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C'est un lieu hors du temps. Il fait bon s'y prélasser, à l'heure où le soleil à l'horizon s'émiette en un dernier rougeoiement.

On se laisse bercer, alangui au creux d'un rocking-chair. Un vieux chien est couché de tout son long sur le plancher de la véranda. Il a de soudains frémissements, de doux gémissements. Un chat l'observe, perché sur la rampe de bois odorant qui court autour du chalet. Ses moustaches s'agitent tandis que son esprit se glisse dans celui du chien en train de rêver. Un verre de whisky couleur de miel est posé sur une table basse de forme ovale, à portée de la main…

Au bout d'un moment, l'attention se portera sur le décor. Le regard glissera le long de la pente tapissée d'une herbe grasse, luisante. Jusqu'à la rivière qui paresse en contrebas, au creux du vallon. Elle est bordée de frênes élancés, de saules paresseux, de noisetiers touffus qui abritent des colonies d'écureuils peu farouches. Ses berges sont creusées de tanières où vivent des ragondins. Des chevesnes longs comme l'avant-bras y pullulent. Parfois, le vent apporte jusqu'ici des parfums aquatiques. Haut dans le ciel qui s'assombrit, des vols d'oiseaux migrateurs sont à la recherche d'un refuge où passer la nuit. Au-delà du rideau végétal, sur l'autre rive qui remonte en pente tout aussi douce, on apercevra peut-être, ce soir-là, les longs cous d'un troupeau de sauropodes regagnant une ferme, en un lent défilé, sous la conduite d'un enfant pieds nus dans l'herbe.

Le temps d'un soupir et ce sera bientôt l'heure où les voisins viennent dire un petit bonjour. Il y aura Thorndyke et Bauncer : il ont perdu l'habitude de tirer les cheveux des filles à la sortie de l'école… mais leur malice ne s'est pas émoussée en presque sept décennies. Il y aura aussi Brad : lui passe désormais le plus clair de son temps à se balader dans la vieille Ford T qu'il a enfin fini par retaper ! Il y aura Enoch Wallace : cent vingt-quatre ans aux prunes mais qui en paraît à peine trente. Il y aura peut-être les nouveaux voisins : des gens discrets et charmants qui viennent d'on ne sait où… d'un repli de l'espace ou d'un autre temps, mais quelle importance ? Il y aura sans doute Hezekiah, Richard Daniel ou le vieux Jenkins : plus humains que nombre d'humains.

On boira un verre. On évoquera des souvenirs d'antan. On papotera de tout et de rien. Mon Dieu, qu'est-ce qu'on sera bien !

Clifford D. Simak est né le 3 août 1904 dans la ferme de son grand père maternel, près de Milville dans le Wisconsin. Son père, John D. Simak, est un immigré originaire de Tchécoslovaquie. Ouvrier agricole, il travaille chez Edward Wiseman dont il épouse la fille Margaret. Il fait alors l'acquisition de quelques hectares et construit à proximité sa propre ferme.

Le jeune Clifford a une enfance campagnarde, faite de parties de pêche et de chasse nocturne au ragondin, de baignade et jeux avec les chiens de la ferme et des écureuils qu'il capture et apprivoise.

« Il m’arrive de songer, même si mon jeune âge a eu pour cadre une partie des deux premières décennies du vingtième siècle, que j’ai vécu les derniers jours de l’époque des pionniers. Je nageais dans le trou d’eau du ruisseau, je faisais de la luge sur le versant de la colline, je me promenais pieds nus en été, je me levais à quatre heures du matin tous les jours durant les grandes vacances pour les corvées matinales » se souvient l'auteur, au cours d'une longue conversation avec l'historien Sam Moskowitz (1).

Le soir, la famille se rassemble pour la lecture à haute voix d'un livre ou d'un magazine. Ces veillées littéraires donnent au jeune Clifford le goût de la lecture, puis, très tôt, celui de l'écriture.

