Bifrost : Les lecteurs ayant découvert tes romans récemment et te connaissant de fait encore assez mal, pourrais-tu brièvement te présenter ?

Xavier Mauméjean : Je suis né en 1963 dans le Sud-Ouest mais n'y suis pas resté très longtemps parce que mes parents déménageaient souvent  pour raisons professionnelles. J'ai fini par atterrir dans le Nord à l'âge de quatorze ans et n'en ai ensuite plus bougé. Il y a pas mal de sang espagnol et basque dans la famille, tant du côté de mon père que de ma mère.

De quel milieu es-tu issu ?

Ma famille appartenait au départ à la haute bourgeoisie mais les choses se sont gâtées. Mon père, issu d'une tradition de maîtres verriers, de 1860 à la seconde guerre mondiale, n'a connu qu'un milieu désargenté. Il a commencé comme ouvrier et a fait une très belle carrière internationale par la suite. Mes parents sont très curieux et ont l'amour du livre et du cinéma. La bibliothèque familiale nous était donc ouverte, cela dès que mes sœurs et moi avons appris à lire.

Quel style d'enfant et d'adolescent étais-tu ?

J'étais un enfant calme… et un adolescent agité car je m'ennuyais à l'école. Du coup, c'était le festival des mauvais bulletins. Non par manque de capacités, mais par absence de discipline ; ce qui m'a valu de gros ennuis. J'étais incapable d'écouter et de suivre les cours.

Quels sont tes premiers souvenirs de lecture ?

Mes premiers souvenirs de lecture ? Jules Verne ! Ainsi que Spirou et Tintin, que l'on achetait chaque semaine, et très rapidement les comics, que l'on appelait alors « illustrés » :  Fantask, Strange, Marvel. Pilote, aussi. Tout cela vers sept, huit ans. En clair, lecture et merveilleux ont toujours, chez moi, fait bon ménage.

Et en ce qui concerne tes premiers chocs de lecteur ?

La Machine à explorer le temps de Wells, une claque formidable ! Dans un autre ordre d'idées, La Guerre des boutons de Louis Pergaud, la BD américaine et le Spirou de Franquin. Jules Verne, donc, mais pas tout : Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Vingt mille Lieues sous les mersL’Île mystérieuse et Cinq Semaines en ballon. Un peu plus tard, les Bob Morane, qui mêlaient S-F, fantastique et aventure.

Les comics, que tu revendiques dans La Ligue des Héros, ont-ils joué un rôle particulier dans la formation de ton imaginaire ?

Ils représentent un moment important de mes lectures mais j'ai arrêté d'en lire pendant longtemps, avant de m'y remettre, bien plus tard. J'aimais bien les personnages tourmentés, notamment le Surfer d'argent. Un marginal total, rien à voir avec tous ces types aux super-pouvoirs qui n'ont le choix qu'entre sauver le monde et ne pas se fâcher avec leur petite amie. J'aimais bien également Daredevil, notamment un épisode que j'avais adoré : Daredevil décide de prendre des vacances, part en croisière, le bateau est attaqué par des pirates en dentelles armés de fusils au plasma et il se retrouve dans une terre préhistorique, oubliée du temps, à affronter Kazar, une sorte de Tarzan de l'âge de pierre. Tout cela en douze pages, bravo !

Comment les choses ont-elles évolué à l'adolescence ?

Là, j'ai lu pas mal de fantastique français et étranger : Huysmans, Barbey d'Aurevilly, Kafka, Poe, mais aussi Joyce et les beatniks, en tête desquels William Burroughs et, surtout, Jack Kerouac qui a été un temps mon auteur préféré. C'était la découverte d'une écriture authentique, animale, simple d'apparence mais en réalité élaborée, quasi musicale. Sans oublier Henry Miller, Anaïs Nin, Fitzgerald, Anthony Burgess ; un mélange assez varié, en fait, aux alentours de la Seconde.

