vance-esquisse-autobio-escale.jpgAlors que j’écris ces lignes, je viens d’achever un livre — Escales dans les étoiles [1] — d’environ neuf cent mille signes, y compris la ponctuation, les marques de paragraphe, les fautes et les corrections. Je l’ai confié à la poste et j’en ai fini avec lui, sentiment fort agréable. Il diffère de tout ce que j’ai écrit auparavant, ce qui n’a, en soi, rien d’un signe d’excellence, mais je nourris quelque espoir qu’il plaise.

En tout cas, je dois à présent entamer un nouveau roman, ce qui n’est pas une mince affaire. Les personnages paradent devant moi. Les uns, je les aime, je les admire ; les autres, je les trouve inutiles. Ceux que j’utilisent deviennent très réels ; certains restent avec moi pour toujours : Cugel, Madouc, Navarth le Poète fou, Howard Alan Treesong et Wayness Tamm, par exemple. Outre l’audition des personnages, je dois aussi effectuer la mise en place d’une douzaine d’idées, le choix d’un lieu, voire l’étude et l’évaluation d’un mode de vie tout nouveau ; chaque récit possède, ou devrait posséder, son atmosphère spécifique, ciment de l’intrigue. Sur ce plan, il y a des écrivains adroits et il y en a d’incompétents.

Bref, écrire est plus difficile qu’il n’y paraît. Il s’agit d’une occupation qui me sied, pourtant, et j’ai du mal à m’imaginer en pratiquer une autre. Mes goûts me tiennent à l’écart des activités de groupe ; j’aime fonctionner selon mes penchants, bien que, si nécessaire, je parvienne à m’adapter, ne serait-ce que pour éviter de me faire éjecter de la table du dîner.

J’ai opté, dans mon jeune âge, pour le métier d’écrivain, un choix qui, hormis ses bénéfices évidents, me permettrait d’étancher ma vive soif d’errances. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours rêvé de destinations exotiques, ces « endroits lointains aux noms si suaves ». Le voyage, semblait alors empreint d’un romantisme bien plus vivace et fascinant qu’aujourd’hui. Sur les étals des kiosques trônaient Argosy, Blue Book, Adventure, Golden Book [2], autant d’incarnations de ce romantisme. Que sont leurs pareils devenus ?

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À neuf ans, j’ai commencé, sur une des machines à écrire du bureau de mon grand-père, ma première œuvre de fiction, un récit de western qu’hélas je n’ai jamais fini. Ensuite, j’ai non seulement fini, mais encore soumis au Saturday Evening Post un conte des Mers du Sud : schooners, copra et Lascars fripons. J’ignore si le Post l’a accepté ; on ne me l’a jamais renvoyé et on ne me l’a jamais payé.

La séduction du voyage exerçait son emprise de manière plus directe, aussi. Vers onze ou douze ans, j’ai résolu de descendre le Danube en kayak, de Donaueschingen jusqu’à la Mer Noire, et j’ai échafaudé des plans précis dans ce but. Je me suis procuré des douzaines de cartes, brochures et guides touristiques auprès de l’Office de tourisme allemand. J’ai prévu le trajet dans ses moindres détails, décidé quel château visiter, dans quel village passer la nuit. Doux rêves ! Le fait que je n’aie pas l’ombre d’une chance de financer une telle expédition ne m’a en rien découragé. Quelle tristesse qu’au cours de mes voyages ultérieurs par monts et par vaux, je n’aie jamais descendu le Danube sur un quelconque bateau…

Troisième de cinq enfants, je suis né à San Francisco, dans le quartier stylé et aisé de Pacific Heights. Nous avions une maison de trois étages avec une belle vue sur la baie. Mes frères aînés s’y entendaient pour reconnaître les paquebots passant à toute vapeur sous le Golden Bridge à leur couleur, à leurs cheminées et autres emblèmes. J’étais trop jeune pour participer, mais je trouvais ce loisir sophistiqué et ce savoir désirable. De mon point de vue actuel, ces années me semblent enjolivées d’une lueur dorée. La vie, paisible, regorgeait de bonheurs simples, comme de chevaucher mon vélocipède sur le trottoir ou de jouer avec une petite fille qui habitait plus bas dans la rue.

