Chaque romancier, chaque créateur a un héros qui, bon gré, mal gré, lui colle à la peau. Pour le vénérable Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes s’impose forcément ; dans le cas de Michael Moorcock, plusieurs noms viennent à l’esprit. Car, plus qu’un héros, c’est un concept qui hante la plupart des récits du romancier anglais. À travers la majorité de ses œuvres, Moorcock tisse ainsi la toile d’un Multivers complexe où un Champion éternel, aux visages multiples, défend la Loi face aux forces grouillantes du Chaos. L’une des incarnations les plus connues de ce Champion éternel a pour nom Elric de Melniboné, prince albinos et nécromancien, ultime survivant d’une race qui a su dominer les dragons.
Héros du plus connu des cycles romanesques de Michael Moorcock, Elric a également eu les honneurs de plusieurs adaptations en bandes dessinées, que nous allons évoquer ici. Il vient ainsi concurrencer sur son propre terrain l’archétype du comics d’heroic fantasy qu’est Conan the Barbarian (1).

 

La bonne étoile d’Elric

L’une des premières adaptations des romans de Michael Moorcock est l’œuvre d’un Français. En effet, lorsque les éditions Opta proposent la première traduction française du roman Elric le nécromancien, le dessinateur Philippe Druillet découvre un univers d’une telle richesse et un personnage d’une telle profondeur qu’il décide de l’adapter, sans même se poser de question de droits. Avec la collaboration du scénariste, romancier et traducteur Michel Demuth, il conçoit ainsi un montage audiovisuel qu’il présente, en 1968, au Musée des Arts Décoratifs de Paris, avant de publier une BD plus classique dans la revue Spirits en 1971. Cette incursion sur les terres moorcockiennes n’est pas sans conséquence et, à l’évidence, l’esprit d’Elric souffle encore sur la collaboration suivante du duo, Yragaël ou la fin des temps.

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Après cet intermède européen, Elric débarque aux Etats-Unis en 1972. Il se contente tout d’abord de jouer les faire-valoir dans « A Sword Called Stormbringer » aux côtés de Conan le barbare lors d’une de ces rencontres improbables que seuls les comics permettent.

Il faut en fait attendre 1976 pour qu’Elric fasse ses véritables débuts dans le monde des comics. Il s’agit d’une histoire de vingt planches en noir et blanc intitulée « Prisoner of Pan Tang ». Publié dans les pages du magazine indépendant Star*Reach, ce récit donne aussitôt toute la dimension d’Elric, prince de Melniboné. S’inspirant d’une idée originale de Steven Grant et, bien évidemment, de l’œuvre de Michael Moorcock, le scénario d’Eric Kimbal met l’accent sur les relations complexes et conflictuelles qui unissent le prince albinos à Stormbringer, l’épée qui donne sa force à Elric en se nourrissant de l’âme de ses ennemis. De plus, le dessin fin et appliqué de Bob Gould rend à merveille la fragilité d’Elric, un homme affaibli par l’albinisme qui le frappe.

Poursuivant sur leur lancée, les Star* Reach Productions de Mike Friedrich livrent clé en main de nouvelles aventures d’Elric of Melniboné au magazine Heavy Metal en 1979. Cette fois, c’est Frank Brunner, dessinateur de Doctor Strange et créateur graphique d’Howard the Duck pour Marvel Comics, qui illustre les exploits du prince albinos d’après un extrait des romans de Michael Moorcock.

slh-elric-weirdwhitewolf2.jpgLes aventures suivantes d’Elric ont pour titre « Dreaming City » et « While the Gods Laugh ». Elles marquent un véritable tournant dans la carrière BD d’Elric. Jusque-là, plusieurs dessinateurs s’étaient succédés pour mettre en images les aventures du prince albinos. Elric avait ainsi eu plusieurs visages, plusieurs physiques, plusieurs vêtures. Il avait besoin d’un visage unique et reconnaissable afin de poursuivre ses aventures. Mises en images par P. Craig Russell, ces deux histoires donnent enfin une version graphique définitive du héros de Michael Moorcock. Elle correspond d’ailleurs assez bien aux descriptions du romancier, à l’exemple de celle-ci : « La lune sortit des nuages et dessina le visage blanc et lugubre d’Elric. Ses yeux semblaient deux brandons venus tout droit de l’enfer (2). ». Vu par Russell, Elric a la peau pâle presque bleutée, les cheveux blancs et les yeux rouges. Sa silhouette élancée et son visage expressif ne peuvent cacher la langueur qui l’envahit souvent ou la fureur proche de la folie qui le prend lorsqu’il empoigne sa noire épée runique. On retrouve dans son dessin l’impression de fin de race et de décadence qui entoure le personnage de Moorcock. Russell ne néglige nullement les proches d’Elric – ainsi, la beauté glacée de Cymoril s’oppose sans peine à la disgrâce physique de son frère Yyrkoon, cousin et premier rival d’Elric.