Et la S-F dans tout ça ?

A l'époque, pas ou très peu, juste Bradbury et quelques bricoles. Je lisais surtout de la littérature classique. Je m'y suis vraiment mis en Terminale, en découvrant Dick, Farmer, Ballard et Moorcock. Je crois que j'ai commencé par Ballard, qui était à la jonction des genres. Quand j'ai vu que Crash et IGH étaient classés dans la S-F, j'ai compris qu'il s'était passé des choses dans le domaine. J'ai alors lu et adoré le Jerry Cornelius de Moorcock ou un type comme Farmer, qui était difficilement classable, susceptible d'aller d'une S-F ultra classique à une S-F hyper expérimentale, et ce avec le même bonheur. Il y a chez lui une aisance que j'admire. A partir de là, je n'ai plus jamais décroché.

xavier_maumejean.jpegQuels étaient tes livres de référence ?

IGH de Ballard, Tarzan vous salue bien de Farmer, Le Maître du Haut-Château et Ubik de Dick, Elric, La Défonce Glogauer et Voici l'Homme de Moorcock. A double tranchant de George Macbeth, un mélange de Pop sixties, de sexe et d'ultra-violence, le tout très stylisé. Des livres étonnants. Je ne comprenais pas la différence qu'il pouvait y avoir entre cette littérature et l'œuvre d'auteurs tels que William Burroughs. J'ai aussi beaucoup aimé Norman Spinrad. Et Richard Matheson pour l'art de la construction du récit : Je suis une Légende, L'Homme qui rétrécit. J'ai en revanche un gros problème avec les classiques. Fondation d'Asimov, par exemple, m'a fait suer. Quant à Dune, j'ai eu du mal. Et pour faire un parallèle avec le cinéma, je n'ai pas du tout aimé Star Wars

On a effectivement pu lire un article de toi, dans SF Mag, intitulé « Tuons les Ewoks » !

Je ne vais pas me faire que des copains, sur ce coup-là ! Pour moi, Star Wars a fait beaucoup de mal à la S-F et à l'imaginaire en général. C'est un tue-l'amour complet. Dernièrement, je me suis senti moins seul en découvrant la même analyse chez Jacques Chambon ou Mike Resnick.

Quand as-tu fait tes premiers pas dans l'écriture ?