Mon père a découvert assez tard que la vie domestique ne lui convenait guère. Il se tenait drapé dans sa sévérité, le plus à l’écart possible de ses cinq enfants. C’était un bel homme de grande taille : rude, dogmatique, et un peu brutal. Quand je l’évoque, les sentiments qu’il m’inspire mêlent un respect presque religieux, l’appréhension et le dédain.

Mon grand-père maternel était un avocat important, en ce temps-là. Il possédait, dans les collines du comté de Contra Costa, un ranch adjacent au Little Dutch Slough, l’un des nombreux cours d’eau qui forment un maillage dans la région. À l’époque, la famille a emménagé sur la propriété, censément pour l’été, mais mon père a loué notre maison de San Francisco à un millionnaire contre une forte somme, puis il est parti au Mexique et il s’est servi du loyer pour payer la pension alimentaire. On n’a jamais regagné la ville. On était perdus et fâchés, notamment ma mère, qui rendait la sœur de mon père, la terrible tante Nellie, responsable de la situation. Elle avait sans doute raison, mais j’estime que tout était pour le mieux. J’ai passé une enfance idyllique sur le domaine. Ma chambre m’offrait le superbe panorama du Mount Diablo et de la Coast Range, à perte de vue au nord comme au sud.

Ce ranch était un coin merveilleux. Les gosses pouvaient nager, faire de la voile et du cheval, camper le long de la rivière, marcher pieds nus dans le sable, grimper aux arbres et lire. J’ai fabriqué des cerfs-volants élaborés que je lançais des champs d’alfalfa. J’ai aussi construit plusieurs voiliers, avec du bois de récupération et de la toile peinte, qui n’ont jamais très bien vogué.

Chaque week-end, mon grand-père débarquait dans son antique Packard Twin-Six, en compagnie de ma grand-mère, de mon arrière grand-mère, de divers copains et copines, et de toute une cargaison de fournitures diverses : un moment excitant. Il arrivait le vendredi, en fin d’après-midi. On avait ratissé et nettoyé la cour ; l’atmosphère était à l’expectative. Enfin, on voyait sa grosse voiture sur la route et on poussait des cris. Elle s’engageait dans l’allée, se garait sous un arbre, et dégorgeait passagers et bagages dans la confusion la plus totale. Deux jours durant, le ranch devenait une véritable ruche tandis que mon grand-père poursuivait ses diverses activités avec l’aide de mon frère cadet David, plus serviable que moi.

Le dimanche soir, c’était l’apogée du dîner final, le plus souvent un rôti de six côtes de bœuf ou l’équivalent. Puis la horde s’entassait de nouveau dans la Packard et s’en repartait par où elle était venue. Ma mère poussait un gros soupir de soulagement et s’affalait dans un fauteuil ; mais, la semaine suivante, tout recommençait. Formidable !

vance-esquisse-autobio-ilemysterieuse.jpgJ’ai grandi en gamin de la campagne. J’ai fréquenté l’Iron House School et ses deux salles de classe, puis le lycée de Brentwood (pas la localité voisine de Beverly Hills, mais le Brentwood proche du confluent de la Sacramento River et de la San Joaquin River). Lorsque nous avons déménagé d’en ville, ma mère a emporté sa bibliothèque par caisses entières. Sa sélection était des plus disparate : la littérature sérieuse y côtoyait les romans d’aventures de Robert W. Chambers et autres écrivains similaires ; on y trouvait aussi une quantité surprenante de fantastique et d’horreur. Chambers lui-même a écrit quelques livres bizarres, The Tracer of Lost Persons, Le Roi de jaune vêtu et Le Faiseur de lunes, au moins. Il y avait bon nombre d’Edgar Rice Burroughs — tous les Tarzan et les Barsoom — et quelques Jules Verne ; je me rappelle particulièrement L’Île mystérieuse.

