’est sur ce point que ce dernier va porter son attaque. Il va s’opposer au rationalisme d’Aziki en faisant surgir dans sa vie l’irrationnel, le surnaturel. Sa mutation d’abord va ébranler les convictions du médecin. Cette maladie qu’elle décrit comme « une aberration, une impossibilité scientifique », face à laquelle elle se trouve désemparée, sans réponse et sans défense, la médecine ne lui étant plus d’aucune utilité. Et Aziki perd progressivement pied, sent qu’elle bascule à son tour dans l’irrationnel : Corlet fait irruption dans ses rêves (chapitre 14), la harcèle au téléphone jusque chez Francis, alors qu’il ne peut logiquement savoir qu’elle s’y trouve (chapitre 20). Et petit à petit Aziki se transforme à son tour, devient une nouvelle femme, ce dont Francis se rend compte. Une femme prête à accepter ce que Corlet a à lui proposer.

Raymond Corlet va également favoriser la transformation d’Aziki en se substituant à son entourage familier. Cette situation devient particulièrement claire après la mort de Mako. Aziki ressent envers lui des obligations, celles-là mêmes qu’elle n’a pas su remplir pour son frère. «  Mako était mort, mais Raymond Corlet se trouvait en face d’elle, et elle se devait de lui venir en aide. En souvenir de son frère. A cause de ce qu’elle n’avait pas fait pour lui.  » (chapitre 21). Il faut également noter les parallèles existant entre Corlet et le père d’Aziki. A priori, ils semblent être à l’opposé l’un de l’autre. César M’Bouhilé a tenté à tout prix de s’intégrer dans le monde, alors que Corlet s’en est toujours tenu à l’écart, l’a rejeté. Pourtant, la démarche des deux hommes est bien plus proche qu’il n’y parait. Lorsqu’Aziki discute avec l’un des médecins qui étudie la mutation de Corlet, elle dit au sujet de son système immunitaire : « Au lieu de résister à l’envahisseur, il collabore. Il collabore avec tout le monde, sans savoir où cela le mène. » (chapitre 16). Or cette analyse peut tout aussi bien s’appliquer au parcours de César M’Bouhilé. Lui qui, fasciné par la société européenne, fera tout pour s’y faire une place, en dépit de toutes les brimades qu’il doit endurer, et qui en définitive noiera son échec dans l’alcool. Corlet, en revanche, saura mener à bien son entreprise. Après s’être substitué à la famille d’Aziki, il finira également par écarter Francis, pour devenir au final la seule personne vers laquelle Aziki pourra se tourner.

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Si l’on voit bien comment Corlet a agi pour attirer à lui Aziki, reste une question en suspens : pourquoi l’a-t-il choisie ? Certes, il a trouvé en elle l’image de la Femme et de la Mère qu’il recherchait. Mais il y a un autre élément capital à prendre en compte : sans doute pour la première fois de sa vie, Raymond Corlet peut apporter à quelqu’un ce qui lui manque. Il peut venir en aide à Aziki, l’aider à supporter les moments difficiles qu’elle traverse. Ainsi, concernant sa relation avec Mako, Aziki constate elle-même que «  les exigences de Corlet l’obsédaient à tel point qu’elles faisaient paraître moins importants les soucis que lui causait son frère. » (chapitre 14). Et en définitive, alors que son frère est mort et que Francis se montre toujours aussi égoïste, Corlet apparait comme étant le seul capable de lui venir en aide. L’union finale qu’il lui offre est le début d’une nouvelle vie pour elle comme pour lui. Ainsi, en venant au secours d’Aziki, Corlet peut enfin donner un sens à sa vie. Et son geste est d’autant plus généreux que l’aide qu’il offre à Aziki est celle qu’elle lui a si longtemps refusée. Au bout du compte, au terme de leur métamorphose respective, les rôles ont été inversés. A travers leur union, Aziki et Corlet sont désormais prêts à renaitre, ensemble, à travers une recréation annonciatrice d’une nouvelle vie à deux, où chacun sera toujours là pour aider l’autre.

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(première parution in La Geste chapitre septième, août 1994. Texte revu et corrigé)