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    <title>Le blog Bifrost | Le Bélial - Mot-clé - Collectif</title>
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    <description>Le Blog Bifrost !</description>
    <language>fr</language>
    <pubDate>Wed, 18 Sep 2024 15:10:13 +0200</pubDate>
    <copyright>Le Bélial'</copyright>
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        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 114)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2024/04/26/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-114</link>
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        <pubDate>Fri, 26 Apr 2024 14:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Vous l'attendiez, le voilà, le beau, le splendide &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-114&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 114&lt;/a&gt;, disponible depuis le 25 avril en librairie. Nos critiques ont été très (trop ?) prolifiques et leurs articles n'ont su tous trouver leur place au sein des pages du numéro. Nous leur rendons honneur ici.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-Illuminatine.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/Objr114-Illuminatine.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Illuminatine&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Simon Bentolila – Albin Michel – août 2023 (roman inédit – 256 pp. GdF. 19,90 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le narrateur de ce roman, qui exerce la profession de correcteur, se pose en observateur désabusé et impertinent du monde, de ses dérives (la politique spectacle) ou de ses modes (le véganisme). Ce qui lui reste d’ambition personnelle tient dans l’écriture d’un livre sur les complotistes et autres prophètes de l’apocalypse de tout crin. Il a ainsi parmi ses amis — en fait, ses seuls amis — quelques personnages hauts en couleur, qu’il dissèque mais qui le fascinent tout autant. Adeptes du Gigantesque Remplacement, survivalistes, et même antisémites du fait du complot judéo-maçonnique, ils l’entourent en jouant parfois les équilibristes, car, voyez-vous, notre correcteur est juif... Aussi, quand une drogue, l’Illuminatine, qui offre la particularité de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;rendre plus clairvoyant, et de faire saillir dans l’esprit du consommateur la vérité cachée […] en exacerbant la vigilance du troisième œil, jusqu’à renverser tous les narratifs sur lesquels repose la société&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», fait fureur, on comprend bien qu’elle va faire grossir les rangs des complotistes, leur donner raison sur l’importance de construire son bunker personnel, tout en donnant du grain à moudre au narrateur pour son futur roman...&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Simon Bentolila est journaliste à &lt;em&gt;Lire Magazine Littéraire&lt;/em&gt;, et animateur de rencontres littéraires. Les codes du roman ne lui sont donc pas étrangers, et il s’en sert ici pour ce premier opus, avec un plaisir évident et communicatif, qui emporte assez facilement l’adhésion du lecteur grâce à ce personnage central qui n’accomplit rien de bien glorieux, mais le fait avec suffisamment de recul ironique et d’auto-dénigrement pour rendre la lecture assez jouissive, d’autant plus qu’elle propose quelques scènes astucieuses ou marquantes. On s’amusera également à trouver les anecdotes ou personnages réels auxquels fait référence l’auteur, puisqu’on y trouve par exemple un certain Dondivin Mandanda, sosie de Dieudonné dont la quenelle devient ici un «&amp;nbsp;rollmops d’Allemagne&amp;nbsp;». Si l’aspect satirique ne fait guère dans la dentelle, allant jusqu’à la caricature, Bentolila est plus subtil dans la description de la relation amoureuse avec Lilith, squatteuse aux idées lumineuses qui devient peu à peu accro à l’illuminatine. Il n’en reste pas moins que ce livre n’offre finalement pas grand-chose d’exaltant sur l’aspect purement science-fictif, car si cette substance l’est, elle ne sert au fond que d’amplificateur, d’accélérateur, à la propagation des idées complotistes. Le tout sans réel enjeu dramatique, sur un rythme indolent, et, passé le sympathique exercice de décalage de la société, on a du mal à saisir le propos de l’auteur, de telle sorte qu’&lt;b&gt;Illuminatine&lt;/b&gt; laisse le lecteur sur sa faim et qu’on attendra le prochain livre de Simon Bentolila pour se laisser convaincre.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Bruno Para&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-troisamessoeurs.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-troisamessoeurs.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Trois âmes sœurs&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Martina Clavadetscher – Éditions Zoe – roman inédit traduit de l’allemand [Suisse] par Raphaëlle Lacord (août 2023 – 272 pp. GdF. 22 € / numérique 13,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Iris vit dans un bel appartement new-yorkais. Existence un peu vide, qui peut se perdre dans la contemplation d’un abricot pourrissant. Sa vie s’anime quand rentre son amant Eric, qui lui annonce la venue à dîner de deux amies. Iris est au centre de l’attention, comme une chose un peu fragile, une personne dans une sorte de convalescence. On en vient à vouloir raconter des histoires. Ce ne sera pas facile pour Iris, semble-t-il. Pourtant, à la stupéfaction de tous, elle entreprend de raconter celle de sa demi-sœur Ling. Une nouvelle section du livre s’ouvre. Ling ne connaît pas ses parents. Elle vit dans une grande ville fauchée par la pollution et les pluies acides. Elle travaille sur une chaîne d’assemblage de femmes robots, à l’apparence humaine parfaite, objets de désirs calibrés. Elle élimine les imperfections qui demeurent après le moulage d’une gomme imitant parfaitement la chair sur un squelette métallique, qui a été monté par des hommes. Les modèles n’ont pas de tête&amp;nbsp;; celles-ci sont assemblées dans la pièce d’à côté. Quand Ling, à l’existence strictement mesurée, rentre chez elle, elle se perd dans la contemplation de son film préféré, &lt;em&gt;Paradise Express&lt;/em&gt;, d’un certain Zhan Chan. Un jour, elle sera appelée à travailler au montage des têtes. Elle rencontre un modèle en cours d’apprentissage, Harmony, qu’elle interroge sur ses propres origines. Celle-ci se met à lui raconter l’histoire d’Ada Lovelace. Nouvelle section du livre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est une femme qui va raconter l’histoire d’une femme qui racontera celle d’une troisième. Et chacune de ces voix féminines devra s’émanciper. Pour Martina Clavadetscher, le propos n’est pas de nous narrer une nouvelle fois les rêves des moutons électriques, ni l’avènement d’un nouveau type de conscience à ce qui n’en avait pas. Bien sûr, c’est le cas pour l’un de ces personnages, mais les récits enchâssés, qui explorent les origines de l’informatique et de l’intelligence artificielle, fouillent tout autant l’histoire de la contrainte qui conditionne la vie des femmes à travers les siècles. En son centre, le roman renferme le destin d’une femme issue d’une union malheureuse, éduquée à une maîtrise totale de ses pulsions et qui s’émancipe par la science et la machine&amp;nbsp;: Ada Lovelace, à qui l’on doit le premier programme informatique de l’histoire. Et ce cœur leste de son poids de réalité toute la fiction qui l’enserre&amp;nbsp;: Ling, à l’existence millimétrée, voit sa vie bouleversée par la machine qui devient indépendante et même capable de la solliciter sur ses propres origines. Iris se libère peu à peu de sa condition, en tenant dans sa main les fils des récits qui s’enchevêtrent, malgré les milliers de visages identiques au sien qui l’entourent. Elle se décide à enfin quitter son appartement pour pénétrer, nue, dans la grande ville, dans le grand monde des vivants.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;b&gt;Trois âmes sœurs&lt;/b&gt;, Martina Clavadetscher mène une très belle réflexion sur ce qu’est l’éthique au prisme d’une définition extensive du vivant et sur les moyens à disposition de chaque être vivant pour gagner son autonomie. Nul ne pouvait mieux faire entendre ces voix qu’une dramaturge, et leur donner sur la page et dans nos esprits, la profondeur, la fluidité et le naturel des pensées qui se construisent, séduisent par le spectacle qu’elles en donnent, et nous mettent à notre tour en mouvement.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-eclats.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-eclats.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Éclats miroitants&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Alix E. Harrow – Hachette, coll. « Le Rayon Imaginaire » – septembre 2023 (court roman inédit traduit de l’anglais [USA] par Thibaud Eliroff – 240 pp. GdF. 22 € / numérique 14,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alix E. Harrow, lauréate du prix des lecteurs &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 2020 pour sa nouvelle «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Guide sorcier de l’évasion&amp;nbsp;: atlas pratique des contrées réelles et imaginaires&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» (cf. &lt;em&gt;Bifrost 99&lt;/em&gt;), poursuit son travail de réécriture des contes. Ce second volumes des «&amp;nbsp;Contes fracturés&amp;nbsp;» est la suite directe d’&lt;b&gt;Éclats dormants&lt;/b&gt; (cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 111), et non pas une variation indépendante autour d’un autre conte. On retrouve donc Charm, Prim et surtout Zinnia, quelques années après la fin du premier volume. Cette dernière continue de sauter allègrement d’un univers à l’autre, découvrant autant de variations de la Belle au bois dormant. Jusqu’au jour où un grain de sable vient se glisser dans la mécanique. L’héroïne se retrouve ainsi face à une Blanche-Neige&amp;nbsp;! Puis bien vite une Méchante Reine. L’univers se détraque à force de supporter ces voyages, et le monde de Zinnia commence à en subir les conséquences.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Son amitié avec Charm est au point mort et ces nouvelles aventures la mettront à rude épreuve. Le péril est grand et le saut d’une dimension à l’autre ne sera pas de tout repos.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Réflexion sur le bien et le mal — et la volatilité de ces notions —, sur le destin et le libre-arbitre, cette &lt;em&gt;novella&lt;/em&gt; se lit rapidement et sans déplaisir, Alix E. Harrow jouant habilement sur le côté méta pour évoquer d’une plume complice, la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, les contes ou d’une manière plus générale les clichés en littérature. Le personne de la Méchante Reine sans nom est l’occasion pour l’autrice de réinterroger cette figure archétypale des contes (et de la fiction en général), dans une perspective féministe fort à propos. Le bémol principal sur le fond, qui peut ne pas en être un pour une part du lectorat, réside dans le côté &lt;em&gt;young adult&lt;/em&gt; du texte, qui se ressent très fortement dans les dialogues et pensées de Zinnia, jusqu’à en être par moments un peu lourd.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le bémol principal sur la forme reste le même que pour le premier tome&amp;nbsp;: le prix&amp;nbsp;! L’histoire s’arrête page 207 et ensuite, biographie, remerciements, promo et chapitre du volume précédent… C’est d’autant plus incompréhensible qu’il est nécessaire d’avoir lu &lt;b&gt;Éclats dormants&lt;/b&gt; avant. Ce qui, il est vrai, est loin d’être explicite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La parenthèse des « &lt;b&gt;Contes fracturés&lt;/b&gt; » se referme et l’on attend la prochaine livrée d’Alix E. Harrow, pas franchement emballés par cette duologie, mais confiants pour la suite&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Mathieu Masson&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-aiguille.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-aiguille.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Aiguilles d’or&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Michael McDowell – Monsieur Toussaint Louverture, coll. « Bibliothèque Michael McDowell » – octobre 2023 (roman inédit traduit de l’américain par Jean Szlamowicz – 520 pp. LdP. 12,50 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’automne 2023 a vu la parution d’un nouveau titre de la «&amp;nbsp;Bibliothèque Michael McDowell&amp;nbsp;», déjà riche de la saga &lt;b&gt;Blackwater&lt;/b&gt; (cf. &lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;n°107). Intitulé &lt;b&gt;Les Aiguilles d’or &lt;/b&gt;et paru en 1980 en VO), il confirme la puissante cohérence stylistique et thématique de McDowell. D’une écriture toujours aussi efficace, l’écrivain déploie à nouveau une véritable contre-histoire des États-Unis. L’auteur explore ici les bas-fonds de la New York du XIXe siècle finissant. Il emmène, ou plutôt plonge, lecteurs et lectrices au cœur du quartier dit du «&amp;nbsp;Triangle Noir&amp;nbsp;». Dans l’interlope topographie de ses rues borgnes et autres venelles ténébreuses se tapissent maisons closes, salles de jeu, fumeries d’opium et autres lieux destinés à satisfaire les vices d’une société new-yorkaise n’ayant de bonne que le nom… Il apparaît en effet que la famille patricienne des Stallworth, placée sous la patriarcale férule du juge James Stallworth, ne peut en réalité guère en remontrer en matière d’éthique au clan de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Lena la Noire&amp;nbsp;». &lt;/em&gt;Est ainsi surnommée la matriarche de la seconde des familles protagonistes des &lt;b&gt;Aiguilles d’or&lt;/b&gt;, celle des Shanks, comptant autant de voleurs et prostituées que celle des Stallworth comprend de pasteur et autres piliers de l’ordre établi. Certes en délicatesse avec les lois écrites, les Shanks n’en possèdent pas moins une boussole morale certes singulière, mais plus assurée que celle des Stallworth. Ces damnés de l’urbaine terre new-yorkaise en feront la preuve lors d’un récit qui agrège d’une manière horrifique mélodrame social à la Dickens et feuilleton fin-de-siècle. Aussi prenantes et troublantes que &lt;b&gt;Blackwater&lt;/b&gt;, ces &lt;b&gt;Aiguilles d’or &lt;/b&gt;augurent de la meilleure des manières des sorties à venir dans la «&amp;nbsp;Bibliothèque Michael McDowell&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-segurant.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-segurant.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Ségurant - Le Chevalier au Dragon&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Anonyme – Les Belle Lettres – octobre 2023 (réédition digest du roman de la Table Ronde édité et traduit par Emanuele Arioli d’après des manuscrits médiévaux retrouvés – 272 pp. GdF. 13,50 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ça a fait quelques bruits dans le landerneau. Ce n’est pas tous les jours, ni même tous les ans, qu’un archiviste médiéviste exhume un roman arthurien oublié, quasiment perdu puisque inconnu. Quand je suis allé commander l’ouvrage, mon libraire, amateur de la chose médiévale, le connaissait, l’avait lu et apprécié. Comme je le feuilletais dans un café après en avoir pris livraison, une bibliothécaire de passage le connaissait aussi… Ce n’est pourtant pas le nouveau Musso&amp;nbsp;! C’est la réédition &lt;em&gt;digest&lt;/em&gt; d’un ouvrage paru en deux tomes en 2019 aux Éditions Honoré Champion. Le premier tome contient ce qu’il est convenu d’appeler la version cardinale issue d’un manuscrit ayant appartenu à Richelieu, conservé à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, qui conte l’essentiel des exploits de Ségurant. Le second tome contient des versions alternatives ou complémentaires qu’Emanuele Arioli a retrouvé dans maintes bibliothèques d’Europe, certain n’ayant échappé aux flammes que de justesse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire de Ségurant, le meilleur d’entre tous les chevaliers de son temps, et tint en lice lors d’une joute face à Lancelot du Lac en personne n’est pas terminée. Le médiéviste italien hésite entre deux hypothèses&amp;nbsp;: que l’histoire de ce preux n’ait jamais eu de fin car il est très possible qu’elle n’en eût pas, restant totalement ouverte. Ou qu’elle soit définitivement perdue. L’ultime chapitre — des chapitres crées pour aider à la lecture actuelle — s’intitule &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Oubli de Ségurant&amp;nbsp;». &lt;/em&gt;La plus ancienne version a vraisemblablement été rédigée au XIIIe siècle, entre 1240 et 1273 et semble avoir connu un franc succès en son temps avant de sombrer dans un oubli séculaire. Il y a eu donc de nombreuses réécritures et maints ajouts.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La première partie de la version cardinale en est aussi la plus longue. On y voit Ségurant l’emportant sur tous les preux de l’époque, triomphant de tournoi en tournoi, et finalement bien peu présent à la guerre. Il apparaît davantage comme un sportif qu’un soldat&amp;nbsp;; il a même quelque chose d’un super-héros. Pourtant, Ségurant n’est qu’un homme extrêmement brave et bien plus fort encore, mais il n’y a pas d’éléments fantastiques. Ses exploits gargantuesques à table rivalisent avec ceux en lice. On découvre que ces gens (ou plutôt ceux de l’époque d’écriture) se lavaient toujours les mains avant de passer à table alors que l’époque, aux yeux du commun du moins, n’est pas réputée pour son hygiène. D’ordinaire, l’amour courtois fait combattre le preux pour une dame s’il ne s’abîme pas dans quelque quête (du Graal) mystique. Pas Ségurant&amp;nbsp;! Il nous apparaît comme un crétin bas du front, pire qu’un Conan ou un Rambo. Il semble n’avoir pas le moindre intérêt pour la gent féminine, Dieu moins encore. Il ne se bat pas pour affirmer quelque suprématie virile auprès des belles mais plutôt parce qu’il n’imagine pas quoi faire d’autre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Selon Emanuele Arioli, Ségurant serait à rapprocher du héros germano-scandinave au nom proche — Siegfried/Sigurd, sorte d’avatar qui, en France ou en Italie où est apparu Ségurant, se serait imbriqué dans la Matière de Bretagne. Jusqu’à la page 143, les exploits de Ségurant n’ont absolument rien de magique tandis que ceux de Siegfried sont imprégnés de magie. Chose d’autant plus visible dans le film&lt;em&gt; La Vengeance de Siegfried &lt;/em&gt;de Harald Reinl (1966). &lt;em&gt;La Course de Kriemhilde&lt;/em&gt; du même réalisateur (1967) est en revanche une pure fresque historique où, sur la fin Ségurant va disparaître presque comme par enchantement, étant ensorcelé par Sybille et Morgane. Celles-ci réagissent en femmes dédaignées, le chevalier ne succombant point à leurs charmes — un art qui leur aurait permis de le manipuler pour nuire à Arthur qu’elles haïssent. Leur action bascule de la métaphore à une réalité magique qui perd Ségurant tout autant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout nous est raconté, jamais montré. Comme bien d’autres récits médiévaux ce &lt;b&gt;Ségurant&lt;/b&gt; est répétitif à l’envi. Les mêmes sempiternelles expressions ne cessent de revenir comme le ressac sur un plage, joute après joute. D’un point de vue strictement narratif, force est d’admettre que ce n’est guère passionnant. L’intérêt est ailleurs. C’est une nouvelle pierre de touche qui vient s’ajouter à la base des littératures de l’imaginaire et de la Fantasy tout particulièrement. L’ouvrage est donc très important en tant que source retrouvée qui nous est restituée par Emanuele Arioli. Capital pour ceux qui s’intéressent aux sources de l’imaginaire, dispensable pour les autres qui y chercheraient quelque divertissement.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-organes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-organes.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Organes Invisibles&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Zaki Beydoun – Sindbad / Actes Sud, coll. «&amp;nbsp;Exofictions&amp;nbsp;» – novembre 2023 (recueil inédit traduit de l’arabe [Liban] par Nathalie Bontemps – 128 pp. LdP. 14,50 € / numérique 10,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;b&gt;Organes invisibles&lt;/b&gt; est une anthologie qui regroupe un ensemble de vingt-deux très courts récits et textes issus de trois recueils. Une brève préface de J-M. G. le Clézio introduit l’ensemble.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quel étrange livre que celui-ci… &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Extension&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, la nouvelle qui ouvre le bal, ressemble ainsi à une méditation lysergique teintée de surréalisme dalinien, lorsqu’un homme grandit inexplicablement jusqu’à être plus immense encore que l’espace infini, inversant sa perception des proportionnalités, et aboutissant à la contemplation extatique d’un univers orgasmique. On comprend rapidement pourquoi Salvador Dali est cité en préface alors que Borges et Kafka le sont en 4e de couverture&amp;nbsp;! La parenté fantastique invoquée en sous-titre est cependant toute relative, et il semble que le style général de l’auteur s’apparente bien davantage au courant surréaliste. Si Magritte avait peint un livre en lieu et place de sa pipe, c’eût été celui de Zaki Beydoun&amp;nbsp;: ceci n’est pas un livre&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec la nouvelle-titre, le narrateur perçoit ses sensations comme des extensions de lui-même, et le corps semble n’être qu’une entrave à l’immensité de son moi psychanalytique freudien. «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Les pensées ne sont en réalité que des pénis amputés&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», peut-on y lire… dont acte. La lecture de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Éveil&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, fin de relation de couple vécue comme une anti-hallucination où l’autre disparaît — au sens propre — du champ de vision, ou bien de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Paranoïa&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, mise en scène du moi confronté au jugement supposé de l’autre, confirme par ailleurs cette impression de délire psychédélique mortifère dont l’ego de l’auteur est le véritable inspirateur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les textes issus les plus anciens sont parfois étonnamment courts, de l’ordre du paragraphe, et paraissent souvent n’avoir aucun sens à moins d’être versé dans l’onicocritie, science de l’interprétation des rêves. Car c’est bien de cela qu’il semble être ici question, de la transcription littéraire de cauchemars insensés, et il y a certes quelque chose de fascinant à découvrir l’univers onirique auto-psychanalytique d’un conteur dont la plume s’avère libérée de toute contrainte conventionnelle, et parfois porteuse d’un je-ne-sais-quoi d’irrévérencieux&amp;nbsp;: ainsi en est-il de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ma nouvelle bouche&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, récit dans lequel le narrateur n’en a plus et se voit contraint de hurler sa rage par l’entremise de son auguste derrière… à l’haleine suffocante&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On l’aura compris&lt;b&gt; Organes&lt;/b&gt; &lt;b&gt;invisibles&lt;/b&gt; n’est pas à proprement parler un ouvrage de science-fiction, ni même de littérature fantastique&amp;nbsp;; c’est une introspection métaphysique surréaliste mise en prose, qui trouverait sans peine sa place dans un cabinet de curiosités littéraires. Sans être exceptionnelle et malgré un tarif élevé eu égard au format, cette «&amp;nbsp;Exofiction&amp;nbsp;» iconoclaste est peut-être cependant suffisamment étrange pour mériter que l’on s’y attarde, constituant un étonnant échantillon d’un genre littéraire que l’on qualifierait volontiers de &lt;em&gt;délirium-fiction.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Julien Amic&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-lux.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-lux.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Lux&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Maxime Chattam – Albin Michel – novembre 2023 (roman inédit – 512 pp. GdF. 22,90&amp;nbsp;€ / numérique 15,99&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quelle est la nature de Sphère&amp;nbsp;? Quel est son objectif&amp;nbsp;? Ces questions sont sur toutes les lèvres depuis l’apparition de cet OVNI sphérique et lumineux au-dessus de l’océan Atlantique. Invasion extraterrestre&amp;nbsp;? Messager de la Terre-mère&amp;nbsp;? Annonce de fin du monde&amp;nbsp;? Manifestation divine&amp;nbsp;? Les plus grands scientifiques du monde entier sont dépêchés sur place pour le découvrir. De même que la cellule Icon, réunissant penseurs, créateurs et autres artistes, méticuleusement choisis pour leur imagination, leur créativité, leurs compétences sociales ou leur intelligence émotionnelle, leur compréhension de l’autre. Leur objectif&amp;nbsp;: proposer des idées innovantes, originales et vérifiables quant aux comportements étudiés de Sphère, à son fonctionnement et à son origine, en se basant sur les résultats produits par la recherche. C’est ainsi que Zoé, romancière française à succès, accompagnée de sa fille Romy, est envoyée sur Lux, la plateforme internationale construite à la hâte, juste en-dessous de Sphère. Pourquoi elle&amp;nbsp;? Que peut une simple écrivaine face à une tâche aussi ardue et colossale&amp;nbsp;? Et quelles menaces planent sur Lux, qui semble pourtant si sécurisée&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans un nouveau roman où se mêlent intrigues politiques et espionnage industriel, Maxime Chattam nous amène sur une Terre d’un avenir proche, ravagée par les tempêtes et le réchauffement climatique. C’est dans ce contexte qu’apparaît cette boule de lumière d’origine inconnue. L’espoir se mêle à la panique, les conflits entre nations menacent d’éclater. Mais si l’on retrouve cette vision pessimiste de l’humanité que l’auteur présentait déjà dans la trilogie du &lt;b&gt;«&amp;nbsp;Cycle de l’homme&amp;nbsp;»&lt;/b&gt;, une autre vision, empreinte d’espoir, voit le jour dans &lt;b&gt;Lux&lt;/b&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue manque peut-être d’originalité, la thématique de l’OVNI s’étant fait une place de choix dans la littérature de science-fiction, depuis H.G. Wells et sa &lt;b&gt;Guerre des mondes&lt;/b&gt; au plus récent &lt;b&gt;Sur la route d’Aldébaran&lt;/b&gt; d’Adrian Tchaikovsky, mais elle reste menée d’une main de maître. L’auteur ne pose pas ici un questionnement scientifique, mais humain. Dans sa «&amp;nbsp;note aux lecteurs&amp;nbsp;» de fin, il cite d’ailleurs Barjavel&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;La vérité, c’est ce qu’on croit&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», montrant ainsi que tout l’objectif de son roman n’est pas tant la connaissance de ce qu’est Sphère, que la croyance et l’espérance qu’elle peut apporter à une humanité sur le déclin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le lecteur se prête ainsi au jeu et tente de deviner, avec les personnages, la nature de Sphère. Le suspense est à son comble, Maxime Chattam ne s’affranchissant pas totalement de son genre de prédilection, celui du thriller. Les personnages eux-mêmes sont bien écrits, profondément humains, avec leurs défauts, leurs erreurs, leurs décisions, leurs jugements de valeurs qui les rendent attachants, parfois agaçants, mais toujours réalistes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un livre prenant, qui se lit bien et peut constituer une bonne entrée dans la littérature de science-fiction et d’anticipation.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Éléonore Bailly&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-promenonsnous.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-promenonsnous.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Promenons-nous dans les bois&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Margaret Atwood – Robert Laffont, coll. «&amp;nbsp;Pavillons&amp;nbsp;» novembre 2023 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Michèle Albaret-Maatsch et Isabelle D. Philippe. 368 pp. GdF. 21 € / numérique 14,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’automne 2023 a vu le retour de l’autrice de &lt;strong&gt;La Servante écarlate &lt;/strong&gt;(&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°39). Ce n’est cette fois-ci pas avec un roman que Margaret Atwood se signale à nouveau mais avec un recueil de nouvelles, un genre dans lequel elle s’était déjà illustrée avec &lt;strong&gt;Neuf contes &lt;/strong&gt;(&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°93). Les récits de &lt;strong&gt;Promenons-nous dans les bois &lt;/strong&gt;sont de dates récentes. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ils portent la trace du présent. Il peut s’agir de celui propre à une écrivaine octogénaire, veuve depuis 2019. Les nouvelles formant le (mini) cycle de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Tig &amp;amp; Nell&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;évoquent de manière autobiographique un couple affrontant la sénescence et la mort. Ces attachantes histoires relèvent cependant de la littérature blanche, et c’est dans la partie de l’ouvrage intitulée &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ma mère, cette sorcière&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;que se trouvent les genres chers à &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Le réalisme fantastique y domine avec la nouvelle donnant son titre à ce segment (la biographie d’une mère possiblement magicienne par sa fille) ainsi que dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Entretien avec un mort&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Une mort à coup de coquillages&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; — on y fait parler les morts que sont George Orwell et Hypatie d’Alexandrie — et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La métempsychose ou le voyage de l’âme&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, témoignage d’un escargot réincarné dans une femme.&lt;em&gt; «&amp;nbsp;Impatiente Grisildis&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Mêléegénérale&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;relèvent de la SF, le premier relisant l’un des &lt;strong&gt;Contes de Canterbury&lt;/strong&gt; à une aune extraterrestre, le second imaginant un futur matriarcal. De celui-ci, comme de ces autres textes, le présent n’est une nouvelle fois pas très loin. Margaret Atwood y évoque en effet autant de questions d’une actualité que l’on dit brûlante&amp;nbsp;: les unes féministes, les autres écologiques ou bien encore pandémiques. Engagé, le regard porté par l’écrivaine sur ces points saillants de notre temps est enfin marqué par un humour rendant d’autant plus efficaces les interventions que sont ces miniatures de l’Imaginaire.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-muncaster.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-muncaster.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Muncaster&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Robert Westall – Les Éditions du Typhon, coll. «&amp;nbsp;Les Hallucinés&amp;nbsp;» – novembre 2023 (réédition d’un court roman paru initialement sous le titre&lt;b&gt;Le Maléfice de Muncaster&lt;/b&gt;chez Hachette Jeunesse – traduction inédite de l’anglais [UK] par Benjamin Kuntzer – 144 pp. semi-poche 17,90&amp;nbsp;€ quand même&amp;nbsp;!)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Joe est cordiste&amp;nbsp;: un artisan-maçon qui intervient sur des ouvrages difficiles d’accès (cheminées d’usines, tours…) en utilisant des techniques empruntées à l’alpinisme. Avec son collègue Billy, il est missionné pour des travaux de réfection sur les tours de la cathédrale de Muncaster (ne cherchez pas le diocèse de Muncaster, il n’existe pas&amp;nbsp;; par contre, dans le nord-ouest de l’Angleterre se trouve un château de Muncaster ayant la réputation d’être hanté…). Très vite, à soixante mètres au-dessus du vide, Joe découvre une gargouille qui semble dotée de pouvoirs surnaturels. Petit à petit, le cordiste comprend que cette créature réclame un sacrifice, et que sa famille est menacée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Robert Westall a commencé à écrire pour les enfants, mais après la mort de son fils, ses textes ont évolué vers davantage de noirceur. Cette tragédie personnelle transparaît dans &lt;b&gt;Muncaster&amp;nbsp;&lt;/b&gt;: le narrateur entretient une relation très forte avec son jeune fils et celui-ci, comme d’autres enfants, devient la cible de la gargouille maléfique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman est initialement paru dans une collection jeunesse, on ne s’étonnera donc pas que l’histoire, classique, se déroule sans beaucoup de surprises. Malgré ce défaut et une écriture assez lisse, &lt;b&gt;Muncaster&lt;/b&gt; est un court roman qui se lit avec intérêt. Le narrateur s’avère un personnage touchant dans sa simplicité, et on découvre le monde des cordistes, ces artisans amoureux des belles pierres qui défient la gravité. Une curiosité pour les curieux.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-François Seignol&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-voyagequatriemedimension.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-voyagequatriemedimension.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Voyage au pays de la quatrième dimension&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Gaston de Pawlowski – Flatland, coll. «&amp;nbsp;Le Grenier cosmopolite&amp;nbsp;» – décembre 2023&amp;nbsp;(réédition – 384 pp. GdF. 20 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Écrivain, docteur en droit, critique littéraire, reporter sportif, Gaston de Pawlowski (1874-1933) reste aujourd’hui surtout connu d’un petit public d’amateurs de curiosités et de vieilleries pour son &lt;b&gt;Voyage au pays de la quatrième dimension&lt;/b&gt;. Paru une première fois en 1912, le roman a bénéficié d’une refonte en 1923, avant d’être réédité tous les vingt ou trente ans, jusqu’à la présente édition dite du centenaire chez Flatland. Une version rehaussée d’une longue postface de Fabrice Mundzik, qui tient du travail de fourmi pour avoir relevé tous les repentirs, rajouts et retraits faits par l’auteur entre les différentes éditions parues de son vivant, ainsi que d’articles venant compléter ledit &lt;b&gt;Voyage&lt;/b&gt; et de quelques brèves fictions rédigées par d’autres auteurs s’inspirant du roman de Gaston de Pawlowski. Cela, sans oublier les illustrations originales de Léonard Sarlouis (qui auraient mérité un papier un rien moins fin pour mieux briller). Tout ceci devrait suffire à ravir les connaisseurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et pour les néophytes curieux, de quoi parle ce &lt;b&gt;Voyage au pays de la quatrième dimension&lt;/b&gt;&amp;nbsp;? Composé d’une cinquantaine de chapitres, comme autant d’articles parus dans différents supports puis rassemblés de façon à former un récit cohérent, ce livre est moins une exploration de ce thème, en vogue à l’époque, qu’est la quatrième dimension physique — même si les premiers chapitres abordent quelques impossibilités topologiques que seule une quatrième dimension physique peut expliquer — qu’un panorama des temps futurs. La quatrième dimension, ici, est selon Pawlowski davantage une forme élevée de la conscience, qui privilégie la qualité des choses. Au fil des chapitres, ce &lt;b&gt;Voyage&lt;/b&gt; prend l’apparence d’un catalogue d’idées et d’inventions, dont certaines préfigurent de nombreux tropes de la SF&amp;nbsp;: citons en vrac la communication avec Mars, dont les habitants répondent en français aux humains ; un procédé de rajeunissement des élites (des vieillards cacochymes retrouvant leur vingt ans sous le règne d’un Léviathan très hobbesien), ledit Léviathan dont la chute trouve ses prémices dans une révolte de singes ; la lévitation universelle, qui devient un moyen de transport, au risque de provoquer quelques perturbations – des « forces vagabondes » donnent une conscience aux objets – qui finissent par exaspérer, après quoi, on voyage par corps astraux : d’où l’apparition de corps de location, à disposition là où le corps astral arrive. Il y a aussi des animaux mécaniques qui deviennent vivants et des microbes devenus géants suite à un procédé, et qu’on finit par empailler.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Récit aussi curieux que fascinant, &lt;b&gt;Voyage au pays de la quatrième dimension&lt;/b&gt; méritait bien cette remise en lumière à l’occasion de ses cent ans. Avis aux amateurs.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-exoplanete.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-exoplanete.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’exoplanète féministe de Joanna Russ&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Joanna Russ – Cambourakis – janvier 2024 (essais, lettres et archives choisies et traduites par Charlotte Houette et Clara Pacotte – 200&amp;nbsp;pp. GdF. 24&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alors que les lecteurs de science-fiction français (re)découvrent Joanna Russ (1937-2011), la romancière avec &lt;b&gt;L’Humanité-femme&lt;/b&gt;, réédition de son roman &lt;b&gt;The Female Man&lt;/b&gt; chez Mnémos (précédemment paru en 1977 chez Robert Laffont sous le titre — assez misogyne — &lt;b&gt;L’Autre moitié de l’homme&lt;/b&gt;), voici que sort un petit recueil sur sa prose hors fiction. Choisis et traduits par Charlotte Houette et Clara Pacotte, membres du groupe de recherche EAAPES (Exploration des Alternatives Arrivantes de Provenance Extra-Solaire), ces différents documents nous montrent Joanna Russ, la femme derrière la romancière et nouvelliste si peu traduite en France. Universitaire, amie au long cours de Samuel Delany, féministe et lesbienne fière de sa sexualité, mais également correspondante d’autres grandes dames de la SF comme Ursula Le Guin ou James Tiptree Jr, Joanna Russ n’avait pas la langue dans sa poche et pouvait avoir la plume acérée ou d’une douceur extrême suivant les sujets et les correspondants.&lt;br /&gt;
En choisissant des documents variés proposés à la traduction, les deux traductrices donnent à voir non seulement les différentes facettes de Joanna Russ, mais également du petit monde de la science-fiction américaine de la fin du vingtième siècle. Et certains textes comme «&amp;nbsp;Cher collègue, je ne suis pas un homme honorifique&amp;nbsp;» n’ont pas pris une ride et trouvent un écho troublant dans certaines réactions masculines de l’ère #MeToo et les fameux «&amp;nbsp;Not All Men&amp;nbsp;» ingénument hypocrites à chaque nouvelle affaire. D’autres comme «&amp;nbsp;Sur Mary Wollstonecraft Shelley&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;Amor Vincit Foeminam&amp;nbsp;: la bataille des sexes dans la science-fiction&amp;nbsp;» ou «&amp;nbsp;&lt;em&gt;A Boy and His Dog&lt;/em&gt;, la solution finale&amp;nbsp;» s’avèrent des critiques littéraires jubilatoires par leur ton, et érudites par leur contenu. Encore plus intéressantes, les différentes correspondances présentées entre Joanna Russ et Alice B. Sheldon (plus connue à l’époque sous son pseudonyme de James Tiptree Jr), Monique Wittig ou Dorothy Allison qui montre les coulisses de l’écriture et les préoccupations multiples de ces écrivaines, ne se limitant pas du tout à la publication.&lt;br /&gt;
Bien qu’il ne fasse que 200 pages, ce petit livre s’avère très roboratif et intéressera les curieux et curieuses des coulisses littéraires et notamment de sa frange féministe. Si vous n’aimez pas quitter les rives de la fiction, passez votre chemin. Si en revanche, vous aimez les débats intellectuels vifs, ou voir ce qu’il se passe derrière le miroir, alors faites-vous plaisir et piocher à votre guise d’un texte à l’autre.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-dieux.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-dieux.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Dieux de jade et d’ombre&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Silvia Moreno-Garcia – Bragelonne, coll. «&amp;nbsp;Fantasy&amp;nbsp;» – janvier 2024 (roman inédit traduit du l’anglais (Mexique) par Olivier Debernard – 312 pp. GdF. 22 € / numérique 12,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après &lt;b&gt;Mexican Gothic &lt;/b&gt;(cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°104), un &lt;b&gt;Rebecca&lt;/b&gt; mexicain teinté d’inspirations lovecraftiennes et &lt;b&gt;La Fille du Docteur Moreau &lt;/b&gt;(cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°110), une réinterprétation du classique de H.G. Wells, les éditions Bragelonne poursuivent les traductions des romans de Silvia Moreno-Garcia avec &lt;b&gt;Les Dieux de jade et d’ombre&lt;/b&gt;, qui puise son inspiration dans le &lt;b&gt;Popol Vuh&lt;/b&gt;, recueil des mythes créateurs du peuple quiché.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À la mort de son père, Casiopea Tun et sa mère reviennent dans la famille maternelle à Uukumil, dans la péninsule du Yucatán. Brune de peau et pauvre, Casiopea est souvent négligée et assignée aux tâches ménagères dans la somptueuse demeure de son grand-père. Elle endure aussi les mauvais traitements infligés par son cousin.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une nouvelle fois victime de brimades, elle se retrouve seule dans la maison familiale et libère accidentellement Hun-Kamé, le dieu de la mort, enfermé dans un coffre par son traître de frère jumeau, Vucub-Kamé. Ce dernier a dispersé des parties du corps de Hun-Kamé à travers le Mexique, les confiant à des sorciers, des démons et d’autres entités surnaturelles. Après avoir pris le trône de Xibalba, le monde souterrain, Vucub-Kamé ambitionne d’annexer le monde des humains et de restaurer à coup de sacrifices sanglants la gloire des époques passées. Casiopea, lié par la magie à Hun-Kamé, n’a d’autre choix que de le suivre dans sa reconquête de L’Inframonde. Leur périple les conduit à travers tout le Mexique, du Yucatán à Veracruz, en passant par Mexico, El Paso et la Basse-Californie. Hun-Kamé, privé d’une partie de sa puissance magique, puise dans la force vitale de Casioepa. Cette relation symbiotique, tout autant que symbolique des sentiments naissants entre les deux personnages, n’est pas sans conséquence&amp;nbsp;: Casiopea meurt à petit feu en absorbant la magie de Hun-Kamé, tandis que le dieu devient de plus en plus vulnérable à la mort.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;b&gt;Les Dieux de jade et d’ombre&lt;/b&gt; est avant tout l’histoire de l’émancipation d’une jeune fille et de sa découverte d’elle-même. Silvia Moreno-Garcia met en scène des personnages bien caractérisés confrontés à des dilemmes moraux et plongés dans un monde menaçant jalonné de cauchemars ensanglantés, de rituels religieux macabres et d’épreuves dangereuses subies dans le monde souterrain. Elle propose aussi une réflexion sur le destin, la loyauté, la famille, la vie, la mort et la condition humaine. Le roman se concentre surtout sur la romance impossible entre les deux protagonistes, laissant le contexte historique — la fin des années 1920, alors que le Mexique émerge d’une période de conflit révolutionnaire — en toile de fond. Et si l’exploration des légendes et de la culture maya s’avèrent plaisante, on ne peut s’empêcher de trouver l’ensemble légèrement décevant en raison d’une structure narrative un peu prévisible et resserrée autour des émois des protagonistes.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Karine Gobled&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-shelter.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-shelter.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Shelter&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Christophe Carpentier – Au Diable Vauvert – janvier 2022 (roman inédit – 176 pp. GdF. 18,50 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S’inscrivant dans la lignée des théâtraux &lt;b&gt;L’Homme-canon &lt;/b&gt;(&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 106) et &lt;b&gt;Carnum &lt;/b&gt;(&lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;109), le dernier opus en date de Christophe Carpentier adopte une forme tenant à nouveau plus d’un texte pour la scène que du roman&amp;nbsp;annoncé par l’éditeur. &lt;b&gt;Shelter&lt;/b&gt; se présente en effet comme une succession de dialogues, s’articulant en trois actes, eux-mêmes divisés en scène. L’auteur assume ainsi pleinement un registre dramatique que vient encore et souligner la mention finale d’un baisser de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;rideau&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Prenant là encore la suite de &lt;b&gt;L’Homme-canon &lt;/b&gt;et de &lt;b&gt;Carnum&lt;/b&gt;, &lt;b&gt;Shelter &lt;/b&gt;a pour cadre une France que l’on pourrait aussi bien situer en nos temps contemporains que dans un futur très proche. Ses deux protagonistes ont pour prénoms Terry et Shelley. Le premier fut ainsi prénommé par ses géniteurs cinéphiles en hommage au réalisateur de &lt;em&gt;Brazil&lt;/em&gt;. La seconde, aux parents quant à eux plutôt amateurs de littérature, doit son prénom à l’autrice du &lt;b&gt;Prométhée moderne&lt;/b&gt;. L’échange initial durant lequel Terry et Shelley s’exposent l’une à l’autre la genèse de leurs prénoms donne d’abord le ton de &lt;b&gt;Shelter&lt;/b&gt;, empreint comme à l’accoutumé chez Christophe Carpentier d’une ironie toute moderne. En témoignent ces quelques considérations de Terry&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;on est deux banlieusards made in France, assis l’un en face de l’autre avec nos deux prénoms anglais en plein centre-ville de Sevran.&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; Affichant un humour sarcastique allant crescendo tout au long de &lt;b&gt;Shelter&lt;/b&gt;, ces propos liminaires sur les noms de baptême de ses héroïne et héros en suggèrent encore le programme science-fictionnel. Ainsi placé sous les figures tutélaires de Terry Gilliam et de Mary Shelley, &lt;b&gt;Shelter &lt;/b&gt;agrège à l’imaginaire acidement débridé du premier la redoutable puissance spéculative de la seconde.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;In fine hautement détonant, &lt;b&gt;Shelter &lt;/b&gt;débute cependant de manière fort prosaïque. En proie à un célibat rien moins qu’extraordinaire, le lillois Terry et la native de Colombes qu’est Shelley font connaissance lors d’un &lt;em&gt;date &lt;/em&gt;sans doute planifié via quelque application de rencontres. Se jaugeant de part et d’autre de la table d’un restaurant prétendument italien servant indifféremment pâtes à la carbonara et banana split, les trentenaires esseulés semblent d’abord composer quelque scène d’une hexagonale &lt;em&gt;rom com&lt;/em&gt;. Du moins jusqu’à ce que Terry propose à Shelley de s’engager avec lui dans la voie d’une &lt;em&gt;«&amp;nbsp;radicalité&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» amoureuse consistant, toujours selon ses mots, en un absolu refus du &lt;em&gt;«&amp;nbsp;diktat de l’accouplement&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Apparemment dubitative quant à la perspective d’une relation platonique avec Terry, mais en réalité séduite par ce dernier, Shelley accepte bientôt sa proposition…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De ce qui adviendra dès lors, il est impossible d’en dire plus sous peine de divulgâcher un récit hautement surprenant, scandé qu’il est par de retentissants coups de théâtre&amp;nbsp;! Tout au plus indiquera-t-on qu’après avoir (faussement) dessiné les sociologiques contours d’une réflexion sur le couple amoureux, l’expérience &lt;em&gt;no sex&lt;/em&gt; de Terry et Shelley se mue en véritable objet de SF. Évolutionniste et dystopique, &lt;b&gt;Shelter&lt;/b&gt; emmène en d’étranges contrées spéculatives qui ne sont pas sans évoquer celles arpentées par Brian Evenson dans le diptyque &lt;b&gt;Immobilité&lt;/b&gt;/&lt;b&gt;L’Antre&lt;/b&gt; (&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 110).&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-migrant.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-migrant.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Migrant ou …brevi finietur (Les Métamorphoses, T.3)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Marina &amp;amp; Sergueï Diatchenko – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du cygne&amp;nbsp;» – janvier 2024 (roman inédit traduit du russe [Ukraine] par Denis E. Savine – 384 pp. GdF. 22,50 €&amp;nbsp;; numérique 15,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;Vita nostra brevis est, brevi finietur.&lt;/em&gt; Notre vie est brève, elle finira bientôt. Avec &lt;b&gt;Migrant&lt;/b&gt; se clôt le triptyque des époux Diatchenko. Initialement paru entre 2007 et 2010 en VO, L’Atalante nous en propose la traduction, sans se presser, depuis 2019. Pour rappel, le premier volume, &lt;b&gt;Vita nostra &lt;/b&gt;(&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 97), était une claque tant les auteurs parvenaient à suggérer sans rien expliquer. Le deuxième, &lt;b&gt;Numérique &lt;/b&gt;(&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 104), beaucoup plus banal, avait un peu déçu. &lt;b&gt;Migrant&lt;/b&gt; relève la barre, mais sans atteindre les sommets du premier tome. Pourtant, le début se montre très séduisant&amp;nbsp;: un homme, au doux surnom de Krokodile, passe sans transition d’une rue banale d’une ville terrienne à une salle d’une obscure administration. Il y apprend que sa demande a été acceptée et qu’il va pouvoir migrer vers une planète. Pas celle de son choix, car les choses ont changé depuis qu’il s’est porté candidat, mais on lui laisse le dernier mot entre Limbe et Raa. Qu’il ne connaît ni l’une ni l’autre. Et, encore plus étrange, il ne sait même pas avoir rempli un dossier ni, surtout, pourquoi. On lui montre juste la preuve qu’il l’a bien fait. On lui fait visionner un court message qu’il a lui-même enregistré auparavant et qui n’explique pas grand-chose, hormis qu’il a pris cette décision de son plein gré et après mûre réflexion. Et on lui explique que pour payer ce voyage vers sa nouvelle demeure, il lui en a coûté deux ans de sa vie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et le voilà sur Kaa. Sans rien savoir sur la planète. Sans même connaître la langue. On la lui a implantée dans le cerveau, mais parfois, des dissonances se font ressentir. Mais il doit s’adapter et, surtout, faire des choix, encore, sans en connaître les tenants et les aboutissants. Simple homme dans un monde qui n’est pas le sien, où les habitudes, les coutumes, les façons de vivre sont terriblement différentes de celles qu’il connaît. Comme cette épreuve qui lui permettrait de devenir un citoyen à part entière, mais qu’on lui déconseille de passer, car il n’a pas en principe les capacités de réussir. Têtu, il se lance et Kafka continue&amp;nbsp;: des étapes se succèdent, certaines sans queue ni tête, sans que rien, jamais, ne soit réellement expliqué. Sans oublier les réflexes racistes de certains de ses nouveaux concitoyens. Et, surtout, le sentiment d’étrangeté permanent. Pour Krokodile comme pour le lecteur. Essayer de comprendre comment tout cela fonctionne et, surtout, où veulent nous emmener les auteurs est le principal moteur de &lt;b&gt;Migrant&lt;/b&gt;. Mais les enjeux du récit sont assez faibles et leur portée sans grande force. Plus abordable que &lt;b&gt;Vita nostra&lt;/b&gt;, plus enthousiasmant que &lt;b&gt;Numérique&lt;/b&gt;, ce roman clôt de manière correcte un triptyque original méritant le détour. Et, pour prolonger, le plaisir, Marina Diatchenko, dorénavant veuve, a publié l’année dernière un nouveau volume, suite de &lt;b&gt;Vita nostra&lt;/b&gt;. Saura-t-elle y renouer avec le charme ineffable de sa première histoire&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-chiendeguerre.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-chiendeguerre.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Chien de Guerre &amp;amp; la Douleur du Monde&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Michael Moorcock – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – janvier 2024 (réédition d’un roman traduit de l’anglais [UK] par Henri-Luc Planchat – 240 pp. GdF. 17,50 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Œuvre de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, ce roman compte au nombre des textes importants de Michael Moorcock. Il prend place dans notre monde, au XVIIe siècle, durant la Guerre de Trente Ans, peu après le sac de Magdebourg (1631). En rupture de ban par crainte de la peste, Ulrich von Bek, qui a pris part à ce sac, traverse une Allemagne dévastée. Jusqu’à une contrée silencieuse et sans vie où se dresse un château épargné par les vicissitudes de l’époque&amp;nbsp;: Le pied sur Terre de Lucifer. Après qu’il a rencontré Sabrina, une esclave de Satan ayant servi à le ferrer, le Prince des Ténèbres vient lui proposer un marché&amp;nbsp;: se mettre en quête du Saint Graal et le lui rapporter afin que l’Ange Déchu puisse racheter sa place au Paradis, ainsi que toute la douleur du monde, avec en prime son âme déjà damnée et celle de Sabrina si toutefois le Prince des Menteurs a dit la vérité. Cette première partie pleine de questionnements métaphysiques est la plus intéressante du livre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le seconde partie (non matérialisée) relève de la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; moorcockienne classique et aventureuse&amp;nbsp;: on y voit von Bek, accompagné du Kazakh Sadenko — le pendant de Tristelune auprès d’Elric, et qui joue le même rôle littéraire, dont celui d’apporter des dialogues qui fluidifient le récit. Tous deux parcourent une Europe à feu et à sang, ainsi que la Mittlemarch, où l’on retournera à l’occasion pour d’autres volumes de la série von Bek. &lt;b&gt;Le Chien de guerre et la douleur du monde&lt;/b&gt; est rattaché au multivers moorcockien notamment par les présences de la reine (des Épées) Xiombarg, et surtout celle du chevalier des Épées, Arioch, ici duc des Enfers en rébellion contre Lucifer, tous deux issus du cycle de «&lt;b&gt;&amp;nbsp;Corum&amp;nbsp;&lt;/b&gt;». La quête confiée à von Bek par le diable n’est pas du goût de toutes les puissances Infernales, et Satan n’est lui-même plus guère en odeur de sainteté aux Enfers. Ainsi revient-on à davantage de considérations métaphysiques pour la conclusion, qui fait le lien avec nombre de récits d’inspiration mythologique tel que &lt;em&gt;Le Crépuscule des Dieux&lt;/em&gt;, bien qu’il soit ici davantage question de la mythologie du Livre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec ce roman, Michael Moorcock fait véritablement œuvre de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; spéculative&amp;nbsp;; un genre qui d’ordinaire ne s’y prête guère — l’immense majorité étant assertive. Moorcock invite ici à une spéculation métaphysique avant tout. Il ne nous propose par le sempiternel affrontement manichéen si cher à Tolkien et ses émules. En filigrane, la question posée &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt; demeure, comme souvent chez Moorcock&amp;nbsp;: bons ou mauvais, n’est-il pas préférable que l’homme fasse ses propres choix (plutôt que de laisser ceux-ci entre les mains des dieux)&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-swa.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-swa.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Swa&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Daniel Walther – Mnémos – janvier 2024 (omnibus de trois romans – 354 pp. GdF. 23 € / numérique 9,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce volume réunit trois romans de Daniel Walther (1940-2018)&amp;nbsp;: &lt;b&gt;Le livre de Swa&lt;/b&gt;, &lt;b&gt;Le destin de Swa &lt;/b&gt;et &lt;b&gt;La légende de Swa&lt;/b&gt;, parus au début des années 80. Peu de textes de l’auteur bénéficient d’éditions récentes, si ce n’est le court roman &lt;b&gt;Les Voyageurs&lt;/b&gt; disponible depuis l’année dernière aux éditions du Typhon. Le point commun entre les deux&amp;nbsp;? Richard Comballot, qui signe la postface de ce dernier ouvrage et la préface du volume qui nous intéresse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Trilogie de science-fantasy, &lt;b&gt;Swa&lt;/b&gt; nous présente les aventures du jeune héros éponyme, que tous ceux qu’il croise trouvent rudement intelligent et sacrément spécial. Pour les femmes, ajoutez aussi diablement attirant. L’action se passe dans un futur post-apocalyptique, après la guerre de Cristal qui a renvoyé l’humanité quelques siècles en arrière. Swa vit dans une citadelle où un grand destin de sage l’attend, mais qui sera contrarié par une voix dans sa tête, venue du dehors, là où les humains sont réputés barbares et dangereux par les tenants de l’ordre. Commencent alors moult péripéties dont il se sortira, car, on vous l’a dit, le bonhomme est brillant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Science-fantasy parce que, notamment, au milieu de ces combats à l’arme blanche et de ces affaires de légende, se trouvent aussi des pistolets lasers, des automates et une station orbitale. Mais aussi de la télépathie et des rêves prémonitoires. Un mélange des genres qui aurait pu être savoureux. L’onomastique trace des correspondances avec le passé&amp;nbsp;: ainsi ce Khan, implanté après les steppes, au fin fond de l’est, ou encore ce Pacha, chef pirate entouré de noms comme extraits du monde méditerranéen.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans la préface, un extrait de l’interview menée pour le dossier du &lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;48, numéro lui étant consacré, nous apprend que Daniel Walther en choisissant de se tourner vers la «&amp;nbsp;littérature populaire&amp;nbsp;» en a tiré une écriture «&amp;nbsp;plus lisible&amp;nbsp;». C’est une façon de voir les choses. Fade et ampoulée en serait une autre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans le monde de &lt;b&gt;Swa&lt;/b&gt;, ça torture, ça tue et ça viole à tout-va. Les scènes de sexe sont caricaturales et c’est la foire aux braquemarts. Dans la première partie, chaque nouveau personnage dont il sera question du pénis en possédera un semblant plus gros et plus dur que le précédent — subversif et novateur&amp;nbsp;! Swa multiplie les conquêtes, pendant que Lsi, celle qu’il aime et qui heureusement peut passer au-delà de ses trahisons (avoir un destin, ça aide), l’attend, toute éplorée. C’est lubrique et malaisant. On souffle fort.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il en ressort une impression d’avoir lu une énième compilation de péripéties, payée à la ligne, avec un héros si extraordinaire qu’il porte sa légende sur lui, bien malgré lui et sans qu’on sache pourquoi. Mnémos prévoit de poursuivre ce travail patrimonial avec la réédition d’un recueil de nouvelles de Daniel Walther, peut-être un format lui convenant mieux.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Mathieu Masson&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr114-jaworski.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr114-jaworski.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus Le chevalier aux épines&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;1) Le conte de l’assassin – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, coll. «&amp;nbsp;La Bibliothèque voltaïque » – juin 2023 (roman inédit – 518 pp. GdF. 28 € / numérique 9,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;h5&gt;2) Le débat des dames – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, coll. «&amp;nbsp;La Bibliothèque voltaïque » – janvier 2024 (roman inédit – 528 pp. GdF. 28 € / numérique 9,99 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Jean-Philippe Jaworski, le 24 janvier dernier, menait enfin sa trilogie du &lt;b&gt;Chevalier aux épines&lt;/b&gt; à son terme, concluant un nouvel arc narratif dans la série des «&amp;nbsp;&lt;b&gt;Récits du Vieux Royaume&lt;/b&gt;&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Deuxième volume de cette histoire, &lt;b&gt;Le Conte de l’assassin&lt;/b&gt; signait le retour de Don Benvenuto, incontournable figure du Vieux Royaume et irrévérencieux narrateur de &lt;b&gt;Gagner la guerre&lt;/b&gt; (2009). Ainsi l’auteur y renoue avec le ton gouailleur qui avait fait le sel de son premier roman. Tant la narration que les dialogues semblent manifester le plaisir de son créateur à écrire le point de vue du Chuchoteur, dont le langage et les manières, bien moins châtiées que ceux des chevaliers bromallois, apportent à l’intrigue le panache et l’humour qui manquaient à son premier volume. Mais le changement de ton n’apporte pas seulement à l’entre-deux une respiration salutaire : elle complète, en leur apportant un relief nouveau, les évènements du premier volume par le point de vue du parti adverse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Que les amoureux du style incomparablement riche de l’auteur se rassurent : il n’était pas question pour le père du Vieux Royaume de renoncer à cet exercice d’écriture, véritable tour de force que constitue l’élaboration d’une œuvre se nourrissant d’un tel travail sur la langue. &lt;b&gt;Le débat des dames&lt;/b&gt; (2024), troisième et dernier volume, retourne à la belle société bromalloise pour offrir de savoureux échanges entre ses protagonistes, dans lesquels l’auteur se manifeste plus que jamais au sommet de son art. Le vocabulaire est, comme toujours, d’une précision chirurgicale, tenant ici compte tant des registres que de l’époque de référence. Jaworski n’est par ailleurs pas avare en descriptions de lieux, de panoramas, d’ambiances et d’atmosphères qui, bien qu’elles alourdissent considérablement le récit, n’en demeurent pas moins sublimes et d’une puissance évocatrice rare.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il faut enfin accorder à l’auteur de n’avoir pas fait les choses à moitié. Jaworski ne s’est pas contenté d’invoquer les thèmes phares de la littérature médiévale pour le simple plaisir de se prêter à l’exercice. Chevalerie et amour courtois s’inscrivent ici pleinement au cœur d’une intrigue soigneusement structurée pour y incarner de véritables enjeux dont dépendent le dénouement de cette histoire. Sur ce point encore, l’auteur ne fait pas mentir une réputation ébauchée avec la série des «&amp;nbsp;&lt;b&gt;Rois du monde&lt;/b&gt;&amp;nbsp;» et s’est pleinement emparé de son sujet, éventant au passage les craintes qui pouvaient encore planer sur ce nouvel arc de voir sa conclusion suspendue pour un temps indéfini. Certains, peut-être, lui reprocheront de ne pas lever suffisamment le voile sur une partie des mystères entretenus tout au long des trois volumes. Il y met pourtant un merveilleux point final, véritable main tendue vers le lecteur et l’invitant à devenir, à rebours, un protagoniste à part entière de son récit.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bouclée d’une main de maître, cette trilogie ne fait que confirmer son auteur, s’il était encore besoin de le faire, au rang des meilleurs écrivains de la fantasy francophone contemporaine.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Camille Vinau&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 113)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2024/01/30/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-113</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:c2f33c87a2c919fb9347ac63e0f487be</guid>
        <pubDate>Tue, 30 Jan 2024 14:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr113-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr113-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Cela faisait longtemps&amp;nbsp;: pour compléter le cahier critique du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-113&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 113&lt;/a&gt;, disponible depuis le 25 janvier en librairie, voici quelques papiers supplémentaires n’ayant trouvé place au sein de la version papier.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr113-confluence.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr113-confluence_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Ce qui reste après les tempêtes (Confluence T.2)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Sylvie Poulain – Bragelonne, septembre 2023 (roman inédit - 640 p. GdF, 22&amp;nbsp;€ / 12,99&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour les raisons les plus bassement commerciales, la quatrième de couverture évoque les films &lt;em&gt;Avatar &lt;/em&gt;(on supposera ici qu’il s’agit du deuxième volet) et&lt;em&gt; Abyss. &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;20&amp;nbsp;000 lieues sous les mers&lt;/strong&gt; aurait bien mieux convenu, voire &lt;em&gt;Voyage au Fond des Mers&lt;/em&gt; la célèbre série TV des années 60 crée par Irvin Allen, mais c’est davantage encore à &lt;em&gt;SeaQuest&lt;/em&gt; et surtout au Jeu et aux romans «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Polaris&amp;nbsp;» &lt;/strong&gt;de Philippe Tessier que s’apparente &lt;strong&gt;Confluence&lt;/strong&gt;, en bien mieux – sans qu’il y ait toutefois lieu de s’esbaudir. Chaque tome est divisé en quatre parties qui auraient constitué chacune un très honnête Fleuve Noir des années 80. On tient là de la bonne littérature populaire dans le genre aventures sous-marines et le bon sens du terme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout comme dans&lt;strong&gt;&amp;nbsp;«&amp;nbsp;Polaris&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, l’humanité a été contrainte de se réfugier sous les flots. Le roman de Sylvie Poulain se montre moins belliqueux de &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Polaris&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;. Avant d’écrire, elle a été militaire – et ce sont les militaires qui sont rarement les plus va-t-en guerre, car ils savent de quoi il est question. On notera que l’Atlantis de &lt;strong&gt;Confluence&lt;/strong&gt; dont le rôle s’apparente à celui de l’OTAN, ici baptisé Pax, est située au même emplacement géographique que l’Hégémonie dont le nom trahit les ambitions dans l’univers développé par Philippe Tessier&amp;nbsp;; soit au large de Washington. Poulain n’est certes pas Henry James, mais de celui-ci à Tessier s’étend la totalité de la littérature ou peu s’en faut et les personnages de &lt;strong&gt;Confluence&lt;/strong&gt; sont animé d’une certaine psychologie en évolution, souvent à la recherche d’une forme de rédemption et doté d’un passé trouble qui revient hanter le présent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout commence par l’assaut lancé par Atlantis contre Providence, une cité ayant survécu à une catastrophe dans les abysses grâce à une symbiose avec un micro-organisme marin à l’origine d’une sorte de télépathie, la confluence. Les Atlantes voudraient s’emparer de ces techniques et considèrent Providence comme une menace à mettre au pas mais l’affaire tourne mal et les Proventins préfèrent saborder leur cité que de livrer leurs secrets. Ne survivent que Jihane et Wolf. La jeune fille est la dépositaire de toutes les mémoires des Proventins qui constitue un fardeau un peu lourd pour elle. Wolf est un sous-off atlante parti à la poursuite de Jihane guidé par Atlas, l’IA qui règne sur Atlantis, via ses implants qui régule et manipule sa chimie cérébrale. Ils sont recueillis par le Grondin, un submersible de la Hanse venu observer les événements. La Hanse est une entité chargée des échanges et du commerce entre les divers membres de l’intercommunauté. Tandis que Jihane tente de reconstituer une confluence et que Wolf change de camp en rompant ses liens&amp;nbsp;; on découvre l’équipage du Grondin où tous ont un passé chargé que l’on découvre au fil du roman. Le Grondin ne tarde pas à se voir traqué par tout ce qui navigue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’univers développé par Sylvie Poulain semble gynécocratique – à une exception et demi près&amp;nbsp;: Veers (le bâtonnier de la Hanse) et Atlas (une IA traitée comme masculine) qui sont au nombre des méchants –, toutes les autorités étant féminines. À commencer par Carmen de Klerk, commandant du Grondi&amp;nbsp;; Suzanna Li, amiral d’Atlantis&amp;nbsp;; Imane Battouri, Archonte d’Atlantis sensée supervisée Atlas, ces deux ont la relation saphique de rigueur&amp;nbsp;; Némo, maffieuse et psychopathe sanguinaire régnant sur les Açores a un passé qui n’est pas sans évoquer celui du personnage de Jules Verne et rêve de dominer le monde qu’elle estime ne pas l’avoir traitée comme elle l’estimait juste et compte sur le symbiote proventin pour y parvenir&amp;nbsp;; Claudia Quandt commande un sous-marin de la Hanse et Lindsay, la Station Hope. Tous les autres hommes n’ont que des fonctions subalternes même s’ils sont des personnages importants du récit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si les deux volumes de &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Confluence&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; sont assez volumineux, leur mise en page est relativement aérée. L’ensemble lecture sommes toutes agréable mais qui ne révolutionnera pas la littérature. En ces temps de médiocratie galopante et frénétique, c’est plutôt bon pour un livre récent qui n’est pas une réédition. Même si le roman compte des aspects scénaristiques hollywoodiens qui peuvent prêter à sourire&amp;nbsp;; l’histoire est cohérente et se tient.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr113-sentence.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr113-sentence_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;La Sentence&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Louise Erdrich - Albin Michel - septembre 2023 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Sarah Gurcel - 432 pp. GdF. 23,90&amp;nbsp;€ / numérique 15,99&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après avoir bénéficié d’une libération conditionnelle, Tookie, la quarantaine, est embauchée dans une librairie indépendante spécialisée en littérature amérindienne à Minneapolis. Le job de rêve pour cette Ojibwé dont la passion des livres est née entre les murs de la prison. Entourée de ses amis, épaulée par un mari aimant, Tookie se délecte de cette vie calme et des conseils de lecture qu’elle prodigue à ses clients, jusqu’à ce que le fantôme de l’un d’entre eux, Flora, vienne hanter la librairie…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au rythme de chapitres courts, Louise Erdrich dresse le portrait d’une Amérique tristement célèbre pour ses violences envers les peuples racisés qui la composent. Chaque étape de la vie de Tookie semble une épreuve où la librairie apparaît comme un havre de paix, la liberté par les livres, un classique. Une paix rompue par le fantôme de Flora, une présence à la fois intrigante et effrayante pour Tookie, mais pour le lecteur… un simple figurant, un murmure, un livre qui tombe, une obsession qui semble rappeler à l’héroïne qu’elle doit encore payer sa dette. Ou bien est-ce autre chose…&amp;nbsp;? Bien entendu. Puis le vent du COVID balaye Minneapolis qui finit par s’embraser après le meurtre de George Floyd.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si la présence de Flora rattache &lt;strong&gt;La Sentence&lt;/strong&gt; aux genres qui nous intéressent en Bifrosty, le fantastique reste à la marge, un fil rouge si fin qu’on l’oublierait presque, mais qui révèle son utilité à la fin (ouf). &lt;strong&gt;La Sentence&lt;/strong&gt; est avant tout un hymne aux cultures amérindiennes, un voyage intime sur la quête d’identité et les liens familiaux, un beau Prix Femina Étranger dont on peut cependant regretter le caractère fourre-tout et décousu.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Aayla Secura&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr113-tronconneuse.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr113-tronconneuse_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Mon cœur est une tronçonneuse&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Stephen Graham Jones - Rivages/Noir - octobre 2023 (roman inédit traduit de l’améircain par Fabienne Duvigneau - 480 pp. GdF. 24&amp;nbsp;€ / 17,99&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après les remarqués &lt;strong&gt;Galeux &lt;/strong&gt;(cf. &lt;em&gt;Bifrost 99&lt;/em&gt;) et &lt;strong&gt;Un bon indien est un indien mort &lt;/strong&gt;(cf. &lt;em&gt;Bifrost 109&lt;/em&gt;), Stephen Graham Jones revient dans nos contrées pour un roman d’horreur, au titre magnifique&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Mon cœur est une tronçonneuse&lt;/strong&gt;. Ce livre, couronné par le Bram Stoker Award, le Shirley Jackson Award et le Locus Award du meilleur roman d’horreur, est un hommage aux films d’horreurs, passion pleinement avouée de l’auteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Jade Daniels, adolescente en marge, «&amp;nbsp;indienne&amp;nbsp;» par son père, fan de &lt;em&gt;slashers&lt;/em&gt; et aimant étaler ses connaissances cinématographiques est la pétillante et impertinente héroïne de ce récit. Du haut de ses 17 ans, elle passe tout au crible du cinéma de genre&amp;nbsp;; tout rentre toujours dans la grille de lecture qu’elle adopte pour voir le monde. Elle inventorie les éléments clés nécessaire ainsi que les rôles attendus – en premier lieu, celui de la &lt;em&gt;final girl&lt;/em&gt;. Mais un jour, la réalité rattrape ses rêveries morbides et le sang commence à gicler dans son bled paumé de l’Idaho.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par le biais de Jade, Stephen Graham Jones réalise en fil rouge un court magistral sur les &lt;em&gt;slashers&lt;/em&gt; et gorge le récit d’anecdotes sur les tournages, les lieux, les personnages, les armes. Un véritable &lt;em&gt;Hall of Fame &lt;/em&gt;du tueur en série. Pas besoin d’être fan de ce genre de films pour apprécier la lecture, mais il ne faut pas non plus y être hermétique – mais reconnaissons que le titre est assez explicite&amp;nbsp;! Au demeurant, une cinquantaine de notes de bas de page sont là pour aider à la compréhension, soit directement en lien avec des références horrifiques soit pour des histoires d’argot ou de culture spécifiquement US.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les atermoiements de Jade ou son côté cabotin ralentissent par moments légèrement la narration, sans que cela soit rédhibitoire. Surtout qu’il s’agit là d’un effet de l’auteur pour nous laisser douter encore et encore. Le prisme de l’adolescente est-il le bon&amp;nbsp;? Ou bien se laisse-t-elle dépasser par son envie de jouer un vrai rôle dans le film de sa vie&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une plongée horrifique rondement menée. Stephen Graham Jones se régale et c’est agréable de l’accompagner, le livre dans une main. Et dans l’autre… l’arme de votre choix.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Mathieu Masson&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;&lt;strong&gt;* * *&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Accelerando&lt;/strong&gt; n’ayant pas fait l’unanimité au sein de la rédaction lors de son inclusion dans la Bibliothèque idéale IA du présent numéro 113, voici un autre avis sur le fix-up de Charles Stross.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr113-accelerando.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr113-accelerando_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Accelerando&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Charles Stross [&lt;em&gt;Accelerando&lt;/em&gt; (2005) – dernière édition VF&amp;nbsp;: Le Livre de Poche (2016)&amp;nbsp;; roman (?) traduit de l’anglais par Jean Bonnefoy]&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour qui s’interrogerait quant à la signification du titre du «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;» qui nous intéresse ici, point n’est forcément besoin d’en faire la lecture, du moins de sa partie proprement narrative. Il suffira de consulter la première entrée du glossaire de presque cinquante pages inclus dans l’édition française d’&lt;strong&gt;Accelerando&lt;/strong&gt;. Ledit article, intitulé &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Accelerationista&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, nous apprend que l’on désigne ainsi les tenants de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;l’accélération&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;à savoir l’acceptation par l’homme d’une transition globale de l’autre côté de la singularité*&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. L’astérisque couronnant ce dernier terme invite alors à aller consulter, une quarantaine de pages plus loin, une seconde entrée. Elle explique que singularité désigne ici &lt;em&gt;«&amp;nbsp;un changement de paradigme social/économique/technologique qui voit s’infléchir à la verticale une courbe exponentielle d’évolution&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Notons encore que cette définition renvoie elle-même, avec force autres astérisques, à celles concernant &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Hans Moravec&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ray Kurzweill&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Transhumanisme&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;ainsi que l’&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Université de la Singularité&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Et ce ne sont là que quelques-uns des cent soixante-cinq articles que compile ce glossaire conclusif de la version hexagonale d’&lt;strong&gt;Accelerando&lt;/strong&gt;. Car c’est à son traducteur français, Jean Bonnefoy, et non pas à Charles Stross lui-même que l’on en doit la présence, l’édition originale en étant apparemment dépourvue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Loin d’être anecdotique, cet ajout d’un quasi-dictionnaire au «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;» qu’est &lt;strong&gt;Accelerando&lt;/strong&gt; permet aussi bien de comprendre les intentions ayant guidé son auteur que les raisons de son échec littéraire. Quant aux premières, il est ainsi manifeste que l’écrivain a caressé l’ambition de décliner sous une forme fictive un considérable corpus théorique et dans lequel l’IA occupe une place centrale. &lt;strong&gt;Accelerando &lt;/strong&gt;spécule en effet sur un développement futur tel de celle-ci qu’elle parvient in fine à supplanter l’humaine intelligence, réussissant même à recomposer le système solaire selon ses propres et technologiques attendus… Ce n’est cependant là que le résumé tout à fait expéditif d’un récit courant sur plus de sept cents pages et détaillant à l’envi la genèse (plus ou moins) directe de l’artificiel &lt;em&gt;«&amp;nbsp;cerveau Matriochka&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;reléguant le genre humain au rang d’espèce subalterne…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sans doute intellectuellement impressionnant du fait de sa luxuriance référentielle (du moins d’un point de vue non scientifique, tel celui de l’auteur de cette critique…), &lt;strong&gt;Accelerando &lt;/strong&gt;échoue en revanche à faire œuvre de littérature. Le lâche agrégat de neuf nouvelles qu’est en réalité ce faux roman n’accouche que d’un semblant d’histoire tout en raccords artificieux. Pesamment lassant (pour dire le moins…), &lt;strong&gt;Accelerando &lt;/strong&gt;fait montre d’une écriture aussi pondéreuse, oscillant dangereusement entre humour grassement potache et &lt;em&gt;name-dropping&lt;/em&gt; façon &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt;…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 108)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2022/10/26/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-108</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:78701b625c741f422d481c39b9de562c</guid>