Cinq enfants dans la famille, cela signifiait des centaines de livres de l’usine à fiction Edward Stratemeyer [3] : The Motor Boys, Dave Porter, Tom Swift, les Bobbsey Twins, Jack Lorimer, etc. Je les ai tous lus des centaines de fois. On avait les Oz, les Uncle Wiggily, et j’en oublie. À l’occasion des anniversaires et des fêtes, tous les enfants recevaient des livres en cadeau. La sournoise tante Nellie m’a ainsi donné La Série sanglante [4] de S. S. Van Dine pour Noël ; je devais avoir douze ans. De toute évidence, on le lui avait offert et elle ne savait qu’en faire. J’ai bien aimé ce roman policier, néanmoins.

vance-esquisse-autobio-throughmarstospace.jpgEdward Stratemeyer a aussi produit une série remarquable signée du pseudonyme collectif de « Roy Rockwood ». Je me demande souvent qui l’écrivait. Les volumes portaient des titres comme Through Space to Mars, Lost on the Moon, The Mystery of the Centre of the Earth [5] et ainsi de suite. Pour autant que je sache, il s’agissait des premières éditions populaires de livres de science-fiction — si l’on excepte Wells et Verne.

En tout cas, tous ces ouvrages ont constitué mes premières lectures. Je n’en suis pas resté là. J’étais un enfant précoce, et j’ai décidé de lire tout ce sur quoi je pouvais mettre la main, afin de posséder l’intégralité des connaissances humaines. Le projet paraissait moins irréalisable à l’époque qu’aujourd’hui. J’ai mené cette tâche à son terme de mon mieux et, vers dix ou douze ans, j’avais acquis ce que j’estimerais être le niveau d’un étudiant en faculté. Si j’étais futé, sans nul doute, on me trouvait aussi détestable, et totalement dépourvu de charme ; j’étais introverti, arrogant en catimini, et j’avais une opinion bien tranchée sur la façon dont on aurait dû mener le monde. Ma sociabilité brillait par son absence, et j’étais inapte aux relations humaines. Mes frères et ma sœur me tenaient pour un débile. L’opinion des deux aînés n’a jamais varié. Ils sont morts, à présent. Je m’empresse d’ajouter qu’il n’y a aucun rapport macabre entre ces deux faits.

Parmi les diverses explications possibles, je préfère croire que ma jeunesse, quinze ans à la sortie du lycée, contribuait à mon immaturité. J’étais timide avec les filles. Celles qui me plaisaient et que j’essayais d’impressionner ne voulaient rien savoir, ce qui me laissait perplexe. J’avais des intentions très honorables, si je me souviens bien ; j’aurais simplement aimé qu’une beauté m’écoute rêvasser et admire l’étendue de mon intelligence. Je vois maintenant que je m’y prenais mal.

Par chance, j’avais d’autres centres d’intérêt que les filles. Je jouais au tennis ; j’étais bon nageur. Durant cette période, j’ai commencé à écrire de la poésie que je trouvais tout à fait valable. À tout le moins, je m’y exprimais avec ferveur et je choisissais des sujets peu orthodoxes. Lors d’un dîner chez ma tante Nellie, en ville, j’ai rencontré Stanton Coblentz, un écrivain de science-fiction de la première heure, qui dirigeait Wings, une revue de poésie. Je lui ai permis de lire certaines de mes œuvres, mais il n’a guère été impressionné.

vance-esquisse-autobio-weirdtales.jpgEntre-temps, j’avais découvert Weird Tales et Amazing Stories, ainsi que P. G. Wodehouse, Jeffery Farnol et Lord Dunsany [6], que je considère comme des influences majeures sur mon évolution d’écrivain. Et je tiens Wodehouse pour un auteur incroyablement sous-estimé.

Après mon diplôme de fin d’études secondaires, je me suis bien regardé et j’ai trouvé beaucoup à redire. J’ai décidé de me rebâtir, de laisser derrière moi mon excentricité puérile, et de devenir un type doué, adroit, compétent, et un séducteur invétéré. Cela m’obligerait à me débrouiller seul, puisque je n’avais personne pour m’instruire en la matière. Au besoin, je réussirais par la seule force de ma volonté.

