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Hifiscifi[1], jeune mutant complètement flippé, fait partie de cette redoutable race de fans-z-hybrides qui lisent du Moorcock avec un casque stéréo sur la tête (si possible Hawkwind dans le casque) ou écoutent un disque de Heldon, un bouquin dans les mains (si possible de Phil K. Dick, le bouquin).

Hifiscifi possède tous les disques de pop music, progressive rock, kosmische musik, musique planante et rock-opéra qui touchent de près ou de loin à la SF — ce qui, la mode aidant, doit représenter huit douzaines de groupes, avec quinze nouveautés tous les mois…

Pour compléter sa discothèque, il s'est documenté en lisant tout ce que les Versins, Blanc-Francard, Ogouz, Hupp, Eudeline, Turmel, Lentin, Lattès — sans oublier le signataire de ces lignes — ont pu publier d'intelligent dans : L’Encyclopédie, Galaxie, Chroniques Terriennes, Rock et Folk, Best, One Shot et Actuel, ce qui ne l'a pas empêché de foutre maintes fois son argent en l'air sur la foi d'une pochette racoleuse constellée d'étoiles ou sillonnée d'astronefs bulbeux (l'infâme « Goodnight Vienna » de Ringo Starr ou les prétentieuses et ronflantes[2] platitudes de Yes ou Gentle Giant, si somptueusement emballées par Roger Dean, sans parler des albums dépliants polychromes du bestial Hawkwind, qui n'en mérite pas tant…).

Pareillement échaudé, notre malheureux Hifiscifi crut trouver un moment l'oubli en se noyant dans les glauques nappes de brume électronique sécrétées par des courriers cosmiques saxons, mais les synthétiseurs jaspés de Tangerine Dream, Kraftwerk, Neu, Popol Vuh ou Ash Ra Tempel finirent, rançon d'une popularité trop longtemps attendue, par ne distiller qu'un insipide et somnifère brouet… Laissant Klaus Schulze ou Edgar Froese à leur rêve cybernétique, regrettant l'époque bénie ou le Pink Floyd, Soft Machine et Amon Düül II lui firent découvrir l'apesanteur stéréophonique, hésitant entre les pataphysiciens flippés de Daevid Allen qui l'invitaient dans leur théière volante à partager bananes lunaires et camemberts électriques de la planète Gong, ou les sombres disciples de Christian Vander qui la menaçaient en kobaïen de déchaîner les forces noires contre lesquelles guerroient, disque après disque, les « Mekanik Destruktiw Kommandohs » de Magma, Hifiscifi, ne sachant plus à qui se fier, se replongea avec amours, délices (et parfois orgues) dans les niaises ringardises qui firent florès jusqu'au début des années 1960, le « Martian Hop » des Randells, le « Telstar » des Tornadoes, le « Moonshot » des hideux Spotniks, sans oublier le fameux « They're Coming to Take me Away, ah ah ! » de Napoleon XIV, aux riches harmonies pleines d'un charme désuet…

Maigre pitance qui le fit soudain douter de la créativité des pop stars… Chronolysant alors comme un fou, il s'aventura dans le passé lointain pour y découvrir — ineffable surprise :

QUELQUES GRANDS ANCIENS.

Ce furent par exemple Joseph Haydn qui — parmi quelque 105 symphonies — trouva le temps de composer un opéra : « Il Mondo Della Luna », ceci en 1777, ce qui valait d'être signalé, ou le sémillant Jacques Offenbach commettant il y a tout juste un siècle « Le Voyage dans la Lune », opéra-féerie sur un livret de… Jules Verne évidemment[3].

Intéressant, mais pour planer, triple zéro. Tant qu'à faire, mieux valait réécouter le Ve mouvement de la « Symphonie Fantastique » d'Hector Berlioz : « Songe d'une nuit de sabbat » ou rêver prémonitoirement à 2001, l’Odyssée de l'espace grâce au poème symphonique de Richard Strauss, « Ainsi parlait Zarathoustra ». Ces avalanches orchestrales n'étaient cependant rien en comparaison de ce qu'allaient déclencher…