Je n'écrivais pas du tout jusqu'à ce que j'entre, à seize ans, dans une radio pirate où je dirigeais chaque semaine, tout en allant ou pas au lycée, trois émissions de radio. La première était une émission littéraire où on se la pétait en écoutant John Coltrane et en lisant du Antonin Artaud. Il y avait aussi une émission de BD, et surtout un programme de franche déconnade qui s'appelait « My favorite things » : du délire total, les Nuls avant les Nuls. Je les écrivais intégralement : articles, sketches, fausses pubs, etc. Il va sans dire qu'avec tout ça, je n'en foutais pas lourd au bahut. Quoi qu'il en soit, c'était quelque chose ! Les CRS déboulaient pour piquer le matos puis le rendaient parce que la mairie de Lille était assez sympa… On trouvait dans cette radio des hippies, des militants chiliens, des activistes gays. Le tutoiement était de rigueur. Nous, on était des merdeux de seize ans qui ont failli se faire virer mille fois, jusqu'à ce qu'une radio canadienne achète une de nos créations : une émission d'une heure que nous avions consacrée au coton-tige ! A cette époque, oui, j'écrivais, sans trop d'ailleurs en avoir conscience. Mais avant, non. Pas de poèmes, de déclarations enflammées à une petite amie ou autres trucs de ce genre. Tout cela s'est interrompu brutalement, deux mois avant le Bac. Mais cette expérience m'avait appris à produire vite, beaucoup et efficacement. A la fac, je commence à faire du cinéma expérimental. On est à ce moment-là au début des années quatre-vingts, et le Nord-Pas-de-Calais est une plate-forme qui relie la France à l'Angleterre et la Belgique. Il y a une effervescence dans les milieux du rock et de l'image vidéo. C'est l'époque de ce qu'on appelle alors le vidéo-art, et il est facile d'œuvrer dans ce domaine. Je m'y intéresse donc de très près. Des tas de films d'avant-garde sont produits, et avec un copain, Pépito Lopez, aujourd'hui graphiste à Paris et responsable de l'habillage des soirées « Théma » d'Arte, nous réalisons des films d'animation, en tout une dizaine de courts-métrages, la plupart voués à une existence éphémère, non distribués. Mais trois ou quatre connaissent un joli succès. On a la chance de bénéficier d'une super distribution sur l'Europe du nord, certains sont diffusés au Musée d'Art Contemporain de Boston, et figurent dans le catalogue du Centre Pompidou. Comme tu l'imagines, on est alors assez fiérots de ça. Parmi eux, Lokomotywa 1937, un film en noir et blanc de quatre minutes, griffé, vieilli, censé être un fragment d'une œuvre perdue et retrouvée par nos soins, attribuée à un groupe révolutionnaire et avant-gardiste russe, le Lokomotywa, que l'on avait inventé de toutes pièces. Le faux film était tellement bien fait, que nous avons eu des articles dans la presse authentifiant le groupe ! J'ai toujours aimé le canular. Un autre, Boxing with myself, était assez beau, réalisé à partir de la page boxe du Larousse. Nous travaillions pour le plaisir, dans une chambre d'étudiants, mais quand j'ai estimé avoir fait le tour de la question et ne plus rien avoir à faire dans ce milieu, j'ai arrêté. Du jour au lendemain. Je n'avais pas alors conscience de m'intéresser déjà à une problématique qui se développerait plus tard dans mes romans, celle du corps, de l'organisme… Enfin, avant d'être prof, j'ai quelque temps été graphiste et réalisé des logos pour des entreprises, des restaurants, des affiches de festivals. Mes parents étaient derrière moi mais je voulais améliorer l'ordinaire.

A quoi te destinais-tu ?

A la philosophie : enfin, dans ma scolarité, quelque chose qui me passionne ! En plus, je rencontre Laurence, qui fait les mêmes études, et c'est le coup de foudre total. Nous sommes d'ailleurs mariés aujourd'hui et nous avons une fille. Mais il y a très peu de postes de philo et je me retrouve un temps prof de musique dans la banlieue dure de Tourcoing, sans bien sûr connaître le solfège, avec une violence animale et la gendarmerie qui débarque presque chaque semaine au bahut. Certains gamins se mutilaient, et il m'est arrivé de ramasser une joue pendant une récréation, tranchée net d'un coup de dents. Quand tu vis ça pendant deux ou trois ans, après tu n'as plus peur de rien. Néanmoins, c'est une période que je vis difficilement, où je rentre cassé à la maison, où je lis, mais très peu de littérature ; surtout de la métaphysique, de la philosophie de haut niveau : tout Aristote et Platon, en prenant des notes. J'aimais l'extrême beauté du raisonnement et de la logique.

Tu as aussi, je crois, étudié les religions…

Ça, c'est bien plus tard. Avec Laurence, la religion nous intéressait, en tant que discours sur le réel, et nous avons fait ensemble des études qui nous ont vraiment passionnés. La question étant : pourquoi l'être humain ressent-il le besoin d'avoir, en plus de la science et de l'art, une vision religieuse du monde ?

Vous êtes très croyants ?

Non. Nous ne sommes pas athées mais ne nous reconnaissons dans aucun système religieux. Au terme de notre formation, nous avons cependant reçu chacun un certificat de théologie, décerné par Rome.