D’abord, les filles. J’ai laissé pousser un peu plus longs mes cheveux, que j’ai enduits d’une cuillerée de vaseline et peignés en arrière, à la Jack Teagarden et Rudolph Valentino — en vain : les filles riaient toujours quand je passais, roulant des épaules. J’ai acheté une motocyclette, dont je suis tombé amoureux, et, ainsi équipé, j’ai effectué un certain nombre de cascades dangereuses que je m’abstiendrai d’énumérer ; j’ai des doutes quant à la prescription dans ce domaine.

La mort de mon grand-père a signé la fin d’une époque. Mes parents avaient divorcé ; mon père vivait toujours au Mexique, près de Tepic. La famille étant à présent sans le sou, je ne pouvais plus m’inscrire à l’université, faute de moyens. C’étaient des temps difficiles, le cœur de la Crise. J’en ai profité pour me métamorphoser. En l’espace de quatre ou cinq ans, le petit intellectuel dénué de sens pratique est devenu un jeune risque-tout doublé d’un touche-à-tout bien décidé à goûter la vie sous maints aspects. J’ai couru le pays et exercé divers métiers : cueilleur de fruits, ouvrier agricole, employé de la conserverie California Cannery à Antioch, une saison dans les asperges, deux dans les tomates. J’ai trouvé du boulot à la Western-Knapp Enginering, une entreprise de construction industrielle : mines, fonderies, réservoirs, usines d’extraction, d’un bout à l’autre des Sierras autour de Bishop, de Copperopolis, de French Gulch et de Camptonville. J’ai trouvé à m’employer sur un chantier de forage qui cherchait du minerai le long du Sailor Flat, et à bord d’une drague qui raclait le lit de la Trinity River pour y trouver de l’or.

De retour à San Francisco, j’ai bossé à l’Olympic Club une année interminable, comme chasseur et garçon d’ascenseur, le nadir de mon existence : quand j’y repense, j’en ai encore des frissons. En fin de compte, on m’a renvoyé ; j’étais ravi.

Je me suis inscrit derechef à l’université de Californie à Berkeley, en physique. J’avais de bonnes notes, mais en plein milieu de mon premier cycle la bougeotte m’a repris et j’ai obtenu une dispense. Je me suis engagé en tant qu’assistant électricien à Honolulu, sur le chantier naval. On m’a assigné comme tâche de trimbaler des câbles de démagnétisation tout autour des coques de bateau. On crevait de chaleur au travail et le salaire était insuffisant : 56 cents de l’heure. Il m’était impossible d’en vivre, sans parler d’économiser, et, au bout de trois mois, j’ai regagné le continent ; je suis rentré un mois avant l’entrée en guerre des Etats-Unis.

J’ai trouvé un emploi de gréeur chez Kaiser Shipyards et entamé un cours de l’Army Intelligence : l’étude du japonais. Sur le chantier naval, pour m’exercer, je calligraphiais mes idéogrammes sur les plaques de fer destinées aux coques. Personne ne s’est jamais intéressé à cette activité, ni soucié de mes intentions.

Au bout de deux ans, il est apparu que je ne saurais jamais parler japonais couramment et on m’a renvoyé du cours. J’ai quitté le chantier naval, rejoint les Merchant Marines [7] et pris la mer comme matelot breveté. Ma vision me posait déjà des problèmes ; je n’ai pu m’engager qu’en mémorisant l’échelle d’acuité visuelle. Malgré ce handicap, je me suis acquitté de mon devoir.

vance-esquisse-autobio-unmondemagique.jpgJ’avais un peu gribouillé jusque là, mais, une fois en mer, je me suis attelé à la tâche pour de bon et j’ai rédigé les histoires parues par la suite sous le titre Un Monde magique. Au bout de deux ans, j’ai quitté les Merchant Marines pour rentrer à Berkeley où j’ai rencontré et épousé Norma. J’avais vendu deux nouvelles médiocres, mais il me fallait désormais me consacrer à l’écriture si je voulais conserver, au moins en partie, le style de vie auquel j’étais accoutumé. Pendant que ma femme fréquentait l’université, je m’efforçais de produire des épopées à la E. E. « Doc » Smith, sans grand succès.