LES ICONOCLASTES FOUS DE LA BELLE ÉPOQUE

qui scandalisèrent le bourgeois, à grands renforts de cuivres et de timbales, découvrant ainsi les vertus éclatantes (du verbe s'éclater) du décibel ravageur : Igor Stravinski, avec « L'Oiseau de feu » (1910) et « Le Sacre du printemps » (1913), ou — quinze étages en dessous — Gustav Holst dont la Suite pour Orchestre opus 32, « Les Planètes », nous entraîne de Mercure à Neptune entre 1914 et 1916. Les mouvements consacrés à Mars et Saturne en particulier sont suffisamment cataclysmiques pour servir régulièrement de fond sonore aux reportages télévisés sur les typhons jamaïcains…

Alors que les années 1920 débutent avec deux opéras de Leos Janacek : « Les Excursions de M. Broucek dans la Lune et au XVe Siècle » et « L'Affaire Macropoulos » d'après Karel Capek, un compositeur français exilé aux USA depuis cinq ans affirme péremptoirement un beau jour de juillet 1921 : « Le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir », mot d'ordre qui sera repris plus tard par l'un de ses fans les plus convaincus, un certain Francis Vincent Zappa. Il s'agissait, vous l'avez deviné, cultivé que vous êtes, de celui qui fut

LE PRÉCURSEUR DE LA MUSIQUE CONTEMPORAINE[4] : Edgar Varèse.

De formation scientifique — comme plus tard Xenakis —, élève de Vincent d'Indy, Roussel et Widor, admirateur de Debussy, Mahler et Strauss, Edgar Varèse crée une étonnante musique dont « la forme n'est ni développement ni variation mais transmutation du matériau » — pour reprendre les termes d'un éminent critique. Étranges paysages qui ne sont pas sans rappeler les froides étendues semées de monolithes flottants que peint Yves Tanguy (encore un Français dégoûté parti se refaire une santé aux Amériques), compositions où l'utilisation simultanée des vents, des percussions et des voix entraîne l'auditeur dans de lents tourbillons cosmiques traversés de fulgurances métalliques qui ont pour nom : « Offrandes » (1921), « Amériques » (1920-1929), « Octandre » (1923) ou « Arcana » (1927)…

Hifiscifi, qui décollait déjà en écoutant Hugh Hopper, Mike Ratledge, Robert Wyatt ou Robert Fripp, n'en croit plus ses oreilles à l'audition d'« Intégrales » (1925) pour petit orchestre et percussion, de « Ionisation » (1931) pour 12 percussionnistes, d'« Écuatorial » (1934) ou de « Density 21.5 » (1936) pour flûte (en platine, d'où le titre), qui préfigurent déjà les effets électro-acoustiques et stéréophoniques que « découvriront » les ingénieurs du son des années 1960-1970.

D'ailleurs, en 1954, Varèse innovera encore avec « Déserts », où pour la première fois un magnétophone est admis comme instrument concertant, dialoguant sur scène avec les vents et les percussions, ce qui bat le Pink Floyd de trois lustres… et nous ne parlerons pas du « Poème électronique » composé pour l'Exposition Universelle de 1958 en collaboration avec Le Corbusier.

Avant de revenir vers les années 1950, nous rappellerons cependant à notre pop’fan ébaubi les noms d'Arthur Honegger ou de Darius Milhaud, et surtout nous lui conseillerons de prêter une oreille attentive au Magyar Béla Bartok dont les œuvres, soit par le thème (« Le Mandarin merveilleux », pantomime de 1925), soit par le traitement (« Musique pour cordes, percussion et célesta », 1936, ou « Sonate pour deux pianos et percussion », 1938), raviront tout amateur de SF enclin au dépaysement exotique…

Exotisme indianisant qu'un vieux dodécaphoniste mystique comme Olivier Messiaen[5] cultivera avec emphase dans « Turangalila symphonie » (1946) ou « Couleurs de la cité céleste » inspiré de l'Apocalypse…

Mais la musique sérielle a fait son temps, rétorquera avec raison notre mutant stéréophonique, il serait temps d'entrer dans…

L'ÈRE DES TRAFIQUANTS DU SON.