        <pubDate>Wed, 26 Oct 2022 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr108-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En complément aux critiques du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-108&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 108&lt;/a&gt;, disponible depuis le 27 octobre en bonnes librairie, voici une dizaine de papiers supplémentaires, afin d'explorer Sorrowland, Widowland et quelques autres contrées proches de notre monde ou plus éloignées…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-silence.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-silence_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Les aventures de John Silence, le Sherlock Holmes du surnaturel&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Algernon Blackwood - Terre de Brume, coll. «&amp;nbsp;Terres Fantastiques&amp;nbsp;» - janvier 2022 (réédition de nouvelles traduites de l’anglais [UK] par Max Duperray et Jacques Parsons. 352 pp. GdF. 22€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Imaginé à l’orée du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle par le britannique Algernon Blackwood (1869-1951), le singulier John Silence n’est peut-être pas un complet inconnu pour les lecteurs et lectrices de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Constitué de six récits, le cycle dévolu à ce personnage (notamment admiré par Lovecraft) avait déjà fait l’objet de traductions françaises entre les années 1960 et 1990. Celles-ci étaient cependant éparses et partielles et Terre de Brume a réédité l’ensemble de ces nouvelles en un seul volume incluant par ailleurs un texte jusqu’alors inédit en français, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Une victime des hauts espaces&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Grâce à l’éditeur breton et à Max Duperray, à la fois co-traducteur et maître d’œuvre de ce recueil, le lectorat francophone peut donc enfin prendre la totale mesure du «&amp;nbsp;Sherlock Holmes du surnaturel&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Du moins est-ce ainsi que Terre de Brume a choisi de sous-titrer cette première intégrale francophone des &lt;strong&gt;Aventures de John Silence&lt;/strong&gt;, remplaçant ainsi celui choisi par Blackwood et qualifiant son personnage de «&amp;nbsp;Physician Extraordinary&amp;nbsp;» — en français, «&amp;nbsp;le Médecin du Surnaturel&amp;nbsp;». Docteur en psychiatrie et non pas «&amp;nbsp;consulting detective&amp;nbsp;» de son état, Silence tient en effet bien plus du réel Sigmund Freud que du fictif locataire du 221 B Baker Street. N’ayant pas seulement la qualité de médecin en commun avec l’analyste viennois, Silence partage encore avec lui une méthode. Puisque c’est le plus souvent par le biais de l’écoute de celles et ceux venant le consulter que Silence parvient à identifier, ou plutôt à diagnostiquer l’origine du malaise les taraudant. Surnaturel oblige, les «&amp;nbsp;cures parlantes&amp;nbsp;» menées par l’attentif Silence font apparaître que la dépression ou l’angoisse de sa patientèle trouvent leur source dans un au-delà (ou bien encore les &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Hauts Espaces&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de la sixième nouvelle) peuplé d’entités issues de diverses mythologies. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Une invasion psychique&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; emprunte ainsi aux histoires de maison hantée tandis que &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Sortilèges et métamorphoses&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; mobilise la figure de la sorcière. De nécromanciens il est encore question dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Némésis du Feu&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; puisant dans l’imaginaire de l’Égypte antique, et dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Camp du chien&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; qui fait appel au chamanisme amérindien, tout en y associant le motif lycanthropique. Enfin, le bout fourchu de la queue du Diable lui-même pointe dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Culte secret&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Soient autant de références traditionnelles auxquelles se combinent celles plus contemporaines de l’imaginaire spirite, comme dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Une victime des hauts espaces&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Après avoir débusqué le démon (ou la démone) tourmentant ses patients, le thérapeute Silence se fait thaumaturge. Passant dès lors de l’écoute à l’action, il use offensivement d’un savoir occulte aussi achevé que celui lui permettant d’explorer la psyché humaine. Ces duels constituent les brefs et spectaculaires climax de récits s’attachant pour l’essentiel à restituer des états d’âmes aux prises avec les forces de l’Invisible. Pour ce faire, Blackwood déploie une écriture toute en finesse analytique et même psychanalytique. Un choix narratif qui destine avant tout ces &lt;strong&gt;Aventures de John Silence&lt;/strong&gt; aux amateurs et amatrices d’un fantastique que l’on dit psychologique…&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-zogru.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-zogru_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Zogru&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Doina Ruști - Éditions du Typhon, coll. «&amp;nbsp;Les hallucinés&amp;nbsp;» - mars 2022 (roman inédit traduit du roumain par Florica Courriol. 256 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;De qui Zogru est-il le nom&amp;nbsp;? Ou plutôt de &lt;em&gt;quoi&lt;/em&gt;&amp;nbsp;? Car, au regard des références taxinomiques communément admises, il est peu aisé de déterminer l’essence de l’entité donnant son titre au roman de la roumaine Doina Ruști, traduite pour la première fois en français. Selon sa créatrice, Zogru affecte la forme première d’un &lt;em&gt;«&amp;nbsp;tourbillon de lumière verte […] aussi fin qu’une queue de cerise […] ondulant comme un cordon souple&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; . Tapi depuis des lustres dans la glèbe de Valachie, Zogru en émerge &lt;em&gt;«&amp;nbsp;un beau jour de printemps, en l’année 1460, pendant la Semaine Sainte.&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; Flottant un temps dans l’air campagnard, la gazeuse créature va ensuite prendre possession du corps et de l’esprit de Pampou, un jeune paysan assis non loin. Et ce ne seront là que les premières prises de possession et incarnation de l’éthérée créature. Découvrant bientôt qu’il est capable de migrer d’un hôte à un autre, il s’engage dès lors dans une singulière et polymorphe odyssée. Allant d’homme en femme, de jeune en vieillard, de prolétaire en aristocrate, le gender-fluid et transfuge avant la lettre qu’est Zogru voyage encore à travers le temps, nanti d’une extraordinaire longévité. Le nomade des corps et des siècles a en revanche plus de difficulté à se jouer de l’espace. Un énigmatique verrou topographique l’empêche en effet de s’éloigner par trop du sol de Valachie, puis de ce qui deviendra la Roumanie au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Non sans quelque heurt (les migrations de Zogru virent parfois au fiasco), l’esprit baladeur parcourt sept siècles d’Histoire de la Roumanie. Doué de pensée, Zogru l’est aussi d’affect, accessible qu’il est notamment à l’amour que lui inspirent certaines humaines. Une passion dont l’heureuse réalisation ne va pas sans difficultés, l’on s’en doute, puisque Zogru est voué à survivre à celles dont il s’est épris…&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Vivant sous les règnes autocratiques du sanglant Vlad l’Empaleur ou du rouge Nicolae Ceaușescu, Zogru est aussi le contemporain de l’accession de la Roumanie à l’indépendance ou de son entrée dans l’ère néo-libérale. Mais plutôt que des évolutions, et encore moins des progrès, ce sont de dommageables permanences qu’observe et éprouve Zogru d’âge en âge, puisque la société (pré)roumaine demeure toujours aussi imparfaite, marquée par la domination continue d’élites aux contours faussement changeants. De la sorte, le fantastique de &lt;strong&gt;Zogru&lt;/strong&gt; participe d’une relecture à la fois allégorique et critique du réel roumain, ainsi que de ses origines historiques. Si l’on ajoute à cela une tonalité ironique, on aura compris que la manière de conte qu’est &lt;strong&gt;Zogru&lt;/strong&gt; tient plus de Voltaire que des frères Grimm. D’une narration riche en rebondissements, l’aventure de Zogru se révèle cependant plus intrigante que passionnante. Souvent (très) elliptique quant à ses nombreuses références politiques ou culturelles, cette contre-histoire de Roumanie échappera peut-être à celles et ceux connaissant peu ce pays. Sans doute quelques notes supplémentaires en bas de page, ou bien encore une préface auraient permis de mieux goûter ce roman à clef. Ainsi susceptible de mettre ses lecteurs et lectrices à distance, le livre ne touche guère plus quant à ses amours fantomatiques, un peu trop froidement évoquées pour émouvoir. &lt;strong&gt;Zogru&lt;/strong&gt; n’est donc pas le titre le plus convaincant des « Hallucinés&amp;nbsp;», une collection offrant par ailleurs de très beaux et très&lt;em&gt;weird&lt;/em&gt; titres tels que &lt;strong&gt;Eltonsbrody&lt;/strong&gt; (&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; n°96) et &lt;strong&gt;Le temps qu’il fait à Middenshot&lt;/strong&gt; d’Edgar Mittelholzer…&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-devolution.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-devolution_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Dévolution&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Max Brooks - Le Livre de Poche - avril 2022 (réédition d’un roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert - 413 pp. GdF. 8,20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Le &lt;em&gt;pitch&lt;/em&gt; n’était pourtant pas si mauvais. De riches Occidentaux écolos décident de quitter la ville bruyante et furieuse pour se réfugier à Greenloop, un havre de paix high-tech au beau milieu de la forêt américaine. L’objectif&amp;nbsp;: une existence communautaire en harmonie avec la nature sauvage ; vivre sainement et sereinement selon les principes du développement personnel et du wifi. Mais une force brutale – une horde de Yétis affamés – est tapie dans les fougères. Et lorsque l’éruption d’un proche volcan l’y poussera, celle-ci sortira de sa cachette et sèmer la panique.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Émoustillé, on se met à demander&amp;nbsp;: y trouvera-t-on une métaphore bien sentie de la psyché moderne ? Des rapports intéressants se noueront-ils entre ces Autres et le groupe de bobos surprotégés ? Et cette « dévolution » annoncée dès la couverture, comment sera-t-elle mise en scène ? Hélas, le traitement de ces questions reste sommaire et on déchante vite. Certes, les Bigfoots sortent du bois pour manger et c’est censé faire peur. Mais nous, lecteurs, restons sur notre faim.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;En fait, on s’ennuie à mourir dans ce roman sans réel enjeu ni suspense. Les membres de la communauté ont beau être décimés les uns après les autres par les créatures velues, on reste de marbre. La raison est simple. Malgré la volonté de l’auteur de nous plonger dans le feu de l’action via le journal intime de l’une des habitantes du lieu – et donc de mettre les sentiments et les relations au premier plan –, la psychologie des personnages est désespérément fade et attendue. Certains d’entre eux ne sont que des caricatures juste bonnes à nourrir les vilains méchants grands singes. Ceux-ci ne reçoivent d’ailleurs pas un traitement beaucoup plus favorable, même si un effort notable est accompli pour dépeindre des personnalités diverses unies par de forts liens sociaux.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Finalement, un seul protagoniste retient l’attention. Non pas l’héroïne, dont la progressive «&amp;nbsp;transformation/dévolution&amp;nbsp;» fait plutôt sourire et prépare – qui sait ? – une suite, mais son mentor&amp;nbsp;: Mostar, une artiste bosniaque d’un certain âge que la guerre de Yougoslavie, dans les années 1990, a habituée à la survie.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;À ce propos, en quelle année sommes-nous ? Peut-être aujourd’hui ou dans un futur proche. Les technologies n’ont pas vraiment évolué (tout au plus trouve-t-on une domotique améliorée et une connexion à internet plus puissante) ; aucune révolution scientifique ne vient non plus compliquer le tableau et on reconnaît sans peine la &lt;em&gt;upper class&lt;/em&gt; étatsunienne, ainsi que le paysage politique contemporain. Rien de bien neuf de ce côté, donc. Max Brooks préfère naviguer entre horreur et fantastique sans toucher de trop près à la science-fiction ou à la spéculation. Notre conseil&amp;nbsp;: si vous avez autre chose à faire, n’allez pas vous perdre à Greenloop, vous y tourneriez en rond.&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Nicolas Delforge&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-uchronies.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-uchronies_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Uchronies – Le laboratoire clandestin de l’histoire&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Thierry Camous - Éditions Vendémaire, coll. «&amp;nbsp;Chroniques&amp;nbsp;» - mai 2022 (essai inédit - 372 pp. GdF. 25&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Comme Thierry Camous l’indique dans un préambule qualifié d’indispensable, le présent ouvrage n’est pas un livre d’histoire, mais un livre sur l’histoire écrit par un historien qui en maîtrise les méthodes. Une assertion confirmée par le dispositif rigoureux déployé par l’auteur pour exposer son sujet. Le curieux sera bien aise de relever ainsi l’existence d’un paratexte copieux se composant de notes, de cartes et d’une bibliographie assez complète.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;La connaissance historique procède d’un travail méticuleux d’élucidation, où les faits sont établis à la lumière de l’analyse rigoureuse des sources, de leur confrontation et de leur critique, à la fois externe et interne, de manière à dresser un portrait le plus vraisemblable possible du passé. Mais, l’histoire s’écrit aussi au présent, restant tributaire de nos représentations et pouvant faire l’objet de révisions, terme à prendre ici dans son acception scientifique et non dans le sens polémique, défendu par les tenants d’une post-vérité relevant davantage de la falsification des faits. A priori, l’uchronie semble échapper à ce débat puisqu’il s’agit d’identifier dans le passé un fait précis afin de postuler qu’il ne s’est pas produit ou qu’il s’est déroulé différemment. L’historicité des faits ne figure donc pas au cœur de son propos. Néanmoins, elle peut faire l’objet de manipulations politiques. Conscient de cet écueil, Thierry Camous précise que l’histoire alternative doit rester pour l’historien un champ expérimental et ludique, un laboratoire où l’universitaire assume de faire de l’uchronie sans prétendre faire de l’histoire, écartant ainsi la tentation d’évoquer le passé à l’aune d’une vision uchronique non assumée. Il récuse enfin l’appellation d’histoire contrefactuelle, préférant jouer à partir des faits plutôt que contre eux.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;L’Histoire revisitée&amp;nbsp;: Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes&lt;/strong&gt;, Éric B. Henriet a indiqué que la date de divergence était souvent faible dans l’uchronie car dépendante du niveau de connaissance du lecteur. Thierry Camous refuse de céder à cette facilité, même si l’on retrouve parmi les dix moments historiques sélectionnés la bataille de Waterloo et l’attentat de Sarajevo. Le choix de la divergence apparaît en effet crucial, au moins autant que la méthode adoptée où le probable, les possibles et l’imaginable sont déclinés avec pédagogie et toute la prudence nécessaire de l’historien, du rêve d’Empire universel d’Alexandre le Grand à l’élection contestée de Georges W. Bush en 2001.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Indépendamment de l’aspect purement ludique, quel intérêt un historien peut-il manifester pour l’uchronie&amp;nbsp;? Tout d’abord, elle permet de jeter un éclairage différent sur un point méconnu de l’histoire, du moins du grand public. Le procédé a le mérite également de bouleverser les certitudes, amenant l’historien à reconsidérer son objet d’étude, à analyser les faits sous un autre angle, voire à mettre à l’épreuve ses représentations. L’histoire alternative apparaît enfin comme un bon moyen de redonner toute sa valeur au hasard en histoire, tout n’étant évidemment pas forcément écrit à l’avance, même si le temps long pèse fortement sur les structures et les mentalités.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Uchronies&amp;nbsp;: le laboratoire clandestin de l’histoire&lt;/strong&gt; est donc un essai stimulant, écrit par un historien désireux d’appliquer ses méthodes à l’uchronie. L’amateur d’histoire alternative n’y trouvera sans doute pas matière à satisfaire son imagination débridée en matière de fiction, Thierry Camous se contentant d’esquisser des pistes de divergences historiques probables, sans rien céder à la rigueur de l’universitaire. Que cet exercice passionnant n’empêche cependant pas les amateurs de littérature ou de tout autre média, de laisser filer leur imagination. Le présent ouvrage recèle des propositions prometteuses. Écrivains et scénaristes, à vos plumes&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-peau.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-peau_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Toucher la peau du ciel (L’Empire s’effondre T.2)&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Sébastien Coville - éditions Anne Carrière - mai 2022 (roman inédit inédit – 496 pp. GdF. 22,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Dans le volume inaugural et éponyme du cycle (chroniqué dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 104), l’empire de Seth s’est effondré quand une révolution de palais a créé une scission entre les princes dirigeant ses différentes castes, et que l’un d’eux est entré en guerre contre les autres pour préserver le système. Le volume 2, &lt;strong&gt;Toucher la peau du ciel&lt;/strong&gt;, pose tout simplement la question suivante&amp;nbsp;: et maintenant&amp;nbsp;? L’empire s’est effondré, mais que va-t-il jaillir de ses décombres&amp;nbsp;? Diverses factions y apportent des réponses très différentes&amp;nbsp;: les Familles de la Pègre tentent d’exploiter les vestiges, créant une vague d’insécurité sans précédent; le Triumvirat (prince de la Loi en premier lieu) cherche à consolider son pouvoir et à préserver ce qu’il peut du système de castes en déliquescence; les dirigeants de la Foi et de la Guerre veulent le transformer pour accentuer son aspect théocratique et faire passer les autres castes sous leur contrôle, tandis que les Techniciens cherchent à transcender l’ordre ancien en créant une nouvelle Loi qui ne viendrait plus d’un livre sacré mais des hommes, en refondant l’ensemble de la société, où le mérite compterait plus que l’origine sociale, et en la basant sur la Raison plutôt que la Foi.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Dans notre recension de &lt;strong&gt;L’Empire s’effondre&lt;/strong&gt;, nous avons déploré, malgré d’évidentes et incontestables qualités, que ce soit en termes de style, d’intrigue ou (surtout) de &lt;em&gt;worldbuilding&lt;/em&gt;, des maladresses, comme des longueurs, un nombre trop élevé de points de vue, de personnages secondaires et de sous-intrigues (parfois à l’utilité douteuse), ainsi que quelques effets de manche stylistiques dispensables. Ce second volet corrige en bonne partie ces défauts, l’ensemble donnant moins l’impression de se perdre dans des détours superflus, les dialogues étant moins déclamatoires (on aurait néanmoins apprécié qu’en contrepartie, Coville nous évite de jouer à l’épigone de Jean-Philippe Jaworski ou Cédric Ferrand en mettant autant l’emphase sur le registre populo-argotique), le rythme plus constant et l’importance de chaque personnage (déjà connus du lecteur, ce qui facilite les choses) plus claire. On soulignera que le &lt;em&gt;worldbuilding&lt;/em&gt;, déjà admirable, s’enrichit encore, et que les questions que nous nous posions quant à la nature réelle de cet univers et au classement taxonomique de ce cycle ne font que devenir plus pressantes. On appréciera, enfin, une communication plus sobre de l’éditeur, qui en faisait DES TONNES sur la quatrième de couverture du roman précédent.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Notre critique de &lt;strong&gt;L’Empire s’effondre&lt;/strong&gt; se terminait en prédisant qu’avec quelques ajustements, le tome 2 pourrait être une spectaculaire réussite&amp;nbsp;: force est de constater que réussite, il y a, et qu’elle n’est effectivement pas si loin d’être spectaculaire&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Apophis&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-ardathia.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-ardathia_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;La Révolte d’Ardathia&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Francis Flagg - L’Apprentie - mai 2022 (recueil traduit de l’anglais par France-Marie Watkins et Georges H. Gallet, traductions revues et corrigées - 120 p. Poche. 9,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;L’Apprentie est une jeune maison d’édition bordelaise, sorte d’éditeur école qui offre aux étudiants se destinant au métier l’opportunité de se faire les dents et qui semble pour l’heure se vouer à un travail patrimonial. Leur catalogue, bien qu’encore succinct, compte quelques noms qui parleront aux amateurs d’imaginaire ou de littérature populaire&amp;nbsp;: Edith Wharton, Gaston Leroux ou Maurice Leblanc. L’initiative qui mérite que l’on s’y intéresse.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Pour cette livraison de printemps, L’Apprentie a exhumé l’auteur américain Francis Flagg (1898-1946), de son vrai nom Henry George Weiss, qui fut parmi les premiers à publier de la science-fiction – que l’on appelait encore scientitfiction –, dans les pages du tout premier magasine dédié à notre genre de prédilection, &lt;em&gt;Amazing Stories&lt;/em&gt;, tout juste lancé par Hugo Gernsback.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Ce livre reprend les deux récits que Francis Flagg a consacré à l’univers d’Ardathia&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Cités d’Ardathia&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; (mars 1932) et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Homme-Machine d’Ardathia&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; (novembre 1927) qui tous deux ont connu l’heur d’une précédente édition française dont les traductions sont ici reprises. Celle de France-Marie Watkins pour le premier qui figurait dans l’anthologie de Jacques Sadoul &lt;strong&gt;Les Meilleurs récits d’Amazing Stories&lt;/strong&gt; (J’ai Lu, 1974) et celle de Georges H. Gallet dans son anthologie &lt;strong&gt;Escale dans l’Infini&lt;/strong&gt; (Le Rayon Fantastique, 1954), qui fut la première du genre dans notre pays. Francis Flagg est aujourd’hui totalement oublié si tant est qu’il n’ait jamais été connu en nos contrées, où un seul autre de ses textes fut publié.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Le récit initial est constitué de deux parties bien distinctes. La première nous présente un univers qui n’est pas sans rappeler celui du &lt;em&gt;Métropolis&lt;/em&gt; de Fritz Lang. Le XIXe siècle avec ses usines concentrationnaires est tout proche encore de cette Amérique libérale, pour le meilleur comme pour le pire, Amérique où il est alors possible de publier un tel texte franchement marqué par la gauche prolétarienne. On y assiste à la révolte de la classe ouvrière et à l’écrasement d’icelle par la caste au pouvoir. On y voit aussi la fille du magnat de l’acier, qui a connu les affres de la vie des prolétaires, être victime d’un syndrome de Stockholm avant l’heure et intervenir pour améliorer le sort des plus démunis grâce au machinisme… mais les plus réactionnaires entendent eux aussi user afin d’en finir avec le risque d’une révolte ouvrière. La seconde partie met en scène un de ses descendants de cette dame qui découvre, bien des siècles plus tard et à la faveur d’un accident, que le monde des machines d’Ardathia, aseptisés et déshumanisé, n’est pas la seule réalité. Bien que n’étant nullement un luddite à tous crins, Francis Flagg interroge dès les années 30 le bien fondé d’un machinisme paroxystique, une question qui ne cessera de hanter la SF maintenant plus que jamais. Il questionne la place de l’homme dans la civilisation&amp;nbsp;: Esclave au service de la Machine ou esclave des machines à son service&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Homme-Machine d’Ardathia&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; va avant tout interpeler le lecteur d’aujourd’hui par son indigence stylistique bien que ce texte fût parfaitement conforme à ce que Gernsback attendait de ses auteurs&amp;nbsp;: description surtout technique de futurs qui chantent. Un cyborg venu de 30 000 ans dans l’avenir rend visite à un homme du XXe siècle auquel il essaie de décrire les merveilles de l’avenir tout en s’étonnant de ce que ce passé ne soit pas aussi primitif qu’il l’imaginait. Selon la manière de faire d’alors, on tient le récit d’une personne mise au fait des propos de l’homme du futur et de son interlocuteur qui finira à l’asile. C’est la question de l’homme augmenté qui est au cœur de ce texte en une époque, avant la crise de 29, où l’on avait encore une grande confiance en l’avenir de l’humanité&amp;nbsp;; laquelle a aujourd’hui totalement disparu sous le tsunami d’un pessimisme actuel ne voyant dans l’augmentation de l’humain que ruine de l’âme bien que tout le monde n’en ait pas moins son deuxième cerveau au bout des doigts. Les questions portées par la SF de Francis Flagg dès les années 30 restent totalement pertinentes presque un siècle plus tard. Le volume est préfacé par Francis Saint Martin. À redécouvrir.&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-widowland.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-widowland_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Widowland&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;C. J. Carey - Éditions du Masque - mai 2022 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Fabienne Gondrand - 392 pp. GdF. 21,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Lors de la Seconde Guerre mondiale, Churchill a échoué à imposer ses vues à la classe politique anglaise, et l’aristocratie britannique a préféré pactiser avec l’Allemagne pour éviter l’affrontement militaire. Les États-Unis ne sont pas entrés en guerre et le pacte germano-soviétique n’a pas été rompu. Le Reich, après son triomphe, a placé le Royaume-Uni sous protectorat. Le peuple anglais subit la propagande et la privation de libertés avec son flegme emblématique. Le roi George VI, sa famille et nombre de membres de la royauté anglaise ayant trépassé au moment opportun, Édouard VIII et son épouse Wallis ont accédé au trône et, en 1953, les festivités de leur couronnement officiel approchent. Le pouvoir, en réalité, est exercé par le Protecteur Alfred Rosenberg, l’un des plus anciens compagnons de route du Leader, Adolf Hitler. Rosenberg, bien décidé à faire de l’Angleterre un modèle de société parfaite, impose ses lois drastiques&amp;nbsp;: contrôle total de l’information, absence de contact avec l’extérieur, interdiction de se cultiver ou de penser par soi-même, normes et hiérarchies sociales strictes corrélées à des menaces de déclassement, surveillance et délation des citoyens par les citoyens, police toute puissante chargée de faire respecter l’ordre établi. Et comme le pays compte à présent deux femmes pour chaque homme – la guerre et la résistance à l’Alliance ont décimé les rangs des jeunes hommes –, ces dernières subissent de plein fouet une classification en fonction de leurs caractéristiques génétiques et familiales qui génère des droits plus ou moins nombreux. Certaines catégories se trouvent même affublées d’un surnom inspiré par une femme ayant marqué la vie du Leader. Les femmes de l’élite, destinées à épouser la crème du royaume, sont appelées Geli, hommage à la nièce adorée du Leader (qui, rappelons-le, s’est suicidée pour se libérer de l’emprise de ce dernier). Les Klara (de la mère du Leader) sont les mères de la Patrie, priées de fournir quatre enfants minimum. Les Paula (d’après la sœur de Hitler) sont enseignantes ou infirmières. En descendant l’échelle sociale, on trouve les professions subalternes (Magda), puis le personnel de maison (Gretl), et une infinité d’autres désignation jusqu’au bas de la hiérarchie et ses Frieda (pour Friedhöfefrauen, littéralement « femmes cimetières&amp;nbsp;»). Ces veuves et vieilles filles, sans mari à servir ni enfant à élever, réputées inutiles, survivent dans des quartiers miséreux de banlieue appelés Widowland.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Rose Ransom, une Geli bien intégrée malgré une liaison avec son supérieur, un homme marié, travaille pour le ministère de la Culture, où elle rend les classiques anglais plus conformes aux principes de la société nazie, non sans cacher les effets que cette littérature produit sur elle.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Les préparatifs du couronnement et la visite de Hitler, imminente, occupent les esprits. Sur les murs de la ville d’Oxford, lieu de la cérémonie, apparaissent des citations subversives issues d’œuvres censurées. Rose est envoyée enquêter dans le Widowland, puisque la Gestapo peine à y dénicher les séditieuses autrices de ces graffitis. De parcours initiatique dans une dystopie uchronique, le roman bascule dans un thriller non dénué de quelques facilités (comme un interrogatoire bien trop gentillet au regard de l’atmosphère délétère ambiante).&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Widowland&lt;/strong&gt; met en lumière le pouvoir subversif de la littérature, une arme puissante pour lutter contre la tyrannie et l’oppression, en particulier lorsqu’elle est maniée par les plus opprimées. S’il ne révolutionne pas le genre – on pensera, entre autres, à &lt;strong&gt;La Servante écarlate&lt;/strong&gt; ou à &lt;strong&gt;Fatherland&lt;/strong&gt; — il remplit son office et nous rappelle combien les femmes qui lisent sont dangereuses…&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Karine Gobled&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-sorrowland.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-sorrowland_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Sorrowland&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Rivers Solomon - Aux Forges de Vulcain - mai 2022 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Francis Guévremont - 512 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;L’Incivilité des fantômes&lt;/strong&gt; (cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 98) et &lt;strong&gt;Les Abysses&lt;/strong&gt; (cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°&amp;nbsp;100), les Forges de Vulcain continuent la traduction en français de l’œuvre de Rivers Solomon avec &lt;strong&gt;Sorrowland&lt;/strong&gt;, nouvelle plongée dans les interstices de l’histoire états-unienne. Le préambule rend ainsi hommage aux premières Nations concernées par les territoires où l’action va se dérouler.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Vern, adolescente africaine-américaine, s’échappe de la secte dans laquelle elle a grandi, les Enfants de Caïn, dans laquelle tout est fait pour se protéger des «&amp;nbsp;diables blancs&amp;nbsp;» – une sorte de &lt;em&gt;Nation of Islam&lt;/em&gt; mais version chrétienne. Chaque membre y est nommé selon une auguste figure de l’histoire noire des États-Unis. Les références et clins d’œil historiques sont nombreux, des quarante acres du Domaine Béni des Caïniens jusqu’au choix du nom de cette secte, sorte de pied de nez à Cham, fils de Noé, dont la descendance déclarée maudite permis de justifier d’un point de vue religieux la traite négrière.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Vern, enceinte du révérend au moment de la fuite, va accoucher de jumeaux dans la forêt. Traquée, elle y apprend la survie à ses deux enfants, faisant fi des conventions de genre. Le danger plane en permanence, alors que le corps de l’adolescente subit des transformations, des altérations qui l’interrogent. Serait-ce l’influence néfaste et protéiforme de la secte qui se perpétuerait&amp;nbsp;? Déterminée à protéger ses enfants autant qu’à découvrir la vérité sur le mal qui l’afflige ou la réalité derrière la façade des Enfants de Caïn, Vern quitte finalement cette forêt, en quête de réponses, dans un périlleux et rocambolesque &lt;em&gt;road-trip&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Les scènes de vie quotidienne font place à des scènes d’actions, entrecoupés de cauchemars plus vrais que nature. Du &lt;em&gt;body horror&lt;/em&gt; sur fond de paranoïa et d’hallucinations, mais aussi d’une critique acerbe tant du patriarcat que de l’impérialisme interne des États-Unis. L’évolution de l’histoire est assez inattendue et malgré quelques passages un peu plus en-deçà, le roman se laisse lire avec plaisir – entrecoupé de frissons.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Rivers Solomon s’est fait une place dans les littératures de l’Imaginaire avec ses deux premiers romans, et tout en continuant d’explorer les thèmes qui lui sont chers, signe un nouveau texte plein de tripes, de colères mais aussi d’espoirs.&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Mathieu Masson&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-phenix.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-phenix_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;Le Livre de Phénix&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Nnedi Okorafor - Éditions ActuSF, coll. «&amp;nbsp;Perles d’épice» - juin 2022 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Hermine Hémon et Erwan Devos - 144 pp. GdF. 20,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Pensé comme un avant-propos à &lt;strong&gt;Qui a peur de la Mor&lt;/strong&gt;t (cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 74), &lt;strong&gt;Le livre de Phénix&lt;/strong&gt; peut se lire de manière indépendante. Tout commence dans un campement quelque part en Afrique où une histoire est contée, une histoire d’un lointain passé pour le narrateur&amp;nbsp;: celle de Phénix. Phénix est une SpeciMen de deux ans qui a l’apparence d’une femme noire d’une quarantaine d’années et la connaissance d’une centenaire. Elle a grandi dans la Tour 7 en plein New York sans jamais en sortir, sujet d’expérience pour un organisme militaire mystérieux. Finalement elle s’évadera et retournera en Afrique avant de se venger contre l’organisme qui l’a créée et torturée pour en faire une arme.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Texte hybride, conte futuriste, &lt;strong&gt;Le livre de Phénix&lt;/strong&gt; prend place dans un monde où les catastrophes naturelles sont devenues plus courantes, où les corporations se dotent de drones de combats pour défendre leurs pipelines et usines, où le sida a été guéri, mais où de nouvelles maladies ont fait leur apparition… Et où les manipulations génétiques et la nanorobotique ont fait assez de progrès pour recréer des mammouths, capturer des entités extraterrestres et transformer des êtres humains, comme Phénix et les autres SpeciMen, en armes. Le cadre ressemble donc fortement à de la SF, sauf que… Nnedi Okorafor n’a que faire de l’aspect science et l’utilise de la même façon qu’un concepteur de jeux vidéo peut le faire pour forcer son personnage à monter en compétence à chaque niveau. Plus précisément, Phénix, comme Binti dans son roman jeunesse éponyme, voit ses capacités – autre que son embrasement et sa résurrection régulières liées à son nom – se développer en fonction de ce qui sera utile à l’intrigue&amp;nbsp;: des ailes lui poussent dans le dos et elle n’a plus besoin de se nourrir quand elle doit traverser l’Atlantique sans moyen de transport, elle découvre comment voyager dans le temps quand elle doit réparer certaines erreurs, etc. Cette facilité d’écriture peut souvent agacer, mais elle a l’avantage de faire progresser rapidement l’histoire et l’inscrire plus complètement dans ce qu’elle se veut être&amp;nbsp;: un mythe des temps à venir avec une héroïne (au sens gréco-romain du terme donc aussi grande dans ses exploits que dans ses désastres) pour parler de réalités sombres&amp;nbsp;: la colonisation et l’acculturation des peuples, le racisme, l’expérimentation médicale, l’exploitation des autres, etc. Le tout à travers des scènes chocs et assez graphiques, même si Nnedi Okorafor les alterne avec d’autres moments d’une grande douceur pour narrer l’histoire d’un ange vengeur annonciateur de la suite. Si vous aimez Nnedi Okorafor ou si vous voulez découvrir l’autrice, &lt;strong&gt;Le livre de Phénix&lt;/strong&gt; est un ouvrage typique de son style et de ses obsessions. Mais également de ses défauts et de ses faiblesses. À vous de voir si vous êtes prêts à passer outre ou non.&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-invention.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-invention_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3 class=&quot;sigil_not_in_toc&quot;&gt;L’invention du diable&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Hubert Haddad - Zulma - août 2022 (roman inédit - 320 pp. GdF. 21,70&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Le capitaine Marc Papillon de Lasphrise a passé sa vie dans les combats, mettant son bras au service des armées catholiques contre les huguenots. Après 25 ans de bons et loyaux services, où il a réchappé de nombreuses fois à la mort, contrairement à quantité de ses camarades, le voici qui regagne, fourbu et vieillissant, son logis en déshérence. Son ralliement à Henri IV ne lui vaudra nulle pension. Les siens sont morts, et dans cette solitude impécunieuse il va se dédier corps et âme à l’écriture d’un recueil de &lt;em&gt;Poésies&lt;/em&gt; qui paraîtront par deux fois de son vivant, en 1597, puis 1599. Mais voilà, pour ce fier bretteur qui ne recule jamais devant l’adversité, le peu d’échos que reçoit son livre est un coup à son honneur si vaillamment défendu toute sa vie. Par une sombre nuit d’hiver, quand les cloches mettent à zéro le compteur d’un siècle renaissant et que le vieux Lasphrise pense mourir, renonçant bien malgré lui à défendre ses écrits devant la postérité et à faire reconnaître leur valeur, voici qu’on frappe à sa porte et qu’un sombre manant entre chez lui. Après un bref échange, Lasphrise s’évanouit puis se réveille… pour de longs siècles. La mort le fuit, et le lecteur suit au fil des temps, jusqu’à aujourd’hui, les pérégrinations de ce maudit littéraire…&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Et si on prenait au mot tous ces auteurs qui, jusqu’au dernier souffle, ont combattu pour une hypothétique postérité, jurant parmi leurs écrits que leur fantôme poursuivra le combat s’ils n’obtiennent pas gain de cause de leurs contemporains et des générations à venir&amp;nbsp;? C’est en tout cas ce qu’a écrit Papillon de Lasphrise, le vrai, dans ses &lt;em&gt;Poésies&lt;/em&gt;. Car il a bien existé, et comme nombre d’auteurs du XVIe siècle, on en sait assez peu sur lui, et en tout premier lieu sur les circonstances de son décès. Et s’il n’était pas mort, après tout, pris à son propre mot d’en découdre jusqu’à obtenir la reconnaissance méritée…&amp;nbsp;? Voilà le propos d’Hubert Haddad, qui lui prolonge sa vie dans un splendide roman reprenant le thème fameux du pacte avec le Démon. Son livre sous le bras, sondeur du temps et de la renommée de ses poèmes, Lasphrise traversera les époques et leurs folies, souvent meurtrières, connaîtra les Précieuses, les galères, la Bastille, deux guerres mondiales… Sans doute est-ce un roman sur la folie&amp;nbsp;: celle d’aimer, de vivre en étant mortel et d’écrire, vivant, en s’imaginant qu’on échappera ainsi à la mort. Et sur ce type de folie très particulière qui semble atteindre certains auteurs, seuls à se comprendre. La leçon, de prime abord, pourrait sembler désabusée&amp;nbsp;: un fou littéraire est un fou tout court, dont on ne peut pas plus croire les élucubrations poétiques, en langage enfançon ou totalement inventé – comme l’a fait le vrai Lasphrise, pour de bon –, que les délires schizophrènes qui le font se prendre pour un rescapé des siècles. Mais le roman d’Haddad, à la langue merveilleuse, au mot ciselé, aux paysages enchantés (éblouissement de la nature et en tout premier lieu des bords de Loire) vient nous conter la fabuleuse histoire de la littérature qui se nourrit d’elle-même, à travers les siècles, réveiller notre curiosité pour ce bon Papillon, et la cohorte de tous ceux qui ont dédié leur vie à l’écriture, marchent encore aujourd’hui dans l’ombre et attendent que les vivants de ce siècle retrouve un peu de goût, par l’étude ou la fiction, pour rouvrir leurs livres. Allons donc lire Papillon. Merci, Hubert Haddad&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;&amp;nbsp;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr108-maison.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr108-maison_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; id=&quot;maison&quot;/&gt;&lt;/p&gt;


  &lt;h3&gt;La Maison aux mille étages&lt;/h3&gt;

  &lt;h5&gt;Jan Weiss - Hachette, coll. «&amp;nbsp;Le Rayon imaginaire&amp;nbsp;» - août 2022 (réédition d’un roman traduit du tchèque par Eurydice Antolin - 250 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Publiant tous azimuts, la collection du Rayon Imaginaire d’Hachette a réédité cet été une curiosité quasiment centenaire&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;La Maison aux mille étages&lt;/strong&gt; de l’écrivain tchèque Jan Weiss (1892-1972), dans une nouvelle traduction. Si la Tchéquie n’est pas le pays que l’on associe le plus facilement à l’imaginaire, notons toutefois que Prague est le berceau de Frank Kafka et que le terme «&amp;nbsp;robot&amp;nbsp;» a été forgé par les frères Josef et Karel Capek. Moins connu que ses illustres prédécesseurs, Jan Weiss tient sa renommée à cette &lt;strong&gt;Maison aux mille étages&lt;/strong&gt;, roman paru originellement en 1929 et qui semble le seul de son auteur à avoir bénéficié d’une traduction française.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Un homme reprend conscience sur un escalier. Qui est-il&amp;nbsp;? Il l’ignore sur le coup, mais découvre assez vite que son nom est Petr Brok, qu’il est détective… et accessoirement invisible. Où est-il&amp;nbsp;? Dans un immense édifice, de mille étages au minimum, sous la domination du démiurgique Ohisver Muller&amp;nbsp;: le Mullerdôme. Charge à Brok de gravir les étages, de protéger quelque princesse prisonnière de l’édifice, et de défaire le mystérieux maître des lieux.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Curieux roman que celui-ci, qui emprunte davantage au surréalisme qu’à la science-fiction à proprement parler. Pour autant, &lt;strong&gt;La Maison…&lt;/strong&gt; regorge de visions et de trouvailles, à commencer par cet édifice insensé, peuplé par une humanité qui croit accéder aux étoiles via la compagnie Univers, poussée à la surconsommation et, parfois, exterminée sans autre forme de procès dans des chambres à gaz. Par certains aspects, le roman louvoie du côté de &lt;strong&gt;Nous autres&lt;/strong&gt; d’Evgueni Zamiatine, mais garde toute son insaisissable spécificité. Composé de chapitres courts, syncopés, faisant la part belle à des jeux graphiques présentée de manière plus travaillée que dans la première traduction, parue chez Marabout en 1967, &lt;strong&gt;La Maison aux mille étages&lt;/strong&gt; se lit d’une seule traite. Si la SFFF anglo-saxonne est omniprésente, le roman de Jan Weiss vient rappeler que l’Imaginaire, de ce côté-ci de la Manche et de l’Atlantique, peut s’enorgueillir d’étonnantes pépites.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 106)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2022/04/29/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-106</link>
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        <pubDate>Fri, 29 Apr 2022 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr106-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr106-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Manière de bonus aux critiques du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-106&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 106&lt;/a&gt;, disponible depuis le 28 avril dans toutes les bonnes librairies de la planète bleue comme de la planète rouge, voici un bref complément numérique portant sur quatre titres n'ayant trouvé place dans la revue papier…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr106-clarissa.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr106-clarissa_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Clarissa ou le doux attrait du mal&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Theodus Carroll - Terre de Brume, coll. «&amp;nbsp;Terres fantastiques&amp;nbsp;» - septembre 2021 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Jacques Finné - 206 pp. GdF. 18 euros)&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Clarissa ou le doux attrait du mal&lt;/strong&gt; fut fort discrètement publié en poche outre-Atlantique en 1975, et Jacques Finné, traducteur et postfacier, grand spécialiste du fantastique américain, ne tarit pas d’éloges sur ce roman présenté comme une variation modernisée du célébrissime &lt;strong&gt;Tour d’écrou&lt;/strong&gt;. Mais si bon soit-il, et il l’est, il est toutefois bien loin de son modèle, l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature fantastique et psychologique. Cela justement parce que &lt;strong&gt;Le Tour d’écrou&lt;/strong&gt; est presque pile poil sur la ligne de front séparant littérature de genres et littérature dite générale, ou psychologique. Tout le génie du &lt;strong&gt;Tour d’écrou&lt;/strong&gt; tient dans son ambigüité entre psychologie et surnaturel. Henry James laisse la porte entrouverte, quand bien même le lecteur veut, bien sûr, toujours sa réponse, quitte à la donner lui-même. Libre à lui.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Où Hanry James est dans la littérature générale, Theodus Carroll s’inscrit davantage dans la littérature de genres, un point sur lequel Jacques Finné insiste dans sa postface. Lorsque l’on voit Clarissa quitter la foire en compagnie de deux enfants, ce pourrait être n’importe quels gosses réels, or ce sont implicitement des fantômes. Pourtant, quand Max meurt, il devrait être facile de distinguer entre une chute de plein pied sur le ballast et quelqu’un écrasé par un train, mais l’auteur laisse la confusion persister. Quant aux dessins obscènes découverts dans la chambre de l’héroïne, s’ils pourraient être son œuvre oubliée par un mécanisme de refoulement, l’explication n’est pas vraiment envisagée. N’oublions pas que tout au long du roman, l’attitude de Clarissa oscille entre ingénue et femme (déjà – elle n’a que treize ans) fatale. Le livre apparaît de fait plus subtil que Jacques Finné, qui veut y voir un roman explicitement fantastique, ne le laisse croire. Quand bien même, &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt;, seule l’axe surnaturel répond à toutes les questions posées. L’interprétation psychologique est insuffisante, et il n’y a pas de lecture analytique possible.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Variation sur &lt;strong&gt;Le Tour d’écrou&lt;/strong&gt;, en effet, cette histoire d’une jeune adolescente livrée à elle-même par des parents perpétuellement absents se révèle moins subtile, on l’a dit, que son modèle. La tendance actuelle est à l’explicitation, à la levée du doute, à la restauration de la croyance en la surnature et donc au fantastique. Publié voici près de cinquante ans, ce roman non dénué d’intérêt s’inscrit pleinement dans le réenchantement du monde contemporain.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr106-rythme.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr106-rythme.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 id=&quot;roshar4&quot;&gt;Rythme de guerre — Les Archives de Roshar T.4&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Brandon Sanderson - Le Livre de Poche - janvier &amp;amp; septembre 2021 (roman inédit en deux volumes traduits de l’anglais [US] par Mélanie Fazi - T1&amp;nbsp;: 736 pp&amp;nbsp;; T2&amp;nbsp;: 832 pp. Semi-poche. 22,90 euros chaque)&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
  &lt;p&gt;De ce côté-ci de l’Atlantique, on perçoit peut-être plus difficilement la stature de Brandon Sanderson. En mars 2022, ce stakhanoviste de l’écriture a annoncé, dans une vidéo publiée sur YouTube, avoir profité de ces deux années de misère covidesque et du temps gagné par l’absence de déplacements professionnels pour écrire – en toute discrétion – non pas un, non pas deux, mais &lt;em&gt;cinq&lt;/em&gt; romans. Et quand on sait la taille habituelle des romans de Sanderson, il ne s’agit pas exactement de novellas. À la suite de cette vidéo, ce petit cachottier de Brandon a lancé une campagne de financement participatif sur Kickstarter, pour la publication de ces cinq romans. Campagne qui a explosé tous les records, avec plus de 40 millions de dollars récoltés.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Trois des romans que les heureux souscripteurs recevront s’inscrivent dans son univers du Cosmère, à l’instar d’&lt;strong&gt;Elantris&lt;/strong&gt;, de &lt;strong&gt;Warbreaker&lt;/strong&gt; et de «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Fils-des-Brumes&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;». Du Cosmère toutefois, les &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Archives de Roshar&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» constituent l’épine dorsale, et avec &lt;strong&gt;Rythme de guerre&lt;/strong&gt;, Brandon Sanderson déploie le quatrième volet de cette épopée entamée voici dix ans par &lt;strong&gt;La Voie des rois&lt;/strong&gt;. Ce cycle étant envisagé par son auteur en deux parties de cinq volumes, on approche donc logiquement de la fin de la première moitié.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Le décor en est Roshar, planète rocailleuse balayée par les vents, peuplée d’humains et d’une race humanoïde autochtone, les parshendis. Quand débute &lt;strong&gt;Rythme de guerre&lt;/strong&gt;, un an s’est écoulé depuis les événements de &lt;strong&gt;Justicière&lt;/strong&gt; (cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°96) et une coalition incertaine de royaumes humains s’est embourbée dans un conflit contre des parshendis d’un genre spécial, les Fusionnés. Cette guerre n’est toutefois que l’écho de conflits entre des créatures d’ordre divin, dont l’une est morte (même si le cadavre bouge encore). Pour les protagonistes, l’un des enjeux est la défense de la gigantesque tour d’Urithiru, cruciale à plusieurs titres&amp;nbsp;; un autre est la compréhension fine de la magie qui imprègne ce monde&amp;nbsp;; un dernier est une tentative d’alliance avec les sprènes, ces créatures résidant sur un autre plan d’existence. Cela, sans omettre d’autres enjeux, plus vastes encore et impliquant le devenir de Roshar…&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;À la différence de J.R.R. Tolkien ou George R.R. Martin, entre autres créateurs d’univers et références de la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, Brandon Sanderson écrit beaucoup. &lt;em&gt;Vraiment&lt;/em&gt; beaucoup, et peut-être trop. Chaque tome des «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Archives de Roshar&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» est plus long que le précédent, et avec &lt;strong&gt;Rythme de guerre&lt;/strong&gt;, cette prolixité se mue en défaut &amp;nbsp;: le roman s’avère hélas interminable et assez décousu. On aimerait être aussi enthousiaste que pour &lt;strong&gt;Justicière&lt;/strong&gt;. Las, action et révélation y sont distillées au compte-goutte, tandis que les protagonistes s’agitent, sans que cela suscite ici beaucoup d’émotion. Plutôt de l’ennui, en fait. Si l’on retrouve sensiblement la même galerie de personnages que les volumes précédents, l’auteur prend soin ici d’en développer de nouveaux, notamment du côté parshendi, afin de détailler davantage leur culture et leur mode de pensée différent. La toute dernière partie du roman voit toutefois l’intérêt poindre de nouveau, et laisse augurer retournements de situation et tristes surprises pour nos héros. Réponse fin 2023, avec le tome suivant…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr106-valide.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr106-valide_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Valide&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Chris Bergeron - Philippe Rey, coll. «&amp;nbsp;Littérature française&amp;nbsp;» - janvier 2022 (roman inédit de ce côté de l’Atlantique - 256 pp. GdF. 18 euros)&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Publié en janvier 2022 par les éditions Philippe Rey, &lt;strong&gt;Valide&lt;/strong&gt; de Chris Bergeron est paru initialement en mars 2021 aux éditions québécoises XYZ. Une double publication qui ajoute une dimension supplémentaire à ce «&amp;nbsp; &lt;em&gt;roman autobiographique de science-fiction&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», comme l’indique le sous-titre, mettant en scène le personnage de Chris, ayant également grandi entre France et au Québec.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Valide&lt;/strong&gt; se situe dans un futur proche, au sein d’une ville de Montréal régie par une IA, David, entité supposément bienveillante envers ses citoyens et dont Christelle a participé à l’élaboration.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Lors du tout premier échange entre ces deux protagonistes, elle assène à l’IA cette déclaration&amp;nbsp;: «&lt;em&gt;Nous sommes des fictions qui ne sont pas écrites de notre main&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» &lt;em&gt;,&lt;/em&gt; une clé de lecture en forme de réappropriation. Tout au long du roman&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; Christelle aura pour objectif de faire entendre à David sa vérité, son identité de femme trans – identité tenue cachée durant six années sous contrôle de cette figure patriarcale et intrusive.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;C’est bien là où le sous-titre programmatique du roman prend son ampleur&amp;nbsp;: l’autrice utilise l’outil science-fictif pour nous conter son vécu de femme trans, entre famille de sang et famille choisie, ponctué de remises en question, d’apprentissages doux-amers et d’une sororité aimante, puis d’un retour douloureux au placard d’une société standardisée.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;L’utilisation du récit de soi est habile. Entrecoupé par les nombreux refus ou bugs de l’IA, il met habilement en perspective la voix de Christelle et la force de son histoire face au programme de David, extrapolation notable des normes sociales d’identité et de genre, refusant et dénonçant toute autre perspective. Au fur et à mesure de la confession (hors ligne) de Christelle se dessine une affirmation de soi et une quête de liberté qui s’organise à un niveau individuel, mais aussi collectivement et illégalement, au sein de ce système oppressif. En s’emparant de thèmes d’anticipation (société parfaite en vase clos, extrapolation des normes sanitaires pandémiques sur tous les hivers, isolement des individus, dissidence organisée et éparse…), le récit nous renvoie un reflet déformant d’une réalité contemporaine encore fortement assignée à des normes sociétales.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Certes, &lt;strong&gt;Valide&lt;/strong&gt; comporte quelques travers de premiers romans sur une anticipation imprégnée du printemps 2020… mais c’est bien peu de chose face aux moments forts (notamment le manifeste repris en quatrième de couverture canadienne) dont le souffle et l’aspect biographique nous sont exposés avec un mélange de rage et de pudeur, sans omettre les joies ou les violences… et amène le récit à la révolution espérée par Christelle dès les premières pages.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;Une suite est en cours et on retrouvera avec plaisir la plume de Chris Bergeron, de quelque côté de l’Atlantique que ce soit&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;
&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Éva Sinanian&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr106-excuse.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr106-excuse_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;L’Excuse&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Luis Seabra - Rivages - janvier 2022 (roman inédit - 256 pp. GdF. 19 euros)&lt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville de Krasnoïarsk est brutalement frappée par une tempête d’une force telle qu’elle réduit en ruines tout le quartier ou réside Vassili. Celui-ci, après avoir mis en sécurité sa femme et son fils, décide d’aller chercher ses filles, des jumelles, que sa femme et lui avait confiées à leurs grands-parents. Mais arrivé sur place, la maison est vide, Vassili se blesse et devient la proie de visions de plus en plus étonnantes, dans lesquelles il a du mal à distinguer le réel du fantasmé, et où il croise deux hommes, Sergueï et Sacha, qui semblent autant s’opposer que se compléter… Tout en tentant de démêler le faux du vrai, notre protagoniste se verra confronté à ses propres souvenirs et son histoire personnelle dramatique. Roman déroutant, parfois foutraque, &lt;strong&gt;L’Excuse&lt;/strong&gt;, pourtant signé d’un auteur français d’origine portugaise qui avait déjà publié chez Rivages deux ouvrages au titre énigmatique (&lt;strong&gt;F&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;S&lt;/strong&gt;), brosse le tableau d’une Russie de la fin du &lt;small&gt;XX&lt;/small&gt;&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, en empruntant à la littérature de ce pays un certain nombre de ses figures, comme la fratrie déjà mentionnée, et aussi le docteur Kotov, psychiatre, qui s’occupe de Vassili. Celui-ci a en effet vécu un événement traumatique, et Kotov, personnage inquiétant dont les méthodes sont tout sauf académiques (rituels chamaniques, psychotropes, cartomancie, voire trépanations…), tente de l’en sortir. L’ambiance du roman s’en ressent, très sombre, étouffante, entre faute originelle et manipulations mentales&amp;nbsp;; Seabra alterne et enchâsse les lignes de narration, les époques, plongeant son lecteur dans un labyrinthe déroutant au bout duquel la sortie ressemble à la folie de ses protagonistes. Le tout dans un style extrêmement riche, parfois trop, au risque de laisser le lecteur de côté, sachant que de pénétrer à nouveau dans le roman n’est pas chose aisée… Bref, lecture attentive obligatoire, sous peine de trouver tout cela hermétique. Ceux qui sauront faire preuve d’abnégation apprécieront toutefois la forte originalité de ce texte.&lt;/p&gt;

  &lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

  &lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Bruno Para&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Hommage à Jacques Mucchielli</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/12/15/Hommage-a-Jacques-Mucchielli</link>
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        <pubDate>Wed, 15 Dec 2021 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Humeurs</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-une&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/hommage-mucchielli-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;&lt;p&gt;En novembre 2011, Jacques Mucchielli nous a quitté de manière tragique. À l'occasion des dix ans du décès de cet écrivain des plus prometteurs et de la publication de &lt;em&gt;Spam&lt;/em&gt;, ouvrage rassemblant dix nouvelles et les fragments d'un roman, le blog Bifrost vous propose un hommage par celles et ceux qui l'ont plus (ou moins) connu, à commencer par son compère, Léo Henry.&lt;/p&gt; &lt;h4&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2021/12/15/Hommage-a-Jacques-Mucchielli#&quot; class=&quot;tooltip&quot;&gt;Stéphane Beauverger&lt;span&gt;Écrivain et scénariste de jeux vidéos&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Jacques est mort le 26 novembre 2011. C’était il y a longtemps. C’était il
    y a dix ans. Il est mort des suites d’un terrible accident survenu le jour
    de son arrivée dans mon équipe à Dontnod, là où je bosse. Il venait en
    renfort m’aider à travailler sur le jeu vidéo &lt;em&gt;Remember Me&lt;/em&gt;. À sa
    sortie, le jeu a été dédié à sa mémoire. C’était il y a dix ans, et on ne
    s’en rappelle pas trop dans cette entreprise. Sans doute, surtout, parce
    qu’ils ne sont plus si nombreux, les «&amp;nbsp;anciens&amp;nbsp;» qui étaient là ce jour-là.
    Avec le temps, cet événement est devenu une «&amp;nbsp;légende urbaine&amp;nbsp;», de la
    bouche même des plus jeunes salariés, qui n’en ont entendu parler que comme
    une histoire. Le matin de son embauche, Jacques s’est étouffé avec un
    croissant. Il a perdu connaissance dans les locaux et ne s’est plus
    réveillé. C’est con, hein&amp;nbsp;? Ouais, c’est con. Autour des bières, avec ses
    potes, on réussissait même à en plaisanter, façon humour très noir, pour
    pas trop chialer. «&amp;nbsp;Faut pas donner des croissants aux pauvres, ils se
    jettent dessus et ils s’étouffent avec.&amp;nbsp;» C’est con, hein&amp;nbsp;? Ouais, c’est
    con.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Jacques, on causait politique. Radicale. Et écriture. Et luttes.
    C’était un garçon d’une gentillesse, d’une intelligence, d’une clarté… Un
    garçon doué pour la vie. Il me fascinait. Il me manque. Les conversations
    qu’on n’a pas eues me manquent. C’est con, hein&amp;nbsp;? Ouais, c’est con. On
    aurait tellement de sujets à discuter, par les temps qui courent, sur la
    politique, les luttes, et l’écriture. Radicales. Salut camarade&amp;nbsp;!
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-01.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-01_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2021/12/15/Hommage-a-Jacques-Mucchielli#&quot; class=&quot;tooltip&quot;&gt;Ketty Steward&lt;span&gt;Écrivaine, nouvelliste, poétesse, séancière&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h4&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;strong&gt;Yama Coma Terminus&lt;/strong&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    Je me souviens de cet endroit,&lt;br/&gt;
    Un hôpital près d’une gare,&lt;br/&gt;
    De ces terminaux d’où l’on part.&lt;br/&gt;
    Tu attendais ton tour, je crois.
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    J’y suis entrée, traînant le pas.&lt;br/&gt;
    Une visite égoïste, pour voir,&lt;br/&gt;
    Hantée par tant de mots sans voix.&lt;br/&gt;
    «&amp;nbsp;C’est Jacques, il est dans le coma.&amp;nbsp;»
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    Ça sonnait comme un point-virgule,&lt;br/&gt;
    Comme une formule qui capitule.&lt;br/&gt;
    Que faire des gestes suspendues&amp;nbsp;?&lt;br/&gt;
    Quid des récits irrésolus&amp;nbsp;?
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    Je te connaissais vent debout,&lt;br/&gt;
    Je découvrais un corps à bout,&lt;br/&gt;
    Une carcasse maintenue,&lt;br/&gt;
    Des yeux qui ne souriraient plus.
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    «&amp;nbsp;Il n’est pas là, il n’est plus là.&amp;nbsp;»&lt;br/&gt;
    Je l’ai pensé. Surtout pour moi.&lt;br/&gt;
    «&amp;nbsp;C’est mort, il ne reviendra pas&amp;nbsp;»&lt;br/&gt;
    C’est faux, bien sûr, tes mots sont là.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;strong&gt;Des Claques&lt;/strong&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;em&gt;
        «&amp;nbsp;L’obstruction des voies aériennes est la gêne ou l’empêchement brutal
        des mouvements de l’air entre l’extérieur et les poumons.&amp;nbsp;»
    &lt;/em&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Je me forme au secourisme et je n’entends que d’une oreille.&lt;br/&gt;
    L’autre est connectée au yoyo de mon cerveau qui se demande&amp;nbsp;:&lt;br/&gt;   «&amp;nbsp;Ont-ils bien fait tout ce qu’il faut&amp;nbsp;? Était-ce vraiment inévitable&amp;nbsp;?&amp;nbsp;»
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    «&amp;nbsp; &lt;em&gt;L’obstruction est dite totale lorsque la respiration n’est plus
        efficace, voire impossible. &lt;/em&gt;&amp;nbsp;»
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Est-ce que les autres pensent à quelqu’un&amp;nbsp;?&lt;br/&gt;
    Est-ce qu’ils essaient tous, eux aussi, de réparer un bout du temps,&lt;br/&gt;
    un drame qu’ils n’ont pu empêcher&amp;nbsp;?&lt;br/&gt;
    Je me secoue, je me concentre, on n’est pas là pour rêvasser.