Nous avons, Norma et moi, pris des cours de céramique et, enthousiastes, décidé de fabriquer vaisselle, masques et articles divers, et d’ouvrir une boutique pour vendre, outre notre production, les matériaux et l’outillage nécessaire. Bien sûr, on manquait de fonds, et c’était un dur labeur, mais, l’espace d’un an, on s’est bien amusés, puis il nous a fallu renoncer. Entre-temps, j’avais essayé de rédiger du premier jet vendable et j’ai placé les deux premières nouvelles de la série Magnus Ridolph. La Twentieth Century Fox a acheté l’un de ces médiocres récits et m’a, du coup, engagé comme scénariste. Peu après, mon producteur a pris du galon ; mon contrat n’a pas été renouvelé. Mais peu importait : Norma et moi avons mis le cap sur l’Europe, pour y séjourner près d’un an. Je me rappelle avoir terminé Vandals of the Void [8], pour la maison Winston, lors d’un séjour à Positano. Ensuite, ç’a été New York, où on a loué un appartement dans lequel j’ai rédigé plusieurs scénarios de la série Captain Video. De retour en Californie, j’ai voulu continuer de collaborer à ce feuilleton en habitant une vieille maison dans les montagnes près de Napa, mais ce système n’a pas fonctionné.

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vance-esquisse-autobio-vieeternelle.jpgLe Santa Rosa Press Democrat a envoyé Frank Herbert m’interviewer. Le résultat est paru sous le titre « Jack Vance, expert en soucoupes volantes ». Malgré cela, on est devenus bons amis et on s’est bien amusés tous ensemble. Les Herbert et les Vance, qui recherchaient l’aventure et le romantisme dans un coin bon marché propice à l’écriture, ont décidé d’une expédition. On est partis dans un fourgon Jeep équipé de placards et de filets renfermant toutes sortes d’objets et on a roulé jusqu’au Mexique. (Frank avait réuni une trousse de premier secours qui aurait fait la fierté de n’importe quel dispensaire campagnard.) Arrivés au lac Chapala, on a loué un grand appartement et on s’est installés. Un drapeau rouge au-dessus de la véranda proclamait, en guise d’avertissement, « Écrivains au travail », et tout le monde en tenait compte, y compris les petits Herbert. C’est là que j’ai entamé Clarges, roman que Betty Ballantine a rebaptisé d’un titre inepte, La Vie éternelle, le premier des livres de ma manière actuelle.

Depuis lors, il s’est passé bien des choses. Norma et moi avons beaucoup voyagé ; notre fils John nous a accompagnés dès ses trois ans et demi. Il en a eu quatre sur Bondi Beach, près de Sidney, en Australie. Je me remémore nos pérégrinations avec une vive nostalgie ; Norma et moi vivions sans doute, alors, notre période la plus heureuse, mariant à la perfection le travail et le plaisir. On dénichait un endroit agréable à la campagne, dans les montagnes, près d’un lac, d’une rivière ou de l’océan, on y louait une maison ou un appartement, et on s’attelait à la tâche. J’écrivais mon premier jet à la main ; Norma dactylographiait le deuxième et toute autre version nécessaire par la suite sur une petite Hermes portative. (En fait, on a usé deux portatives, la première étant une Olivetti.) Hormis ces vingt dernières années, la plupart de mes romans et de mes nouvelles ont été écrits au moins pour l’essentiel à l’étranger.

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À présent, Norma et moi habitons les collines d’Oakland, dans une maison que l’on n’a cessé d’aménager depuis près d’un demi-siècle. Notre fils, John, m’a aidé pendant plus de la moitié de sa vie, et, depuis que ma cécité s’est déclarée, se charge de tous les travaux. Agé de trente-cinq ans, ingénieur diplômé, il a épousé une jeune femme excellente sous tous rapports prénommée Tammy, et tous deux s’apprêtent à nous donner un petit-fils ou une petite-fille qui ajoutera sans nul doute une dimension nouvelle à notre existence.

