Magma, qu’est-ce donc ? Il s’agit de roche fondue, d’un type d’algèbre particulier… et du meilleur groupe de zeuhl au monde. Voilà qui amène une deuxième question : le zeuhl, késaco ? Le genre musical inventé par le groupe Magma – logique.

Reprenons au début : le Big Bang, la naissance des premières étoiles, la naissance de notre Soleil, la formation de la Terre sous l’apparence d’une boule… de magma, trois milliards d’années et quelque de soupe de bactéries, les dinosaures, les hominiens et, en 1948, la naissance de Christian Vanderschueren, bien vite raccourci en Vander. Beau-fils de Maurice Vander, alias le pianiste attitré de Claude Nougaro, le jeune Vander voit défiler au domicile familial de nombreux musiciens de jazz – tels le batteur Elvin Jones ou le trompettiste Chet Baker. Passionné de jazz et fasciné par le saxophoniste John Coltrane, il se met à la batterie à l’âge de 13 ans. Trois ans plus tard, il rejoint le groupe Les Wurdalaks, ainsi nommé en référence à la deuxième partie du film Les Trois Visages de la peur de Mario Bava, avec Boris Karloff au casting, dans une séquence inspirée d’une nouvelle d’Alexis Tolstoï intitulée « La Famille du Vourdalak ». Le groupe se dissout au bout d’un an, se reforme sous une configuration différente sous les noms de Chineses puis de Cruciférius Lobonz. En 1969, Vander fait la connaissance du bassiste Laurent Thibault, avec qui il fonde une nouvelle formation : Magma… Voilà qui signe le début d’une aventure musicale d’un demi-siècle (et ça n’est pas fini). Formation à géométrie variable et à existence intermittente, Magma proposera au fil de ses albums une œuvre sans équivalent, fortement influencée par la SF (mais à sa manière). La sortie en juin 2019 du quatorzième album du groupe, Z ëss – Le Jour du Néant, vaut bien l’occasion d’une rétrospective… De fait, leur discographie, composée de projets inachevés, répartis sur de nombreux albums studio ou live, questionne aussi la notion d’achèvement d’une œuvre.

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Magma se distingue par trois éléments forts : un emblème reconnaissable entre tous, un style musical unique, et une langue imaginaire…

À vrai dire, j’ignore ce que représente l’emblème, présent sur chaque disque : un oiseau stylisé étirant ses ailes sur fond de soleil levant ? Mystérieux et quelque peu inquiétant, il marque les esprits et identifie aussitôt le groupe. Le style : on pourrait parler du rejeton mutant du jazz et du rock progressif, ayant baigné dans un liquide amniotique gorgé de LSD… mais ce serait une mauvaise approximation. Le meilleur terme est celui que le groupe a forgé : Zeuhl, donc. D’après Christian Vander, Zeuhl désigne « une sorte de mémoire cosmique en relation avec l’Univers, qui aurait mémorisé tous les sons existants dans les profondeurs de notre esprit. C'est lorsqu'on arrive à se dégager de toutes choses en musique que cette mémoire entre en activité pour correspondre avec l'Univers tout entier. » Rien que ça. Quant au kobaïen, on y reviendra plus bas.

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I. Trois débuts

Dès les premières répétitions de Magma, Laurent Thibault quitte le groupe… pour s’intéresser à la production. Par la suite, le bassiste partira vers d’autres horizons : en l’occurrence, les studios du Château d’Hérouville, qu’il dirigea de 1974 à 1985. Studios qui vit passer, entre autres prestigieux musiciens, Iggy Pop et David Bowie lors de leur mythique période berlinoise. Mais ne nous égarons pas… Quoique qu’il soit, les membres de la formation vont régulièrement changer (le graphique montrant l’évolution du line-up sur Wikipédia est parlante) ; resteront quelques membres de longue date, comme les chanteurs Stella Vander et Klaus Basquiz.

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L’acte de naissance discographique officiel de Magma est Kobaïa, paru en juin 1970, rien moins qu’un double album – on a connu plus discret comme entrée en matière. Dix morceaux, dont six signés Vander, les autres étant l’oeuvre des autres musiciens de la formation. Musicalement très influencé par le jazz, l’album porte en lui les germes des grandes heures du groupe : morceaux longs et entêtants, ainsi qu’un chant entonné en kobaïen sous forme de mélopée.