Pour en terminer avec ce qui précède l'écriture de tes romans… tu écris et publies des articles autour de Sherlock Holmes…

Il est vrai que Sherlock Holmes me passionne depuis l'enfance, et mes premiers essais d'écriture lui sont consacrés ; mais ce sont des études qui s'apparentent à la Pataphysique et développent jusqu'à leurs conséquences les plus absurdes des points particuliers apparaissant dans les aventures du détective. J'ai notamment essayé d'expliquer la nature même de Holmes et de ses enquêtes à travers ce que j'ai appelé le Bestiaire philosophique, comme si les soixante aventures de Sherlock Holmes avaient été un code incompréhensible pour qui ne sait pas ce qu'est une huître. Je publiais alors dans le journal des holmésiens français. L'un de ces articles, qui soutient que Philéas Fogg est le frère de Sherlock Holmes, a été traduit en anglais, en espagnol, et diffusé au Japon.

maumejean_memoires-de-l-homme-elephant.jpgOn en arrive aux Mémoires de l'Homme-éléphant. Comment ce premier roman t'est-il apparu ?

A un moment, le sujet s'impose à moi et je rédige le livre sans difficulté, peut-être pour m'échapper de mon lycée technique et de ma banlieue merdique.

Pourquoi avoir pris John Merrick comme personnage central ?

Je n'ai aucune explication là-dessus. J'avais certes vu le film de Lynch, quinze ans plus tôt, et une pièce de Bernard Pomerance qui en prenait le contre-pied, mais cela ne m'avait pas bouleversé. Quoi qu'il en soit, tous mes thèmes sont déjà là : la recherche de l'identité, la problématique du corps imposé et qu'il faut se réapproprier, la question de l'enfermement et la notion de ville. C'est un roman que j'aime beaucoup et dont on me parle souvent.

Ne serais-tu pas tenté de réutiliser le personnage ? Ne serait-ce que pour des nouvelles ?

Le roman se composant de quatre récits liés entre eux, un éditeur m'avait proposé de développer chacune des intrigues pour en faire une série. Mais non, ça ne m'intéressait pas, d'autant que Le Masque prenait le texte tel quel. Et aujourd'hui, je n'envisage pas de réécrire sur ce personnage même si j'ai tout de même une idée. Disons qu'il me faudrait une bonne raison.

maumejean_la-ligue-des-heros.jpgSur quoi travailles-tu ensuite ?

Sur La Ligue des Héros, qui paraîtra finalement en troisième position. Je le destine au Masque, sans trop me rendre compte qu'il n'avait rien à voir avec la production de la maison. En fait, j'écris ce dont j'ai envie. Hélène Amalric, la directrice du Masque, partant travailler ailleurs, je l'adresse à Mnémos, que je perçois comme une maison jeune, susceptible de prendre le risque de me publier. Du coup, La Ligue arrive, si je puis dire, en terre promise et la rencontre avec Mnémos et Audrey Petit est pour moi une authentique rencontre. Au point que mes projets littéraires bifurquent et que d'auteur de romans policiers, je deviens intérieurement auteur de S-F. Cela étant, peut-être étais-je déjà, avant mon arrivée chez Mnémos, en train de m'orienter sans le savoir vers la S-F. Un exemple : contrairement à ce qui a été dit pour des raisons mercantiles durant la promo de Gotham, ce roman ne se réclame pas d'American psycho de Bret Easton Ellis, mais d'IGH de Ballard. Très clairement, l'enfermement moderne et le retour à une bestialité primitive sont des thèmes que j'y ai puisés… De plus, ma double orientation, polar et S-F, a été confortée par le cinéma. Pas celui d'avant-garde, mais le cinéma traditionnel. Car je regarde des films policiers et de S-F depuis toujours. Et dans mon écriture, il y a une influence filmique de la S-F. Les œuvres qui m'ont marqué, aussi sûrement que certains romans, sont 2001, Soleil vert, La Planète des singes et Rollerball. Pour ces deux derniers, je te parle bien sûr des originaux. Quels chocs ! Pour 2001, vu à l'âge de douze ans, ma mère m'avait déposé au cinéma en bagnole. A la sortie, elle a récupéré un autre enfant. Pour moi, ce n'était pas un film mais une fenêtre ouverte sur un réel différent. J'ai dû, depuis, le voir quinze fois. Même chose pour La Planète des singes, film et livre.