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;em&gt;
        «&amp;nbsp;La victime garde la bouche ouverte ; elle s’agite, devient rapidement
        bleue puis perd connaissance.&amp;nbsp;»
    &lt;/em&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Ce n’est pas juste, n’est-ce pas&amp;nbsp;?&lt;br/&gt;
    Comme une chanson tellement fausse.&lt;br/&gt;
    Fausse route mortelle, grinçante.&lt;br/&gt;
    Jacques et moi, on chantait parfois, des chansons nulles, de la variette.&lt;br/&gt;
    Pour les vrais geeks, c’est sacrilège, mais à Jacques on ne pouvait rien
    dire.&lt;br/&gt;
    Les grands artistes font ce qu’ils veulent.&lt;br/&gt;
    Un jour, je serai ça, aussi.
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;em&gt;
        «&amp;nbsp;La victime ne peut parler, crier, tousser ou émettre aucun son ;&amp;nbsp;»
    &lt;/em&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Je suis devenue formatrice. Un an après.&lt;br/&gt;
    Et maintenant, c’est moi qui dis.&lt;br/&gt;
    Je parle de lui.&lt;br/&gt;
    Jacques, à chaque formation.&lt;br/&gt;
    Pour dire que ce n’est pas un jeu.&lt;br/&gt;
    Pour dire que parfois on essaie, on fait de son mieux et ça ne marche pas.&lt;br/&gt;
    Les gens m’écoutent, ils sont sérieux.&lt;br/&gt;
    Mais Jacques, il riait, promis.
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;em&gt;
        «&amp;nbsp;L’obstruction se produit le plus souvent lorsque la personne est en
        train de manger ou, s’il s’agit d’un enfant, de jouer avec un objet
        qu’il a mis à la bouche.&amp;nbsp;»
    &lt;/em&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Je fabrique des superhéros de 14 ans, de 34 ans.&lt;br/&gt;
    J’avais un an de plus que Jacques. J’en ai 11 maintenant.&lt;br/&gt;
    Il m’a fallu un peu de temps pour oser manger des croissants.&lt;br/&gt;
    Il m’en a fallu un peu plus pour cesser, en les croquant, de m’en méfier
    systématiquement.&lt;br/&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;
    &lt;em&gt;
        «&amp;nbsp;En présence d’une victime présentant une obstruction totale, donner
        des claques dans le dos ; réaliser des compressions en cas
        d’inefficacité des claques dans le dos.&amp;nbsp;»
    &lt;/em&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Allez, depuis le temps, c’est mort&amp;nbsp;!&lt;br/&gt;
    J’ai donné des claques, plein.&lt;br/&gt;
    D’impuissance et d’espoirs vains.&lt;br/&gt;
    Des claques pour remonter le temps.&lt;br/&gt;
    Des claques à buter les croissants.&lt;br/&gt;
    De vraies claques à des bébés mannequins,&lt;br/&gt;
    de fausses claques à des collègues, à des élèves,&lt;br/&gt;
    qui à leur tour en donneront partout, des claques.&lt;br/&gt;
    Suffi, les claques, maintenant, l’heure est venue des compressions.&lt;br/&gt;
    Laissons filer ce qui n’est plus.&lt;br/&gt;
    Aimons nos amis disparus.&lt;br/&gt;
    Rions de les avoir connus.&lt;br/&gt;
    Serrons dans nos bras ceux qui restent.&lt;br/&gt;
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-03.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-03_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2021/12/15/Hommage-a-Jacques-Mucchielli#&quot; class=&quot;tooltip&quot;&gt;Xavier Vernet&lt;span&gt;Librairie Scylla / Dystopia Workshop&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;
    La première fois que j’ai rencontré Jacques Mucchielli, j’ai surtout vu son
    cul.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Explications&amp;nbsp;:
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    C’était à la librairie Scylla, en 2008, il accompagnait Léo Henry dont
    j’avais fait la connaissance début des années 2000 lors de sa participation
    à un concours de nouvelles organisé par ActuSF. Léo nous avait fait forte
    impression&amp;nbsp;: non seulement il était sur le podium, mais, en plus, il était
    venu tout spécialement de Strasbourg pour la soirée de remise des prix. Pas
    étonnant donc qu’il soit publié quelques années plus tard (avec Jacques
    qui, après un rapide bonjour, était debout sur le tabouret de l’entrée de
    la librairie à la recherche de livres de Thomas Disch qu’il n’avait pas
    déjà). Le recueil en question allait paraître chez L’Altiplano, un éditeur
    que je ne connaissais pas.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Comme Dick n’est pas loin de Disch, Jacques a prolongé sa recherche —
    toujours juché sur son tabouret, nous tournant consciencieusement le dos —
    pendant que Léo me parlait de ce projet à paraître en juin 2008&amp;nbsp;: un
    ensemble de 21 nouvelles situées dans une ville imaginaire au nom
    imprononçable, Yirminadingrad.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La participation de Jacques à la conversation, du haut de son perchoir,
    s’est réduite au strict minimum, mais tout attisait ma curiosité dans ce
    que Léo me dévoilait du recueil&amp;nbsp;: les nouvelles non signées de l’un ou de
    l’autre, les contraintes narratives, leurs influences et cette
    collaboration débutée dans le jeu de rôle qui s’était poursuivie pendant
    que Léo vivait au Brésil… Bref, j’étais &lt;em&gt;hypé&lt;/em&gt;.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La discussion se terminant, Jacques est enfin descendu de son perchoir avec
    quelques poches de plus pour sa bibliothèque et notre échange de cette
    journée s’est résumé à «&amp;nbsp;Ça fait combien&amp;nbsp;? &amp;ndash; Ça fait tant. &amp;ndash; Merci. &amp;ndash; À la
    prochaine.&amp;nbsp;»
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Tous deux promettent en partant de revenir me donner un exemplaire de    &lt;strong&gt;Yama Loka terminus&lt;/strong&gt; dès qu’il serait livré par l’imprimeur.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Voilà comment j’ai plus vu le cul que la tête de Jacques lors de notre
    première rencontre.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La suite est un peu plus connue, du moins des habitué(e)s de Scylla&amp;nbsp;: la
    lecture du recueil m’enthousiasme, c’est peu de le dire. On cale très vite
    une séance de dédicace, pour le lancement il me semble, et le livre
rencontre très vite son public. En quelques mois,    &lt;strong&gt;Yama Loka terminus&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; &lt;/em&gt;franchit le cap des 100
    exemplaires vendus en Scylla.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Léo habitant toujours à Strasbourg, c’est Jacques que j’ai revu plus
    régulièrement après l’été 2008. Scylla est devenue un lieu qu’il
    fréquentait avec une assiduité certaine, où il aimait traîner, parler des
    heures en terrasse avec les autres habitués et acheter quelques livres de
    plus. Je voyais un peu moins son cul, mais, Dick et Disch étant toujours au
    même emplacement, nous ne nous étions pas totalement perdus de vue.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    2009 a marqué une nouvelle étape dans notre relation. En deux ans, Jacques
    était devenu un ami ainsi qu’un des piliers de la librairie. Quand Dystopia
    a été créée, c’était pour publier de la nouvelle, des œuvres et des projets
    qui ne pouvaient pas ou difficilement être publiés par l’édition
    traditionnelle. Naturellement, nous leur avons demandé si ça les
    intéressait d’écrire à nouveau ensemble.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La réponse est venue immédiatement et sous conditions&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;oui&amp;nbsp;» (cool&amp;nbsp;!), «
    mais on en a probablement terminé avec Yirminadingrad&amp;nbsp;» (pas grave, ce qui
    nous intéresse, c’est le travail de fusion de vos deux
    écritures/personnes/univers), et «&amp;nbsp;si on produit quelque chose que vous
    voulez publier, on veut que ce soit Stéphane Perger qui fasse la couv’&amp;nbsp;»
    (on n’osait même pas vous le demander, il peut même faire des dessins pour
    l’intérieur si ça le tente).
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Et là, tout s’emballe&amp;nbsp;: quelques semaines après le leur avoir proposé, nous
    recevons deux premiers textes. Le mois suivant, même jour, le 5, deux de
    plus. Le mois d’après, toujours le 5&amp;nbsp;: encore deux. À chaque fois, bien
    entendu, un écrit par Léo et un par Jacques, du moins, envoyés depuis leurs
    boîtes respectives&amp;nbsp;; ce qui s’est passé avant, personne ne le sait
    vraiment…
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Un septième et dernier texte nous arrive un mois plus tard «&amp;nbsp;pour compléter
   &amp;nbsp;». En moins de cinq mois, &lt;strong&gt;Bara Yogoï – Sept autres lieux&lt;/strong&gt;
    était écrit.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Je me souviens parfaitement de Jacques les jours précédant la deadline
    mensuelle qu’ils s’étaient imposée. Je lui demandais toujours si on allait
    bien avoir la livraison le jour J. Invariablement, il me répondait, les
    index sur les tempes&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;C’est pas encore écrit, mais Tout. Est. Dans. Ma.
    Tête&amp;nbsp;», en accentuant comme il savait si bien le faire le début de chaque
    mot important. Et après une nuit tout aussi invariablement blanche, nous
    recevions bien sa nouvelle, comme celle de Léo.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Les sept dessins ainsi que la couverture de Stéphane ont fini de concrétiser
    le projet et le livre est paru – tiré à 200 exemplaires – en juin 2010,
    soit deux ans après &lt;strong&gt;Yama Loka terminus&lt;/strong&gt;.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Dystopia doit beaucoup à Léo et Jacques. Ils ont participé à sa création,
    validé son mode de fonctionnement associatif, ses principes de base même,
    comme l’absence de texte en 4&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; de couverture, la production
    réduite à deux titres par an, le choix d’une autodiffusion et
    autodistribution (parier avec nous qu’un livre pouvait vivre et toucher son
    public avec cinquante libraires intéressés plutôt qu’essayer en vain d’être
    présent dans dix fois plus de points de vente)…
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Écrire ce texte fait ressurgir beaucoup de souvenirs. Tous sont bons,
    excepté le dernier.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Les bons, dans le désordre, comme ils sont venus&amp;nbsp;:
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Le «&amp;nbsp;Bydoum&amp;nbsp;» tout d’abord. Cette interjection qui marque la joie ou la
    réussite que j’emploie couramment vient de Jacques et de ses potes, Thomas
    et Nico. J’en ai entendu parler pour la première fois en terrasse, devant
    Scylla.
    &lt;br/&gt;
    Au départ, c’est une unité de mesure d’alcool&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Je t’en resserre un&amp;nbsp;? —
    Allez&amp;nbsp;! Bydoum&amp;nbsp;!&amp;nbsp;»
    &lt;br/&gt;
    Cette unité de mesure peut bien entendu être fractionnée&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Allez, Bydoum
   &amp;nbsp;? &amp;ndash; Juste un demi, steuple, là faut vraiment que j’y aille.&amp;nbsp;» Le quart et
    le tiers de Bydoum n’ont, quant à eux, jamais été employés à ma
    connaissance. En revanche, le Bydoum s’est vite imposé dans le vocabulaire
    des habitués de la librairie, et par glissement sémantique est devenu ce
    qu’il est aujourd’hui.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Un jour, je reçois un SMS de Jacques. Juste une lettre&amp;nbsp;: G. Quelques
    minutes plus tard&amp;nbsp;: P. Enfin, après quelques heures d’attente&amp;nbsp;: I. Il
    m’annonçait, ravi, le Grand Prix de l’Imaginaire que Léo venait de recevoir
pour sa nouvelle &lt;em&gt;«&amp;nbsp;&lt;/em&gt;    &lt;em&gt;Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Jacques aimait les livres sans pour autant sacraliser l’objet. Vous auriez
    dû voir la mine horrifiée de plusieurs habitués de Scylla lors de la soirée
    Borges organisée pour sa réédition à la Pléiade&amp;nbsp;: Jacques avait acheté le
    tome 2 qui lui manquait et il venait de lui échapper des mains. Il l’a fait
    ostensiblement tomber à plusieurs reprises avec un grand sourire pour bien
    montrer qu’à ses yeux, l’important c’est le texte, pas le support.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Quelques semaines après la fin de rédaction de    &lt;strong&gt;Tadjélé – Récits d’exil&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Xavier&amp;nbsp;! J’ai une Idée&amp;nbsp;! On va
    faire un quatrième recueil Yirminadingrad&amp;nbsp;! et on n’écrira rien&amp;nbsp;! On sera
    juste anthologiste avec Léo. Et on enverra des dessins du Perger aux autres
    pour qu’ils écrivent à partir de ça, c’est teeeellement bien comme
    contrainte.&amp;nbsp;»
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Et le jour où Jacques entre dans la librairie en me disant que des
    musiciens de Strasbourg voulaient faire une adaptation du cycle. «&amp;nbsp;Yirminadingrad – the musical&amp;nbsp;», il était hilare, et le résultat –    &lt;em&gt;Des gens vivaient ici –&lt;/em&gt; époustouflant.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Tout ça me fait encore rire. Et je peine vraiment à réaliser que Jacques
    n’a traversé ma vie que trois petites années.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Mais Jacques, c’était aussi un profond désespoir et une pudeur butée. Il
    est extrêmement probable qu’il ait été atteint d’une maladie
    neurodégénérative&amp;nbsp;: l’ataxie cérébelleuse, dont sa mère était morte
    quelques années plus tôt. Il n’en parlait pas. Avait, avec son frère,
    décidé de ne pas faire le test. Ce désespoir a bien évidemment irrigué ce
    qu’il écrivait.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Ces nouvelles ont été au moins deux fois prophétiques&amp;nbsp;: la mort d’un frère
    dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Playlist\shuffle&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; qui ouvre &lt;em&gt;Bara Yogoï&lt;/em&gt;, et la
séparation de siamois écrivains dans    &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Treize roses rouges dans une sculpture de verre et de lumière&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;
    in &lt;strong&gt;Tadjélé – Récits d’exil&lt;/strong&gt;, qui se termine ainsi juste
    avant qu’ils n’entrent en salle d’opération&amp;nbsp;:
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    «&amp;nbsp;Tu te souviens, quand nous avons écrit notre premier roman&amp;nbsp;? Je me dis
    que, depuis toujours, nous n’avons jamais parlé que de la même chose&amp;nbsp;: la
    guerre civile comme métaphore de notre angoisse d’être séparés à mort. Je…
    Tu as entendu&amp;nbsp;?
    &lt;br/&gt;
    &amp;ndash; Oui… Tu penses qu’ils vont faire ça proprement&amp;nbsp;?
    &lt;br/&gt;
    &amp;ndash; Ça m’étonnerait.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    &amp;ndash; Tu as peur&amp;nbsp;?
    &lt;br/&gt;
    &amp;ndash; Non, et toi&amp;nbsp;?
    &lt;br/&gt;
    &amp;ndash; Je ne sais pas.&amp;nbsp;»
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La dernière fois que j’ai vu Jacques, c’était devant la porte de Scylla, à
    la fermeture. C’était le samedi juste avant la toute première édition des
    Dystopiales. On se disait à quel point ça allait être chouette d’avoir
    autant d’auteurs et d’autrices qu’on appréciait au même endroit&amp;nbsp;: Lisa
    Tuttle pour sa première rencontre en France accompagnée de Mélanie Fazi, et
    Ian McDonald, et Lucius Shepard accompagné de Jean-Daniel Brèque et Nicolas
Fructus et le lancement du troisième titre de Dystopia&amp;nbsp;:    &lt;strong&gt;L’Apocalypse des homards&lt;/strong&gt; de Jean-Marc Agrati… Bref, on
    s’en faisait une joie.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La dernière phrase que Jacques m’a dite en sortant de la librairie&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Oh
    oui, ça va être bien.&amp;nbsp;»
    &lt;br/&gt;
    Vous vous en doutez, ça a été une des journées les plus éprouvantes de ma
    vie. Il a fallu expliquer à tous celles et ceux qui s’inquiétaient de son
    absence que c’était grave, que Jacques était dans le coma et que plus les
    jours passaient, plus ses chances de survie diminuaient. Et répéter,
    répéter ça des dizaines de fois…
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    La perte de Jacques a été triple. J’ai perdu, comme beaucoup, un ami.
    Scylla a perdu un de ses piliers. La littérature, quant à elle, a perdu un
    auteur plus que prometteur avec qui Dystopia avait à peine commencé un bout
    de chemin. Ça fait dix ans, ça fait toujours mal.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-05.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-05_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2021/12/15/Hommage-a-Jacques-Mucchielli#&quot; class=&quot;tooltip&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;span&gt;Numéro un et demi des éditions du Bélial’&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;
    De mémoire, Léo, je n’ai rencontré Jacques qu’une seule fois. C’était aux
    Utopiales 2010&amp;nbsp;: Jacques et toi étiez tous les deux invités au festival,
    sûrement en lien avec la parution récente de &lt;strong&gt;Bara Yogoï&lt;/strong&gt;.
Lors d’une séance de dédicace, vous m’avez signé un exemplaire de    &lt;strong&gt;Yama Loka Terminus&lt;/strong&gt;. Vous étiez tous les deux très
    souriants, vous faisiez plein de blagues, et moi j’étais super impressionné
    &amp;ndash; c’était la deuxième fois que je venais aux Utopiales, la première fois en
    tant que professionnel, et j’avais tout à découvrir. Je garde un excellent
    souvenir de ce bref moment.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Je me souviens surtout de toi, Léo, lors d’une soirée à la librairie
    Charybde&amp;nbsp;; ça devait être le lendemain du décès de Jacques, ou peut-être le
    jour même&amp;nbsp;: en tous cas je l’ignorais encore, mais on sentait que quelque
    chose n’allait pas de ton côté. Quand j’ai su pourquoi, ça m’a fichu un
    coup inattendu au moral.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Parfois, j’apprends le décès d’une personne que je connaissais à peine&amp;nbsp;; ça
    devrait me laisser froid et pourtant j’en ressens une tristesse que je ne
    m’explique guère. Peut-être l’impression d’un potentiel gâché. D’une
certaine façon, cela me fait penser aux Utopistes dans «&amp;nbsp;   &lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» d’Ada Palmer&amp;nbsp;: quand l’un d’entre eux meurt, les
    manteaux de tous les autres membres de la Ruche affichent un brouillard de
    parasites pendant un temps variable, autant de secondes qu’il restait au
    défunt d’années d’espérance de vie.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
    Pour Jacques, j'imagine que ce brouillard aurait subsisté longtemps.
&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-02.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-02_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;h4&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2021/12/15/Hommage-a-Jacques-Mucchielli#&quot; class=&quot;tooltip&quot;&gt;Léo Henry&lt;span&gt;Celui qui reste&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h4&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Oiseaux_de_passage_(film,_2018)&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;em&gt;Les Oiseaux de passage&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;,&lt;br/&gt;
le film de Ciro Guerra et Cristina Gallego,&lt;br/&gt;
il y a une très belle scène d'exhumation rituelle.&lt;br/&gt;
Ça se passe en Colombie, à la frontière avec le Venezuela.&lt;br/&gt;
sur une péninsule de sable qui s'enfonce dans la mer des Caraïbes,&lt;br/&gt;
C'est là que vivent les Wayuu, ou Guajiros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;right;&quot;&gt;«&amp;nbsp;Dans la tradition de ce groupe amérindien, le rituel funéraire est réalisé en deux temps et sur deux espaces. Un premier enterrement a lieu dans un cimetière proche de l’ancien lieu de vie du défunt. Puis une dizaine d’années plus tard, les Guajiros procèdent à l’exhumation des restes du corps dans le but de les transférer dans un cimetière du matriclan au sein du territoire ancestral de la Guajira.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Ce qui me reste de cette scène c'est&lt;br/&gt;
des mains de femmes&lt;br/&gt;
qui manipulent les morceaux éclatés&lt;br/&gt;
d'une dépouille mortuaire,&lt;br/&gt;
la délicatesse de leurs gestes&lt;br/&gt;
dédoublés par les chiffons colorés&amp;nbsp;:&lt;br/&gt;
essuyer,&lt;br/&gt;
caresser,&lt;br/&gt;
polir&lt;br/&gt;
des os jaune sombre,&lt;br/&gt;
les passer de main en main,&lt;br/&gt;
depuis le cercueil pourri&lt;br/&gt;
jusqu'à la boîte des secondes funérailles&lt;br/&gt;
et puis,&lt;br/&gt;
comme un fil pour unir les paumes vivantes&lt;br/&gt;
et les fragment du squelette,&lt;br/&gt;
une chanson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;right;&quot;&gt;(Quand on m'a demandé quelle pouvait être cette chanson,&lt;br/&gt;
j'ai tout de suite pensé à &lt;a href=&quot;https://soundcloud.com/paparonconkatanga/amigo-mi-amigo&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;em&gt;Amigo, mi amigo&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, même si bien évidemment&lt;br/&gt;
ce n'est pas celle qu'on entend dans le film.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;
Je trouve ça beau,&lt;br/&gt;
de déterrer les morts.&lt;br/&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce moment, j'ai besoin de plus que des mots&lt;br/&gt;
et ce contact-là me manque,&lt;br/&gt;
et savoir qu'il a lieu quelque part,&lt;br/&gt;
que dans certaines cultures on trouve ça normal&lt;br/&gt;
on trouve ça important de toucher ce qui demeure de ce qui a été perdu,&lt;br/&gt;
ça me rassure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-situeres1.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-situeres1_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se produit lorsqu'une personne meurt&lt;br/&gt;
– personne ne me l'avait dit –&lt;br/&gt;
c'est que l'histoire qui la constituait éclate.&lt;br/&gt;
Le récit cesse d'être univoque.&lt;br/&gt;
Le défunt se difracte.&lt;br/&gt;
Chacun en a une version&lt;br/&gt;
et il n'est plus possible de les relier entre elles.&lt;br/&gt;
Ce qui tenait tout ensemble n'existe plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de récit au-delà de la mort.&lt;/p&gt;
Et ça me va bien.&lt;br/&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux me contenter de fragments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aimerais juste&lt;br/&gt;
pouvoir les toucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis fatigué du langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;right&quot;&gt;«&amp;nbsp;C'est un grand mystère, dit &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=6O192OAzMH8&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Rosalía&lt;/a&gt;, qu'on ne puisse pas parler et pleurer en même temps. Avec le chant c'est possible. On peut pleurer en chantant.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La semaine dernière, j'ai écrit un texte pour cette nouvelle par email.&lt;br/&gt;
Ou plutôt&amp;nbsp;: la semaine dernière, j'ai écrit le texte que je devais écrire&lt;br/&gt;
pour les dix ans de la mort de Jacques.&lt;br/&gt;
J'ai su en le faisant que ce n'était pas un texte&lt;br/&gt;
que je pourrais montrer à qui que ce soit&lt;br/&gt;
qu'il ne pourrait avoir aucune lectrice, aucun lecteur.&lt;br/&gt;
C’est la première fois que je fais ça,&lt;br/&gt;
et c'est très facile,&lt;br/&gt;
et je crois que c'est un bon texte.&lt;br/&gt;
C’est la première fois que j'écris quelque chose&lt;br/&gt;
qui ne peut être pour personne.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;
Quand Jacques est mort, absurdement, j'ai pensé&amp;nbsp;:&lt;br/&gt;
quel dommage, il était tellement doué à vivre.&lt;br/&gt;
Je dis absurdement, parce qu'évidemment, on en est tous un peu là.&lt;br/&gt;
On est rôdés à l'exercice.&lt;br/&gt;
Vivre, on sait faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, peut-être que plus que doué à vivre,&lt;br/&gt;
Jacques était doué à dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-situeres2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-situeres2_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un paradoxe&amp;nbsp;:&lt;br/&gt;
Jacques était notoirement pudique,&lt;br/&gt;
secret,&lt;br/&gt;
segmenté,&lt;br/&gt;
compartimenté,&lt;br/&gt;
si bien que quand il est mort,&lt;br/&gt;
plus que d'autres sans doute,&lt;br/&gt;
il est devenu cette galaxie de Jacques,&lt;br/&gt;
tous ces Jacques-pour-les-autres,&lt;br/&gt;
toutes ces versions,&lt;br/&gt;
tous ces fragments.&lt;br/&gt;
Il avait cependant un usage du langage très précis,&lt;br/&gt;
un usage vivant&amp;nbsp;:&lt;br/&gt;
il disait des choses qui importent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques était un parleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;right&quot;&gt;«&amp;nbsp;Il convient de respecter la coutume ancestrale&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;a href=&quot;https://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/forge/3883&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;em&gt;Shüpüshe wayuu tü kasakaa ananü kottiraainjatü&amp;nbsp;&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;»&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;les restes de la famille doivent être ensemble&amp;nbsp;». Ce deuxième enterrement est un moyen de réaffirmer leurs origines et leur culture. Il permet également, au travers de la mort, de renforcer le sentiment d’appartenance à un même groupe social. Les femmes jouent un rôle important dans ce rituel.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je viens de passer ces dernières semaines à fabriquer un &lt;a href=&quot;https://lesreglesdelanuit.net/site/blog/spam-le-recueil-de-jacques-mucchielli&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;livre&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;
avec les copines, avec les copains,&lt;br/&gt;
à bricoler et à orner un recueil des nouvelles de Jacques&lt;br/&gt;
afin de faire entendre&lt;br/&gt;
- c'est comme ça qu'on la pitché -&lt;br/&gt;
sa voix d'écrivain.&lt;br/&gt;
Les fichiers partent à l'impression tandis que j'écris ça&lt;br/&gt;
et, si je sais que ça importe,&lt;br/&gt;
si je suis heureux qu'on l'ait fait parce que c'était la chose à faire,&lt;br/&gt;
je me dis aussi que ce n'est pas ce qui me manque,&lt;br/&gt;
sa voix d'écrivain.&lt;br/&gt;
Ce qui me manque,&lt;br/&gt;
c'est sa voix tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-situeres3.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-situeres3_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les restes de Jacques&lt;br/&gt;
sont une urne de cendres,&lt;br/&gt;
prise dans la tombe&lt;br/&gt;
qu’il partage avec son frère Simon,&lt;br/&gt;
dans un joli petit cimetière&lt;br/&gt;
au bout du village de son père,&lt;br/&gt;
en Corse.&lt;br/&gt;
Il y a un médaillon ovale dans le marbre gris&lt;br/&gt;
avec une photo plutôt moche de lui,&lt;br/&gt;
et puis les montagnes&lt;br/&gt;
et puis le ciel.&lt;br/&gt;
C'est un très bel endroit où être,&lt;br/&gt;
où demeurer en compagnie de son frère.&lt;br/&gt;
Sa mère, elle, a été enterrée à Ivry,&lt;br/&gt;
juste de l'autre côté du périph&lt;br/&gt;
le long duquel ils vivaient tous les trois,&lt;br/&gt;
Elisabeth, Simon et Jacques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas trop quoi faire&lt;br/&gt;
de ces petits os imaginaires que je sors de la boîte&lt;br/&gt;
afin de les essuyer dans mon tissu coloré.&lt;br/&gt;
Je n'ai pas de rituel,&lt;br/&gt;
je n'ai pas de chanson.&lt;br/&gt;
Je n'ai convié personne avec moi&lt;br/&gt;
pour m'accompagner dans cette cérémonie.&lt;br/&gt;
Alors je me contente de frotter les fragments&lt;br/&gt;
et puis je les remets à leur place,&lt;br/&gt;
les uns après les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce moment,&lt;br/&gt;
je prends les amis dans mes bras,&lt;br/&gt;
celles et ceux qui me laissent faire,&lt;br/&gt;
qui ne trouvent pas ça trop étrange&amp;nbsp;:&lt;br/&gt;
on n'est pas bien habitués.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'essaie, je crois, de retenir quelque chose.&lt;br/&gt;
J'essaie de comprendre quelque chose autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix ans, pour un mort,&lt;br/&gt;
ce n'est vraiment pas beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est nous que ça affecte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maheva a écrit, l'année de ses quarante ans&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Novembre est terminé, on continuera de faire le gros dos.&lt;br/&gt;
On ne parle pas beaucoup de toi. On t'aime, toujours.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci, je le reprends de sa main,&lt;br/&gt;
à gestes prudents,&lt;br/&gt;
je l'essuie délicatement dans un grand chiffon bleu,&lt;br/&gt;
et le réchauffe contre ma peau nue un temps,&lt;br/&gt;
avant de le passer à ma voisine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-situeres4.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.hommage-mucchielli-situeres4_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chant se poursuit.&lt;br/&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous on t'aime,&lt;br/&gt;
toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;Les collages photos viennent de la série &lt;em&gt;Moins de toi&lt;/em&gt; de &lt;a href=&quot;https://www.caroline-vaillant.fr/&quot;&gt;Caroline Vaillant&lt;/a&gt;.&lt;br/&gt;
Texte publié originellement dans les &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.leo-henry.com/html/nouvellesparemail.html&quot;&gt;Nouvelles par email&lt;/a&gt;&lt;/em&gt; de Léo Henry.&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://lesreglesdelanuit.net/site/home/spam#top&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;hommage-mucchielli-SPAM.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/hommage-mucchielli-SPAM.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour aller plus loin&amp;nbsp;: &lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/hommage-mucchielli-Locus_May2011.pdf&quot;&gt;un article de &lt;em&gt;Locus&lt;/em&gt; de mai 2011, évoquant (avec quelques libertés dans l'écriture des noms) Jacques Mucchielli, Léo Henry, la science-fiction francophone et la bit-lit.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 104)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/10/27/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-104</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:b1928c3d2245d7449dc8209dcb0ce240</guid>
        <pubDate>Wed, 27 Oct 2021 14:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr104-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Davantage de livres, davantage de collaborateurs et collaboratrices… mais pas plus de place. Comme de coutume, le cahier critique de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; s'accompagne de son (ample) versant numérique. S'ajoutent donc ici, &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-104&quot;&gt;pour ce numéro 104&lt;/a&gt;, une quinzaine de chroniques supplémentaires, allant de titres confidentiels (&lt;em&gt;La Chute de la Ville Principale&lt;/em&gt; d'Efim Zozoulia) à d'autres plus attendus (&lt;em&gt;Numérique&lt;/em&gt; de Serguei et Marina Diatchenko)… &lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-chute.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-chute_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Chute de la Ville Principale&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Efim Zozoulia – Le Temps des Cerises éditeurs – janvier 2021 (recueil de nouvelles en partie inédites traduites du russe par Emma Lavigne – 115 pp. GdF. 15 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La publication de &lt;strong&gt;La Chute de la Ville Principale &lt;/strong&gt;offre l’occasion de découvrir un pan quasi inconnu de l’Imaginaire soviétique. Les cinq nouvelles formant ce recueil étaient jusqu’alors inédites en français, mise à part &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Conte d’Ak et l’humanité&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; (in anthologie de SF soviétique &lt;strong&gt;Les Premiers Feux&lt;/strong&gt;, Lingva, 2015). Ces textes sont l’œuvre d’Efim Zozoulia (1891-1941), l’un des «&amp;nbsp; &lt;em&gt;oubliés de la littérature russophone&lt;/em&gt;&amp;nbsp;»&lt;em&gt; &lt;/em&gt;ainsi que l’écrit la traductrice Emma Lavigne en préface. Zozoulia, après avoir entamé à la veille de la Première Guerre mondiale une carrière d’écrivain et journaliste dans son Ukraine natale, continua celle-ci en Russie une fois passée la révolution d’Octobre. Comme nombre d’auteurs soviétiques, Zozoulia mena dès lors une carrière évoluant entre affirmation (déclinante) de sa liberté créatrice et compromission (croissante) avec le régime communiste. Après avoir écrit dans une revue satirique bientôt interdite par les Bolcheviques, Zozoulia devait ensuite participer à une «&amp;nbsp; &lt;em&gt;compilation des meilleurs chants à la gloire de Staline&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», puis prendre part en 1929 à la campagne menée en URSS contre Zamiatine, l’auteur de &lt;strong&gt;Nous &lt;/strong&gt;(cf. &lt;strong&gt;Bifrost &lt;/strong&gt;87). Échappant peut-être de la sorte aux purges staliniennes, Zozoulia ne survécut en revanche pas au siège de Moscou durant la Seconde Guerre mondiale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tous écrits entre 1918 et 1919, les cinq récits de &lt;strong&gt;La Chute de la Ville Principale &lt;/strong&gt;dessinent la trajectoire esthétique et idéologique à venir de Zozoulia… Si les quatre premiers d’entre eux manifestent son adhésion au socialisme, ils témoignent par ailleurs d’une réflexion ironique sur l’autocratie, semblant annoncer le totalitarisme soviétique. Quant aux convictions marxistes de Zozoulia, elles apparaissent clairement dans le texte-titre et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Mobilier humain&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;.  Adoptant comme les autres textes la tonalité du conte, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Chute de la Ville Principale&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;dénonce sur un mode dystopique l’aliénation capitaliste et la lutte des classes devant inexorablement en découler. S’imposant comme le plus réussi des textes du volume, ce récit science-fictionnel&lt;em&gt; &lt;/em&gt;a de séduisantes allures de miniature “miévillienne”, évoquant notamment &lt;strong&gt;Perdido Street Station &lt;/strong&gt;et sa topographie subversive. Relevant plutôt du conte cruel, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Mobilier humain&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; décline de manière horrifique et sarcastique le motif marxiste de la réification de l’individu. Zozoulia consacrera par la suite une étude à Swift dont on retrouve l’influence dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Atelier de l’Amour de l’Humanité&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Conte d’Ak et l’humanité&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Aussi brèves qu’incisives, ces deux fables spéculatives préfigurent de manière troublante la folie démiurgique ainsi que l’hyper-brutalité de l’entreprise totalitaire dont l’URSS sera bientôt le théâtre. L’acidité critique de ces textes est en revanche absente du &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Gramophone des siècles&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Cette utopie située dans les années 1950 dépeint une Europe vivant sous l’heureuse emprise d’un socialisme à l’œuvre depuis des décennies. Celui-ci a atteint un degré de perfection tel que les maux sociaux comme politiques ne sont plus que de déplaisants souvenirs, fugitivement ravivés par un singulier gramophone. Étrange mélange d’inventivité science-fictionnelle et de naïveté propagandiste, ce texte conclusif du recueil peut se lire comme la triste préfiguration de la soumission de son auteur à la dictature stalinienne…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-oublierlesetoiles.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-oublierlesetoiles_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Oublier les étoiles&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;X.M. Fleury – Rivière Blanche, coll. «&amp;nbsp;Blanche&amp;nbsp;» – mars 2021 (recueil inédit sous cette forme – 250 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Lorsque l’on dit d’un livre qu’il est sympathique, cela sous-entend qu’il n’est pas totalement mauvais mais compte néanmoins sa part de défauts. Le présent recueil n’est pas sympathique, il est bon, voire très bon et les seize nouvelle rassemblées ici méritent toutes le détour, même les sept pour lesquelles le manque de place n’a pas permis de présenter une notule spécifique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Noir&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; est un très bon texte qui reprend le thème de l’humanité rendue aveugle par une expérience tournant mal. X.M. Fleury met en scène le péquin moyen et imagine ce qu’il pourrait bien faire si l’opportunité de rectifier de tir lui était donnée. Je ne vous en dis pas davantage…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Crique&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; est une nouvelle franchement politique sur la thématique des migrants qui, à travers une inversion de situation donne à réfléchir sur ce drame contemporain qui pourrait encore s’amplifier à l’avenir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Travail Assassiné&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;,&lt;em&gt; &lt;/em&gt;X.M. Fleury s’empare, toujours avec la même ironie acerbe et son sens de l’humour noir, du thème très présent d’une hypothétique «&amp;nbsp;fin du travail&amp;nbsp;» où les IA feraient à peu près tout, ne laissant aux gens que le loisir de singer une activité professionnelle pour s’éviter de mourir d’ennui.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Ami secret&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; a un petit côté dickien où, dans un contexte de colonisation et de terraformation, l’auteur s’interroge et nous avec lui sur les rapports que peut entretenir la religion avec l’altérité. Ici encore, l’humanité n’est pas présentée sous son jour le meilleur, – pour faire dans l’euphémisme —, et, quand par hasard un humain serait bon, ce n’est pas bon du tout pour lui.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Jeux de guerre&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; revient, dans un contexte de futur proche, sur &lt;strong&gt;La Stratégie Ender&lt;/strong&gt; qu’il retourne comme un gant. La guerre par l’entremise de jeux vidéo… Mais dans la guerre informationnelle l’arme est l’intelligence et peut-être est-il dangereux de croire que l’ennemi plus pauvre est plus stupide.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Pourfendre les dragons&amp;nbsp;»,&lt;/em&gt; l’auteur s’inspire des&lt;strong&gt;Croisées du Cosmos&lt;/strong&gt; de Poul Anderson ou des &lt;strong&gt; Grognards d’Eridan &lt;/strong&gt;de Pierre Barbet. Un chevalier qui tient sûrement davantage de Don Quichotte que de Tristan est capturé par des outremondiers elfes afin de débarrasser le monde des nains de ses dragons. Ici l’humour est un brin moins caustique…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Un cadeau presque parfait&amp;nbsp;», &lt;/em&gt;Fleury rejoue «&amp;nbsp; &lt;em&gt;La Clé laxienne&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» de Sheckley dans un esprit s’apparentant fort à Damon Knight. L’auteur, qui maitrise fort bien l’art de la chute, est ici à son meilleur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Immersion&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; joue encore la carte du transhumanisme dans un monde dual où de riches oisifs en mal de sensations fortes se transfèrent psychiquement dans le corps d’animaux qui n’ont rien demandés. De nouveau, la bêtise humaine fait merveille.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Oublier les étoiles&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;est aussi court qu’excellent et Fleury y donne l’immense mesure de son art de la chute. L’écologisme règne et traque les derniers chercheurs à l’instar d’une nouvelle inquisition qui veut voir tout le savoir honni définitivement éradiqué et en finir avec tout rêve d’étoiles. X.M. Fleury nous laisse ici comprendre que savoir et intelligence ne vont pas nécessairement de pair ni que cette dernière n’est pas l’apanage des seuls bons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Voici donc un bon recueil de fictions spéculatives qui donne à penser et à réfléchir, ce qui est plutôt rare par les temps qui courent où la tendance lourde va à une littérature de propagande assumée sans aucun complexe où les réponses sans questions sont assénées, martelées jusqu’à la nausée sans nul répit ni relâche. &lt;strong&gt;Oublier les étoiles&lt;/strong&gt; ne va pas forcément à l’encontre du prêt-à-penser contemporain mais vous laisse le soin de tirer les conclusions par vous-même. X.M. Fleury manie une ironie au scalpel, parfois cinglante, associée à un art de la chute des plus consommé. Ses textes, faciles d’accès, peuvent constituer une porte sur le genre pour qui n’a encore jamais lu de SF. Il serait vraiment très dommage de faire l’impasse.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-paradis.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-paradis_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Paradis, année zéro&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, coll. «&amp;nbsp;Courant alternatif&amp;nbsp;» – avril 2021 (roman inédit – 496 pp. GdF. 21 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;Courant alternatif&lt;/em&gt; est un nouveau label des Moutons Électriques, présenté comme «&amp;nbsp; &lt;em&gt;engagé et enragé&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» faisant la part belle aux « &lt;em&gt; fictions politiques, écologiques et sociales, mais également [aux] dystopies et d’utopies &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» comme l’indique leur site. Quatre titres sont disponibles au catalogue au moment de rédiger ces lignes, dont &lt;strong&gt;Paradis, année zéro&lt;/strong&gt; de Christophe Gros-Dubois – deuxième roman de cet auteur venant du cinéma.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une catastrophe inédite et inexpliquée, littéralement, vient frapper les USA. Les belles baraques s’écroulent tandis que les taudis restent droits — même si parfois de guingois. D’autres conséquences adviendront au fil du récit, comme autant de prétextes à promouvoir la narration de l’auteur. Parallèlement, une invention va redistribuer les cartes entre les différents protagonistes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au milieu de ce Washington en perdition, de nombreux personnages se rencontrent, s’évitent et s’affrontent, dont de nombreuses femmes africaine-américaines. Une mère et sa fille, militantes de deux générations distinctes, ou encore une cascadeuse meurtrie par la mort de son frère. On croise aussi un ersatz de Mike Tyson et un homme ayant été touché par la crise des &lt;em&gt;subprimes&lt;/em&gt;. Dans le camp d’en face, le policier qui a abattu le frère évoqué précédemment, un videur-biker tendance néo-nazie et un jeune &lt;em&gt;redneck&lt;/em&gt; ayant ouvert le feu dans une église. Si cette galerie de personnages semble stéréotypée, leurs évolutions sont néanmoins intéressantes, et laissent la place à une complexité bienvenue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Hélas, le paratexte dessert le roman. Entre la quatrième de couverture annonçant que le texte date d’avant Trump et les «&lt;em&gt;violences policières récentes&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» (pléonasme), parle de «&amp;nbsp; &lt;em&gt;prophétie&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» et la première qui annonce comme thématique du livre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;la fin du racisme et après&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», on se demande jusqu’à la toute fin s’il n’y a pas erreur sur la marchandise. Que l’auteur ait eu l’idée de son livre il y de nombreuses années est une chose, mais laisser entendre que ce roman qui parle de Biden et de Covid a été «&amp;nbsp;Écrit avant&amp;nbsp;» donne une saveur de toc à l’ensemble. Par ailleurs, annoncer «&amp;nbsp;la fin du racisme&amp;nbsp;» comme thématique est assez osé, et plus encore le «&amp;nbsp;après&amp;nbsp;» puisqu’il ne constitue que les toutes dernières pages de cet épais roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On déplorera beaucoup de coquilles, parfois sur les noms propres&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Book &lt;strong&gt;t&lt;/strong&gt;er T. Washington&amp;nbsp;» ou le fréquent «&amp;nbsp;Malcom X&amp;nbsp;». L’usage de l’italique pour les termes anglais est irrégulier, de même que la pertinence des notes de bas de page. Et si l’auteur fait montre d’une grande culture africaine-américaine, et étatsunienne en général, comment expliquer la confusion entre Washington et l’État de Washington à la toute fin&amp;nbsp;? La question est posée sans ironie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Grosse déception que cette utopie post-apo un peu trop foutraque et inutilement lubrique, sur une thématique complexe mais d’actualité permanente. Une sorte de pétard mouillé, vu le résultat alors que Richard Wright et James Baldwin, deux auteurs africains-américains majeurs, sont évoqués, de même que Frantz Fanon, à qui l’on doit&lt;strong&gt;Les Damnés de la terre&lt;/strong&gt;, livre de chevet du &lt;em&gt;Black Panther Party&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Mathieu Masson&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-babayaga.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-babayaga_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Baba Yaga a pondu un œuf&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Dubravka Ugresic – Christian Bourgois – avril 2021 (roman inédit traduit du croate par Chloé Billon. 340 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La narratrice, une universitaire, a une mère vieillissante et victime de la maladie d’Alzheimer. Elle l’accompagne au quotidien du mieux qu’elle peut, entre le tragique de la situation et son côté comique, quand un mot chasse l’autre et génère quiproquos et malentendus. Elle voudrait bien se rapprocher d’elle mais cette mère, repliée sur son quotidien, ne lui laisse guère de place. Cette dernière semble bien plus en affinités avec la jeune étudiante Aba Bagay, qui s’est entichée, elle, de la narratrice. Voilà pour la première partie. La seconde s’ouvre sur les aventures de trois vieilles femmes, Beba, Kukla et Pupa en villégiature dans un spa tchèque. L’une est petite et emportée par le poids de ses énormes seins&amp;nbsp;; l’autre est longue et sèche, montée sur de grands pieds&amp;nbsp;; la dernière, enfin, est racornie comme une chouette hors d’âge et enfoncée dans une unique botte où elle réchauffe ses vieilles jambes. Que viennent-elles chercher dans cet hôtel spa, digne d’un Wes Anderson avec sa galerie de personnages truculents&amp;nbsp;? Aspirent-elles vraiment à retrouver un peu de leur fraîcheur perdue&amp;nbsp;? D’où vient l’aura de mystère qui entoure ces femmes qui ont bien souffert de ce que le monde paternaliste leur a infligé&amp;nbsp;? Les deux premières parties du roman seront éclairées par une troisième, rédigée par la jeune Aba Bagay, et qui consiste en une sorte d’essai aux allures universitaires sur la figure mythique de Baba Yaga, la sorcière bien connue dans la culture d’Europe centrale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La vieillesse est fantastique. Si, si. L’auteur croate Dubravka Ugresic, figure de la littérature paneuropéenne, vous en convaincra dans ce roman à la composition subtile comme un œuf de Fabergé. Jadis, on a usé de cette métaphore pour décrire le roman &lt;strong&gt;Feu pâle&lt;/strong&gt; de Nabokov, dont le fil narratif repose sur un poème de plus de mille vers et sur son exégèse par un narrateur qui joue un rôle central dans le propre récit qu’il délivre. Ugresic, exilée tout comme Nabokov, marche dans les pas du maître russe, à sa façon. La composition hétéroclite du roman intrigue&amp;nbsp;: quels rapports ont les narrations entre elles, sinon cette réflexion fine et drolatique sur la vieillesse&amp;nbsp;? La troisième partie intrigue assurément&amp;nbsp;: livrant les sources de nombreuses scènes et caractéristiques des personnages, elle explique la présence de motifs récurrents en exposant leur origine et leur fortune au fil des siècles. Mais, alors que cette partie devrait avoir un peu la platitude du discours explicatif (dont l’exactitude est toute scientifique) et dégonfler la magie de ce qu’on a lu précédemment, elle renforce au contraire l’impression d’étrangeté de l’ensemble.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le Bifrostien n’y trouvera guère de paranormal ou de fantastique sinon celui de l’étrangeté inhérente à chacune de nos existences et que rien ne saurait mieux rendre que la vieille figure d’une sorcière, Baba Yaga, qui a traversé les civilisations d’Europe centrale. Dubravka Ugresic use avec bonheur des puissances de l’écriture fantastique sans jamais s’y abandonner complètement, et s’en sert comme d’une loupe penchée sur notre vieillesse et le sort que nos sociétés ont fait aux femmes.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-citadelle.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-citadelle_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Citadelle de la peur&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Gertrude Barrows Bennett (aka Francis Stevens) – Marie Barbier Éditions – mai 2021 (roman traduit de l’américain par Michel Pagel – 400 pp. GdF. 17 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Citadelle de la peur&lt;/strong&gt; est un roman dont la propre histoire est originale. Publié à l’origine en feuilleton dans la revue pulp &lt;em&gt;The Argosy&lt;/em&gt; entre le 14 septembre et le 26 octobre 1918, le texte ne connaîtra d’édition définitive sous une couverture unique qu’en 1942. Autre particularité plus notable, il est l’œuvre de Gertrude Barrows Bennett, une sténographe qui commença à écrire des nouvelles à l’âge de 17 ans – son premier texte, «&lt;em&gt;The Curious Experience of Thomas Dunbar&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», fut accepté par&lt;em&gt;Argosy&lt;/em&gt; et publié en 1904. Beaucoup d’autres suivront, dont &lt;strong&gt;The Citadel of Fear&lt;/strong&gt; traduit ici pour la première fois en français et souvent considéré comme son meilleur roman. On notera que Bennett, après avoir publié sous son nom au début de sa carrière, publia la plus grande part de ses textes, à sa demande, sous pseudo, Francis Stevens en l’occurrence. Sous un nom ou l’autre, Bennett, première américaine à trouver un large public pour ses textes de fantasy et de SF, est, dit-on, « la femme qui inventa la dark fantasy&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Citadelle de la peur&lt;/strong&gt; se divise en deux parties consécutives. D’abord, le désert du Mexique, parcouru par deux aventuriers en quête de fortune, Colin O’Hara et Archer Kennedy. Les deux hommes y tombent par hasard sur une plantation non répertoriée occupée par d’étranges habitants. De fil en aiguille, ils se trouvent emprisonnés dans la cité cachée de Tlapallan, un lieu de terreur et de beauté aussi dans laquelle «&amp;nbsp;vivent&amp;nbsp;» les dieux anciens, gardés et adorés par d’antiques guildes concurrentes. De combats en péripéties, O’Hara parviendra à fuir alors que Kennedy connaîtra un destin funeste. Seconde partie, quinze ans plus tard, en Nouvelle-Angleterre&amp;nbsp;: O’Hara, qui a largement enfoui cette histoire au fond de sa mémoire, est rattrapé par elle quand Cliona, sa sœur chérie, est attaquée et traumatisée par une créature qui prend la fuite après que la jeune femme lui a vidé un chargeur dessus. Devant l’incrédulité de la police, O’Hara prend l’affaire en main et découvre, non loin, une maison coloniale qui abrite d’innommables horreurs. Propriétaire inquiétant, répugnantes créatures, et aussi une femme d’une beauté à couper le souffle dont O’Hara tombe instantanément amoureux. Sauver la femme, sauver sa sœur&amp;nbsp;: il faudra à O’Hara et ses quelques alliés beaucoup de courage et de force pour vaincre une terreur venue d’Amérique du Sud.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Écrit en 1918, &lt;strong&gt;La Citadelle de la peur&lt;/strong&gt; rappelle les textes de Robert E. Howard pour ses hommes. Même héros volcanique issu du Nord de l’Europe, même virilisme amusant par son excès, même mépris d’O’Hara pour « l’intellectuel&amp;nbsp;» Kennedy jugé tortueux et peu courageux, même certitude qu’on peut et doit à résoudre les problèmes par la force. Elle rappelle Merritt pour ses femmes, des êtres fragiles à aimer et à protéger – sur ce point, Cliona détrompera son frère.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Du point de vue de l’archéologie littéraire, lire ce roman est intéressant &amp;nbsp;; beaucoup de l’habitus de l’époque y transparaît, et, entre Howard et Merritt, Bennett participe à un genre naissant. Néanmoins, les personnages trop monolithiques, la narration trop linéaire, la simplicité de l’intrigue, les sentiments trop naïvement exprimés et la candeur parfois confondante d’O’Hara font qu’on se situe bien en-dessous de ce qui s’écrira par la suite.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-lempireseffondre.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-lempireseffondre_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’empire s’effondre&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Sébastien Coville – Éditions Anne Carrière – mai 2021 (roman inédit – 496 pp. GdF. 22,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Ce qui frappe avant tout avec &lt;strong&gt;L’Empire s’effondre&lt;/strong&gt;, premier tome d’une trilogie éponyme, c’est la communication de son éditeur — quatrième de couverture et sites marchands notamment&amp;nbsp;: on y voit passer des comparaisons avec Frank Herbert, Isaac Asimov, &lt;a id=&quot;__DdeLink__27_1172286728&quot;&gt;Jean-Philippe Jaworski&lt;/a&gt;, Eugène Sue et Alexandre Dumas. Excusez du peu&amp;nbsp;! Outre le fait que pour un premier roman, ce genre de parallèles a bien peu de chances de se révéler fondé (et, évacuons tout suspense, ils ne le sont pas), ils ont aussi le grand tort d’établir des attentes qui, si elles ne sont pas remplies, génèreront à coup sûr de la frustration. Sans parler du fait que la comparaison avec Herbert est fort limitée (la religion en tant qu’outil de contrôle) et paraît assez opportuniste (disons que c’est de bonne guerre) à l’approche de la sortie du film &lt;em&gt;Dune&lt;/em&gt;…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans un empire où la technologie (centrée sur la vapeur pour l’essentiel) cohabite avec un système de castes professionnelles hyper rigide car établi par des dieux tutélaires conférant un pouvoir absolu aux Princes qui les dirigent, un attentat menace de faire s’effondrer tout l’édifice. En effet, les violentes émeutes qu’il provoque servent elles-mêmes à justifier une révolution de palais dans laquelle trois princes prennent le pouvoir au détriment des autres, tandis qu’un quatrième entre en guerre pour rétablir le régime théocratique. On sent clairement, à tous les niveaux, le potentiel de l’auteur, mais à chaque fois, quelque chose cloche&amp;nbsp;: son écriture est souvent fluide et agréable, mais ne fait pas l’impasse sur des effets de manche stylistiques dont il aurait pu se passer (tout comme des &lt;em&gt;quatre&lt;/em&gt; scènes de viol en cent pages&amp;nbsp;!), sans parler de passages d’une emphase excessive et très clairement, de longueurs (l’ouvrage ne se serait pas plus mal porté dégraissé d’un bon quart)&amp;nbsp;; les personnages sont intéressants, mais le nombre de points de vue (une dizaine&amp;nbsp;!) est effroyablement trop élevé, d’autant plus que certaines sous-intrigues sont achevées hors-champ et réglées d’un trait de plume (le conseil basique d’écriture «&amp;nbsp;Montrer plutôt que raconter&amp;nbsp;» est pourtant censé être connu de tous), quand ce n’est pas le personnage lui-même dont on se débarrasse sommairement sans qu’on comprenne l’intérêt de lui avoir consacré tant de pages&amp;nbsp;; le &lt;em&gt;worldbuilding&lt;/em&gt; est travaillé et évocateur, mais montre aussi des détails peu crédibles, comme ces armes à feu à vapeur ou ces quartiers à étages s’accrochant au flanc des collines où se trouvent les palais des puissants&amp;nbsp;; enfin, l’aspect roman social fait lever les yeux au ciel tant il est du cent fois vu en Fantasy (si tant est que ce livre en relève, certains indices incitant au doute), avec sa stratification sociale se doublant d’une stratification spatiale, sa charge anticapitaliste, anti-élites, anti-religion, anti-journalistes, sa révolte prolétarienne, etc.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’empire s’effondre&lt;/strong&gt; n’est en aucun cas un mauvais roman (surtout pour une première œuvre), mais il n’est certainement pas non plus à la hauteur des comparaisons auxquelles se livre son éditeur. Coville a clairement du potentiel, et avec peu d’ajustements (et une communication plus sobre), le tome suivant pourrait être une spectaculaire réussite.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Apophis&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-setne.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-setne_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les aventures de Setnê&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;J.-H. Rosny aîné – Éditions Callidor, coll. «&amp;nbsp;L’âge d’or de la fantasy&amp;nbsp;» – mai 2021 (réédition, 80 pp. GdF. Livre offert pour l’achat de deux titres Callidor)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Figure incontournable du Paris littéraire, Rosny aîné appartient à cette génération d’auteur qui popularisa, au tournant du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, le roman merveilleux-scientifique. Le temps d’un court récit, et bien avant Howard et Dunsany, il s’aventura également sur les rives de ce qu’on n’appelait pas encore l’&lt;em&gt;heroic fantasy&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le personnage de Setnê apparaît dans deux contes égyptiens datés du IIIe siècle avant notre ère, sous les traits d’un scribe et magicien. Rosny en fait un chef guerrier proche de Conan, vassal de Thoutmôsis III (Thoutmès dans le roman), qui régna sur la XVIIIe dynastie, aux alentours de -1500 avant JC. Surnommé le «&amp;nbsp;Napoléon de l’Égypte antique&amp;nbsp;», ce pharaon mena une politique de conquête qui porta le Nouvel empire à son apogée. D’une campagne menée contre Ninive, l’auteur tire un épisode plein du bruit et de la fureur des temps antiques. Pour prendre l’ennemi à revers, Thoutmôsis envoie Setnê et ses soldats intercepter une caravane ennemie et s’emparer d’un défilé. Le plus court chemin passe par une forêt sacrée puis des contrées hautement hostiles. Ils endurent la fournaise du désert des Dragons, traversent la forêt des tigres géants mangeurs d’homme, longent les marécages des Hommes de l’Eau menés par leur reine « &lt;em&gt; avec ses cheveux d’hyacinthe, sa peau bleue, ses immenses yeux de flamme fumeuse. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Rosny dépeint l’aventure humaine autant que l’épopée de la survie, la façon dont se révèlent les tempéraments au fil des épreuves. Pourquoi certains résistent, et certains succombent&amp;nbsp;? Qu’est-ce qui peut mouvoir les corps épuisés et les esprits éperdus&amp;nbsp;? Nombre des soldats puisent leur énergie dans la bravoure de leur chef. D’une force égale au célèbre Cimmérien, Setnê s’en distingue par sa capacité de meneur. Dans le feu du combat, les fils de l’Égypte sont des frères et se doivent une fidélité réciproque et absolue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit déroule tranquillement cette &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; prototypale, sans trop d’excès, avec un classicisme presque provocant. Rosny fait du bon boulot, la narration est efficace, servie par un style ciselé, aux envolées parfois poétiques. L’ouvrage est par ailleurs aux standards habituels des éditions Callidor&amp;nbsp;: beau papier, illustrations de qualité, couverture à rabats, préface éclairante. À noter que le titre n’est pas vendu seul mais offert pour l’achat de deux ouvrages du catalogue.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-godzilla.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-godzilla_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Godzilla&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Shigeru Kayama – Ynnis éditions – mai 2021 (romans inédits traduits par Sarah Boivineau et Yacine Youhat – 288 pp. GdF. 14,95 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Tout le monde connaît Godzilla, la créature issue des fonds sous-marins, qui détruit sur son passage. Beaucoup de monde connaît &lt;em&gt;Godzilla&lt;/em&gt;, les films, qu’il s’agisse de la version originale japonaise de 1954 (ou du remontage américain de celle-ci) et de ses innombrables suites, ou des remakes américains récents, plus ou moins réussis. Mais peu de gens connaissent le roman d’origine, signé Shigeru Kayama, et pour cause&amp;nbsp;: il était resté inédit en langue française jusqu’à ce que les éditions Ynnis décident de le publier en cette année 20021. Le lectorat français se voit donc proposer un livre fondateur&amp;nbsp;; il convient toutefois de noter qu’il n’y a pas eu d’abord le roman, puis son adaptation au cinéma. Tout a commencé par une idée du producteur Tomoyuki Tanaka, qui a imaginé l’histoire du « Monstre géant venu de 20 000 lieux sous les mers&amp;nbsp;» comme base d’un film pour la Toho. Il demanda alors à Shigeru Kayama de rédiger un roman, que devaient ensuite adapter Ishirô Honda, le réalisateur du film, et Takeo Murata. Livre et film sont donc intriqués, sans que le premier soit la novélisation du deuxième ou le deuxième une simple adaptation d’un matériau préexistant. De fait, les différences entre les deux sont relativement minimes, même si Kayama a davantage de place pour travailler ses personnages, et notamment Sinkichi, le «&amp;nbsp;héros&amp;nbsp;», qui se voit fusionné dans le film avec un protagoniste plus secondaire du roman. Autre ajout intéressant à signaler, la création par Kayama de l’organisation tokyoïte de soutien à Godzilla&amp;nbsp;: le professeur Yamane, qui déjà dans le film ne souhaite pas qu’on tue le monstre pour pouvoir l’étudier et mettre à profit sa fascinante résistance à la radioactivité, va encore plus loin dans le roman, en organisant une propagande visant à retourner l’opinion publique sur le devenir de la créature. Le roman est en revanche parfaitement en phase avec le propos global du film, en s’inscrivant ouvertement contre l’utilisation de l’arme atomique sur Hiroshima et Nagasaki, et les essais nucléaires qui perdurent en 1954. Cette position anti-prolifération culmine, comme dans le film, dans la scène finale, où, après avoir tué Godzilla, le docteur Serizawa se suicide pour que son arme ultime, le Destructeur d’oxygène, ne passe pas aux mains de personnes malintentionnées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La lecture de ce roman prolonge ainsi l’expérience du film, en l’enrichissant de diverses manières&amp;nbsp;; on la conseillera donc, tout en signalant que tout cela est parfois empreint de naïveté, à l’image des descriptions sonores, puisqu’ici les vaches font «&amp;nbsp;meuh meuh&amp;nbsp;», les oiseaux «&amp;nbsp;cui cui&amp;nbsp;», les mitraillettes «&amp;nbsp;tacatac&amp;nbsp;» et les voitures de pompiers « hou, hou, hou&amp;nbsp;»… À noter que ce livre propose également le roman à l’origine du deuxième film de la série, &lt;em&gt;Le retour de Godzilla&lt;/em&gt; (eh oui, il n’était pas vraiment mort), nettement plus court que le premier, presque un simple scénario, et également moins convaincant. Et si l’on veut être totalement exhaustif sur Godzilla, on pourra avec grand profit compléter par la lecture de cette bible qu’est &lt;strong&gt; Kaiju, envahisseurs &amp;amp; apocalypse. L’âge d’or de la science-fiction japonaise &lt;/strong&gt; de Fabien Mauro (Aardvark).&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Bruno Para&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-darksky.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-darksky_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Dark Sky (Keiko T2)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Mike Brooks – Fleuve Éditions, coll. «&amp;nbsp;Outrefleuve&amp;nbsp;» – mai 2021 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Hélène Collon – 368 pp. GdF. 21,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Il y a deux ans, Fleuve sortait en français le premier tome de la série narrant les aventures du vaisseau spatial &lt;em&gt;Keiko&lt;/em&gt; et de son équipage haut en couleur, mené par Ichabod Crane, personnage hâbleur au passé bien peu glorieux. Alors que le premier tome est désormais disponible en format poche, l’éditeur sort enfin le deuxième volume. Soyez avertis&amp;nbsp;: si &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/dark-run&quot;&gt;Dark Run&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; plongeait la tête du lecteur ou de la lectrice dans les étoiles pour lui permettre de s’échapper de la réalité le temps de quelques pages, &lt;strong&gt; Dark Sky &lt;/strong&gt;est, à l’image de notre époque, confiné. Ici, hormis le chapitre introductif et quelques pages en conclusion, tout se passe en vase clos, et plus exactement dans les entrailles de la planète minière Ourragham. Alors qu’ils ne doivent y faire qu’une simple mission de collecte d’information, les membres d’équipage du &lt;em&gt;Keiko&lt;/em&gt; se retrouvent coincés dans la capitale par un ouragan de surface qui dure plusieurs jours et empêche toute sortie et toute entrée dans l’espace. Alors que la révolte gronde dans la population, ses différents équipiers vont être séparés de force et devront apprendre à composer avec des alliés surprenants…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si &lt;strong&gt;Dark Run&lt;/strong&gt; était un roman choral où la jeune Jenna, hackeuse ayant fui une existence privilégiée, servait de porte d’entrée pour découvrir le &lt;em&gt;Keiko&lt;/em&gt; et surtout le passé de son capitaine, &lt;strong&gt;Dark Sky&lt;/strong&gt; est beaucoup plus éclaté. L’équipage étant très vite divisé par paires, la narration saute de l’un à l’autre pour faire avancer l’action, sans qu’il y ait de réels liens entre eux, sauf à la toute fin. Ici sont mis en avant la seconde du vaisseau, Tamara – et son passé de «&amp;nbsp;black ops&amp;nbsp;» aussi des services d’espionnages américains (toute ressemblance avec le comportement de la CIA auprès de certaines agitations politiques dans des pays tiers, notamment en Amérique latine et notamment dans les années 70 et 80 étant parfaitement voulue) – ainsi qu’Apirana (qui s’adoucit un peu trop au prétexte d’apporter de la profondeur au personnage). Mike Brooks évite ainsi le piège de nombres de tomes 2, en ne faisant pas une redite dans son second livre de ce qui fit le succès du premier. En revanche, il risque de dérouter celles et ceux de son lectorat venus y chercher un &lt;em&gt;space opera&lt;/em&gt; de plus. L’ambiance louche plus sur un mélange entre le roman d’espionnage anglo-saxon à la Tom Clancy et une certaine critique politico-sociale qui n’est pas sans rappeler George Orwell (et pas uniquement son &lt;strong&gt;1984&lt;/strong&gt;). &lt;strong&gt;Dark Sky&lt;/strong&gt; se lit toutefois très bien et n’oublie pas d’être avant tout ce qu’on attend de lui&amp;nbsp;: un gros pavé de lecture détente pour oublier la reprise et la fin de l’été. Mission accomplie&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-arafat.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-arafat_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Mont Arafat&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Mike Kleine – Éditions de L’Ogre – mai 2021 (roman inédit traduit de l’américain par Quentin Leclerc – 168 pp. Semi-poche. 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Initialement paru en 2014, &lt;strong&gt;Le Mont Arafat&lt;/strong&gt; entre tout à fait dans la catégorie des OLNI (Objet Littéraire Non-Identifié) en prenant l’apparence d’un petit roman déroutant, composé comme un collage psychédélique, protéiforme, où le sens semble nous échapper tout en étant manifestement omniprésent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Œuvre de fin du monde, aux morts innombrables, aux destins tragiques, aux références nombreuses (et lovecraftiennes à n’en pas douter) et à l’humour noir indéniable, c’est un livre qui se picore avec un mélange d’enthousiasme et de surprise frôlant parfois l’incompréhension. C’est aussi une œuvre qui flirte avec une poésie de l’effondrement.&lt;br /&gt;
