pkd-8rencontres-titre.jpg

« A Conversation » CC-BY-2.0 NikiSublime

23 mars 1972. Dans l’appartement presque vide qu’il vient de louer à Vancouver, Philip K. Dick absorbe une dose massive de tranquillisants. Il a fui son pays – des Etats-Unis sous une administration Nixon qu’il exècre et qui l’effraie. Quarante-trois ans, une trentaine de bouquins publiés, quatre mariages ratés derrière lui : sa dernière épouse, Nancy, l’a quitté dix-huit mois auparavant. Depuis, lui qui était si prolifique n’arrive plus à écrire. Il a passé 1971 en compagnie des drogués auxquels il avait ouvert sa maison et qui, petit à petit, lui ont tout volé. Fin novembre, l’armoire blindée qui abritait ce qui lui restait de plus précieux a été ouverte à l’explosif et dévalisée. Arrivé un mois plus tôt à Vancouver comme invité d’honneur à une convention de S-F, il traîne son spleen, ses sautes d’humeur, ses exigences affectives qui finissent par le faire rejeter de tous. Que lui reste-t-il ? La solution à ses problèmes lui paraît simple : 700 mg de bromure de potassium. Il a la tentation de tout finir, d’éteindre la lumière. The show is over. Rideau. Mais l’heure n’a pas encore sonné...

 

Jane

Il est des personnalités dont quelques mots en style télégraphique suffisent à résumer la petite enfance : paisible, entre une mère aimante et un père attentif. Pour Dick, ce serait plutôt : enfance perturbée à l’ombre d’une jumelle défunte et d’une mère froide.

Mais il nous faut nous attarder plus encore.

Car les six premières semaines de vie de Phil sont sans doute les plus importantes, en ce sens qu’elles marquent et structurent, outre le reste de son existence, son psychisme. Ses parents, Joseph Edgar Dick et Dorothy Kindred, vingt-neuf ans tous les deux, sont mariés depuis huit ans lorsque, le 16 décembre 1928, viennent au monde dans leur maison de Chicago, avec six semaines d’avance, Philip Kindred puis sa sœur jumelle Jane Charlotte. Cette dernière est moins développée, Dorothy mal informée : les enfants ne reçoivent pas tous les soins nécessaires, et Jane en meurt six semaines plus tard. Phil survit de justesse.

Le décès d’un nouveau-né est toujours un traumatisme pour des parents aimants. On imagine sans peine le chagrin, la colère, et surtout la culpabilité. Dans le cas d’une naissance gémellaire, ceux-ci sont encore amplifiés. Edgar et Dorothy, déboussolés, n’ont sans doute pas le comportement le plus adapté vis-à-vis de leur enfant survivant : ainsi, de peur de le contaminer, s’abstiennent-ils de tout contact physique avec lui, de toute marque d’affection. Le drame détruit leur couple : quatre ans après, Dorothy se séparera d’Edgar.

Phil, informé très tôt de la courte existence de Jane, en est bien entendu vivement impressionné. Il grandit ainsi, sans père, ballotté entre Berkeley et Washington, au gré des emplois de ses parents puis de sa seule mère, une femme « difficile : froide, vigilante et réprobatrice, affectivement refoulée et réprimant toute manifestation de colère, affaiblie par la maladie et souvent clouée au lit ». Il souffre du divorce de ses parents, éprouve pour Dorothy à la fois amour et ressentiment, se culpabilise de la mort de sa sœur.

Celle-ci le hantera toute sa vie, ainsi que le montre par exemple le thème de la gémellité qui court au long de son œuvre, parfois évident, comme dans Brèche dans l’espace (1964), Dr Bloodmoney* (1965) ou Coulez mes larmes, dit le policier* (1973), et parfois sous-jacent, comme dans Substance Mort* (1977).

pkd-8rencontres-stirringsf.jpg

La science-fiction

En 1941, Dick a douze ans. L’Amérique n’est pas encore en guerre, et depuis trois ans Dorothy et lui se sont établis dans la Baie de San Francisco, à Berkeley, où sont déjà visibles les prémisses de la contestation et de la contre-culture qui feront la célébrité de la ville dans les années 60-70. La côte californienne sera désormais le foyer de Phil : il ne la quittera pratiquement plus jusqu’à la fin de sa vie.

Féru – comme sa mère – de littérature, fan du Magicien d’Oz, passionné d’opéra, Phil est un enfant souffreteux, peu sportif, orgueilleux, à l’activité scolaire satisfaisante. Il écrit déjà, quelques poèmes qu’il tape sur la machine à écrire offerte pour son dernier anniversaire. Un jour où il va chez son marchand de journaux acheter Popular Science, son magazine scientifique habituel, il revient par erreur avec un pulp de S-F : Stirring Science Stories. « C’était une découverte extraordinaire : l’exploration du microcosme, l’humanité aux dimensions de l’univers, le voyage dans le temps. Pas de limite. Notre environnement social était transcendé. La science-fiction était faustienne ; elle emmenait l’homme au-delà de lui-même »(1). Il se passionne pour le genre, collectionne tous ces magazines populaires et bon marché imprimés sur du papier à base de pulpe de bois (d’où leur nom).

Il publie bientôt ses premiers textes – nouvelles et poèmes – dans la rubrique des auteurs en herbe d’un journal local, achève à treize ans son premier roman inspiré de Swift, Return to Lilliput (perdu). Il souffre de claustrophobie et d’agoraphobie, et suit pour cette raison sa première psychothérapie.

À quinze ans, Phil est embauché à University Radio, un magasin de musique de Berkeley. On y vend des disques, mais aussi des postes de radio (et bientôt de télévision) dont le service après-vente est effectué sur place. Dick travaillera presque huit années à University Radio ou à Art Music, une boutique similaire appartenant au même propriétaire, Herb Hollis. Il s’y épanouit, oublie les phobies et maladies pénalisantes (asthme, tachycardie) qui gâchent ses années de lycée, développe son amour pour la musique classique. Herb Hollis – et les réparateurs qu’il emploie – le marquent durablement : son œuvre mettra souvent en scène de tels petits artisans réparateurs, honnêtes, travailleurs, intègres et courageux. Plusieurs de ses personnages de patron sont d’ailleurs un décalque de celui-ci ; les paternalistes Leo Bulero du Dieu venu du Centaure* et Glen Runciter d’Ubik* en sont les exemples les plus probants.