Qu'est-ce qui t'a amené à écrire La Ligue des Héros ?

Je ne sais pas. La totalité de l'histoire m'est apparue d'un seul coup, comme pour mes autres romans. Après, ce n'est qu'un travail technique, de construction et d'écriture. Pour ce qui est des thèmes, je dirai qu'il ne s'agit pas d'un texte nostalgique, car je ne fonctionne pas par rapport au passé et à l'enfance. Par contre, il est impossible de se couper de ce qui nous a formé, en ce qui me concerne les comics et la littérature populaire, et j'ai voulu reprendre ce matériau pour rendre un hommage sincère mais pas servile. Il me fallait dynamiter tout cela et faire une relecture critique de ce télescopage entre mes lectures et le cinéma britannique des années soixante. C'est pourquoi mon projet était dès le départ limité dans le temps, et ne pouvait pas durer plus de deux volumes. Cette entreprise a été rendue possible grâce à deux auteurs : Philip José Farmer, initiateur de la relecture des grands mythes - Tarzan, Doc Savage, etc. - et Alan Moore qui, avec les Watchmen, a été un des premiers à revisiter certaines figures des comics. La Ligue des Héros décrit ainsi un groupe de super-agents britanniques luttant contre Peter Pan au temps de la reine Victoria. C'est un roman steampunk, et aussi un clin d'œil aux sixties.

maumejean_gotham.jpgTu passes ensuite à Gotham

Je l'ai écrit dans la foulée de La Ligue des Héros. On passe de l'aventure frénétique au psycho-thriller intimiste ! Serge Brussolo ayant pris la direction éditoriale du Masque, je le lui propose et il l'accepte. C'est un livre écrit en quatre mois et que j'aime bien, notamment pour ses potentialités. J'y développe une écriture simple, contemporaine et qui me servira ensuite pour d'autres projets. Je comprends par ailleurs qu'à chaque livre doit correspondre un style propre, chose que je continue à mettre en pratique.

Et tu publies ce mois-ci chez Mnémos L'Ere du dragon, la suite et fin de La Ligue des Héros. S'agit-il d'ailleurs d'une vraie suite ?

Non. Bien que L'Ere du dragon réponde à toutes les questions posées par La Ligue, les deux livres sont indépendants. Ils forment un diptyque consacré à la haine qui sépare les fées des humains. L'Ere du dragon décrit le combat final opposant l'homme aux créatures merveilleuses. Une guerre totale, dans l'air, sur la terre et les océans, où chaque camp est disposé à employer tous les moyens pour gagner, ou simplement survivre. Technologie, enchantements, sacrifices, annoncent un nouvel âge, quelle que soit l'issue du conflit. Et, comme dans les fresques historiques, on suit une quantité de personnages des deux bords, plongés dans la tourmente.

maumejean_l-ere-du-dragon.jpgQuel est au fond ton projet littéraire global et te sens-tu davantage auteur de polar, de S-F, ou auteur tout court ?

Je n'ai pas de projet littéraire global, mais je constate que des thèmes reviennent. Comme je l'ai dit, le corps, l'identité, l'enfermement, la ville. Du coup, je n'ai pas l'impression d'être un écrivain de polar ou de S-F mais un auteur qui développe ses thèmes selon une direction ou une autre. Maintenant, si je devais à tout prix me définir, je dirais que j'espère être un écrivain de S-F. Polar et science-fiction me paraissent être le pendant littéraire à la philosophie. Preuve en est que la « Série Noire » a osé reprendre Œdipe, et que le premier à avoir parlé d'univers parallèles est Leibniz !