Si l’on tente de rationnaliser, bien sûr, des chapitres se répondent, des protagonistes se retrouvent ici ou là, un film se tourne, un &lt;em&gt;serial killer&lt;/em&gt; trouve refuge non loin, et la chronologie&lt;em&gt; &lt;/em&gt; bien qu’éclatée semble se constituer entre plusieurs événements, et les &lt;s&gt; dieux, déesse et autres divinités (toujours inscrites sous cette forme barrée) &lt;/s&gt; étendent sans nul doute leur ombre furieuse et folle sur plusieurs chapitres et personnages… et le Mont Arafat agit là comme un aimant, qui agrège cette somme d’histoires, de fins du monde plus ou moins importantes, de discours, de rencontres et de cultes, dans une composition hallucinée, captivante, et certainement efficace.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dire que j’aurais compris &lt;strong&gt;Mont Arafat&lt;/strong&gt; serait mentir&amp;nbsp;; j’ai néanmoins apprécié cette lecture, dans laquelle il n’est pas obligatoire de comprendre chaque référence. En soi, se laisser ici porter par l’expérience active ou contemplative de lecture et de langue vaut déjà le détour. Aussi, merci à Mike Kleine, son traducteur et aux éditions de l’Ogre d’avoir osé nous proposer ce voyage vers le Mont Arafat, aussi recommandable qu’indescriptible.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Éva Sinanian&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-ami.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-ami_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Ami imaginaire&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Stephen Chbosky – Le Livre de Poche, mai 2021 (réédition d’un roman traduit de l’anglais [USA] par Jean Esch – 980 p. Poche. 10,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Les USA sont une nation de migrants&amp;nbsp;: qu’elle soit intérieure ou extérieure, la migration appartient donc à l’imaginaire de ce pays. Ce n’est donc pas une surprise si &lt;strong&gt;L’Ami imaginaire&lt;/strong&gt; commence par une migration, celle d’une mère et de son jeune fils. Celle-ci tient de la fuite, même s’il s’agit en réalité de trouver un nouveau départ pour s’épargner la misère et le déclassement. Les USA sont aussi une nation marquée par les inégalités sociales&amp;nbsp;: Kate et Christopher appartiennent à l’une des classes les plus basses – celles qui sont piégées dans les hôtels miteux, les écoles de seconde zone et autre &lt;em&gt;gig economy&lt;/em&gt;. Christopher possède par ailleurs le handicap d’une dyslexie non corrigée, qui le rend presque inapte aux études et le condamne donc à être un paria dans une civilisation d’écrit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un «&amp;nbsp;ami imaginaire&amp;nbsp;», c’est une construction mentale esquissée par un enfant déçu par la réalité&amp;nbsp;: l’ami imaginaire aide, sait et ne juge pas… Le fantastique, dans ce tableau imaginé par un auteur à qui Steinbeck semble tenir lieu de surmoi, ne se greffe ni ne s’infiltre au réel&amp;nbsp;: le postulat de &lt;strong&gt;L’Ami imaginaire&lt;/strong&gt; est qu’il existe une réalité alternative où vivent des entités inquiétantes, certaines cherchant à faire venir à elles les habitants du monde réel. Coopérer avec elles, comme Christopher le découvre, est une garantie de changement&amp;nbsp;: attiré dans leur monde par une bizarrerie météorologique, libéré par un être que les adultes autour de lui interprètent comme un ami imaginaire, il en sortira guéri de sa dyslexie et deviendra un vecteur de chance. Dans un univers tout aussi stratifié que la société des USA, on n’a toutefois rien sans rien… et l’ami imaginaire de Christopher lutte contre une entité antagoniste.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’être humain a-t-il sa place dans un univers où coexistent et s’interpénètrent différentes réalités&amp;nbsp;? Dans &lt;strong&gt;Les Enfants du maïs&lt;/strong&gt;, Stephen King montrait que parfois l’être humain s’incline devant la puissance d’ordre supérieur&amp;nbsp;; dans &lt;strong&gt;Ça&lt;/strong&gt;, il racontait au contraire l’histoire d’une rébellion réussie. On retrouve dans &lt;strong&gt;L’Ami imaginaire&lt;/strong&gt; un peu de ce choix contradictoire – entre l’adoration ou la révolte – imposé aux protagonistes humains. On regrette le côté brouillon et convenu de la cosmogonie esquissée ici. Le conflit dans le monde imaginaire s’exporte vers le monde réel, pour le malheur de l’humanité, sans que la nature des entités impliquées soit explicitée. Une des phrases de ce roman – sans nul doute provocatrice pour certains – en constitue l’une des clés, le prénom du protagoniste en étant une autre&amp;nbsp;: l’un des personnages pense que le Christ aurait pu avoir été crucifié… &lt;em&gt;«&amp;nbsp;pour complicité&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;! En fin de compte, &lt;strong&gt;L’ami imaginaire&lt;/strong&gt; s’avère être un roman bien trop long pour son propre argument&amp;nbsp;: les coups de théâtre lassent le lecteur, l’usage désordonné des majuscules l’agace, la conclusion l’achève.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Migration, strates sociales, années 10 du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle et entités inquiétantes&amp;nbsp;: il y avait sans nul doute beaucoup à faire avec ces postulats. Le principal défaut du roman d’horreur qu’en a tiré Stephen Chbosky est toutefois de ne pas faire peur.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Brunet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-mars.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-mars_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Mars&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Asja Bakić – Agullo, coll. «&amp;nbsp;Agullo Court&amp;nbsp;» – mai 2021 (recueil de nouvelles inédit traduit du croate par Olivier Lannuzel – 160 pp. Semi-poche. 12,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Encore largement inconnue des lecteurs français Asja Bakić est une poétesse bosniaque, aujourd’hui installée en Croatie. L’heureuse initiative des éditions Agullo de traduire son premier recueil de nouvelles, &lt;strong&gt;Mars&lt;/strong&gt;, initialement paru en 2015, nous donne à entendre une voix originale de la jeune SF européenne, autant qu’un écho inattendu du dernier conflit qui a ravagé les Balkans voici à peine trente ans, lorsque l’auteur était enfant. Sans surprise, la plupart des dix nouvelles qui composent le recueil s’avèrent dystopiques, souvent à la lisière de l’absurde. On pense parfois aux textes les plus sombres d’un Dino Buzzati.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Trois nouvelles s’assument de pure SF&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Monde en bas&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; &lt;em&gt;,&lt;/em&gt; seule fiction martienne du recueil, nous présente une colonie pénitentiaire où la Terre a exilé tous ses écrivains, et l’inquiétante puissance d’un petit livre – Mars, bien sûr. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Asja 5.0&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; – Asja&amp;nbsp;? tiens donc&amp;nbsp;? – évoque le clonage d’un écrivain qui doit réinventer la pornographie dans un monde qui a oublié la sexualité. Enfin, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Abby&amp;nbsp;»,&lt;/em&gt; d’inspiration plus dickienne, variation sur le thème du robot qui ne se sait pas robot. Un quatrième, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Hôte&amp;nbsp;»,&lt;/em&gt; hésite entre SF et fantastique, à moins que ce ne soit une métaphore de la puissance du don littéraire… Deux autres poursuivent la mise en abyme pour traiter aussi de livres, d’écriture et de plagiat&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Excursion dans le Durmitor&amp;nbsp;», &lt;/em&gt;décrit une sorte de Purgatoire littéraire, également sur un mode fantastique&amp;nbsp;; et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Passions&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;un pur cauchemar d’écrivain.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Trésor enterré&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; , &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Thalles de madame Lichen&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; et «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Carnivore&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;sont des contes cruels, au décor presque réaliste mais à l’ambiance pesante, là encore à la limite du fantastique. Plus réaliste et plus dur encore, le texte le plus fort du recueil est peut-être &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Route vers l’ouest&amp;nbsp;», &lt;/em&gt;qui nous raconte à hauteur d’enfant les rationnements et l’attente de l’exil dans une ville européenne fantôme, dévastée par la guerre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au total, un recueil transfictionnel (pour emprunter le terme à Francis Berthelot) très homogène – trop, même, peut-être, avec une tonalité assez uniforme entre des nouvelles très différentes (mais seul un lecteur du croate pourrait nous dire si la responsabilité en incombe à l’auteur ou à son traducteur) – et la rencontre d’un imaginaire puissant qui réussit paradoxalement à faire émerger comme un espoir de rédemption (par les femmes, protagonistes de toutes les nouvelles&amp;nbsp;?) d’une accumulation d’horreurs. À découvrir.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Éric Picholle&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-numerique.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-numerique_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Numérique &lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Marina &amp;amp; Sergueï Diatchenko – L’Atalante coll. «&amp;nbsp;La dentelle du cygne&amp;nbsp;» – mai 2021 (roman inédit traduit du russe par Denis E. Savine – 411 pp. GdF. 23,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Passer ses journées devant son ordinateur à tester de nouveaux jeux vidéo, le rêve pour beaucoup d’adolescent(e)s. Et même pour beaucoup d’adultes. Et c’est exactement ce que Maxime, un riche patron d’entreprise au look pour le moins étrange, propose à Arsène, jeune garçon plein d’aisance dans les jeux mêlant stratégie et manipulation. Après l’avoir tiré des griffes de pirates informatiques sans scrupule, il le met en compétition pour un poste idéal. Mais la concurrence est rude&amp;nbsp;: pas d’autres ados sans expérience de la vie comme lui, mais des adultes méprisants au passé autrement plus riche. Pour les départager, des épreuves étranges et déstabilisantes. À travers elles, Arsène va voir son regard sur lui-même et, surtout, sur le monde qui l’entoure, se modifier de façon radicale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Deuxième roman situé dans le cycle des «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Métamorphoses&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», inspiré d’Ovide, &lt;strong&gt;Numérique&lt;/strong&gt; laisse de côté la magie du premier opus pour l’univers, a priori plus terre à terre, des bits et des octets. Et par ce changement de sujet, il perd en mystère ce qui faisait le charme puissant de &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/vita-nostra&quot;&gt;Vita Nostra&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. Paru en 2009 en VO, &lt;strong&gt;Numérique &lt;/strong&gt;n’est pas trop daté, pour ce qui est des références aux ordinateurs&amp;nbsp;: les jeux imaginés, les passages dans le réseau tiennent encore la route si on n’est pas trop difficile. Une prouesse quand on voit la vitesse de transformation de ce secteur. Mais les petits tours de passe-passe des auteurs sont moins efficaces dans ce deuxième opus. On les voit venir de plus loin et les ficelles sont plus grossières.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Rien de rédhibitoire pour autant. &lt;strong&gt;Numérique&lt;/strong&gt; est un roman très agréable à lire et propose des rebondissements qui maintiennent l’intérêt du lecteur de bout en bout, à part quelques temps brefs morts. De plus, il interroge sur le libre-arbitre et sur notre relation au pouvoir. Arsène se voit offrir toujours davantage de possibilités d’influer sur les autres, sur la réalité. D’ailleurs, il s’interroge ouvertement sur ce marché aux allures de pacte faustien auprès de son possible futur patron, Maxime. Qui réfute absolument cette idée. Mais doit-on le croire&amp;nbsp;? Finalement, au fur et à mesure de l’accroissement de ses pouvoirs, Arsène en vient à se demander ce qui compte vraiment dans l’existence. Il se pose des questions sur l’envie ou son absence devant le manque de difficultés à obtenir l’objet des désirs, devant l’abondance. Comme les riches qui, pouvant tout se permettre, perdent toute volonté de se battre et, à long terme, de vivre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce questionnement, disons-le franchement, n’est pas d’une grande originalité. Mais son traitement, lui, n’en manque pas dans certaines fulgurances. Les auteurs savent encore surprendre leur lecteur et l’emmener plus loin qu’il n’imaginait. Et certains personnages secondaires se montrent plaisants à suivre ou à détester. Malgré tout, &lt;strong&gt;Numérique &lt;/strong&gt;reste en-deçà de &lt;strong&gt;Vita Nostra&lt;/strong&gt;. Pas suffisamment, cependant, pour ne pas attendre avec intérêt la prochaine parution du dernier tome de cette trilogie au goût d’étrange, portée par un vent froid venu de l’est.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr104-cf6.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr104-cf6_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Capitaine Futur 6&amp;nbsp;: La Course aux étoiles&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Edmond Hamilton – Le Bélial’, coll. «&amp;nbsp;Pulps&amp;nbsp;» – juin 2021 (roman traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti – 216 pp. GdF. 15,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Sixième opus des aventures du Capitaine Futur, &lt;strong&gt;La Course aux étoiles&lt;/strong&gt; apparaît comme l’incarnation de cet esprit &lt;em&gt;pulp&lt;/em&gt; dont Pierre-Paul Durastanti se veut le héraut et traducteur au Bélial’. La recette est désormais connue. Prenez un héros aux qualités surhumaines, résolu à combattre la malveillance d’où qu’elle provienne. Associez-le à une équipe de compagnons dévoués, à la fois mentors et faire-valoir. Confrontez-les à une menace, un mystère à élucider ou à un adversaire retors. Puis, laissez se dérouler l’aventure, de préférence à un rythme trépidant, d’un cliffhanger à un coup de théâtre, sans trop réfléchir, en optant pour une forme de récit juvénile et vitaliste plutôt que pour l’introspection. &lt;strong&gt;Capitaine Futur&lt;/strong&gt; est tout cela et bien davantage. Un morceau d’histoire de la Science-fiction américaine, lorgnant vers les ressorts du comics. Un &lt;em&gt;space opera&lt;/em&gt; suranné, un tantinet routinier dans son développement, mais ne renonçant jamais au &lt;em&gt;bigger than life&lt;/em&gt;. Un récit d’aventures jalonné de gimmicks, d’humour, de désinvolture et de décontraction, gouailleur et imperturbable face à l’adversité, confortable comme une paire de chaussons que l’on se plaît à enfiler après une journée au chagrin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alors, qu’importe la menace. Les astronefs peuvent disparaître mystérieusement, semant la panique et le doute jusque dans le cœur des fuséologues téméraires. Le système solaire peut se dérouler comme un tapis de jeu pour sales gosses. Les extraterrestres inquiétants et autres monstres affamés ou créatures mécaniques bornées par une programmation funeste peuvent redoubler d’effort et de malice pour nuire à la civilisation. Les cyclotrons surchauffés peuvent cracher les radiations jusqu’à la fusion ultime de leur gravium et les tuyères exploser en chapelets colorés, histoire d’égayer l’espace. Grag et Otho peuvent continuer à se chamailler, Simon Wright goûter à l’indépendance d’une mobilité retrouvée et Joan Randall flirter avec le beau capitaine imperméable à ses tentatives de séduction. Seul compte un émerveillement, certes daté, mais sans cesse renouvelé par les découvertes. Seul importe l’envie de se frotter à l’étoffe des héros, de goûter au plaisir régressif des aventures du colosse à la chevelure flamboyante, ce sorcier de la science, cet homme de demain voué à sauver la Terre et toutes les créatures intelligentes du système solaire. Ad astra et au-delà&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 103)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/07/08/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-103</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:af8c537afac7c5f36c81c661744b00ab</guid>
        <pubDate>Thu, 08 Jul 2021 15:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr103-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Une nouvelle fois, le cahier critique de Bifrost s'accompagne d'un versant numérique. En plus des critiques présentes dans les pages du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-103&quot;&gt;numéro 103&lt;/a&gt;, voici ici une dizaine de chroniques livresques supplémentaires, abordant des ouvrages à la marge…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-tangente.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-tangente_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus La Tangente&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;&lt;strong&gt;1. - Monstrueuse Féerie&lt;/strong&gt; - Laurent Pépin – Flatland, coll. « La Tangente » – octobre 2020 (r court roman inédit - 102 pp. LdP. 8,50 euros)&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;2. - Pill Dream &lt;/strong&gt; - Xavier Serrano - Flatland, coll. «&amp;nbsp;La Tangente&amp;nbsp;» - février 2021 (court roman inédit - 104 pp. LdP. 8,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Les novellas continuent d’avoir le vent en poupe. Il en va ainsi de «&amp;nbsp;La Tangente&amp;nbsp;» de Flatland éditeur qui propose, sous un format très étiré (10 × 20 cm), des courts romans d’auteurs francophones. Deux titres sont parus jusqu’à présent. Bref passage en revue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Monstrueuse Féerie&lt;/strong&gt; de Laurent Pépin a l’heur d’inaugurer la collection. Psychologue clinicien à l’enfance passablement cabossée, le narrateur se sent plus à l’aise avec ses patients, qu’il surnomme les «&amp;nbsp;Monuments&amp;nbsp;», qu’avec les gens normaux. Les Monuments traversent parfois des «&amp;nbsp;décompensations poétiques&amp;nbsp;», mais notre homme est là pour les aider – c’est sa vocation. C’est parmi ses patients qu’il rencontre une Elfe&amp;nbsp;: moins une créature de Tolkien qu’une femme un peu étrange. Entre patient et soignant, la différence est ténue et basculer dans la folie est si aisé. D’autant qu’en la matière, le narrateur a un lourd passif familial. À la fois grotesque et clinique, partiellement autobiographique et relevant du fantastique à la marge, &lt;strong&gt;Monstrueuse Féerie&lt;/strong&gt; marque par sa sincérité brute à défaut de totalement convaincre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Changement d’ambiance avec &lt;strong&gt;Pill Dream&lt;/strong&gt; de Xavier Serrano. On y suit les pas de Theo Voight&amp;nbsp;: le jour, il travaille pour Exnihilor, grande laboratoire ayant fait fortune en proposant un réseau social dédié à la santé. Ses nuits, Theo les passe en compagnie de Manuella, serveuse à l’hôtel &lt;em&gt;Marienbad&lt;/em&gt;, qui rêve de révolution. Tandis que le jeune homme gravit avec brio les échelons d’Exnihilor, à la manière d’agent infiltré et velléitaire, d’autres projets se trament dans l’ombre… On aurait aimé aimer &lt;strong&gt;Pill Dream&lt;/strong&gt;. Las, le récit est plombé d’un côté par une narration à l’imparfait atténuant son impact, de l’autre par des références cinématographiques et musicales bien trop écrasantes pour que l’histoire prenne son indépendance. Les intentions sont là, visibles et louables, mais l’intrigue est à l’étroit dans la petite centaine de pages du livre. Dommage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Deux autres novellas sont annoncées dans la collection, dont un deuxième texte de Laurent Pépin. À voir…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-archeoSF.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-archeoSF_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus ArchéoSF&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;&lt;strong&gt;1. - Demain, l’écologie ! Utopies &amp;amp; anticipations environnementales &lt;/strong&gt; - Publie.net, coll. «&amp;nbsp;ArchéoSF&amp;nbsp;» - décembre 2020 (anthologie inédite préfacée par Natacha Vas-Deyres - 116 pp. GdF. 13 euros)&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;2. - Demain, la Commune ! Anticipations sur la Commune de Paris de 1871&lt;/strong&gt; - Publie.net, coll. «&amp;nbsp;ArchéoSF&amp;nbsp;» - mars 2021 (anthologie inédite proposée par Philippe Éthuin - 294 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Avec ces deux nouvelles sorties, la collection «&amp;nbsp;ArchéoSF&amp;nbsp;» poursuit son travail, après des anthologies dédiées notamment aux uchronies ( &lt;strong&gt;Une autre histoire du monde&amp;nbsp;: 2500 ans d’uchronies&lt;/strong&gt;) et aux révolutions (&lt;strong&gt;Demain, les Révolutions !&lt;/strong&gt;). Comme son nom l’indique, l’originalité de la démarche consiste à excaver des textes d’anticipation sur des thèmes soit eux-mêmes anciens, soit actuels. Pour la Commune, il s’agit en effet d’aller dénicher des écrits postérieurs à l’événement, ayant la caractéristique de le prolonger par la réflexion et, surtout, l’imagination. Pour l’écologie en revanche, il s’agit plutôt de considérer l’enjeu environnemental contemporain à la lumière d’un temps où ces questions se formulaient à peine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De &lt;strong&gt;Demain, l’écologie !&lt;/strong&gt; on retiendra tout particulièrement les nouvelles &lt;em&gt;« La Fin du monde »&lt;/em&gt; de Mérinos (alias Eugène Mouton, 1872), ainsi que &lt;em&gt;« Gaîtés de la semaine. Le bacille-homme »&lt;/em&gt; de Grosclaude (1885). La première prévoit le réchauffement climatique d’origine anthropique et annonce, sur un ton badin, la mort de la Terre. La seconde, beaucoup plus courte, se place aussi du point de vue de la planète et considère les tremblements qui la rongent comme une réaction épidermique à l’homme, ce vilain microbe (nous sommes en pleine révolution pastorienne et l’éruption du Krakatoa n’est pas un souvenir lointain). La plupart des autres textes – on ne comprend pas d’ailleurs pas très bien pourquoi en avoir choisi autant du même type – parlent de chasse, à ceci près que le chasseur tue désormais des canards ou des tigres mécaniques…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Demain, la Commune !&lt;/strong&gt; nous livre également quelques beaux épis, mais la moisson est somme toute frugale (pour un lecteur lambda moyennement intéressé aux spécificités de cette époque). À noter aussi qu’ici, les nouvelles sont sensiblement plus longues (d’où la taille du volume). Si on ne devait en retenir qu’un texte, ce serait sans doute la belle fable d’André Léo, &lt;em&gt;« La Commune de Malenpis »&lt;/em&gt; (1874). Tissant sa trame sur fond de la récente Commune, l’auteur narre avec brio – et une joie communicative — l’histoire mouvementée de cette petite commune sise entre deux royaumes, qui gagne, puis perd à nouveau sa liberté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Soyons francs&amp;nbsp;: pour apprécier ces textes, il faut avoir un intérêt pour le XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle et son langage. Pour s’attacher durablement à leur lecture, il vous faudra goûter l’humour bourgeois (un bon nombre de ces nouvelles paraissent dans des revues humoristiques) et le style suranné de la France de Napoléon et des Expositions universelles. Mais si c’est le cas, alors ces deux ouvrages sont pour vous !&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Nicolas Delforge&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-monstres.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-monstres_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Monstres&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Charles Roux - Rivages - janvier 2021 (roman inédit - 608 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Ce premier roman met en scène trois personnages, au cœur d’une métropole habitée par une puissance monstrueuse et assassine. Ce premier monstre du roman, invisible et cruel, restera plus insaisissable encore que celui de &lt;em&gt;Planète interdite&lt;/em&gt;. Mais on sent son effet sur toute la société, scotchée aux chaînes d’information en continu pour apprendre ses derniers méfaits – et peut-être qui il est ou ce qu’il est.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est sur cette question de l’identité du monstre en trame de fond que se déploie l’aventure de David, Alice et Dominique. David est un cadre moyen, marié et père de deux enfants. Plutôt sportif, sûr de lui, pas de Rolex mais bientôt sans doute, installé dans sa berline, il profite de l’absence de sa famille pour errer dans la ville en quête d’une aventure d’un soir, après s’être embué l’esprit de quelques drogues. De temps à autre, des visions de corps saignants s’emparent de son esprit et il se met à dévorer des kilos de viande.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alice est une enseignante mal dans sa peau&amp;nbsp;: peu à l’aise avec un corps banal, sans vocation pour son métier, célibataire marquée par le divorce de ses parents, elle est incapable de s’ouvrir à autrui. Alors le soir, devant sa télévision, elle modèle maladroitement des statuettes en argile, reste d’une vague ambition d’enfant d’être un jour artiste. Jusqu’à ce que sa dernière statuette semble s’animer d’une vie propre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dominique est à l’orée de la vieillesse, et insatisfait. Il est homme mais aurait voulu toute sa vie être une femme. Retranché dans une vaste demeure qu’il a transformée en cabinet de curiosités, il a ouvert un restaurant de mensonges, où grâce à ses filtres magiques, il concocte des plats qui délieront les langues et feront se parler sincèrement les convives qui viennent y manger. Bien évidemment, Alice et David, réunis par le hasard d’un site de rencontres, vont se retrouver dans le restaurant de Dominique et s’y mettre à nu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Monstres&lt;/strong&gt; se veut un roman tout à la fois philosophico-psychanalytique, à dispositif et d’ambiance. La question centrale est&amp;nbsp;: qui sommes-nous vraiment, au fond de nous&amp;nbsp;? À quoi aspire-t-on quand on se défait des fausses ambitions et des petits compromis quotidiens&amp;nbsp;? Quels sont nos monstres intérieurs et comment peut-on les domestiquer pour être plus vrais, plus sincères avec soi-même&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La fiction repose sur un dispositif énonciatif qui permet de distinguer les trois personnages&amp;nbsp;: à David, le narrateur dit &lt;em&gt;tu&lt;/em&gt;, à Alice &lt;em&gt;vous&lt;/em&gt;, et de Dominique il dit &lt;em&gt;il/elle&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les chapitres sont courts et font s’alterner chacun de ces points de vue. Ils sont répartis en dix sections, chacune ouverte par la définition d’une créature imaginaire, souvent monstrueuse. Charles Roux veut écrire également un roman d’ambiance, tout en prenant le temps de bien exposer le profil psychologique de ses personnages avant de les faire se rencontrer tous trois, ce qui ne se produit qu’à la moitié du roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On retrouve assez exactement l’esprit de notre temps, un peu trop sans doute car finalement &lt;strong&gt;Les Monstres&lt;/strong&gt; ne nous apprend pas grand-chose de plus sur nous&amp;nbsp;: les personnages sont assez archétypaux, et le propos général n’a guère de mystère. La lentille que pose l’auteur sur nos vies est transparente et, finalement, l’invitation à réenchanter notre existence en sachant rompre avec le quotidien mensonger tombe à plat. Reste l’ambiance. Mais on est loin, très loin, par exemple, de la nuit féérique des &lt;em&gt;Amants&lt;/em&gt; de Louis Malle qui a noué ces questions dans une intensité dramatique exceptionnelle.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-impasses2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-impasses2_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Ville des impasses&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Aymen Gharbi - Asphalte - janvier 2021 (court roman inédit -121 pp. Semi-poche. 15 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Voici le court roman d’un auteur d’origine arabe – Tunisien – écrit en français, roman qui n’a rien ou pas grand-chose d’arabe si ce n’est Bayoumi, un personnage d’origine égyptienne, quelques références culturelles disséminées çà et là, et peut-être la thématique sous-jacente en arrière-plan.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Xoxox est une ville nouvelle bâtie au cœur de la forêt landaise sur un plan en forme de palmier conçu par l’architecte Gravimal, un type proche d’Albert Speer par l’attitude mais totalement à l’opposé dans ses conceptions. Xoxox, censé être un paradis écologiste libéré du démon à quatre roues, qui s’avère, comme tout paradis digne de ce nom, un enfer pour qui y vit. On n’accède à la ville palmier que par le train, et deux ruelles de moins d’un mètre de large. Gharbi ne s’étend pas sur la question, mais de fait, Xoxox est exclue du transport conteneurisé&amp;nbsp;: impossible d’y livrer une table ou un piano. C’est une ville fermée, exclusivement en impasses, imposant de toujours repasser par l’esplanade centrale et permettant donc un contrôle drastique de la circulation, une ville qui, de 100 000 habitants ne pouvant rien consommer ni produire, a perdu 60 % de sa population en 2042, époque du récit. À Çatal Höyük, la première grande ville du monde, il y a près de 10 000 ans, le concept de rue n’avait pas encore été élaboré et il fallait circuler d’un toit à l’autre&amp;nbsp;; à Xoxox, ledit concept a été rejeté et la population des opposants à Gravimal se déplace dans les égouts. Pour le reste, on n’en sait guère plus, Gharbi s’étendant insuffisamment sur les conditions de vie pratique de la population de sa cité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire est, elle aussi, pour le moins sommaire. Pour que puissent être ouvertes des avenues dans Xoxox, il faut se débarrasser de Gravimal. Aussi un attentat est-il ourdi, qui échoue piteusement. Mais un second, perpétré contre la ville elle-même, aboutit de telle sorte que le concept de ville en impasse tombe à l’eau.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Outre la tueuse à gage de service qui rate tout, le roman suit Gravimal et son principal opposant, Dashiel Zalama, ainsi que leurs faire-valoir. Ce qui permet de découvrir que l’un et l’autre ne s’intéressent guère au concept écolo qui les oppose, mais uniquement au pouvoir qu’il leur confère. Et c’est là qu’Aymen Gharbi renoue peu ou prou avec ses origines. On sait, et les intéressés mieux que quiconque, combien le monde arabe est gangréné par une corruption effrénée à laquelle les mouvements des « Printemps Arabes&amp;nbsp;» ont essayé de mettre fin – en vain. Mais Gharbi connait également bien la face nord de la Méditerranée, assez pour savoir que si la corruption et l’influence mafieuse y est plus discrète qu’au sud, elle n’y est pas moins profonde, et que l’écologisme présente tous les critères voulus pour la favoriser. Gharbi nous délivre une mise en garde à ne pas prendre à la légère&amp;nbsp;: sous les eaux tranquilles de la bien-pensance, la bête est là, tapie, à l’affût du pouvoir et du pognon, prête à passer les gens par profits et pertes en guise d’éthique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;N’en reste pas moins que tout au long de sa lecture, ce court roman apparaît au mieux médiocre. Ce n’est qu’à l’épilogue que toutes les pièces du puzzle finissent par trouver leur place, et que le récit en vient à faire sens. Bien qu’il soit loin de l’œuvre de James G. Ballard, &lt;strong&gt;IGH &lt;/strong&gt;notamment, ou du chef-d’œuvre de John Brunner, &lt;strong&gt;La Ville est un échiquier&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;c’est malgré tout auprès d’eux que ce livre trouvera sa place sur les rayons de nos bibliothèques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Reste au final la question de savoir si l’architecture et l’urbanisme, imposant aux citoyens les comportements déterminés par les décideurs-financeurs, sont, à l’instar de Speer ou Le Corbusier, fascistes &amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-saigne.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-saigne_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;stephenking&quot;&gt;Si ça saigne&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Stephen King - Albin Michel - février 2021 (recueil de nouvelles inédit traduit de l’anglais [US] par Jean Esch - 464 pp. GdF. 22,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Pour les (deux ou trois) lecteurs et lectrices ne connaissant pas encore Stephen King, sans doute &lt;strong&gt;Si ça saigne &lt;/strong&gt;fera office d’éclairante introduction à l’œuvre du maître de Bangor. Cette réunion de quatre longues nouvelles – celle donnant son titre au recueil frisant même la novella – constitue en effet une idéale synthèse des personnages et thèmes chers à King.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit liminaire, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Téléphone de M. Harrigan&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;,&lt;em&gt; &lt;/em&gt;a pour protagonistes un jeune garçon prénommé Craig et un homme âgé du nom de Harrigan. Vivant dans un de ces recoins des États-Unis épicentres de la topographie kingienne, le duo ainsi formé fait écho à nombre d’autres imaginés par l’écrivain. Fruit du hasard – voisin de Harrigan, Craig gagne un peu d’argent de poche en lui faisant la lecture –, cette relation se mue au fil du temps en une sorte d’amitié teintée d’une dimension grand-paternelle. Celle-ci évoque le lien à la fois affectif et initiatique forgé par Danny et Hallorann dans &lt;strong&gt;Shining&lt;/strong&gt;, ou bien encore&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;celui réunissant Bobby et Brautigan dans la nouvelle&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Crapules de bas étage en manteau jaune&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;( &lt;strong&gt;Cœurs perdus en Atlantide&lt;/strong&gt;). Nimbé par ailleurs d’une confuse et inquiétante dureté qu’éclairera le basculement du récit dans le fantastique, ce motif du vieil homme et l’enfant renvoie aux déclinaisons plus sombres qu’en a faites King. Comme dans la novella &lt;em&gt;«&amp;nbsp;&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Un élève doué&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;(&lt;strong&gt;Différentes saisons&lt;/strong&gt;) ou dans le récent &lt;strong&gt;Revival&lt;/strong&gt;. À l’instar de ce roman, la nouvelle fait de la mort et de sa non acceptation son thème central, tout en conférant une fonction surnaturelle au téléphone de M. Harrigan. Cet ensorcellement d’un banal smartphone ancre un peu plus &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le téléphone de M. Harrigan&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; dans la mythologie de son auteur, riche en objets du quotidien possédés par une force surnaturelle (&lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Presseuse&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;dans &lt;strong&gt;Danse macabre&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Christine&lt;/strong&gt;, etc.)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Combinant avec succès une caractérisation des personnages tout en humanité et une narration allant impeccablement crescendo (ces deux fondements de l’art kingien), &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Téléphone de M. Harrigan&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; compte parmi les meilleurs textes du recueil. S’y joint &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Rat&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, une nouvelle mettant en scène une autre figure récurrente chez King&amp;nbsp;: celle de l’écrivain en proie aux affres de la création. L’histoire de Drew Larson, un auteur au succès aussi modeste que passé parti chercher l’inspiration dans un chalet de montagne, s’inscrit dans la lignée de &lt;strong&gt;Shining &lt;/strong&gt;et autre &lt;strong&gt;Misery&lt;/strong&gt;. À peine moins névrotique que le Jack Torrance du premier, Drew va faire dans sa retraite montagnarde la rencontre d’une très singulière sorte de muse, aussi inquiétante que la Annie de &lt;strong&gt;Misery&lt;/strong&gt;. Et l’on pourrait encore ajouter à ces échos internes à l’œuvre de King le motif de la catastrophe climatique renvoyant – dans des proportions ici certes plus modestes – à &lt;strong&gt;La Tempête du siècle&lt;/strong&gt;, ainsi que celui de l’animal diabolique. Le rat se substituant ici au chat de &lt;strong&gt;Simetierre&lt;/strong&gt;, comme semble malicieusement le suggérer la couverture du recueil…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais si ce recueil&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;réunit deux beaux échantillons de la matière kingienne, il en comprend aussi de bien moins brillants. Les poussifs &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La vie de Chuck&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Si ça saigne&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; rappellent en effet que le très prolifique King ne frappe pas toujours juste. Notamment lorsqu’il s’éloigne par trop du fantastique – sa terre d’élection, celle en laquelle il est un maître définitif – pour s’essayer à un semblant de littérature blanche (&lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Vie de Chuck&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;) ou policière (&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Si ça saigne&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À moitié convaincant, &lt;strong&gt;Si ça saigne &lt;/strong&gt;n’en reflète somme toute que mieux les contours d’une œuvre essentielle, bien qu’oscillant entre ombres et lumières littéraires.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p id=&quot;delorme&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-delorme.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-delorme_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Viendra le temps du feu&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Wendy Delorme - Cambourakis - mars 2021 (roman inédit - 272 pp. GdF. 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Voici le troisième roman de Wendy Delorme, jeune autrice engagée. C’est le premier paru aux éditions Cambourakis, dans la collection « Sorcières », qui publie des textes féministes. De la science-fiction là-dedans ? Eh bien oui ! De l’anticipation sociale et politique, une réflexion sur les manières de lutter dans un espace politique rétréci au besoin de procréation et de sécurité&amp;nbsp;: telles sont les braises qui se consument dans &lt;strong&gt;Viendra le temps du feu&lt;/strong&gt;, un carburant qui rappelle certains thèmes classiques de la littérature dystopique. Dans cet univers clos, les livres – enfin, les histoires bon marché standardisées – se vendent au poids et le mot d’ordre national est simple et dur comme le roc &amp;nbsp;: il faut contribuer (enfanter) ou accepter la déchéance et le mépris social.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Là n’est pourtant pas le cœur du propos – c’en est la toile de fond. Les façons de résister à une telle situation, voilà ce qui intéresse Wendy Delorme. C’est à partir de là qu’elle laisse l’histoire se constituer, et c’est aussi ce qui lui inspire ses personnages. Et bien qu’ils incarnent profondément leurs combats, ceux-ci ne sont pas que de simples arguments. Pour les animer, l’autrice leur donne voix tour à tour, créant ainsi un récit où dialoguent de multiples perspectives.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il y a d’abord Ève et sa fille. Fantômes cachés dans la Cité, elles tentent de vivre une existence normale et discrète. Par amour, la première a quitté une communauté de femmes, des sœurs qui fabriquaient une autre voie au-delà de la rivière. Mais son geste et ce mensonge permanent lui coutent cher, au point de la faire sombrer dans la folie. Il y a aussi Louise, jeune adulte rebelle qui refuse d’entrer dans le rôle de contributrice. Elle adopte une stratégie de camouflage&amp;nbsp;: employée dans un supermarché le jour, elle observe les mères fatiguées acheter de mornes denrées à coup de coupons (plus d’argent qui vaille, dans cette société qui a subi une catastrophe dont on ne saura presque rien). La nuit, elle danse dans un &lt;em&gt;night-club&lt;/em&gt; pour hommes. Une discothèque que fréquente justement son petit ami de façade (mais véritable ami) Raphaël, ainsi que ses compagnons d’aventure&amp;nbsp;: Paul, le philosophe trans, Louis, le tenancier du bar (une ancienne librairie), Samuel, l’amant de Raphaël, Lilian et Thamar. Ceux-ci se nomment les uraniens et développent une stratégie d’insurrection. Plus direct, leur mode d’action implique d’incendier les âmes, tout autant que les bâtiments publics… Enfin, il y a les représentantes de cette communauté pacifiste, Grâce et Rosa notamment, qui clament haut leur différence, au risque de voir leur projet détruit par le pouvoir établi…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comment tous ces personnages se combineront-ils ? Seront-ils capables de faire jaillir des flammes un avenir ? Tel est l’enjeu de ce très bel ouvrage au style soigné et à la force douce, qui interroge les craintes et les espoirs de la société contemporaine.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Nicolas Delforge&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-samourai.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-samourai_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Punk samouraï (… Raââh, je me meurs…)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ko Machida - Actes Sud - mars 2021 (roman traduit du japonais par Patrick Honnoré - 388 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Le Japon, l’époque d’Edo (probablement), sauf qu’on y cause de Frank Zappa (entre autres). Kakari Jûnoshin est un samouraï au chômage – même si on préfère dire «&amp;nbsp;sans maître&amp;nbsp;». Et c’est une crapule. Là, comme ça, on le voit sabrer un petit vieux croisé dans la rue, sans raison apparente. Un samouraï local, employé du daimyô quant à lui, s’enquiert de ce geste, non qu’il lui viendrait à l’idée de le critiquer, et notre «&amp;nbsp;héros&amp;nbsp;» de lui tenir un discours délirant sur la menace constituée par une secte d’apparition récente, les Agitateurs de l’Épigastre, dont faisait de toute évidence partie ce très dangereux vieillard. Ces fanatiques, convaincus de ce que ce monde est illusoire, le piège ultime conçu par un ténia démiurgique, et de ce qu’il faut en être excrété pour toucher à la vérité vraie, sont une menace colossale envers l’Ordre, la Sécurité et la Croissance Économique. Bon, tout ça, c’est du pipeau, une ruse passablement tordue pour trouver à être employé en tant qu’expert de la lutte contre ces secoueurs de ventres, extorquer un peu de pognon et se barrer dans un autre fief et rebelotte, mais ça marche (bien sûr, que ça marche)&amp;nbsp;: on l’embauche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et, forcément, ça dégénère. Les luttes de pouvoir locales se mettent de la partie, la politique avec un tout petit «&amp;nbsp;p&amp;nbsp;» contribue à grossir démesurément la menace, et &lt;em&gt;bien sûr&lt;/em&gt; que les Agitateurs de l’Épigastre existent &lt;em&gt;vraiment&lt;/em&gt; et sont &lt;em&gt;vraiment dangereux&lt;/em&gt; – d’ailleurs, ils ont semé la zone dans le fief voisin, on vous raconte pas le bordel, enfin si, justement. Le problème, c’est qu’on a quand même fini par leur régler leur compte… et c’est embarrassant pour Kakari Jûnoshin et son «&amp;nbsp;protecteur&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: pour qu’ils conservent leurs positions et privilèges, il faut que la secte soit perçue comme menaçante… Et si on la ressuscitait un peu, pour voir&amp;nbsp;? Qu’est-ce qui pourrait mal se passer&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Faux roman historique, tant il est perclus d’improbables anachronismes, y compris dans le ton, et d’inserts fantastiques pas moins incongrus (mais agréablement simiesques), &lt;strong&gt;Punk samouraï&lt;/strong&gt; joue la carte du délire permanent et irrépressible. Rien n’a de sens, tout est absurde, rien n’est sacré, tout doit être raillé et démoli. La figure du samouraï, et plus encore du rônin, en prend de sacrés coups, même si ça n’est pas exactement quelque chose d’inédit dans la littérature ou le cinéma japonais. Ce qui distingue le roman de l’ex-punk Ko Machida (sa troisième traduction française – on notera qu’il a été adapté au cinéma par Sogo Ishii), c’est l’excès systématique et le goût du non-sens. À maints égards, &lt;strong&gt;Punk samouraï&lt;/strong&gt; a quelque chose d’une mauvaise blague qui fait durer le plaisir, mais dans le bon sens du terme&amp;nbsp;: on en redemande volontiers et on se laisse emporter par cet ouragan de bêtise et de folie, ces personnages pour beaucoup haïssables mais hauts en couleurs, ces rebondissements illogiques qui s’enchaînent à la vitesse d’un Shinkansen conduit par Usain Bolt, et la virulente satire de la politique, de la caste guerrière et de la religion. Le roman s’avère vraiment très drôle, et efficace dans son irrévérence de tous les instants. Ce en quoi il est punk, sans doute. Aussi lui pardonnera-t-on quelques saillies scatologiques, inévitables avec un sujet pareil&amp;nbsp;: on s’amuse beaucoup, et c’est tout ce qui importe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On saluera la performance du traducteur Patrick Honnoré, qui a su livrer un texte français à la verve savoureuse, quitte à adapter un peu les allusions et gags innombrables de sorte qu’ils soient plus évocateurs à qui baigne dans la culture française sans forcément trop en savoir de la japonaise, via des citations plus ou moins discrètes, des jeux de mots épars, un argot pertinent – un lecteur français de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; pourrait être tenté d’établir un parallèle avec le travail de Patrick Couton sur les romans de Terry Pratchett.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une réussite. À lire en secouant son épigastre.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-fabricants.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-fabricants_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Fabricants de rêves&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Gilles Bergal - Rivière Blanche - mars 2021 (essai - 240 pp. Semi-poche. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Aujourd’hui plus connu comme auteur de polars (Prix du quai des Orfèvres 2010 pour &lt;strong&gt;Au pays des ombres&lt;/strong&gt;), Gilles Bergal, alias Gilbert Gallerne, œuvrait déjà dans les années 1980 en tant qu’auteur de SF (un peu – notamment sous le pseudonyme de Milan), de terreur (pas mal), de gore (si&amp;nbsp;!) et déjà de thrillers, mais hantait aussi les conventions et festivals pour recueillir les propos de ses collègues, s’intéressant plus particulièrement au métier d’écrivain, à ses joies et à ses vicissitudes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce livre reprend des interviews réalisées entre 1981 et 1985, pour la plupart lors du Festival de Metz, dont certaines furent publiées dans des revues et des fanzines de l’époque. On y retrouve des grands maîtres anglo-saxons et francophones, des écrivains en devenir – dont certains, hélas, se révélèrent des feux de paille –, et l’ensemble constitue une photographie – à signaler que chaque écrivain a droit à sa photo, une initiative bien inspirée – de «&amp;nbsp;l’état de l’art&amp;nbsp;» tel qu’il se présentait à cette époque.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, une sorte de capsule temporelle, avec un fort parfum de nostalgie pour un temps où tout semblait possible.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quel intérêt alors pour le lecteur d’aujourd’hui&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il est double. Primo, ce livre témoigne d’un frémissement, d’un basculement perceptible qui ouvrait de grands espoirs pour la littérature d’horreur et de suspense. Secundo, il rend compte de la situation de divers auteurs sur lesquels on plaçait de grands espoirs et permet, avec le recul, de faire un bilan parfois douloureux mais toujours lucide.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cerise sur le gâteau&amp;nbsp;: Bergal a choisi ses questions pour amener ses interlocuteurs à parler de leur métier avant tout, passant le plus souvent sur le côté autobiographique cher à un Richard Comballot pour creuser la question des méthodes de travail, des relations avec le cinéma et autres média. De ce point de vue, c’est passionnant et – hélas – toujours d’actualité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par ailleurs, comme ces entretiens étaient pour la plupart destinés à paraître dans des revues grand public – &lt;em&gt;Fantastik&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Ère comprimée&lt;/em&gt; –, Bergal savait qu’il s’adressait avant tout à des profanes, et donc n’hésitait pas à poser des questions banales pour l’édification des foules. Par conséquent, le lecteur d’aujourd’hui, qui ne connaît pas nécessairement les auteurs interviewés, est pris par la main et ne peut que sortir édifié de la lecture de ce livre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Résultat&amp;nbsp;: une photographie du genre SF/&lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;/fantastique au début des années 1980, parfois brute de décoffrage. Un regret&amp;nbsp;: l’absence de mise à jour genre «&amp;nbsp;que sont-ils devenus&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» faisant le point sur les projets et les espoirs des divers interviewés. Et je ne parlerai pas de la relecture hasardeuse et des nombreuses coquilles pour ne pas décourager les bonnes volontés.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Daniel Brèque&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-pekin.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-pekin_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Pékin 2050&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Li Hongwei - Picquier - avril 2021 (roman inédit traduit du chinois par Pierre-Mong Lim – 271 pp. GdF. 21 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Yuwen Wanghu, poète, va recevoir le prix Nobel de littérature d’ici quelques jours. Mais, sans raison apparente, il met fin à ses jours avant cette consécration. Li Pulei, son ami, essaie de saisir le sens de ce geste. Ne lui reste qu’un message&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Je m’arrête ici. Prends soin de toi. &amp;nbsp;» C’est peu. Heureusement, pour mener son enquête, Li Pulei est aidé, en principe, par les progrès technologiques. En Chine, en 2050, le téléphone est un «&amp;nbsp;Âme-phone&amp;nbsp;» (belle trouvaille&amp;nbsp;!) et une majorité de personnes sont connectées, grâce à une puce implantée à l’âge de douze ans dans le cerveau, à une «&amp;nbsp;Communauté de Conscience&amp;nbsp;». Cela permet d’échanger tout ce que l’on a vécu, car tout ce que l’on regarde, entend, sent, vit, peut être enregistré et transmis – un peu comme dans «&amp;nbsp; &lt;em&gt;La vérité du fait, la vérité de l’émotion&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», nouvelle de Ted Chiang incluse dans le recueil &lt;strong&gt;Expiration&lt;/strong&gt;. Ainsi, Li Pulei peut examiner la découverte du corps par les policiers. Néanmoins, il reste possible de se couper, par moments, de cette communauté. Or, Yuwen Wanghu avait stoppé sa connexion, ce qui fait que Li Pulei ne peut voir les derniers jours, ni l’instant du suicide.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après avoir assisté à l’enterrement (qui détonne du reste du roman et rappelle, par ses paysages d’inspiration mongole, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Retour à n’dau&lt;/em&gt; &amp;nbsp;» de Kij Johnson), Li Pulei reprend son enquête et découvre rapidement l’existence d’un lien très fort entre son ami et la société à l’origine de l’invention de cette puce&amp;nbsp;: Empire &amp;amp; Culture, dirigée par un homme surnommé par tous et en toute modestie l’Empereur. Il va donc devoir creuser dans les méandres de cette entreprise, gigantesque, tentaculaire, aux buts peu clairs. Et quel rapport avec la chose écrite, la publication de livres, qui est en voie de disparition dans cette nation digitalisée&amp;nbsp;? Ce thème de l’emprise d’une entité sur une nation, sur un ensemble d’individus fait évidemment penser au récent &lt;strong&gt;Gnomon&lt;/strong&gt; (cf. critique in &lt;strong&gt;Bifrost &lt;/strong&gt;n°102). Mais dans ce roman, Nick Harkaway évoque une société dominée par une IA réputée bienveillante et juste, tandis que dans &lt;strong&gt;Pékin 2050&lt;/strong&gt;, rien n’est organisé au niveau d’un État. La manipulatrice n’est autre qu’une entreprise privée&amp;nbsp;: pas de direction affichée, à part, bien sûr, les profits. Sans oublier la vision de l’Empereur, partagée seulement avec des très proches. Et que le lecteur découvrira dans une confrontation finale éclairante…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’auteur ne cache pas ses sources artistiques, au contraire, il les affiche même. Il cite &lt;em&gt;Matrix&lt;/em&gt; que l’on retrouve dans le compte à rebours final, mais aussi dans les caractères chinois qui défilent, parfois, sur le décor&amp;nbsp;; ou &lt;em&gt;The Truman Show&lt;/em&gt;, pour cette idée de manipulation des vies de certains individus, encore présente dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Les&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Ruines circulaires&amp;nbsp;&lt;/em&gt;»&lt;em&gt; &lt;/em&gt;de Borges&amp;nbsp;: notre vie nous appartient-elle ou est-elle est décidée par un autre&amp;nbsp;? Que pouvons-nous choisir&amp;nbsp;? Quelles libertés nous reste-t-il&amp;nbsp;? Et la littérature, les mots écrits, peuvent-ils nous aider à nous affranchir des contraintes&amp;nbsp;? Sont-ils les clefs de la prison&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La force de &lt;strong&gt;Pékin 2050&lt;/strong&gt; n’est pas l’originalité des thèmes brassés, mais leur nombre et leur intrication, ainsi que la profondeur des réflexions. Cela, tout en restant accessible et aisé à lire. Car Li Hongwei raconte une véritable enquête, sans nous assener son point de vue brutalement. En suivant le raisonnement de son protagoniste, avec ses errements, ses revirements et ses doutes, il propose plusieurs idées et avis sur les sujets abordés et permet ainsi au lecteur de se faire une opinion réfléchie, solide. Sur le monde qui nous entoure et sur celui qui semble devoir nous être imposé, plus riche en communications, mais aussi, sans doute, moins libre. Une lecture éminemment recommandable, donc.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr103-morale.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr103-morale_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Faire la morale aux robots&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Martin Gibert - Climats - avril 2021 (réédition d’un essai – 159 pp. GdF. 17 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Un essai qui cite Ursula Le Guin en ouverture puis qui, dès l’introduction, mentionne une nouvelle d’Isaac Asimov, voilà de quoi augurer d’une place méritée dans les colonnes de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Cet ouvrage, sous-titré &lt;em&gt;Introduction à l’éthique des algorithmes&lt;/em&gt;, se présente comme un travail de collecte et de synthèse des réflexions et débats sur le sujet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Rapidement, l’auteur distingue celle-ci de l’éthique des IA. Pour résumer&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;l’éthique de l’IA porte sur &lt;/em&gt;nos &lt;em&gt;comportements et &lt;/em&gt;nos &lt;em&gt; choix. De son côté, l’éthique des algorithmes portent sur les “choix” des machines. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» Replaçant cette problématique toute contemporaine dans son jus philosophique, l’auteur nous présente les deux grandes visions qui s’affrontent dans la mise en œuvre de ces algorithmes&amp;nbsp;: l’utilitarisme, à la Jeremy Bentham – vous savez l’inventeur du panoptique, qui a inspiré la mythique série &lt;em&gt;Oz&lt;/em&gt; – contre le déontologisme, à la Kant – lui, &lt;em&gt;a priori &lt;/em&gt;vous devriez le situer&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Martin Gibert fait la promotion du tirage au sort, relevant, selon lui, d’une «&amp;nbsp; &lt;em&gt;certaine modestie épistémique&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». En parallèle, deux logiques s’affrontent également dans la très concrète question de l’apprentissage des AMA (Agents Moraux Artificiels)&amp;nbsp;: la déductive, première à avoir été mise en place, et l’inductive. On rejoint là l’épistémologie classique des sciences. Autrement dit, j’ai mon hypothèse et je chercher à en déduire des résultats, ou bien je me base sur ce que j’observe pour monter ma réflexion. Puis, les pages se déroulant, se dessine un troisième profil&amp;nbsp;: l’éthique de la vertu. Le concept&amp;nbsp;? Se servir de figures humaines que l’on reconnaît comme vertueuse. L’auteur prend alors deux exemples, pour montrer que là encore, ce n’est évidemment pas si simple&amp;nbsp;: Jésus et Greta Thunberg.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ne cherchant pas à masquer ses propres défaillances, Martin Gibert se met lui-même sur le grill pour mieux amener une question essentielle&amp;nbsp;: comment prémunir les machines de nos préjugés et biais&amp;nbsp;? Je dis «&amp;nbsp;nos&amp;nbsp;», mais il est en fait question de ceux des programmateurs et programmatrices. Comment éviter une IA sexiste, raciste ou classiste&amp;nbsp;? On plaint d’avance les personnes en surpoids qui se retrouveront dans la balance d’une IA devant trancher la question «&amp;nbsp;qui sauver&amp;nbsp;?&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au bout du compte, il s’agit là d’un ouvrage accessible, qui ne refuse pas pour autant la complexité. Le ton est léger, parfois même familier et l’on se prend à croire qu’un pote nous présente des enjeux cruciaux. Si l’on se biberonne à la SF du matin au soir, l’on n’apprendra peut-être rien dans ces pages. Mais elles ont le mérite de poser les questions, de rassembler les débats et de faire la synthèse des travaux. Et &lt;strong&gt;Faire la morale aux robots&lt;/strong&gt;, comme le résume Martin Gibert, c’est faire &lt;em&gt;de&lt;/em&gt; la morale tout court. C’est déjà s’interroger sur le monde que l’on souhaite. Et comme l’écrivait Jaime Semprun&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;À quels enfants allons-nous laisser le monde&amp;nbsp;?&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Mathieu Masson&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Arthur C. Clarke, guide de lecture additionnel</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/05/05/Arthur-C-Clarke-guide-de-lecture-additionnel</link>
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        <pubDate>Wed, 05 May 2021 11:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Lorsque paraît le premier numéro de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;, le meilleur de l'œuvre d'Arthur C. Clarke est derrière lui et les nouveautés sont rares. Néanmoins, de loin en loin, au gré des rééditions et des nouvelles parutions, l'équipe critique de la revue s'est penchée sur un roman ou sur un autre — de quoi constituer un guide de lecture additionnel à celui qui figure dans les pages du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-102&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 102&lt;/a&gt;, consacré à l'auteur des classiques que sont &lt;strong&gt;2001&amp;nbsp;: l'odyssée de l'espace&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Rendez-vous avec Rama&lt;/strong&gt;…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;Rendez-vous avec Rama&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-rama.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-rama.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;i&gt;L'air chargé se propageait le long de l'axe de Rama, tandis que l'air neutre se ruait dans la zone de basse pression ainsi dégagée... la meilleure tactique serait peut-être de naviguer à l'oreille&amp;nbsp;; en s'éloignant le plus possible de ce sifflement de mauvaise augure. Rama lui épargna l'embarras du choix. Une nappe de flammes se déploya derrière lui, emplissant le ciel...&amp;nbsp;»&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En 2130, les systèmes de surveillance anti-météores détectent un immense objet entrant dans le système solaire. D'abord pris pour une comète, il s'avère que Rama (dieu du panthéon hindou) est un objet artificiel. Un équipage est aussitôt dépêché sur place pour explorer ce véritable univers de poche créé par une civilisation extraterrestre, avant qu'il ne s'éloigne à tout jamais.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;b&gt;Rendez-Vous avec Rama&amp;nbsp;&lt;/b&gt;est un grand classique de la Science-Fiction, écrit par un de ses plus célèbres maîtres. (La légende veut qu'Arthur Clarke ait été l'inventeur des satellites de télécommunication —&amp;nbsp;il en a en tout cas émis l'idée le premier en présidant la British Interplanetary Society au lendemain de la Seconde Guerre). Il vit maintenant une retraite dorée au Sri Lanka (par lassitude des hivers anglais&amp;nbsp;!). Clarke est également l'un des chefs de file du courant&amp;nbsp;&lt;i&gt;hard-science,&amp;nbsp;&lt;/i&gt;lequel privilégie la justification scientifique dans l'écriture des textes, position qui n'est pas toujours compatible avec l'intérêt littéraire de ceux-ci&amp;nbsp;: suffit pour s'en convaincre de lire les premiers textes de Clarke, comme &lt;strong&gt;Îles de l'Espace&lt;/strong&gt;, indubitablement ennuyeux. Heureusement, ce roman n'est pas victime de cette volonté démonstrative, loin de là&amp;nbsp;! L'écriture est subtile. Les descriptions grandioses cohabitent avec l'action et une atmosphère mystérieuse s'installe, sous-jacente. Avec une ouverture presque identique au&amp;nbsp;&lt;i&gt;blockbuster&lt;/i&gt;&amp;nbsp;mémorable de 1996 (un objet mystérieux entre dans le Système Solaire),&amp;nbsp;&lt;b&gt;Rama&amp;nbsp;&lt;/b&gt;qui traite du contact (ou du non-contact) avec l'extraterrestre, est en quelque sorte un anti&amp;nbsp;&lt;i&gt;Independance Day.&amp;nbsp;&lt;/i&gt;Si vous n'avez que maigrement goûté le traitement grossier et stupide du thème du contact dans le film de R. Emmerich et D. Devlin, lisez&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Rama&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;! Et si vous avez aimé&amp;nbsp;&lt;i&gt;ID4,&amp;nbsp;&lt;/i&gt;essayez tout de même&amp;nbsp;&lt;b&gt;Rama&amp;nbsp;&lt;/b&gt;et jugez de la différence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Écrit en 73, ce volume devait être le premier d'une série dont les suites tardives (&lt;strong&gt;Rama II&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Les Jardins de Rama&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Rama révélé&lt;/strong&gt;) ont été rédigées en collaboration avec Gentry Lee. Ce dernier a d'ailleurs collaboré au projet de la sonde Galileo envoyée vers Jupiter (pour de vrai, cette fois). Cette réédition a lieu à l'occasion de la sortie du jeu vidéo adapté de la série chez Sierra. Les premières impressions sur ce dernier sont plutôt favorables&amp;nbsp;; c'est en tout cas bourré d'interviews de Clarke et Lee. Dans la même veine que ses autres romans à succès, &lt;strong&gt;2001&lt;/strong&gt; ou l'excellent et quasi mystique, &lt;strong&gt;Les Enfants d'Icare&lt;/strong&gt;. &lt;b&gt;Rendez-vous avec Rama&lt;/b&gt;&lt;em&gt;&lt;b&gt;&amp;nbsp;&lt;/b&gt;&lt;/em&gt;est définitivement à découvrir, et de toute urgence...&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-felix-lyon/&quot;&gt;Jean-Félix Lyon&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-4&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;4&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;10 sur l’échelle de Richter&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-richter10.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-richter10.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Malgré la taille du nom sur la couverture, les seules photo et présentation de Clarke au dos, outre le commentaire élogieux qui présente ce roman comme « un nouveau défi du maître », il faut savoir que le seul crédit à porter à son actif est un synopsis de 850 mots, ce que ce dernier reconnaît bien volontiers dans sa postface, découvrant même « que cette manière de faire [lui] donnait toutes les joies de l'activité créatrice — mais sans les longues heures de pénible labeur au clavier ». L'auteur du synopsis nous donne ici de quoi alimenter les réflexions sur la définition de la création artistique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman a donc été écrit par le seul Mike McQuay et c'est un roman formidable ! Que ceux qui s'attendent à ne lire qu'un récit catastrophe de plus se détrompent. Autour du thème des tremblements de terre, c'est une page d'histoire s'étalant sur trente-quatre ans qui est écrite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La planète, dépourvue de sa couche d'ozone, rongée par un nuage radioactif qui fait périodiquement le tour de la Terre, est aussi malade que le monde géopolitique divisé en deux camps : les capitalistes (les empires financiers nippons contrôlent pratiquement les États-Unis) et les musulmans, isolés sur le sol américain dans des poches urbaines appelées Zones de Guerre, qui revendiquent la cession de plusieurs états pour y fonder une Nation de l'Islam, Les progrès technologiques évoluent également au fil des pages, comme les puces à implanter à la base du crâne qui débouchent vingt ans plus tard sur les techkids ou les compagnons virtuels dont il est parfois nécessaire de divorcer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Depuis qu'il a vu mourir ses parents dans un tremblement de terre, Lewis Crane a consacré sa vie à étudier ce phénomène pour mieux le prévenir. Il a besoin d'argent pour financer la mise au point d'une simulation du globe afin de prédire avec précision la date et le lieu des séismes. Son rêve secret va plus loin : souder entre elles les roches des plaques continentales à l'aide de bombes atomiques pour empêcher tout séisme futur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais son parcours est semé d'embûches. Les intérêts financiers, politiques ou religieux vont jusqu'à empêcher l'évitement de meurtrières catastrophes. Crane se bat envers et contre tout, malgré les trahisons de proches et les blessures du cœur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car McQuay établit le parallèle entre tremblement de terre et émotions humaines. La colère ou le désir provoquent le même séisme partant de l'âme et ébranlant la surface de l'être. Et de même que la pression de deux plaques en un même point provoquent un tremblement, l'affrontement entre capitalistes et islamistes pesant sur un personnage symbole de la lutte risque de dégénérer en guerre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, un livre haletant, intelligent, mêlant avec brio données scientifiques et scènes d'action, sentiment et suspense. Bien sûr, vous saurez aussi tout sur les tremblements de terre.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-14&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;14&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Lumière des jours enfuis&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-lumiere1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-lumiere1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;La technologie des trous de ver offre la possibilité de relier deux espaces très éloi­gnés l'un de l'autre. Si l'énergie qu'elle réclame ne permet pas encore de franchir des distances cosmi­ques, encore moins d'y expédier des humains, elle autorise par contre l'emploi de caméras capables de filmer ce qui se déroule à l'autre bout du monde. Tout le monde peut donc être espionné à son insu, et les journalistes ne s'en privent pas. Cette dé­couverte intervient au moment où un astéroï­de géant, Absinthe, contre lequel le monde est impuissant, annon­ce l'éradication prochaine de l'espèce hu­maine. Il n'y a plus de secret pour person­ne. Les révélations tant politiques que privées changent la donne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pire : la Camver permet de filmer le passé et de révéler les mensonges des siècles révolus, sur lesquels s'est bâtie la civilisation. Les hauts faits héroïques, la naissance du christianisme, la conquête des libertés sont autant de cinglantes désillusions quand la légende est démolie par la réalité des faits. L'impact de ces révélations, s'il génère des troubles dans un premier temps, finit par faire émerger une nouvelle humanité, plus humble et plus sin­cère, car n'ayant rien à cacher.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On songe aux &lt;strong&gt;Enfants d'Icare&lt;/strong&gt;, où la venue d'extraterrestres est porteuse d'une nouvelle humanité. Sauf que dans le cas présent, l'apocalypse annoncée tue tout espoir dans l'œuf.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les protagonistes de cette ultime aven­ture lui donnent le relief humain nécessaire : l'inventeur de la Camver, Hiram Patterson, richissime conquérant industriel illustrant les temps anciens, ses deux fils Bobby et David — le premier étant un clone que le magnat a cherché à configurer à son image aux moyens d'implants cervicaux, le second, fils d'un premier mariage, étant le réel inventeur de la Camver — , et une jour­naliste, Kate, aussi radicale que critique face à Hiram, qui s'éprendra de Bobby et lui rendra sa liberté, sont autant de per­sonnages attachants parce que bien cam­pés.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une telle fresque narrant un changement radical de la société, malgré la justesse de certains comportements, n'est pas exemp­te de naïvetés ni d'erreurs de jugement qui prêtent à sourire, comme quand la jeune génération, se sachant espionnée par les invisibles Camvers, se promène nue et fait l'amour en public. A ces défauts s'ajoutent quelques lourdeurs stylistiques heureuse­ment éparses, probablement dues au souci de précision des auteurs, qui décrivent une personne affligée d'épithélium avec une figure « tavelée de multiples cratères de car­cinomes basocellulaires ».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le propos des auteurs n'est cependant pas la peinture sociale dans une période de crise, même si elle occupe une large place — et l'on regrette d'ailleurs que la construc­tion du roman soit bancale sur ce point. Après avoir montré comment la civilisation s'est bâtie sur des mensonges, ils opèrent une poétique rétrospective à travers les âges, remontant le temps jusqu'à l'origine de l'homme puis des espèces qui lui ont donné naissance, pour démontrer que la vie de notre espèce n'est qu'un chanceux hasard, favorisée par de nombreux acci­dents antérieurs qui auraient pu générer des voies différentes. Cette perspective très humble donne, sur la fin, la véritable tonali­té du roman, qui oppose le principe de vie à l'univers, la tragédie de Sisyphe dépas­sant sa condition humaine pour devenir celle de toute vie qui n'a rien à « attendre de plus de l'univers qu'un coup de massue régulier sur la vie et l'esprit d'évolution parce que l'état d'équilibre du cosmos est véritablement la mort ».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, un livre réussi, qui se perd par­fois dans les méandres de son sujet, vu son ampleur, et qui se veut, malgré tout, un message d'espoir, moins en faveur de l'hu­manité que de la vie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-21&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;21&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Lumière des jours enfuis&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-lumiere2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-lumiere2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Ce livre est mauvais.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce livre est excellent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si tant Arthur C. Clarke que Stephen Baxter étaient de brillants stylistes, ça se saurait ! Chez ces éminents britanniques représentants du courant &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt;, l’intérêt est ailleurs. Clarke, que l’on a toujours préféré nouvelliste que romancier — peut-être cela tient-il au fait qu’il a été un auteur de l’ « Age d’or » –, et Baxter, dont on a jusqu’à présent peu lu les nouvelles en français, n’ont jamais proposé des récits particulièrement rythmés. Plus courts, les premiers romans de Baxter, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/gravite&quot;&gt;&lt;strong&gt;Gravité &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;et&lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/singularite&quot;&gt;Singularité&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, souffraient moins de ce manque que des œuvres plus récentes telles que &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/titan-2&quot;&gt;&lt;strong&gt;Titan &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;ou &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/deluge-2&quot;&gt;&lt;strong&gt;Déluge&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, par exemple. &lt;strong&gt;Rendez-vous&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;avec Rama&lt;/strong&gt;, roman pourtant peu volumineux jouissant d’une réputation exceptionnelle et justifiée qui le hisse au rang des chefs-d’œuvre d’Arthur C. Clarke, souffre du même défaut. Peut-être est-ce dû aux options résolument réalistes qu’ils choisissent l’un et l’autre ? Quoiqu’il en soit, ils ont tous deux assez à offrir pour que ce défaut, bien que majeur et récurrent, ne soit pas rédhibitoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette collaboration entre ces deux auteurs proches, tant par leur manière que par leur intérêt pour les extrapolations scientifiques de hautes volées, a achevé d’établir la réputation de Stephen Baxter comme héritier d’Arthur C. Clarke.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire ? Elle tient dans les histoires de famille d’Hiram Patterson et les coups de pute auxquels il se croit autorisé en tant que patriarche fondateur d’un empire technologique. Les victimes : son fils Billy ; son autre fils David, qu’il utilise bien qu’il le méprise parce qu’il est catholique fervent comme sa mère ; Heather, la mère (porteuse de Billy) ; la fille de celle-ci, Marie ; et plus que tout autre, Kate Manzoni, l’amour de Billy. Outre cette famille plus décomposée que recomposée, on ne croisera guère que l’agent du FBI Michael Mavens et Mae Wilson, aussi cinglée que sa fille. Hiram Patterson n’aime personne et tout le monde le déteste. Les auteurs ont utilisé là le matériel minimum pour faire de leur livre un roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout le reste n’est que spéculations de hautes volée et c’est bien ce qui passionne !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Spéculations qui tournent autour de la camver, une caméra high-tech qui possède la formidable capacité de voir le passé ! Par cet aspect, ce roman est à rapprocher de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/la-redemption-de-christophe-colomb&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Rédemption&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;de&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Christophe Colomb &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;d’Orson Scott Card, et des &lt;strong&gt;Yeux&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;du&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;temps&lt;/strong&gt; de Bob Shaw. Du coup, des légions de cadavres sortent des placards où on les avait planqués à tout jamais, pensait-on. Les cadavres de la vie privée de tout un chacun, parfois au sens propre (il faut bien quelques éléments pour alimenter une narration un peu pauvre), tout aussi bien que ceux de l’Histoire avec un grand « H ». Des millions de gens avec des millions de camver scrutent le passé des grands et des moins grands. De l’origine d’une célèbre chanson des Beatles à un discours de Lincoln, tandis que le Roi Arthur s’évapore dans les limbes du temps, Jésus se révèle d’une classe sociale bien supérieure à ce à quoi on pourrait s’attendre : point de pauvre charpentier mais un maître artisan de première bourre ; le Frank Lloyd Wright de son époque ! De là, les auteurs interrogent la mythographie qui constitue notre vérité historique. Une vérité plus vraie, la réalité, chasse des mensonges dont il était pourtant bien plus facile de s’accommoder.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tandis que l’ancien monde vole en éclats, la jeunesse s’adapte au monde de la camver et le pousse dans ses derniers retranchements. L’information passe par les trous de ver minuscules à travers l’espace et/ou le temps, et bientôt la technologie permet de se greffer une camver dans la cervelle pour créer un gestalt télépathique qui rappelle fort la « cohérence » du roman d’Andreas Eschbach, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/black-out&quot;&gt;&lt;strong&gt;Black*out&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Muni d’un traqueur génétique, la camver peut bondir d’une génération à la précédente en remontant l’ADN mitochondrial jusqu’aux origines même de la vie dans un vertigineux plongeon à travers le temps.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À travers &lt;strong&gt;La Lumière des jours enfuis&lt;/strong&gt;, Clarke et Baxter essaient d’envisager tout le potentiel de la technologie qu’ils ont imaginée, forçant le fameux « et si » aussi loin qu’ils le peuvent. La technologie de la camver est trop spéculative pour faire l’objet d’un essai, aussi ont-ils écrit un roman. Une première collaboration qui brille davantage par les problématiques ahurissantes qu’elle soulève que par sa force narrative.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-70&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;70&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Feu aux poudres – La Détente&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-feu1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-feu1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Poursuivant des recherches sur l'anti-gravité dans le laboratoire de Karl Brohier, prix Nobel de physique, Jeffrey Horton, Gordon Greene et Leigh Thayer tombent sur une découverte destinée à bouleverser le monde : une onde qui enflamme les composés de nitrate. Quand tout ce qui contient de la poudre est susceptible d'exploser entre les mains de qui pénètre dans son champ d'action, on imagine sans peine les conséquences d'une telle invention...&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Très vite, la perspective d'un désarmement mondial se profile. Et tout aussi rapidement, on s'interroge : est-il vraiment souhaitable ? Les pays ayant assuré leur domination technologique se retrouveraient démunies face à un ennemi, certes armé d'arbalètes, mais bien supérieur en nombre. Et le problème va au-delà de cet aspect géopolitique : il devient désormais possible de désarmer les truands, ou encore de rendre à nouveau cultivables les terrains minés à travers le monde. À condition de s'armer de bonne volonté car, on l'imagine sans peine, les opposants à la découverte ne manquent pas. Le lobby des vendeurs d'armes à feu, très actif aux USA, n'est pas le seul à hurler à la trahison : les militaires, qui mettraient au rencard leurs joujoux sophistiqués et perdaient leurs crédits de recherche, tentent également de manipuler le président Breland pour l'empêcher d'offrir la « Détente » au reste du monde... Un président américain, ancien joueur de base-ball, aussi charismatique qu'intègre, qui est bien le plus improbable des nombreux personnages de ce roman, une manière de Kennedy en version améliorée. Il gagnera néanmoins en crédibilité quand, sous la pression des conseillers politiques et militaires, il déviera sensiblement de son projet initial. Quant aux inventeurs, ils sont priés de rendre le champ d'action directionnel, ce qui permettrait de jouer sur les deux tableaux : conserver les armes à feu ET la « Détente »...&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit développe avec une précision quasi clinique les événements qui accompagnent cette découverte, depuis les expériences menées en secret jusqu'aux premières utilisations, à des fins éthiques ou humanitaires en premier lieu, militaires ensuite. Le livre n'est pas dénué d'humour, ni de références à l'œuvre de Clarke, probablement glissées par un Kube-McDowell ayant sans nul doute rédigé le roman sous la direction du « maître ». Le suspense demeure cependant constant : si les scènes d'action sont rares, les échanges de points de vue rendent passionnante la lecture de ce roman qui met le doigt où ça fait mal et fait désespérer de la nature humaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On attend la suite avec, sinon de l'impatience, pour le moins de l'intérêt.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-26&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;26&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Feu aux poudres – L’Enrayeur&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-feu2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-feu2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;La Détente, une invention qui rend inoffensive les armes à feu en faisant exploser la poudre entrant dans son champ d'action, a été distribuée au monde entier afin de donner une chance à la paix. Quelques désordres en ont résulté avant que les chercheurs ne mettent au point une version améliorée de la Détente, l'Enrayeur, qui rend les poudres inactives, empêchant ainsi toute explosion ou incendie. La tentative d'explication du phénomène s'oriente, elle, vers une définition de l'essence de la matière, faite d'énergie et d'information, cette dernière donnant sa forme à la première, explication qui pourrait bien devenir le point de départ de nouvelles découvertes.&lt;br /&gt;