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Grâce à P. Craig Russell, Elric a désormais un physique que l’on retrouvera peu ou prou dans toutes les adaptations de ses aventures.

Lors de cette première rencontre avec l’univers de Michael Moorcock, Russell se contente d’illustrer le texte d’un adaptateur professionnel. En effet, le scénario de ces deux histoires est l’œuvre de Roy Thomas, le scénariste régulier des aventures de Conan pour la Marvel et de beaucoup d’autres héros ou super-héros du monde des comics. D’une certaine façon, il ne s’agit là que d’un juste retour des choses puisque c’est lui qui s’était déjà amusé à faire se rencontrer les univers d’Howard et de Moorcock dans Conan the Barbarian.

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Il faut enfin remarquer que « Dreaming City » et « While the Gods Laugh », même si elles paraissent sous le label Marvel, car publiées dans les pages du magazine Epic Illustrated, restent copyrightées Star*Reach Productions, l’agence de Mike Friedrich. Il convient d’ailleurs de souligner que l’aventure américaine d’Elric en BD doit beaucoup à Friedrich. Ancien scénariste reconverti agent d’artistes en vue et éditeur de la première revue offrant aux auteurs de conserver les droits de leurs œuvres, c’est lui qui a négocié l’acquisition des droits d’adaptation des œuvres de Michael Moorcock. C’est également lui qui a fait appel à Roy Thomas et P. Craig Russell pour mettre en cases les aventures d’Elric. Enfin, c’est toujours et encore Mike Friedrich qui a placé le produit fini chez Marvel Comics. Ceci étant, il n’est pas le seul à s’être intéressé aux nouvelles et romans de Michael Moorcock en ces années 70...

slh-elric-swordsflowers.jpgD’autres artistes s’essayent aussi à l’adaptation des récits du romancier anglais. C’est le cas d’Howard Chaykin qui, entre une version aisément oubliable de Star Wars pour Marvel et quelques travaux plus réussis pour Star*Reach, expérimente une bande dessinée différente. Il conçoit donc en couleurs directes un graphic novel, The Swords of Heaven, the Flowers of Hell, inspiré d’un texte de Michael Moorcock. Le héros de cette aventure d’heroic fantasy s’appelle Urlik Skarsol, autre variation du Champion éternel.

C’est également le cas du scénariste Doug Moench et du dessinateur Alex Niño qui livrent au magazine Unknown Worlds of Science-Fiction une remarquable adaptation du récit « Behold the Man (3) ». On retrouve dans les dessins torturés de Niño toute la force du récit de Moorcock et, malgré une construction relativement complexe pour une bande dessinée, on suit sans difficulté le calvaire annoncé de Karl Glogauer, voyageur temporel et Messie de substitution.

 

Elric le premier

slh-elric-weirdwhitewolf.jpgL’équipe Thomas/Russell semblant idéale pour continuer l’adaptation des aventures d’Elric, reste à Star*Reach Productions à lui trouver un éditeur afin d’y poursuivre une œuvre capable de rivaliser avec sa contrepartie romanesque. L’époque est propice à cette quête puisque de nombreux éditeurs indépendants se développent, à l’image de Capital Comics ou Eclipse Comics. Pour se démarquer des deux grands que sont DC Comics et Marvel, ils sont prêts à prendre certains risques.

Après avoir démarché la plupart de ces nouveaux éditeurs, Mike Friedrich signe un contrat avec Bill et Steve Schanes de Pacific Comics. Il place ainsi la première série limitée dédiée à l’œuvre de Moorcock : Elric.