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Double album et album concept, Magma ne fait pas les choses à moitié. Le concept, nébuleux à l’écoute, est fourni par les notes. Le premier disque, intitulé Le Voyage, raconte sur ses deux faces le départ d’un groupe d’humains, lassés de la Terre, vers la lointaine et idyllique planète Kobaïa. Le morceau-titre, « Kobaïa », donne le ton. Le second disque, La Découverte de Kobaïa, évoque cette utopie qu’est Kobaïa et se conclut par le retour des humains sur Terre — prélude d’une saga discographique science-fictive. De la SF ? Noui ; dans l’entretien qu’il a accordé à l’intervieweur débutant et balbutiant que j’étais en 2012, Christian Vander semble se distancier de l’aspect science-fictif de Kobaïa : « On imaginait notre monde, mais différent. Donc on imaginé une planète. C’était, disons, une parabole. » Qu’importe : si ça a l’apparence et le son de la SF, c’en est un peu, d’une certaine manière ?

2.

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L’année suivante sort Magma 2, album bientôt titré 1001 ° centigrades à la faveur d’une réédition, qui entreprend de raconter la suite de Kobaïa – à savoir, sauver les Terriens d’eux-mêmes. L’album comprend « Rïah Sahïltaahk », composition signée Vander occupant toute la face A. Peu satisfait de cette version, Vander la réenregistrera en 2014 ; on y reviendra plus loin. Tout en brisures de rythme et dissonances, « Rïah Sahïltaahk » fait montre d’un volonté de surprendre et d’innover ; pour ma part, je trouve le morceau plutôt agaçant et crispant.

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Conscient de l’aspect potentiellement rébarbatif de la musique de Magma à des oreilles non-initiée, Christian Vander fonde un groupe parallèle, Univeria Zekt, dont l’unique publication sera The Unnamables, en 1972. Sur ce vrai-faux album de Magma, Vander et ses compères proposent un jazz-rock plus conventionnel, avec une section cuivre en force et un chanteur chantant en anglais. Notre batteur-compositeur ne signe ici que les morceaux de la face B, dont le son ressemble le plus à celui de Magma. Sans surprise, ce sont aussi les plus intéressantes d’un album globalement oubliable.

Par la suite, les choses deviennent un peu moins linéaires. Essayons… mais pas sans un détour par le kobaïen.

II. Interlude : le kobaïen

Chaque langue a ses sonorités… et celles-ci ont leurs limites, sous le pur aspect « matière sonore ». Qu’à cela ne tienne : pour le chant accompagnant ses compositions, Christian Vander a imaginé une langue, le kobaïen – celle que l’on parle sur la planète Kobaïa. Phonétiquement, le kobaïen évoque tour à tour le français, l’allemand et les langues slaves ; cela rend certains termes transparents au possible (Mekan ïk Destruktïẁ Kommandöh se traduit comme il se lit)… mais pas toujours (Theusz Hamtaahk est moins évident). Afin d’accentuer son caractère étranger, le kobaïen regorge d’accents et de trémas, y compris sur des lettres n’étant pas supposées en avoir.

À vrai dire, il s’agit moins d’une langue à proprement parler, avec sa syntaxe, sa morphologie et tous les autres éléments que Frédéric Landragin détaille dans Comment parler à un alien ? , que d’un bel artifice pour convoyer sensations et émotions, de façon évocatrice mais sans s’appuyer sur un vocabulaire existant et donc connoté. Christian Vander me l’expliquait en ces termes : « En fait, ce n’est pas un langage qui a été conçu de manière intellectuelle, pas comme l’espéranto. Ce sont des sons qui venaient parallèlement à la composition de la musique. (…) [Kobaïa] est le premier mot que j’ai prononcé, (…) la langue est devenue le kobaïen parce que c’est le premier son en kobaïen qui est arrivé. Ensuite, quand j’ai composé plus sérieusement, les sons venaient en parallèle à la composition et je les laissais venir. »

Une glossolalie ? D’une certaine façon. Récemment, je lisais l’essai Les Langues imaginaires où Marina Yaguello écrit ceci : « Le glossolale se situe en un temps et un espace qui lui appartiennent. Si le langage est la construction du monde par la culture, le glossolale se construit son propre monde, sans en assumer la responsabilité. Il est libre dès lors de se situer dans un temps révolu ou à venir, dans un espace rêvé.  » Dans le cas présent, Christian Vander assume, et bien.