Contrairement à nombre d'autres jeunes auteurs, tu n'es passé ni par le jeu de rôles ni par la fantasy.

Exact. Je ne suis pas du tout issu de l'univers du jeu de rôles, mais j'ai quand même fait une incursion dans ce domaine en traduisant, avec d'autres, les deux suites d'Age of Empires, le grand jeu Microsoft des années quatre-vingt-dix… Mon imaginaire doit en fait beaucoup aux foires que je visitais enfant, en Espagne. Jusqu'au milieu des années soixante-dix, il y avait effectivement des attractions avec de vrais « monstres », des cas qui relevaient de la pathologie. Mais aussi des supercheries, du style la tête chantante qui se balance par les nattes. J'ai été fasciné par ce mélange de vrai et de faux, et par les cirques ambulants. Notamment un qui n'utilisait que des rats, ceux-ci devenant, à chaque numéro, de plus en plus gros. Le dernier présentait un seul animal de la taille d'un teckel !

maumejean_la-venus-anatomique.jpgEt les nouvelles dans tout ça ?

Je n'en ai pas fait tout de suite. A un moment, l'opportunité d'en écrire est arrivée de plusieurs sources et j'ai découvert tout à coup un genre qui m'a séduit totalement, à tel point que je ne pourrais plus l'abandonner.

Et les pièces radiophoniques ?

Les pièces, c'est à l'initiative de François Angelier, de France Culture, qui m'en a commandé deux. Je travaille actuellement à une troisième.

Te sens-tu attiré par le scénario ?

Oui, et je développe d'ailleurs un projet de BD pour Sémic, avec un personnage hérité d'Alexandre Dumas, ainsi qu'un manga. Quant à la télé et le ciné, dans l'absolu, pourquoi pas…

Toi qui as changé de registre à chaque roman, que penserais-tu d'écrire une série avec un personnage récurrent ?

Je ne sais pas. Sur le principe, cela pourrait être sympa mais sur la longueur, je ne sais pas si cela m'intéresserait. Je me verrais mieux développer un projet autour d'un personnage que l'on se prêterait, entre auteurs, chacun écrivant une aventure. Je n'aime pas me répéter et m'éclate dans la diversité.

maumejean_car-je-suis-legion.jpgComment présenterais-tu ton œuvre à un lecteur qui ne t'aurait jamais lu ? Quelle est ta singularité ?

Je dirais que j'écris sur l'individu face au groupe, et sur la façon dont il va se définir par rapport à lui-même. Je crois en la chose suivante : « Tu n'es pas ce qu'on te dit que tu es, mais ce que tu veux être. » Quitte à en payer le prix. Mes personnages connaissent une crise que le roman permet de dénouer. A la fin, ils sont devenus autre chose. Il faut souvent une pointe d'humour pour faire passer cela.

A ce sujet, l'humour, justement, est assez présent dans ce que tu écris…

Je suis content que tu le soulignes, parce qu'on me dit trop souvent que mes romans sont noirs et qu'ils finissent mal. Alors que pour moi la dimension humoristique y est importante… Peut-être pas toujours la franche poilade, mais au moins l'ironie.

Que mets-tu de toi-même dans tes écrits ?

Pas grand-chose. J'adore raconter une nouvelle histoire, et être le premier à en découvrir les rebondissements. Or, mon histoire, je la connais. Il n'y a donc pas de surprise.

Quelle est chez toi la part du mûrissement et de l'improvisation ?

Cela dépend. Pour ce qui est de Gotham, je ne savais pas comment il allait finir, mais dans l'ensemble j'improvise peu en ce qui concerne la structure. Pour La Ligue des Héros, par exemple, il fallait un plan au cordeau. Davantage encore pour L'Ere du dragon, qui décrit une confrontation entre toutes les nations du globe et la totalité des êtres merveilleux. Là, tu as intérêt à choisir une narration hyper claire et linéaire ! En revanche, je me laisse aller au moment de l'écriture, tout en adoptant un style adapté à tel ou tel roman. Par ailleurs, je ne récris pas, je ne retravaille pas, hormis pour des points de détails : répétitions, ponctuation.