Ces souvenirs — empreints de nostalgie et sans doute magnifiés — de cette vie simple et heureuse constitueront le matériau primordial de l'écrivain, qui y puisera un véritable catalogue de motifs. De même que tout se joue au cours de l'enfance, on écrit jamais que sur cette même enfance. Écrire c'est se souvenir. Écrire c'est regretter. Écrire c'est se consoler du temps qui passe et de la mort qui approche en ressuscitant l'enfant qui est en soi.

Extrêmement observateur et attentif aux autres, l'enfant qui se rendait à l'école du village à cheval se retrouve un beau jour de l'autre côté du bureau professoral. Pendant trois ans, il sera instituteur avant de se tourner vers le journalisme. Il fait ses débuts dans la profession à l'Iron River Reporter, un journal local du Michigan. Le 13 avril 1929, Clifford Simak épouse Kay Kuchenberg. Le couple aura deux enfants : un garçon, Scott, et une fille, Shelley.

Clifford Simak découvre très tôt la science-fiction — ou plutôt la « scientifiction » : une véritable philosophie de la vie, basée sur une foi indéfectible quant au proche (et inéluctable) avènement d'un grandiose avenir technologique. Cette nouvelle religion a son Pape : Hugo Gernsback. Comme le père de Simak, c'est un immigré — il vient du Luxembourg. Elle s'exprime à la fois sur les modes graphique et littéraire. Côté graphisme, le prophète absolu s'appelle Frank R. Paul, un incroyable architecte des temps futurs. Côté littérature, Hugo Gernsback publie les Pères Fondateurs européens comme Jules Verne et Herbert George Wells, aux côtés d'auteurs américains moins connus voire inconnus. Simak est fasciné par ce qu'il découvre dans les pages d'Amazing Stories. Très vite, il rêve de participer à cette aventure.

Début 1931, il écrit une première nouvelle, « Cubes of Ganymede », et l'envoie à Amazing Stories dont Hugo Gernsback a récemment perdu le contrôle. Le nouveau rédacteur en chef s'appelle T. O'Conor Sloane. À l'époque, les apprentis écrivains sont le plus souvent très jeunes. À vingt-cinq ans, Clifford Simak est déjà atypique. La nouvelle n'est pas retenue (2). Qu'importe : Simak en écrit d'autres. Il les propose aux autres revues qui rivalisent désormais avec Amazing Stories : Astounding Stories of Super Science, dirigée par Harry Bates et dont le premier numéro daté janvier 1930 est paru fin 1929 (3), et Wonder Stories, née de la fusion de deux magazines de Gernsback, Air Wonder Stories et Science Wonder Stories. Au cours des années 1931/ 32, le nom de Clifford D. Simak apparaît à cinq reprises aux sommaires de ces pulps, pour des textes… peu mémorables. À dire vrai : il n'est pas doué ! Ses textes sont plutôt mal écrits et très manichéens. S'il s'agissait de coups d'essais d'un écrivain en herbe à la personnalité encore immature, on comprendrait et on encouragerait. Le problème est que leur auteur a pas loin de trente ans. Simak en est sans doute conscient et n'insiste pas. D'autant que la disparition d'Astounding Stories, début 1933, réduit les possibilités de publication (4).

En 1934, Simak reçoit toutefois un courrier d'un jeune fan, William H. Crawford, qui lui fait part de son intention de lancer un nouveau magazine : Marvel Tales. Crawford a contacté de nombreux auteurs pour leur demander une nouvelle inédite, précisant qu'il ne peut offrir comme paiement qu'un abonnement à vie. Crawford est aussi dynamique et entreprenant que fauché ! Simak accepte (5) et écrit spécialement « The Creator », une assez longue nouvelle qui sera publiée dans le numéro de Marvel Tales daté mars/avril 1935 (« Le Créateur », publié en France en 1985 chez Pocket dans le Livre d’Or de C. D. Simak). Aussi mal écrit que les précédentes tentatives de l'auteur, « The Creator » marque pourtant l'histoire du genre. Pour la première fois, un auteur « ose » s'attaquer à un tabou majeur en spéculant sur la nature de Dieu, présenté ici comme un extraterrestre ayant créé l'humanité à des fins expérimentales. Un cliché de nos jours — mais une idée iconoclaste et blasphématoire pour l'Amérique des années trente.