Piégeant les bruits de la cité industrielle ou le roulement des vagues sur les galets, inventant des musiques proprement… inouïes à l'aide de phonogènes, modulateurs et magnétophones monstrueux, dans leurs studios d'électro-acoustique de Paris ou de Milan, Pierre Schaeffer, Pierre Henry, Silvano Bussoti, Bernard Parmegiani, Ivo Malec, Luc Ferrari, autour de 1950, et plus tard John Cage ou Michel Magne (celui-là même qui accueille aujourd'hui dans son château-studio d'enregistrement d'Hérouville le gratin de la pop music), tout ce beau monde se plaît à jouer les Frankenstein en faisant du meccano musical, soit à l'aide de bruits réels (musique concrète), soit à partir de sons générés par des instruments modifiés, voire créés de toutes pièces selon des principes mathématiques rigoureux, ou encore élaborés par des appareils et des montages purement électroniques (musique électro-acoustique).

Musique que le public qualifia spontanément d'« intersidérale », tant sa puissance d'évocation et son caractère fondamentalement autre la démarquaient de la production « classique » : il fallait être extra-terrestre pour oser jouer de tels instruments… Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les bruiteurs de films de SF de cette époque ont délibérément recours à ces nouvelles techniques pour ponctuer sur les écrans les apparitions de robots, « little green men » et autres ovni…

Symptomatiques de ce courant sont le disque de « musique spatiale » alors édité par Erato, regroupant la « Musique stéréo pour orchestre électronique » d'Oskar Sala et la « Suite de danses pour instruments électroniques » de Harald Genzmer et l'« Electronic Panorama » de chez Philips qui parcourt en quatre disques les studios de recherche musicale de Paris, Tokyo, Utrecht et Varsovie[6].

Mais à côté des électroniciens branchés existe également tout un courant de la musique contemporaine qui se passe des ressources de la technique pour faire voyager ses auditeurs, ce sera l'objet d'une

PAUSE ACOUSTIQUE,

le temps d'écouter le « Requiem » pour soprano, mezzo­soprano, 2 chœurs mixtes et orchestre, « Lux Æterna » pour 16 voix, « Atmosphères », « Aventures » et « Nouvelles aventures » pour 3 chanteurs et 7 instrumentistes, « Volumina » pour orgue ou « Continuum » pour clavecin, de György Ligeti, compositeur qu'Hifiscifi reconnut d'emblée — les chœurs des trois premiers morceaux ayant accompagné avec un rare bonheur les plus belles séquences de 2001, Odyssée de l'espace de Clarke et Kubrick.

Pour rester dans les « Visions cosmiques », pourquoi ne pas citer, justement, celles de Jean Guillou, « improvisations à l'orgue dédiées à l'équipage d’Apollo 8 » ou la série des « Archipel » 1 à 4 d'André Boucourechliev, dans lesquels se mêlent pianos, cordes et percussions, pour conduire l'auditeur sur les Îles de l'Espace…

Mais Hifiscifi s'impatiente de nouveau, attendant que l'on en revienne à…

PIERRE HENRY,

l'un des compositeurs contemporains les plus « commerciaux », connu du grand public grâce aux ballets de Maurice Béjart dont il composa la musique (« Messe pour un temps présent », récupérant sur le mode électronique les harmonies et la rythmique du rock) ou — sur un même registre — avec la « Messe de Liverpool » et « Ceremony », messe-environnement composée à partir de morceaux du groupe anglais Spooky Tooth[7].

Mais auparavant, il y avait eu des œuvres concrètes telles que « Spirale », « Astronomy », « Entité » et surtout « Le Voyage » (1962), inspiré du Livre des Morts tibétain dont les différentes séquences sont présentées ainsi par l'auteur : « L’ouïe est peut-être le dernier moyen de perception. Gonflées dans les oreilles du mourant, les dernières clameurs de la vie terrestre. Mille voix chuchotées, mille voitures, mille trompes marines, des déchirements de dents, de mains, la radio poussée à son paroxysme… » ou encore : « Autour de lui naissent des sons, des rayons. L'autre monde se manifeste. Des vibrations inconnues le frappent de terreur. Des formes inquiétantes semblent vouloir le dévorer. Il est frôlé par des êtres à voix aiguë… »

Continuant sur sa lancée, après une « Apocalypse de Jean », lecture électronique en 5 temps — et 3 disques —, Pierre Henry poursuit ses recherches qui le feront aboutir à la « Mise en musique du corticalart », où les signaux musicaux sont produits directement à partir des ondes du cerveau recueillies par des électrodes et amplifiées[8]… On se croirait en pleine science-fiction.