Les six épisodes de cette adaptation sont bien évidemment signés Roy Thomas pour le texte, mais le dessin n’est pas le travail du seul de P. Craig Russell. En effet, ce dernier a d’autres obligations pour la Marvel et se contente de livrer des crayonnés succincts qu’un autre dessinateur finalise. Russell reprend cependant la main pour l’encrage, imposant son style à l’ensemble. C’est Michael T. Gilbert, un illustrateur habitué des publications Star* Reach, qui effectue ce travail de finition ingrat. La mise en couleurs de l’ensemble est due aux talents conjugués de Russell et Gilbert, tandis que Tom Orzechowski se charge du lettrage.

Après ce galop d’essai, Michael T. Gilbert est tout désigné pour prendre la suite de P. Craig Russell. C’est chose faite dès 1985 lorsqu’une deuxième série limitée est mise en chantier par Star*Reach Productions. Définitivement accaparé par d’autres travaux, Russell abandonne le personnage d’Elric entre les mains de Michael T. Gilbert, désormais assisté par George Freeman pour l’encrage et la mise en couleurs. Connaissant déjà l’œuvre de Michael Moorcock, Gilbert demande alors à Roy Thomas de ne lui livrer que des scripts succincts car il souhaite rester aussi proche que possible de l’œuvre d’origine, tant au plan graphique qu’au niveau du texte et des dialogues.

slh-elric-sailor.jpgElric: The Sailor of the Seas of Fate est finalement publiée avec un peu de retard sur le programme initial car, entre-temps, l’éditeur Pacific Comics a fait faillite. Fort heureusement, Mike Friedrich a trouvé une autre maison d’édition, First Comics, basée à Chicago. Il est heureux que cette série limitée puisse voir le jour car elle est d’une grande importance pour une bonne compréhension des univers complexes de Michael Moorcock. Corum, Erekosë et Hawkmoon, d’autres incarnations de son Champion éternel, font ainsi de brèves apparitions dans ce chapitre de la saga d’Elric.

C’est donc sous la nouvelle bannière de First Comics que paraissent les adaptations suivantes des aventures d’Elric. L’équipe Thomas/Gilbert/Freeman ayant fait ses preuves, elle est fort naturellement requise pour mettre en images Elric: Weird of the White Wolf. Respectant la chronologie normale de l’œuvre originale, cette nouvelle série limitée intègre également les deux premières aventures dessinées par P. Craig Russell pour la Marvel.

La série limitée suivante, Elric: The Vanishing Tower, permet encore une fois d’immerger le lecteur dans le Multivers moorcockien. Cette fois, Elric fait front commun avec deux autres Champions, Erekosë et Corum. Ce dernier est d’ailleurs promis à un bel avenir chez First, mais c’est une autre histoire.

Les adaptations d’Elric se succèdent à un rythme infernal, obligeant l’équipe éditoriale à faire appel à d’autres illustrateurs. Pour Elric: The Vanishing Tower, on retrouve donc Roy Thomas pour le texte, mais c’est Jan Duur-sema, dessinatrice de Warlord pour DC Comics, qui se charge de l’adaptation graphique. La mise en couleurs est signée Lovern Kindzierski, tandis que Carrie Spiegle et Kurt Hathaway en assurent le lettrage. Mike Friedrich, qui était jusqu’alors associé à l’aventure d’Elric en tant qu’editor de la série, cède définitivement la place à un membre de la rédaction de First Comics, Laurel Fitch.

Après Jan Duursema, c’est au tour de Mark Pacella de donner son interprétation graphique du prince albinos le temps des six épisodes d’Elric: The Bane of the Black Sword. Roy Thomas est encore là pour assurer une certaine continuité, alors que Nicholas Koenig vient compléter l’équipe en se chargeant de l’encrage. La mise en couleurs est toujours signée Lovern Kindzierski et le lettrage est cette fois assuré par Gary Fields. La conclusion de la saga d’Elric de Melniboné approche, les différentes pièces du puzzle composé par Michael Moorcock se mettent en place et l’on regrette que Jan Duursema n’ait pas continué la mise en images des aventures d’Elric et de son compagnon Tristelune.