Écrire de la S-F, c'est amusant mais risqué sur le plan financier. Le vrai métier de Simak, c'est le journalisme. Alors que sa vie familiale et affective est d'une rare stabilité, sur le plan professionnel le jeune reporter est un vrai papillon. Engagé par l'Iron River Reporter comme simple journaliste, Simak, qui est indiscutablement doué pour le métier et travaille sans compter les heures, en devient finalement le rédacteur en chef. Mais il quitte bientôt la direction du quotidien d'Iron River pour occuper des fonctions similaires au Spencer Reporter, déménageant du Michigan dans l'Iowa. Quelques mois plus tard, il part pour Dickinson, dans le Dakota du Nord, où il prend la direction rédactionnelle du Dickinson Press.

Fin 1937, après diverses expériences dans la profession, Simak est à la tête du Brainerd Dispatch, dans le Minnesota. C'est là qu'il apprend la nomination à la tête d'Astounding Stories d'un certain John W. Campbell, Jr. La nouvelle lui fait l'effet d'une bombe. Au cours de ses années d'errance journalistique, Simak n'a pas perdu contact avec la science-fiction. Il est resté un lecteur attentif et averti. Il connaît et apprécie Campbell, qu'il considère comme un écrivain surdoué. L'arrivée à la tête de la principale revue de quelqu'un d'aussi exigeant va certainement changer beaucoup de choses. Une révolution se prépare. Clifford Simak en est persuadé. Il a alors trente-trois ans, un âge canonique pour se lancer, cette fois sérieusement, dans une carrière d'écrivain de S-F — né en 1910, Campbell est de six ans son cadet et les auteurs qu'il se prépare à lancer sont tous plus jeunes que lui : Robert Heinlein est né en 1907, Lafayette R. Hubbard en 1911, Alfred Elton Van Vogt en 1912, Theodore Sturgeon en 1918, Isaac Asimov en 1920. Pour Simak, c'est sans doute la dernière chance.

Avec encore plus de motivation que lors de son « faux départ » de 1931, Simak se remet au labeur. Les années d'écriture journalistique ont affermi son style. Il a également pris de bonnes habitudes : en reporter averti, Simak garde les yeux et les oreilles ouverts. Il observe le monde dans lequel il évolue et prend des notes — au propre comme au figuré. Enfin il a assimilé intuitivement la règle de base de l'écriture de fiction : prendre pour sujet quelque chose que l'on connaît bien et s'efforcer de transmettre aux lecteurs ses connaissances de manière intéressante et vivante.

Lorsqu'il se lance dans l'écriture d'une nouvelle destinée à Astounding Stories, Simak met donc en scène un journaliste — un choix déjà fait dans « Hellhounds of the cosmos », la nouvelle parue six ans plus tôt dans le même magazine. Publié dans le numéro daté juillet 1938, « Rule 18 » a un sujet des plus légers : depuis des décennies, la Terre et Mars s'affrontent chaque année en un grand match de football qui tourne immanquablement à l'avantage des Martiens ; pour tenter d'éviter une nouvelle et inéluctable défaite à son équipe, l'entraîneur des Terriens utilise une machine à voyager dans le temps pour recruter quelques-uns des plus grands joueurs de tous les temps. Ce récit est intéressant en cela qu'on y discerne déjà quelques-unes des caractéristiques de la manière Simak : le personnage du journaliste deviendra une figure centrale de l'œuvre à venir, tandis que le fantastique continuera d'apparaître, le plus souvent, au détour du quotidien, pour s'insérer en douceur au sein d'une esthétique naturaliste. Dans sa préface au Livre d'Or qu'il consacre à Simak, Daniel Riche remarque avec justesse le contraste spectaculaire entre ce qu'il nomme le « réalisme coloré » du récit et le « haut degré d'irréalisme » du sujet. Un autre contraste est évident entre « l'importance des moyens » mis en œuvre (le recours à un chronoscaphe) et la « dérision des fins » (gagner une rencontre sportive).