Il quitte la maison de sa mère à l’automne 1947, habite quelque temps un immeuble abritant des poètes d’avant-garde. Dans ce nouveau milieu féru de « grande littérature », il lit Stendhal, Dos Passos, Proust, Kafka, Flaubert, Joyce, Xénophon… et met un peu en veilleuse son amour de la S-F, qui n’a pas bonne image. Il reprendra brièvement des études de philosophie, avant de laisser définitivement tomber (il prétendra avoir été exclu pour son refus de suivre la formation obligatoire d’officier de réserve, mais, d’après les archives de l’université, il les a volontairement abandonnées, sans doute à cause de ses phobies qui transformaient les cours en torture).

C’est aussi au magasin qu’il rencontre sa première petite amie, qui sera sa première épouse – le mariage ne durera que du printemps à l’automne 1948 et sera suivi de plusieurs aventures.

Pendant toutes ces années, il ne cesse d’écrire, des textes courts de fantastique et de S-F, mais aussi deux romans de littérature générale (l’un inachevé, l’autre inédit en français). Sans arriver à vendre aucun d’eux.

pkd-8rencontres-anthony-boucher.jpg

Anthony Boucher

1951. Alors qu’il vit une agréable vie de bohême avec sa deuxième épouse Kleo et caresse pour seule ambition de gravir les échelons afin de finir gérant puis propriétaire du magasin Art Music, Phil y fait une rencontre primordiale, celle d’un intellectuel courtois de quarante ans, mélomane, critique littéraire, écrivain de romans policiers, de scénarios pour la radio et de nouvelles de fantastique et de S-F, co-fondateur du Magazine of Fantasy and Science-Fiction : Anthony Boucher.

Dick est très impressionné de découvrir que l’on peut « être non seulement adulte mais posséder en outre une bonne éducation, et adorer quand même la S-F »(2). Il soumet plusieurs textes à Boucher qui ne trouve de qualités qu’à ceux de fantastique et de S-F et lui en fait retravailler un qu’il achète soixante-quinze dollars pour son magazine : il s’agit de « Reug »(3), l’histoire d’un chien qui aboie après les éboueurs en qui il voit des extraterrestres menaçants (il a peut-être bien raison !). Cette nouvelle porte déjà en germe une des caractéristiques principales de l’œuvre de Dick : la vision du monde fondamentalement différente que peuvent avoir deux êtres différents.

Quoiqu’il en soit, cette première vente est un déclic. Mis en confiance, conscient qu’il peut plus ou moins bien gagner sa vie en écrivant de la S-F, et… viré du magasin de musique pour « déloyauté » (il est surpris dans la boutique en conversation avec un ancien employé renvoyé après avoir été vulgaire devant une cliente), il commence à soumettre des textes aux nombreux pulps… et ça marche ! L’année suivante, on trouve quatre textes de Dick dans les sommaires. En 1953, le chiffre monte à trente. En 1954, vingt-huit. Suivront bientôt le premier (1955) et le deuxième recueil (1957).

Toutes ces nouvelles, essentiellement de science-fiction, parfois de fantastique (que Dick avouait(4) préférer… mais pour lequel il y avait peu de débouchés), ne sont pas au niveau de sa production ultérieure. Bien qu’elles portent rapidement sa marque stylistique (proximité entre l’angoisse et le sujet, humour sardonique), leurs intrigues sont essentiellement dans le moule « âge d’or » exigé par l’époque, avec par exemple de valeureux humains confrontés à d’étranges planètes. Néanmoins, certaines, on l’a vu plus haut pour « Reug », sont plus personnelles, portent les traces — parfois même l’ébauche — d’une thématique propre qui sera pleinement développée dans les grands romans des années soixante. Ainsi «L’Imposteur»(5) (1953), dans lequel un savant n’arrive pas à persuader les autorités qu’il n’est pas un robot espion ennemi doté de faux souvenirs, « Être humain, c’est… »(5) (1955) qui compare un terrien froid et cruel à un extra-terrestre … « humain », ou « Deuxième variété »(3) (1953) – base du film Planète hurlante(6) – qui jette le lecteur au milieu d’une terrible guerre entre des hommes et des machines implacables prenant l’apparence d’enfants pour mieux les tromper. Ou bien sûr le classique « Le Père truqué »(5) (1954), repris dans d’innombrables anthologies, l’histoire d’un kid confronté à une « chose » hostile qui vient de remplacer son père…

C’est une période de sérénité. Il partage ses journées entre la lecture (littérature française et russe, mais aussi ouvrages de métaphysique, de gnosticisme, et bien entendu de S-F), ses disques, son chat et l’écriture, dans la vieille maison délabrée que Kleo et lui ont louée. Bien sûr, ils sont loin de rouler sur l’or et ne joignent les deux bouts que grâce à l’emploi à mi-temps de Kleo, ce que Phil trouve un peu humiliant. Mais, plongé dans l’écriture et la S-F, il est heureux comme un poisson dans l’eau. Il garde pourtant une certaine distance avec le fandom, ce qui ne l’empêche pas d’assister à la Convention de S-F de 1954 et d’y rencontrer Poul Anderson, Harlan Ellison et surtout Alfred E. Van Vogt, une de ses idoles (Phil a notamment déclaré(7) à propos du Monde des à : « il y avait là-dedans quelque chose qui me fascinait complètement. Ça avait une qualité mystérieuse, ça faisait entrevoir des choses inouïes, il s’y présentait des problèmes qui n’étaient jamais complètement résolus. Je trouvais que ça avait une qualité prophétique : c’est de là que m’est venue l’idée d’une mystérieuse qualité de l’univers qui pouvait être abordée dans la science-fiction »). L’influence vanvogtienne est évidente dans son premier roman de S-F, Loterie solaire* (1955). Car Dick, sans abandonner totalement la forme courte, se met assez rapidement au roman. Il faut dire qu’il n’a guère le choix, s’il veut continuer à gagner de l’argent dans le domaine : la grande époque des pulps est terminée, beaucoup disparaissent… De 1951 à 1958, il ne produira pas moins de six romans de S-F – les meilleurs étant sans doute L’Œil dans le ciel* (1956, le premier à poser clairement la question « Qu’est-ce qui est réel ? », le premier aussi à être publié en France, en 1959, sous le titre Les Mondes divergents, grâce à Gérard Klein(8)), Les Chaînes de l’avenir* (1956) ainsi que Le Temps désarticulé (1958) – et sept de littérature générale… qu’il n’arrive pas, à son grand désespoir, à placer(9).