 

Les cousins d’Elric

Les aventures d’Elric ayant reçu un accueil favorable, First Comics décide bientôt de lancer de nouvelles adaptations des romans de Michael Moorcock. Le choix de First se porte tout naturellement sur deux autres cycles de fantasy de l’auteur : Hawkmoon et Corum.

Contrairement aux aventures d’Elric de Melniboné, qui semblent se situer dans un lointain passé, celles d’Hawkmoon se déroulent dans un futur où la technologie a cédé le pas à la barbarie, à moins qu’il ne s’agisse d’une dimension parallèle qui n’a pas suivi la même évolution que notre Terre. On se retrouve donc dans un monde à feu et à sang dominé par les spadassins de l’Empire de Granbretanne. Une évidente ambiance de fin des temps qui se dégage à la lecture des romans de Moorcock que l’on a bien du mal à retrouver dans la version comics, malgré les efforts des adaptateurs de First Comics.

Roy Thomas étant déjà fort occupé par l’adaptation d’Elric, c’est son vieux complice Gerry Conway qui se charge de celle d’Hawkmoon et c’est le jeune dessinateur Rafael Kayanan (qui illustrera ensuite les exploits de Turok chez Acclaim Comics) qui crée sur ses textes la version graphique de Dorian Hawkmoon von Köln.

Cette fine équipe livre ainsi les deux premiers volets de la Saga des Runes, Jewel in the Skull et The Mad God’s Amulet, déclinant l’adaptation de chaque roman sous forme de mini-série en quatre comics.

slh-elric-hawkmoon.jpgLes deux derniers romans de ce qui est alors une tétralogie, The Sword of the Dawn et The Runestaff, sont toujours illustrés par Kayanan, mais le texte est désormais signé Roger Salick. Ce journaliste free-lance au Milwaukee Journal fait ici ses premiers pas dans le monde des comics et succède dignement à un Gerry Conway attiré par les sirènes d’Hollywood.

Le dernier héros de Michael Moorcock à être adapté sous forme de comics n’est peut-être pas le plus connu, même s’il a déjà fait quelques apparitions au côté d’Elric, mais il bénéficie d’adaptateurs hors pair. En effet, l’adaptation graphique des premières Chronicles of Corum est confiée à Mike Mignola, dessinateur notamment de The Incredible Hulk et Alpha Flight pour Marvel, et, pour le texte, à Mike Baron, le créateur de Nexus et Badger. Placé sous ce double patronage, Corum doit, en toute logique, rapidement conquérir un large public. Il faut cependant constater que le Prince Corum Jhaelen Irsei n’est pas le plus sympathique des personnages créés par Michael Moorcock. De plus, le dessin de Mignola n’a pas encore la force et la puissance qu’il aura lorsqu’il illustrera en solo les aventures d’Hellboy chez Dark Horse Comics. Même s’il est déjà présent dans certaines cases, ce style très particulier disparaît sous l’encrage uniforme de Rick Burchett. Quant au personnage de Corum, il ressemble beaucoup trop à Elric, visage anguleux, peau claire et cheveux blancs. Fort heureusement, il se distingue vite de son aîné lorsque ses ennemis lui crèvent l’œil droit et lui coupent la main gauche.

Mais le problème majeur de cette adaptation reste son évident manque d’homogénéité. Ainsi, alors que l’on commence à apprécier le dessin de Mignola, celui-ci cède la place à Jackson Guice, lui-même remplacé par Ken Hooper qui ne fait qu’un bref passage avant que Jill Thompson ne vienne conclure la série. Côté texte, Mike Baron n’assure que les deux premiers tiers de cette adaptation, laissant le dernier tiers à la charge de Mark Shainblum, scénariste canadien et créateur de Northguard.

slh-elric-corum.jpgPourtant, les aventures de Corum sont celles qui permettent d’appréhender au mieux les notions de Champion éternel et de Multivers présentes dans l’œuvre de Michael Moorcock. En effet, on croise dans les douze épisodes de cette série quelques personnages bien connus des lecteurs de Moorcock. Corum est ainsi accompagné dans sa quête par Jhary-a-Conel, le compagnon des Champions. Parmi les adversaires qu’affronte Corum, on trouve quelques Seigneurs du Chaos bien connus d’Elric : Arioch, Xiombarg et Mabelrode. Enfin, c’est avec l’aide d’Elric et d’Erekosë qu’il parvient, au terme d’un long voyage, a affronter dans un duel mortel son adversaire de toujours, Glandyth-a-Krae. On peut noter au passage que cette rencontre a déjà été contée, du point de vue d’Elric, dans le sixième épisode d’Elric: The Vanishing Tower.