La même année, Campbell publie deux autres nouvelles de Simak : « Hunger Death » (dans le numéro daté octobre) et « Reunion on Ganymede » (dans le numéro daté novembre). La première met en scène des fermiers de l'Iowa transportés sur Vénus — la seconde montre une réunion de vétérans d'une guerre Terre-Mars célébrant l'anniversaire de la fin des hostilités. Aux côtés du journaliste, le fermier et le vétéran deviendront également des figures majeures du panthéon simakien — que l'on se souvienne par exemple d'Enoch Wallace dans le magnifique Au Carrefour des étoiles (disponible chez J’ai Lu).

En trois nouvelles, l'essentiel est posé d'une œuvre à venir. Un auteur a pris date. Un courant d'une extrême modernité est né, proposant avant l'heure un rapprochement entre la science-fiction — alors littérature de l'avenir davantage préoccupée par les idées que par le style, privilégiant le décor à l'individu — et une certaine littérature générale solidement ancrée dans le quotidien, volontiers passéiste, centrée sur l'individu et ses problèmes psychologiques. En introduisant une manière de Naturalisme dans la science-fiction, Simak fait, dans l'indifférence quasi générale, œuvre puissamment novatrice. Dans une large mesure, il anticipe même la démarche d'Heinlein — l'auteur qui ira le plus loin dans cette voie, en particulier avec les récits composant son « Histoire du Futur ». À l'évidence, Clifford D. Simak ouvre une véritable avenue pour les auteurs de la génération suivante qui vont bientôt se révéler dans les pages de Galaxy S-F — il deviendra tout naturellement l'un des auteurs phares de ce courant.

Entre 1938 et 1943, Clifford D. Simak publie dix-neuf nouvelles — dont treize dans Astounding Science Fiction (6) — ainsi qu'un premier roman, Les Ingénieurs du Cosmos, également dans la revue de Campbell. Cette production littéraire illustre bien l'adage selon lequel on apprend à écrire en écrivant. Simak s'améliore. Il affine son style, trouve sa « voix » : intensément émotionnelle, nostalgique. Il s'inscrit dans une esthétique qui emprunte davantage à Steinbeck qu'elle ne doit aux motifs de la science-fiction. Plusieurs nouvelles de ces années Astounding comptent aux nombre des grandes réussites de l'époque : « Rim of the Deep » (1940 - publiée en France en 74 chez Opta sous le titre « Au bord de l’abîme » puis en 1979 chez J’ai Lu dans Les Meilleurs récits d’Astounding sous le titre « Face aux pirates »), « Tools » (1942) ou « Hunch » (1943).

La collaboration entre Simak et Campbell paraît fructueuse. Moins sans doute qu'entre le rédacteur en chef et certains ténors de son écurie : Heinlein, Van Vogt ou Asimov. Mais rien toutefois ne semble annoncer une rupture. D'autant que l'année 1944 s'avère exceptionnelle : à l'exception du diptyque des aventures de Mr. Meek qui paraît dans Planet Stories (7), Simak donne à Astounding Stories six nouvelles dont les quatre premiers volets de ce qui constituera son œuvre la plus connue et l'un des chefs-d'œuvre absolus du genre : le cycle de « City », traduit sous le titre Demain les chiens (disponible chez J’ai Lu).