Intervient également à cette époque (celle du maccarthysme…) l’épisode de la visite du FBI, qui n’est sûrement pas étranger à la conviction qu’acquerra Dick plus tard d’être constamment surveillé par le gouvernement : deux agents se présentent un jour à leur domicile, les priant d’identifier des individus apparaissant sur des photographies de rassemblement de groupuscules gauchistes (un milieu fréquenté par Kleo). Ces agents sont en réalité à la pêche d’informations… ils sympathisent plus ou moins avec les Dick, reviennent plusieurs fois et finissent par leur proposer que le gouvernement leur offre des études à Mexico à condition d’y être leurs informateurs. Ils essuient un refus et cessent leurs visites.


pkd-8rencontres-anne-williams.jpg

Anne Williams

Fin 1958, Kleo et Phil Dick éprouvent le besoin de quitter Berkeley et s’établissent à Point Reyes Station, une bourgade rurale à une quarantaine de kilomètres au nord de San Francisco. Dans un tel environnement, quoi de plus naturel qu’un écrivain nouveau venu fasse vite la connaissance d’Anne Williams Rubinstein, d’origine aisée, énergique, licenciée en psychologie, veuve à trente et un ans d’un poète co-éditeur d’une petite revue très littéraire ? Il n’est pas surprenant non plus, au vu de sa frustration par rapport au mainstream et de ses huit années de bohême, que Phil ait été impressionné par le « pedigree » et le style de vie dispendieux d’Anne. L’amour naît rapidement : moins de trois mois après son arrivée à Point Reyes Station, il vivait avec Anne et ses trois filles, Kleo s’effaçant avec élégance.

C’est tout d’abord la belle vie. L’argent ne manque pas, l’entente est parfaite entre les deux nouveaux époux, qui discutent pendant des heures de sujets multiples. Phil adapte ses horaires d’écriture pour passer ses soirées en famille, se laisse pousser la barbe. Il semble pourtant plus ou moins consciemment craindre la forte personnalité d’Anne et présager l’échec de leur union : il suffit pour s’en convaincre de lire son roman de littérature générale Confessions d’un barjo(10). Paru en 1975, il fut rédigé plus de quinze ans plus tôt, pendant la « lune de miel » d’Anne et Phil en 1959. « C’est un curieux livre, en dit Anne(2). Autobiographique par certains côtés, et par d’autres totalement fictif. Difficile de tracer une frontière entre les deux. » Dick, pour la première fois, applique à fond la technique des points de vue multiples pour nous conter l’histoire, centrée autour d’un « barjo », de sa sœur Fay, une femme très vive, égoïste et manipulatrice, mariée à un chef d’entreprise dont elle n’attend pas autre chose que le paiement des factures et qu’elle va pousser au suicide, jetant pour le remplacer son dévolu sur Nat, un jeune universitaire plutôt passif, apparemment heureux en mariage, qui vient de s’établir dans le village. Fay, bien sûr, est inspirée d’Anne… Fay, dont Nat pressent qu’elle est « le genre de femmes qui pouss[ai]ent les hommes à les maltraiter physiquement. Qui les accul[ai]ent dans l’impasse »… Passage à rapprocher des flambées de violence qui mineront le couple quelques années plus tard.

Quoiqu’il en soit, peu à peu, des dissensions apparaissent, sans doute exacerbées par la naissance, le 25 février 1960, de son premier enfant Laura Archer – « maintenant, enfin, ma sœur est compensée » déclare-t-il en découvrant sa fille – et les responsabilités financières supplémentaires qui en découlent (il craint que ses revenus ne suffisent pas à subvenir aux besoins de la maisonnée, d’autant plus qu’il néglige un peu la S-F pour essayer, encore, de percer dans le mainstream), ou par la décision unilatérale d’Anne de se faire avorter, lorsqu’elle se retrouve de nouveau enceinte, ou bien encore, un peu plus tard, par cet atelier de création de bijoux qu’elle lance et qui l’humilie dans son rôle de père de famille responsable, en semblant vouloir rapporter plus d’argent que lui n’en a gagné en dix ans.

Ces déchirements iront de plus en plus loin : Phil parviendra à convaincre leur psy (Anne et lui ont le même !) que son épouse est maniaco-dépressive : elle sera internée trois jours, puis gardée quinze de plus en observation. Dick restera très discret sur cet épisode…


pkd-8rencontres-yiking.jpg

L’oracle et le visage du mal

La découverte du Yi-King contribue sans doute à ramener un certain calme dans son ménage en détournant son attention. Phil est en effet fasciné par ce livre-oracle vieux de 3000 ans, et dès 1961 il le consulte quotidiennement. Il s’en servira même pour composer un de ses chefs-d’œuvre : Le Maître du haut-château* (1962), interrogeant le Yi-King à chacun des tournants de l’intrigue. On retrouvera des avatars de ce « livre divinatoire » dans Mensonges et Cie (1966) ou Le Guérisseur de cathédrales* (1969).

Le Maître du haut-château*, « récit plein de subtilité traitant du courage et de la fragilité morale dans un monde où l’Allemagne nazie et l’empire japonais ont vaincu les Alliés », est désormais un classique de l’uchronie (bien que cet aspect l’ait sûrement moins intéressé que l’exploration de l’humanité de ses personnages). Bien accueilli par la critique, il se vend d’abord assez mal avant d’être réédité par le Club du Livre de Science-Fiction, et reçoit finalement fin 1963 la plus haute distinction du genre : le prix Hugo(11).

A la même époque que cette récompense, son agent, lassé de ne pas arriver à les placer, lui renvoie d’un coup tous ses romans réalistes. La conjonction de ces deux événements pousse Dick à renoncer à son rêve de réussite dans la « littérature générale ». Rêve qu’il a en effet poursuivi lors des premières années de son mariage avec Anne, produisant trois romans hors-genre et n’écrivant guère de S-F que pour faire bouillir la marmite en attendant de percer (les autres livres de cette époque 1959-1962 sont Dr Futur (1960) et Les Marteaux de Vulcain (1960), deux de ses moins réussis, peut-être parce qu’ils ont été produits par délayage de ses « vieilles » nouvelles).