Recherches, expérimentations, spéculations de toutes sortes, continuent de plus belle menées par

LES EXPLORATEURS DE RIVAGES MUSICAUX INCONNUS,

qui ont pour noms : Iannis Xenakis, spécialiste de la musique stochastique, c'est-à-dire composée à l'aide du calcul des probabilités, l'électronique intervenant ici au niveau de l'écriture musicale (composition par ordinateur), et dont les titres sont déjà tout un programme : « Astrées », « Nomos Alpha », « Polytope », « ST 4 », « ST 10.1080.262 », etc. — ou Karlheinz Stockhausen, génial allemand qui manipule avec un égal bonheur trois ou quatre orchestres (« Gruppen », « Carré »), des percussions (« Zyklus »), des voix (« Stimmung »), mais aussi des filtres électroniques, micros, modulateurs en anneau, générateurs d'ondes sinusoïdales, potentiomètres ou récepteurs ondes courtes (« Contacts électroniques », « Kurzwellen », « Microphonie », « Mixtur », « Telemusik », « Illimité », etc.)

C'est d'ailleurs l'époque où musiciens et arrangeurs pop découvrent Mellotron, Générateurs, Modulateurs et Synthétiseurs, serviables robots capables de produire à la demande une infinité de sons allant du chœur virginal au décollage de Saturne V en passant par la simulation de tous les instruments de musique passés, présents et sans doute à venir, le plus connu de ces léviathans électroniques restant le Synthetyser du Dr Robert Moog, dont Walter Carlos montra dès 1968 les étonnantes possibilités (« Switched on Bach », « Sonic Seasonings » et surtout la musique du film Orange mécanique).

Miniaturisé et préprogrammé, il fait partie de la panoplie de tous les groupes de musique « cosmique » contemporaine, pop, free ou progressive, caché derrière les sigles EMS, ARP 2600 ou VCS 3 qui fleurissent au bas de nombre de pochettes de disques. Et nous voici insensiblement revenus vers les rivages de

LA MUSIQUE PLANANTE.

Aux limites de la pop music, du jazz ou de la musique contemporaine, des compositeurs comme La Monte Young ou Terry Riley — qui joua à Paris dans les années 1962-1964 avec Daevid Allen, le fondateur de Soft Machine — proposent à l'auditeur une musique affranchie du temps, évoluant insensiblement en de subtiles variations de tempo et de tonalité, déroulant leurs volutes propices à la méditation au long de concerts qui peuvent durer des heures, voire des jours entiers, retrouvant la tradition du chant balinais ou du raga indien dans des compositions telles que « Poppy no Good and the Phantom Band » ou « A Rainbow in Curved Air » que Terry Riley accompagne du texte suivant : « Toutes les guerres avaient pris fin, les armes mises hors la loi et fondues (…) Le Pentagone fut renversé sur le côté et peint en violet, jaune et vert. Tout le bas de Manhattan devint une prairie… On pouvait nager dans les rivières scintillantes sous le ciel bleu, rayé seulement par les fumées d'encens des nouvelles usines… L'énergie des armes nucléaires démontées fournit gratuitement le chauffage et l'éclairage… Le long des autoroutes désaffectées pousse une abondance de légumes, de fruits et de graines… On rassembla les drapeaux nationaux pour faire des chapiteaux colorés, sous lesquels les politiciens eurent la permission de représenter des jeux théâtraux inoffensifs… Le concept de travail fut aboli »… Naïve utopie simakienne qui ne peut que réjouir un happy freak tel que Hifiscifi. Comme le dit si bien Paul Williams[9] à propos d'« In C », une autre composition de Riley : « Vous voilà transporté dans un autre monde… Il vous y est donné un sens primaire du mouvement, à vous de vous frayer un chemin sur la surface de cette nouvelle planète ; l'unique certitude que vous ayez, c'est que vous êtes en mouvement et dans une seule direction : celle qui mène du commencement à la fin. Quant à la nature de votre voyage, c'est à vous de la déterminer. » Et il ajoute : « Tout cela pourrait être vrai de n'importe quelle expérience musicale »… Cette optique « expérimentale-méditative » est partagée par tous les groupes pop de musique planante qui laissent à leur auditeur le soin de fantasmer à son aise si possible entre Sirius et Ganymède — les titres des morceaux invitant généralement à des pérégrinations intergalactiques, pas moins…

