Il est cette évidence : nous n’avons qu’une seule planète et elle a ses propres limites. Prétendre que l’on peut l’exploiter de manière telle qu’un nombre toujours plus important d’humains puisse consommer toujours plus est simplement idiot ! Il y a un moment où, à force de surexploitation et de surconsommation, les ressources naturelles s’épuisent plus vite qu’elles ne se renouvellent – pour celles qui se renouvellent comme l’eau douce. Ne parlons pas des ressources qui, une fois épuisées, ne se renouvellent pas – du moins à l’échelle de temps de la vie de l’humanité ; c’est le cas des énergies fossiles comme le pétrole. Il est donc parfaitement évident pour quiconque possède un tout petit peu de jugeote que la notion de croissance continue – et donc illimitée – est une impossibilité. La croissance continue est le plus court chemin vers une catastrophe écologique. Avec une inquiétante unanimité, les hommes politiques n’ont pourtant que ce mot de « croissance » à la bouche. Plaider pour la croissance est non seulement profondément stupide, c’est criminel. Et si les politiciens croient vraiment que la relance de la croissance est la solution aux problèmes de l’humanité, c’est parce qu’ils vivent dans l’illusion que la seule manière d’être heureux, c’est de consommer toujours davantage. Alors que la clef du bonheur réside très précisément dans la posture inverse : quelque chose que l’on pourrait nommer la simplicité volontaire, et qui s’accompagne par la mise en pratique d’une éthique respectueuse de la vie, le développement de vertus comme la compassion, la gentillesse, le souci de l’autre. Ce matin, France Inter invite Anne Lauvergeon – que je crois me souvenir avoir croisée dans les couloirs de l’Ecole Normale Supérieure, vers 1978/79. Ayant opté à la sortie des classes préparatoires pour un diplôme de musicien des rues et de fanéditeur de SF plutôt que pour celui de future élite de la nation, je n’étais pas moi-même étudiant à l’ENS ; mais Pascal Thomas, avec qui j’avais été en prépas et avec qui je fanéditais A&A, y était. Lorsque je venais à Paris – ce qui m’arrivait quelque fois – j’allais faire un tour à l’ENS pour visiter l’ami Thomas, récupérer les copies sur K7 qu’il m’enregistrait des disques pirates de Led Zepellin ou des Who qu’il dénichait à l’Open Market ou chez Parallèles. Bref, tout ça pour dire qu’Anne Lauvergeon ne passait pas inaperçue, c’était plutôt une jolie fille et elle avait (déjà) la réputation d’être brillantissime. De fait, DSK – que je ne connais pas, je le jure ! même si j’ai croisé son épouse au Salon du Livre de Paris il y a quelques années – nomma la Lauvergeon PDG de la COGEMA en 1999, avant qu’elle ne fonde AREVA et, en bonne mercenaire, passe des ex-proches de Mitterand aux néo-employés de Sarkozy. Ces jours-ci, Anne Lauvergeon publie un essai autobiographique chez Plon : La femme qui résiste. D’où cette invitation sur France-Inter. Et d’où la question : qui résiste à quoi ? Certainement pas aux sirènes de la consensualité complice puisque le mot de décroissance ayant été prononcé, la Lauvergeon eut sur le coup de 12h25 (je note tout) cette réplique cinglante : « Si on décroit, on est très mal parti ! ». Avant d’ajouter, en substance, « Et vous croyez peut-être que les chinois et les brésiliens ils vont décroître ? ». Notons qu’elle aurait pu aussi prendre l’exemple des béninois… car je vous le confie tout net : non, le Bénin ne va pas se mettre à la décroissance ! Et ce de manière d’autant plus facile et évidente qu’il n’a pas commence à croître – mais c’est une autre histoire. Comme disait ma grand-mère, « ce n’est pas la peine d’être aussi intelligent pour être aussi bête ! ». C’est pourtant simple. Globalement, l’humanité doit s’orienter vers la décroissance – mais certains doivent décroître beaucoup… et d’autres pourront continuer de croître un peu, de manière durable, c’est-à-dire en tenant compte des erreurs dramatiques des sociétés industrielles occidentales. Histoire d’arriver à une moyenne acceptable pour tout le monde. Ca s’appelle la solidarité. Trop simple pour Anne Lauvergeon qui, sans doute, ne sait comprendre que les choses compliquées. Dans un souci de me montrer compatissant, j’ai voulu inviter la dame à venir passer quelques jours chez moi, dans mon chalet d’écolo-bouddhiste joyeux, au milieu du foisonnement de vie qui le baigne, afin de décroître gentiment dans une ambiance propice à la spiritualité – peut-être même dès la semaine prochaine si son emploi du temps le lui permet : elle pourrait ainsi éventuellement m’aider à monter la pergola que je vais dresser sur le sentier qui conduit à la mare et à la bambouseraie. Chic planète ! J’allais envoyer un mail à Pascal Thomas pour lui demander s’il avait un plan pour contacter son ancienne condisciple d’ENS, lorsque je me suis dit que je pouvais peut-être le trouver sur internet. Là, j’ai découvert que la Lauvergeon avait sa page wiki – oui, bon, comme tout le monde, j’aurais pu y penser… Et là, horreur, j’apprends qu’Anne Lauvergeon – selon le magazine L’Expansion – touchait, en 2010, un salaire annuel de 1,12 million d’euros. Nardinamouque ! C’est pile poil CENT fois ce que je gagne ! Ah, flûte ! Demander à Anne – même pendant quelques jours – de venir décroître ici, avec un train de vie égal au centième de son ordinaire… non, ça ne va pas le faire. Même avec mon charisme légendaire. Et du coup, je comprends mieux : quand on gagne 1,12 millions d’euros par an, soit en gros 93333 euros par mois, soit en gros 60 millions (briques, patates… si on préfère) par mois, pour ceux qui (comme moi) comptent encore en anciens francs, toutes ces considérations éthiques ou morales paraissent fort lointaines et bien superflues. La compassion, le respect de la vie, l’honnêteté intellectuelle, etc., c’est des trucs de pauvres, juste bons pour les gens qui n’ont que ça à faire. C’est pas pour les élites, bien trop occupées ! Chère Anne Lauvergeon, je ne peux donc que vous souhaiter une belle et bonne continuation dans votre « résistance » – même si le mot, à l’évidence, n’a pas le même sens pour vous et pour moi.