Inutile de chercher à traduire mot à mot les chansons. Ceux-ci ont un sens mais celui-ci passe mieux en kobaïen : « C’est comme la messe en latin traduite en français. Soudainement ça perd tout ce côté spirituel, magique, ça passe au ras des pâquerettes. » Néanmoins, la page Wikipédia de cette langue propose un petit dictionnaire kobaïen-français, juste au cas où.

III. Une trilogie : Theusz Hamtaahk

Si le début des années 70 représentent une période d’intense bouillonnement créatif pour Christian Vander – un demi-siècle ne sera pas de trop pour tout absorber, les choses sérieuses commencent ainsi avec Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh (MDK pour les intimes… et parce que c’est plus simple à écrire), l’album qui permettra à Magma d’acquérir une plus grande notoriété – au point que cet album finira d’ailleurs par éclipser le reste de la discographie de la formation. Conceptuellement, il s’agit est en réalité le mouvement final de la trilogie «  Theusz Hamtaahk » (ainsi nommée en référence à son mouvement introductif). Commencer par la fin ? Pourquoi pas… sachant que le mouvement médian sortira en 1974 et que le mouvement introductif ne connaîtra jamais d’existence sous la forme d’un album studio. Pour aborder cette trilogie, commençons par son début thématique.

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Theusz Hamtaahk , dont le titre signifie « Le temps de la haine », est la seule partie de la trilogie à ne pas avoir eu de version studio. Pour moi qui suis habitué à concevoir l’album studio comme l’œuvre définitive et achevée – non sujette aux aléas de l’enregistrement live, dont la qualité peut varier —, cette manière d’aborder la notion d’achèvement est perturbante. Néanmoins, à quoi bon enregistrer en studio une pièce dont l’exécution live est, aux oreilles de son créateur, la meilleure possible ? C’est sûrement le cas de Theusz Hamtaahk, jouée dès 1974 mais seulement mise à disposition du public sur le triple album live Retrospektïẁ en 1981 — la résultante de trois concerts enregistrés en juin 1980.

Dans le magazine Rock en Stock de juin 1978, un certain Jean-François Papin brosse en quelques mots le concept sous-tendant cette pièce : « Le premier mouvement (Wurdah Glao) est basé sur l'existence d'une entité qui regarde hors du bien et du mal le mouvement de l'univers. La présence de cette entité est pressentie par une seule note, ronflement grave et profond, comme éternel. » (Source.) Si Vander semblait vouloir mettre sous le boisseau l’aspect romanesque de ses disques, Theusz Hamtahhk semble se situer dans la continuité scénaristique de Kobaïa et « Rïah Sahïltaahk ». Bon, parler de continuité scénaristique est peut-être un bien grand mot : les notes de pochette permettent de comprendre qu’on croise dans l’univers kobaïen des peuples et des prophètes, des tyrans et des guides… mais l’essentiel se situe peut-être dans la mystique convoyée par les chœurs.

Dans ses premières minutes, Theusz Hamtaahk fait la part belle aux ruptures, l’alternance imprévisible de moments où le calme n’est qu’apparent et de moments plus martiaux, de moments où l’harmonie emporte l’auditeur comme une vague et de dissonances étudiées. La section rythmique est au meilleur de sa forme – basse grondissante (grondante et bondissante, quoi) et une batterie maniée par un Christian Vander en mode rouleau compresseur –, pour soutenir les chœurs fous et les claviers dissonants, afin d’amener vers des contrées troubles et hypnotiques, plongeant l’auditeur dans une transe aux accents inquiets qui gagne en frénésie. Après un premier climax aux deux-tiers, le rythme ralentit et les chœurs se font célestes… C’est là une pause avant un terrifiant déferlement final. Sur Retrospektïẁ, la pièce se poursuit par une coda inquiète, faite de cris et sirènes. À l’exception de l’intervention ponctuelle de synthés quelque peu datés et un mixage qui ne donne pas au son toute l’ampleur requise, Theusz Hamtaahk tient encore la route quarante ans plus tard.