On retrouve un expressionnisme similaire au long des compositions de musiciens de jazz, free ou progressif, qui avouent eux aussi un penchant marqué pour la SF, synonyme d'évasion, même si le traitement musical des thèmes est parfois radicalement différent : Steve Lacy, Ornette Coleman, John McLaughlin, Miles Davis, Pharoah Sanders, pour ne citer que les principaux, et bien sûr John Coltrane, avec un disque comme « Infinity », Alice Coltrane avec « World Galaxy » ou Sun Ra dont l'« Intergalactic Research Arkestra » révèle ouvertement ses préoccupations astrales au long de morceaux intitulés : « Cosmos », « Nebulae », « Other Nothingness », « Cosmic Chaos », « Other Planes of Here », « Myth Versus Reality », « Out in Space », « Atlantis », etc.

Hifiscifi, qui se retrouve en terrain de connaissance, me glisse le nom de Weather Report avec le disque « I Sing the Body Electric », hommage explicite à Bradbury, je lui renvoie la balle avec David Bedford et son « Star’s End » inspiré par Asimov…

Mais de même que la littérature de SF, après la période euphorique des voyages intersidéraux et de la technologie gadgétisée triomphante, est revenue sur Terre pour nous brosser des tableaux d'Armageddon nucléaire, de cataclysmes écologiques sur fond de surpeuplement ou de pollution, et nous révélait les proches lendemains qui déchantent de l'État­policier-dispensateur-du-bonheur-obligatoire-et-tarifé, de même la musique « spéculative », revenue des explorations sélénites, des enthousiasmes planétaires et autres voyages fantastiques, se proposa d'évoquer — et de stigmatiser — les

APOCALYPSES ET MASSACRES

en tous genres. En tête desquels vient bien sûr l'holocauste atomique : comme dans la littérature, les années 1950-60 sont marquées par la crainte du grand éclair blanc avec — entre autres créations musicales — « Nuclea »de Maurice Jarre, musique de scène pour une pièce représentée au TNP en 1952, « Le Grand Combat »de Witold Lutoslawski, ou cette composition de Krzystof Penderecki, « À la mémoire des victimes d'Hiroshima », thrène pour 52 instruments à cordes, mais ce n'est là malheureusement plus de la SF, c'est de l'histoire.

L'œuvre la plus puissamment évocatrice restant cependant les « Provisoires Agglomérats » de Michel Puig (1966) : une voix de contralto, hachée par des éclats de percussion et les lamentations déchirantes d'une chorale, déclame un texte de Georges Malt sur les horreurs consécutives à une explosion atomique… Musicalement, l'impact est comparable à celui, visuel, du film de Peter Watkins : La Bombe :ce n'est en aucun cas le genre de disque qu'on écoute tranquillement calé dans son fauteuil en sirotant un Cointreau…

Mais il n'y a pas que la guerre nucléaire, l'univers industriel est aussi générateur de belles angoisses lorsqu'il est enregistré, trituré et resservi par François Bayle avec ses « Espaces inhabitables » (1967) : les deuxième et troisième mouvements — « Géophonie » et « Hommage à Robur » — feront en effet rentrer dans votre douillet salon marteaux-pilons, presses hydrauliques et scies circulaires, menaçant l'auditeur de catatonie incurable pour peu qu'il ait mis le volume à fond… On peut également se risquer à relire Les Cinq Cents Millions de la Bégum, Les Cavernes d'acier ou Les Monades urbaines tout en écoutant ce disque : si l'on a les nerfs solides, l'expérience vaut d'être vécue.

Hifiscifi, qui avait retrouvé dans ces bruits industriels savamment rythmés la lourde pulsation du hard-rock américain, celle du MC5ou des Stooges, « Heavy Metal Bands » pourvoyeurs d'apocalypses sidérurgiques, reposa son lourd casque tétraphonique (il avait gagné deux canaux supplémentaires en cours de route, pour mieux apprécier Stockhausen), et considéra d'un œil nouveau (quoique vitreux) sa discothèque.