Mais les vieux réflexes ne sont pas morts : les militaires, regrettant de voir que les États-Unis ont perdu leur avance hégémonique, revoient leurs stratégies, tandis que les détenteurs d'armes à feu, malgré la possibilité qu'il leur est offerte de s'entraîner dans des lieux où nul Enrayeur n'est activé, complotent activement pour revenir à la situation antérieure.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bien que plus court, ce second volume traîne en longueur du fait de trop longs développements dans le bras de fer politique opposant les deux factions, le portrait psychologique qui est fait des partisans des armes à feu comme la démolition de leurs arguments de « self-défense » ayant, en France, moins de portée qu'outre Atlantique. L'intérêt du récit est cependant relancé à la fin de l'ouvrage, quand les milices extrémistes entrent en action.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Animés de bonnes intentions, les auteurs ne sont pourtant pas les dupes de leur pacifisme. La conclusion finale, avec son ultime rebondissement, démontre que tout paix imposée ne saurait être que provisoire, car il est impossible de changer le monde si on ne transforme pas l'individu. S'il est décevant dans sa forme, ce roman n'est cependant pas dénué d'intérêt pour la lucidité de sa réflexion.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-27&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;27&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Chants de la Terre lointaine&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-chants.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-chants.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En dépit d'une production pléthorique, je n'avais jusqu'à présent trouvé chez Milady aucun livre qui me fasse envie. La tétralogie de Peter F. Hamilton m'avait bien un temps tenté mais l'expérience de &lt;strong&gt;L'Aube de la nuit&lt;/strong&gt; refroidit fissa cet embryon enthousiasme. Milady est un label de Bragelonne et cette réédition d'un roman relativement récent de sir Arthur C. Clarke s'inscrit dans une tendance intéressante chez cet éditeur. Depuis quelques temps, Bragelonne a entrepris un travail patrimonial tant sur la S-F que sur la fantasy. Ainsi « Les Trésors de la SF », collection dirigée par Laurent Genefort, qui se consacre à une S-F très populaire faisant revivre, entre autres, quelques-uns des meilleurs romans du Fleuve Noir « Anticipation ». Par ailleurs, après &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Le Cycle des Epées&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, chef-d'œuvre de Fritz Leiber, un très beau travail est en cours sur Robert E. Howard, auteur que l'on peut considérer comme le père de l'heroic fantasy. Citons encore les fameux &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Livres de sang&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; de Clive Barker pour montrer que l'horreur dont ces recueils constituent l'un des plus prestigieux fleurons n'est nullement négligée. C'est dans ce contexte que Milady se voit mis à contribution pour une édition de ces &lt;strong&gt;Chants de la&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Terre&lt;/strong&gt; lointaine simultanée avec &lt;strong&gt;&lt;em&gt;L'Odyssée du Temps&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, co-signée par Clarke et Stephen Baxter (Bragelonne).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sir Arthur C. Clarke n'a jamais été un grand écrivain, mais il est peut-être, entre tous, celui qui incarne le mieux la science-fiction. &lt;em&gt;Les Chants de la Terre lointaine&lt;/em&gt; n'est pas non plus un de ses chefs-d'œuvre qui, à mon sens, sont au nombre de trois : &lt;strong&gt;La Cité et les astres&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Les&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Enfants d'Icare&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Rendez-vous avec Rama&lt;/strong&gt;. &lt;strong&gt;Chants de la Terre lointaine&lt;/strong&gt; est le développement d'une nouvelle disponible dans le recueil &lt;strong&gt;L'Etoile&lt;/strong&gt; (J'ai lu) sous le curieux titre « Les Sons de la Terre lointaine ».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S'il repose sur un fond dramatique à souhait (la mort de la Terre), le roman de Clarke est au contraire tranquille, jalonné tout au plus d'incidents relevant du fait-divers. À aucun moment l'auteur ne joue si peu que ce soit la carte du thriller. Le premier (et dernier) astronef interstellaire à poussée quantique, tirée de l'énergie du vide, doit faire escale sur Thalassa pour reconstituer son bouclier de glace usé par l'abrasion des atomes errant dans l'espace avant de poursuivre sa route. Thalassa a cependant déjà été colonisée car la Terre — dont la condamnation à mort était connue depuis des siècles, pour cause de nova du Soleil — a lancé de nombreuses stations automatiques chargées de matériel génétique humain et terrestre, comme autant d'arches de Noé, ainsi que de quoi redémarrer la civilisation. Sur Thalassa, une culture paisible, tournée vers la mer mais néanmoins évoluée, a donc vu le jour, et s'est développée sur les trois seules îles de la planète. Une poignée de péripéties vient à peine troubler cette escale (le roman aurait pu porter ce dernier mot comme titre) où tout ou presque se déroule comme prévu et nous laisse quelque peu sur notre faim.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chants de la Terre lointaine&lt;/strong&gt; ne passionne ni n'engendre une lecture frénétique et pourtant, sans recourir à quelque tension dramatique, sir Clarke parvient à nous intéresser du début à la fin. Voilà une bonne occasion de profiter, sans qu'il y ait lieu de crier au génie, d'un roman qui, somme toute, méritait d'être à nouveau à la disposition des lecteurs.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-58&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;58&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Montagnes hallucinogènes&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-montagnes.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-montagnes.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Tout le monde connaît « Les Montagnes hallucinées » de H. P. Lovecraft, court roman dans lequel une expédition américaine en Antarctique découvre les plus hautes montagnes de la planète, et sur leurs flancs les ruines d’une ville à l’architecture démente, ville plus ancienne que l’Humanité qui n’est peut-être pas totalement inhabitée… À l’âge de vingt-deux ans, Arthur C. Clarke écrivait «&amp;nbsp;&lt;em&gt;At the mountains of murkiness&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», traduit en français «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Les&lt;/em&gt;&amp;nbsp;&lt;em&gt;Montagnes hallucinogènes&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» (ce qui n’a pas grand rapport avec le contenu du texte), pastiche poussif du chef-d’œuvre de Lovecraft dont une grande partie de l’humour réside dans le choix du nom des personnages : Professeur Alhamass, Docteur E. Thanazy (ah ah ah), etc. Un texte pas désagréable, parfois à la limite du pathétique et au final totalement anecdotique. En trois mots : une curiosité poussiéreuse.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-69&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;69&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Odyssée du temps&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-odysseedutemps.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-odysseedutemps.jpg&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une équipe de l’ONU en hélicoptère — une femme, deux hommes —, et les trois cosmonautes d’une capsule Soyouz sont pris dans un étrange phénomène physique et s’aperçoivent assez vite que la Terre a été démontée puis remontée avec des morceaux d’époques différentes, a priori toutes antérieures à leur naissance. L’équipe de l’ONU rejoint un contingent de l’armée britannique du milieu du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, dans le nord de l’Inde, et l’équipe du Soyouz observe trois grands peuplements humains très développés sur cette nouvelle Terre baptisée Mir, avant d’initier leur rentrée dans l’atmosphère. Babylone est le plus proche : une ville coupée en deux par une explosion nucléaire « ancienne », vers laquelle, après quelques péripéties, vont converger l’armée d’Alexandre Le Grand et celle de Gengis Kahn, ainsi que nos voyageurs du futur (du moins ceux qui ont survécu).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le premier volume de cette trilogie Baxter/ Clarke est un étonnant mélange de &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt; discrète et de SF à papa (on pense à certains romans de Silverberg, agréables mais mineurs). Même si la première partie, jusqu’à la page 128, est un poil laborieuse, on progresse vite vers la confrontation Gengis Kahn/Alexandre le Grand promise, le tout vu par des yeux modernes. Suivre les aventures de Zabel et Bisesa, découvrir un Rudyard Kipling jeune, tout cela fait de &lt;strong&gt;L’Œil&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;du temps&lt;/strong&gt; une sorte de plaisir coupable, à l’ancienne, tout à fait recommandable si on supporte les maladresses d’exposition et la violence. Car, comme &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/origine&quot;&gt;&lt;strong&gt;Origine&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, par moment &lt;strong&gt;L’Œil du temps&lt;/strong&gt; envoie du bois et pas pour rire (viols, décapitations, énucléations, chirurgie avec les moyens du bord). Pas de doute, on savait s’amuser à ces époques-là (le mélange n’arrange rien, bien au contraire). Mais Baxter ne s’attarde jamais sur cette violence qu’il n’essaye même pas de mettre en scène. Au voyeurisme, il préfère le factuel sec et distant. Contrairement à ce qui se passe dans la vraie vie, ici un viol ne dure jamais plus d’une ligne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tempête&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;solaire&lt;/strong&gt;, le second tome, part dans une direction tellement différente qu’on en est déboussolé pendant presque toute sa lecture. Le 9 juin 2047, une tempête solaire frappe la Terre et provoque de nombreuses catastrophes, électriques et autres. S’ensuit une intrigue &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt; autour d’une seconde tempête solaire, « a global killer », prédite pour quatre ans et demi plus tard par un génie des neutrinos. Force est de constater que c’est du pur Baxter, dans sa veine &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/deluge-2&quot;&gt;&lt;strong&gt;Déluge&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;/ &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/arche-2&quot;&gt;&lt;strong&gt;Arche&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, avec une catastrophe, une solution « impossible ou presque », un fond progressiste très marqué, une grande foi dans le futur. On n’évite pas de longues plages d’explication à base de physique des particules, mais aussi des passages d’exposition, patauds, qui semblent ressurgir d’un autre âge de la SF, celui, justement, des &lt;strong&gt;Fontaines du paradis&lt;/strong&gt; d’Arthur C. Clarke.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans le troisième tome, Baxter fait la jonction entre tous les éléments des tomes précédents et les Œils (sic!) du temps, c’est-à-dire les Premiers-nés du titre. Ce troisième tome, malheureusement, se révèle aussi laborieux qu’ennuyeux, malgré quelques passages réussis et une saine volonté de vouloir « nouer ensemble » toutes les pistes empruntées par les tomes précédents.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La trilogie de « &lt;strong&gt;L’Odyssée du temps &lt;/strong&gt;» est un ensemble « malade de son hétérogénéité », mais paradoxalement cette hétérogénéité, ces surprises régulières, participent du charme global qui se dégage des deux premiers volumes. Le troisième (remake au carré du deuxième : la menace venue d’ailleurs, les « préparatifs de survie », la confrontation) n’est pas de trop, il est raté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, on conseillera le premier tome à ceux qui veulent lire de la SF à papa pleine de grands empires en mouvements (Macédoniens, Mongols). Les tomes deux et trois, conçus pour pouvoir être lus sans le un (les rappels des faits sont nombreux), plairont plutôt aux fans &lt;em&gt;hardcore &lt;/em&gt;de Baxter qui veulent tout savoir sur la construction d’un bouclier planétaire, les conséquences de l’immersion totale d’une planète jovienne dans le Soleil et la nature de sphères dont le rapport circonférence/diamètre est trois, au lieu de Pi.&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-70&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;70&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Odyssées – l’intégrale des nouvelles&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-odyssees.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-odyssees.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Décidément, les éditions Bragelonne aiment Arthur C. Clarke. Après avoir inscrit une partie de sa production romanesque au catalogue Milady, elles publient aujourd’hui &lt;strong&gt;Odyssées&lt;/strong&gt;, un pavé de plus de mille pages réunissant l’intégralité de ses nouvelles, soit une centaine de textes parus sur une période de soixante ans.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le premier intérêt d’un tel travail éditorial est de mettre en lumière l’évolution de l’auteur au fil du temps ainsi que les grandes tendances de son œuvre. La passion initiale de Clarke aura été la conquête de l’espace, qu’il n’a jamais cessé de mettre en scène, de la manière la plus variée et la plus réaliste possible. De la vie à bord d’une station spatiale à l’exploration des autres planètes du système solaire et au-delà, l’auteur s’est évertué à convaincre ses contemporains de la faisabilité d’un tel challenge, mais aussi de sa nécessité. Car au-delà des aspects techniques de cette conquête, elle pose la question de la place de l’homme dans l’univers. Et ce sont justement les questionnements métaphysiques de Clarke qui donnent naissance à ses meilleures nouvelles, parmi lesquelles &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Sentinelle&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», texte dont l’idée centrale sera reprise dans &lt;strong&gt;2001, Odyssée de l’espace&lt;/strong&gt;, ou &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Eternel Retour&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, dont le récit se déroule sur des dizaines de millions d’années.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans le même ordre d’idées, la rencontre avec l’Autre occupe une place prépondérante dans l’œuvre d’Arthur C. Clarke, et il est rare qu’elle dégénère en conflit. Au contraire, l’écrivain n’a de cesse de mettre en scène la collaboration entre des espèces que tout oppose à priori, comme dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Une Aube nouvelle&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Rencontre à l’Aube&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, pour ne citer que les plus connus. À l’inverse de toute une école de science-fiction dans les années 50, l’extraterrestre chez Clarke est bien plus volontiers une source de fascination, voire de beauté, que d’effroi.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Odyssées&lt;/strong&gt; permet également de revenir aux sources de l’œuvre romanesque de l’auteur. Certaines nouvelles ont par la suite été directement incorporées au sein de romans, d’autres contiennent en germe les idées qu’il développera plus tard. Ainsi, bien avant de visiter Rama, ses personnages se retrouvaient face à des artefacts dont la conception défie l’entendement, qu’il s’agisse d’un gigantesque mur coupant un monde en deux &lt;em&gt;(«&amp;nbsp;Le Mur des ténèbres&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, 1949) ou d’une lune qui s’avère être un vaisseau spatial &lt;em&gt;(«&amp;nbsp;Jupiter Cinq&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, 1953).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ceci dit, toutes les nouvelles au sommaire d’&lt;strong&gt;Odyssées&lt;/strong&gt; ne sont pas bonnes. Un bon nombre d’entre elles ne sont au mieux qu’anecdotiques, notamment toutes celles prenant pour cadre le White Hart, ce pub où se réunissent écrivains et scientifiques pour se raconter d’improbables histoires d’inventions plus farfelues les unes que les autres. De même, parmi les textes qui étaient restés inédits jusqu’à ce jour, on cherchera en vain un chef-d’œuvre oublié. Le plus intéressant est sans doute &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Continuum du fil&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui date de 1998 et qui reprend en la modernisant une idée que Clarke développait dans sa toute première nouvelle, parue soixante ans plus tôt, mais le crédit de ce récit revient avant tout à Stephen Baxter, qui le co-signe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, à la lecture de ces mille et quelques pages, il ressort et se confirme qu’Arthur C. Clarke ne figurait sans doute pas parmi les meilleurs nouvellistes du domaine, mais qu’il était et demeure encore aujourd’hui l’une des figures majeures de la science-fiction.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-74&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;74&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Gouffres de la lune&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;clarke-gdl-gouffres.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/clarke-gdl-gouffres.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;La Lune est désormais une destination touristique comme une autre, si ce n’est qu’elle est réservée aux plus fortunés. Ceux-ci peuvent découvrir les stupéfiants paysages lunaires, comme les différentes mers, et notamment celle (fictive) de la Soif ; la visite se fait avec le &lt;em&gt;Séléné&lt;/em&gt;, un petit vaisseau à même d’accueillir une vingtaine de voyageurs, «&amp;nbsp;surfant&amp;nbsp;» sur la poussière qui recouvre le sol lunaire. Lors d’une excursion, le véhicule est malheureusement victime d’un accident&amp;nbsp;: la poussière s’effondre sous lui et il se retrouve enseveli. Les services touristiques, qui ne reçoivent plus le signal émis périodiquement, comprennent qu’il y a un souci. Les secours s’organisent, mais la course contre la montre est désormais engagée : sous la couche de poussière, le &lt;em&gt;Séléné&lt;/em&gt; est difficilement localisable, et ne dispose que d’une autonomie de quelques heures. Le capitaine et ses passagers pourront-ils être sauvés à temps&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On le sait, l’œuvre d’Arthur C. Clarke baigne dans la &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt;. &lt;strong&gt;Les Gouffres de la Lune&lt;/strong&gt; n’échappe pas à la règle&amp;nbsp;: tout y est en effet analysé sous l’angle scientifique, comme l’origine de l’accident : la fameuse poussière lunaire y est amplement décrite. Le roman datant de 1961, les connaissances lunaires ont évolué depuis, et l’on sait désormais que le régolithe, aux grains très fins et magnétisés qui collent aux combinaisons et rentrent dans les plus petits interstices, ne permet pas le mode de déplacement du &lt;em&gt;Séléné&lt;/em&gt;. De même, sa couche ne dépasse pas huit mètres, de sorte que l’enfouissement décrit paraît invraisemblable. À l’époque, néanmoins, c’était crédible, et les connaissances de 1961 sont ici parfaitement utilisées. La tentative de sauvetage est également décrite avec force détails&amp;nbsp;: comment sauver un vaisseau que l’on ne voit pas, que la poussière menace de recouvrir, et quand on n’a finalement pas tant de matériel à disposition (en dépit du tourisme, les infrastructures restent assez sommaires)&amp;nbsp;; il faut alors faire preuve d’imagination, tout en restant prudent dans la mise en pratique de solutions théoriquement viables. Enfin, bien sûr, les modalités de survie à bord du &lt;em&gt;Séléné&lt;/em&gt; : si Clarke élude la possibilité du manque d’oxygène (le &lt;em&gt;Séléné&lt;/em&gt; est prévu pour tenir longtemps), il s’intéresse davantage à l’évacuation du monoxyde de carbone exhalé par les passagers ou à la chaleur résultant de l’ensevelissement sous la poussière. Bref, tout — ou presque — est motif à questionnement scientifique, dans une tentative d’expliquer l’ensemble des tenants et aboutissants. En vulgarisateur chevronné, Clarke rend cela éminemment lisible, distillant à merveille les passages explicatifs au sein de scènes rythmées par l’urgence de la situation. Et, surtout, il n’oublie pas l’enjeu humain au cœur des débats — plus de vingt personnes risquent leur vie, certains parmi les secouristes leur poste ou leur honneur. Malgré quelques grosses ficelles (la présence fortuite d’un commandant militaire parmi les touristes, le voleur en fuite et son chasseur), des personnages caricaturaux (la vieille fille acariâtre et jalouse), Clarke réussit son entreprise, à savoir nous faire partager l’angoisse des occupants du &lt;em&gt;Séléné&lt;/em&gt; ainsi que celle des personnes impliquées dans les secours, et cela, même si l’issue ne fait guère de doute, l’auteur ayant une confiance inébranlable dans la capacité qu’a la science d’aider l’Homme dans les missions qu’il se donne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nominé au prix Hugo, ce roman fut tout d’abord publié en deux volumes dans son édition française (&lt;strong&gt;S.O.S. Lune&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Les Naufrag&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;és de la Lune&lt;/strong&gt; en Fleuve Noir «&amp;nbsp;Anticipation » en 1962, et chez Marabout « Poche 2000&amp;nbsp;» en 1974). Il est connu dans sa version originale pour avoir été le premier récit de SF à faire l’objet d’une édition condensée du &lt;em&gt;Reader’s Digest&lt;/em&gt;. Un roman solide qui, malgré l’obsolescence du point de départ scientifique (la fameuse «&amp;nbsp;moondust&amp;nbsp;»), reste une valeur sûre dans l’œuvre de Sir Arthur C. Clarke.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bruno-para/&quot;&gt;Bruno Para&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-95&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;95&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 102)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/04/30/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-102</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:87fbd3498c92cc2c6386d880b8453d69</guid>
        <pubDate>Fri, 30 Apr 2021 10:10:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr102-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En complément au cahier critique du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-102&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 102&lt;/a&gt;, nous vous proposons de découvrir ici quelques critiques de plus n'ayant pas trouvé place dans les 192 pages bien serrées de la revue. Au sommaire, une demi-douzaine de livres&amp;nbsp;: une intégrale heinleinienne, le pénultième volet d'un cycle de fantasy et plusieurs livres louvoyant aux marges des genres…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-heinlein.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr102-heinlein_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Histoire du futur&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Robert A. Heinlein – Mnémos «&amp;nbsp;Intégrale&amp;nbsp;» – septembre 2020 (romans et nouvelles traduits de l’américain par Pierre Billon, Jean-Claude Dumoulin, Franck Straschitz et Eric Picholle, revus et complétés par Pierre-Paul Durastanti et Thibaud Eliroff – 832 pages – GdF – 35 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Cette nouvelle intégrale de l’Histoire du futur diffère grandement de celle de 2016. Les deux spécialistes français de Heinlein, Ugo Bellagamba et Éric Picholle proposent une chronologie et un nouveau découpage des sections (&lt;strong&gt;Les Années folles&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;La Fausse Aube&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Période d’exploitation impériale&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Hiatus&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Première civilisation humaine&lt;/strong&gt;), agrémentés d’un paratexte permettant de mieux apprécier l’ampleur de ce chef-d’œuvre de la science-fiction.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il ne s’agissait pourtant que des débuts de l’auteur, la rédaction s’échelonnant, pour l’essentiel de 1939 à 1950. Comme le précisait déjà R. A. Heinlein dans sa préface de l’époque, supprimée ici selon ses vœux, il ne s’agit pas de prophétie mais d’une histoire du futur entre d’infinité d’autres&amp;nbsp;; la réalité s’est d’ailleurs très vite chargée de faire mentir certaines projections, parfois naïves, aussi bien dans les sciences que la marche du monde, mais l’actualité a parfois redonné à certains récits une pertinence inattendue. Ainsi, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Homme qui vendit la Lune&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, formidable épopée du visionnaire D. D. Harriman, aux méthodes parfois douteuses mais à l’énergie et à la foi inébranlables pour promouvoir le voyage spatial, redevient plausible depuis que Jeff Bezos et Elon Musk, un fan de Heinlein, ont remis les entreprises privées au goût du jour.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il n’est pas vraiment utile de détailler l’histoire du futur imaginée ici, ni même les étapes, qui comprennent pourtant une énergie solaire promue (en 1940&amp;nbsp;!), un coup d’arrêt de la conquête spatiale (durant une période d’obscurantisme religieux) et le premier vaisseau-génération à la population frappée d’amnésie, sinon pour apprécier l’habileté avec laquelle Robert Heinlein intègre aux innovations scientifiques l’ensemble des sciences humaines, du politique au social, sans oublier les impacts psychologiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce qui frappe est l’attention accordée à tous les maillons de la chaîne, du simple employé au chef d’entreprise et aux modifications de comportement ou aux expressions langagières accompagnant une nouvelle technologie, le tout au service d’une critique sociale, affichant parfois un pragmatisme rugueux mais plein de bon sens. Rien que dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Logique de l’Empire&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; (1941), autour de l’esclavage colonial, il est question de contrats d’exploitation volontaire anticipant l’ubérisation du travail, d’analyse du système économique qui induit cette exploitation, d’avantage dû à la bêtise qu’à la perversité, de dénonciation du journalisme à sensation et de la capacité des sociétés à éliminer leurs défauts&amp;nbsp;: « &lt;em&gt;Avant de s’améliorer, il faudra que la situation empire encore pas mal.&lt;/em&gt; » C’est aussi pour cette raison que des visions fausses comme &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les routes doivent rouler&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; ont gardé leur intérêt&amp;nbsp;: le récit de la contestation sociale prend le pas sur la pertinence du moyen de transport.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On peut parfois trouver Heinlein expéditif et lui reprocher une certaine intransigeance. Exécution&amp;nbsp;! Tout doit aller vite. Il est vrai qu’il n’accorde que peu d’intérêt aux incapables et met en exergue le courage, la persévérance et l’esprit d’entreprise au service du bien commun. Son héros est un pragmatique pressé et un moraliste convaincu. Il n’a pas de mots assez durs à l’égard des religions ou de tout ce qui entend limiter ou confisquer le savoir. Bien des passages attestent de ses hauteurs de vue comme de son féminisme progressiste, qui met en scène une scientifique (motif de refus d’une nouvelle par Campbell) ou envoie la première femme dans l’espace.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les récits ne s’embarrassent pas non plus de fioritures. Ils se cantonnent aux scènes essentielles, concluent sans s’attarder une fois le but atteint. Cette sécheresse très efficace sur le plan de l’action cède parfois la place à des envolées lyriques et des récits poétiques. L’émotion l’emporte à la lecture des &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Vertes collines de la Terre&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Requiem&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; ou de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Oiseau de passage&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui campe avec justesse et sensibilité une adolescente jalouse qui apprend à une supposée rivale à voler sur la Lune.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’excellente préface de Ugo Bellagamba, en historien du droit et des idées politiques, rappelle la portée de Heinlein dans sa dimension mythique, tandis que Éric Picholle, qui introduit aussi chaque récit, revient en postface sur les aspects plus techniques et historiques de cet ensemble. C’est dire si, avec cette édition patrimoniale, on frôle la perfection.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-davoust4.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr102-davoust4_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Héritage de l’Empire (Les Dieux Sauvages T4)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Lionel Davoust – Critic, collection «&amp;nbsp;Fantasy&amp;nbsp;» – novembre 2020 (roman inédit – 980 pages. GdF. 25 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si vous n’avez pas lu les trois précédents tomes de la série, vous parcourez ces lignes à vos risques et périls. Quatrième volume des «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Dieux Sauvages&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», &lt;strong&gt;L’Héritage de l’Empire&lt;/strong&gt; poursuit la fresque épique revisitant l’histoire de Jeanne d’Arc dans l’univers d’Évanégyre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La forteresse de Loered a résisté. Isolé, presque entièrement détruit, le verrou du fleuve a permis de protéger la Rhovelle. Mériane, sanglée dans Invincible, une armure volée à l’ennemi et convertie au service de Wer, a tenu sa promesse. Ganner, le Prophète d’Aska, décide de marcher vers Ker Vasthrion, la capitale perchée sur une falaise. Il sait pouvoir y trouver, dans les entrailles oubliées de tous, le moyen de vaincre définitivement Wer. Erwel de Rhovelle, nouveau Roi, tente toujours d’unir les provinces pour lutter contre l’armée d’Aska tout en déjouant un clergé bien décidé, entre deux intrigues pour conserver la mainmise sur le trône, à se débarrasser de Mériane, Héraut bien trop encombrant car née femme. Le calvaire de cette dernière ne cesse d’empirer. L’usage d’Invincible, qui se nourrit de sa force, conjugué à une guerre interminable dont l’issue semble plus que douteuse l’épuise physiquement et mentalement. Mériane dispose de bien peu d’alliés, d’autant que Wer lui demande une foi absolue tout en se jouant d’elle. Au fil du roman elle perd certains de ses plus fidèles amis parfois par la &lt;em&gt;grâce&lt;/em&gt; d’un dieu traître. Les dialogues entre Wer et Aska se font à nouveau plus présents dans le roman. Frères ennemis pour lesquels l’humanité n’est rien, leur nature se dévoile peu à peu. De même Lionel Davoust dévoile un peu plus la technologie à l’œuvre, héritage de l’empire d’Asrethia, perçue comme de la magie, et à quel point les factions en présence ont perdu la capacité de la comprendre et de l’utiliser.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Héritage de l’Empire&lt;/strong&gt; apporte son lot de révélations, pour certaines inattendues, pour d’autres prévisibles. Lionel Davoust parsème son récit d’indices à destination des lecteurs dont certains débouchent sur de fausses pistes – bien joué&amp;nbsp;! Ce quatrième tome est placé sous le signe de la cohérence tant dans le développement de l’histoire que dans l’évolution et les motivations des personnages. La maîtrise de la narration à multiples points de vue répond aussi à la logique interne de l’univers qui n’est jamais prise en défaut. Même si dans le premier tiers du roman il peut paraître indolent, le rythme évolue crescendo vers un final épique à souhait, effets spéciaux compris. Les scènes de bataille sont toujours aussi détaillées et précises.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Les Dieux Sauvages&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», saga de fantasy francophone des plus ambitieuses, trouvera sa résolution dans &lt;strong&gt;La Succession des Âges&lt;/strong&gt; dont la parution est prévue au printemps 2022. Il reste à espérer que ce tome conclusif soit à la hauteur des précédents et qu’il termine en beauté une série qui jusqu’ici n’a pas déçu.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Karine Gobled&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-sirene.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr102-sirene_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Sirène d’Isé&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Hubert Haddad - Zulma - janvier 2021 (roman inédit - 192 pp. GdF. 17,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est l’histoire d’une vaste demeure, la fondation des Descenderies, ancien sanatorium transformé en asile, au bout des landes, à la pointe sud de la baie d’Umwelt. Le professeur Rimwald dirige cet institut où les jeunes phtisiques ont été remplacées par les folies les plus diverses. Pour les traiter, le professeur a élaboré une thérapie par le choc, mise en œuvre au sein d’un dédale végétale et angoissant, et dont le rythme secret repose sur le «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Petit Labyrinthe harmonique&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» de Jean-Sébastien Bach (BWV 591). La nature qui environne cet asile est également inquiétante&amp;nbsp;: la falaise sur laquelle se trouvent les Descenderies est grignotée peu à peu par la mer. Régulièrement, l’une des pensionnaires disparaît dans les flots. L’une d’elles, tout particulièrement, a retenu l’attention du docteur&amp;nbsp;: la belle Leeloo, au babil d’oiseau, qui a mystérieusement donné naissance à un enfant sourd, Malgorne. Après la disparition de sa mère, l’enfant qui grandit au sein de l’asile deviendra le jardinier du labyrinthe. Au pied de la falaise, devant un cadavre de rhytine qui rappelle à tous la légende des sirènes, il va croiser la belle Peirdre et son intrigante amie. De là, par cercles de plus en plus larges, les destinées vont se croiser, jusqu’à se catalyser dans un orage magnifique dont la foudre percera les tympans.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Que le Bifrostien ne s’y trompe pas&amp;nbsp;: c’est du fantastique le plus ténu, tellement qu’on pourrait se dire qu’il n’y en a pas. Car le fantastique, c’est une connivence devant une question qui ne se résout pas&amp;nbsp;: il se partage, au moins avec le lecteur qui sert de point d’ancrage dans le réel. Pour ainsi dire, rien de tel ici&amp;nbsp;: chaque personnage est un monde propre à lui seul, un &lt;em&gt;Umwelt&lt;/em&gt; (environnement, en allemand), et incarne le mystère de ce qu’un autre peut percevoir du réel qu’on partage avec lui. La surdité de Malgorne en est le meilleur exemple&amp;nbsp;: que reste-t-il de la lumière quand elle baigne un monde totalement silencieux&amp;nbsp;? Comment saisit-on les rythmes et leurs secrètes concordances avec notre psyché quand la musique se tait&amp;nbsp;? Que peut être le temps quand l’horloge reste mutique&amp;nbsp;? Plutôt que d’insister sur l’étrangeté fantastique de la perception d’autrui, le roman nous invite à la comprendre, tant et si bien qu’à la fin, une femme échouée sur les récifs, le bas du corps pris dans les algues ne nous apparaît plus vraiment comme la sirène tant espérée dont la rhytine était la préfiguration.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La langue, très française par son usage des abstraits, y est belle, ciselée et un peu âpre, et pour cette raison trouve l’harmonie juste pour ces personnages pris dans leur handicap ou leur folie, douce ou moins douce. Une certaine distance demeure, recherchée sans aucun doute, qui atténue la tentation du romantisme ou de la sensualité que Hubert Haddad sait manier ailleurs avec talent. Poussez donc la grille des Descenderies et venez y faire résonner votre Umwelt au cœur du labyrinthe&amp;nbsp;: vous y (re)trouverez bien quelque chose ou quelqu’un.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-peuple.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr102-peuple_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Peuple du Grand Chariot&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;William Lindsay Gresham – Le Passager Clandestin, coll. «&amp;nbsp;Dyschroniques&amp;nbsp;» – février 2021 (traducteur de l’américain inconnu –réédition. 58 p. Poche. 5 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Cette nouvelle publiée en 1953 dans &lt;em&gt;The Magazine of Fantasy and Science Fiction&lt;/em&gt; nous conte l’histoire d’un jeune demi-gitan qui quitte la Grande Vie (la vie errante) par amour, réitérant de la sorte celle de ses parents. Il y reviendra après la destruction de son village d’élection par une tornade. Ceci dans un contexte post-apocalyptique, après la guerre atomique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La nouvelle se veut un plaidoyer en faveur des gens du voyage qui ont souvent été persécutés au cours de l’histoire, leur sort étant plus ou moins comparable à celui des Juifs. Dans cette histoire, les Roms restent détenteurs d’un savoir &lt;em&gt;low tech&lt;/em&gt; mais pratique, qu’ils livrent avec parcimonie au Gadjé – les Gadjé sont aux Gitans ce que les Gentils sont aux Juifs – ceux qui ne sont pas du Peuple.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Hélas, le texte ne tient ensuite plus la route. Ainsi, on y voit les Gitans donner des conseils en matière agricole&amp;nbsp;: s’il y a bien une chose que les Gitans ne sauraient être, c’est agriculteurs&amp;nbsp;; l’agriculture étant la cause première de la sédentarité. Mais c’est plus encore l’attitude des Gadjé qui est ridicule de stupidité. On voit tout un village tirer un tracteur à chenille lui-même attelé à la charrue. Quand une chenille vient à se rompre, le village se laisse mourir de désespoir et de dépression. À un autre moment, on voit la mère du personnage s’échiner à monter des seaux d’eau au grenier pour y remplir des réservoirs afin d’avoir de l’eau au robinet pour entretenir l’illusion que la vie continue comme si la civilisation ne s’était pas effondrée. Quand la nouvelle est publiée, en 1953, l’eau courante n’est certes plus rare, surtout en milieu urbain, mais en campagne, c’est autre chose… La guerre atomique date suffisamment pour que Boston soit presque oublié mais des vélos sont encore préservés&amp;nbsp;: or, les pneus de vélos se détériorent au bout de dix ans. Après qu’une faucheuse ait été détruite par une tornade, le roi des Roms donne aux villageois la faux ou la faucille pour moissonner…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À la fin du texte, on découvre une explication hétéroclite comme quoi les Roms serait un peuple venu des étoiles, qui aurait progressivement tout appris aux Gadjé qui, dès qu’ils en surent assez, bousillèrent leur civilisation – le cycle se répétant ainsi sans fin. Ce qui est impossible. Les ressources accessibles en minerais, charbon ou pétrole avec des moyens &lt;em&gt;low tech&lt;/em&gt; n’existent plus pour un éventuel recommencement&amp;nbsp;; nous les avons utilisés. Si la civilisation tombe, il n’y aura pas de seconde chance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sympathique, cette nouvelle se laisse lire mais n’est guère crédible.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-leonid.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr102-leonid_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Léonid doit mourir&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Dmitri Lipskerov – Agullo Fiction – janvier 2021 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache, 435 pp. GdF. 22 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Né des œuvres d’un père criminel, exécuté dans les caves de la Loubianka, et d’une mère morte en couches, Léonid débute dans la vie sous des auspices funestes. Interné parmi les enfants attardés, oublié de tous en dépit de ses cris de soiffard, il a heureusement de la ressource à revendre, de l’intelligence à dispenser et une énergie vitale surnaturelle acquise aux tréfonds de la matrice de sa génitrice alors qu’il n’était qu’un embryon accroché à la paroi utérine. Il a aussi la haine pour cette comédie humaine dont il perçoit les effusions pathétiques par le truchement de sa mère. Bref, Léonid est un phénomène.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À sa manière, Angelina Lébédiéva est aussi un phénomène. L’ancienne femme de guerre, ex-sniper de l’Armée rouge et héroïne de la Grande Guerre patriotique jouit d’une santé de fer dans le corps décati d’une octogénaire. Tout le contraire des hommes auxquels elle s’attache et dont elle pressent la mort prématurée avant qu’elle ne survienne. Refusant les outrages de la vieillesse, elle n’aspire qu’à un élixir de jouvence afin de retrouver la peau de pèche de sa jeunesse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un peu passé sous les radars de la critique de genre, Dmitri Lipskerov est l’auteur de trois romans parus en France. D’abord publié aux éditions du Revif, les droits de son œuvre ont été cédés ensuite à Agullo pour sa collection «&amp;nbsp;Fiction&amp;nbsp;», lui conférant une plus grande audience. Écrivain remarqué de la Russie contemporaine, le bonhomme n’hésite pas en effet à flirter avec le fantastique comme le firent en leur temps Gogol et Boulgakov. &lt;strong&gt;Léonid doit mourir&lt;/strong&gt; relève de cette tradition, permettant à Lipskerov de brosser un tableau caustique de sa terre natale. Entre URSS et Russie post-soviétique, il ausculte ainsi d’un œil goguenard, voire sarcastique, ses contemporains et la société russe. Un pays en proie aux spectres du KGB, à la pénurie, la pauvreté, la débrouille, la corruption et l’absurdité de l’existence. Rien de neuf sous le soleil de l’Est. Entre quête métaphysique et érotique, l’auteur dresse une série de portraits saisissants de drôlerie, ricanant de la médiocrité des rêves de grandeur des uns comme des autres. En dépit de la désillusion imprégnant les vies de Léonid et Angelina, Dmitri Lipskerov ne peut s’empêcher de montrer un peu de tendresse pour ces existences incomplètes, ployant sous le joug du destin, de l’Histoire et de la fatalité, laissant percer quelques fulgurances d’une cruelle lucidité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Léonid doit mourir&lt;/strong&gt; est donc une fable truculente, un récit picaresque dont la beauté baroque et la drôlerie tragique nous submergent sans coup férir. Assurément, voici une œuvre à découvrir.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr102-athee.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr102-athee_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Athée du Grenier&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Samuel R. Delany – Editions Goater, coll. «&amp;nbsp;Rechute&amp;nbsp;» – avril 2021 (recueil inédit traduit de l’américain par Marie Koullen. 170 p. GdF. 14 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Samuel R. Delany qui appartenait à la Nouvelle Vague américaine, fut publié en France entre 1971 et 1984, puis disparut. Son énorme roman, &lt;strong&gt;Dhalgren&lt;/strong&gt; (1975) ne trouva sous nos latitudes personne pour se risquer à le publier, ni Robert Louit, ni Gérard Klein, ni les éditions OPTA qui, tous, l’avait accueilli auparavant. Delany est un excellent styliste, ses livres sont complexes, voire carrément difficiles pour les plus récents. Delany est de «&amp;nbsp;gauche&amp;nbsp;» mais n’a rien à voir avec la gauche prolétarienne ni avec ce que les écrivains soviétiques non dissidents pouvaient bien alors écrire. Sa gauche était en avance de deux générations &amp;nbsp;: bobo, politiquement correcte, féministe, pro-gay, artiste, anti-raciste, et aurait pu être végane ou écologiste. Après la publication de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Fosse aux étoiles&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; chez Denoël dans la collection «&amp;nbsp;Étoile Double&amp;nbsp;», il n’y eut plus rien jusqu’en 2006 et la publication de&lt;strong&gt;Hogg&lt;/strong&gt;, roman hors genre proche de &lt;strong&gt;Vice Versa&lt;/strong&gt;, chez Laurence Viallet. En 2008, Bragelonne sortit un gros omnibus&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Les Chants des étoiles&lt;/strong&gt;, rassemblant les space opera de Delany… En somme, 36 ans depuis le dernier inédit SF.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et voici, en 2020, &lt;strong&gt;L’athée du Grenier.&lt;/strong&gt; Eh bien, la disette va durer&amp;nbsp;: ce n’est ni de la science-fiction ni même de l’imaginaire. C’est de la littérature mimétique. La novella est constitué d’une partie d’un journal apocryphe du génial philosophe et mathématicien allemand du XVIIe siècle, Wilhelm Gottfried Leibnitz, qui inventa la première machine à calculer et le calcul binaire. Ce journal raconte le séjour que Leibnitz fit pour affaires en Amsterdam en 1676 et le court voyage qu’il fit à La Haye durant ce temps pour rendre visite au philosophe juif Baruch Spinoza.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les cinq premiers chapitres font état de son arrivée à Amsterdam et des préparatifs de son voyage à La Haye. Le chapitre 6 constitue le morceau de bravoure, racontant la rencontre avec Spinoza. Les derniers chapitres sont consacrés à son retour à Amsterdam et aux réflexions que lui ont inspirées la rencontre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Contrairement aux assertions en quatrième de couverture, nulle tension ni suspense dans ce texte et la rencontre, si elle est discrète, n’est nullement secrète car il semble qu’en ces temps Spinoza n’ait guère été en odeur de sainteté et ses écrits pour le moins sujet à controverses, voire sulfureux. Les deux hommes évoquent leur monde et le «&amp;nbsp;Rampjaar&amp;nbsp;», cette année 1672 calamiteuse pour les Provinces Unies en guerre qui virent des cas de cannibalisme dans les campagnes ainsi que des questions plus triviales de la vie quotidienne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur le chemin du retour, Leibnitz poursuit sa réflexion sur les selles, les latrines, le lavage des sous-vêtements, la domesticité et l’homosexualité, tout cela lié dans l’intimité. La question du lavage des dessous peut nous sembler pour le moins étrange mais au XVIIe siècle, ceux qui en portaient les faisaient laver par autrui, engendrant un rapport social des plus intimes qui mérite que l’on s’y interroge.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce journal apocryphe, Delany pastiche Leibnitz sans que je sache dire à quel point il y parvient. L’écriture recourt à des formes et tournures archaïques qui n’en rendent pas la lecture aisée. Écriture d’époque que Delany connait, mais jusqu’à quel point celle W. G. Leibnitz&amp;nbsp;? Il faudrait un expert du philosophe, ce que je ne suis nullement, pour le dire. De même, dans quelle mesure les questions évoquées ici auraient pu être celle de Leibnitz et Spinoza ou sont-elles celles de Delany, prêtées à ces personnages afin de leur conférer un relief particulier&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’article &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Racisme &amp;amp; Science-Fiction&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; nous apprend que la science-fiction est un milieu raciste et accessoirement sexiste, où il y a bien trop de blancs et de mâles&amp;nbsp;; qu’il faudrait que ça change jusqu’à ce que les Afro-américains y représentent un taux d’environ 20% qui verra le déclenchement d’un conflit communautariste, celui-ci aboutissant à ce que les Afro-américains en viennent à avoir leurs propres congrès et conventions SF. Depuis la publication de l’article en 1998 aux USA, la SF a connu l’affaire des Sad Puppies (2013/2016), un groupe plutôt conservateur et non politiquement correct, en général décrit comme d’extrême droite, de suprémacistes blancs, militaristes et sexistes, qui firent campagne pour des listes de textes plus à leur goût. Delany insiste bien dans son article sur le fait que le racisme n’est pas ce que les Blancs veulent croire&amp;nbsp;: ce ne sont pas que des violences, du mépris, des insultes, de la discrimination (ça l’est aussi). C’est que même les blancs qui prétendent ne pas vouloir être raciste le sont. Ainsi, placer à une table de dédicaces, Delany et Octavia Butler (écrivaine également noire), c’est du racisme, même si l’organisateur pensait bien faire. Si un blanc est amené à prendre toute décision administrative, organisationnelle, managériale ou autre concernant des personnes de couleur, il ne peut être que raciste. De même, si un blanc vote pour attribuer un prix à une œuvre de qualité d’un auteur afro-américain afin de donner de la visibilité au fait que la couleur de la peau n’est nullement un obstacle à la qualité, c’est encore du racisme…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant à l’interview, elle présente peu d’intérêt.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La novella ne concerne pas notre club ni les lecteurs de l’imaginaire. Elle présentera de l’intérêt à qui se passionne pour le XVIIe siècle, sa littérature, à sa pensée et à ses penseurs.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Dan Simmons, guide de lecture annexe</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/02/10/Dan-Simmons-guide-de-lecture-annexe</link>
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        <pubDate>Wed, 10 Feb 2021 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Ça passe ou ça casse&amp;nbsp;: le moins que l'on puisse dire est que Dan Simmons ne laisse pas indifférent. C'est le sentiment contrasté, et global, du guide de lecture Dan Simmons dans le &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-101&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 101&lt;/a&gt;, en librairie depuis deux semaines. En retraçant l'historique des critiques des romans de l'auteur à travers Bifrost, un sentiment similaire s'en dégage. Plongée dans les archives…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;L'Éveil d'Endymion&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-endymion.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-endymion.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;[Chronique de l'édition originale américaine parue chez Bantam Spectra en septembre 1997]&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;The Rise of Endymion&lt;/strong&gt; poursuit et conclut la saga commencée par &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;, énorme et incontournable best-seller S-F de la décennie. On y retrouve les personnages centraux d'&lt;strong&gt;Endymion&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;: Enée, fille de Brawne Lamia et du cybride John Keats&amp;nbsp;; A. Bettik, l'androïde à la peau bleue&amp;nbsp;; Raul Endymion, héros malgré lui et narrateur du récit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Raul est emprisonné dans une boite de Schrödinger et attend la mort sans savoir à quel moment elle frappera. Dans sa solitude il se rappelle les aventures qu'il a partagées avec ses compagnons. Après nous avoir entraîné le long du fleuve Thétys pour fuir les envoyés de la Pax, il nous raconte ici son amour pour Enée, devenue femme, et leur voyage à travers l'univers pour répandre la parole de «&amp;nbsp;Celle qui enseigne&amp;nbsp;». Face à une église catholique pervertie qui offre l'immortalité du corps et a vendu son âme au Technocentre et ces machines, Enée lutte pour promouvoir l'immortalité de l'âme, l'amour et l'empathie. Le récit de Raul nous emporte et s'interrompt parfois pour nous ramener à sa triste condition et à sa fin que l'on imagine sinistre et inexorable. Après le rythme effréné du tome précédent, on retrouve ici un récit plus posé et un retour aux spéculations théologiques. L'avènement d'Endymion – &lt;strong&gt;The Rise of Endymion&lt;/strong&gt; –, est en fait celui du Christ dont Enée est la nouvelle incarnation. La venue du messie sonne la fin des Dieux anciens. Les idoles tombent une à une. &lt;strong&gt;Les Cantos d'Hypérion&lt;/strong&gt; sont des histoires auxquelles personne ne croit plus, Simmons détruit de sa propre main le monde qu'il a créé. L'existence du Gritche est commentée, rationalisée jusqu'à ce que rien ne subsiste de son mystère.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les héros d'&lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt; ont pâli ou sont devenus les apôtres du nouveau messie. Simmons en fait des personnages de second rang qui apparaissent ou disparaissent dans un monde qu'ils ne tiennent plus et qui ne tient plus à eux. Seule la lumière du Messie est maintenant digne d'éclairer les choses.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Telle est l'histoire de grandeur et de décadence qui transparaît dans le récit que nous raconte Raul enfermé dans sa chambre où la mort peut s'abattre à chaque instant, où l'effroyable précarité de la vie n'est soutenable que dans la foi.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et nous sommes prêts à y croire jusqu'à ce que Simmons se joue de nous une dernière fois. Il efface tout et dans une ultime pirouette, nous dit qu'à l'immortalité de l'âme, il préfère la brièveté d'une tranche de vie pleine du bonheur simple des êtres mortels.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sacré Simmons.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sophie-gozlan/&quot;&gt;Sophie Gozlan&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-7&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;7&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Ilium&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-ilium.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-ilium.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Le moins qu'on puisse dire, c'est que Simmons est attendu au tournant avec &lt;strong&gt;Ilium&lt;/strong&gt;, premier opus d'un diptyque dont la séquelle s'intitule tout naturellement &lt;strong&gt;Olympos&lt;/strong&gt;. On n'est pas responsable du carton éditorial que l'on sait avec &lt;strong&gt;Hypérion &lt;/strong&gt;sans en assumer les conséquences. Fera mieux&amp;nbsp;? Fera pas mieux&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Écrivain talentueux et polymorphe, Dan Simmons a eu l'intelligence de laisser filer quelques années entre son cycle fétiche et son retour à la S-F. Les amateurs de polar ont pu en lire un ou deux (médiocres, admettons-le), et Simmons s'est même offert le luxe d'écrire son propre hommage à Hemingway avec &lt;strong&gt;Les Forbans de Cuba&lt;/strong&gt;, roman qui mettait en scène le vieux maître lui-même, très occupé à chasser les éventuels sous-marins nazis hantant les fonds du Golfe du Mexique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En France, on redécouvrait chez Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;» les excellentes nouvelles composant&lt;strong&gt; Le Styx coule à l'envers &lt;/strong&gt;(dont la dernière, «&amp;nbsp;À la recherche de Kelly Dahl&amp;nbsp;», confine tout simplement au chef-d'œuvre), et l'édition définitive en «&amp;nbsp;Lunes d'encre&amp;nbsp;» (Denoël) de &lt;strong&gt;L'Échiquier du mal&lt;/strong&gt;, texte fantastique traditionnel du plus bel effet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Ilium&lt;/strong&gt;, prévu en 2004 chez Laffont, Simmons confirme qu'il est un grand raconteur d'histoires, mais se perd parfois en chemin en confrontant des éléments trop disparates pour être véritablement crédibles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au départ, il y a cette folle idée&amp;nbsp;: reprendre le thème de l'&lt;strong&gt;Iliade &lt;/strong&gt;et le décliner à la sauce S-F. En parallèle, on trouve les interrogations de l'auteur sur l'évolution humaine à très (mais alors très) long terme. La prospective de l'auteur rappelle celle d'&lt;strong&gt;Hypérion &lt;/strong&gt;(notamment le principe des «&amp;nbsp;faxnods&amp;nbsp;», calqués sur les «&amp;nbsp;farcasters&amp;nbsp;», qui permet de se rendre d'un lieu à l'autre instantanément, et qui n'est pas non plus sans conséquences funestes), mais développe également des thèmes qu'on avait déjà pu voir chez Sterling (cf. &lt;strong&gt;Schismatrice +&lt;/strong&gt; en Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;») ou, plus récemment, l'Écossais Ken MacLeod (&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-division-cassini&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Division Cassini&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; en J'ai Lu «&amp;nbsp;Millénaires&amp;nbsp;»). Ainsi, Simmons décrit une histoire «&amp;nbsp;possible&amp;nbsp;» étalée sur quelques dizaines de siècles. L'âge perdu que nous vivons aujourd'hui, l'avènement des post-humains qui trafiquent un peu trop l'ADN (chouette, repeuplons donc la terre de dinosaures) et la manipulation quantique de trous de vers. Badabling&amp;nbsp;! il fallait bien que ça foire quelque part, et voilà nos post-humains qui quittent la Terre pour s'installer en orbite dans des anneaux confortables, avant de foutre définitivement le camp on ne sait où. En parallèle, les intelligences artificielles semi organiques (baptisées Moravecs) disséminées sur les lunes de Jupiter ont eu le temps d'évoluer à part, formant une société agréable et industrieuse, forte de quelques membres dont les banques de données regorgent de documents sur ces bons vieux humains dont ils n'ont plus franchement de nouvelles. Enfin, si la terre n'est pas dépeuplée complètement, on ne trouve plus que quelques dizaines de milliers d'humains «&amp;nbsp;traditionnels&amp;nbsp;», mais tellement bourrés de nanotechnologies diverses et variées qu'ils en ont oublié l'écriture, et plus généralement Histoire, Technique, Géographie et, bien entendu, Révolte. Ils vivent d'ailleurs sous la bienveillante surveillance des Voynix, bestioles métalliques à mi-chemin entre la sentinelle et le serviteur, manifestement extraterrestres, dont l'origine exacte n'est pas claire. Bref, difficile d'inclure en plus un panthéon grec au complet, installé sur le mont Olympe, mais sur une Mars terraformée et non sur la Terre (il existe bel et bien un gigantesque volcan sur Mars judicieusement nommée Olympe, que voulez-vous, c'est comme ça). Vous suivez&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Reprenons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Simmons sait raconter une histoire et distille savamment un récit à trois voix, alternant les chapitres au moment culminant. Le procédé n'est pas vraiment nouveau, mais il a le mérite de tenir le lecteur en haleine et d'être efficace. Pour le reste, résumer &lt;strong&gt;Ilium &lt;/strong&gt;est un exercice douteux que l'on tentera ici avec beaucoup de difficultés. Ilium commence donc lors du siège de Troie, alors que la guerre s'enlise depuis neuf ans et que l'entrée d'Achille dans la bataille précipitera la mort d'Hector et la prise de la ville. Goguenards, suprêmes d'arrogance et de mépris, les dieux grecs se livrent au délicat jeu d'échec par humains interposés (qui se soucie du sang des mortels&amp;nbsp;?), tout en pratiquant leurs sports favoris&amp;nbsp;: intrigues, coups bas et trahisons formant l'ordinaire d'une vie immortelle de dieu moyen. La surprise, c'est que ces braves gens sont décrits avec humour et minutie. Leur présence et leurs dialogues sont incroyablement crédibles, et Simmons en profite pour casser le mythe en nous exposant sans pudeur les moyens techniques qui les font justement passer pour des dieux auprès de ces pauvres humains ignorants (téléportation quantique, chariots tirés par des chevaux holographiques, champs de force, nanotechnologie etc.). Leurs frasques sont vues à travers les yeux de Thomas Hockenberry, érudit spécialiste d'Homère de la fin du XXe siècle, ressuscité (re-créé&amp;nbsp;?) par Zeus en personne et doté de moyens hallucinants (morphing, téléportation) pour observer le siège de la ville et vérifier que l'Histoire correspond bien à celle raconté plus tard par Homère. Oui, l'Olympe est sur Mars, et re-oui, Hockenberry fait régulièrement l'aller-retour entre la Terre et la planète rouge (via la téléportation quantique, on le saura), mais ça n'est pas dérangeant, tant cette partie d'&lt;strong&gt;Ilium &lt;/strong&gt;est réussie. On suit avec intérêt le dégoût croissant d'Hockenberry à l'égard de ces saloperies d'immortels obscènes, puis sa révolte et son combat. Les scènes de bataille entre achéens et troyens sont littéralement hallucinantes, pleines de bruit et de fureur, très éloignées des habituelles descriptions glorieuses de la guerre. On y est, ça saigne, ça pue, ça meurt et c'est sale, autant le savoir…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En parallèle, Simmons raconte la lente prise de conscience des Moravecs à l'égard de la situation martienne. En gros, on se rend compte que la planète a été terraformée en un temps record (à peine quelques dizaines de milliers d'années), et que les relevés scientifiques attestent d'une anormale quantité de bordel quantique autour du mont Olympe. Il est donc grand temps d'y envoyer une petite expédition, histoire de découvrir de quoi il retourne. C'est la deuxième très grande réussite d'Ilium&amp;nbsp;: rendre avec humour et humanité les interrogations des deux Moravecs échoués sur Mars (après le très bref échec de leur mission), l'un éclopé à mort et l'autre à peu près entier. Leurs dialogues sur Proust et Shakespeare valent à eux seuls le détour, et Simmons prend manifestement beaucoup de plaisir à décrire ces deux personnages sympathiques et essentiels.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Malheureusement, le troisième récit enchevêtré est plutôt boiteux. Cela se passe sur Terre, chez ces «&amp;nbsp;Old style Humans&amp;nbsp;» nanotechnologisés jusqu'aux dents, et si la description de leur vie quotidienne est intéressante, la quête de plusieurs d'entre eux prend des allures de fatras anachronique décevant. On y croise une sorte de Juif (en l'occurrence, une juive) Errant, un Ulysse 31 équipé d'un presque sabre laser, un vieillard dont l'obsession est de se rendre sur les anneaux orbitaux pour y gagner quelques années de vie supplémentaire, et un jeune homme qui n'en a pas grand-chose à foutre (entre autres). C'est donc cette partie qui se révèle la plus faible, un point d'autant plus douloureux que les nombreuses questions que se posent les lecteurs au fil des pages trouveront leur réponse ici même. Bref, on reste dubitatif et l'on se prend à rêver que Simmons ait autant peaufiné ces personnages que les Moravecs ou Thomas Hockenberry.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pas de panique toutefois, Ilium reste un texte de très haute tenue, même s'il n'atteint jamais la stature poétique d'&lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;. La bonne surprise d'&lt;strong&gt;Ilium&lt;/strong&gt;, c'est que Simmons s'essaie à l'humour avec une ironie mordante qui n'est pas sans rappeler celle de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/iain-m-banks/&quot;&gt;Banks&lt;/a&gt;. Et comme l'animal manie la plume avec talent, légèreté et précision, on se dit que le temps risque d'être bien long avant la sortie d'&lt;strong&gt;Olympos&lt;/strong&gt;… D'autant que, comme de juste, Ilium se termine exactement «&amp;nbsp;at the turn of the tide&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-33&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;33&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Nuit d'été / Les Chiens de l'hiver&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-nuit-chiens.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-nuit-chiens.