2.

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Paru sous le seul nom de Christian Vander pour des raisons extérieures, Ẁurdah Ïtah, titre se traduisant par « Terre morte / Mort de la Terre / Mort à la Terre », était à l’origine envisagé comme la bande originale du film Tristan et Yseut d’Yves Lagrange. Au vu de l’affiche du film, montrant des chevaliers aux tenues colorées et coiffés de casques un brin étranges, je suis très curieux de voir ce Tristan et Yseut, et d’écouter comment la musique de Magma se mélange dans un autre univers que Kobaïa. Mécontent de sa collaboration avec le cinéaste, Vander réenregistra au printemps 1974 la pièce en un temps bref (trois après-midi) et dans une formation ramenée à quatre musiciens seulement. Adieu cuivres, adieu guitares, les instruments sont ici réduits à un piano, une basse et une batterie, tandis que trois des quatre musiciens assurent les chants – on notera qu’en 2017, Vander fera paraître une version de Ẁurdah Ïtah, surnommée Prima Materia, encore plus minimaliste, réduite au piano et aux voix. Ce line-up restreint n’empêche pas Ẁurdah Ïtah de se montrer intense : même dans ses moments les plus calmes, le disque est parcouru d’un sentiment d’inquiétude et d’urgence.

De ce que j’ai saisi, Ẁurdah Ïtah raconte la marche d’un peuple contre le tyran qui les oppresse, une marche dans un paysage de neige. Néanmoins, une fois le tyran mis à bas, que reste-t-il sinon ledit peuple face à lui-même ? La première moitié de Ẁurdah Ïtah, correspondant à sa face A, est une déclamation de plus en plus frénétique ; la face B ralentit le rythme mais puissances rythmique et mélodique restent présentes. Le solo de piano de la séquence « C’est la vie qui les a menés là ! » (car, oui, on trouve parfois – quoique rarement – des titres en français) constitue l’un des sommets de l’album, prélude à un final élégiaque.

Peut-être en raison de ses conditions d’enregistrement particulières,Ẁurdah Ïtah ne possède pas la même aura que Theusz Hamtaahk ou, surtout, que le troisième mouvement de la trilogie, MDK. Coincé entre une introduction puissante et une conclusion tout bonnement énorme, ce deuxième mouvement de la trilogie «  Theusz Hamtaahk » n’a rien d’un ventre mou. Il s’agit d’un album dépouillé dont les qualités se révèlent au fil des écoutes.

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Martial et puissant, Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh est l’un de ces albums pour qui l’invention du disque compact a été une bénédiction : pièce musicale censément d’un seul tenant, le changement de face du vinyle portait préjudice à l’immersion. Ici, Vander le compositeur est à son acmé. Côté line-up, MDK voit aussi l’arrivée du bassiste Jannick Top ainsi que celle de Stella Vander, l’épouse de Christian Vander. Paru en 1973, ce disque est l’aboutissement de deux années de maturation – on trouve çà et là des versions préliminaires de la composition (tel Mekanïk Kommandöh sur le disque éponyme), permettant d’apprécier son évolution. L’œuvre matérialise aussi ce qui deviendra le son caractéristique de Magma : une ossature musicale portée par une section rythmique solide et des chœurs intenses, au profit de morceaux amples, volontiers hypnotiques, à la structure aboutie. On peut y percevoir les influences de Stravinsky et de Carl Orff, avec un soupçon de démence que rien n’explique.

La version de MDK parue sur le live Retrospektïẁ commence par une rythmique pesante, inarrêtable. Puis une voix s’élève :

« Terrien, si je t'ai convoqué c'est parce que tu le mérites, ma divine, et ô combien cérébrale conscience m'oblige à le faire. Tes actes perfides et grossiers m'ont fortement déplu, les sanctions qui te seront infligées dépasseront les limites de l'entendement humain et inhumain, car tu as, dans ton incommensurable orgueil, et ton insondable ignorance, impunément osé me défier, me provoquer et déclencher dans toute son immensité, ma colère effroyablement destructrice entraînant inexorablement ton châtiment, race maudite ! »