Dans les deux premières nouvelles, « City » et « Huddling Place », Simak met en scène l'exode de l'humanité des villes dans un proche futur et le retour à un mode de vie pastoral. Curieusement, à la même époque mais de l'autre côté de l'Atlantique, cette thématique fait les beaux jours de certains écrivains comme René Barjavel, dont le roman Rivage paraît en 1942 (8). L'aspect science-fictif se développe dans les six récits ultérieurs du cycle : la planète est peu à peu abandonnée par les humains, à l'exception de la famille Webster qui, avec Jenkins le robot, surveille l'évolution des Chiens destinés à assumer l'héritage des Humains. Édité en un recueil chez Gnome Press en 1952, Demain les Chiens sera justement récompensé par un International Fantasy Award (9).

1945 : Simak reste muet (10). 1946 et 1947 : il publie seulement trois nouvelles de S-F en deux ans, qui achèvent provisoirement le cycle de « City ». 1948 : nouvelle année silencieuse sans la moindre publication (11). 1949 : Simak ne publie que deux nouvelles dont une dans Astounding SF. 1950 : quatre nouvelles mais aucune pour la revue de Campbell. 1951 marque l'amorce d'une reprise puisque Simak publie cinq nouvelles dont « The Trouble with Ants », qui boucle le cycle de « City »… mais ce texte est publié par Fantastic Adventures et non par Astounding SF.

Que s'est-il passé entre Clifford D. Simak et John Campbell ? Rien de formel, probablement. Un simple éloignement : progressif mais radical (12) ! La rupture n'est pas tout à fait définitive. En de très rares occasions, Simak continuera de publier quelques nouvelles, d'ailleurs souvent excellentes, dans Astounding SF : « Immigrant » (« L’Immigrant », in recueil Visions d’antan, J’ai Lu 1997) et « Neighbor » en 1954, « The Big Front Yard » en 1958 (« La Grande cour du devant » in La Croisade de l’idiot - Denoël 1961), « Horrible Example » ainsi que le roman The Fisherman (Le Pêcheur - J’ai Lu 1975) en 1961 — Astounding Science Fiction sera alors devenue Analog — et enfin « New Folk's Home » en 1963. Neuf ans plus tard, lorsque Simak donne à Analog un nouveau roman, Cemetery World (Le Dernier cimetière - Denoël, 1975), le nouveau rédacteur en chef a pour nom Ben Bova.

En 1949, Clifford Simak prend la direction du Service Informations du Minneapolis Star, un poste important et prenant qu'il occupera jusqu'en 1962. Du côté de la science-fiction, il s'essaie une nouvelle fois à la forme longue. En 1950, Gnome Press édite une version révisée des Ingénieurs du Cosmos (Albin-Michel, 1975), son premier roman publié douze ans plus tôt dans Astounding SF. La même année, Time Quarry paraît en feuilleton dans Galaxy SF — quelques mois plus tard, une version révisée est éditée chez Simon & Schuster, sous le titre Time and Again — traduit en français sous le titre De Temps à autres, puis réédité sous le titre Dans le torrent des siècles (J’ai Lu, 1974). Il s'agit d'une histoire de voyage dans le temps au scénario complexe.

La collaboration entre Simak et la revue Galaxy SF s'avère rapidement féconde : Empire, un court roman (13), paraît en 1951 parmi les premiers titres de la série Galaxy SF Novel. Puis Ring around the Sun (Chaîne autour du soleil - J’ai Lu, 1978) est publié en feuilleton, toujours dans Galaxy SF, en 1952/1953. Très prenant, le roman met en scène une véritable chaîne de terres parallèles ainsi qu'une société secrète de mutants engagés dans une lutte contre l'économie planétaire, en produisant des biens de consommation inusables. Plus encore que Demain les chiens, Chaîne autour du soleil est parfaitement représentatif des sentiments anti-urbains d'un auteur éminemment conservateur et qui exalte les valeurs traditionnels du Middle-West. La prose de Simak — en particulier les dialogues — est à l'occasion émaillée de cette sorte d'humour campagnard dont Heinlein se fera également une spécialité. La violence gratuite est bannie d'une œuvre pacifiste aux résonances métaphysiques (14). Si le héros simakien est un vrai individualiste, il n'en pratique pas moins la compassion et l'entraide — la solidarité au sein d'un groupe de personnes s'étant choisies l'une l'autre étant la première vertu du héros libertarien. À ce titre, et en dépit de l'éloignement éditorial avec Campbell, Simak reste sur le plan politique largement sous l'influence du bouillon de culture libertarien qu'est Astounding SF.