Dorénavant, il se consacre à plein temps à la S-F, d’autant plus que Le Maître…* a été une espèce de déclic, et qu’il place donc de grands espoirs dans son livre suivant, Glissement de temps sur Mars* (1964), un ouvrage brillant et ambitieux. « Avec Le Maître...* et Glissement de temps sur Mars*, il me semblait avoir jeté un pont entre le roman réaliste expérimental et le roman de science-fiction. Tout à coup, j’avais trouvé le moyen de faire ce que je désirais en tant qu’écrivain. J’avais en tête toute une série de livres, la vision d’une science-fiction nouvelle émergeant de ces deux romans », a-t-il raconté ensuite. Ou encore(7) : « Glissement de temps sur Mars* représente exactement ce que je voulais écrire. L’histoire repose sur le postulat, si important pour moi, que non seulement chacun de nous vit dans un monde en quelque sorte unique, résultat de son propre contenu psychologique, mais que le monde subjectif d’un individu particulièrement puissant peut empiéter sur celui d’un autre individu ».

Hélas, malgré l’aura du Prix Hugo, Glissement...* est mal reçu, et nous ne saurons sans doute jamais quelle était cette S-F dont il eut la vision. Ce que nous savons, en revanche, c’est que, malgré la dégradation de son mariage, les querelles de plus en plus fréquentes, les violences verbales (Phil accusant par exemple Anne de vouloir le tuer après avoir tué son premier mari), puis physiques, les années suivantes seront, sur le plan littéraire, les plus productives et les plus éblouissantes. Soutenu par les amphétamines, il va écrire, au cours de 1963 et 1964, onze romans (dont la plupart de ses meilleurs), onze nouvelles, deux essais et deux synopsis. Faut-il voir un lien de cause à effet entre le chaos de sa vie conjugale et l’abondance et la qualité de sa production littéraire ? En tout cas, ses personnages féminins des années soixante sont tous plus ou moins inspirés d’Anne, entre autres Emily Hnatt dans Le Dieu venu du centaure* (1965), Mary Rittersdorf dans Les Clans de la lune alphane* (1964) ou encore Kathy Sweetscent dans En Attendant l’année dernière* (1966).

Cette année 1963 est vraiment étrange. Du côté positif, l’éphémère coup de projecteur du prix Hugo. Du côté négatif, l’effritement de son couple, l’assassinat de Kennedy qui le choque et le déprime profondément, la mort de son chat bien-aimé puis du couple de siamois qu’il achète pour le remplacer… et surtout, cette vision du mal, une véritable vision d’horreur :

« Un jour, comme je marchais tranquillement sur la petite route menant à ma cabane, en me faisant une fête de ces huit heures d’isolement le plus complet, j’ai levé les yeux vers le ciel et j’ai vu un visage. Enfin, je ne l’ai pas vraiment vu, mais il était là, et il n’était pas humain. C’était la face du mal absolu […]. Gigantesque, il emplissait un quart du ciel. Il arborait des gentes aveugles à la place des yeux ; il était tout en métal, il était cruel et, pire que tout, il était Dieu. »

Dick est terrorisé, d’autant plus que la vision persiste pendant plusieurs jours. Ce visage, qui deviendra celui de Palmer Eldritch dans le chef-d’œuvre Le Dieu venu du Centaure* (1964), lui semble celui de Satan. Effrayé, il cherche refuge dans le christianisme : « Percevant là une déité malveillante, je voulais être rassuré par l’existence d’une déité bienveillante plus puissante.»(7). Toute la famille suit des cours de catéchisme et se fait baptiser début 1964.

Le Dieu venu du Centaure*, « époustouflant roman de la terreur métaphysique, de la confusion des temps et des lieux, de la perte irréversible du sentiment de réalité et d’identité »(12) est donc écrit pendant la fin de son union avec Anne, qu’il quitte en mars 1964, retournant vivre dans la région de la Baie. Il retrouve avec plaisir la vie citadine, fréquente ses collègues auteurs. Mais il connaît sa première panne littéraire, se prétend – en général sur un mode humoristique – espionné (par Anne, par le FBI, par la CIA qui aurait mis la litière du chat sur écoute !). C’est plus tard dans l’année que Dick – à qui, encore de nos jours, colle à la peau l’image du dingue à la cervelle cramée par les drogues, et dont beaucoup ont prétendu que Le Dieu…* avait été écrit sous acide – s’initie au LSD, dont il ne connaît les effets qu’à travers la lecture d’un ouvrage d’Aldous Huxley. Il a un très mauvais trip : « je suis allé droit en enfer […]. Le décor s’est gelé, il y avait d’énormes blocs rocheux, un martèlement sourd quelque part, c’était le jour de colère et Dieu me jugeait pour mes péchés. Et ça durait, ça durait, des milliers d’années, et ça n’allait pas mieux, ça ne faisait qu’empirer. J’étais en proie à une atroce douleur physique et les seules paroles que je pouvais prononcer étaient en latin »(7). On comprend pourquoi il n’y retouchera guère (en une seule occasion, en fait). Tordons donc encore le cou à cette réputation de junkie (réputation dont il est lui-même en partie responsable) : tous les témoignages concordent sur le fait qu’hormis des expériences ponctuelles, Dick n’a jamais carburé qu’aux médicaments (tranquillisants, myorelaxants, anti-spasmodiques) et surtout, surtout, aux amphétamines.

En cette année 1964, malgré l’entourage du milieu S-F, la solitude lui pèse. Il tombe plusieurs fois (sincèrement) amoureux avant de se focaliser sur la belle-fille de Maren Hackett, une amie rencontrée grâce à sa fréquentation de l’église. Nancy est tout le contraire d’Anne : une jeune femme de vingt-et-un ans perturbée, à l’enfance chaotique et malheureuse, timide, réservée, angoissée (« Je me souviens de m’être moi-même prise en photo pour pouvoir me prouver que j’existais », avouera-t-elle plus tard). Elle emménage chez Phil en mars 1965 (le mariage suivra en juillet 1966 : il tient toujours à « régulariser », d’autant que Nancy est enceinte). À nouveau une atmosphère de bonheur conjugal. Ils sortent peu : les crises d’agoraphobie de Dick empirent, et il est réticent à conduire depuis qu’un accident, l’année précédente, l’a laissé deux mois le bras dans le plâtre. L’inspiration lui revient : il travaille à transformer une longue nouvelle en Mensonges & Cie (1966), écrit avec Ray Nelson Les Machines à illusion (1967) et met en chantier À Rebrousse-temps (1967). Il conçoit ses romans mentalement, souvent sans prendre de notes, en écoutant très fort de la musique classique et en prisant du tabac, ses chats sur les genoux.