Au final, c’est donc un sentiment mitigé qui domine à la lecture des douze épisodes des Chronicles of Corum et même les fort jolies couvertures des onzième et douzième numéros, co-signées Mike Mignola et P. Craig Russell, ne parviennent pas à faire disparaître cette impression d’inachevé.

 

Un héros éternel ?

Après Elric, Hawkmoon et Chronicles of Corum, First Comics envisage sérieusement de poursuivre l’adaptation des œuvres romanesques de Michael Moorcock. Cependant, pour ne pas créer une pléthore de titres risquant de disperser le lectorat, la maison d’édition de Chicago décide de réunir toutes les aventures n’appartenant pas au cycle d’Elric au sein d’une seule série fort justement baptisée The Eternal Champion. Sous ce titre générique, Laurel Fitch, editor du projet, prévoit de publier la suite de l’adaptation d’Hawkmoon: Count Brass confiée à Roger Salick, Grant Miehm et Ricardo Villagran. Après cette nouvelle aventure d’Hawkmoon, c’est le Champion éternel en personne, Erekosë, qui prend rang, suivi de près par Corum: The Oak and the Ram. Hélas, la disparition prématurée de First Comics, en 1989, ne permet pas la concrétisation de ce projet.

slh-elric-stormbringer.jpgLa faillite de First Comics met également un terme à l’adaptation exhaustive des romans consacrés à Elric. Il faut donc attendre 1997 pour voir enfin paraître le dernier volet des aventures du prince albinos. Co-éditée par Topps Comics et Dark Horse Comics, cette série limitée est l’œuvre de P. Craig Russell. Il retrouve enfin ce personnage pour livrer l’ultime chapitre de sa saga. Elric: Stormbringer permet de découvrir un prince de Melniboné un peu différent de celui des années 80. Le style
de Russell a évolué au fil des ans. Son trait est désormais moins rude, il s’est assoupli, arrondi et sensiblement simplifié. Cette fois, le dessinateur se charge seul de l’adaptation et reste extrêmement proche du roman de Moorcock. Il conserve ainsi le découpage en livres du texte original. Russell prend littéralement appui sur le roman, en particulier sur les dialogues, pour livrer une adaptation fidèle et digne du plus grand intérêt. Classiques et efficaces, la mise en couleurs de Lovern Kindzierski et le lettrage de Galen Showman, par ailleurs dessinateur de Renfield pour Caliber Press, apportent la touche finale à une adaptation de qualité.

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C’est également en 1997 que le concept du Champion éternel refait surface à travers les pages de Michael Moorcock’s Multiverse. Ce titre étrange est publié par DC Comics, via son label Helix Comics (4). Cette fois, il ne s’agit pas d’une adaptation des romans de Michael Moorcock puisque DC Comics se paie le luxe d’embaucher le romancier pour écrire de nouvelles aventures de ses personnages pour les comics. La participation de Moorcock à cette aventure éditoriale n’a rien d’étonnant ; en effet, dans les années 60, Michael Moorcock avait déjà eu l’occasion de se frotter au monde de la bande dessinée. Il était l’editor du magazine Tarzan Adventures qui publiait la reprise des comic strips de Tarzan illustrés par Burne Hogarth, Hal Foster et autres, mais surtout, il avait signé quelques scénarios pour Boy’s World et Lion, deux hebdomadaires pour la jeunesse. Il faut cependant remarquer que, cette fois, le format offert au romancier n’est pas le plus convivial qui soit. En effet, Michael Moorcock’s Multiverse se présente sous la forme d’une série limitée de douze épisodes déclinée sur le mode de l’anthologie. Chaque numéro propose ainsi trois histoires à suivre en commençant par Moonbeams and Roses, les aventures de Jack Karaquazian et Rose von Bek dans le monde du Second Ether mises en images par un Walt Simonson, définitivement influencé par Jack Kirby. On trouve aussi les enquêtes de Sir Seaton Begg, The Metatemporal Detective, dont la lutte contre le maléfique Count Zodiac est illustrée par Mark Reeve. Enfin, on retrouve, sous le titre de Duke Elric, une variation médiévale du prince albinos dessinée par John Ridgway, un compatriote de Moorcock. Une telle conjugaison de talents est un gage de qualité, mais cela ne veut nullement dire que les lecteurs sont au rendez-vous, comme le constatera DC Comics au regard des chiffres des ventes de Michael Moorcock’s Multiverse.