Pour conclure cette odyssée musicale, il sut trouver l'homme qu'il fallait et ce ne pouvait être que

FRANK ZAPPA ET SES MOTHERS OF INVENTION,

étonnant compositeur californien dont la culture musicale et littéraire n'a d'égale que son goût prononcé pour la dérision subversive : la vingtaine de disques qu'il a produits en dix ans — en compagnie des Mothers of Invention —, sans parler des multiples films, opéras, ballets et productions télévisées, en font le compositeur le plus intéressant et le plus créateur de la pop music, ce terme acquérant avec lui sa véritable signification de « musique populaire », confluent du jazz, du rock, du folklore, du blues, de l'électronique, du classique, du dodécaphonisme et de bien d'autres choses, comme on peut en juger à l'écoute d'un disque comme « Freak out ! » (1966) dont cet extrait de la dédicace donnera un aperçu : on y lit entre autres les noms de : Webern, Varèse, Stockhausen, Ives, Nono, Kagel, Ravel, Boulez, Stravinski, Schönberg, mais aussi ceux d'Yves Tanguy, Lenny Bruce, Salvador Dali, Bram Stocker, James Joyce, Cordwainer Smith, Aldous Huxley, J. G. Ballard, Theodore Sturgeon, Robert Sheckley, qui tous « ont matériellement contribué sous bien des aspects à l'élaboration de notre musique », nous précise Zappa et il ajoute : « Ne leur en tenez pas rigueur »…

On ne risque pas, et tout amateur de SF et de bonne musique (comme Hifiscifi ou vous et moi) pourra se délecter longtemps avec des pièces comme : « The Return of the Son of Monster Magnet », ballet inachevé en deux tableaux, « Transylvania Boogie », « King Kong », « Zomby Woof » (« Je suis cette créature dont toutes les femmes parlent / J'ai un gros et long croc pointu : c'est ma dent de Zombi / Mon pied droit est plus gros que le gauche, comme chez tout bon loup-garou ») ou « Chunga’s Revenge » (1970) ainsi présenté : « Un mutant d'aspirateur industriel gitan danse autour d'un mystérieux feu de camp nocturne. Des guirlandes. Des douzaines de castagnettes d'importation attirées par l'horrible succion de son large bec flottent avec un abandon érotique et marginal dans l'air d'automne à minuit. »

Et il faudrait citer encore « The Legend of Cleetus Awreetus Awrightus », « The Grand Wazoo » (1972) et dans ses disques récents « I’m the Slime » (« Je suis la vase qui sort de votre TV / Se répandant sur le parquet du salon / Je suis l'arme du gouvernement / Et de l'industrie aussi /Car je suis conçu pour / Vous diriger et vous régler ») (1972), « Don't Eat the Yellow Snow », « Cosmik Debris » (« l'homme mystérieux et son huile d'Afro-dite… crois-moi, p'tit gars, ça soignera ton asthme aussi ») (1974), pour finir en beauté avec « Cheepnis » (dans l'enregistrement public de 1974 : « Roxy and Elsewhere »), hilarante description des films de monstres japonais (« plus c'est bon marché, meilleur c'est ») dans laquelle le monstre « qui vient de dévorer le Japon » — « les paysans du coin l'appellent Frunobulax », « une sorte de caniche gigantesque » — « s'approche de la centrale électrique / Les balles ne l'arrêtent pas / Les fusées ne l'arrêtent pas / Il nous faut utiliser l'arme nucléaire ». Et tandis que « la garde nationale s'apprête à le détruire au napalm, un millier d'hommes de troupe s'alignent pour appeler le monstre : « Ici Fido ! Ici Fido ! Ici Fido ! ».

Ce grand pied d'hilarité monumentale ne doit cependant pas nous faire oublier que Frank Zappa, avec « Who Are the Brain Police ? » ou « Concentration Moon », « Mom and Dad » et surtout « The Chrome Plated Megaphone of Destiny » (« à écouter en relisant La Colonie Pénitentiaire de Kafka ») — trois morceaux de « We're Only in it for the Money »[10] — sait nous rappeler aussi avec force qu'il n'y a pas que les grandes défonces planantes dans la vie…

« Do you see what I mean, Flower Punk ? »

Discographie planante panoramique et partielle

LES PIONNIERS :

• Stravinski : Le Sacre du printemps (1913) Pierre Boulez (CBS).