Trois petits tours et puis s'en vont : de même qu'il s'était placé en disponibilité d'Astounding SF après le succès des nouvelles du cycle de Demain les chiens, Simak abandonne la veine romanesque, en dépit de l'accueil enthousiaste du lectorat. Ou peut-être… à cause de cet accueil : comme si cet homme-là était littéralement terrorisé par le succès.

Fort heureusement, Simak se sent bien dans les pages de Galaxy SF où l'on pratique un humour caustique et où la critique sociale, sous couvert de littérature, est la bienvenue. Le ton iconoclaste et irrévérencieux de la nouvelle revue lui convient mieux que l'ambiance plutôt stricte qui prévaut dans Astounding SF. Sans doute trop conscient de son statut de gourou, John W. Campbell, Jr., qui sait parfaitement ce qu'il veut, se montre parfois trop dirigiste. Et puis la fiction spéculative pure et dure telle que définie par Heinlein n'intéresse plus vraiment un auteur naturaliste qui cède volontiers à la nostalgie du bon vieux temps et dont la thématique est de plus en plus ancrée dans la quotidienneté. Dans les pages de Galaxy SF, Simak peut écrire comme il aime — et déployer sans contrainte son catalogue de motifs.

Simak abandonne le roman mais pas l'écriture. Il va même traverser les années cinquante en semant sur son chemin des dizaines de nouvelles, dont beaucoup sont d'un haut niveau littéraire. On trouvera un choix des meilleurs de ces récits dans trois recueils originaux : Strangers in the Universe (1956), The Worlds of Clifford Simak (1960 - et dont le recueil La Croisade de l’idiot propose une traduction partielle) et All the Traps of Earth (1962 - recueil lui aussi partiellement traduit sous le titre Tous les pièges de la Terre). Deux nouvelles de la fin de cette période sont particulièrement remarquables : « A Death in the House » (1959, traduit sous le titre « Une mort dans la maison », in recueil Des souris et des robots - Lattès, 1981) et plus encore « The Big Front Yard » (1958, traduit sous le titre « La Grande Cour du devant », in La Croisade de l’idiot), récompensée par le Prix Hugo 1959. On trouve dans ce dernier texte ce qui constituera le motif central du roman Au Carrefour des étoiles : l'existence sur Terre d'un portail par lequel transitent les citoyens des mondes étrangers.

Alors que le Simak des années Campbell reste à peu près ignoré en France — à l'exception du cycle de Demain les chiens, seules deux nouvelles de cette époque ont été traduites alors qu'il en a publié trente-six entre 1941 et 1948 — celui des années Galaxy SF est parfaitement connu et reconnu : sur les cinquante-huit nouvelles publiées entre 1949 et 1960, cinquante-trois ont fait l'objet de traductions, souvent multiples, et constituent l'essentiel d'au moins six recueils édités dans des collections à grande diffusion.

Viennent les années soixante, qui voient le marché de la science-fiction bouleversé par de profondes mutations structurelles. Le nombre de revues est en forte diminution, tandis que les livres au format de poche ne cessent de progresser dans les linéaires des librairies et des chaînes de supermarché. Le roman prend le pas sur la nouvelle. Comme la plupart des écrivains de S-F, Simak sait que pour être publié il faut écrire pour le marché. Entre 1961 et 1969, il donne aux revues seulement dix nouvelles et se lance à fond dans le roman — c'est sa troisième tentative dans la forme longue.