Oui, oui, on ne fait pas vraiment dans le léger ni la simplicité. Les notes du livret en rajoute une couche. Ce mouvement raconte « le jugement de l'humanité pour toute sa vulgarité, sa cruauté, son inutilité, et son manque d'humilité comme seul Nëbëhr Gudahtt, prophète, agit par l'univers, a pu le concevoir dans son infinie sagesse. » MDK semble également poursuivre la ligne narrative de Kobaïa et 1001 ° centigrades, à en croire le livret accompagnant l’édition US du vinyle : revenu sur Terre, le prophète kobaïen s’érige en tyran jugeant l’humanité. Tyran ? C’est vite dit : il s’agit plutôt d’un guide. Ceux qui le suivent sont élevés, les autres non… et, bon, reconnaissons que le livret ressemble à une sorte de tambouille mystique qui me laisse froid.

Vander se plaît à déstabiliser l’auditeur : MDK abonde également en brisures de rythme, la transe alternant avec la syncope, les thèmes mélodiques se mêlant avec brio, tantôt sinistres, tantôt étonnamment aériens. Si la section basse-batterie est toujours aussi puissante, ce sont ici les chœurs qui portent MDK : chœurs féminins, masculins ou mixtes, tous se rejoignent en pleine exaltation pour porter le morceau vers d’insensées hauteurs. À vrai dire, c’est bien une folie doublée d’une angoisse apocalyptique qui domine MDK. Sur le live Retrospektïẁ, un solo de basse un brin intempestif doublé de sirènes s’intercale à mi-chemin et gâche l’immersion. Il n’empêche : le solo de violon qui suit vire peu à peu à la folie furieuse, avant que les chœurs prennent le relais pour se diriger vers un final dantesque. La version studio n’est pas moins solide, orgue, clarinette et cuivres venant soutenir le chant pour édifier un véritable mur sonore. Ce sont là quarante minutes féroces, puissamment évocatrices et dont on ne ressort pas indemne.

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Disponible de façon éparse, la trilogie est rassemblée en mai 2000 lorsque Magma fête ses trente ans d’existence au Trianon. Il en résultera Theusz Hamtaahk – Trilogie, album live qui ne constitue peut-être pas la meilleure version live des trois mouvements… mais au moins le tout figure en un même ensemble, avec une version de Ẁurdah Ïtah qui donne une autre dimension à la composition. Je donnerai cher pour disposer d’une machine temporelle et me rendre à la performance live. C’est l’occasion d’apprécier la cohérence de la trilogie et de ses thèmes, apparaissant et réapparaissant au fil des trois mouvements.

IV. Interlude : une non-trilogie

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Retournons en l’an de grâce 1976. Après plusieurs albums conceptuels, Magma fait paraître Üdü Ẁüdü, un album particulier à plus d’un titre. Cette fois, Vander n’est plus le seul maître à bord : ce sixième album studio de la formation tient davantage d’une collaboration étroite entre Vander et le bassiste Jannick Top. D’une part, deux des sept morceaux sont des fragments d’un volet à venir de la trilogie « Köhntarkösz », tandis que deux autres compositions sont signées par Top seul. Le bassiste a lui aussi son propre univers : Ork. Kobaïa et Ork se trouvent-ils dans le même continuum espace-temps ? Je serais curieux de le savoir. L’ensemble des compositions orkiennes de Jannick Top seront d’ailleurs rassemblées sur Soleil d’Ork en 2001, disque où Christian Vander interviendra d’ailleurs comme batteur. Bref.

Pour faire simple, la face A de Üdü Ẁüdü, c’est le funk en provenance de la lointaine Kobaïa. Ou d’Ork. Le problème de cette première moitié du disque est la brièveté de ses morceaux : ile est vraiment dommage que certains ne s’étendent pas sur plus des quatre minutes réglementaires. « Tröller Tanz » et « Zombies » sont excellents en eux-mêmes. Un peu plus longs, ils auraient défié toute description. Sans exagérer. Heureusement qu’existe la face B, qui ne comporte que deux morceaux, « De Futura » est le cœur de l’album. Sombre, violent, tribal, barbare. Les guitares grincent, la batterie martèle son rythme, les claviers miment des voix au souffle et à la tessiture impossible. À l’écoute de « De Futura », on imagine volontiers quelque sacrifice païen sous le soleil rougeoyant d’une autre planète. Dix-huit minutes tout bonnement monstrueuses. Il est à craindre que l’excellence des compositions ait hâté le départ de Jannick Top, qui quittera le groupe peu après – Magma étant essentiellement le projet de Vander. (Bon, c’est mon interprétation.) Quant au bassiste Bernard Paganotti, il formera avec le claviériste Patrick Gauthier le groupe de zeuhl Weidorje (nom provenant de l’un des morceaux du disque).