Maren et lui rencontrent James A. Pike, évêque de Californie, « moderniste controversé qui critique ouvertement les institutions de [son] Église »(2) et sera plus tard jugé pour hérésie avant de démissionner de sa charge. Phil devint l’ami de Pike, Maren, sa maîtresse. Les grandes discussions théologiques entre les deux hommes ne sont pas stériles : voir l’avant-propos de l’auteur à Au Bout du labyrinthe* (1970), la « Trilogie Divine »(13) et plus particulièrement La Transmigration de Timothy Archer* (1982), dont le personnage principal est largement inspiré de Pike.

Sa panne n’est bientôt plus qu’un mauvais souvenir : 1966 est l’année d’écriture des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques (1968), plus connu sous le titre de Blade Runner* (sous lequel il sera réédité après la sortie du film), et surtout d’Ubik* (1968).

La naissance d’Isolde (« Isa ») en mars 1967, déstabilisant la relation de dépendance réciproque de ses parents, marque sans doute le début de la dégradation de sa relation avec Nancy. Phil supporte mal de devoir partager cette dernière avec sa fille, qu’il adore. Sa consommation de médicaments et de speed est énorme (plus d’un millier de pilules par semaine, prétend-il), ce qui n’arrange rien. Petit à petit, tout se dégrade. Ses chats meurent, une fois de plus. Ensuite Maren Hackett se suicide. L’argent manque, le fisc lui tombe sur le dos (cela ne change rien à sa peur panique du gouvernement, mais ne l’empêchera pas de co-signer en février 1968 un manifeste contre la guerre du Viêt-nam dans lequel il s’engage publiquement à ne pas payer la part des impôts qui la finance). Ensuite, c’est au tour d’Anthony Boucher de quitter ce monde, emporté par un cancer. Puis James Pike décède tragiquement dans le désert de Judée lors de recherches historico-religieuses. Graves problèmes de santé provoqués par ses excès médicamenteux et infidélités conjugales finissent de noircir ce tableau.

Tout Coulez mes larmes, dit le policier* (1973), qu’il écrit et réécrit en 1970, suinte cette tristesse qu’il ressent de son quatrième échec conjugal. Nancy l’abandonne en septembre, emmenant Isa.


pkd-8rencontres-ascannerdarlky.jpg

La tentation de l’auto-destruction

Le voilà de nouveau seul, à quarante-deux ans, sans un sou de côté ni d’idée pour un prochain livre. Paumé. Ne supportant pas cette situation, il la combat en ouvrant sa maison à tous. Elle devient vite le repaire d’autres paumés, des junkies de la région, d’autant plus que les dealers qui lui vendent une partie de ses pilules sont déjà chez lui en terrain familier. L’arrivée de cette faune n’est certes pas pour calmer les angoisses paranoïaques de Phil qui craint déjà indifféremment les communistes, les nazis, le FBI et la CIA. L’origine de celles-ci est peut-être à rechercher dans sa consommation massive d’amphétamines : bien que conscient de leurs dangers, il préfère les ignorer. Tout ce qui lui importe en cette période est d’être heureux quelque temps, ou tout au moins d’oublier son désespoir. Il tombe une fois de plus amoureux à répétition, sans beaucoup de succès, handicapé par l’effroi que suscite son extrême exigence affective. Peu à peu, au cours de 1971, sa parano s’accroît (il en vient à accuser sa mère – pourtant son seul soutien financier à ce moment là – de conspirer contre lui). La période est noire, très noire, et c’est pourtant de celle-là qu’il tirera plus tard un autre de ses chefs-d’œuvre, Substance Mort* (1977) : la plupart de ses anecdotes et de ses personnages sont inspirés des rencontres et conversations avec les drogués de 1971.

« Phil était trois ou quatre personnes à la fois, raconte une jeune fille qui habita la maison quelques mois. Il y avait le Phil instruit qui pouvait discuter histoire ou philosophie, et le Phil parano qui avalait des tas de comprimés et délirait sur la CIA. Ensuite, le Phil qui voulait me serrer dans ses bras et m’épouser, et qui pleurait quant je refusais. »

Paranoïa ? Il est persuadé que sa maison, petit à petit vidée de tout contenu de valeur par les toxicos qui la fréquentent, sera bientôt l’objet d’une effraction. Aussi est-il soulagé, rentrant chez lui le 17 novembre 1971, de trouver les fenêtres fracassées, les portes fracturées, et sa précieuse armoire-classeur à l’épreuve du feu, qui contenait tous ses trésors et ses papiers, forcée à l’explosif : il n’était pas parano, il avait raison ! Pour expliquer ce cambriolage qui l’effraie tant (l’enquête de police paraît n’avoir abouti nulle part), Phil n’aura de cesse, jusqu’à la fin, d’échafauder des hypothèses qui vont des fanatiques religieux (cf. ses liens avec Pike) à un coup du gouvernement type « Watergate », en passant, entre autres, par la police locale, les stups, des cambrioleurs professionnels… ou lui-même !

Pour échapper à ses angoisses croissantes (qui le mènent à plusieurs reprises en hôpital psychiatrique, où les médecins ne décèlent chez lui aucun des symptômes de manque des drogués, et où les psychologues le décrètent soit schizophrène, soit paranoïaque, soit… simulateur !), il accepte d’être l’invité d’honneur de la convention S-F de Vancouver, et se remet à cette occasion à écrire – L’Homme et l’androïde(14), sa seule activité littéraire entre fin 1970 et 1973 – puisqu’il doit y prononcer un discours. Il compte s’y rendre avec Kathy (qui apparaît dans Substance Mort* sous le nom de « Donna »), une jeune fille brune rencontrée un an plus tôt et dont il est fou, mais celle-ci lui fait faux bond au dernier moment. Il prend donc seul l’avion. Le peu qu’il laisse derrière lui sera bientôt volé ou saisi.