Cette fois, les titres s'enchaînent avec régularité, prépubliés en revue ou édités directement en librairie par Doubleday puis pas G.P. Putnam's Sons : Le Pêcheur (1961 dans Astounding SF - disponible en France chez J’ai Lu), Une Certaine odeur (1962 - rebaptisé Eux qui marchent comme les hommes, Denoël), Au Carrefour des étoiles (première version en 1963 dans Galaxy SF - en France dans la revue Galaxie puis réédité en volume chez J’ai Lu), Les Fleurs pourpres (1965 - J’ai Lu), Eterna (1967 - publié en 69 chez Albin-Michel), Le Principe du loup-garou (1967 - disponible chez Denoël), La Réserve des lutins (1968 dans Galaxy SF - en France, chez Denoël également).

Récompensé par le Prix Hugo 1964, Au Carrefour des étoiles est unanimement considéré comme le chef-d'œuvre de Simak et un des dix meilleurs romans dans l'histoire de la S-F américaine classique — tandis que nombre de commentateurs voient en La Réserve des lutins le dernier grand opus simakien. De fait, si nombre d'entre eux restent de bonne qualité, aucun des quinze romans qui suivront, entre 1970 et 1985, n'atteindra toutefois à cette réussite, Simak semblant se contenter de faire… du Simak — d'ailleurs, à la satisfaction de la plupart de ses fidèles et anciens lecteurs.

Les années soixante sont également celles d'une réorientation de la carrière du journaliste — qui vit alors avec sa famille à Excelsior, au bord du Lac Minnetonka, dans le Minnesota. En 1962, Clifford Simak abandonne son poste de Directeur du Service Informations du Minneapolis Star pour se tourner vers le journalisme scientifique. Il devient pour son journal l'éditeur de la rubrique « Science Reading Series » et entame une collaboration avec l'éditeur St.-Martin's Press pour lequel il écrit des essais de vulgarisation et dirige des anthologies d'articles. Le journalisme aura représenté la majeure partie de la vie professionnelle d'un Clifford Simak pratiquant l'écriture littéraire en dilettante, la considérant comme une activité annexe et ludique — au même titre que la pêche et les parties d'échec avec les copains, la collection de timbres ou la culture des rosiers. Pour tout dire, il est probable que la pêche ait représenté à ses yeux quelque chose de plus importante et « authentique » que la science-fiction ! La bibliographie de Simak illustre bien cette situation et révèle la place, en définitive réduite, qu'occupe l'écriture au sein de ses multiples passe-temps. Au long des années soixante, le volume moyen de publication de l'écrivain de S-F sera d'un roman et une ou deux nouvelles par an, ce qui reste très honorable pour un amateur mais est très loin des standards des écrivains professionnels, obligés d'écrire beaucoup plus pour espérer vivre de leur plume.

Par comparaison avec Au Carrefour des étoiles ou La Réserve des lutins, les romans de la décennie suivante apparaissent, dans l'ensemble, assez peu mémorables. Quelques titres se détachent toutefois. À Chacun ses dieux (1972 - 73 pour la traduction française chez Denoël) met en scène un monde élégiaque nourri des obsessions de l'auteur : la chute de la démographie, la sagesse qui vient avec l'âge, la colonisation des planètes extrasolaires par téléportation, l'amitié entre l'homme et le robot, la maison hantée. Dans La Planète de Shakespeare (1976 - 77 pour la traduction française chez Denoël), des explorateurs découvrent un monde sur lequel les a précédés un admirateur du plus grand écrivain de tous les temps. Atypique dans l'œuvre de Simak, Héritiers des étoiles (1977 - 78 pour la traduction française chez Denoël) est un roman de quête mettant en scène une société post-technologique.