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Changement de concept pour Attahk (1978). En dépit d’un titre agressif et d’une pochette assez moche commise par un Hans-Ruedi Giger qu’on a connu plus inspiré, le septième album varie les ambiances et se montre inattendu. « The Last Seven Minutes » est du Magma pur jus, tandis que « Spiritual » est un negro spiritual façon Zeuhl ; curieux mais réussi. « Rindë », anxieux. « Liriïk Necronomicus Kahnt », le funk revisité par Magma. Après la furie apocalyptique de « Mahnt », les huit minutes hypnotiques de « Dondaï » font figure de trêve. Enfin, la caracolante transe qu’est « Nono » (hommage au compositeur Luigi Nono ?) conclut Attahk de la plus belle des façons

3.

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Six ans s’écoulent avant la sortie de Merci (1984). Une nouvelle fois, le son du groupe évolue : des morceaux brefs (un seul dépasse la barre des dix minutes), des sonorités beaucoup plus… pop ??? Dafuck ? Pour les amateurs de jazz-rock-fusion volcanique, ce Merci a une drôle de saveur, appréciable si l’on met de côté les attentes que l’on a vis à vis d’un disque de Magma typique (compos longues et martiales). On croirait Univeria Zekt jailli de ses cendres. Mais… entendre « Call from the Dark », son chant plein d’entrain et ses « oooh baby » pas très kobaïen, sa basse rebondissante, sa batterie très typée 80s, a de quoi causer un choc esthétique. Ce huitième disque a le mérite de poser la question : la zeuhl est-elle soluble dans la pop ? Si les autres morceaux de la face A font pencher pour une réponse négative, la face B semble prouver que oui. Groovy en diable, « I Must Return » déborde de ses influences soul ; concluant l’album, « The Night We Died » lui fait écho en mode apaisé. Entre les deux, « Eliphas Levi », composition à l’ambiance nocturne et rêveuse, signée René Garber (ancien membre du groupe), un des rares morceaux chantés en kobaïen, constitue le point d’orgue du disque.

Ce Merci est-il aussi une manière d’au revoir ? Pas loin. Magma désormais en pause, Christian Vander se consacre à d’autres projets : le groupe Offering, aux sonorités plus accoustiques, ou le Christian Vander Trio, plus jazz. L’occasion pour le batteur de montrer qu’il serait réducteur de l’associer uniquement à une bande de joyeux drilles braillant « Kobaïa ! » au sein d’une formation qu’un auditeur à l’oreille non-éduquée pourrait avoir envie de signaler à la MIVILUDES. Toutefois, le label Seventh Records est fondé par Stella Vander afin de promouvoir les œuvres de monsieur, et Magma reprend du service en 1992 avec Les Voix, un album enregistré en live à Douarnenez. L’instrumentation est légère : piano, contrebasse, batterie, et des claviers pour donner plus d’ampleur au son. Et, surtout, une huitaine de chanteurs et chanteuses, sans lesquels cet album ne s’appelerait pas Les Voix. Trois ans plus tard, Magma se produit à nouveau en concert pour fêter ses vingt-cinq ans d’existence. Après les trente ans, fêtés en mai 2000 au Trianon, Magma continuera sur sa lancée et ne cessera plus de tourner. (À titre personnel, c’est dans ce cadre que j’aurais l’occasion de voir le groupe pour la première fois en concert, en octobre 2003 à Montauban.)

V. Une autre trilogie : Köhntarkösz

Cette tournée entamée au début des années 2000 est l’occasion de peaufiner d’anciennes compositions en vue de leur enregistrement – j’imagine que, aux yeux de Christian Vander, il n’y a rien de plus agaçant que de laisser les choses en plan. Revenons donc un quart de siècle plus tôt : en l’an de grâce 1974, faste année s’il en est, Magma sort donc deux albums,Ẁurdah Ïtah, on l’a dit plus haut, ainsi que K öhntarkösz, qui inaugure une nouvelle trilogie. Trilogie qu’il faudra à notre batteur fan de Coltrane trente-cinq ans pour achever. Qu’importe, oserai-je dire, lorsqu’on offre une musique aussi intemporelle.