Avant de conclure, on signalera combien Jerry Cornelius (5), l’autre grand héros du panthéon romanesque moorcockien, est absent de cette longue liste d’adaptations. Peut-être faut il en chercher la raison dans la complexité de ce personnage, une épaisseur difficile à circonscrire aux cadres parfois rigides d’une bande dessinée.

 

L’après-Multiverse

Les univers de Michael Moorcock peuvent-ils être adaptés en bandes dessinées ? Au vu de tout ce qui précède, la réponse semble être un oui franc et massif. Cependant, il paraît évident que toutes ces adaptations, aussi réussies soient-elles, ne rendent qu’imparfaitement la complexité des œuvres de Moorcock. Chacune de ces bandes dessinées ne reflète qu’un aspect du monde qu’elle explore et une seule facette du héros qu’elle présente. Là où un héros tel que Conan, inspiré des romans et nouvelles de Robert E. Howard, prend une nouvelle dimension grâce aux dessinateurs qui lui donnent visage et corps, les héros de Michael Moorcock, tout au contraire, en perdent. Alors que le barbare se dote d’un caractère de plus en plus complexe au fil de ses aventures, Elric, Hawkmoon, Corum et les autres semblent bien simplistes comparés à leur contrepartie romanesque. Comme s’il était nécessaire de simplifier l’œuvre de Moorcock pour la rendre abordable aux lecteurs de bandes dessinées. Avec de tels raisonnements, l’adaptation ultime de l’œuvre de Michael Moorcock en bande dessinée n’a pas encore vu le jour. Et après tout, c’est peut-être heureux...

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Notes :

(1). Bande dessinée d’heroic fantasy de référence, Conan the Barbarian s’inspire du héros homonyme créé par le romancier américain Robert E. Howard (1906-1936). Ecrit par Roy Thomas et dessiné par Barry Smith, le premier numéro des aventures de Conan the Barbarian a été publié en octobre 1970 par Marvel. Véritable antithèse d’Elric, le barbare musclé et violent imaginé par Howard a pourtant beaucoup de points communs avec lui.

(2). Extrait de La Sorcière dormante de Michael Moorcock (traduction de Michel Demuth - Temps Futurs, 1982).

(3). Cette longue nouvelle a été publiée dans la revue britannique New Worlds en 1966, avant d’être retravaillée pour donner le roman éponyme. Elle a été publiée en France sous le titre « Voici l’homme » dans « Le livre d’or »de Michael Moorcock chez Presses Pocket en 1981, alors que le roman a été édité au Livre de Poche, puis, dernièrement, chez L’Atalante.

(4). À l’instar de Vertigo, Helix publie des œuvres destinées à un public adulte, mais plus orientées science-fiction ou fantasy comme Transmetropolitan, Bloody Mary et Vermillion.

(5). Il existe bien un Garage hermétique de Jerry Cornelius, publié en son temps par le mensuel Métal Hurlant, mais cette série dessinée par Mœbius ne conte pas les exploits du héros du Programme final puisqu’elle s’intéresse principalement aux déboires du Major Grubert.