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Old Central, une vieille école dont la construction a commencé en 1876 à Elm Haven, dans la région de Chicago. Une école où, en ce dernier jour de l'année scolaire 1959-1960, un enfant vient de disparaître&amp;nbsp;: Tuby Cooke. C'est alors que commence pour Dale, Duane, Mike, Lawrence et le reste de la cyclo-patrouille, l'été de tous les dangers. Car en voulant découvrir ce qui est arrivé à Tuby, ces enfants vont affronter la mort, tantôt poursuivis par un camion puant la charogne, tantôt menacés par un soldat de la Première guerre mondiale dont le visage en entonnoir crache de la vermine. Sans compter ces étranges trous dans le sol qui, plus organiques que géologiques, apparaissent et disparaissent sans cesse, dans lesquels vivent de menaçantes lamproies noires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec Nuit d'été, datant de 1991, Dan Simmons s'attaquait à un genre en soi, le récit fantastique mettant en scène une bande de gamins. On pense à &lt;strong&gt;Ça &lt;/strong&gt;de Stephen King, à la nouvelle «&amp;nbsp;Le Corps&amp;nbsp;» du même (et au film &lt;em&gt;Stand by me&lt;/em&gt;, son adaptation), aux flash-backs de &lt;strong&gt;Dreamcatcher &lt;/strong&gt;et à &lt;strong&gt;Cœurs perdus en Atlantide&lt;/strong&gt;, à «&amp;nbsp;L'Inversion de Polyphème&amp;nbsp;» de Serge Lehman (&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-5&quot;&gt;Bifrost n°5&lt;/a&gt;). Mais là où King et Lehman décrivent avec une justesse exemplaire le «&amp;nbsp;Royaume de l'après-midi&amp;nbsp;» et le «&amp;nbsp;Territoire magique des grandes vacances&amp;nbsp;», Simmons s'enlise, trois cents pages durant, dans la multiplication des personnages, le quotidien sans grand intérêt d'une petite communauté de fermiers. Une fois la première moitié du livre passée (qui a vu la mort de quelques personnages principaux), le récit monte en régime et ne «&amp;nbsp;descend&amp;nbsp;» plus, livrant au passage plusieurs scènes d'anthologie (dont une fusillade nocturne hallucinante, du grand art). On regrettera juste que Dan Simmons ait mal choisi son héros. Refusant sans doute de mettre en scène sa propre enfance de surdoué, il a préféré le morne Dale au fascinant Duane&amp;nbsp;; ainsi, aux environs de la page 300, Simmons déchiquette Duane, le génie, le radio-amateur surdoué, l'apprenti écrivain, et nous laisse en compagnie de Dale, qui, bon gré mal gré, résoudra l'énigme de Old Central, découvrira le secret de la cloche des Borgia, affrontera le terrifiant Roon. Et, dans les ultimes pages du récit, décidera de devenir écrivain (plus par devoir que par vocation)&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Chose surprenante mais logique à bien y réfléchir, onze ans plus tard, Dale Stewart revient dans nos librairies avec le costume d'un romancier professeur de littérature (on pense au personnage interprété par Dennis Quaid dans le brillantissime thriller Mort à l'arrivée). Dale – auteur de la série Jim Bridger, roi de la montagne – est le principal protagoniste, l'aire nodale du nouveau roman de Dan Simmons, &lt;strong&gt;Les Chiens de l'hiver &lt;/strong&gt;(en attendant la traduction, par Jean-Daniel Brèque, d'&lt;strong&gt;Ilium&lt;/strong&gt;). Après une tentative de suicide ratée (l'amorce de la cartouche n'a pas fonctionné), Dale est de retour à Elm Haven, où il loue la maison des McBride, la maison de son copain d'enfance Duane… Il est là pour faire le point sur sa vie, son divorce, sa rupture avec sa jeune maîtresse Clare, sa carrière d'écrivain. Et de nouveau, la peur et la folie vont resurgir au cœur des grands champs de maïs de l'Illinois&amp;nbsp;: des bruits nocturnes, du sang frais dans le poulailler, des problèmes avec les skinheads locaux, d'étranges messages sur l'ordinateur portable de Dale, des chiens noirs qui rôdent, un shérif pas commode…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Les Chiens de l'hiver&lt;/strong&gt;, Simmons semble réparer une erreur qui lui pesait depuis des années, celle de Nuit d'été. Il revient sur les lieux de son crime, là où il a assassiné Duane McBride à l'aide d'une moissonneuse-batteuse. Il fait revivre l'enfant charismatique (c'est en partie Duane, devenu «&amp;nbsp;kyste mémoriel&amp;nbsp;», qui raconte l'histoire de Dale), et le confronte à un écrivain de cinquante ans qui a raté sa vie, à l'exception de ses livres, et encore… (bonjour le syndrome &lt;em&gt;Misery &lt;/em&gt;: Dale, tout comme Paul Sheldon dans Misery, veut laisser tomber la série qui l'a rendu célèbre et – relativement – riche pour écrire un «&amp;nbsp;livre sérieux&amp;nbsp;» sur son enfance). Mais à Elm Haven, en quarante ans, les choses n'ont guère changé&amp;nbsp;: les chiens de l'hiver rôdent. Ce sont probablement les fragments d'un passé qui n'a pas su cicatriser, ou peut-être les serviteurs d'un obscur dieu égyptien.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Chiens de l'hiver &lt;/strong&gt;n'est pas la suite-gadget de &lt;strong&gt;Nuit d'été&lt;/strong&gt;. Force est de constater que ces deux romans forment vraiment un tout, certes bancal mais de plus en plus passionnant. Il y a une montée qualitative évidente dans ce diptyque qui fonctionne, en fait, comme une trilogie&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Nuit d'été 1 &lt;/strong&gt;(avant la mort de Duane – 300 pages), &lt;strong&gt;Nuit d'été 2 &lt;/strong&gt;(l'avènement de Dale – 300 pages), &lt;strong&gt;Les Chiens de l'hiver&lt;/strong&gt; (Dale et Duane, quarante-deux ans après – 330 pages). Introduction, développement, synthèse. Ici, l'introduction est faible, le développement plutôt réussi et la synthèse… impitoyable. Dans cette troisième partie (&lt;strong&gt;Les Chiens de l'hiver&lt;/strong&gt;), Simmons parle avec précision de sexe, de mort, du statut de l'écrivain aux USA., et de la peur, celle de mourir (évidemment), mais aussi celle de vivre et de créer. Il en remet une couche sur Hemingway et son suicide, il comble des trous, éclaire des ombres dans l'œuvre et la vie de Dale Stewart, mais aussi dans son propre corpus (ce qui prouve qu'il a l'estomac nécessaire pour affronter la Littérature et non la subir).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si vous avez lu &lt;strong&gt;Nuit d'été&lt;/strong&gt; (même sans l'apprécier), jetez-vous sur ces&lt;strong&gt; Chiens de l'hiver&lt;/strong&gt;, les questions qu'ils aboient dans la nuit sont autant de réponses qui mordent dès potron-minet. Si vous n'avez lu aucun de ces deux livres (et que vous appréciez le fantastique moderne), foncez, vous allez souffrir sur les trois cents premières pages, mais, au final, vous serez récompensés. Grandement récompensés.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/cid-vicious/&quot;&gt;Cid Vicious&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-34&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;34&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Olympos&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-olympos.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-olympos.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;[Chronique de la V.O.]&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Figure incontournable de la science-fiction moderne, Dan Simmons fait partie de ces icônes littéraires dont chaque roman est un événement. Après quelques années d'absence au rayon space opera (et après le coup de maître que fut &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;), l'arrivée du diptyque &lt;strong&gt;Illium&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;Olympos&lt;/strong&gt; a de quoi séduire inconditionnels et curieux. Au menu du premier tome, mystère cosmique quant à la quasi extinction de l'espèce humaine, discussions érudites et irrésistibles entre des intelligences artificielles semi-organiques autour de Shakespeare et de Proust, guerre de Troie décrite de l'intérieur par des chercheurs ressuscités pour l'occasion, sans oublier la trouvaille incontestable du roman, à savoir la description aussi hilarante qu'intelligente de tout un panthéon de dieux grecs obsédés par L'Illiade et aussi égoïstes que le veut la tradition. Cocktail détonnant, donc, d'autant que les scènes de bataille atteignaient des sommets de violence, confirmant au passage l'exceptionnel talent de l'auteur. Mais si &lt;strong&gt;Illium &lt;/strong&gt;était évidemment truffé de qualités, Dan Simmons n'en dévoilait pas trop et restait dans le médiocre quant aux passages situés sur la Terre. Rien de grave, la suite étant censée redéfinir la S-F dans son ensemble, à en croire les laudateurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Disponible depuis juillet 2005 mais pas annoncé avant 2006 pour une parution en France, &lt;strong&gt;Olympos &lt;/strong&gt;achève donc une oeuvre ambitieuse, démesurée et, il faut bien l'admettre, complètement ratée. Un constat amer qui n'en reste pas moins vrai. Oui, Dan Simmons a loupé son coup. Non, il n'a aucune excuse, tant les incohérences scénaristiques sont inexcusables pour un écrivain de ce gabarit. Est-ce la faute de l'éditeur, clairement démissionnaire face à son génial (et précieux) poulain&amp;nbsp;? Un débat intéressant dans lequel nous n'entrerons pas, mais qui a le mérite de se poser très exactement dans les mêmes termes pour des auteurs aussi différents que Iain Banks et J.K. Rowling (souvenez-vous de la critique de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/l-algebriste&quot;&gt;&lt;strong&gt;The Algebraist&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, nouveau roman S-F de Banks totalement raté et à paraître en France chez Bragelonne). Autre pilule difficile à avaler, le fond idéologique remarquablement nauséabond qui filtre entre les lignes… Même si cette trame n'est somme toute qu'accessoire, elle est suffisamment présente pour gêner le lectorat le plus apolitique. Bref, il ne reste pas grand-chose à sauver du naufrage, naufrage d'autant plus douloureux qu'aucune nuance d'humour ne vient tempérer le propos. Sérieux, sérieux, désespérément sérieux, Dan Simmons hésite entre la leçon de morale et l'exercice de style tout au long des quelques 600 pages poussives et épuisantes, traversées (reconnaissons-le) de quelques morceaux de bravoure, mais essentiellement vaines et (plus grave) incompréhensibles. Au final, le lecteur sort lessivé de la chose, à mi-chemin entre l'éclat de rire et la nausée, en fonction de son humeur du moment. Correctement coupée (environ 75 % du tome 2 et 15 % du tome 1), l'entité &lt;strong&gt;Illium&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;Olympos &lt;/strong&gt;aurait fait un formidable livre. La mode étant à l'obésité, les contingences financières étant ce qu'elles sont, ne nous étonnons pas trop et voyons de plus près de quoi il retourne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Là où &lt;strong&gt;Illium &lt;/strong&gt;se terminait par l'alliance improbable entre Achéens et Troyens, unis contre les dieux, &lt;strong&gt;Olympos&lt;/strong&gt; démarre quelques neufs mois plus tard, alors que la guerre se poursuit de manière aussi assommante que routinière. Comme Dan Simmons a promis 600 pages et qu'il faut bien meubler, l'histoire est habilement découpée en une multitude de sous-intrigues judicieusement enchaînées et coupées au meilleur moment (on sent le grand professionnel) afin d'attraper le lecteur à la gorge et le pousser à ne jamais lâcher le pavé. Hélas, on s'en rend compte assez rapidement, ces sous-intrigues n'apportent strictement rien à l'ensemble. Même quand il s'agit de personnages importants (Hélène, vraie traîtresse qui réussit à échapper au poignard vengeur de Menelaus, ou encore Achille, machine à découper les dieux qui n'hésitera pas à massacrer quelques femmes sans défense lassées d'une guerre interminable). Bref, Simmons fait ce qu'il peut, mais brasser de l'air ne fait pas vraiment avancer les choses. Personnage impeccablement réussi, Hockenberry est malheureusement relégué au second plan, son rôle lui permettant juste de servir de témoin à quelques scènes clés (comme la chute de Jupiter, chassé du trône par Héphaïstos et… Achille lui-même). Rien d'autre. La partie qui intéresse le plus l'auteur, ce n'est plus Troie (où les scènes de batailles se suivent et se ressemblent dans l'éviscération, sans jamais atteindre le souffle qui animait le premier tome), ça n'est même plus les sympathiques moravecs (dont les discussions théoriques donnent à l'ensemble un semblant de crédibilité, crédibilité qui ne va jamais au-delà de &lt;strong&gt;L'Univers en folie&lt;/strong&gt;, par l'indispensable Fredric Brown), mais bien la partie terrestre, celle-là même qui était complètement ratée dans &lt;strong&gt;Illium&lt;/strong&gt;. Car il nous reste à découvrir ce qui est vraiment advenu des humains, ce que sont les post-humains, et ce que mijotent ces curieuses entités auto baptisées Prospero, Ariel et autres Sycorax. De fait, les humains redécouvrent la vie primitive et réapprennent à vivre à l'âge de pierre, fortement aidés par le personnage d'Ulysse. D'où vient Ulysse&amp;nbsp;? Que fait-il ici&amp;nbsp;? À quoi sert-il&amp;nbsp;? Mais à rien. Comme bon nombre d'éléments de ce décidément inutile roman. Les communautés sont menacées par les Voynix, d'abord serviteurs puis exterminateurs de la race humaine. À tel point que les dernières poches de résistance commencent à tomber les unes après les autres, et qu'il va bien falloir trouver une solution. Partis à la recherche d'un remède pour Ulysse agonisant, Harman et ses amis découvrent des vérités cosmiques qui vont changer la face du monde. Enfin, surtout Harman, embarqué dans un voyage initiatique injustifiable d'un point de vue narratif et d'une incohérence qui laisse pantois. Simmons promène son lecteur exactement là où il veut l'emmener&amp;nbsp;: sur l'épave d'un sous-marin atomique échoué depuis plusieurs milliers d'années, L'épée d'Allah. Dans cette carcasse de métal, plusieurs missiles non pas nucléaires, mais chargés d'un minuscule trou noir stabilisé. Piloté par des Palestiniens fanatiques bien décidés à pulvériser la Terre, le sous-marin a fort heureusement coulé sans faire détonner ses sinistres charges. Car, il est nécessaire de le savoir, les Palestiniens n'étaient pas satisfaits de leur virus déjà responsable de la quasi extinction de l'espèce humaine, il leur en faut toujours plus. Mais comme ce ne sont somme toute pas autre chose que des sauvages rétrogrades et qu'ils sont évidemment incapables de construire leurs propres armes, cette jolie technologie leur est gentiment donnée par… les Français. Eternels antisémites et suppôts du terrorisme international, comme chacun sait. Pas grave, l'apocalypse est évitée grâce à l'intervention des gentils moravecs et la société humaine se reconstruit doucement (juifs et grecs, uniquement, nous sommes entre gens bien). Quant aux post-humains transformés en dieux grecs, on n'en apprendra pas grand-chose de plus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À ce stade du roman, on ressent comme un immense vertige. Un sionisme aussi militant et une paranoïa aussi patente peuvent faire rire, mais ne peuvent masquer une extrême indigence de pensée. On pardonnerait si le livre restait passionnant de bout en bout et impeccablement construit, mais &lt;strong&gt;Olympos &lt;/strong&gt;n'est qu'un patchwork vide de petites scènes parfois réussies, souvent inutiles, sans que jamais un grand dessein n'apparaisse. Peuplés de personnages attachants mais vains, de situations bien vues mais éclatées, sans trame narrative claire, les éléments du roman tombent comme des pierres. Pas de justification, pas d'enchaînements. Rien que des cases péniblement comblées par un auteur qui n'a plus rien à dire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est un euphémisme de dire qu'&lt;strong&gt;Olympos &lt;/strong&gt;ne tient aucune des promesses d'&lt;strong&gt;Ilium&lt;/strong&gt;, c'est aussi un euphémisme d'évoquer la consternation du lecteur une fois la dernière page tournée. Dan Simmons a-t-il définitivement basculé dans la folie furieuse&amp;nbsp;? Une question véritablement nécessaire. Et brûlante.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-40&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;40&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Terreur&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-terreur.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-terreur.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Après son grand détour par une S-F pure et dure mâtinée de péplum sanglant (le diptyque controversé &lt;strong&gt;Ilium&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;Olympos&lt;/strong&gt; – le premier venant tout juste de ressortir en poche chez Pocket), Dan Simmons se fait plaisir avec &lt;strong&gt;The Terror&lt;/strong&gt;, joli roman horrifique dans la grande tradition du genre. Mais si Simmons aime la tradition, c'est pour mieux l'avaler toute crue et la digérer à sa façon. Bilan, un gros pavé aussi érudit que passionnant, aussi intelligent que divertissant. De quoi se réconcilier d'un coup avec l'auteur, d'autant qu'il semble continuer sur la voie des romans historiques tordus en travaillant actuellement sur un texte consacré – entre autres – aux cinq dernières années de Charles Dickens. Conçu comme une sorte d'hommage au film de Christian Niby (mais souvent attribué à son producteur, Howard Hawks), &lt;em&gt;La Chose d'un autre monde&lt;/em&gt;, &lt;strong&gt;The Terror&lt;/strong&gt; s'ouvre néanmoins sur une citation de Melville himself. Dans &lt;strong&gt;Moby Dick&lt;/strong&gt;, ce dernier (dont nous autres, pôvres français, mesurons assez mal l'influence sur la littérature anglo-saxonne dans son ensemble) disserte quelques pages sur la nature profondément effrayante de la couleur blanche. Ours, requins, icebergs et… baleines, évidemment. Sous cette ombre bienveillante, Simmons prend Melville au mot et retourne aux sources même de l'horreur&amp;nbsp;: le blanc absolu, la neige, les glaces, le monstre, bref, en deux mots, le Grand Nord. Et quitte à user la corde jusqu'au bout, autant ne pas trop en montrer et fonctionner par ellipses dès qu'il s'agit de décrire la chose poilue et griffue qui transforme les humains en puzzles. Clichés, clichés, clichés, sans doute, mais à la sauce Simmons, c'est-à-dire transformés, adaptés, magnifiés, détournés. De fait, &lt;strong&gt;The Terror&lt;/strong&gt; est un roman impeccable et effrayant, bref, &lt;strong&gt;The Terror&lt;/strong&gt; fonctionne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Située en plein milieu du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle et axée autour de la désastreuse expédition Franklin partie à la recherche du Passage du Nord-Ouest, l'intrigue se met en place doucement et distille son poison au compte-gouttes. Dan Simmons ne plaisantant pas vraiment avec la documentation, autant savoir que l'expédition Franklin dont il est question est rigoureusement authentique et que l'auteur jouit de son statut de romancier en s'immisçant uniquement dans les failles de l'Histoire. Dès lors, l'ensemble en devient affreusement crédible, et le mystère encore plus épais. Deux navires modifiés pour l'occasion (les célèbres HMS &lt;em&gt;Erebus&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Terror&lt;/em&gt;) partis de Londres avec 129 hommes à bord, commandés par Sir Franklin, disparaissent corps et biens dans le grand nord canadien. Ironie de l'histoire, c'est paradoxalement cette disparition qui entraîne la découverte du mythique Passage du Nord-Ouest (début XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;, par un certain Amundsen, mais en traîneau et pas en bateau) suite aux nombreuses et infructueuses expéditions de recherches menées par la suite qui contribuèrent à l'amélioration des connaissances géographiques de la zone.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il faut attendre plusieurs décennies pour qu'un cairn soit découvert, avec deux corps. De l'analyse pratiquée sur les cadavres, il ressort que les deux hommes souffraient de saturnisme, maladie liée au plomb et dont la médecine de l'époque ignorait à peu près tout. Un indice suffisamment fort pour avancer l'idée que les boîtes de conserve embarquées à bord des deux navires présentaient sans doute des défauts de soudure (une technique encore mal maîtrisée), ce qui expliquerait le lent empoisonnement de l'équipage. D'autres expéditions archéologiques menées en 2002 (!) découvrirent d'autres traces, dont un canot contenant des restes humains et… la preuve avérée de cannibalisme. Pour le reste, mystère…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une histoire tragique trop belle pour être vraie, et évidemment tentante… Le talent de Simmons fait le reste et embarque son lecteur à bord du &lt;em&gt;Terror&lt;/em&gt; sous les ordres du Capitaine Crozier (après la mort de Franklin dévoilée dès les premières pages), dans un paysage désolé, sous des températures inconcevables, dans des conditions hallucinantes de rudesse, avec en plus une sorte de monstre multiforme qui s'amuse à dévorer les membres d'équipage les uns après les autres. Le tout pendant plusieurs mois (les expéditions sont longues, à l'époque, tout comme les ténèbres de la nuit polaire), alors que les mutineries grondent, que l'espoir s'amenuise et que la mort est partout. On imagine sans mal l'ambiance, donc, d'autant que Simmons ne prend pas de gants pour nous la balancer en pleine figure.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Impossible de ne pas être immédiatement happé par cette histoire épouvantable, racontée de main de maître et millimétrée comme un thriller. Simmons n'a pas son pareil pour rythmer le texte, tout en approfondissant des personnages attachants et universels. Courage, aveuglement, terreur et volonté de vivre forment l'ossature du roman. Un roman tout bonnement superbe à ne rater sous aucun prétexte.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-48&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;48&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;«&amp;nbsp;La Muse de feu&amp;nbsp;»&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-muse.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-muse.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Muse of Fire&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; de Dan Simmons est à peu de chose près le premier texte que je lis de lui depuis que je n'ai pas réussi à finir l'une des suites d'&lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;. Les fans seront ravis, je peux donc émettre quelques réserves sur ce tour de force qui présente une humanité dont la culture et la liberté lui ont été enlevés par des extraterrestres tout puissants et énigmatiques. Le portrait et la trajectoire de cette troupe shakespearienne forcée de jouer devant des créatures de plus en plus étranges et des décors sans cesse plus grandioses sont d'une redoutable efficacité. L'utilisation de la cosmogonie gnostique produit un effet d'étrangeté merveilleux sur le voyage dans l'espace. Le problème étant pour moi que la fin est plus que convenue et attendue. Et que, le temps passant, on se demande pourquoi l'auteur nous a fait part au passage de ses brillantes (mais un peu longues) analyses de Shakespeare, et surtout, comment il a pu nous faire croire que des entités aussi puissantes et étrangères ont bien pu y comprendre quoi que ce soit et baser le sort de l'humanité sur cette compréhension…&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sylvie-denis/&quot;&gt;Sylvie Denis&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-55&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;55&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;h3&gt;L'Échiquier du mal&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-echiquier.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-echiquier.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Un saisissant prologue dans le camp de concentration de Chelmno, en 1942. Le jeune Saul Laski lutte pour survivre. Puis, sans transition, nous nous rendons à Charleston, Caroline du Sud, le 12 décembre 1980. Trois petits vieux se réunissent pour prendre le thé. Rien de plus innocent, en apparence… Mais les trois convives se livrent à un étrange petit jeu, et comptent les points&amp;nbsp;: un pour chaque mort. Et parmi les victimes, un certain John Lennon… Ces vieillards ne sont en effet pas comme les autres&amp;nbsp;: ils ont le Talent, qui leur permet de manipuler les êtres humains pour leur faire accomplir leurs quatre volontés. Et celles-ci se résument souvent à cette ultime réalité&amp;nbsp;: le meurtre. Pour eux&amp;nbsp;: le Festin, qui entretient leur force et leur permet de «&amp;nbsp;rajeunir&amp;nbsp;». Ce sont des vampires, à leur manière&amp;nbsp;; mais pas de vulgaires suceurs de sang encombrés des oripeaux gothiques, ni même «&amp;nbsp;rationalisés&amp;nbsp;» (à l’instar de ce que Simmons fera un peu plus tard dans &lt;strong&gt;Les Fils des ténèbres&lt;/strong&gt;)&amp;nbsp;: ce sont des vampires psychiques…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi débute &lt;strong&gt;L’Échiquier du mal&lt;/strong&gt;, à n’en pas douter un des plus fameux romans de Dan Simmons avec le très différent &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;. Un roman-fleuve, et un monument de terreur. Et, ce qui nous intéresse ici, une relecture inventive et fascinante du mythe du vampire. Les allusions ne manquent pas, qui émaillent l’ensemble du roman. Un exemple sélectionné dans les premières pages&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;De toutes les terreurs que s’est infligées l’humanité, de tous les monstres pathétiques qu’elle s’est inventés, seul le mythe du vampire conserve encore quelques vestiges de dignité. Tout comme les humains dont il se nourrit, le vampire obéit aux sombres pulsions qui lui sont propres. Mais contrairement à ses ridicules proies humaines, le vampire utilise des moyens sordides pour parvenir à la seule fin qui puisse justifier de tels actes&amp;nbsp;: son but est tout simplement l’immortalité. Quelle noblesse. Et quelle tristesse.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En bon thriller paranoïaque, &lt;strong&gt;L’Échiquier du mal&lt;/strong&gt; mêle ce canevas de théorie du complot. Derrière les puissants de ce monde se dressent les vampires psychiques, qui tirent les ficelles de leurs marionnettes humaines. On les trouve aux côtés du Führer dans l’Allemagne nazie. On les retrouve à Dallas le jour de la mort de John Fitzgerald Kennedy. On les croise enfin sur les scènes de meurtre les plus improbables, celles qui défient en apparence la logique. Ainsi le massacre sur lequel la réunion de Charleston débouche. Un vrai casse-tête pour le shérif Bobby Joe Gentry, et pour la jeune Noire Natalie Preston, dont le père figure parmi les victimes. Seule une explication, aussi improbable soit-elle, peut éclairer le drame&amp;nbsp;; et c’est le psychiatre Saul Laski qui la leur fournit&amp;nbsp;: Laski est conscient de l’existence de ces vampires psychiques depuis ses cruelles années à Chelmno et Sobibor. C’est là-bas, dans l’enfer des camps d’extermination, qu’il a rencontré l’Oberst, ainsi qu’il désigne encore après toutes ces années son cruel bourreau. Terrible flashback&amp;nbsp;: dans la nuit polonaise, une partie d’échecs où les pions sont des êtres humains, où chaque prise signifie la mort&amp;nbsp;; puis une chasse à l’homme où les dés sont pipés… Saul Laski traque l’Oberst, désormais William Borden, depuis toutes ces années. Et Gentry et Natalie de se joindre à lui pour faire la lumière sur les meurtres les plus obscurs, et obtenir enfin justice… quitte à se transformer à leur tour en meurtriers.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais les vampires psychiques ne se limitent pas au trio de Charleston. On en croise vite d’autres, à Beverly Hills – le producteur Tony Harrod, détestable personnage qui est une des plus belles réussites du roman – ou au FBI. Et la vérité se fait bientôt jour&amp;nbsp;: tous, ou presque, ne sont que des pions dans une gigantesque partie d’échecs à grande échelle. Et le sort du monde entier pourrait bien reposer dans les mains du vainqueur…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Échiquier du mal&lt;/strong&gt; est assurément un chef-d’œuvre du genre. L’argument promotionnel nous dit que Stephen King, à la lecture de ce roman, a salué en Dan Simmons son rival le plus redoutable. Et on le concèdera volontiers… Rares sont les œuvres horrifiques à dégager une telle puissance narrative, doublée d’un déconcertant sentiment de malaise, provenant de l’arrière-plan de la Shoah – encore imprégné de tabou – et de l’atmosphère générale de théorie du complot.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il serait cependant dommage de s’arrêter sur cette impression, ou d’être rebuté par la longueur, que d’aucuns jugeront sans doute excessive – mais peut-on véritablement y enlever quoi que ce soit&amp;nbsp;? –, de cette fresque. &lt;strong&gt;L’Échiquier du mal&lt;/strong&gt; se révèle en effet être un page turner d’une efficacité sidérante, et c’est sans effort ou presque que l’on se laisse guider par l’auteur, sûr de son art, tout au long de ce roman-fleuve (en «&amp;nbsp;intégrale&amp;nbsp;» chez «&amp;nbsp;Lunes d’encre&amp;nbsp;», scindé en deux tomes chez Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;») à la trame complexe. La plume de l’auteur, magnifiquement servie par la traduction de Jean-Daniel Brèque, est d’une justesse constante, et le roman accumule morceaux de bravoure et scènes d’anthologie, palpitantes scènes d’action et séquences cauchemardesques, éclats de suspense et introspection bouleversante. Et l’on se passionne aisément pour l’entreprise folle de ces éternelles victimes que sont Saul et Natalie, et pour les manœuvres obscures et cyniques de leurs puissants adversaires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;N’en jetez plus&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;L’Echiquier du mal&lt;/strong&gt; est un chef-d’œuvre de terreur, une lecture incontournable pour les amateurs du genre. Et pour les autres aussi, tant qu’on y est.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-60&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;60&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Fils des ténèbres&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-fils.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-fils.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Bucarest, 1990. Dans les mois qui suivent la chute de Nicolae Ceaucescu, des humanitaires américains arrivent en Roumanie afin de donner des soins aux enfants qui survivent dans les orphelinats. Parmi eux un jésuite, O’Rourke (qui n’est autre que l’un des personnages de &lt;strong&gt;Nuit d'été&lt;/strong&gt;, un précédent roman de Simmons), et Kate Neuman, une brillante spécialiste des maladies du sang. Très vite, cette dernière s’attache à un nourrisson, manifestement séropositif, dont le système immunitaire se renforce suite à chaque transfusion sanguine. Après avoir adopté l’enfant, la mère le ramène aux Etats-Unis. La scientifique poursuit ses recherches et comprend que la maladie de son fils pourrait être à l’origine des légendes se rapportant aux vampires. Mais l’enfant est bientôt enlevé. Kate décide de retourner en Roumanie pour le retrouver.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si Dan Simmons s’empare du mythe de Dracula (de nombreux&amp;nbsp; monologues reprennent les éléments les plus marquants de la «&amp;nbsp;légende noire&amp;nbsp;» de Vlad Tepes), c’est pour le traiter comme un roman de hard science dans lequel le vampirisme serait un rétrovirus d’origine génétique proche du VIH. Comme dans &lt;strong&gt;L’Échiquier du mal&lt;/strong&gt;, il utilise les mécanismes du thriller. On peut cependant regretter que l’intrigue réserve peu de surprises et que la peur ne soit guère au rendez-vous pour le lecteur. Afin de planter le décor dans lequel évoluent ces &lt;strong&gt;Children of the night&lt;/strong&gt;, Simmons avait effectué un voyage dans les Carpates (il l’évoque dans la nouvelle autobiographique «&amp;nbsp;Mes Copsa Mica&amp;nbsp;» parue dans &lt;strong&gt;Le Styx coule à l’envers&lt;/strong&gt;). Le livre vaut donc principalement pour le portrait saisissant qu’il brosse de la Roumanie à peine sortie de l’ère communiste. Quiconque se souvient des reportages télévisés de l’époque retrouvera des images familières du chaos économique et sanitaire soudainement exposé au reste du monde après la révolution de décembre 1989. Cependant, le roman serait bien meilleur si l’auteur avait fait preuve d’un peu plus de subtilité dans sa présentation des faits pour le moins orientée (il évoque ainsi les centaines de morts des charniers de Timisoara comme des victimes de la Securitate, alors qu’on savait dès 1990 qu’il s’agissait d’une manipulation…).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La grande réussite de Dan Simmons est d’avoir fait des vampires les victimes d’une mystérieuse maladie génétique, tandis que leurs serviteurs humains se révèlent en définitive les personnages les plus dangereux. Sans atteindre le niveau de &lt;strong&gt;L’Echiquier du mal&lt;/strong&gt;, loin s’en faut, ou même de &lt;strong&gt;Terreur&lt;/strong&gt;, du fait d’une intrique ténue, &lt;strong&gt;Les Fils des ténèbres&lt;/strong&gt; intéresseront les amateurs de hard science qui voudraient croire aux vampires.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sebastien-chever/&quot;&gt;Sébastien Chever&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-60&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;60&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Drood&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-drood.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-drood.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Il existe à travers la littérature des énigmes qui suscitent passions et controverses&amp;nbsp;: Corneille a-t-il écrit les meilleures pièces de Molière et Shakespeare les siennes, tous les apocryphes de la Bible le sont-ils vraiment, quel sens Poe voulait-il donner à la fin frustrante des &lt;strong&gt;Aventures d’Arthur Gordon Pym&lt;/strong&gt;… Avec &lt;strong&gt;Drood&lt;/strong&gt;, Dan Simmons s’attaque à l’une des plus célèbres de ces énigmes, à savoir la suite à donner au roman inachevé de Charles Dickens, &lt;strong&gt;Le Mystère d’Edwin Drood&lt;/strong&gt;, arrêté exactement à sa moitié quand l’auteur décède en juin 1870. Simmons s’attaque à l’énigme sans cependant écrire la fin dudit roman, ce qui tient de la gageure.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est d’autant plus astucieux qu’une suite fut écrite dès 1871, et une autre, en 1873, rédigée par un médium sous la prétendue dictée de Dickens… Le roman inachevé est une sorte de roman policier (on disait à sensation), à l’imitation de ceux de Wilkie Collins, l’ami avec qui Dickens signa plusieurs livres et dont le frère épousa la fille. Le jeune orphelin Edwin Drood, protégé de son oncle John Jasper et fiancé à l’orpheline Rosa, disparait. Jasper enquête, portant ses soupçons sur un curieux personnage, sauf que Jasper, un opiomane, est aussi amoureux de Rosa et profite de ce que la place soit libre pour faire sa cour&amp;nbsp;; c’est alors qu’apparaît un détective dont l’abondante chevelure blanche pourrait bien être une perruque… On comprend que le lecteur tienne à connaître la fin. Bref, il existe à ce livre avorté des suites et des spéculations en nombre, signées Jean Ray ou Chesterton, basées sur les notes de l’auteur, voire les couvertures des livraisons en magazine (où le livre tronqué fut prépublié), en effet, certaines illustrations exécutées par le beau-fils de Dickens, Charles Collins, en disaient plus que le contenu de l’épisode. Pas moins de quatre films ont été tournés et des pièces de théâtre montées. Alors, quel intérêt de revenir sur l’affaire Drood&amp;nbsp;? N’y a-t-il pas mieux à écrire&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est compter sans le fait que 2012 sera le bicentenaire de la naissance de Charles Dickens, événement suffisamment considérable pour être célébré, même en France (dans le Pas-de-Calais, notamment, où séjourna Dickens avec sa maîtresse). Aussi, c’est à une biographie magistrale que s’attaque l’auteur d’&lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;, romancée au point d’être totalement fantasmée, mais se montrant cependant plus réaliste que tout ce que vous pourrez lire sur Dickens, tant les détails y sont soignés. Comment&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire raconte les dernières années de la vie de Dickens tout en se ménageant maintes occasions de revenir sur ses débuts. Elle commence lors de l’accident de train, suite à l’effondrement d’un pont, qui épargna miraculeusement Dickens, son wagon étant le seul à être resté sur la voie. Traumatisé, il cherchera au possible à éviter les trains le reste de sa vie durant. La catastrophe reviendra souvent dans son œuvre. Il se trouvait dans le wagon avec sa maîtresse, Ellen Ternan, accompagnée de sa mère, détail qui restera soigneusement caché. Dickens réconforta les blessés et accompagna les mourants jusqu’à l’arrivée des secours, en même temps qu’un curieux personnage, imaginaire, celui-ci, à la prononciation sifflante, au chapeau haut-de-forme démodé, nommé Drood. Lequel, semble-t-il, n’a laissé aucun vivant derrière lui et s’éclipse silencieusement avant qu’on puisse lui parler&amp;nbsp;: une figure de la Mort&amp;nbsp;? Que se passe-t-il à chaque date anniversaire pour que Dickens s’absente&amp;nbsp;? Il se pourrait qu’une relation se soit nouée entre lui et Drood, dont on apprend par un détective, ancien inspecteur lancé à ses trousses, qu’il est le pire criminel ayant jamais existé, doté de pouvoirs occultes, et qu’il vit sous Londres, là où rôdent les miséreux et les orphelins, dans les catacombes où se rendent les opiomanes en quête de fumeries clandestines.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par ailleurs, Dickens a sauvé du déraillement un jeune homme, Dickenson, qu’il prendra sous son aile, lequel, plus tard, disparaîtra mystérieusement de la circulation après obtention d’un héritage, sans que Dickens cherche à le revoir, supposant qu’il a profité de cet argent pour aller aux Indes. Dickens, qu’on sait âpre au gain depuis que son père a été emprisonné pour dette quand il avait douze ans…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire est contée par Wilkie Collins, père du roman policier anglais, successeur direct de Poe, avec notamment &lt;strong&gt;La Pierre de lune&lt;/strong&gt; (vol d’un joyau, presque tous les protagonistes soupçonnés, apparition d’un fameux détective, ça ne vous rappelle rien&amp;nbsp;?) et &lt;strong&gt;La Dame en blanc&lt;/strong&gt; (plusieurs adaptations filmées et télévisées). Collins souffrant de la goutte se soignait au laudanum et finit opiomane (il inspirera Conan Doyle pour le personnage de &lt;strong&gt;Sherlock Holmes&lt;/strong&gt;). Ses relations avec Dickens, qui, lui, souffrait de trouble bipolaires, sont une amitié teintée de jalousie pour l’auteur de &lt;strong&gt;David Copperfield&lt;/strong&gt;, plus adulé du public alors que lui-même vendait davantage de livres. C’est aussi sa vie qui est contée à travers cette confession à la première personne, à l’adresse d’un lecteur du futur. L’enquête, parsemée d’embûches et de contretemps, est respectueuse des dates et événements. Dans une biographie classique, on trouve les grandes lignes, annexées de commentaires et d’analyses de l’œuvre, pas le détail des missives, le menu du repas de Noël ou la liste des dépenses d’un voyage et des moyens de locomotion choisis&amp;nbsp;; pour mieux exploiter les failles de l’Histoire, Dan Simmons relate ces évènements afin d’y glisser son intrigue, c’est ce qui fait sa texture, lui donne l’épaisseur fantastique d’un brouillard londonien où le réel déformé devient plus vrai qu’en pleine lumière.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Celle-ci repose sur les romans des deux écrivains&amp;nbsp;: s’y entremêlent les personnages romanesques issus du &lt;strong&gt;Mystère d’Edwin Drood&lt;/strong&gt;, mais aussi de &lt;strong&gt;La Maison d’Âpre-Vent&lt;/strong&gt; pour le personnage de l’enquêteur ou de &lt;strong&gt;L’Ami commun&lt;/strong&gt;, dernier roman terminé de Dickens, etc., et encore des romans de Collins. Drood lui-même semble issu du «&amp;nbsp;Signaleur&amp;nbsp;», une nouvelle de Dickens au sujet d’un déraillement prédit par un spectre. A l’image des romans victoriens, l’intrigue est traversée de récits parallèles qui exacerbent le suspense et participent à créer une ambiance, de sorte qu’on est littéralement envoûté par ce roman où le mystère ne cesse de prendre des formes différentes, évanescentes tels les rêves d’un opiomane.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il a fallu, la liste des principales sources en témoigne, une documentation monumentale pour parvenir à ce degré de précision, osons le mot&amp;nbsp;: de perfection, sans jamais se perdre dans le dédale de deux biographies croisées avec des situations et des personnages romanesques, sans jamais les confondre. Mais Simmons avait déjà approché les deux auteurs avec son précédent roman, &lt;strong&gt;Terreur&lt;/strong&gt;, récit de la désastreuse expédition Franklin en Arctique, autour de laquelle Dickens et Collins écrivirent une pièce, &lt;strong&gt;Profondeurs glacées&lt;/strong&gt;. Dan Simmons ne se prive pas non plus d’inclure une pertinente critique littéraire des deux œuvres, ni des témoignages des contemporains, profitant d’échanges d’auteurs sur les qualités ou les défauts des œuvres, pour évoquer les manies d’écriture et les règles de construction romanesque&amp;nbsp;: ainsi, quand Collins se moque dans un premier temps, devant la phrase «&amp;nbsp;des flaques d’argent sur la mer sombre&amp;nbsp;», il reconnaît l’instant suivant le génie de cette image audacieuse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La lecture du roman inachevé de Dickens et de quelques autres ici cités (gratuitement disponibles sur le Net) n’est pas inutile pour apprécier, savourer pleinement ces presque 900 pages qui se lisent à une vitesse surprenante. Cette connaissance préalable de l’œuvre garantit quelques moments saisissants, les ombres et les reflets des fictions créant des vertiges dignes de ces fantasmagories victoriennes, et permet de mieux juger de la maestria de Simmons dans cet exercice.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, qui est Drood, dont la silhouette inquiétante ne cesse de se dérober&amp;nbsp;? Peut-être l’imagination enfiévrée des écrivains, celle qui permet de filtrer le prosaïque quotidien à travers un prisme autrement plus fascinant. Mais aussi les terreurs que tout un chacun peut échafauder dans le labyrinthe de son esprit, quand le réel se vrille sous l’effet de l’angoisse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;A lire de toute urgence, au moins avant la sortie du film, prévu pour l’année prochaine et réalisé par Guillermo del Toro, qui en connaît un rayon en matière de labyrinthe. Vous serez incollables sur Dickens, sur Collins, et leurs parts de ténèbres…&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-64&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;64&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Flashback&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-flashback.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-flashback.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;2035. L’Amérique a connu de profonds bouleversements, en comparaison desquels la guerre d’Indépendance fait figure d’aimable partie de croquet disputée entre gentlemen anglais et colons mal dégrossis. Mais dans tous les cas, de vrais Anglo-saxons. Les étrangers sont aux portes du pays, mais côté propriétaires. Les Russes sont des gangsters très cruels, les Latinos tiennent le Nouveau-Mexique dans l’élan de la Reconquista et taguent les églises. Alors que jusqu’alors les gominés étaient croyants, tout se perd. La palme revient cependant aux Japonais qui contrôlent tous les postes clefs. Et les porte-clés aussi, vu qu’ils ont accès à tout. Les nyakoués sont habillés de superbes costumes à la mode des années 60, font montre d’arrogance, s’expriment d’une voix suave et évoluent dans un environnement composé de shôji et de tansu. Ce dès la première page&amp;nbsp;; on repassera pour la traduction. Lorsqu’apparaît le mot tatami, le lecteur respire, il se retrouve en territoire connu, et pour le rassurer il y a même un jardin de gravier. On évoquera par la suite les attendus bushidô et seppuku.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce futur pas si lointain, en fait notre présent cauchemardé par un redneck sous méta-amphétamine, les descendants du Mayflower ne sont pas à la fête. «&amp;nbsp;Les temps sont durs pour les petits entrepreneurs&amp;nbsp;», c’est dire si l’on est en pleine prospective. Quant aux jeunes, ils s’expriment par «&amp;nbsp;cool&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;pas cool&amp;nbsp;» voire «&amp;nbsp;mégacool&amp;nbsp;» pour les plus lettrés d’entre eux. Ils évoluent en bandes et violent à l’occasion une fillette hispanique, «&amp;nbsp;une de ces mignonettes petites vierges avec juste un filet de poils au-dessus de la fente&amp;nbsp;». Val, le fils du héros, n’est pas vraiment coupable vu qu’il s’est contenté de regarder. D’ailleurs, il reviendra dans le droit chemin lorsque son papa lui offrira un gant de base-ball, véritable relique d’une Amérique disparue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et puis il y a le flashback. Une drogue qui permet de revivre, au choix, n’importe quel événement du passé dans ses moindres détails. La substance est sévèrement prohibée ici et ailleurs. Au point que dans le nouveau Califat Global sa possession entraîne la décapitation immédiate. Cela arrive suffisamment souvent pour que le réseau d’al-Jazira diffuse les exécutions en continu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce merdier ambiant, un détective privé est engagé par le puissant Nakamura pour reprendre l’enquête non résolue relative à la mort de son fils. Nick Bottom avait suivi l’affaire du temps où il appartenait à la police de Denver. Mais depuis il travaille pour son compte. Il est mal sapé et exhibe un trou dans sa chaussette devant l’élégant Japonais. Nick a une caisse pourrie, il est en indélicatesse avec les flics officiels, sa femme est morte. Depuis il est accro au flashback, ce qui pourrait présenter un atout dans la reconstitution des faits. Nick Bottom accepte le contrat et se lance, assisté de Sato le colosse, bras droit de Nakamura. Comme dans toute &lt;em&gt;buddy story&lt;/em&gt;, les deux partenaires ne peuvent pas se piffrer mais ils finiront par mieux se connaître.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman &lt;strong&gt;Flashback&lt;/strong&gt; suscite deux réflexions. D’une part il atteste clairement des vues de Dan Simmons. Après avoir résisté durant des décennies, l’Amérique est tombée sous les coups de boutoir assénés par Marx, Le Che, Marcuse, Oussama Ben Laden et la prolifération des migrants attirés par tous les droits qu’offre le pays sans en respecter les devoirs. Ce niveau de lecture est une réussite, dans la mesure où il traduit la pensée politique de l’auteur, celle amplement diffusée sur son site. Hasard de l’actualité éditoriale, &lt;strong&gt;Flashback &lt;/strong&gt;apparaît comme l’équivalent du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/armageddon-rag&quot;&gt;&lt;strong&gt;Armageddon Rag &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;de George R. R. Martin, toutefois à l’opposé du prisme politique. Ici les films des années 40 et 50 remplacent les disques des années 60 et 70, et chacun profère une nostalgie de l’Amérique. Pas la même, c’est certain. Une analogie entre Martin et Simmons qui ne tient que si l’on excepte la qualité d’écriture…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’autre part, le succès de la confession politique recouvre un complet ratage, celui de l’intrigue et de la narration. Tout, absolument tout a déjà été lu et vu mille fois. A commencer par le personnage principal, ce qui est ennuyeux, détective privé forcément vêtu comme un clochard, déchiré à &lt;strike&gt;l’alcool&lt;/strike&gt; la drogue, incapable de faire le deuil d’un traumatisme qui lui a brisé sa vie, en conflit avec la police mais drôlement futé. Echec complet y compris pour le flashback, substance permettant de revisiter son passé, a priori une excellente idée. Sauf que l’auteur ne parvient pas à faire mieux que ce qui est déjà un lieu commun, à savoir les souvenirs continuellement ressassés par les privés depuis Hammett et Chandler.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alors la quatrième de couverture a beau invoquer &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Terreur&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Drood&lt;/strong&gt; (mais curieusement, pas &lt;strong&gt;L’Échiquier du mal&lt;/strong&gt;), façon méthode Coué, nous n’avons affaire ici qu’au meilleur Michael Crichton écrit depuis sa mort. On l’aura compris, ce roman, mettant en scène le détective Bottom dont le nom sonne juste, est une merde liquide expulsée au travers d’un amas d’hémorroïdes.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumejean/&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;67&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L'Abominable&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;simmons-gdl-abominable.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/simmons-gdl-abominable.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Dans une préface qui appartient déjà au roman, Dan Simmons interviewe Jack Perry, un alpiniste qui lui adresse ensuite ses mémoires, notamment à propos d’une expédition non officielle dans l’Everest en 1925.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Afin de mieux faire ressentir les épreuves qui attendent les grimpeurs, mais aussi pour faire accepter la partie imaginaire du roman, le narrateur débute son récit très en amont avec une ascension du Cervin en compagnie de Richard Davis Deacon, dit le Diacre, et de Jean-Claude Clairoux, un Français connu pour être l’inventeur du Jumar, la poignée bloquante sur corde fixe qui fait office d’&lt;em&gt;ascendeur&lt;/em&gt;. Il s’agit, dans la phase préparatoire, d’instruire le lecteur sur les particularités de la haute montagne et l’équipement pour le moins sommaire des alpinistes, moins efficace et plus lourd que celui utilisé aujourd’hui. La qualité de la corde, le type de chaussure, la nature des vêtements, le modèle de tente et les réchauds, tout est passé en revue dans l’anticipation d’une expédition où la moindre erreur signifie la mort. On en apprend beaucoup aussi sur les premiers héros de la conquête de l’Everest, dont le sommet restait inviolé à l’époque – si on s’en tient à l’incertitude qui entoure l’excursion de Mallory et Irvine, dont la dernière tentative a peut-être été couronnée de succès.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le Diacre, présenté comme excellent alpiniste et héros de la Première Guerre Mondiale, invite Clairoux et le jeune narrateur à retrouver Percival Bromley, un alpiniste qui suivait, sans s’y mêler, l’expédition de Mallory et Irvine. Aux trois hommes s’associe la sœur de ce dernier, qui a depuis longtemps élu domicile dans la région. Tous tiennent à le retrouver pour des raisons tenues secrètes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman détaille de façon hyperréaliste l’ascension de l’Everest avec un prodigieux art du suspense. Le vent, le froid, le manque de sommeil, la raréfaction de l’oxygène qui altère le jugement, la difficulté de retrouver son chemin dans la neige, le long d’un parcours fait de crevasses, jusqu’à l’utilisation peu évidente d’un réchaud en altitude, figurent parmi les épreuves auxquelles sont confrontés les grimpeurs. Les longueurs de la première partie se justifient pleinement à la lecture de la deuxième.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La troisième partie prend un tour plus dramatique avec une course-poursuite hallucinante. Cependant, il eut mieux valu se contenter d’un MacGuffin pour justifier ce dernier volet plutôt que de laisser croire à un «&amp;nbsp;&lt;em&gt;secret encore plus abominable que toutes les créatures mythiques jamais imaginées&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», comme le stipule la quatrième de couverture, car celui-ci repose sur le sens galvaudé du terme, sans dimension fantastique à l’appui. Malgré les efforts pour faire avaler la pilule, la montagne accouche d’une souris. Connaissant les dimensions de celle-ci, la souris n’en paraît que plus ridicule, sans compter d’un sérieux manque de crédibilité, encore plus flagrant comparé à la rigueur documentaire du reste du récit. Sa cohérence pose aussi question&amp;nbsp;: si ce secret est susceptible d’empêcher une bataille, pourquoi n’a-t-il pas été utilisé pour prévenir la guerre qui, déjà à cette date, se profile&amp;nbsp;? On ne s’attardera donc pas sur cette révélation qui gâche un formidable récit par ailleurs passionnant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dan Simmons, qui n’avait plus été traduit depuis quelques années, est attendu avec deux autres romans. Il faut espérer que ce grand conteur évitera les recours inutiles à l’imaginaire s’ils n’ont pas lieu d’être.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-97&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;97&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Pour quelques runes de plus (Bifrost 101)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2021/01/26/Pour-quelques-runes-de-plus-Bifrost-101</link>
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        <pubDate>Tue, 26 Jan 2021 13:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr101-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Les 192 pages de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n'étant pas aussi extensible qu'on l'aimerait, c'est une nouvelle fois que l'on retrouve une partie du cahier critique du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-101&quot;&gt;numéro 101&lt;/a&gt; dans les espaces infinis du &lt;s&gt;Retz&lt;/s&gt; web. Au programme, une huitaine de livres, pour une bonne part situés aux marges des genres qui nous intéressent…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-eaudouce.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-eaudouce_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Eau douce&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Akwaeke Emezi – Gallimard, coll. «&amp;nbsp;NRF&amp;nbsp;» - février 2020 (roman inédit traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle – 256 pp. GdF. 20,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Que se passe-t-il quand un enfant grandit dans le ventre de sa mère&amp;nbsp;? Pour les Igbo, il est encore en contact avec les esprits qui décident de son destin. Mais le portail est censé se fermer le jour de la naissance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ada, elle, n’a pas eu cette chance&amp;nbsp;: la porte est restée ouverte, et elle est désormais ọgbanje, habitée par les esprits qui n’ont pas réussi à quitter son corps avant la naissance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Elle grandit au Nigeria dans une famille divisée, en ignorant cette possession. Jusqu’à son départ pour des études aux États-Unis, et à l’agression violente qu’elle subit là-bas, qui déclenche sa «&amp;nbsp;renaissance &amp;nbsp;». Désormais, elle partage sa vie avec les êtres qui habitent son âme, chambre de marbre censée être inviolable. Tiraillés entre l’émerveillement d’être chair, et l’appel insistant des «&amp;nbsp;frèresœurs&amp;nbsp;», ceux qui sont restés dans l’obscurité de l’autre côté, les esprits prennent parfois le contrôle de son corps, comme Asụghara, la bête, qui gère tout contact charnel, ou Saint Vincent, qui offre une autre alternative à l’Ada, «&amp;nbsp;en suspension, entre ces concepts inadaptés de masculin et de féminin&amp;nbsp;». Car comme le disent si bien les voix, les «&amp;nbsp;nous&amp;nbsp;», qui protègent l’Ada de l’intérieur, pour lui éviter de trop souffrir&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;beaucoup de choses sont préférables à une souvenance totale.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sans fard, mais gardant néanmoins toujours une certaine pudeur sur les agressions vécues, qui se devinent, et se dévoilent peu à peu pour être enfin écrites dans la dernière partie du livre, ce récit en partie autobiographique exprime avec brio le terrible parcours des troubles de la personnalité, et des traumatismes qui ont pu les déclencher.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Jouant parfois avec le fantastique par la multiplicité des personnalités mythologiques et divins qui s’y expriment, ces narrateurs si différents, l’histoire retrace surtout avec force et intimité le parcours d’une vie fracassée, et le coût de la survie, ses années passées à se chercher, et à tenter de recoller les morceaux éparpillés dont on n’avait pas conscience ni connaissance. Car comment réparer ce qui est dévasté&amp;nbsp;? Comment avancer, quand seule la déshumanisation permet de continuer&amp;nbsp;? Les émotions sont précises, et la sincérité visible derrière chaque voix, chaque moment de la vie de… de qui d’ailleurs&amp;nbsp;? Chaque voix, à sa façon est unique, et le patchwork dessiné est fascinant, dans ses détails ou dans son ensemble.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le fantastique n’est qu’esquissé, à travers le doute entre folie ou la foi dans la cosmologie igbo ou chrétienne, est sert surtout de passerelle vers la construction d’un nouvel être, qui sera la somme de tous les autres, et de toutes ses expériences, charnelles, divines, mystiques, qui forment, malgré tout, l’humain.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Maëlle Alan&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-petitblanc.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-petitblanc_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Petit Blanc&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nicolas Cartelet - Mu éditions / Mnémos - avril 2020 (roman [réédition] - 176 pp. GdF. 17 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Albert Villeneuve rêve de richesse. Pour y parvenir, il entreprend en cette année 1895 de franchir l’océan pour les colonies, accompagné de sa femme et de sa fille, et armé de cette soif inextinguible de faire fortune en tant que futur propriétaire et exploitant de caféiers. Mais les voies capricieuses du destin en ont décidé autrement&amp;nbsp;: emportées par la maladie durant cette périlleuse traversée, épouse et enfant ne verront jamais le Nouveau Monde. Dépourvu de statut conjugal et confronté à une administration retorse, notre protagoniste ne peut dès lors faire valoir son droit de propriétaire. Face à ce revers de fortune, il se traîne de bouge en bouge, noyant dans les vapeurs d’alcool malheurs et frustrations. Et c’est tout imbibé qu’il provoque une dispute avec le cruel sergent Arpagon, lequel, humilié, va dès lors employer son art et son influence pour exiger réparation. Reste la fuite. Se fondre dans la forêt vierge, où sa rencontre avec le Noir Arona et son perroquet Siwane lui permettra d’échapper aux griffes du revanchard. Et notre trublion de découvrir de bien étranges mœurs, loin de toute civilisation, rassuré de pouvoir jouir d’un refuge des plus salvateurs. Pour un temps, du moins…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Je hais les voyages et les explorateurs&lt;/em&gt; », nous expose d’emblée Lévi-Strauss dans &lt;strong&gt;Tristes tropiques&lt;/strong&gt;. Il est vrai que le voyage entrepris par l’anthropologue est aux antipodes de tout exotisme candide, tout comme l’est celui entamé par Albert Villeneuve. L’un et l’autre dépeignent les méandres de l’âpre réalité humaine. En se détournant du processus civilisationnel de sa culture européenne, toujours aussi soucieuse d’éduquer le sauvage – fût-il bon –, Albert fait la connaissance de l’Autre, figure ô combien insaisissable pour notre pauvre hère… Confronté à l’hermétisme de cette pensée sauvage et magique, il se laisse alors emporter par le flot dévastateur d’une série d’enchaînements au dénouement surprenant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De cette rencontre inattendue, opposant le civilisé au sauvage, Nicolas Cartelet nous dresse dans ce conte philosophique un portrait sans équivoque de notre chère humanité. Qu’elle soit traditionnelle ou moderne, cette dernière ne cesse de se fourvoyer dans des logiques pour le moins délétères, l’auteur se gardant bien ici de vouloir entreprendre une quelconque hiérarchisation. Si les colons se singularisent par leur individualisme forcené, d’autres singularités, d’autres mèmes sont à l’œuvre chez les populations indigènes, pour le moins insondables au regard des Petits Blancs – référence aux Petits Blancs des Hauts, premiers habitants d’origine européenne et au faible statut social ayant peuplé l’île de la Réunion.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Petit Blanc&lt;/strong&gt; donne à voir une belle et sombre incursion en territoire colon, dans une Sainte-Madeleine imaginaire, sous le couvert d’une écriture soignée et poétique. Étrange et envoûtant voyage en Absurdie, où l’amertume semble être la seule richesse d’une utopie virant au cauchemar. Soulignons la superbe illustration de couverture, signée Kévin Deneufchatel, achevant de faire du jeune label Mu porté sur les œuvres transfictionnelles un espace éditorial qui ne manquera pas de retenir toute notre attention, la dimension imaginaire se déployant ici entre les interstices ténus du réel.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Franck Brénugat&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-9maison.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-9maison_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Neuvième Maison&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Leigh Bardugo - De Saxus - août 2020 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Sébastien Guillot - 528 pp. GdF. 19,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Leigh Bardugo est une écrivaine américaine spécialisée dans le Young Adult. Elle se lance avec &lt;strong&gt;La Neuvième maison&lt;/strong&gt; dans le New Adult (un genre (?) dans lequel les personnages principaux ont entre 18 et 30 ans, destiné principalement à un lectorat qui leur ressemble&amp;nbsp;; les délires créatifs des marketeurs sont sans limite).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Neuvième maison&lt;/strong&gt; est donc l’histoire d’une jeune femme, Alex «&amp;nbsp;Galaxy&amp;nbsp;» Stern. Fille d’une mère baba et d’un père enfui, Alex a connu la lente descente aux enfers de la drogue, du deal, de la prostitution occasionnelle. Signe d’une grande force, elle a survécu tant à ces années d’errance qu’à leur fin sanglante. Alors qu’elle se remet à l’hôpital, et que le seul avenir qui lui est promis est un retour vers le même, elle reçoit la visite d’un doyen de l’université Ivy League de Yale qui lui propose d’intégrer le prestigieux établissement en première année d’art. Cette offre aussi inespérée que généreuse est une couverture pour l’admission de la jeune femme dans la maison Lethé, la plus secrète des sociétés secrètes d’une université qui n’en manque pas (huit, parmi lesquelles la Bone and Skull dont furent membres d’anciens présidents des USA, entre autres). Elle y sera l’apprentie de Darlington, un troisième année qui est l’agent de terrain du Lethé. Et y apprendra à remplir la mission du Lethé, à savoir empêcher que les agissements des huit autres sociétés n’aient de conséquences néfastes sur des innocents. Car, écrivons-le, les sociétés secrètes de Yale pratiquent la magie – à l’insu du commun des mortels –, dans le but d’aider à la carrière et aux accomplissements professionnels et personnels de leurs membres. Et que, n’oublions pas de l’écrire, Alex doit la proposition inespérée qui lui a été faite au pouvoir très rare qu’elle détient (même au sein des maisons)&amp;nbsp;: celui de voir les fantômes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En commençant son roman presque par la fin, puis en revenant sur deux fils en flashback tous les deux séparés de quelques mois, Leigh Bardugo met immédiatement le lecteur dans la position anxieuse de celui qui sait que des événements très graves se sont produits mais ne sait pas lesquels, ni pourquoi, ni surtout comment ils se concluront. Elle met la barre haut en faisant de sa magie une force réellement menaçante qui peut provoquer la mort de ceux qui y sont confrontés – on n’est pas ici dans une sitcom lycéenne. Elle tisse une histoire complexe, mais jamais obscure, dont la progression est cohérente en dépit de la profondeur de la timeline considérée. Elle construit un personnage – Alex – dont la force et la résilience forcent l’admiration, et qui parvient à s’opposer victorieusement à des forces profondément maléfiques alors même qu’elle éprouve un fort syndrome de l’imposteur. Elle décrit finement une université (et des sociétés) dont la fonction principale est de légitimer la reproduction des élites américaines (faisant ainsi du roman une version ludique du très critique &lt;strong&gt;The Meritocracy Trap&lt;/strong&gt;, de Daniel Markowitz, lui-même professeur à la Yale Law School). Elle raconte une jeunesse dorée et indifférente à autrui – même si ce trope-ci est plus banal. Elle fait tout cela à travers une histoire nerveuse qui fait du roman un vrai thriller, et évite habilement la mièvrerie YA en tournant le dos à toute velléité de romance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Prix Goodreads du meilleur roman fantastique 2019 et loué par Stephen King himself, &lt;strong&gt;La Neuvième maison&lt;/strong&gt; oscille entre fantastique et &lt;em&gt;urban fantasy&lt;/em&gt; soft pour raconter une histoire policière dont les tenants, aboutissants et résolution sont de nature strictement magiques. Une histoire de débutante aussi, plongée dans un monde, de fait deux – le Yale visible et l’invisible –, qui lui sont inconnus et mettent durement à l’épreuve sa confiance en elle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce n’est pas, n’exagérons pas, le meilleur roman de l’année, mais c’est une lecture très plaisante qui revendique un lectorat jeune sans jamais rendre la chose rédhibitoire. Ne serait-ce que pour ça…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Éric Jentile&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-hurleuses.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-hurleuses_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Hurleuses (Vaisseau d'arcane T.1)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Adrien Tomas - Mnémos - août 2020 (roman inédit - 380 pp. GdF. 21 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Hurleuses&lt;/strong&gt; est la première partie du diptyque &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Vaisseau d’Arcane&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, qui se déroule dans le même univers qu’ &lt;strong&gt;Engrenages et sortilèges&lt;/strong&gt;, roman d’Adrien Tomas YA paru chez Rageot. Celui-ci se destine cette fois aux adultes et se place dans un autre coin de ce monde. En termes de genre, Les Hurleuses relève de l’Arcanepunk / Fantasy industrielle mélangeant technologie et magie, la première étant alimentée par la seconde (l’arcanicité remplace l’électricité). En effet, la magie peut se présenter sous forme solide ou liquide, pouvant notamment frapper quelqu’un pris sous un «&amp;nbsp;orage de mana&amp;nbsp;» et le transformer en «&amp;nbsp;Touché&amp;nbsp;», individu dont la personnalité et l’intelligence sont quasiment annihilées mais qui, contrairement à un mage classique, a accès à des réserves d’énergie surnaturelle illimitées, utilisées pour alimenter trains, canons à rayons et autres ascenseurs à lévitation. La magie a de plus des effets mutagènes, transformant des essaims d’insectes en intelligences de groupe ou les poissons des abysses en une civilisation hautement évoluée, qui explore la surface via des &lt;em&gt;aéro&lt;/em&gt;scaphes mécaniques. On comprendra donc que les villes humaines soient sous dômes&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue nous fait suivre Sof, une infirmière qui cherche à soustraire Solal, son frère qui vient juste de devenir un Touché, du sort de centrale énergétique vivante qu’impose le gouvernement, tandis que Nym, Opérateur (assassin) jadis au service de ce dernier, cherche à les retrouver, alors qu’il vient de décider de trahir et est lui-même poursuivi par ses anciens collègues. Le roman nous emmène aussi sur les premiers pas de l’ambassadeur Gabba Do du peuple des Profonds… pardon, des Poissons-crânes. Le tout alors que la guerre menace sur deux fronts, d’un côté avec les orcs (qui sont verts car partiellement autotrophes grâce à la chlorophylle), de l’autre avec l’ancienne puissance colonisatrice, la république isocratique (comprenez&amp;nbsp;: Communiste) de Tovkie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au début, on croit deviner dans &lt;strong&gt;Les Hurleuses&lt;/strong&gt; un classique pamphlet pro-écologiste, anti-industrialisation, anti-préjugés (ici envers les orcs), dénonçant une oligarchie vaguement déguisée en démocratie, les assassinats commandités par l’État, les collusions entre les officiels et les industries (armement, minières), les méfaits du capitalisme débridé, le musellement (ou pire) des intellectuels, journalistes, opposants et syndicalistes, avec en point d’orgue «&amp;nbsp;l’ isocratisme, c’est le Bien&amp;nbsp;». Sauf qu’on finit par s’apercevoir que le propos d’Adrien Tomas est considérablement plus nuancé et subtil que cela. Et que de toute façon, l’univers (même si les races tolkieniennes végétales ou celles mutées par magie ne sont pas originales, juste assez inhabituelles), les personnages, les dialogues, le style, et surtout un scénario remarquablement astucieux compensent largement ce qui aurait pu être une maladresse. Et de toute façon, comment résister à un roman mettant en vedette la gougère à la méduse&amp;nbsp;? Vivement la suite&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Apophis&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-chinatown.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-chinatown_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Chinatown, Intérieur&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Charles Yu - Aux forges de Vulcain - août 2020 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Aurélie Thiria-Meulemans - 277 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Hollywood, ses films grandioses, ses tournages fantastiques, ses milliers de figurants. Et parmi eux, toute une foule de personnages asiatiques, tous plus stéréotypés les uns que les autres&amp;nbsp;: Asiat’ de Service, Vieil Asiat’, Jolie Fleur d’Orient, Chinois Fripé. Willis est l’un d’eux. Tout au bas de l’échelle, il tente de gravir les échelons, un par un, afin d’arriver au Graal&amp;nbsp;: Mister King-fu&amp;nbsp;! Toute sa vie est tournée vers ce seul but. Il ne parvient pas à imaginer qu’il existe un autre monde, un autre système. Il est prisonnier de ce cadre astreignant, imposé par d’autres, mais qu’il a totalement intégré et accepté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Chinatown, Intérieur&lt;/strong&gt;, Charles Yu délaisse un peu la SFFF pour nous offrir une allégorie originale. Inspiré par les travaux d’Erving Goffman, particulièrement les deux ouvrages de &lt;strong&gt;La Mise en scène de la vie quotidienne&lt;/strong&gt;, il pose ses personnages sur une scène. Car, dans cette théorie du sociologue canadien, nous tous, êtres humains, sociaux, sommes en perpétuelle représentation, avec des acteurs, un décor, des coulisses. Une théorie que Charles Yu fait sienne. Dans &lt;strong&gt;Chinatown, Intérieur&lt;/strong&gt;, la scène de théâtre est remplacée par un plateau de cinéma. Logique&amp;nbsp;: l’écrivain, scénariste, entre autres d’un épisode de la série &lt;em&gt;Westworld&lt;/em&gt;, connaît bien ce milieu et en maitrise parfaitement les codes. Il place donc son héros, un jeune homme déjà formaté, imprégné des attentes et des exigences formulées par la société américaine à l’encontre des Asiatiques, dans le restaurant chinois typique. C’est là qu’il est censé passer son existence. Au rez-de-chaussée, dans le restaurant à proprement parler, lieu du travail, avec des petits rôles&amp;nbsp;; à l’étage, dans un des petits appartements exigus, mal isolés, lieu de vie. Avec aucune volonté d’en sortir, juste de réussir dans les limites imposées. Cruel constat&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour ajouter à l’originalité de cet ouvrage, le roman sort, lui aussi, de sa forme habituelle. Il se présente avec les codes typographiques du scénario de cinéma&amp;nbsp;: lieux, dialogues, etc. Même la police de caractère est adaptée à ce genre littéraire. La lecture en est d’autant plus rapide, même si elle déroute un peu. D’autant que l’auteur use d’une autre particularité &amp;nbsp;: il s’adresse directement au lecteur / personnage avec un «&amp;nbsp;tu&amp;nbsp;» assez rare dans la littérature (même si il a été pas mal utilisé dans le Nouveau roman, avec Nathalie Sarraute par exemple, les tentatives récentes sont plus exceptionnelles). Une bonne idée, qui renforce l’identification nécessaire au propos du récit. Car le but de Charles Yu est bien, à travers une fiction, de faire comprendre et ressentir le sort des Asiatiques, le racisme à leur encontre, non seulement dans le cinéma hollywoodien, mais surtout dans la société américaine. De nous faire voir de l’intérieur la sensation d’enfermement dans des rôles prédéterminés, sans issue possible. De nous faire réagir, nous qui avalons à longueur de films (voire de livres), des clichés par dizaines sans nous en étonner, sans nous en offusquer. De nous faire saisir combien vivre dans l’enfermement desdits clichés est difficile. Un pari ambitieux mais réussi, tant &lt;strong&gt;Chinatown, Intérieur&lt;/strong&gt; s’avère prenant. Une petite pierre à l’édifice de la compréhension de l’autre, tout récemment récompensée par un National Book Award amplement mérité.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-capitalesonge.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-capitalesonge_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Capitale Songe&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Lucien Raphmaj - Éditions de l’Ogre - août 2020 (roman inédit - 320 pp. Semi-poche. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Futur pas si proche. Une île artificielle, Capitale S, abrite au long de ses cinq quartiers aux ambiances variées toute une population hétéroclite d’humains plus ou moins cyborgisés et d’Intelligences Vectorielles (les descendantes des intelligentes artificielles d’antan), qui se nourrissent des rêves des humains. Dans ce décor interlope, les trajectoires de trois protagonistes vont se croiser. D’un côté, Vera rejoint la Dreamsquad, organisation rebelle ayant pour but d’abolir le sommeil et donc affamer les IV. De l’autre, C-29, un «&amp;nbsp;dissimulacre&amp;nbsp;» – être artificiel dont l’existence consiste à servir de réceptacle pour les IV lors de leurs incursions dans le monde réel –, erre dans Capitale S, cherchant à libérer ses semblables du joug de leurs maîtres. Il y a enfin Kiel Phaj C Kaï Red, autre dissimulacre conçu par la puissante IV Nova, qui va plonger dans les bas-fonds les plus ténébreux de l’île. Ces trois personnages vont se croiser de loin en loin, chacun lancé dans des quêtes parallèles dont les enjeux, majeurs, vont se révéler peu à peu…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les éditions de l’Ogre se sont fait la spécialité de publier des textes de SF cherchant à amener le genre vers d’autres territoires (cf. &lt;strong&gt;Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman&lt;/strong&gt; d’Angela Carter, &lt;strong&gt;Ravive&lt;/strong&gt; de Romain Verger ou &lt;strong&gt;La Maison des épreuves&lt;/strong&gt; de Jason Hrivnak, critiqués dans les &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 83 et 86). Cela, au risque de perdre le lecteur au passage, et ce premier roman de Lucien Raphmaj n’y fait pas exception. On ne pourra pas dénier l’ambition de &lt;strong&gt;Capitale Songe&lt;/strong&gt;, sorte de &lt;em&gt;Blade Runner&lt;/em&gt; biopunk en plein trip onirique post-exotique, d’autant que sur le papier, tout est là pour séduire&amp;nbsp;: une île artificielle, des IA d’un autre type, un nouveau stade du capitalisme dans lequel les rêves sont devenus une ressource exploitable, un récit porté par une écriture élégante, riche en inventions lexicales (un glossaire d’une vingtaine de pages, établi par un narrateur un brin désinvolte, figure au cœur du livre). Las, comme dans tout rêve, l’obscurité et le flou règnent en maîtres incontestés dans &lt;strong&gt;Capitale Songe&lt;/strong&gt;. Pour qui cherche une histoire clairement dessinée ou des personnages approfondis, ce roman volontiers expérimental déroutera. Le projet est intéressant en tant que tel, mais l’exécution risque fort de ne plaire qu’au plus exigeant des lecteurs.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-cochontruffe.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-cochontruffe_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les larmes du cochontruffe&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Fernando A. Flores - Gallimard, coll. «&amp;nbsp;La Noire&amp;nbsp;» - septembre 2020 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Paul Durant - 336 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Frontière américano-mexicaine, dans un avenir proche. Ou pas. Pendant que les Protecteurs scrutent l’horizon fermé par le double mur frontalier, en quête d’illégaux à arrêter, les cartels défendent leur conception criminelle de la concurrence libre et non faussée avec les seules méthodes qu’ils connaissent&amp;nbsp;: l’intimidation et la cruauté. Rien de neuf sous le soleil de plomb du sud Texas. On trafique, on corrompt et on exécute dans le désert, loin des caméras, des médias et du chœur outragé des humanitaires. Seul l’objet du trafic change, s’adaptant à la demande nord-américaine. Depuis la grande famine, la vie elle-même est en effet devenue la terre promise des barons du crime. Dans les laboratoires de filtrage implantés près de la frontière, on cultive des chimères génétiques ressuscitant des espèces disparues ou donnant naissance à des créatures issues de l’imaginaire fertile de l’humanité. Veuf éploré, revenu de tout ou presque, Bellacosa s’accommode de ce monde pourri, survivant avec le maigre pécule accumulé au fil de petits boulots flirtant avec l’illégalité. Et même s’il tire un tantinet le diable par la queue, il n’est toutefois pas prêt à dîner avec lui, même avec une longue cuillère. Son association fortuite avec le journaliste Paco Herbert, venu là pour mener une enquête sur de mystérieux banquets clandestins, l’amène à explorer les zones étranges de la frontière.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Premier roman de Fernando A. Flores, &lt;strong&gt;Les Larmes du cochontruffe&lt;/strong&gt; se joue des frontières sous toutes leurs formes, qu’elles soient géographiques ou littéraires. Roman noir mâtiné de dystopie et de réalisme magique, le récit de l’auteur américain a les accents d’un crépuscule désenchanté. La fin d’un monde où prévalait une certaine forme d’éthique, un idéal collectif habité par l’empathie et la chaleur humaine. Désormais irrémédiablement souillé, en proie à l’extinction de masse, à la violence endémique et à la guerre de tous contre tous, le monde où vit Bellacosa semble dépourvu d’espoir, ou du moins d’une bonne cause à défendre. Sur ce substrat de roman noir, l’auteur greffe des éléments surnaturels et science-fictifs. On croise ainsi des vieilles chamanes, des défunts, coincés entre le monde des vivants et celui des morts, et des créatures empruntées au légendaire amérindien dont les songes semblent avoir inspiré notre réalité. Mais on découvre aussi des laboratoires où œuvrent des émules du docteur Moreau, sous la garde de sicarios impitoyables. Sur fond de bistouris, d’incantations magiques, d’agapes décadentes, d’hallucinations stimulées par l’ingestion de peyotl, Fernando A. Flores compose un tableau inquiétant, incontestablement décalé, et un tantinet décousu, hélas, entremêlant la magie primordiale des peuples précolombiens à des préoccupations plus sociétales, écologiques et géopolitiques. Le résultat est étrange, voire déroutant, mais pas complètement déplaisant pour peu qu’on se laisse happer par l’atmosphère et l’aura de mystère nimbant la quête de Bellacosa.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Les Larmes du cochontruffe&lt;/strong&gt;, «&amp;nbsp;La Noire&amp;nbsp;» de Gallimard ne trahit donc pas sa réputation d’exigence et d’originalité, même s’il faut avoir la suspension d’incrédulité bien accrochée pour suivre jusqu’au bout Fernando A. Flores.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-assassynth5.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-assassynth5_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Effet de réseau (Journal d’un AssaSynth, T.5)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Martha Wells – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – septembre 2020 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Mathilde Montier – 416 pp. GdF. 23,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Revoici, pour la cinquième fois, notre synthétique préféré&amp;nbsp;: AssaSynth. Après être rentré sur Préservation avec le Dr Mensah, la SecUnit séditieuse la plus célèbre de la Bordure Corporatiste s’embarque pour sa cinquième aventure dans un vrai roman de plus de 400 pages au lieu des habituelles novellas qu’on lui connaît.&lt;br /&gt;