À la fin des années 60, Poul Anderson, Frank Herbert et moi avons commencé à parler de construire un house-boat, que l’on utiliserait sur les cours d’eau du delta du San Joaquin et de la Sacramento, un de mes rêves depuis mon enfance près du Little Dutch Slough. Et j’imagine que c’est moi qui ai le plus poussé à la roue, même si Poul et Frank n’ont pas été en reste. J’ai dressé un plan et nous avons passé un contrat d’association. Les sections de deux pontons ont été construites dans l’allée des Vance, transportées sur une plage près de la raffinerie Standard Oil à Richmond, assemblées et remplies de blocs de polystyrène expansé, pour la flottaison, puis les deux pontons ont été recouverts de contreplaqué et étanchéifiés à la fibre de verre. Une plateforme a été fixée sur les deux pontons terminés, lesquels ont été placés sur des rondins de bois afin de les pousser jusqu’au bord de l’eau à marée basse. À cette étape, les propriétaires de la marina où nous devions finir le house-boat nous ont fourni une bouteille de champagne pour le baptême ; ceci fait, nous avons trouvé d’autres bouteilles, pris un peu de repos, écouté du jazz New Orleans et attendu la marée haute.

Nous avons passé la plupart de nos week-ends à bâtir une maison sur la plateforme en attendant avec impatience le jour où le house-boat voguerait jusqu’au delta. Une nuit, durant une violente tempête, il a coulé. Que faire ? Après une sérieuse discussion, il a été décidé que deux d’entre nous devaient revêtir leur attirail de plongée, descendre jusqu’au fond en emportant des sacs en plastique pleins de polystyrène et d’air, les loger sous la plateforme et les attacher aux bords extérieurs des coques. Poul et moi avons passé deux journées harassantes, mais le bateau a fini par émerger. Nettoyer la vase a pris un peu plus longtemps.

Un an plus tard, resplendissant sous sa peinture blanche et turquoise, équipé de couchettes, d’une barre, d’un fourneau à bois et même d’une proue, notre house-boat était prêt pour son voyage vers l’estuaire. Il s’est échoué sur un banc de sable et il a fallu attendre la marée montante, puis nous avons dû faire halte à la marina sous le Carquinez Bridge jusqu’au point du jour, faute d’une clarté suffisante pour naviguer. À part ces deux retards, le trajet vers l’amont s’est déroulé sans incident et, une fois le bateau amarré à un taquet sur le quai du Moore’s Riverboat Yacht Haven, sur la Mokelumne River, il ne nous a plus valu que des moments de bonheur.

L’équipe d’associés a évolué. Frank nous a quittés, à cause d’ennuis de santé et d’un déménagement consécutif à Seattle. Un jour qui restera marqué d’une pierre noire, Norma et moi avons dû trouver des remplaçants afin de prévoir des voyages au plus long cours. Notre ami Albert Hall et ses deux enfants ont été ravis de nous rendre service, d’autant qu’ils faisaient déjà partie des habitués. Même Poul a fini par manquer de temps libre pour entretenir le bateau et en profiter. Un autre ami à nous, Ali Szantho, est devenu membre de l’association. Tous les écrivains s’en étaient alors retirés, de nouveaux propriétaires bénéficiaient du house-boat et c’est là que s’achève ma contribution à son histoire.

Je vois souvent mon frère David ; c’est un ingénieur et un scientifique de bonne réputation, quoiqu’il soit à la retraite désormais. Son fils Stephen et sa belle-fille Marja ont fait le tour du monde sur un sloop Cal 2-27. Ces temps-ci, Stephen et sa femme organisent des croisières sur leur yacht de vingt-huit mètres, mais songent à leur tour à prendre leur retraite ; ils veulent construire un grand catamaran, ce que je tiens pour irréaliste, car un catamaran, une fois retourné, demeure dans cette position. Sauf, me répondent-ils, qu’il reste à flot jusqu’à l’arrivée des secours alors qu’un monocoque sombre.