En 1976, Simak prend sa retraite de journaliste mais n'en devient pas plus productif pour autant. Il continue de publier son roman annuel et donne au compte-goutte une nouvelle, ici ou là, pour une revue ou une anthologie. Le roman le plus achevé des dernières années de l'écrivain est sans doute Les Visiteurs, prépublié en 1979 dans Analog — cette histoire d'aliens débarquant sur Terre avec des cadeaux énigmatiques marque le retour de Simak dans la citadelle libertarienne désormais dirigée par Stanley Schmidt et Colleen Vandervort. Du côté de la forme courte, Simak continue d'étonner avec des nouvelles rares mais précieuses comme « La Maison des Grands Pingouins » (1977 - in recueil Vision d’antan, J’ai Lu 1997), un véritable condensé de l'esthétique et de la thématique d'un auteur dont le lyrisme est désormais au service d'une sévère critique du capitalisme, ou « Le Fantôme d'une Ford modèle T » (1975 - in recueil Escarmouche, J’ai Lu 1979), merveilleuse métaphore toute en sensibilité et nostalgie.

Figure majeure de la science-fiction américaine de ce siècle, qu'il accompagne dans ses mutations tant structurelles qu'esthétiques, Clifford D. Simak disparaît en 1988, à l'âge plus que respectable de quatre-vingt quatre ans. Il laisse pour héritage une œuvre forte de vingt-six romans et cent vingt deux nouvelles, novelettes et novellas, réparties au long d'une carrière de plus d'un demi-siècle.

Notes : 

(1) Préface à Demain les Chiens dans l'édition du Club du Livre d'Anticipation.

(2) Robert Silverberg, dans son article « Demain les chiens, une préface », évoque une explication sensiblement différente. (NDRC)

(3) La date portée en couverture d'un pulp n'est pas celle de parution mais celle de retrait de vente ; la date de parution d'un pulp est indiquée dans le numéro précédent. 

(4) Le dernier numéro publié par Clayton Magazines est daté mars 1933. Repris par Street & Smith, le pulp reparaît avec un numéro daté octobre 1933, sous la direction d'un nouveau rédacteur en chef : F. Orlin Tremaine.

(5) L'enthousiasme de Crawford devait être convaincant et contagieux… puisqu'en cinq numéros imprimé et reliés dans le plus pur amateurisme et à peine diffusés, il publie des inédits de Robert Howard, H.P. Lovecraft, P. Schuler Miller, C.D. Simak… ainsi que le premier texte d'un débutant : Robert Bloch.

(6) Début 1938, John W. Campbell, Jr., change le titre d'Astounding Stories en Astouding Science Fiction.

(7) Un pulp nettement plus « remuant » qu'Astounding Stories et qui accueille à l'occasion les auteurs mis à l'index par un Campbell parfois dictatorial — Ray Bradbury est un bon exemple d'auteur rejeté par Campbell pour insuffisance de crédibilité scientifique… et dont les Chroniques Martiennes feront les beaux jours de Planet Stories.

(8) Pur fruit du hasard, le parallèle entre les esthétiques et les thématiques des deux auteurs se poursuit d'ailleurs avec d'autres œuvres, Le Voyageur imprudent n'étant pas sans rapport avec Dans le torrent des siècles.

(9) Se reporter à l’article « Demain les chiens, une préface » de Robert Silverberg pour de plus amples renseignements sur Demain les chiens. (NDRC)

(10) En fait, il publie quatre nouvelles mais dans le domaine du Western. (NDRC)

(11) Tous genres confondus. (NDRC)

(12) Là encore, on verra que Silverberg apporte quelques précisions dans son article. (NDRC)

(13) Le seul roman de Simak qui reste inédit en langue française. (NDRC)

(14) L'influence de Simak est patente chez plusieurs auteurs français issus des tendances les plus « populaires » de la S-F française. L'excellent roman de Roland Wagner, Le Chant du cosmos (l’Atalante), à ce jour son œuvre la plus achevée, témoigne de cette influence, avec le personnage extraterrestre du Maedre faisant écho au Brownie du Principe du Loup-garou, tandis que la quête du héros du Dernier cimetière, Fletcher Carson, n'est pas sans rappeler celle du héros du roman de Wagner.