Nous revoilà au point de départ de cet article, où Phil, désespéré, sans aucun souvenir des deux semaines précédentes, se sentant abandonné de tous, ne voyant plus d’espoir et de bonheur possibles, ne trouvant plus de but à sa vie, touche le fond et n’imagine que la mort comme solution à ses problèmes. Mais… il a gardé à portée de main un numéro d’urgence, au cas où il changerait d’avis au dernier moment. Il se retrouve à X-Kalay, un centre de désintoxication communautaire basé sur le travail manuel et sur la privation totale de toute substance psycho-active. Il y séjourne trois semaines. Au contact des héroïnomanes en manque, il prend définitivement conscience du danger de sa consommation effrénée de speed : il n’en absorbera plus jamais de façon régulière.

Dès sa sortie, il s’envole pour Fullerton, dans le comté d’Orange (un des plus conservateurs des États-Unis), non loin de Los Angeles, où on lui offre un port d’attache. Il partage divers logements, court après toutes les jeunes femmes, en demande plusieurs en mariage, mais n’essuie que rebuffades. Jusqu’à ce qu’en juillet 1972 il rencontre Tessa Busby, une brune de dix-huit ans, aux yeux verts, timide et intelligente, qui (comme Nancy) a connu une enfance difficile. Très attirés l’un par l’autre, ils se mettent rapidement en ménage. Pour Phil, c’est enfin l’apaisement. Leur relation connaît des hauts et des bas (il est sujet à de fréquentes et pénibles sautes d’humeur), mais auprès de Tessa il retrouve peu à peu une certaine sérénité, ainsi que l’inspiration, après deux ans d’inactivité romancière : il achève Coulez mes larmes, dit le policier*, écrit sa première nouvelle depuis 1969 (« Pitié pour les tempnautes ! »(15)) et s’attaque à Substance Mort*. Parallèlement, l’intérêt pour son œuvre commence à se développer. Il est renommé en Europe (ce sont ses ventes européennes qui lui permettent de tenir) plus qu’aux états-Unis, où sans doute, « aux yeux d’un public américain amoureux d’évasion, le réquisitoire implicite qu’il dress[e] contre la société contemporaine balay[e] trop près de leur porte »(2). Cela se traduit par des visites, des interviews, sans pour autant améliorer sa situation financière, ses avances dépendant essentiellement de sa réputation locale, toujours mineure, bien que plusieurs essais sur la S-F lui tressent des lauriers et qu’il soit invité à prendre la parole à la radio… Et puis cette autre joie : la naissance de son troisième enfant, Christopher, le 25 juillet 1973. Ainsi que l’option renouvelée (la première date de 1968) par United Artists sur Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. Tout n’est certes pas rose – une double pneumonie manque l’emporter fin 1972 – mais on semble aller dans la bonne direction…


pkd-8rencontres-valis.jpg

La rencontre divine ?

20 février 1974. Dick vient de se faire extraire une dent de sagesse. Pour calmer sa souffrance, il se fait livrer à domicile un antalgique. Il ouvre à la livreuse, une fille très brune et très belle, portant au cou un pendentif en forme de poisson. Sur sa demande, elle lui explique qu’il s’agit d’un signe de reconnaissance utilisé par les premiers chrétiens. C’est pour lui le point de départ d’événements qui dureront plus d’un mois et dont il cherchera l’explication jusqu’à la fin de sa vie, doutant de leur réalité, brassant et retournant les hypothèses et les interprétations.

Ce signe du poisson déclenche en effet une série de visions. Il est le sujet d’une anamnèse (« rétablissement de la mémoire »), se souvenant d’avoir été un chrétien du Ier siècle. Puis il fait une série de cauchemars qui lui apparaissent très réels. Ressent le besoin de faire brûler vingt-quatre heures sur vingt-quatre des chandelles votives. Début mars, il voit, plusieurs heures durant, des lumières tourbillonnant à toute vitesse. Rebelote la semaine suivante, avec huit heures d’une succession extrêmement rapide de centaines de tableaux abstraits contemporains « dans le style de Kandinsky ». Puis survient l’épisode de la photocopie : il avait le pressentiment de l’arrivée prochaine d’une lettre dangereuse pour lui. Et reçoit en effet un courrier bizarre, anonyme, contenant juste la photocopie de deux critiques de livres sur laquelle certains mots tels « déclin » et « dégradation » sont soulignés. Cette lettre panique notre auteur, déjà bien fragilisé par ses visions. Il cherche protection auprès des autorités en transmettant la lettre au FBI (il éprouvera par la suite un réel sentiment de culpabilité pour avoir « collaboré »). Mais ses troubles ne sont pas terminés : la radio se met en marche toute seule la nuit et lui débite des insanités, et enfin des informations lui sont transmises directement par un rayon de lumière rose braqué sur lui.

Grâce divine ? Dérangement neuronal ? L’épilepsie du lobe temporal (susceptible d’induire des accidents cérébraux mineurs et indécelables) explique la plupart des symptômes, mais en implique d’autres que Phil ne présente pas. Au lecteur de choisir l’interprétation qui lui convient le mieux… Dick est le premier à remettre en cause ces visions : dans son volumineux (8000 feuillets !) journal intime – l’Exégèse – qu’il consacre, nuit après nuit, à celles-ci, dans la relation à peine romancée qu’il en donne dans Radio Libre Albemuth* (1985) ou la première moitié de SIVA* (1980) – pour Système Intelligent Vivant et Agissant(16), ainsi qu’il baptise généralement le rayon rose. D’autres manifestations similaires auront sporadiquement lieu dans les mois et les années qui suivent. Ainsi, en novembre 1974, le même rayon lui révèle que son fils Christopher souffre d’une hernie inguinale qui peut lui être fatale, ce que confirmera ultérieurement le médecin. Six ans plus tard, il aura une conversation avec Dieu…

Simultanément, Dick entrevoit le bout du tunnel financier, surtout grâce à ses ventes en Europe. Tessa et lui déménagent, se payent quelques folies.

Il finit Deus Irae (1976) en collaboration avec Roger Zelazny, a le bonheur de voir enfin un de ses romans de littérature générale (Confessions d’un barjo) publié, met la dernière main à Substance mort* (1977). Il dévore des livres sur la philosophie, le gnosticisme, le zoroastrisme, le bouddhisme, la neurologie afin de tenter de trouver une explication ou une réponse à ses visions.