Cette fois, c’est un enlèvement pur et simple qui attend AssaSynth lorsqu’un vaisseau non identifié les aborde aux alentours de Préservation après une périlleuse mission sur une planète lointaine. Comme d’habitude, notre synthétique n’a d’autre choix que de protéger des humains souvent inconscients et irrationnels tout en payant un lourd tribut physique (et psychique) pour découvrir le fin mot de l’histoire.&lt;br /&gt;
On retrouve dans cet opus tous les ingrédients qui ont fait le succès des précédents volumes, à savoir de l’action finement cadencée, des environnements futuristes où les allégeances politiques (et les vues philosophiques, notamment sur la propriété et la liberté) divergent, et une SecUnit toujours délicieusement irrévérencieuse qui ne se lasse décidément jamais de ses séries télé de seconde zone avec quelques nouvelles pépites comme &lt;em&gt;Cosmo-Trotteurs&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Orion&lt;/em&gt;.&lt;br /&gt;
Pour compléter ce tableau, Martha Wells offre des retrouvailles avec &lt;em&gt;EVE&lt;/em&gt;, le vaisseau d’exploration au caractère revêche, et analyse les relations compliquées entre celui-ci et AssaSynth pour accoucher d’une simili-histoire d’amour 3.0 où les sentiments s’expriment d’une façon bien moins directe que chez les humains. De l’enlèvement, le récit se transforme en enquête policière matinée d’exploration planétaire et Effet de réseau en profite même pour offrir une nouvel SecUnit afin de faire vibrer la fibre nostalgique chez notre synthétique.&lt;br /&gt;
En somme, les habitués de la série seront aux anges tandis que les autres, eux, resteront toujours sceptiques face à ce roman de SF Militaire mâtiné de quelques réflexions philosophiques sur le libre-arbitre et la conscience.&lt;br /&gt;
Le seul reproche que l’on fera cette fois à Martha Wells, c’est que son univers semble moins bien s’adapter au format long, qu’elle tire parfois à la ligne et que le second tiers du roman a tendance à casser le rythme imprimé par les premiers chapitres. Mine de rien, cet opus brise l’aspect des précédentes novellas pour un parti-pris plus long et, certainement, moins percutant.&lt;br /&gt;
Notre AssaSynth fonctionne beaucoup mieux sur le format habituel. Au pire, comme dans le monde de la série télé, considérera-t-on cet &lt;strong&gt;Effet de Réseau&lt;/strong&gt; comme un épisode de Noël plus long que la moyenne, une petite sucrerie un peu indigeste mais une sucrerie quand même. Espérons juste que cela ne devienne pas une habitude…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Nicolas Winter&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr101-meteore.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr101-meteore_m.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Mort et le météore&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Joca Reiners Terron - Zulma - octobre 2020 (roman inédit traduit du portugais [Brésil] par Dominique Nédellec - 192 pp. GdF. 17,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Malgré lui, un fonctionnaire mexicain planqué au ministère de l’Immigration, dont le lecteur ne connaîtra jamais le nom, se retrouve en charge de la migration des Kaajapukugi vers une terre de refuge au Mexique. Ces Indiens d’Amazonie, une cinquantaine d’hommes, ont derrière eux une longue histoire faite de recombinaison, de renaissance et de destruction. Flanqué de l’étrange Boaventura, ethnographe raté auto-érigé en protecteur, le jeune bureaucrate va aider le peuple mazathèque du Huautla à accueillir les Kaajapukugi. Mais l’improbable se produit&amp;nbsp;: ceux-ci se suicident à peine arrivés à bon port. Peu après, c’est Boaventura lui-même qui est retrouvé mort.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La première partie du roman est irriguée par la question des migrations et des rapports entre ethnographie et colonialisme. On y saisit l’importance des refuges et de la solidarité à créer face aux désastres écologiques et sociaux perpétrés par les Occidentaux. Le récit se complexifie ensuite en alternant les points de vue du bureaucrate et de Boaventura. Celui-ci s’adresse au fonctionnaire via une vidéo-testament où il confesse sa propre compromission dans la fin tragique des Indiens. On est transporté par sa voix dans une suite de péripéties où l’aventurier se perd et entraîne avec lui tous ceux qui l’entourent. Parallèlement, le fonctionnaire se trouve à la fois engagé dans une enquête visant à élucider la mort des Kaajapukugi et dans le travail de deuil de ses propres parents. Cela fonctionne assez bien, on suit avec aisance le passage entre ces différents questionnements et niveaux de réalité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La mort rôde, donc. Mais &lt;em&gt;quid&lt;/em&gt; du météore annoncé dans le titre et de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;l’audacieuse pointe de science-fiction&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» mentionnée en quatrième de couverture&amp;nbsp;? Tout au long de l’ouvrage, on apprend qu’une sonde spatiale chinoise habitée est sur le point d’être envoyée vers Mars. De loin, le fonctionnaire suit les opérations jusqu’au jour du lancement. Quel est le rapport&amp;nbsp;? C’est là que le bât blesse un peu&amp;nbsp;: en quelques pages, l’auteur tente de nous convaincre du lien intime entre la cosmogonie des Kaajapukugi et le voyage interplanétaire des Chinois. Certes, on accepte d’emblée de ne pas lire du Egan ni du Le Guin, mais ça reste tout de même maigre pour un amateur de SF.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette réserve formulée, il importe de noter tout l’intérêt du roman et le plaisir pris à sa lecture. Terron dépeint ce peuple de «&amp;nbsp;Schopenhauer sauvages&amp;nbsp;» avec finesse et humour. Ceux qui apprécient les messages métaphysiques seront d’ailleurs servis, voire surpris… Ils sortiront en tout cas de cette histoire avec des idées pour spéculer sur le temps, la génération, l’héritage et le devenir fantomatique (ou non&amp;nbsp;!) des individus et des peuples.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, voici un livre intelligent et divertissant qui vous fera parcourir des chemins inattendus, à condition toutefois de n’être pas trop chatouilleux au niveau des entournures logiques et des fondations scientifiques.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Nicolas Delforge&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Thomas Day, guide de lecture complémentaire</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/11/12/Thomas-Day-guide-de-lecture-complementaire</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:04c38f092f7ccc1affdbb7bb347e6fa2</guid>
        <pubDate>Thu, 12 Nov 2020 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Si Thomas Day est le nouvelliste le plus publié dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;, il est aussi un auteur dont la rédaction a suivi avec une relative assiduité les parutions. En témoigne ce guide de lecture composé des critiques parues dans les pages de la revue, venant compléter celui du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-100&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 100&lt;/a&gt; dédié à l'auteur de &lt;strong&gt;La Voie du sabre&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;Les Cinq Derniers Contrats de Daemone Eraser&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-daemone1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-daemone1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Le nom transparent de Daemone Eraser est lié à son activité de combattant des arènes, domaine où il excelle, peut-être parce qu'il n'attend plus rien de la vie depuis que son épouse repose dans un caisson d'animation suspendue. C'est alors qu'un Alèphe, créature qui maîtrise le temps, lui propose de vivre à nouveau avec sa compagne en échange de cinq meurtres. Des individus qui, l'Alèphe le garantit, méritent la mort… Eraser n'hésite pas longtemps. Avec Kimoko, la garde du corps qui l'aime en vain, et l'homme-chat Gilrein, également à son service, il se rend sur les planètes où l'attendent ses «&amp;nbsp;contrats&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ceux qui supposent que cette trame très linéaire ne sert que de prétexte à de spectaculaires combats seront surpris de voir avec quelle habileté Thomas Day en fait le support de propos plus ambitieux exposés par petites touches très adroites. Existe-t-il une peine, si grande soit-elle, qui justifie qu'on s'interdise de vivre&amp;nbsp;? Peut-on fonder un amour, même absolu, sur des meurtres, fussent-ils légitimes&amp;nbsp;? Le sont-ils justement, alors qu'il s'agit de personnes paumées ou qu'une erreur a transformé en monstres, et en sachant que tant que quelqu'un a un souffle de vie il lui reste une chance de se racheter&amp;nbsp;? L'art d'aimer est le plus difficile&amp;nbsp;; cette philosophie de la vie que Thomas Day expose sans prétention est en réalité la trame cachée de ce roman qui marie intelligemment aventure et réflexion.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On apprécie également l'artifice de mise en page de la double conclusion, qui offre au héros d'explorer les existences entre lesquelles il a toujours balancé&amp;nbsp;; il revient au lecteur, également partagé entre ces deux solutions, de trancher, selon son tempérament.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les &lt;strong&gt;Rêves de guerre&lt;/strong&gt;, ce péché de jeunesse publié dans le même intervalle (chez Mnémos), permet de mesurer le parcours de Thomas Day, du récit d'aventures à la violence gratuite vers plus de psychologie et de maturité. Un bon texte.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-25&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;25&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Resident Evil&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-resident.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-resident.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Un terrible virus se répand dans la «&amp;nbsp;Ruche&amp;nbsp;», centre de recherche scientifique high-tech souterrain. L'intelligence artificielle qui la régit bloque toutes les issues pour empêcher sa propagation à l'extérieur. Un commando d'élite est envoyé pour constater les dégâts et désactiver l'ordinateur. Ils constatent que les 500 travailleurs de la Ruche sont devenus des zombies. Pris au piège, ils doivent terminer leur mission, sauver leur peau et le monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La novelisation de Thomas Day colle au plus près au script. Autant dire que l'histoire est classique, gentiment bourrine (ce n'est pas péjoratif), très très légèrement complexifiée par l'amnésie et le double jeu de certains personnages. Pas de scènes en moins, ni en plus&amp;nbsp;; juste des détails dans les descriptions, les pensées des personnages, une introduction du point de vue de l'intelligence artificielle, ces petites choses que permet un roman et pas un film. Le livre alterne descriptions, scènes de baston, et dialogues/explications pour souffler un peu. Cumulées, les scènes d'actions sont un peu longues (on se doute qu'elles sont bien moins efficaces que dans le film)&amp;nbsp;: le bouquin aurait pu être avantageusement réduit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Finalement, le livre est à l'image du film&amp;nbsp;: pas prise de tête, sans autre prétention que de vouloir faire passer deux heures plaisantes. Entre deux romans plus sérieux, ça décrasse les neurones. Mais bon, même si un réel effort a été fait sur le prix, ça ne mérite pas de figurer dans la collection «&amp;nbsp;Lunes d'encre&amp;nbsp;», autrement plus prestigieuse et ambitieuse.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-heurtel/&quot;&gt;Philippe Heurtel&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-27&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;27&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Voie du sabre&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-sabre.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-sabre.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Avec &lt;strong&gt;La Voie du sabre&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt; plonge ses lecteurs dans un Japon de fantasy, un Japon du XVIIe siècle qui ne fut jamais, où la magie et les dragons existent, où le métal météoritique des sabres est trempé dans le sang.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si je reprends la dernière phrase du texte de quatrième de couverture, ce n'est pas par paresse, encore que…, mais parce qu'elle annonce parfaitement la couleur sur l'univers mis en place dans le livre, et surtout, sur le problème théorique qu'il pose d'emblée quant au genre dont il relève. Problème qui tient à un détail minime en apparence mais capital à mes yeux&amp;nbsp;: l'orthographe d'un mot. Fantasy ou fantaisie&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On comprend, bien sûr, que l'utilisation du terme fantasy a pour but de positionner La Voie du sabre dans la collection où paraît ce… appelons-le pour l'instant «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;», et de le faire surfer sur l'onde porteuse (au sens marketing du terme) dont bénéficie aujourd'hui la fantasy en question. Et c'est de bonne guerre. Mais du même coup, voici la fantasy amenée à englober tout ce qui relève du merveilleux épique, de &lt;strong&gt;L'Odyssée&lt;/strong&gt; à certains textes de &lt;strong&gt;La Légende des siècles&lt;/strong&gt; et aux actuelles tolkienneries, en passant par Les Mille et une nuits et les féeries de tout poil. Certes, à suivre André-François Ruaud dans sa &lt;strong&gt;Cartographie du merveilleux &lt;/strong&gt;(Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;»), on sait que la fantasy a les idées larges et qu'elle peut finalement englober tout et n'importe quoi. Y compris, pourquoi pas, &lt;strong&gt; La Voie du sabre&lt;/strong&gt;. Pourtant, à se trouver ainsi placé dans une case, aussi large et floue soit-elle, le livre risque de subir un effet réducteur en ce qui concerne son propos, son ambition, son style, et par conséquent son public.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car nous sommes ici dans le domaine de la littérature, chers amis, quand celle-ci se laisse porter par la fantaisie qui mène au conte. (Et voici ma thèse annoncée.)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Du conte, pratiqué à la manière de Perrault ou à celle, philosophique, de Voltaire, voire, plus près de nous, de Tournier, &lt;strong&gt; La Voie du sabre &lt;/strong&gt;tient en effet la fausse naïveté, la profondeur, la transmission en filigrane d'une leçon de sagesse et de vie – étonnante chez un tout juste trentenaire comme Thomas Day – qui en fait un de ces récits d'apprentissage chers au XIXe siècle, et, puisqu'il s'agit d'un conte sinon japonais, du moins à la japonaise&amp;nbsp;: l'écriture poétique, aussi bien au niveau du phrasé, des images pittoresques, que de la construction, superbement maîtrisée, incluant des contes dans le conte qui ont pour fonction de rythmer l'histoire et d'y ouvrir de nouveaux tiroirs de sens et d'émotion.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'histoire&amp;nbsp;? Là encore, le texte de dos en donnera une excellente idée. Disons simplement que c'est celle de l'éducation du jeune Mikédi, fils d'un chef de guerre, par Miyamoto Musashi, un rônin (samouraï privé de maître) dont l'existence est historique mais qui, dans la grande tradition de l'épopée – transformation de l'histoire, ou de ce que l'on croit en savoir, en légende –, est complètement revue et corrigée par la fantaisie du narrateur&amp;nbsp;: Thomas Day, qui s'est mis dans la peau de Mikédi pour raconter à la première personne la quête aux mille rebondissements de celui-ci.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette identification, qui est passée par une longue immersion dans la culture japonaise, mérite d'ailleurs un grand coup de chapeau, tant elle donne de crédibilité au récit. Non seulement les rituels du thé, des combats au katana, du seppuku, sont rapportés avec une précision qui confère aux étapes codées du «&amp;nbsp;roman d'apprentissage&amp;nbsp;» (initiation sociale, guerrière, amoureuse, philosophique…) un puissant parfum d'authenticité, mais les dialogues de sagesse, avec leur petit côté énigmatique, leurs paradoxes zen, les images qui les illustrent, sont typiques d'une certaine littérature japonaise. Et sans que cela soit le moins du monde laborieux&amp;nbsp;! Ici, la documentation, parfaitement intégrée, devenue une seconde nature, ne sent jamais le moisi de la fiche élaborée avec application et s'harmonise parfaitement avec les envols de l'imagination&amp;nbsp;: les cités flottantes de Kido soulevées par les monstres aquatiques sur lesquels elles vont se poser afin de recueillir sur leur carapace les conques contenant la fameuse encre de Shô – une séquence digne du meilleur Brussolo&amp;nbsp;! –&amp;nbsp;; l'encre de Shô elle-même, avec ses redoutables propriétés&amp;nbsp;; le Palais des Saveurs&amp;nbsp;; la Pagode des Plaisirs et son subtil système de jetons&amp;nbsp;; le tatouage magique de Musashi&amp;nbsp;; et j'en passe… À tel point qu'on imagine assez bien Thomas Day écrivant son livre en kimono, alternant le thé et le saké, et posant son point final en ayant, à force, les yeux irrémédiablement bridés.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Fallait-il que nous soit donné en annexe le détail des sources, bibliographiques et filmographiques&amp;nbsp;? Assurément, l'auteur procède ici par honnêteté, souci artisanal de montrer le soin qu'il a apporté à son œuvre, mais le magicien doit-il nous expliquer ses tours, nous montrer l'envers du décor, les moyens par lesquels il a créé l'illusion&amp;nbsp;? En fait, je crois que Thomas Day a péché ici par modestie académique – comme si Zola, publiant &lt;strong&gt;Germinal&lt;/strong&gt;, s'était senti obligé de livrer en fin de volume toute sa documentation sur la mine pour nous rappeler que ses impressionnantes connaissances en ce domaine n'étaient que le fruit d'un travail d'enquête. Ce faisant, il a oublié que l'art est artifice et que l'on n'en voudra jamais à un artiste de faire son miel de tout ce qui lui tombe sous la main, ses expériences, ses voyages, ses lectures, et d'exercer sa magie sans nous en donner les secrets – l'essentiel de ces secrets, le mystère par lequel une imprégnation se mue en œuvre d'art restant de toute façon insondable, y compris pour l'artiste lui-même. C'est d'ailleurs, curieusement, un des enseignements de Musashi.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Détail… Remarque de cuistre, j'en suis conscient… Car, fantasy ou conte, œuvre de genre ou littérature dite «&amp;nbsp;blanche&amp;nbsp;», tout simplement (parce qu'elle se publie sous couverture blanche comme chez Gallimard, Flammarion ou P.O.L.), peu importe en fin de compte&amp;nbsp;: c'est bien d'un livre magique qu'il s'agit ici. Parce que la magie y joue sa partie, bien sûr, mais surtout parce qu'il semble avoir été composé en état de grâce, qu'il charme (au sens premier du terme) par ses trouvailles de situation, la complexité douce-amère de sa «&amp;nbsp;leçon&amp;nbsp;», son mélange de violence et de tendresse, de crudité et de poésie délicate, son économie (seulement un peu plus de 250 pages là où d'autres se seraient répandus sur une trilogie), bref, son développement dans la verticalité, c'est-à-dire la profondeur, plutôt que dans l'horizontalité – qui est, comme on le sait, la position de la mort –, et last but not least, son style.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Musashi, le maître samouraï, possède au nombre de ses talents celui de sculpter au sabre une vague déferlante de façon à y faire brièvement apparaître un dragon, ou le sang giclant d'une blessure de façon à y suggérer un tigre avant que celui-ci ne se résolve en pluie. Ainsi Thomas Day procède-t-il avec les mots, faisant surgir ici et là une métaphore splendide, une vision impressionnante, une vigoureuse sentence. C'est sa voie du sabre à lui. Étrangement, mais dans la logique des grands malades d'écriture qui viennent à maturité, elle le mène aujourd'hui, après la voie punk, steam ou non, de &lt;strong&gt;Rêves de guerre&lt;/strong&gt;, de &lt;strong&gt;L'Instinct de l'équarrisseur&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;Stairways to hell&lt;/strong&gt;, à la sûreté de touche d'un livre enchanteur, un des meilleurs, sinon le meilleur de la production française d'imagination de la rentrée 2002, à ranger sans hésiter à côté des magnifiques &lt;strong&gt;Nouvelles orientales&lt;/strong&gt; de Marguerite Yourcenar.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jacques-chambon/&quot;&gt;Jacques Chambon&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-29&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;29&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Double Corps du Roi&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-corps.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-corps.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Parce qu'il juge son monarque vieux et pusillanime, faible et sans grandeur, qu'il veut redonner à sa cité, Déméter, sa puissance d'en temps, le général Déléthérion fomente un coup d'état sanguinaire. Grâce à l'appui de l'armée et son association avec les Eizihils, une race insectoïde sur le déclin, il parvient à ses fins en une journée, balaye la monarchie et prend le pouvoir. Il va désormais lui falloir composer avec les instances religieuses de la cité-état, qui se verraient bien à la tête d'une théocratie, et surtout mettre la main sur l'Héraklion, armure-relique symbole du pouvoir monarchique de Déméter disparue lors du coup d'état, un artefact aux pouvoirs immenses dépositaire de la mémoire de tous les rois passés de la cité…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Double corps du roi&lt;/strong&gt; est, après &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/ugo-bellagamba-thomas-day/l-ecole-des-assassins&quot;&gt;&lt;strong&gt;L'École des assassins&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (le Bélial'), le second roman que nous devons à l'association de deux de nos jeunes auteurs les plus doués&amp;nbsp;: &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;, qui a fait davantage que confirmer en une dizaine de livres (le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-32&quot;&gt;présent Bifrost&lt;/a&gt; en est une preuve supplémentaire), et &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/ugo-bellagamba/&quot;&gt;Ugo Bellagamba&lt;/a&gt;, plus vert que son comparse, mais qui nous a d’ores et déjà montré toute son ambition dans le recueil &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/ugo-bellagamba/la-cite-du-soleil-et-autres-recits-heliotropes&quot;&gt;La Cité du Soleil&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; (le Bélial'). Un livre attendu, donc, avec comme toujours dans pareil cas le risque de la déception. Et nous n'y coupons pas. Ou tout du moins pas totalement. Car &lt;strong&gt;Le Double Corps du roi&lt;/strong&gt; souffre de défauts patents, ce qui ne lasse pas d'énerver quand pareil constat s'applique à un ouvrage qui aurait pu être épatant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le livre nous raconte l'histoire d'un coup d'état, des bouleversements qu'il implique, de la résistance qui s'organise autour de cet événement et des motivations des personnages qui se trouvent happés par le flot de l'Histoire. Un sujet classique mais ambitieux. Il y a de la dualité dans ce &lt;strong&gt;Double corps&lt;/strong&gt;. Manichéisme bien sûr, mais pas uniquement&amp;nbsp;: impérialisme face au monarchisme&amp;nbsp;; conservatisme et progressisme&amp;nbsp;; science et nature (la science étant plutôt le mal et la nature, ou «&amp;nbsp;l'état de nature&amp;nbsp;», le bien – un symbolisme de base répandu dans nos société modernes et finalement assez réac')&amp;nbsp;; fausse religion et vraie foi&amp;nbsp;; dualité des personnages tiraillés entre leurs origines et le nouveau monde qu'ils découvrent, leur vision éthique et politique et leur environnement social, familial… Finalement rien n'est simple et c'est tant mieux, le mal à ses raisons et peut se justifier&amp;nbsp;: méfions-nous des visionnaires. Alors&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alors à l'ampleur des personnages, leur épaisseur, leur complexité, on opposera la puérilité de certaines de leurs réactions, l'invraisemblance crispante, ça et là, de leurs propos. Mais ceci relève du détail. Plus gênant est le fait qu'on ne saisit pas pourquoi, dès le début du livre, alors qu'Égée dispose de l'Héraklion, cette armure qui fait de lui un espèce de super héros, un Iron Man invincible, il ne s'en sert pas pour balayer les putschistes. Ou plutôt si, il s'en sert, un peu… Puis on nous explique que pour des questions morales, vraiment, il ne peut pas, non, vous comprenez, c'est pas bien, quoi, faut réserver ça au messie, et le messie, ben c'est pas lui… Mwouais. Et puis surtout, le plus handicapant, c'est cette construction en trois parties centrées autour de trois personnages différents (mais semblables, en fait), cette fausse disparité qui fait qu'on se retrouve avec des actes héroïques mais pas de héros, un paradoxe alors que le livre tout entier est un appel au héros. Du coup les moments de bravoures se succèdent mais, en fait d'un ouragan épique qui nous porterait du début à la fin, ce n'est qu'une succession de bourrasques – dommage, vraiment, même si certaines de ces bourrasques n'en sont pas moins magistrales… On ne peut se départir de l'idée que les auteurs sont restés le cul entre deux choix narratifs&amp;nbsp;: un point de vue éclaté à travers une véritable multiplicité de personnages (et plus aucun héros, juste des acteurs/spectateurs), et un unique point de vue (ou deux, disons, celui du régicide et celui qui s'y oppose) jouant pleinement la carte de l'héroïsme… Las.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On l'a dit&amp;nbsp;: on reste quelque peu déçu face à ce livre ambitieux qui promettait plus qu'il ne donne. Demeure toutefois un roman qui se lit d'une traite, inscrit dans un univers au substrat politique et géographique riche et savoureux, le tout ponctué de scènes marquantes. Alors on lit, oui, on apprécie, aussi, même si on regrette, un peu…&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-32&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;32&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Sympathies for the Devil – redux&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-devil.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-devil.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Chroniquer un livre de Thomas Day publié au Bélial n'est pas exactement une partie de plaisir, surtout quand ladite chronique est destinée à &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Mais passées les premières inquiétudes, force est de constater que &lt;strong&gt;Sympathies for the devil – Redux&lt;/strong&gt; est un excellent cru. Le rédacteur peut donc continuer sa route sans crainte pour ses dents, ce qui fera économiser de l'argent à la sécurité sociale et contribuera à maintenir le climat de paix et de sérénité qui caractérise la S-F francophone en général et les patrons de Bifrost en particulier.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Réédition du premier recueil de nouvelles de Thomas Day, &lt;strong&gt;Sympathies for the devil – Redux&lt;/strong&gt; reprend l'essentiel de ses caractéristiques, avec quelques petits changements (suppression de la préface, ajout de deux textes, élimination d'un autre, illustrations de Guillaume Sorel, etc.) dont on ne pourra guère mesurer l'importance faute d'avoir lu la chose à l'époque. Passons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Composé de six textes globalement assez différents dans leur forme comme dans leur fond (malgré la thématique commune de la fin du monde, au sens le plus large), &lt;strong&gt;Sympathies for the devil – Redux&lt;/strong&gt; est probablement la meilleure manière d'aborder l'œuvre d'un auteur jugé outrancier, ultra violent et brutal. À la lecture des nouvelles, il apparaît pourtant que cette fureur sanglante est souvent motivée par une saine tendresse pour le genre humain, cachée, certes, mais bien présente, doublée d'un humour cynique constant et déjanté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est d'ailleurs ce qui séduit le plus chez Thomas Day&amp;nbsp;: cette manière toute bordélique (en apparence seulement, la construction des textes étant imparable) de présenter un monde en ruine, amoral, violent, machiste, manifestement désespérant, mais jamais vraiment sérieux. Lire, par exemple, que «&amp;nbsp;La Notion de génocide nécessaire&amp;nbsp;» est un texte abouti et humaniste fait doucement rigoler. Très moyenne exploration de l'univers intime d'un mandaté Onusien, cette nouvelle est certes humaniste, mais globalement faible et peu crédible, peuplée de personnages sommaires, de philosophie existentielle de comptoir, le tout dans un vague éloge du nomadisme, sans que jamais le sujet ne décolle. Réflexion faite, ce constat n'est pas étonnant&amp;nbsp;: à côté des autres textes du recueil, «&amp;nbsp;La Notion de génocide nécessaire&amp;nbsp;» est un îlot de santé mentale et de calme au milieu d'un océan d'humeurs moites et odorantes. Reste que Thomas Day est justement à l'aise avec les humeurs, et c'est dans ce registre qu'il offre le meilleur de lui-même. Ainsi, «&amp;nbsp;L'Erreur&amp;nbsp;», sublime nouvelle qui réconcilie Dick et Thierry Paulin, dans une rocambolesque histoire aussi polardeuse que camée, pour un résultat non seulement magnifique, mais essentiellement parfait dans l'esthétique de l'immonde (on se souvient de Mme Bovary qui dégueule ses tripes après absorption du poison, Flaubert ayant prouvé le premier que de l'horreur pouvait naître la beauté, du moins en littérature). Plus loin, «&amp;nbsp;Le Démon aux yeux de lumière&amp;nbsp;» démontre qu'efficacité narrative, inventivité délirante et intelligence stylistique peuvent s'allier à l'humour le plus vachard, pour un récit qui propose une vision radicalement nouvelle de nos bons vieux démons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Inutile de résumer les six textes qui forment un recueil bien séduisant. Autant oublier «&amp;nbsp;À l'heure du loup&amp;nbsp;», passer directement aux autres et ricaner d'un air sardonique en bonne intelligence avec l'auteur. Oui, &lt;strong&gt;Sympathies for the devil – Redux&lt;/strong&gt; est assurément un livre à lire, mais c'est surtout un livre à rire, antagonisme de façade pour une sincère inquiétude quant à l'état général du monde et de l'abominable somme de petites lâchetés qu'il implique.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-37&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;37&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Cité des crânes&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-cranes.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-cranes.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;La Cité des crânes&lt;/strong&gt;, auto-fiction à mi-chemin entre le carnet de route et le roman stricto sensu, Thomas Day se livre tel qu'en lui-même, à poil, en sueur et les pieds sales, toute perversion mise à part. Sur la base d'un certain Thomas Daezzler, agent d'une organisation pseudo libertaire en mal d'aventures et dégoûté par un innommable pays hexagonal, l'histoire commence en Thaïlande pour se clore en longues sodomies, et accessoirement au Laos. Si&lt;strong&gt; La Cité des crânes&lt;/strong&gt; peut plaire ou profondément ennuyer son lecteur (en fonction des expériences de voyage de tout un chacun), on ne pourra enlever à son auteur une évidente sincérité, un vrai talent de conteur et une efficacité définitivement diabolique pour attraper son lecteur par le col et lui plonger le nez contre l'encre fraîche du livre. Le vrai souci est en fait bien plus fondamental et tient à la nature même du genre&amp;nbsp;: l'auto-fiction a ses limites et il est beaucoup trop difficile de faire la part des choses entre le vrai et le fantasmé pour ne pas parasiter la lecture de chapitre en chapitre. Résumons. Thomas Daezzler quitte son pays et atterrit en Thaïlande pour y retrouver une fille qui ne fera évidemment pas autre chose que lui claquer entre les doigts (moites, les doigts, il fait chaud par là-bas). Dès lors, la mécanique s'emballe et embarque le Thomas au Laos, le temps d'y travailler comme gérant de bar à putes et d'y rencontrer moult personnages exotiques. Jusqu'ici, tout va bien, mais le fantastique n'est jamais loin&amp;nbsp;: suite à la disparition du propriétaire du bar en quête d'un frangin disparu en pleine jungle, Thomas va bien devoir se coltiner au réel et se mettre lui aussi en marche vers la Cité des crânes, lieu fantasmatique et violent où le Colonel Kurz rejoint Conrad et Garland pour un voyage au bout de la nuit aussi glauque qu'humide. Nous ne sommes évidemment pas loin d'&lt;strong&gt;Au coeur des ténèbres&lt;/strong&gt;, après un détour par Michel Houellebecq auquel Thomas Day avait envie de répondre (&lt;strong&gt;Plateforme &lt;/strong&gt;s'intéressant uniquement aux clients et jamais aux putes). Reste que dans sa tentative de carnet de route à mi-chemin entre la folie intérieure et la froide description d'une Asie du Sud-est nettoyée de tout cliché, Thomas Day ne peut s'empêcher de produire lui aussi nombre de lieux communs propres à la littérature de voyage qui s'intéresse trop souvent au voyageur et pas assez au voyagé. Considérations sur le tourisme, dédain des voyageurs-qui-ne-voyagent-pas-vraiment, confrontation au réel qui a tout du fantasme indianajonesque et vague intérêt pour les autres qui masque mal le seul truc intéressant pour l'auteur, à savoir lui-même (ou du moins son héros). On voit que&lt;strong&gt; La Cité des crânes&lt;/strong&gt; peut agacer et laisser sur leur faim ceux qui espéraient plus d'un voyage au bout de l'enfer revu par Thomas Day. Au-delà de ces défauts qui sont plus ou moins évidents en fonction du goût et de l'expérience du lecteur, le livre se dévore et s'offre quelques morceaux de bravoure plus que réussis. Les tripes de l'auteur étalées sur une table forment un spectacle peu ragoûtant, mais c'est justement ça qui rend la littérature intéressante. Ceux qui désirent un récit lisse et propre peuvent passer leur chemin, avec Thomas Day, on se prend le réel dans la gueule et ça ne fait jamais de mal. Qu'importe si on est d'accord ou pas avec ce type de réel très personnel. L'important, c'est qu'il appartient à l'auteur.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-41&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;41&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Trône d’ébène&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-trone.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-trone.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En 1807 apparaît chez les N'Gunis du Natal (peu ou prou l'actuelle Afrique du Sud) un dictateur qui fonde la nation zouloue en conquérant par les armes les autres tribus de la région. Chef de guerre insatiable atteint de folie sanguinaire, il sera assassiné par les siens en 1828. Ses successeurs combattront les Boers, puis les Anglais.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Telle est l'histoire du nouveau roman de Thomas Day, sous-titré &lt;strong&gt;Naissance, vie et mort de Chaka, roi des Zoulous&lt;/strong&gt;. Ni science-fiction, ni fantasy, ce roman est une épopée sanglante. Et comme en Afrique, la magie n'est jamais absente, une épopée fantastique sanglante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce qui frappe en premier c'est l'écriture, le souffle qui porte les exploits de ce guerrier hors du commun. Le destin de cet homme est exceptionnel, mais l'énumération de ses conquêtes guerrières serait lassante si elle n'était contée dans une langue aussi inspirée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est l'histoire du premier fils désiré d'un roi, conçu malheureusement pour lui hors mariage avec une concubine. Crime sacrilège qui permettra aux épouses légitimes d'exiger le bannissement du fils et de la mère quand elles-mêmes auront des héritiers. Un gamin martyrisé par les autres enfants du village jusqu'à son départ à l'âge de treize ans. Impavide, la mère assiste aux exactions dont son fils est quotidiennement victime, persuadée que ces brutalités forgent son caractère, que sa haine et sa rage le transformeront en messie guerrier. Une ancienne prophétie annonce en effet la venue d'un enfant sacré qui deviendra un grand roi et réunira sous sa coupe les autres tribus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour vérifier son pressentiment, elle l'emmène voir une vieille sorcière qui vit au creux d'un arbre de la savane, en compagnie d'un cochon sauvage aux yeux bleus. Celle-ci confirme que peut-être… mais qu'elle ne pourra en être sûre que le jour où le garçon atteindra la puberté. Quand ce jour arrive et que l'enfant, pour la première fois, se réveille le sexe dur, c'est la mère qui le soulage. Geste fondateur, incestueux, d'une mère toute puissante qui le poussera à conquérir les tribus voisines, à tuer et à massacrer les bouches inutiles, à vendre aux Portugais une partie des prisonnières et des enfants, et à garder comme esclaves les plus beaux spécimens.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfant de la prophétie, Chaka est avant tout l'objet des dieux, dieux qu'il lui faudra parfois affronter, à l'instigation même de ces derniers. Ainsi combat-il une mère divine et monstrueuse, une lutte ô combien symbolique alors que dans sa vie personnelle, Chaka n'aura de cesse d'obéir aux dieux et à sa génitrice. Après quoi la première guerre est déclarée, et Chaka ne cessera plus de batailler, de tuer et de massacrer, encouragé par sa mère, par la prophétie, par la sorcière, et, bien sûr, par les dieux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car ce sont les dieux qui, en coulisse, manipulent les marionnettes humaines qui défendent sans le savoir leurs intérêts. Les dieux savent que seul un empire zoulou puissant pourra entraver la marche de l'homme blanc et leur donner quelques années de répit. Comme d'habitude, ils poussent les hommes à s'entretuer en leur nom, se moquant des dégâts collatéraux (des milliers de morts à chaque nouvelle conquête de Chaka, qui seront nombreuses).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À la fin de sa geste, les dieux ordonnent à Chaka d'entreprendre un voyage initiatique, jusqu'à un lac sacré où l'attend un dieu crocodile. Le cadeau du crocodile (symbole du père, père qui l'a banni&amp;nbsp;!) le rendra fou.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La magie imprègne le récit, mais que serait une épopée africaine sans magie noire&amp;nbsp;? Une chanson de geste tout autant magnifique (un jour un enfant apparaît, porté par une prophétie il réunit sous sa coupe la nation zouloue) qu'horrifique du fait de la cruauté de Chaka, de son inhumanité. C'est un guerrier sans cœur fabriqué par les dieux et capable d'abattre ses alliés s'il les sent trop fragiles. Il ne se connaît qu'un unique amour, celui qu'il porte à sa mère, un amour qui le dévore.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À la fin du roman, avalé comme un bouillon poivré une nuit de grippe, deux réflexions totalement incorrectes me viennent. Je comprends mieux les dictateurs africains actuels qui ne font que perpétuer la tradition et la folie du roi des zoulous. Et je me demande si une société sans dieu(x) serait moins sanguinaire. Peu probable…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Thomas Day a du souffle, il sait raconter des histoires, mais il a surtout ce don incroyable qui consiste à se glisser dans l'âme d'un peuple pour la faire sienne le temps d'un livre.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/marianne-leconte/&quot;&gt;Marianne Leconte&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-47&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;47&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;This Is Not America / La Maison aux fenêtres de papier&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-america-maison.png&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-america-maison.png&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Actualité chargée, en ce début 2009, pour notre éminent collaborateur Thomas Day. Deux ouvrages ont en effet tout récemment enrichi sa bibliographie&amp;nbsp;: le court recueil de nouvelles &lt;strong&gt;This is not America&lt;/strong&gt;, publié par ActuSF dans sa décidément sympathique collection des «&amp;nbsp;Trois Souhaits&amp;nbsp;», et le roman &lt;strong&gt;La Maison aux fenêtres de papier&lt;/strong&gt;, publié directement en poche en Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;» – une fois n'est pas coutume, mais la coutume est régulièrement violée chez cet éditeur et c'est tant mieux. Deux ouvrages très différents, donc, et présentant diverses facettes d'un auteur qui, on le sait, a plus d'un tour dans son sac&amp;nbsp;; mais deux publications finalement très proches, revendiquant toutes deux l'influence de Quentin Tarantino (pas forcément pour ce qu'il a fait de mieux, d'ailleurs), au milieu d'autres références plus ou moins cryptiques, et marquées par un goût prononcé pour le voyage et l'exotisme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce qui est petit étant joli, commençons donc par évoquer &lt;strong&gt;This is not America&lt;/strong&gt;. Derrière ce titre musical et connoté (une habitude&amp;nbsp;?) se cachent trois nouvelles dépeignant une Amérique «&amp;nbsp;qui n'est tellement plus elle-même qu'on a déjà l'impression de la connaître&amp;nbsp;», pour citer la belle formule de la quatrième de couverture. Nul anti-américanisme de bas étage à craindre pour autant&amp;nbsp;: ce qui intéresse ici Thomas Day, c'est le rêve américain, avec ses idoles et ses tares, trituré jusqu'à la moelle par un auteur qui connaît son sujet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le recueil s'ouvre sur «&amp;nbsp;Cette année-là, l'hiver commença le 22 novembre&amp;nbsp;», nouvelle façon road movie qui nous explique à demi-mots ce qui s'est vraiment passé le 22 novembre 1963 à Dallas, en jouant plus ou moins sérieusement de l'inévitable histoire secrète, avec des vrais morceaux de l'inévitable théorie du complot. Un texte rondement mené, palpitant de bout en bout et d'une efficacité certaine. Dommage, toutefois – mais cela faisait évidemment partie du jeu – qu'on ait plus ou moins déjà lu ça cent fois…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On préférera sans doute «&amp;nbsp;American Drug Trip&amp;nbsp;», nouvelle burlesque et déjantée reposant sur une variation dickienne à base d'univers parallèles, avec plein de choses réjouissantes et improbables dedans. Une autre vision de l'Amérique, effectivement, bourrée de références et pour le moins jubilatoire. Probablement le meilleur texte de ce bref recueil – que les lecteurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; auront toutefois déjà lu dans notre vingt-sixième livraison…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La dernière nouvelle, «&amp;nbsp;Eloge du sacrifice&amp;nbsp;», est plus grave en apparence – s'y pose un terrible dilemme –, mais les références, et plus largement les bonnes idées, abondent à nouveau – on notera au passage quelques très belles scènes de bataille… tout en regrettant, peut-être, que ce texte se montre un peu artificiel et n'aille pas forcément jusqu'au bout de ses idées, le tout pouvant laisser un brin perplexe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;This is not America&lt;/strong&gt; se révèle être au final un agréable petit recueil, savoureux et efficace. Rien de transcendant, certes, mais le fait est que cela se lit tout seul et qu'on en redemande volontiers.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ça tombe bien, &lt;strong&gt;La Maison aux fenêtres de papiers&lt;/strong&gt; est là pour ça. Sous une belle couverture de Daylon, Thomas Day y retrouve son Japon chéri après &lt;strong&gt;La Voie du sabre&lt;/strong&gt; (Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;») et &lt;strong&gt;L'Homme qui voulait tuer l'Empereur&lt;/strong&gt; (roman publié dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-32&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°&amp;nbsp;32&lt;/a&gt; et réédité chez Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;»), mais versant contemporain, cette fois. Le sous-titre est parlant&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Hommage à Fukasaku Kinji, Takashi Miike et Quentin Tarantino&amp;nbsp;». L'influence des trois réalisateurs se sent en effet dans cette histoire débordant de yakuzas, de giclées d'hémoglobine et de sodomie à sec (pas de doute, on lit bien du Thomas Day). Mais on pourrait également y rajouter Takeshi Kitano, largement cité dans la filmographie en fin de volume, et dont l'influence se retrouve essentiellement dans de très réjouissants intermèdes ludiques («&amp;nbsp;paroles de yakuzas&amp;nbsp;») évoquant furieusement Sonatine (surtout), Hana-Bi et Aniki. Plein de bonnes choses, donc, et un programme tout ce qu'il y a d'attrayant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'essentiel de l'histoire repose sur la rivalité entre deux puissants clans de yakuzas, dirigés par deux frères, deux démons nés des cendres d'Hiroshima et de Nagasaki. Le chef du clan Nagasaki a élevé à sa manière (pour le moins rude) la troublante Sadako, une femme-panthère muée en irrésistible machine à tuer. Un jour, cependant, la destinée déjà étonnante de la jeune femme prend un brusque virage, quand Nagasaki Oni lui confie la terrible Oni No Shi, une épée légendaire et tueuse de démons. Un héritage difficile à porter et qui, très vite, jouera son rôle dans la guerre impitoyable que se livreront les deux clans yakuzas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette fantasy urbaine crue et violente nous vaut un roman d'action efficace de bout en bout, et tout à fait distrayant. L'hommage est réussi, et les amateurs ne pourront que s'en trouver comblés. Mais le meilleur ne réside pourtant peut-être pas dans cet aspect du roman, qui n'est par ailleurs pas exempt de menus défauts&amp;nbsp;: on peut ainsi regretter que cette trame, outre son côté passablement bourrin, se montre parfois un peu trop didactique, et que les éléments relevant proprement de l'imaginaire donnent en fin de compte une impression d'artifice, voire de superflu…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais l'aventure de Sadako est encadrée par un prologue et un épilogue cambodgiens narrant, le premier du point de vue de Nagasaki Oni, le dernier de celui de son frère démoniaque, les origines de l'Oni No Shi. Ce qui nous donne, dans un sens, deux nouvelles de fantasy à la fois plus classiques de par leur côté «&amp;nbsp;archaïque&amp;nbsp;», et plus étonnantes et séduisantes en raison de leur cadre original, entourant le récit contemporain. La plume de l'auteur s'y fait plus fine, plus travaillée, sans que le récit ne s'en trouve édulcoré pour autant. Il s'en dégage une belle puissance narrative et un souffle remarquable, qui rendent cette Maison aux fenêtres de papier plus convaincante encore.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En somme, Thomas Day nous a gâtés avec ces deux ouvrages, certes pas parfaits, mais témoignant assurément tant du talent de l'auteur que de la cohérence dans la variété de son œuvre.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-55&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;55&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Daemone&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-daemone2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-daemone2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;David Rosenberg, célèbre gladiateur de l’Aire Humaine, n’éprouve plus aucun goût pour la vie depuis que Susan, son épouse, repose dans un caisson d’animation suspendue dans un coma définitif. C’est probablement ce qui lui permet de vaincre. Mais voilà que Lhargo, un Alèphe issu de la plus ancienne des civilisations, aux pouvoirs incommensurables, parmi lesquels la maîtrise du temps, et observateur des mœurs humaines, lui propose un contrat, à savoir le transférer dans un univers alternatif où sa bien-aimée est vivante et en bonne santé, en échange de cinq meurtres, uniquement de personnes qui ne méritent pas de vivre au vu de leur passif. Aidé de Kimoko, une femme plus tout à fait humaine, uberkriegerisch taillée pour le combat, séduisant garde du corps qui l’aime en vain, et de l’homme-chat Gilrein, mercenaire doublé d’un as de la technique, il exécute un à un ses contrats, pas toujours de la façon prévue. Les tentatives pour approcher la victime comme le détail des événements réservent quelques belles surprises.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’ensemble est enlevé, bien rythmé, avec les doses d’adrénaline attendues mais aussi une dimension psychologique qui place le récit sur un plan plus ambitieux&amp;nbsp;: les victimes, malgré les horreurs commises, méritaient-elles vraiment la mort, au point de leur retirer la possibilité de se racheter&amp;nbsp;? Peut-on fonder l’amour, aussi sincère et profond soit-il, sur le meurtre&amp;nbsp;? Qui sera cette autre Susan d’un univers parallèle et devra-t-elle savoir ce qu’il a fait pour elle&amp;nbsp;? La fin fournit la conclusion appropriée, en revenant également sur les motivations de l’Alèphe à l’origine du contrat.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Cinq derniers contrats de Daemone Eraser&lt;/strong&gt;, paru en 2001 (même éditeur), a été entièrement réécrit pour la circonstance, approfondissant plus particulièrement les personnages tout en gardant leur côté «&amp;nbsp;brut de décoffrage&amp;nbsp;» propre aux héros d’aventures. Si le récit ne change guère sur le fond, il est à présent enchâssé de façon plus visible dans l’univers des Sept berceaux que Thomas Day a entre-temps développé au fil de nouvelles – il était à peine mentionné dans la première édition. La fin abandonne également, l’auteur seul sait pourquoi, la mise en page soulignant la poursuite du récit dans deux trames différentes, détail intéressant puisqu’il s’achève cette fois sur une fin unique, réduisant les possibles au choix, forcément douloureux et contraignant, quel qu’il soit, signe de la maturité et de l’évolution du personnage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’ensemble est bien rythmé, mené sur un rythme soutenu, et contient un certain nombre de références à des auteurs de SF (Silverberg, Zelazny), le tout dans l’esprit des films à la Sam Pekinpah et La Horde sauvage, de l’aveu même de l’auteur dans la longue interview qui fait suite au récit. Son but assumé est de faire plaisir et de se faire plaisir en retrouvant l’excitation un peu naïve qui accompagnait les westerns galactiques de jadis. Pari réussi, voire davantage, car &lt;strong&gt;Daemone&lt;/strong&gt; est quand même un cran au-dessus d’un space op’ sans prétention.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-64&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;64&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Du sel sous les paupières / Women in chains&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-america-sel-women.png&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-sel-women.png&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Je ne ferai pas l’affront de présenter Thomas Day aux lecteurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Rappelons simplement qu’il a commis une cinquantaine de nouvelles, dont certaines lui ont servi de cadre pour développer ses romans ultérieurs (&lt;strong&gt;La Voie du sabre&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;L’Instinct de l’équarisseur&lt;/strong&gt;).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Du sel sous les paupières&lt;/strong&gt; s’inscrit dans une démarche identique, l’auteur ayant exhumé et complété un texte paru en 1999 dans l’anthologie steampunk &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/futurs-anterieurs&quot;&gt;&lt;strong&gt;Futurs antérieurs &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;(éd. Fleuve Noir).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Saint-Malo, 1922.&amp;nbsp; La Grande Guerre vient seulement de s’achever. Sous l’étrange brume qui recouvre désormais toute l’Europe, le peuple tente d’oublier qu’un autre conflit majeur s’annonce déjà, Français et Allemands s’activant pour mettre au point l’arme décisive qui fera gagner leur camp. Judicaël, alias l’Apache, garçon de seize ans, habite avec son grand-père dans la coque d’un bateau retourné. Pour survivre, il vend des illustrés et commet quelques menues rapines. Deux évènements vont le forcer à se hisser au-dessus de sa condition misérable&amp;nbsp;: la mort du vieux bonhomme et l’amour de la jolie Mädchen. Bientôt la jeune fille disparaît… Victime du Rémouleur, le tueur d’enfants qui terrorise la cité corsaire&amp;nbsp;? Ou victime des expériences menées par les militaires dans la base souterraine située sur la Rance&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman m’a laissé une impression mitigée. Ni le décor ni les personnages ni le thème ne sont en cause. Le pouvoir d’évocation de l’auteur ne s’est pas émoussé, pas plus que sa capacité à agréger en un tout cohérent les figures et les influences les plus diverses (pêle-mêle&amp;nbsp;: Vernes, Dickens, le cinéma de Caro et Jeunet, et, pourquoi pas, les Celtiques d’Hugo Pratt), situant le texte au carrefour du conte de fée, de l’uchronie et du steampunk. Day réussit en outre à rendre son jeune héros crédible en paumé attachant (à mi-chemin entre Gavroche, Oliver Twist et Huckleberry Finn), métamorphosé par l’amitié et l’amour, l’amitié d’une machine, l’amour né d’un simple regard, la morale de l’histoire s’appuyant d’ailleurs sur cet axiome tout simple&amp;nbsp;: l’amour et l’amitié peuvent tout, ils sont plus grands que la maladie, que les militaires et leurs guerres absurdes, que les dieux du passé. Tout juste pourra-t-on reprocher au texte une dynamique un peu fragmentée, une faiblesse au niveau du déploiement de l’intrigue (la quasi disparition de l’Überspion dès le second acte, par exemple&amp;nbsp;; par ailleurs, les développements autour de l’IRA et du personnage de Patrick Nolan ne m’ont pas paru très convaincants – plaqués artificiellement sur le cours d’un récit qui n’avait sans doute pas besoin de cet expédient pour trouver une résolution pertinente). Plus embêtant, en mettant un peu d’eau (de rose&amp;nbsp;?) dans le jus de désespoir où il trempe habituellement sa plume, autrement dit en voulant normaliser son texte il me semble que l’auteur en diminue la portée littéraire. Bien sûr, la dédicace du début laisse peu de place au doute. Mais qu’est-ce qui cara-ctérise Thomas Day&amp;nbsp;? Qu’est-ce qui le distingue de la meute&amp;nbsp;? Son univers de violence âpre et dure. C’est pour ça aussi qu’on le lit et qu’on l’aime. Ecrire un roman sans arme ni haine ni violence n’a rien d’infâmant en soi. Mais au milieu d’un tel foisonnement de références (voir exemples supra), je n’ai pas retrouvé l’empreinte habituelle de l’auteur, sa touche personnelle. En l’état, &lt;strong&gt;Du sel sous les paupières&lt;/strong&gt; aurait presque pu être écrit par un autre (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il soit raté).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Roman édulcoré, &lt;strong&gt;Du sel sous les paupières &lt;/strong&gt;n’ira pas jusqu’à rebuter les lecteurs acharnés de Thomas Day – n’exagérons rien. Toutefois, par sa vocation adolescente, par sa tentation de la normalité, il les laissera peut-être sur leur faim.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par contraste, les nouvelles qui composent le recueil &lt;strong&gt;Women in chains&lt;/strong&gt; sont terribles, insupportables. L’auteur décrit, par le prisme de quelques vies, la misère de la condition féminine. Cinq destinations, combien de destins brisés&amp;nbsp;? Mexique, Allemagne, Groenland, Afghanistan, France. On se déplace beaucoup chez Thomas Day, mais comme le précise Catherine Dufour dans sa préface, le recueil «&amp;nbsp;n’est pas un guide touristique […] mais un guide du désespoir. Les voyageurs de Thomas Day ne se promènent pas d’une carte postale à une autre&amp;nbsp;: ils hantent le côté obscur du monde.&amp;nbsp;» Et les voyages se terminent, presque systématiquement, en cauchemars, en trips létaux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;La Ville féminicide&amp;nbsp;» évoque le mystère des disparues de Ciudad Juarez&amp;nbsp;: un récit brutal qui a l’inconvénient d’arriver après ceux de Sergio González Rodriguez et Roberto Bolaño.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans «&amp;nbsp;Eros-Center&amp;nbsp;», une jeune Africaine ambitieuse devient la proie d’un sorcier proxénète (sic) qui l’envoie tapiner à Francfort. Heureusement, une bonne étoile veille sur elle, en la personne d’un immigré turc qui rêve de se faire déniaiser… L’histoire, plaisante, souffre d’une construction éclatée qui peine à imposer son évidence, comme avait su le faire «&amp;nbsp;Dirty Boulevard&amp;nbsp;» (du même auteur, dans le recueil &lt;strong&gt;Stairways to hell&lt;/strong&gt;, éd. du Bélial’) en son temps.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Tu ne laisseras point vivre&amp;nbsp;» est le récit d’une nymphomane, douée de pouvoirs divinatoires, qui croit trouver dans les solitudes groenlandaises un remède à la corruption des sens et de l’esprit. L’étreinte glacée du grand Nord ne la sauvera pas de spectres trop humains.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Texte le plus politique du recueil, «&amp;nbsp;Nous sommes les violeurs&amp;nbsp;» (publié précédemment dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-62&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°62&lt;/a&gt;) nous projette dans un futur possible de l’Afghanistan, déchiré par la lutte contre la culture du pavot. Parmi les forces déployées sur le théâtre des opérations, une poignée de mercenaires va se distinguer en utilisant le viol comme mode opératoire et philosophie de guerre. Je n’en dis pas plus, excepté qu’il s’agit du sommet du recueil. Du grand art.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Poings de suture&amp;nbsp;» est une démarque étonnante du film &lt;em&gt;Real Steel&lt;/em&gt;. A la banalité de la violence conjugale l’héroïne opposera, en devenant star des rings, une volonté farouche de reconstruction. Un texte banal d’apparence mais à l’effet libérateur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Meurtre rituel, prostitution, viol collectif, bastonnade à mort, violence domestique. Voilà des histoires de sexe et de sang qui rebutent, qui scandalisent, sans doute parce que malgré le filtre du fantastique ou de l’anticipation, elles sonnent particulièrement justes. En tant que lecteur, on sort estourbi, désorienté, de ces cinq voyages au bout de la nuit. A la fois excité par la puissance brutale de l’écriture et accablé par les situations. Heureusement, l’humour (noir) de l’auteur rend çà et là plus respirable le déferlement des humeurs. Et le dernier texte ouvre une petite fenêtre vers un coin de ciel bleu. Parce que, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;67&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Sept secondes pour devenir un aigle&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-7secondes.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-7secondes.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sept secondes pour devenir un aigle&lt;/strong&gt; est le dernier recueil publié de Thomas Day. En six nouvelles et un peu plus de trois cent pages, il livre sa vision, justement pessimiste, de l’état du monde et de l’avenir de l’humanité. S’y ajoute, pour le lecteur, une postface documentée de Yannick Rumpala, spécialiste de la décroissance, proche donc du souci de Thomas Day ici.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car ce dont nous parle l’auteur – convaincant car convaincu – dans un recueil très joliment illustré par Aurélien Police, c’est d’écologie, de&lt;em&gt; deep ecology&lt;/em&gt;, même, idéologie radicale qui considère comme moralement condamnable de traiter le monde comme une ressource au service de l’homme, et l’enjoint à respecter la planète sur laquelle il vit ainsi que les êtres vivants avec lesquels il la partage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Protéger la planète, les biotopes, la biodiversité, est nécessaire en soi car tout ce qui est a une valeur, indépendamment de son utilité pour l’Homme. Cela implique conscien-ce, respect et maîtrise&amp;nbsp;;&lt;em&gt; la deep &lt;/em&gt;ecology c’est à peu près l’opposé exact de l’Ancien Testament invitant les hommes à croitre et à se multiplier en soumettant la Terre et ses créatures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sauver la planète, la venger, la soigner, s’assurer au moins de ne pas la meurtrir plus, c’est à ces tâches que s’affairent les personnages de Thomas Day. Suivons-les.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Commençons par &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Mariposa&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, très beau texte, délicat et empreint de nostalgie. On y voit un groupe de Japonais assistés d’un Américain – ennemis d’hier qui tentèrent mutuellement de s’éliminer et y réussirent en partie – faire cause commune pour protéger une espèce d’arbre à papillons endémique, rendant par là même à la terre une partie de ce qu’elle leur donna. Et pas seulement sur un plan symbolique…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans&lt;em&gt; «&amp;nbsp;Sept secondes pour devenir un aigle&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, un vieux rebelle indien transmet le flambeau de la révolte à un fils adolescent qu’il n’a pas élevé. Venger la Terre, blesser ceux qui la blessent, est la seule voie droite&amp;nbsp;: c’est celle que Johnny la Vérole enseigne à Léo au cours de sa dernière chevauchée vers une revanche qui est celle de la Terre meurtrie. Léo y apprendra à vivre sans argent, hors du système, en se protégeant des objets de la modernité qui attachent au mode de production suicidaire que l’Occident impose au monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ethologie du tigre&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;est un beau texte dans lequel un homme qui a fait le choix, difficile mais raisonnable, de ne pas se reproduire, étudie les tigres et tente sans espoir de protéger cette espèce qu’il aime d’une extinction programmée par l’humanité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Shikata gan ai&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; fait du lecteur le spectateur d’un désastre écologique. Dans une ambiance à la &lt;strong&gt;Stalker&lt;/strong&gt;, on suivra des récupérateurs pillant la zone interdite de Fukushima pour vivre de la revente d’objets abandonnés par les populations en fuite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Tjukurpa&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; est proche de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Sept secondes…&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Personnages issus de peuples premiers aux marges de la modernité ravageuse, retour aux pratiques et valeurs anciennes, recherche d’harmonie avec le monde, y compris en version virtuelle, rétribution violente et décroissance «&amp;nbsp;forcée&amp;nbsp;» dans une forme, ici subliminale, d’écoterrorisme doux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Lumière Noire&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; nous montre une Terre nettoyée d’une bonne partie de l’Humanité par une IA rogue décidée à réaliser enfin le potentiel jamais exploité de l’Homme en se tournant vers les étoiles. Inquiétant et déjanté. Peut-être nécessaire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur un thème capital, &lt;strong&gt;Sept secondes pour devenir un aigle&lt;/strong&gt; combine l’urgence d’un cri primal à une vraie maîtrise narrative. C’est donc un recueil éminemment recommandable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-jentile/&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-73&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;73&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Dragon&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;day-gdl-dragon.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/day-gdl-dragon.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Une heure-lumière&amp;nbsp;». La nouvelle collection du Bélial dédiée aux novellæ. Quatre à huit courts romans y seront publiés par an. Du français et de l’étranger. Du tout neuf et du primé. &lt;strong&gt;Dragon&lt;/strong&gt;, de Thomas Day, est l’un des textes qui ouvrent le feu en ce début&amp;nbsp;2016.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bangkok, Thaïlande. Bientôt. Un inconnu massacre à la kalach les clients et le personnel d’un bordel temporaire, l’un de ces innombrables bouges de la capitale thaïlandaise où des mafieux font leur beurre en organisant la prostitution enfantine à destination des touristes occidentaux désireux de s’abandonner à leurs pulsions abjectes sans grand risque, et aussi, bien sûr, pour quelques pervers locaux. Le lieutenant Tann est immédiatement chargé de l’enquête, une enquête que le Général Wongkrachang, chef de la police de Bangkok, rend prioritaire. Ses ordres implicites sont clairs&amp;nbsp;: Tann doit retrouver le tueur et le supprimer discrètement. Il importe que les touristes, sources essentielles de revenus pour le royaume, ne prennent pas peur, mais aussi que la Thaïlande joue son rôle de pays motivé par la lutte contre la prostitution enfantine. L’opinion mondiale veille par les yeux de diverses ONG. La mauvaise réputation se paie cash.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Catholique dans un royaume majoritairement bouddhiste, ex-amant de Pearl, un &lt;em&gt;ladyboy pré-op&lt;/em&gt;, Tannhäuser&amp;nbsp;– Tann, pour les intimes –&amp;nbsp;marche en équilibre sur le fil tendu qui sépare deux mondes. La traque du Dragon, l’impitoyable bourreau des pédophiles, le fera basculer loin des hommes, dans une autre réalité, terrible et foudroyante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dragon&lt;/strong&gt;, c’est le cheminement de Tann vers son destin métamorphique, écho de celui du capitaine Willard dans &lt;em&gt;Apocalypse Now&lt;/em&gt; avec qui il partage une même mission (parallèle des scènes&amp;nbsp;: Tann/ Wongrachang&amp;nbsp;– Willard/Lucas)&amp;nbsp;: plonger jusqu’au cœur des ténèbres pour mettre un terme définitif au problème. Le parallèle trouve néanmoins sa limite&amp;nbsp;: &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt;, Tann sera Kurtz plutôt que Willard, il ne reviendra pas des ténèbres mais transmettra sa tâche à qui saura mieux la remplir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Dragon&lt;/strong&gt;, Thomas Day raconte la Bangkok derrière la carte postale –&amp;nbsp;une ville sale, corrompue, puante, aussi laide moralement que physiquement, où des hommes laids font des choses laides avec la complicité passive de la majorité… Il décrit en détails, au ras du sol, en reporter &lt;em&gt;embedded&lt;/em&gt;, en somme. Il pratique une approche gonzo, ultra-subjective. Il dit son horreur de la prostitution enfantine et la balance dans la gueule du lecteur, avec urgence et violence, là où le Houellebecq de &lt;strong&gt;Plateforme&lt;/strong&gt; abordait la question par l’ironie désabusée. Le choc ici est plus rude et, du coup, plus efficace.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-jentile/&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-81&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;81&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 100)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/10/28/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-100</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:11e637963797775b12603450a7914955</guid>