• Holst : Les Planètes (1914-1916) Haitink (Philips).

• Varèse : Anthologie vol. I et II, Columbia Symphony Orchestra (CBS).

• Bartok : Le Mandarin merveilleux (1925) ; Musique pour cordes (1936) G. Solti (Decca).

LA MUSIQUE CONCRÈTE :

• Bayle, Henry, Parmegiani, Penderecki, etc. : Electronic Panorama (Philips).

• Henry : Le Voyage (1962) (Philips) ; Mise en musique du corticalart (1971) (Philips).

• Bayle : Espaces inhabitables (1967) (Philips).

LA MUSIQUE CONTEMPORAINE :

• Ligeti : Requiem, Continuum, Lontano (Wergo) ; Atmosphères, Aventures, Volumina (Wergo).

• Xenakis : Anthologie (Erato).

• Stockhausen : Microphonie I et II, Prozession (CBS) ; Kontrapunkte couplé avec :

• Penderecki : À la mémoire des victimes d'Hiroshima (RCA).

• Puig : Provisoires agglomérats (Philips).

• Guillou : Visions cosmiques (1968) (Philips).

LES INCLASSABLES :

• Riley : Poppy Nogood /A Rainbow in Curved Air (1969) (CBS).

• Carlos : Sonic Seasonings (1971) (Tempi/CBS).

LE JAZZ :

• Coleman : Science-Fiction.

• Mahavishnu (J. McLaughlin) : Between Nothingness and Eternity (CBS).

• Coltrane : Infinity (Impulse).

• Sun Ra : The Heliocentric World of S.R. I et II ; Nuits de la Fondation Maeght I et II (1970) ; It's After the End of the World (1970) (Shandar).

ZAPPA :

Freak Out ! (1966) (Verve).

We're Only in it for the Money (1967) (Bizarre).

Chunga's Revenge (1970) (MGM).

Overnight Sensation (1972).

Roxy and Elsewhere (1973-74) (Discreet).

POP MUSIC :

Impossible de citer même sommairement les meilleurs disques, bornons-nous aux essentiels qui ont fait date :

• Rolling Stones : Their Satanic Majesties Request (1967) (Decca).

• Hendrix : Electric Ladyland (1968).

• Pink Floyd : A Saucerful of Secrets (1967) (Harvest).

• Van Der Graaf Generator : H to He Who am the Only One (Charisma) (1970).

• Amon Düül II : Hijack (Afco) (1975).

• Tangerine Dream : Phaedra (1974) (Virgin).

• Genesis : Foxtrot (1973) (Charisma).

• Bowie : Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972) (RCA).

Sans compter ceux dont les textes, à défaut de la musique, faisaient ouvertement appel à la SF[11].



[1] De « hi-fi » (haute- fidélité) et « sci-fi » (science-fiction), bien entendu.

[2] Du verbe ronfler.

[3] Offenbach a aussi adapté les Contes d’Hoffmann.

[4] Et pas seulement de l’électronique, qu’il expérimentera pour la première fois en 1929 avec l’ingénieur Theremin.

[5] Qui, notons-le en passant, introduisit dans presque toutes ses œuvres les Ondes Martenot, monstrueux ancêtre du synthétiseur.

[6] Plus tard apparaîtra la collection « Prospective du XXIe siècle » de chez Philips, dont les pochettes métallisées seront par la suite abondamment imitées par les éditeurs de SF.

[7] Dans la même veine, on peut citer le « Pop Éclectique » de Bernard Parmegiani.

[8] Appareil mis au point par Roger Lafosse.

[9] Éditeur et rédacteur de la revue musicale Crawdaddy.

[10] Cet album (« On fait ça rien que pour le fric »), sorti en 1967 juste après le fameux « Sgt Pepper’s », était emballé dans une pochette qui pastichait intégralement celle des Beatles. Y avait-il une intention cachée là-dessous ?

[11] Il existe de même des textes SF dans la musique de variété (par exemple, de nombreuses chansons de Guy Béart), mais ce serait là le sujet d’un autre article.