Côté familial, il ne supporte pas que Tessa s’absente, ne soit pas à son entière disposition. Ils se disputent. Mais Phil est également très attiré par Doris Sauter, une jeune femme rencontrée en 1972. Elle s’est depuis convertie à la foi chrétienne, et Dick lui a raconté ses visions. Elle est atteinte en 1975 d’un cancer, qui évolue vite et la rend très malade. Phil veut vivre avec elle, la soigner, elle refuse. Il lui demande même de l’épouser en janvier 1976. Elle refuse encore, à cause de Tessa. Cette dernière, après une dernière querelle, quitte la maison avec Christopher.

Il réagit par une tentative de suicide (racontée dans le chapitre 4 de SIVA*), suivie d’un séjour de deux semaines en observation à l’hôpital, dont il sort pour passer le mois de mai avec Tessa. Mais il veut toujours vivre avec Doris, et s’installe avec elle à Santa Ana, au sud de Los Angeles. Il a enfin de l’argent : sa cote montant, les contrats (rachats de droits) et avances sont plus avantageux.

Phil et Doris (dont le cancer est en rémission) se sentent bien dans cet appartement moderne. Il écrit « dix-huit ou vingt heures par jour, en observant l’emploi du temps suivant : lever à dix heures, écriture toute la journée, un petit apéritif vers cinq heures, et de nouveau le travail jusqu’à cinq ou six heures du matin. Un ou deux jours pour une nouvelle, dix à quinze pour un roman. Concentration intense : il ne lui fallait aucun bruit en dehors de la musique qu’il mettait. ». Mais en dehors de l’écriture, il requiert comme d’habitude de sa compagne une attention et une disponibilité totale. Doris, qui supporte mal d’être dépouillée de toute vie personnelle, déménage en septembre dans l’appartement voisin. Phil déprime encore une fois, et se fait interner volontairement. Doris et lui restent pourtant très liés. Lorsqu’elle rechute, il s’occupe d’elle avec dévouement : il a toujours aimé jouer les Samaritains. Il voit aussi régulièrement Tessa et Christopher, même après le divorce (février 1977). Il peut ainsi supporter la solitude, avec l’aide de l’ami Tim Powers qui habite à deux pas. Il participe chez ce dernier à des soirées hebdomadaires, avec d’autres amis dont K.W. Jeter et James P. Blaylock (tous trois auteurs de S-F désormais bien connus).

Tout va bien, en fait ! Il ne lui manque qu’une compagne. Ce sera Joan Simpson, trente-deux ans, assistante sociale, fan de ses œuvres. En avril 1977, elle vient lui rendre visite et reste une semaine. Puis il la suit chez elle, à Sonoma (à huit cents kilomètres au nord). Ils s’entendent très bien, sans pour autant être amants. Il est en panne sur son roman, mais accepte l’invitation du deuxième Festival de S-F de Metz. Il s’y rend avec Joan. Bien que considéré là-bas comme le plus grand auteur de science-fiction du monde, ce qui l’enchante, son allocution Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres(17), avec ses spéculations théologiques, est très mal reçue par un public en majorité agnostique qui a de lui une image de « pape de la contre-culture ».

À leur retour, Dick n’a plus envie de s’installer en Californie du Nord, Joan refuse de déménager à Santa Ana. Ils rompent donc. Mais cette fois, Phil ne déprime pas : ses amis et son Exégèse l’aident à tenir le coup. Ses revenus de plus en plus élevés (au moins 90 000 dollars en 1978) lui permettent des coups de tête consolateurs : une bonne chaîne hi-fi, une voiture neuve. Il ne change pas pour autant son train de vie et distribue une partie de ses revenus à diverses œuvres de charité.

Dorothy décède en août 1978. Le chagrin qu’il éprouve masque temporairement sa haine filiale.

Mais il a toujours un livre en panne. Heureusement, son nouvel agent, grand admirateur de son œuvre, re-dynamise sa carrière en faisant en sorte que ses titres soient disponibles en permanence. Cela « décoince » Dick qui termine enfin SIVA* fin 1978. Les éditions Bantam, qui l’avaient pré-acheté, hésitent très longtemps avant de le publier ! Le roman laisse d’ailleurs perplexes les fidèles.

 pkd-8rencontres-pkd.jpg

Jane

Phil souffle un peu, il ne peut plus enchaîner livre sur livre comme dans sa jeunesse. Il engrange les dollars – sans pour autant rouler sur l’or – et la reconnaissance (des groupes punks se nomment d’après ses œuvres, ses nouvelles se placent dans des magazines de premier plan). Il peut enfin renouer avec ses filles Laura et Isa, qui viennent lui rendre visite, encore qu’il n’ait jamais vraiment perdu le contact. Son aisance matérielle lui permet d’aider financièrement Tessa et Christopher, mais il a plus de mal à aider ses deux filles (pour des raisons sans doute liées à l’éloignement : elles vivent loin de lui, contrairement à Tessa et Christopher. De plus, Phil, spontanément généreux, supporte mal qu’on lui demande une aide financière). Pour éviter de quitter son logement, il peut même se permettre de l’acheter, lorsque tous les appartements de l’immeuble sont mis en vente – événement dont il tire un texte poignant, à mi-chemin entre l’essai et la nouvelle: « Étranges souvenirs de la mort »(18). Malheureusement, le même événement force Doris à déménager, ce dont il ressent beaucoup de chagrin (cf. la nouvelle « Chaînes d’air, réseaux d’éther »(19), que lui a inspiré leurs relations de voisinage).

Il termine en mars 1980 L’Invasion divine* (1981), qu’il ne considère pas comme une véritable suite à SIVA*. Il continue bien sûr chaque nuit son Exégèse et à fréquenter les soirées hebdomadaires de Tim Powers. Il reçoit de plus en plus de visites des journalistes. S’inquiète de ne plus entendre de voix, jusqu’au 17 novembre 1980, jour où il dactylographie cinq feuillets pour son Exégèse, relatant que « Dieu s’est manifesté à [lui] sous forme de vide infini… » Peu de temps après cette rencontre, il met un terme à son journal... mais s’y replonge dix jours plus tard !