Te considères-tu comme un auteur populaire ?

J'aurais tendance à répondre non, si par là tu entends démago, du style : « Qu'est-ce qui marche en ce moment, que je t'en balance trois ramettes ? » Je suis incapable de définir une stratégie d'écriture, mes romans sont très différents les uns des autres. J'espère simplement qu'ils sont aboutis et plairont aux lecteurs.

Que penses-tu des prix ?

J'en ai reçu deux à ce jour. Le Prix Gérardmer du roman fantastique pour Les Mémoires de l'homme-éléphant, et le prix Bob Morane pour La Ligue des Héros. Une de mes pièces radiophoniques est actuellement en compétition pour une distinction internationale : le prix Italia, décerné par la Rai. Les récompenses font plaisir, il serait hypocrite de dire le contraire, mais on peut parfaitement s'en passer. Parce qu'au final, le livre vit sa vie indépendamment de toi.

Quels sont les auteurs que tu aimes lire ?

Tu as le temps ? Borges, Silverberg, encore et encore. Mervyn Peake qui est ahurissant. Jonathan Carroll pour son fantastique en demi-teinte, parfaitement maîtrisé. Et mes potes : Day, Bellagamba, Heliot.

Quels sont tes goûts en cinéma et musique ?

Certainement pas le cinéma français contemporain, trop nombriliste à mon goût et souvent limite « foutage de gueule ». Vu le prix des places, tu transpires ! En revanche, j'apprécie beaucoup le cinéma de l'entre-deux guerres et certains films de la Nouvelle Vague, ainsi que les comédies, comme The Party. J'aime aussi le divertissement intelligent style Memento ou Usual suspects, ou carrément le cinéma spectacle… En musique, j'écoute principalement du rock, des années soixante aux années soixante-dix, ainsi que des trucs plus récents et parfois un peu bizarres comme Père Ubu ou The Residents. Un peu de jazz, aussi, le premier Miles Davis et John Coltrane. Mon épouse écoute surtout du classique, notamment Bach.

As-tu des passions ?

L'écriture et les voyages.

maumejean_lilliputia.jpgDes projets ?

Doit paraître prochainement au Masque Car je suis Légion, une uchronie, crue et violente, se déroulant à Babylone. Pour ce qui est des projets immédiats, je travaille actuellement à La Vénus anatomique, un roman bio-mécaniste, sorte de Barry Lindon hard science se déroulant au dix-huitième siècle. Là encore, rupture totale avec mes romans précédents. Viendra ensuite Lilliputia, sur une ville de nains créée au début du vingtième siècle à New York, à côté du Luna Park, pour amuser le gogo. Des centaines de nains venus de toute l'Europe y étaient rassemblés, et les organisateurs encourageaient l'homosexualité, simplement parce que cela devait amuser les gens de les voir se rouler des pelles. De plus, ils étaient tous sous cocaïne afin d'avoir toujours l'air dynamique. Un curieux parc d'attractions qui a duré assez longtemps… Enfin, j'ai reçu une commande du côté de la littérature générale, qui consisterait à développer un projet purement historique. Et puis j'aimerais un jour écrire un livre qui s'adresserait aux enfants. Pour moi, l'exercice le plus difficile.

J'avais lu que tu souhaitais également écrire un roman sur l'auteur des blagues Carambar…

C'est exact. Il est assez intéressant d'imaginer un mec dont le boulot consiste à raconter des blagues, et qui se fait chier à en inventer des nazes. C'est un projet relativement avancé.

Le mot de la fin ?!

Surtout pas ! J'espère que ce n'est que le début…

[propos recueillis par Richard Comballot]