Mon fils John et moi avons investi dans le bel Hinano, un ketch de treize mètres, dans le but d’explorer les Mers du Sud, voire au-delà, mais divers motifs, dont le fait que John, âgé de vingt-deux ans, ne s’était pas encore inscrit en faculté, ne nous ont jamais permis de concrétiser ce projet. Mon fils n’en démord pas, cependant ; il a obtenu son diplôme et veut son propre voilier de plaisance. Je crois savoir qu’il essaie de convaincre Tammy qu’un bateau ferait un superbe foyer où élever des enfants. Il y parviendra peut-être un jour.

Ce ne sera pas mon cas, je le crains, même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque. Ma vue ne baisse plus, mais le peu qu’il me reste ralentit toutes sortes d’entreprises. Après mon prochain roman, j’ignore ce qui se passera. Nous verrons.

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Notes :

[1] La publication de Ports of Call chez Tor remontant à avril 1998, cette mention situe la rédaction de cet article au plus tard vers la fin de l’année 1997, quoi qu’il soit paru en 2000. (N.d.T.)

[2] Ces magazines publiaient surtout de l’aventure exotique, mais on trouvait aussi du policier, du fantastique, de l’historique et de la science-fiction. Un auteur protéiforme comme Murray Leinster a souvent écrit, dans divers genres, pour Argosy. (N.d.T.)

[3] Edward Stratemeyer (1862-1930), écrivain et agent littéraire américain. Son écurie a donné des dizaines de romans pour enfants dont beaucoup, notamment la série Tom Swift, relevaient de la science-fiction. Contrairement à certaines de ses autres séries, dont les « Alice » (« Nancy Drew » aux USA), signés Caroline Quine (Carolyn Keene aux USA) à la « Bibliothèque Verte », ces ouvrages sont inconnus en France, mais célébrissimes dans leur pays d’origine, où ils ont fasciné des générations entières de jeunes lecteurs. (N.d.T.)

[4] Le deuxième roman, paru en 1928, de la série consacrée au détective gourmet Philo Vance, dont certains volumes sont sortis au Masque. S. S. Van Dine n’est plus guère connu que pour son article souvent réimprimé sur « Les 20 règles du roman policier », en fait du roman de détection. (N.d.T.)

[5] Respectivement (traductions plus ou moins littérales, ces livres semblant inédits en français) : Dans l’espace et sur Mars, Perdus sur la Lune et Mystère au centre de la Terre (merci, Jules). Cette série racontait les aventures de deux jeunes garçons. (N.d.T.)

[6] Wodehouse est l’auteur très prolifique de la série « Jeeves » (dernière édition chez 10/18) et de bien des livres dans une veine mordante typique de l’humour anglais. Farnol a écrit nombre de romans d’aventures historiques qui en ont fait l’un des plus gros succès littéraires du début du vingtième siècle et un écrivain très prisé au cinéma (voir par exemple The Amateur Gentleman, avec Douglas Fairbanks, Jr.). Et Dunsany a bien sûr donné l’un des premiers classiques de la fantasy moderne, La Fille du roi des elfes, parmi une abondante production où le fantastique et l’Irlande tiennent une large place. (N.d.T.)

[7] Précisons qu’il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, et comme on l’a souvent écrit à propos de Vance, de la « marine marchande » civile, mais bien d’une marine militaire, vouée au transport des marchandises et de l’équipement, et qui a connu les plus grosses pertes, proportionnellement, de toutes les troupes américaines engagées durant la Seconde Guerre mondiale. (N.d.T.)

[8] Le premier roman, pour la jeunesse, de Vance, qui reste inédit en langue française.

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vance-esquisse-autobio-criticalappreciation.jpg« Biographical Sketch & Other Facts » © Jack Vance, 2000
Reproduit avec l’autorisation de l’agent.
© P.-P. Durastanti, 2003, pour l’édition en langue française.
Traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti.
Parution originale in Jack Vance : Critical Appreciations and a Bibliography, anthologie établie par A. E. Cunningham, The British Library, 2000.
Parution en français in Bifrost hors-série Jack Vance