Le projet d’adaptation de Les Androïdes rêvent-ils… ? aboutit enfin début 1981. Après avoir voué le scénario aux gémonies, Dick le porte aux nues. Il combat les producteurs d’Hollywood au sujet de la « novélisation » (son agent et lui parviennent finalement à l’éviter, ce qui aurait condamné le roman original à l’oubli). Un éditeur new-yorkais de littérature générale est prêt à lui acheter des livres.

En avril-mai 1981, il commence La Transmigration de Timothy Archer*. Il semble sentir la mort rôder... Il songe à elle, est victime d’un accident d’automobile qu’il prétend avoir délibérément provoqué, et dont il garde une lésion à la jambe. Il est pourtant impatient d’assister à la première de Blade Runner, dont une projection privée partielle le ravit. A l’occasion d’une dernière et brève liaison avec une femme mariée, il s’aperçoit qu’il ne cherche plus l’amour, et se rapproche de Tessa.

Le 18 février 1982, il ne se rend pas à un rendez-vous. Ses voisins le trouvent inconscient sur le sol de son appartement. À l’hôpital, on diagnostique un accident vasculaire cérébral. Il aurait pu en guérir avec le temps, mais d’autres accidents identiques surviennent, et une défaillance cardiaque fatale l’emporte le 2 mars.

Pour lui, la boucle est bouclée : il rejoint Jane dans sa tombe à Fort Morgan, Colorado.

Et puis Blade Runner sort au cinéma, ne rencontre pas un immense succès, mais devient peu à peu un film culte, contribuant à faire grandir la renommée de Philip K. Dick, cet être si terriblement humain pour qui « la recherche instinctive du sens de la vie est le principal besoin que peut éprouver un homme »(20) et qui ne voyait pas l’univers comme nous.

« John Collier a écrit quelque part que l’univers se réduisait à un type en train de verser de la bière dans un verre. Cela fait beaucoup de mousse et notre univers à nous n’est qu’une bulle au milieu de toute cette mousse. Et une fois que l’on a entr’aperçu le visage du type qui verse la bière, on ne peut plus voir l’univers de la même manière »(21).

 


pkd-8rencontres-romans.jpg

Sources :

Sauf indication contraire, informations, citations et parfois même tournures de phrases proviennent de la biographie de référence écrite par Lawrence Sutin : Invasions divines. Philip K. Dick, une vie. (trad. Hélène Collon, Denoël « Présences », 1995). Nous conseillons aussi à ceux de nos lecteurs prêts à sacrifier la rigueur sur l’autel du plaisir de lecture, la biographie romancée (disons-le comme ça) d’Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts (Seuil, 1993 - Points-Seuil n° 258).

 

Notes :

* Tous les romans dont le titre est suivi d’un astérisque sont chroniqués dans le numéro 18 de Bifrost.

(1) Cité dans Labyrinthe de mort par Marcel Thaon, préface à Le livre d’or de la science-fiction : Philip K. Dick (Presses-Pocket n° 5051, 1979).

(2) Jeff Wagner : Dans le monde qu’il décrivait : la vie de Philip K. Dick (trad. Pierre-Paul Durastanti, in Science et Fiction n° 7/8 « Spécial Philip K. Dick », Denoël, 1986).

(3) In Nouvelles 1947-1952 (trad. revue et harmonisée par Hélène Collon, Denoël « Présences », 1994).

(4) Lettre à M. Haas (1954), parue dans Nouvelles 1952-1953 (trad. revue et harmonisée par Hélène Collon, Denoël « Présences », 1996).

(5) In Nouvelles 1952-1953 (op.cit.).

(6) Screamers, film américano-canado-japonais réalisé en 1996 par Christian Duguay, avec Peter Weller.

(7) Dans un entretien réalisé en 1979 par Charles Platt, paru dans Univers 1981 (trad. Jacques Chambon, J’ai Lu n° 1208, 1981).

(8) Notons que Dick n’était alors pas tout à fait inconnu des lecteurs français, quelques-unes de ses nouvelles ayant, dès 1954, été publiées dans les revues S-F françaises, grâce essentiellement à Alain Dorémieux.

(9) Certains de ceux-ci sont perdus, d’autres ont été publiés après sa mort, comme Pacific Park (trad. Jean-Pierre Aoustin, U.G.E., 10/18 « Domaine Étranger » n° 2553, 1994) ou Mon Royaume pour un mouchoir (trad. Jacques Georgel, U.G.E., 10/18 « Domaine Étranger » n° 2420, 1993).

(10) Adapté par Jacques Audiard et Jérôme Boivin en 1992 en un film éponyme, réalisé par Jérôme Boivin, avec Richard Bohringer, Anne Brochet et Hippolyte Girardot.

(11) Ainsi nommé en l’honneur du fils du rédac-chef de Bifrost.

(12) Philippe Kieffer in Libération du 11 août 1987.

(13) Nom donné aux quatre (comme les mousquetaires !) derniers romans de Dick : SIVA, L’Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer et Radio Libre Albemuth, bien que ceux-ci aient peu en commun (ni l’intrigue, ni les personnages…) sinon la thématique, théologique.

(14) Publié dans les recueils Le Grand O (trad. Martine Bastide, Denoël « Présence du Futur » n° 471, 1987) et Si ce monde vous déplait... (trad. Christophe Wall-Romana, L’Eclat, 1998).

(15) Disponible notamment dans les recueils Total Recall (U.G.E., 10/18 « Domaine Etranger » n° 2214, 1991) et Nouvelles 1963-1981 (Denoël « Présences », 1998).

(16) En V.O. : VALIS, pour Vast Active Living Intelligent System.

(17) Publié dans les recueils Le Père truqué (trad. Marcel Thaon, U.G.E., 10/18 « Domaine Étranger » n° 2012, 1989) et Si ce monde vous déplait... (op. cit.).

(18) Disponible dans les recueils L’Œil de la Sibylle (trad. Emmanuel Jouanne, Denoël « Présence du Futur » n° 521, 1990) et Nouvelles 1963-1981 (trad. revue et harmonisée par Hélène Collon, Denoël « Présences », 1998).

(19) In recueils L’Homme doré (trad. France-Marie Watkins, J’ai Lu n° 1291, 1982) et Nouvelles 1963-1981 (op. cit.).

(20) Lettre à Joan (trad. Lorris Murail) in Science et Fiction n° 7/8 (op. cit.).

(21) Dans une interview de 1972 par Patrice Duvic, in Science et Fiction n° 7/8 (op. cit.).