Là où la trilogie « Theusz Hamtaahk » s’intéressait à un peuple, la trilogie « Köhntarkösz » suit un parcours plus personnel : celui d’un explorateur, Köhntarkösz, et sa quête lorsqu’il découvre le tombeau d’un pharaon oublié, Ëmehntëhtt-Ré. Lors de son antique existence, le souverain chercha à obtenir l’immortalité auprès du dieu Ptah… mais fut assassiné avant d’avoir touché au but.

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Composition longue d’une demi-heure, Köhntarkösz se divise en deux parties de taille égale, accompagnée sur le vinyle de deux autres morceaux plus brefs, puisqu’il faut bien combler. Dès les premiers instants, Köhntarkösz opère un changement d’atmosphère. Les précédents albums se montraient volontiers durs, martiaux, vindicatifs  ; ce nouvel album s’avère plus introspectif et délaissent les ruptures de rythme pour quelque chose de plus immersif. La première moitié évoque une quête souterraine, inquiète et tourmentée. Le rythme est pesant, les voix rares et inquiètes – des mélopées lovecraftiennes mais reléguées à l’arrière-plan, tandis que piano, basse et batterie dialoguent. La seconde partie commence de manière plus rêveuse… mais ce répit onirique et nocturne ne dure pas : les dix dernières minutes virent à la folie pure. M’est avis que l’élixir d’immortalité ne doit pas contenir que de l’eau.

S’il est facile de s’arrêter à la puissance folle et immédiate de MDK, Köhntarkösz est lui aussi un autre joyau de la discographie de Magma. C’est encore Christian Vander qui en parle le mieux  : « Peut-être le morceau de MAGMA le plus complexe à ce jour et aussi le plus mal compris. Il propose, en effet, une structure rythmique syncopée à l’extrême, où ce qui semble le Temps est le Contretemps, d'où émergent à leur tour les contretemps du contretemps, positionnant le tout totalement différemment dans l'espace. Ce qui procure une sensation physique et psychique complètement différente et inconnue lors de l'interprétation… » C’est clair, non ?

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Trente années plus tard – une paille face aux millénaires nous séparant du temps des pharaons (trois secondes de vertige temporel : vous êtes-vous rendu compte que Cléopâtre est plus proche de nous dans le temps qu’elle ne l’est de Khéops ?) –, Magma a offert une préquelle à Köhntarkösz, avec K.A., alias K öhntarkösz Anteria.

« Voici donc la jeunesse tourmentée de Köhntarkösz en quête de sa destinée. Cependant la providence guide déjà ses pas. »

Et l'inspiration ceux de Vander. Mêlant matériel inédit et fragments existants depuis le début des années 1972 mais éparpillés sur différents lives, K.A. se divise en trois mouvements, de longueur croissante. Les premiers instants du premier mouvement ont pu rassurer l’auditeur inquiet de retrouver son groupe favori dans les bacs en dépit de vingt années d’absence, Magma n’a pas perdu sa flamme. L’atmosphère est cependant plus apaisée que sur Köhntarkösz – oserai-je le terme « enjoué » ? Cette préquelle varie les ambiances, tour à tour sombre ou sémillante dans ses deux premiers mouvements. (À tout le moins pourra-t-on regretter les « Hallelujah » qui parsèment les deuxième et troisième mouvements : on se croirait dans Jesus: The Musical plutôt que dans la Vallée des rois.) Le troisième mouvement se fait plus hypnotique, à mesure que Köhntarkösz s’enfonce dans les tréfonds du tombeau d’Ëhmëhnett-Rê – une véritable transe tellurique, où s’insèrent quelques auto-citations (la séquence « les musiciens du bord du monde » provient tout droit du final de Ẁurdah Ïtah) afin, peut-être, d’assurer l’unité de l’œuvre de Magma. Une unité qui va bien au-delà des « Kobaïa ! » ponctuant les compositions de Christian Vander.

3.