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Elric et compagnie

(principaux travaux BD)

1971

« Elric le nécromancien » (scénario de Michel Demuth et dessins de Philippe Druillet - in Spirits)

1972

Conan the Barbarian n°14 et 15 (scénario de Roy Thomas et dessins de Barry Smith - Marvel Comics)

1975

« Behold the Man » (scénario de Doug Moench et dessins d’Alex Niño - in Unknown Worlds of Science Fiction n°6/Marvel Comics) VF. « Voici l’homme », in L’Echo des Savanes Spécial USA n°14/Editions du Fromage - 1979)

1976

« Prisoner of Pan Tang » (scénario d’Eric Kimbal sur une idée originale de Steven Grant et dessins de Bob Gould - in Star*Reach n°6/Star*Reach Productions) VF. « Le Prisonnier de Pan Tang » in L’Echo des Savanes Spécial USA n°10/Les Editions du Fromage - 1979)

1979

« Elric of Melniboné » (scénario et dessins de Frank Brunner - in Heavy Metal/HM Communications)

The Swords of Heaven, the Flowers of Hell (scénario et dessins de Howard Chaykin - HM Communications) VF. Les Epées du ciel, les fleurs de l’enfer in Fantastik n°1 à 5/Campus Editions - 1981-82)

1980

« Dreaming City » (scénario de Roy Thomas et dessins de P. Craig Russell - in Epic Illustrated n°2 et 3/Marvel Comics) VF. « La Cité qui rêve » in Epic n°2/Editions Aredit - 1983)

« While the Gods Laugh » (scénario de Roy Thomas et dessins de P. Craig Russell - in Epic Illustrated n°14/Marvel Comics) VF. Elric: La cité qui rêve - Editions Aredit - 1983)

1983-84

Elric n°1 à 6 (scénario de Roy Thomas, dessins de Michael T. Gilbert, crayonnés, encrage et couvertures de P. Craig Russell - Pacific Comics)

1985-86

Elric: The Sailor of the Seas of Fate n°1 à 7 (scénario de Roy Thomas, dessins de Michael T. Gilbert et encrage de George Freeman - First Comics)

1986

Hawkmoon: Jewel in the Skull n°1 à 4 (scénario de Gerry Conway, dessins de Rafael Kayanan et encrage d’Alfredo Alcala & Rico Rival - First Comics)

1986-87

Elric: Weird of the White Wolf n°1 à 5 (scénario de Roy Thomas, dessins de Michael T Gilbert et encrage de George Freeman, plus « Dreaming City » et « While the Gods Laugh » par P. Craig Russell - First Comics)

1987

Hawkmoon: The Mad God’s Amulet n°1 à 4 (scénario de Gerry Conway, dessins de Rafael Kayanan et encrage de Rico Rival - First Comics)

The Chronicles of Corum n°1 à 4 - The Knight of Swords (scénario de Mike Baron, dessins de Mike Mignola et encrage de Rick Burchett & Kelley Jones - First Comics)

1987-88

Elric: The Vanishing Tower n°1 à 6 (scénario de Roy Thomas, dessins de Jan Duursema et encrage de Jan Duursema & Nicholas Koenig - First Comics)

Hawkmoon: The Sword of the Dawn n°1 à 4 (scénario de Roger Salick, dessins de Rafael Kayanan et couvertures de Dave Dorman - First Comics)

The Chronicles of Corum n°5 à 8 - The Queen of Swords (scénario de Mike Baron, dessins de Mike Mignola & Jackson Guice et encrage de Rick Burchett & Kelley Jones - First Comics)

1988

Hawkmoon: The Runestaff n°1 à 4 (scénario de Roger Salick et dessins de Rafael Kayanan - First Comics)

The Chronicles of Corum n°9 à 12 - The King of Swords (scénario de Mark Shainblum, dessins de Ken Hooper & Jill Thompson et encrage de Kelley Jones - First Comics)

1988-89

Elric: The Bane of the Black Sword n°1 à 6 (scénario de Roy Thomas, dessins de Mark Pacella et encrage de Nicholas Koenig - First Comics)

1989

Corum: The Bull and the Spear n°1 à 4 (scénario de Mark Shainblum, dessins de Jill Thompson et encrage de Kelley Jones - First Comics)

1997

Elric: Stormbringer n°1 à 7 (scénario et dessins de P. Craig Russell - Dark Horse Comics-Topps Comics)

1997-98

Michael Moorcock’s Multiverse n°1 à 12 (scénario de Michael Moorcock, dessins de Walter Simonson, Mark Reeve & John Ridgway et couvertures de Walter Simonson - Helix Comics-DC Comics)

2013

Elric : Le Trône de rubis (scénario de Julien Blondel, dessins de Didier Poli, Robin Recht et Jean Bastide – Glénat)