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En 2009, Ëmëhntëhtt-Rê achève la trilogie « Köhntarkösz », avec un album à la fois suite et préquelle de Köhntarkösz – il est question ici de raconter l’histoire du pharaon assassiné et sa quête mystique. Composé dès 1975, Ëmëhntëhtt-Rê existait déjà… mais virtuellement : de nombreuses séquences de l’album pouvaient déjà être écoutés sur des albums précédents, live ou studio. De quoi susciter de nombreuses discussions passionnées d’exégètes : les fragments épars sont-ils meilleurs que la version studio ? L’album achevé est supérieur à la somme de ses parties ? Je ne saurais trop dire, ayant découvert la composition dans son état achevé. Il n’empêche : entendre la composition dans son ensemble lui donne toute sa valeur et sa puissance.

Après un premier mouvement introductif, le deuxième se lance dans une montée grisante, faisant la part belle aux voix séraphiques… avant de foncer, dans un dernier tiers, dans un tunnel oppressant, que domine un sentiment d’urgence et d’apocalypse imminente. Basse et batterie soutiennent ce tunnel sonore avec une efficacité inquiétante – il faudrait être sourd comme un pot et hermétique comme un vase canope pour résister et ne pas se retrouver, à certain moment, à hocher la tête avec la musique. Les tonalités sombres à l’œuvre dans le roboratif deuxième mouvement se poursuivent dans le troisième, tandis que le quatrième, plus bref, s’autorise une bouffée d’oxygène. Néanmoins, « Funëhrarïum Kanht » et ses percussions menaçantes enfoncent le clou (du sarcophage), avant « Sêhë », brève conclusion aux sonorités sépulcrales.

Qu’en retenir ? D’une approche moins évidente que la trilogie «  Theusz Hamtahhk », la trilogie « Köhntarkösz » révèle ses trésors au fil des écoutes. En dépit des trente-sept années séparant le début de la composition et l’achèvement de son enregistrement, son unité thématique reste présente tout au long de ses trois parties. Tour à tour folâtre et funèbre, « Köhntarkösz » emporte son auditeur dans une épopée intime et occulte.

VI. Envoi

Que faire, une fois la trilogie « Köhntarkösz » achevée ? Après avoir bâti une œuvre sans guère d’équivalent, après avoir créé un genre pas moins unique ayant fait florès, Christian Vander aurait pu s’arrêter là : les albums et les captations des lives sont suffisamment riches pour qu’on puisse y passer des heures (c’est le cas de l’auteur de ces lignes). Néanmoins, le compositeur a poursuivi sur une lancée alternant nouveautés et enregistrements studios de titres anciens. Au rang des nouveautés, Félicité Thösz a fait figure en 2012 de bouffée d’air frais. Il s’agit là d’une composition longue d’une demi-heure, et, comme son titre l’indique, à l’esprit enjoué. Inattendu et réjouissant, et sans aucun doute l’un de mes titres préféré du groupe. En 2014, Rïah Sahïltaahk, morceau datant du début des années 70, bénéficie d’une nouvelle version. Bon. On s’en fiche un peu. L’année suivante, Šlaǧ Tanƶ a un peu déçu – une brève composition, sympathique mais manquant peut-être d’ampleur. Et en juin 2019, Z ëss – Le Jour du néant est arrivé à point nommé pour rappeler que le groupe est encore en vie et va très bien, merci. On y reviendra dans un prochain billet…

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Discographie partielle :

(L’astérisque désigne un album live)

Kobaïa (1970)
1001° Centigrades (1971)
The Unnamables (1972, sous le nom de Univeria Zekt)
Mekanïk Destruktïw Kommandöh (1973, Theusz Hamtaahk 3/3)
Ẁurdah Ïtah (1974, bande originale du film Tristan et Iseult, Theusz Hamtahhk 2/3)
Köhntarkösz (1974, Köhntarkösz 2/3)
Live / Hhaï* (1975)
Üdü Wüdü (1976)
Attahk (1978)
Retrospektïẁ I-II-III* (1981)
Merci (1984)
Les Voix de Magma* (1992)
K.A. (2004, Köhntarkösz 1/3)
Ëmëhntëhtt-Rê (2009, Köhntarkösz 3/3)
Félicité Thösz (2012)
Rïah Sahïltaahk (2014)
Šlaǧ Tanƶ (2015)
Zëss – le jour du néant (2019)