        <pubDate>Tue, 27 Oct 2020 14:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Le &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-100&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 100&lt;/a&gt; paraît ce 29 octobre dans toutes les bonnes librairies de France, de Navarre et d'outre-espace. Comme à l'accoutumée, une partie du cahier critique se retrouve sur les espaces infinis (ou presque) de la version numérique. Au programme, une demi-douzaine de livres, entre rééditions et curiosités…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-russie.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-russie.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Dimension Russie impériale&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Anthologie proposée par Patrice et Viktoriya Lajoye - Black Coat Press, coll. «&amp;nbsp;Rivière blanche&amp;nbsp;» - mars 2020 (nouvelles pour l’essentiel inédites traduites du russe par Patrice et Viktoriya Lajoye - 274 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;Dimension URSS&lt;/strong&gt; (2009) et &lt;strong&gt;Dimension Russie&lt;/strong&gt; (2010), Patrice et Viktoriya Lajoye terminent leur tour d’horizon de la SF russophone en nous proposant une sélection de nouvelles relevant cette fois du merveilleux scientifique. Passage en revue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le recueil s’ouvre avec la novella &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Histoire extraordinaire d’un Pompéien ressuscité&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Vassili Avenarius, qui nous fait suivre les pas d’une momie ramenée à la vie par un scientifique italien. Le trope du choc des cultures se teinte ici d’amertume, alors que Marcus Junius Flaminius découvre la société industrielle. La satire se poursuit plus loin avec &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les lettres de Mars&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Vladimir Bariatinski, texte bref ressemblant surtout à une introduction à une déclinaison martienne des &lt;strong&gt;Lettres persanes&lt;/strong&gt;. Côté proto-&lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Sur la lune&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Konstantin Tsiolkovsky consiste en une rêverie lunaire aussi platement écrite que fascinante au niveau des idées&amp;nbsp;: le père de l’astronautique russe avait visé globalement juste, et le texte est d’autant plus étonnant qu’il remonte à 1887 (voir le sélénite &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 95 pour une recension plus complète). Sous le patronage de Jules Verne,&lt;em&gt; «&amp;nbsp;Le Brig “Le Terreur”&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Ferdynand Ossendowski nous emmène dans les mers glacées du grand nord, sur les traces d’un navire porteur d’une virulente moisissure capable de tout détruire. Savants fous et amours contrariées sont au programme de cette ample novelette, inventive mais peut-être un brin trop convolutée. Pas tout à fait un voyage au centre de la Terre, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Ancêtres&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Sergueï Solomine est un journal de voyage dans un monde souterrain peuplé de batraciens géants et intelligents. Un texte prometteur mais qui pèche par sa brièveté. Le recueil comporte deux nouvelles de Valentin Frantchitch, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les rayons de la mort&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; et&lt;em&gt; «&amp;nbsp;Le Char du diable&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, au sujet d’inventions dévoyées ou susceptibles de l’être. De fait, utopies et dystopies ne sont jamais très loin. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Parc royal&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; d’Alexandre Kouprine relève des premières, et met en scène des souverains dans une époque future qui conserve ses têtes couronnées à fin d’éducation. Il s’agit là d’un conte doux-amer réussi. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’amour dans les brumes du futur&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; d’Andreï Marsov, sous-titrée &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Histoire d’une romance en 4560&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, appartient aux secondes. Unique texte (auto)publié de son auteur, paru aux tout débuts de l’ère soviétique, il nous présente deux amants désireux d’être proches au possible dans un monde où des rayons d’un genre particulier rendent impossible de garder pour soi toute pensée. Pas tout à fait convaincant dans sa narration, le texte préfigure toutefois des aspects de &lt;strong&gt;Nous autres&lt;/strong&gt; de Zamiatine mais aussi de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Plus près de toi&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Greg Egan.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au bout du compte, les dix nouvelles au sommaire du recueil présentent un panorama varié et inventif du merveilleux scientifique pré-Révolution russe. De quoi satisfaire les amateurs de curiosités.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-sirenes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-sirenes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Sirènes&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Laura Pugno - Inculte, coll. «&amp;nbsp;Noir&amp;nbsp;» - mai 2020 (roman inédit traduit de l’italien par Marine Aubry-Morici - 172 pp. GdF. 16,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Premier roman traduit en France de la poétesse et autrice Laura Pugno, &lt;strong&gt;Sirènes&lt;/strong&gt; nous immerge d’emblée dans un récit noir, oscillant entre métaphore et univers post-apocalyptique. L’argument prospectiviste se réduit en effet très rapidement à un prétexte, un décor laissant libre cours à un propos de nature plus éthique autour de la condition animale et des rapports de domination entre l’homme, la femme et la nature.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Découvertes très récemment dans les profondeurs océaniques, les sirènes de Laura Pugni ne ressemblent en rien aux représentations romantiques colportées par Walt Disney et consorts. Elles n’empruntent pas davantage leurs traits aux créatures de l’odyssée d’Ulysse. S’il faut rechercher une origine à l’inspiration de l’autrice italienne, elle se trouve plutôt du côté du légendaire médiéval et scandinave. Les sirènes sont ainsi des animaux sauvages soumis à leurs instincts, mais non dépourvus de sensibilité, même si le sujet n’est pas ici central. Dans un monde en proie au rayonnement mortel du soleil noir et à l’agonie du derme blanc, où la part privilégiée de l’humanité, issue de la fusion du libéralisme et de la criminalité à la mode asiatique, s’est réfugiée à Underwater, les créatures aquatiques sont élevées pour leur viande et l’attrait sexuel qu’elles représentent pour les yakuzas. Mais tout cela reste de l’ordre du décor. Un paysage propice à l’histoire d’amour entre Samuel, un &lt;em&gt;killer&lt;/em&gt; déchu devenu soignant dans un élevage de sirènes, et la progéniture hybride née de sa relation avec une sirène. Une idylle sacrément tordue, inavouable dans un monde violent et sans autre moralité que le droit du plus fort, et dont on anticipe rapidement l’échec patent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sirènes&lt;/strong&gt; fait aussi la part belle au côté sombre de l’humain, malmenant l’idéalisme des uns tout en confortant le cynisme des autres. On assiste ainsi au viol de la nature, dont les ressources sont pillées sans vergogne pour la satisfaction des vices. Cette profanation du vivant par la technique n’est pas sans évoquer certaines vidéos publiées sur Internet afin de dénoncer la condition animale dans les élevages et abattoirs. &lt;strong&gt;Sirènes&lt;/strong&gt; nous renvoie aussi aux violences faites aux femmes, ravalées ici au rang d’objets sexuels ou de trophées échangeables comme des vignettes Panini.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans un style imagé, fait de résonances funestes et lancinantes, Laura Pugni distille le malaise, nous renvoyant une image pessimiste de l’humanité, ce cancer mortel pour la Terre dont l’agonie ne marquera pas la fin du monde, bien au contraire. Avis aux amateurs, vous voilà prévenus.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-graine2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-graine2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Mauvaise graine&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nicolas Jaillet - La Manufacture de Livres - juin 2020 (roman inédit - 344 pp. GdF. 18,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;On avait déjà croisé Nicolas Jaillet dans les genres qui nous intéressent en 2010 avec &lt;strong&gt;Nous, les maîtres du monde&lt;/strong&gt; (Après la lune), roman sympathique bien qu’un peu foutraque, mélange de super-héros et d’invasion extraterrestre. Après avoir publié d’autres bouquins (western, roman historique…), il nous revient avec ce &lt;strong&gt;Mauvaise graine&lt;/strong&gt;, qui fait une nouvelle fois la part belle à la fusion des genres. Dans un mélange plutôt détonnant, puisque le bandeau proclame «&amp;nbsp;Quand Bridget Jones rencontre Kill Bill&amp;nbsp;». Julie, jeune institutrice, célibataire malgré les tentatives de ses amis pour la caser, sent sa vie basculer lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte&amp;nbsp;: elle n’a en effet pas eu de relations sexuelles depuis pas mal de temps&amp;nbsp;! Or les tests sont formels, et tous cohérents&amp;nbsp;: un fœtus se développe en elle. Passé le premier instant de stupeur, puis la phase d’interrogation (le garder ou pas&amp;nbsp;?) vient le questionnement&amp;nbsp;: n’a-t-elle vraiment pas couché avec quelqu’un ces derniers mois&amp;nbsp;? Par exemple lors d’une de ces soirées arrosées où elle s’est pris une cuite mémorable&amp;nbsp;? Aussi mène-t-elle l’enquête auprès de ses amis, pères potentiels de son futur rejeton (car oui, elle a décidé de le garder). Ce faisant, elle se découvre une forme éblouissante, et à vrai dire inédite chez elle. Mais quand elle réalise qu’elle a également développé une force surhumaine, et que certaines barbouzes paramilitaires sont à sa recherche, la peur gagne&amp;nbsp;: que lui arrive-t-il exactement&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ça commence comme &lt;em&gt;Bridget Jones&lt;/em&gt;, en effet, avec les interrogations pleines de drôlerie de cette femme qui ne comprend pas ce qui se passe. On est en pleine comédie sentimentale de situation, avec des dialogues savoureux, un rythme enlevé. Puis, peu à peu, la comédie cède la place au thriller&amp;nbsp;; l’humour ne disparaît jamais, loin de là, c’est même le leitmotiv de cet ouvrage, et parler de &lt;em&gt;Kill Bill&lt;/em&gt; pour cette deuxième partie n’est pas totalement infondé. Le quotidien pépère de notre héroïne va se retrouver bousculé, jusqu’à basculer dans l’angoisse quand elle comprend qu’elle est recherchée, que certains de ses amis ne sont pas nécessairement ceux qu’elle croit, et qu’il lui faut quitter ce qu’elle a connu sans retour possible. On alterne ainsi les passages stressants et les éclats de rire, à un rythme soutenu jusqu’à la dernière page. Tout cela n’est pas d’une originalité folle, à vrai dire c’est même plutôt prévisible (la raison de sa grossesse) et parfois téléphoné (la cabane dans les bois), mais le plaisir manifeste de Nicolas Jaillet a la rédaction de son histoire abracadabrantesque s’avère communicatif. Dès lors, parler de &lt;em&gt;page turner&lt;/em&gt; n’est pas usurpé, mais pas de la famille de ceux qui vous maintiennent en situation de stress permanent, plutôt de ceux qui vous font partager une tranche de vie avec un personnage central attachant. Sympatoche, une fois de plus.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Bruno Para&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-formiciens.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-formiciens.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Formiciens&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Raymond de Rienzi - Terre de Brume, coll. «&amp;nbsp;Terra Incognita&amp;nbsp;» - juin 2020 (réédition - 200 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;À moins d’avoir vécu terré au fond d’une grotte ces trente dernières années, difficile d’avoir échappé aux «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Fourmis&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» de Bernard Werber. Mais saviez-vous que cette trilogie entomologique a un ancêtre&amp;nbsp;? En 1932, l’écrivain français Raymond de Rienzi publia&lt;strong&gt; Les Formiciens&lt;/strong&gt;, épopée miniature exhumée toutes les une ou deux décennies, et cette fois-ci par les éditions Terre de Brume.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nous voici il y a cent vingt millions d’années, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;vers la fin de l’ère secondaire&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», en un temps où «&amp;nbsp;&lt;em&gt;les tyrannosaures broutaient les arbres&lt;/em&gt;&amp;nbsp;»… Passons. C’est aussi une époque où les fourmis n’existaient pas encore, mais cela, la science l’ignorait probablement à l’époque de publication du roman. Celui-ci, après un prologue ampoulé présentant les formiciens, les précurseurs des fourmis, nous introduit Hind. Héros de l’histoire, Hind appartient au peuple des Nomades mais vit dans une fourmilière des Halfs. Après une attaque par les Têtes-Rouges où il s’est distingué par sa bravoure, Hind se retrouve en porte-à-faux avec les Mères&amp;nbsp;: les formiciens vivent en ce moment un changement de paradigme, avec l’apparition des individus neutres et la prise du pouvoir par les femelles. Mais Hind ne l’entend pas de cette &lt;span style=&quot;text-decoration: line-through;&quot;&gt;oreille&lt;/span&gt; antenne et fuit avec son meilleur ami. S’ensuit alors une longue et périlleuse odyssée. Au cours de celle-ci, les deux amis sont d’abord faits prisonniers par des formiciens esclavagistes&amp;nbsp;; au sein Hind trouve toutefois l’amour auprès de Mâh, une autre Nomade. Mus par la nécessité, les deux fondent un nouveau couvain pour redonner vie et grandeur au peuple Nomade. Cette fourmilière passera par hauts et bas, les menaces pouvant être tout aussi intérieures qu’extérieures… comme en la figure de ces «&amp;nbsp;Montagnes-vivantes&amp;nbsp;» que sont les dinosaures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dinosaurien, &lt;strong&gt;Les Formiciens&lt;/strong&gt; l’est aussi à sa manière. Se basant sur une documentation abondante listée en fin d’ouvrage, Rienzi préfigure bon nombre d’aspects que l’on retrouvera dans &lt;strong&gt;Les Fourmis&lt;/strong&gt; de Werber, avec un souffle lyrique gentiment désuet. Néanmoins, le roman achoppe sur le caractère exagérément héroïque de son protagoniste et sur le machisme intrinsèque du récit, vaguement camouflé derrière l’apparition du système de détermination sexuelle des fourmis&amp;nbsp;: ici, les femelles sont méchantes et traîtresses ou bien tout juste bonnes à enfanter. Dommage. Il en reste un roman d’aventure à l’intérêt surtout archéologique, exemple parmi d’autres de la fascination exercée par les fourmis et autres insectes eusociaux…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-espace.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-espace.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’espace entre les guerres&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Laurent Genefort - Critic, coll. «&amp;nbsp;Science-Fiction&amp;nbsp;» - septembre 2020 (réédition de &lt;strong&gt;Dans la gueule du dragon&lt;/strong&gt; et d’&lt;strong&gt;Une porte sur l’éther&lt;/strong&gt; - 420 pp. GdF. 22&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’espace entre les guerres&lt;/strong&gt; est un recueil réunissant deux romans respectivement parus en 1998 et 2000, &lt;strong&gt;Dans la gueule du dragon&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Une porte sur l’éther&lt;/strong&gt;. S’inscrivant dans l’univers des Portes de Vangk commun à d’autres textes de l’auteur, ils mettent en scène son seul héros récurrent, Jarid Moray, qui refera une apparition dans &lt;strong&gt;Lum’en&lt;/strong&gt;. Il correspond au trope du médiateur, mi-diplomate, mi-enquêteur, envoyé par le gouvernement (ici diverses corporations interstellaires) quand la situation locale devient explosive (on retrouve le même type de protagoniste chez Serge Lehman ou Adam Troy-Castro, par exemple). Il est la dernière étape avant une intervention militaire&amp;nbsp;: la conciliation &lt;em&gt;coûte moins cher que la guerre&amp;nbsp;! &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans la gueule du dragon&lt;/strong&gt; se passe sur une protoplanète qui n’est qu’un océan de lave radioactive où seul un îlot rocheux, le Berg, forme une graine de continent, que la technologie humaine empêche d’être dissous. Jarid y est expédié par la Semeru, la multimondiale titulaire de la concession (qui ne sert que de vitrine technologique pour les actionnaires et les concurrents, son utilité économique étant nulle), afin d’enquêter sur le meurtre des deux précédents gouverneurs, alors que le nouveau entame une violente répression, cherche à imposer des lois d’exception et à exacerber les tensions, tandis que les factions politiques locales (des utopistes aux non-violents en passant par les radicaux meurtriers) se déchirent. &lt;strong&gt;Une porte sur l’éther&lt;/strong&gt; met en scène un cadre encore plus extraordinaire, deux planètes partageant la même orbite, reliées par un &lt;em&gt;Big Dumb Object&lt;/em&gt;, l’Axis, d’origine extraterrestre et formé de diamant, ayant pour but de permettre le complexe cycle de vie d’une céréale au potentiel nutritif hors-norme et au goût inimitable. L’une des planètes, aux mains d’une junte militaire nationaliste et intolérante, responsable d’un génocide ayant contraint certains groupes à l’exode dans l’Axis, fait entendre des bruits de bottes pour effacer ses crimes passés en conquérant ce dernier et renégocier à la dure le partage des profits, encaissés en premier lieu par le monde jumeau. Les habitants de la structure, divisés entre des groupes aussi divers que des primitivistes, des posthumains et des fanatiques religieux, vont se retrouver pris au piège. La mission de Moray, pour le compte d’une autre multiplanétaire, la DemeTer, sera de désamorcer la crise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Genefort est un des rares auteurs français de &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt;, et un maître du &lt;em&gt;planet opera&lt;/em&gt;. Dès lors, on ne sera pas étonné s’il brille dans ces deux domaines, les environnements décrits dans les deux romans étant à la fois scientifiquement crédibles, générateurs de tonnes de &lt;em&gt;sense of wonder&lt;/em&gt; et peut-être surtout ne se contentant pas d’être des décors, si fascinants soient-ils, mais de solides germes pour les intrigues des romans concernés. On émettra cependant un léger bémol sur des difficultés à visualiser les structures internes de l’Axis, sur un protagoniste en grande partie passif et sur des fins abruptes. On remarquera cependant que mêler une solide &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt; et un fond thématique &lt;em&gt;soft SF&lt;/em&gt; faisant la part belle aux problèmes de société, à l’idéologie et aux factions politiques (sans compter l’aspect ethno-SF d’&lt;strong&gt;Une porte sur l’éther&lt;/strong&gt;), traités sans prosélytisme ni lourdeur, n’est pas donné à tout le monde. L’auteur dénonce la répression gouvernementale des mouvements sociaux, le militarisme, les juntes, les génocides et les tentatives d’en effacer les traces de l’histoire, les exodes forcés, le fanatisme religieux, et dans les deux cas, met en avant l’aspiration du peuple à s’appartenir à soi-même.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’espace entre les guerres&lt;/strong&gt; est un recueil totalement recommandable pour qui cherche un &lt;em&gt;planet opera hard SF&lt;/em&gt; haut de gamme n’oubliant jamais l’humain dans son équation.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Apophis&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr100-tupinlandia.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr100-tupinlandia.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Tupinilândia&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Samir Machado de Machado - Métailié - septembre 2020 (roman inédit traduit du brésilien par Hubert Tézenas - 518 pp. GdF. 23,60&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Saviez-vous que le Brésil a eu, lui aussi, un parc d’attraction égal au Dysneyland américain&amp;nbsp;? Tupinilândia&amp;nbsp;: un gigantesque complexe niché au fin fond de la forêt amazonienne, un lieu de loisir pensé et conçu sur le modèle de son voisin, mais en mieux, bien sûr, et surtout totalement brésilien – les personnages fétiches, les boissons, le matériel. Tout, ou presque, est brésilien. C’est là une ode à la gloire d’un pays, voulue par un homme, le riche et puissant João Amadeus Flynguer. Fils d’un entrepreneur, il a la chance, à dix-huit ans, de rencontrer le grand Walt Disney et son équipe. D’où l’idée du parc – fondé en 1984. Mais lors de la visite préouverture, les choses dégénèrent&amp;nbsp;: une troupe d’hommes armés, déguisés en journalistes, prend possession des lieux, semant le chaos dans cet univers idéalisé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tupinilândia&lt;/strong&gt; pourrait être une dystopie grinçante. D’ailleurs, Orwell est cité plusieurs fois (y compris sur le bandeau de couverture), mais il n’est finalement présent dans ces pages qu’en filigrane. Certes, la société brésilienne décrite, par moments, y ressemble, avec cette dictature surveillant tout et tout le monde. Certes, la société créée dans Tupinilândia peut y faire penser, avec ses règles ubuesques, son langage formaté. Mais tout cela est un arrière-plan. Davantage un décor qu’un élément essentiel. On est plus près du roman d’action, lorgnant vers les films à grand spectacle. D’ailleurs, l’esprit de Michael Crichton et de Steven Spielberg font de rapides apparition à travers les clins d’œil légers à &lt;strong&gt;Jurassic Park&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;: quelques dinosaures animés tiennent un petit rôle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’ambiance, légère malgré le propos grinçant, est soutenue par des personnages en décalage avec la réalité, à des degrés divers. Simple difficulté à accepter l’âge adulte et le vieillissement pour Artur, le professeur d’archéologie attiré par le mythe de Tupinilândia, rappel de sa jeunesse passée (comme les héros des romans de Fabrice Caro, pleins d’autodérision et d’une certaine mélancolie pour un temps qui s’écoule sans qu’ils s’en aperçoivent vraiment). Volonté de revivre un âge d’or, pour d’autres, nostalgiques d’une dictature plus forte, plus affirmée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le ton est volontiers au burlesque. Les scènes de violence sont émaillées de traits d’humour tarantinesque, à base de coups de feu involontaires. Les méchants de l’histoire, sombres abrutis appartenant à un parti nationaliste brésilien, font penser aux nazis des livres et films de série B, légèrement caricaturaux, mais merveilleusement détestables. Dans les scènes d’action, il est difficile de vraiment s’inquiéter pour les personnages tant l’auteur ne semble pas prendre réellement au sérieux cette dimension. Il est là pour distraire son lecteur, pas pour l’effrayer. Et cela fonctionne au mieux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Petit&amp;nbsp;» pavé de cinq cents pages, &lt;strong&gt;Tupinilândia&lt;/strong&gt; est un roman érudit où l’on apprend énormément sur le Brésil et son histoire, et où l’auteur se fait un immense plaisir à dézinguer les tenants d’une certaine façon de penser, pleine d’uniformes et d’interdits, encore bien présente dans son pays. Mais c’est avant tout un roman qu’on lit avec délectation et jubilation. Quand bien même, au début, on se demande où nous entraîne l’auteur, on est vite pris dans le tourbillon. Et on se surprend, à la fin, à regarder une carte pour repérer la localisation des ruines de ce parc – des fois qu’il en reste un petit quelque chose…&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Interview collaborative d'Ada Palmer</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/07/23/Interview-collaborative-d-Ada-Palmer</link>
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        <pubDate>Thu, 23 Jul 2020 16:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Rencontres</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Posez vos questions à Ada Palmer&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/itw-palmer-une2.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Il y a quelques semaines, alors que la parution de &lt;strong&gt;Sept Redditions&lt;/strong&gt; était toute récente, vous avez été une dizaine, amis lecteurs et lectrices, à nous envoyer une série de questions adressées à Ada Palmer&amp;nbsp;: ses influences, sa manière de travailler, les raisons de ses choix dans &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/cycle/terra-ignota&quot;&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;»&lt;/a&gt;… Voici enfin les réponses de l'autrice&amp;nbsp;!&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Influences&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/itw-palmer-ada.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;• Feyd Rautha&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Les fans de SF attendent impatiemment la sortie à la fin de l'année de l'adaptation de &lt;/em&gt; Dune &lt;em&gt; par Denis Villeneuve. Il me semble qu'il est possible de faire de nombreux parallèles entre &lt;/em&gt; Dune&lt;em&gt; et &lt;/em&gt;«&amp;nbsp;Terra Ignota&amp;nbsp;» &lt;em&gt; . Nous avons un empire et de grandes maisons en concurrence, un monopole sur un système de transport, l'émergence d'une sorte de messie, des écoles spécialisées qui s'affrontent… on peut jouer les comparaisons à l'infini. D'après vous, quels sont les points majeurs de convergence ou de divergence les deux œuvres&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il y a des similarités, même si &lt;em&gt;Terminus les étoiles&lt;/em&gt; d’Alfred Bester et «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Le Livre du Nouveau Soleil de Teur&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» de Gene Wolfe ont représenté des influences plus fortes. S’il est vrai que &lt;em&gt;Dune&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Terra Ignota&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; dépeignent des élites dirigeantes et de la haute politique, le roman de Frank Herbert montre des dynasties en compétition, tandis que, dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», nous voyons s’affronter les leaders de systèmes politiques très différents&amp;nbsp;: la sélection de Kosala comme directrice ou la désignation de l’Empereur MAÇON n’ont rien d’héréditaire et fonctionne très différemment. Pareil pour les Humanistes, dont le système est en changement constant. En fait, l’un des choses qui cause la crise dans &lt;em&gt;Trop semblable à l’éclair&lt;/em&gt; est que ce monde devient un peu trop dynastique&amp;nbsp;: la façon dont les enfants Mitsubishi et les gens de chez Madame se frayent leur chemin vers le pouvoir rendent même ces démocraties dynastiques, mais c’est là une source d’innovations comme de tensions, là où, dans &lt;em&gt;Dune&lt;/em&gt;, les dynasties aristocratiques sont un système par défaut. Il y d’autres différences, bien sûr. Une différence majeure est le voyage spatial&amp;nbsp;: dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», l’humanité en est encore à faire de petits pas vers l’espace, à essayer d’avoir des prises au-delà de la Terre, et c’est une différence que l’on perçoit davantage à mesure que le cycle avance. Les personnages de &lt;em&gt;Dune&lt;/em&gt; savent qu’il est facile de traverser leur vaste univers, qu’il n’y a aucun doute sur la possibilité d’atteindre des étoiles déjà visitées. «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» met en scène une humanité débutante, encore fragile.&lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Influences&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/.itw-palmer-influences_m.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;• franz_no&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Quels sont les auteurs et/ou les livres qui vous ont le plus influencée &amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;J’ai cité Diderot, Voltaire et Sade comme influences majeures&amp;nbsp;; en matière de science-fiction, Alfred Bester est ma source pour cette sorte de fièvre intense et rapide des choses, comme la fête chez Ganymede, et Gene Wolfe est mon modèle pour la densité du world building et la complexité du narrateur. &lt;em&gt;Moi, Claude&lt;/em&gt; de Robert Graves représente une autre influence, en particulier pour la façon dont on perçoit la politique via les interactions quasi-familiales d’un groupe central tout près du pouvoir. Aussi parce que notre historien est un personnage, qui écrit sa propre vie et qui change à mesure qu’il l’écrit. Je me suis aussi beaucoup inspirée du style anglais dans la traduction en prose de l’&lt;em&gt;Iliade&lt;/em&gt; par Robert Fagles&amp;nbsp;: celui-ci est un merveilleux écrivain, qui fait un usage brillant du rythme iambique de l’anglais – mais cela a dû changer complètement en français. J’ai également énormément apprécié les histoires originelles de Sherlock Holmes, davantage la prose de Conan Doyle que les éléments de mystère. Bon nombre de mes descriptions physiques de lieux et de personnages utilisent des méthodes dont Watson se sert dans des scènes de mise en place&amp;nbsp;: il décrit l’ambiance d’un bâtiment avant d’évoquer ce qui s’est passé à l’intérieur. Un livre peut vous influencer de tant de manières&amp;nbsp;: les personnages, le rythme, le cadre, le style, la voix, la structure…&lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Moi, Claude et L'Iliade&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/.itw-palmer-claude-iliad_m.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;• Thomas&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Quel a été votre processus pour créer cet univers si gigantesque en évitant les incohérences. Le monde que vous avez créé paraît si vaste et pourtant si réel grâce à la cohérence que vous avez su garder, et je trouve vraiment ça incroyable pour un seul cerveau. Avez-vous travaillé avec d’autres personnes ou est-ce que tout cela vient de votre seul esprit&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Trop semblable à l'éclair&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/.itw-palmer-TSALE_s.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;À vrai dire, il y a eu quelques incohérences, comme le prénom de Chagatai, qui est erroné dans une scène. Dans la première édition américaine de &lt;em&gt;Trop semblable à l’éclair&lt;/em&gt;, j’ai confondu les noms de Masami et Hiroaki Mitsubishi, mais l’édition française a corrigé cette erreur. En général, je construis mes mondes fictifs lentement et soigneusement, sur plusieurs années, et je tends à m’en souvenir clairement. Je le fais seule, même si cela m’aide d’avoir quelques amis proches avec qui bavarder des mondes que je développe&amp;nbsp;: parler à voix haute permet de me les éclaircir dans ma tête. Je note tous les détails, surtout les dates et les époques, de sorte que j’ai beaucoup de chronologies, des listes avec les dates de naissance des personnages, des tableaux avec des listes de personnages, les chapitres dans lesquels on les rencontre, etc. Cela me permet d’éviter qu’un personnage disparaisse ou n’apparaisse trop souvent. La plupart des détails du monde que je note concernent la chronologie des événements, et le plan du livre&amp;nbsp;; les aspects culturels, les personnalités et spécificités des personnages se trouvent dans ma tête.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;• Audrey&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Avez-vous pensé aux différentes étapes entre notre monde (2020) et celui de « &lt;/em&gt; Terra Ignota &lt;em&gt; &amp;nbsp;»&amp;nbsp;? (J’entends par là plus de détails que les grands jalons du roman.) &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: right; margin: 0 0 1em 1em;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Steam Sailors&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/.itw-palmer-7R_s.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Oui, j’ai une chronologie détaillée qui va de l’époque présente jusqu’à 2454, avec bien plus de détails que ce que l’on verra jamais dans les livres – même si on en apprendra davantage dans les volumes suivants. J’avais besoin de connaître les événements intermédiaire pour avoir une idée de la culture, et pour savoir comment se développeraient les institutions politiques. Je n’ai pas commencé par imaginer le monde de 2454 avant de revenir en arrière pour bidouiller des justifications expliquant comment on en est arrivé là&amp;nbsp;: j’ai commencé au XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, en pensant aux tendances historiques, aux choses qui bougent et évoluent (les tensions entre la religion et le sécularisme, la militarisation de la droite, les changements de genre, de structures familiales, d’identité, l’accroissement de la vitesse des transports), et j’ai extrapolé ces changements vers l’avenir, j’ai imaginé ce qui pourrait se passer au cours des prochains siècles pour arriver à une année 2454 façonnée par ces événements intermédiaires. Une bonne part provient de cette question&amp;nbsp;: qu’est-ce qui est &lt;em&gt;instable&lt;/em&gt; dans notre monde actuel&amp;nbsp;? Qu’est-ce qui est en cours de changement&amp;nbsp;? Puis j’ai choisi des choses susceptibles de continuer à changer, et j’ai réfléchi aux conséquences probables. C’est un &lt;em&gt;world building&lt;/em&gt; très historien, je trouve.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;• Jonathan&amp;nbsp;: &lt;em&gt; De quelle manière élaborez-vous le plan de vos romans&amp;nbsp;? Autrement dit, quels moyens avez-vous utilisés pour concevoir l'immense architecture d'une œuvre pour mêler actions, récits, personnages&amp;nbsp;? Outils, logiciels, cartes (type Trello et autres)&amp;nbsp;? Post-it collés partout par centaines et reliés par des fils de couleurs&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Je me sers de OneNote, au sein de la suite Microsoft Office, qui vous permet d’avoir des textes, des tableaux et des images au sein d’un même programme. Je ne crois pas que OneNote soit substantiellement supérieur à d’autres programmes similaires, mais j’apprécie d’avoir une carte, des post-its devant et un petit tableau à côté, tout ensemble. C’est comme ça que j’organise mes listes de personnages, mon schéma chapitre par chapitre, ma chronologie de 2000 à 2454, mes index des changements de langue, mes notes sur les blocs de votes Mitsubishi, le nom des précédents Empereurs, les dates des précédents Anonymes, des index des épithètes homériques, et un calendrier de l’an 2454 qui retrace à la fois les événements de des différentes journées et quelles sections du compte-rendu Mycroft a écrit chaque jour. Ce dernier point est important, car si Mycroft écrivait un chapitre lors d’une journée où quelque chose d’important ou d’affreux se déroulait, je voulais que son humeur du moment se reflète dans son écriture et, dans les tomes suivants (qui se déroulent après que Mycroft ait écrit et publié son compte-rendu), on voit le processus de l’histoire originale étant écrite et certains événements l’ayant façonné – j’avais vraiment besoin d’un calendrier jour à jour pour réussir y parvenir. J’ai un tableau d’affichage au-dessus de mon bureau, mais il comprend des photos d’éléments qui me rappellent les personnages ou les thèmes du livre, plutôt que des listes, des faits ou des informations.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;• Samuel&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Le concept de bash est passionnant – cette structure sociale est intéressante et visionnaire. D’où vient l'inspiration&amp;nbsp;? Est-ce une envie personnelle de voir de telles structures émerger ou une tentative d'anticipation sociale basée sur l'imaginaire et/ou l’observation&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’idée du bash provient du fait que l’unité familiale actuelle – la famille nucléaire isolée, avec un couple de parents élevant les enfants – est historiquement très récente, et très instable. Au début du XXe siècle, il était encore habituel de vivre sous le même toit que ses grands-parents, et les structures familiales étendues étaient (sont) meilleures pour avoir suffisamment d’adultes s’occupant de l’éducation des enfants, etc. Au milieu du XXe siècle, alors que ces structures se sont décalées vers la famille nucléaire isolée, embaucher une domestique ou une nounou est resté commun. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, quand cette pratique a décru et que de plus en plus de femmes ont commencé à travailler, nous avons atteint un point très instable&amp;nbsp;: il y a d’une part une forte pression pour que les couples vivent de leur côté mais si les deux membres travaillent, ils ne peuvent pas s’occuper des enfants à moins d’embaucher quelqu’un. Nous voyons de plus en plus de réactions contre cette situation &amp;nbsp;: plus de cas d’adultes vivant avec leurs parents, plus de cas de groupes vivant ensemble dans des formes diverses de communauté. Il est clair que la forme familiale actuelle isolée ne peut perdurer sans de grands changements. Un tel changement pourrait être la manière dont nous organisons la garde d’enfants&amp;nbsp;; un autre changement pourrait être l’accroissement de cette tendance des adultes à vivre dans des espaces communaux et éduquer des enfants en groupe. Je ne prétends pas que cela &lt;em&gt;va&lt;/em&gt; se passer, mais il me semble évident que &lt;em&gt;quelque chose&lt;/em&gt; devra se passer, et c’était une direction intéressante à explorer dans «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Cela me paraissait plausible, en combinaison avec les voitures volantes&amp;nbsp;: des gens devenus amis proches à l’université adoreraient continuer à vivre ensemble si la nécessité de déménager en raison du travail ne dispersait pas les groupes. Si cette pression est relâchée, je pense que nous verrions davantage de cohabitations de groupes d’amis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;• Armande&amp;nbsp;: &lt;em&gt;À quelle ruche pourriez-vous adhérer&amp;nbsp;?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La Ruche Utopiste. Mais je partage l’intérêt qu’ont les Cousines à vouloir faire des efforts pour aider les gens et œuvrer avec bienveillance, et je partage le sentiment culturel de la Ruche Européenne. Je ne crois pas que ce choix ne doive jamais être facile&amp;nbsp;: ce qui est formidable dans un monde où l’on peut choisir sa citoyenneté au lieu d’être coincée avec elle, c’est la façon dont cela vous amène à réfléchir, non seulement sur ce que vous aimez dans la citoyenneté choisie, mais aussi ce que vous respectez dans celles que vous n’avez pas choisies.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;• Hoël Hoël&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Quel est l’intérêt de pratiquer une simili orthographe du XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle &amp;nbsp;? Quelle est l’histoire de Madame D’Arouet&amp;nbsp;? comment en est-elle arrivée là&amp;nbsp;? Considérez-vous vos romans comme étant de la SF ou un mélange étrange avec de la métaphysique pour agglomérer le tout&amp;nbsp;? Pourquoi tant de coïncidences&amp;nbsp;? Ces scènes de sexe, celles où les genres sont inversés, celles de dialogues mystiques, sont-elles sous l’influence de Sade ou y a-t-il d’autres auteurs&amp;nbsp;? Et pourquoi, quitte à invoquer le XVIIIe siècle, avoir omis Montesquieu, Marivaux, Condorcet, Beaumarchais, l’abbé Prévost ou Choderlos de Laclos&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Wow, plein de questions&amp;nbsp;! En anglais, je voulais que ma prose évoque le XVIII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, en imitant la structure des phrases de cette époque et le style, d’une façon qui soit étrange et très peu familière pour un lecteur anglophone actuel&amp;nbsp;; j’ai également insisté sur le fait que Mycroft écrit dans un style archaïsant. En français, puisque bien plus de lecteurs sont familiers des œuvres du siècle des Lumières et notamment de l’orthographe de l’époque, nous avons pu utiliser certaines de ces graphies pour rendre cette impression de XVIIIe siècle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En anglais, la seule orthographe ancienne dont les gens sont familiers est celle de Shakespeare&amp;nbsp;: utiliser cette orthographe n’aurait pas donné l’impression du bon siècle, les années 1600 au lieu des années 1750. C’est un bel exemple de ce qu’il est possible de faire, ou non, avec différentes langues. Pas parce que les langues ne le permettent pas mais parce que les lecteurs sont familiers de telles ou telles choses.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En ce qui concerne Madame, la suite vous apprendra davantage sur elle. Elle se base sur certains personnages de&lt;em&gt;Jacques le fataliste et son maître&lt;/em&gt; et dans Sade, en particulier &lt;em&gt;La Philosophie dans le boudoir&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La métaphysique est toujours très présente dans mes histoires, peu importe leur genre (le prochain roman après «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» sera une fantasy historique… avec beaucoup de métaphysique). C’est ce que je préfère en fiction, quel que soit le genre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sade est la principale influence pour tout ce qui est sexe et genre, bien que Voltaire et Diderot aient une influence sur les questions de genre aussi. Montesquieu est un peu présent dans la philosophie politique&amp;nbsp;; il est toutefois peu mentionné parce qu’une bonne part de la pensée politique de cet auteur a été reprise dans la formation des USA et leur Constitution. Or, dans le monde de Mycroft, la plupart de ses idées-clé (gouvernement tripartite, etc.) sont extrêmement marquées par ce qui s’est passé avec l’Amérique&amp;nbsp;; comme les gens de ce futur n’aiment pas en parler, ils ne parlent pas non plus de Montesquieu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En ce qui concerne les autres auteurs&amp;nbsp;: ce que je trouve le plus intéressant avec les Lumières est leur côté spéculatif très abrupt, ce que j’appelle parfois «&amp;nbsp;les Lumières sombres&amp;nbsp;». Des gens comme La Mettrie, d’Alembert ou d’Holbach qui, à l’instar de Voltaire et Diderot, n’étaient pas à l’aise avec leurs propres réponses à des questions sur la Providence et si l’univers est bénin. Ce sont ces auteurs qui aident Mycroft lorsqu’il lutte pour comprendre ce qu’il se passe autour de lui, bien plus que les auteurs politiques. Voltaire, dans un texte tel que le &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Poème sur le désastre de Lisbonne&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, s’interroge sur une Providence troublante&amp;nbsp;; il discerne des motifs dans le monde mais a du mal à voir ces motifs refléter quelque chose d’éthiquement bon… voilà ce qui concerne Mycroft lorsqu’il lutte pur comprendre 2454.&lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Diderot et Sade&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/itw-palmer-diderot-sade.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;• Raphaël&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Où est le peuple&amp;nbsp;? Où sont les abeilles&amp;nbsp;? Les élites (les reines de ruche&amp;nbsp;?) sont bien là, omniprésentes, hyper actives, machiavéliques, consanguines. Et elles vivent, sans doute, parlent, aiment, s’habillent, se passionnent à la mode de ces années 2400. Mais ce peuple non montré, que l’on ne voit pas vivre, aimer, travailler, éprouve-t-il socialement, culturellement, religieusement, les mêmes tourments que les hauts personnages que vous avez décidé de mettre seuls au cœur du premier tome&amp;nbsp;? Pourquoi le peuple n’est-il que suggéré &amp;nbsp;? Nous avons rencontré, il est vrai, un peu de valetaille à Paris et quelques servants éboueurs à Marseille, des mouvements de foule très impressionnistes lors d'une cérémonie publique… Mais plongerons-nous durablement dans la plèbe&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;The Will To Battle&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/ITW/.itw-palmer-TWTB_s.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Deux réponses à cette question. La première est que, oui, nous verrons un peu plus d’individus, de gens du commun et leurs actions, surtout dans le dernier tome de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». La deuxième réponse est qu’il s’avère difficile d’écrire une histoire sur les gens ordinaires en mettant le projecteur sur un individu issu d’un large public, car à moment où on braque le projecteur sur cette personne, elle commence à se sentir héroïque, exceptionnelle – le seul fait de mettre le projecteur sur une personne lui donne un caractère de protagoniste, la fait ne plus se sentir ordinaire, surtout si elle commence à interagir avec le pouvoir et l’influencer. À moins qu’une histoire ne parle de l’ordinaire et du manque de puissance d’un personnage «&amp;nbsp;ordinaire&amp;nbsp;», tous les personnages ordinaires commencent vite à se percevoir comme les héros de leurs histoires. J’ai donc voulu considérer le large public différemment&amp;nbsp;: à ses actions collectives. Dans &lt;em&gt;Trop semblable à l’éclair&lt;/em&gt;, nous voyons des élites désespérées courir de partout pour tâcher de cacher ou taire des choses, de les anticiper, de les manipuler, parce qu’ils ont peur de quoi&amp;nbsp;? De ce que &lt;em&gt;le public&lt;/em&gt; va faire, de comment le public, la masse de tous ces gens ordinaires, va réagir aux listes des Sept-Dix, à la nouvelle du cambriolage au bash Saneer-Weeksbooth, à Madame, etc. Nous voyons les élites réagir quand elles prennent conscience, et prennent peur, du grand pouvoir de l’action &lt;em&gt;collective&lt;/em&gt; des gens ordinaires. En un sens, tous les personnages que nous voyons, même l’Anonyme et MAÇON, qui se sentent si puissants, sont absolument impuissants comparés aux actions du public – auquel tout se rapporte. C’est une façon de présenter les foules qui diffère de nombreux récit où, peu importe le degré de corruption ou de cruauté des élites, les masses n’ont aucun pouvoir d’action ou de changement jusqu’à ce qu’un héros arrive pour les amener à agir. Je trouve intéressant de constater que, souvent, les lecteurs ne remarquent pas cela dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: plus on observe les élites, plus on a l’impression qu’elles ont le pouvoir, mais plus le récit avance, moins cela est vrai. Néanmoins, je ne donne pas au public non-élite un unique héros messianique pour le galvaniser&amp;nbsp;; je présente la réalité&amp;nbsp;: le grand public a &lt;em&gt;toujours&lt;/em&gt; le pouvoir, mais celui-ci n’est pas activé par une personne spéciale, il l’est par la propre nature du public en général – en particulier dans un monde riche en auto-détermination politique. On verra cela davantage dans les tomes suivants&amp;nbsp;; ce thème, encore subtil dans le tome 1, se développera au fur et à mesure de l’avancée du cycle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;• Aliens et les garçons&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Est-ce que, pour Mycroft, le lecteur est une personne de plus à manipuler&amp;nbsp;? La société développée dans «&amp;nbsp;Terra Ignota&amp;nbsp;» n’est ni une dystopie, ni une uchronie. Aux Utopiales 2019, vous avez déclaré que c’était parce que vous vouliez créer une société plus complexe et réaliste. Est-ce parce que vous pensez que l’utopie et la dystopie sont des visions trop simplistes et des modèles invraisemblables de notre futur&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Vous en verrez davantage sur la relation de Mycroft avec le lecteur, mais c’est bien plus complexe que «&amp;nbsp;une personne de plus à manipuler&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Je pense que les utopies et les dystopies sont des outils pratiques, pour explorer des institutions sociales spécifiques poussées à leur maximum et pour réfléchir à leur sujet. Mais elles doivent être simples pour que cela fonctionne, pour que l’extrémité d’une structure ou d’une pratique sociale devienne visible. Je pense que des mondes complexes et mixtes, comme «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Terra Ignota&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», qui mêle des aspects merveilleux et des choses terribles, sont plus utiles quand nous nous demandons quel avenir est le plus probable, puisqu’il s’avère improbable qu’un futur soit entièrement positif ou négatif. Notre présent n’est pas purement positif ou négatif vu depuis la perspective du passé&amp;nbsp;: nous avons des réussites médicales extraordinaires, la vaccination, des libertés civiles, des technologies incroyables, la capacité à transporter par les ondes des livres et des films directement au domicile de chacun, mais nous avons aussi la corruption, les guerres, les génocides, une intolérance et des préjugés intolérables – c’est un mélange. Les utopies et les dystopies sont parfaites, pour divertir et avertir, et explorer des idées, mais leur principal défaut est qu’elle amène à penser l’avenir de façon binaire, comme si nous allions «&amp;nbsp;gagner&amp;nbsp;» et obtenir le «&amp;nbsp;futur positif&amp;nbsp;» ou bien « perdre&amp;nbsp;» et vivre dans un «&amp;nbsp;futur négatif&amp;nbsp;». Aucun des deux n’adviendra. Comme lors de n’importe quelle autre ère passée, on aura des victoires et des défaites&amp;nbsp;; de bonnes choses se passeront, de mauvaises aussi&amp;nbsp;; on parviendra à de grandes améliorations et on déclenchera accidentellement des événements terribles. Nous pouvons essayer d’obtenir autant de victoires que faire se peut, de façon à améliorer l’avenir autant que possible – et chaque victoire compte –, mais imaginer un avenir noir ou blanc tend à nous fragiliser, nous fait sentir à chaque défaite que nous n’aurons plus le «&amp;nbsp;bon futur&amp;nbsp;». Cette fragilité décourage l’action, mais je veux justement que mes textes de fiction &lt;em&gt;encouragent&lt;/em&gt; l’action, qu’on se dise&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Bon, même ce futur qui comporte tant de choses positives, en comporte aussi des moins bonnes. Mais les gens s’efforcent de l’améliorer&amp;nbsp;; ils y parviennent parfois, et parfois ils échouent, mais ils persévèrent. Nous devrions faire de même.&amp;nbsp;» Le progrès est un travail d’équipe multigénérationnel. Prétendre que tout est accompli d’un coup, en une génération, que nous pouvons tout gagner ou tout perdre lors d’une seule crise, voilà qui fait oublier aux gens le but véritable&amp;nbsp;: la transmission.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Traduction : Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 98)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/06/17/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-98</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:0be6971bae05477c3fdf1bd94e2cd1e9</guid>
        <pubDate>Wed, 17 Jun 2020 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Le &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-98&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 98&lt;/a&gt; est sorti depuis quelques &lt;s&gt;jours&lt;/s&gt; semaines. Une nouvelle fois, une partie du cahier critique a été délocalisée dans les espaces infinis (ou peu s'en faut) de la version numérique, et que voici, avec un peu de retard, sur le blog. Au programme de ce supplément critique&amp;nbsp;: des curiosités et du tout-venant, du contemporain et du récent, pour différentes facettes des littératures de l'imaginaire…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-usine.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-usine.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’usine de porcelaine Grazyn&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;David Demchuk - Hashtag – avril 2019 (fix-up inédit en «&amp;nbsp;français&amp;nbsp;», traduit de l’anglais par Félicia Mihali – 212 pages. Poche. 24,95 $)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Usine de porcelaine Grazyn&lt;/strong&gt; est un fix-up du canadien David Demchuk, son premier. Intitulé &lt;strong&gt;The Bone Mother&lt;/strong&gt; en version anglaise, il a remporté le Scotiabank Giller Prize 2017. Tournée une couverture sombre et peu explicite, le lecteur tombe sur &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Maia&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, un texte d’une page très inquiétant par ce qu’il suggère. Puis, il lit &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Boris&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui en quatre pages introduit l’usine de porcelaine et pose les caractères weird et noir des récits à venir&amp;nbsp;; c’est par des moyens bien peu ragoutants que sont fabriqués les très fameux dés à coudre Grazyn dont même la tsarine use, et la relation de commensalisme qui lie l’usine aux trois villages environnants qui lui fournissent son personnel est fondamentalement malsaine. Suivent 24 textes, de longueurs variables, qui mettent chacun en scène un personnage, humain ou pas. Tout est &lt;em&gt;weird&lt;/em&gt;, tout est sombre, Demchuk convoque le peuple de la mythologie slave, il place son usine entre Ukraine et Roumanie, en un lieu menacé moins par les créatures de la nuit slave ou yiddish que par les exactions staliniennes (la famine notamment) ou la brutalité mortelle de la Police de Nuit, une milice cryptofasciste capable d’agir même à l’étranger pour rattraper ceux qui crurent lui échapper en s’exilant à un océan de distance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le père de Demchuk est d’origine ukrainienne. L’auteur — qui jongle à travers les continents et les époques, de la moitié du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle aux temps présents — a donc puisé tant à la source d’un folklore ancestral qu’au cœur de l’histoire familiale pour montrer un monde en transformation dans lequel les monstres sont plus souvent des humains que ceux que leur physique ou leurs pouvoirs conduit à décrire comme tels. Il est à noter d’ailleurs que la seconde partie du fix-up, «&amp;nbsp;La Police de Nuit&amp;nbsp;», est plus convaincante et engageante que la première «&amp;nbsp;L’usine de porcelaine Grazyn&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; après beaucoup de &lt;em&gt;freaks&lt;/em&gt; et de magie arcanique, le retour des organisations humaines et de leurs crimes volontaires remettent de l’enjeu dans une énumération de personnages et de situations qui, à la longue, commençaient à faire un peu rengaine, d’autant que certaines chutes laissent le lecteur sur sa faim. Alors il y a, certes, plusieurs textes intéressants car vraiment surprenants ou dérangeants – une très émouvante histoire de golem par exemple –, il y a aussi quelque jolies phrases «&amp;nbsp;Tricoter est une bonne façon de passer le temps quand on attend que quelqu’un meure&amp;nbsp;», il y a enfin une plongée torturée dans une mythologie moins connue ici que les grecques ou scandinaves — entre strigoi, rusalka ou dame des bois. Il y a encore, disons-le, une collection de photos (une par texte), réalisées par un photographe roumain dans la première moitié du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, qui donnent un ton et créent une ambiance. Mais l’accumulation, si elle sert à ancrer un lieu, fut-il mythologique, dans la réalité perçue du lecteur, met aussi en évidence le manque d’un vrai fil directeur qui l’entraînerait d’une introduction vers une conclusion. Certains fix-up passent le test de cet écueil avec succès, ici le nombre élevé des textes et leur petite taille rend l’exercice plus périlleux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et puis, il faut parler traduction. Je ne sais pas si les fautes de traduction tiennent à la traductrice ou aux particularités de la langue québécoise, qu’importe finalement, mais lire «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Il a été frappé par une auto&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» pour décrire un accident de piéton ou onze fois au fil des pages «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Je suis correct&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» ou &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Es-tu correct&amp;nbsp;?&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» pour traduite «&amp;nbsp;&lt;em&gt;It’s ok&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» (et j’en passe bien d’autres) rend la lecture pénible car les imperfections langagières sautent trop aux yeux. Dommage.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Éric Jentile&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-mortdufer.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-mortdufer.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Mort du fer&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Serge Simon Held – L’Arbre Vengeur – octobre 2019 (réédition – 420 p. GdF. 18&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;L’Arbre Vengeur, un éditeur qui exhume. Cette fois, il s’agit d’un roman français d’anticipation datant de 1931, peu ou prou la seule œuvre littéraire d’un auteur, Serge Simon Held, dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il était ingénieur. &lt;strong&gt;La Mort du fer&lt;/strong&gt; n’était pas passé inaperçu à l’époque&amp;nbsp;: le roman a échoué au Goncourt, mais a eu droit à une traduction anglaise en &lt;em&gt;pulp&lt;/em&gt;. Reste qu’on l’avait essentiellement oublié jusqu’à cette réédition presque un siècle plus tard.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce roman, le fer, matériau vital à la civilisation, succombe à une sorte de maladie, dite sidérose ou «&amp;nbsp;mal bleu&amp;nbsp;», qui en affaiblit les propriétés jusqu’à le rendre inutilisable. L’origine de cette maladie minérale tient peut-être à une contamination d’origine extraterrestre. Qu’importe, ça n’est pas vraiment le propos — la maladie du fer ici n’est finalement pas mieux expliquée que la disparition de l’électricité dans &lt;strong&gt;Ravage&lt;/strong&gt; de Barjavel une décennie plus tard.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et, en fait de roman, &lt;strong&gt;La Mort du fer&lt;/strong&gt;, d’un style inégal et à la structure un tantinet déséquilibrée, alternant les tableaux détachés et «&amp;nbsp;objectifs&amp;nbsp;», vus de loin, et les séquences à hauteur de personnages, témoins du cataclysme, ne fait pas davantage preuve d’application quand il s’agit de camper ces derniers. Le suspect n°&amp;nbsp;1, l’ingénieur juif et russe et donc communiste (ou anarchiste) Sélévine, est en définitive celui qui s’en sort le mieux — personnage complexe, aux multiples facettes. Le reste est unilatéral, comme un corollaire de la plume de l’auteur, lourde d’amertume et de dégoût (au point parfois de l’épuisement)&amp;nbsp;: les collègues de Sélévine, comme le répugnant Leclair, son employeur et les autres capitaines d’industrie du Nord, leurs familles bourgeoises jusqu’au service à thé, leurs cercles «&amp;nbsp;culturels&amp;nbsp;», constituent un microcosme caractérisé par l’égoïsme à courte vue&amp;nbsp;; mais il en va de même des subordonnés, la tourbe des ouvriers tous fainéants et ivrognes, les hommes agitateurs hypocrites et barbares, les femmes perverses et manipulatrices — et il y a bientôt pire encore, surtout aux yeux d’un Leclair (à distinguer de l’auteur, supposons-le…), les «&amp;nbsp;sans-travail&amp;nbsp;» toujours plus nombreux, toujours plus violents, et les migrants qui débarquent par trains entiers… À maints égards, dans les qualificatifs parfois outranciers comme dans les obsessions, c’est bien un roman de 1931 — il n’en est que plus terrifiant de constater à quel point il serait aisé de reporter ce discours nauséeux sur la France de 2020. Bon, peut-être pas la description des soldats noirs déployés pour leur sauvagerie caractéristique, espérons-le… Mais la société «&amp;nbsp;dévirilisée&amp;nbsp;», on n’en a semble-t-il pas fini avec, hélas — et de même pour les échos technophobes que le sujet suscite presque naturellement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce qui intéresse S.S. Held, c’est bien l’impact de cette maladie hors-normes sur la civilisation humaine, et l’effondrement de cette dernière — qui s’est bâtie sur le fer, et en dépend absolument, plus que jamais en cet âge d’or de l’industrie, véritable règne de la machine&amp;nbsp;; et ici &lt;strong&gt;La Mort du fer&lt;/strong&gt; se pare à nouveau d’arguments moraux, ou politiques, dépeignant avec une morbidité vengeresse l’homme ignoblement asservi à ses créations artificielles, et qui en fait tout naturellement les frais. Ce qui est somme toute assez commun, et il en va de même pour la conclusion «&amp;nbsp;spiritualiste&amp;nbsp;», via Sélévine, qui tourne l’apocalypse au sens vulgaire en apocalypse au sens religieux — retournement qui, comme d’habitude, ne parlera qu’aux convaincus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Demeurent les tableaux de la catastrophe en cours — vue de loin, sur le mode de la chronique historique ou journalistique. Ici, &lt;strong&gt;La Mort du fer&lt;/strong&gt; ne manque pas d’images fortes, et qui nouent les tripes. S.S. Held y fait régulièrement montre d’une lucidité inquiétante — et c’est quand ces tableaux sont les plus froids qu’ils sont les plus efficaces&amp;nbsp;: quand l’auteur juge, l’impact s’effondre, comme une tour arrogante succombant au mal bleu…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La sombre puissance des plus cauchemardesques de ces tableaux suffit peut-être à justifier qu’on y jette un œil. Sans doute, même. Pour autant, on ne qualifiera pas cette exhumation d’indispensable ou &lt;em&gt;a fortiori&lt;/em&gt; de salutaire&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;La Mort du fer&lt;/strong&gt; est une curiosité pas inintéressante, mais bien lourde souvent, et, au fond, qu’on l’ait si longtemps oubliée n’a rien de scandaleux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-sffrance.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-sffrance.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La science-fiction en France dans les années 50&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Francis Saint-Martin – Moltinus, coll. «&amp;nbsp;Le rayon vert&amp;nbsp;» – novembre 2019 (essai inédit – 302 pp. GdF. 49 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Quand le terme de «&amp;nbsp;science-fiction&amp;nbsp;» est apparu en France, dans l’immédiat après-guerre, on a vu naître des supports qui ont fait date, comme les revues &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Galaxie&lt;/em&gt;, et les collections «&amp;nbsp;Anticipation&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;Le Rayon fantastique&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;Présence du futur&amp;nbsp;», mais aussi des entreprises moins durables ou moins convaincantes. Le but premier de ce livre est de les examiner en détail, d’évaluer leur contenu et de présenter leurs créateurs et animateurs, souvent tombés dans l’oubli.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Deux principes ont guidé son auteur&amp;nbsp;: traiter une période s’étendant de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à Mai 68, et composer non pas «&amp;nbsp;&lt;em&gt;un ouvrage savant mais (…) plutôt une œuvre d’amateur&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp; &lt;em&gt;une promenade curieuse&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Sur le premier point, rien à dire&amp;nbsp;: Mai 68 a représenté une rupture, y compris pour Notre Club. Sur le second, mon opinion est plus nuancée, car il détermine à la fois l’intérêt de l’ouvrage et ses limites.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cet intérêt – indéniable – est de nous faire découvrir par le menu des collections et des revues éphémères et oubliées&amp;nbsp;: s’appuyant sur une abondante documentation, l’auteur ressuscite toute une galerie d’acteurs du genre, doublés parfois «&amp;nbsp;&lt;em&gt;d’aventuriers de l’édition&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Pour chaque support, on peut lire un historique détaillé de son évolution, des biographies de ses animateurs et un aperçu critique de leurs productions. On découvre alors un véritable bouillonnement créatif, en lequel Francis Saint-Martin voit le creuset de ce qu’est devenue la science-fiction en France, ainsi que des écrivains, des éditeurs, etc., à la trajectoire parfois fascinante, même si les biographies émaillant le texte sont parfois – l’auteur le reconnaît lui-même – de longues digressions.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais là où le bât blesse, c’est que le tout ne fait pas vraiment un ouvrage d’histoire, fût-elle seulement éditoriale. La période traitée a été le théâtre de grands questionnements dans la société française, dont la science-fiction s’est souvent fait l’écho. On pense au rapport d’amour-haine avec les États-Unis (voir, par exemple, les réactions de certains lecteurs de &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt; aux textes de Poul Anderson), à la décolonisation (voir, toujours dans &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt;, la polémique autour du roman de Francis Carsac, &lt;em&gt;Ce monde est nôtre&lt;/em&gt;), etc. Or, cet aspect de l’histoire du genre est ici passé sous silence, ainsi que la revendication de légitimité qui parcourt cette histoire comme un fil rouge, sans parler des querelles internes à Notre Club, qui eurent parfois leur importance&amp;nbsp;: on pense à celle, célèbre, qui suivit l’interview de Robert Kanters, directeur de «&amp;nbsp;Présence du futur&amp;nbsp;», dans &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; en 1967, interview que l’auteur ne cite que brièvement – oubliant au passage qu’elle fut donnée à l’occasion de la parution du centième volume de la collection, le premier roman français publié depuis belle lurette, et omettant de mentionner la tribune libre que rédigèrent en réponse Alain Dorémieux, Jacques Goimard et Gérard Klein. Autre sujet d’insatisfaction pour un ouvrage qui se voudrait documentaire, l’auteur cite rarement ses sources et se dispense de bibliographie. Et s’il y a bien un index, il est uniquement onomastique et tous les noms n’y figurent pas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En fait, &lt;em&gt;La Science-fiction en France dans les années 50&lt;/em&gt; a été écrit par un collectionneur pour d’autres collectionneurs. En attestent le soin presque maniaque avec lequel sont énumérées toutes les variantes de couvertures de la «&amp;nbsp;Série 2000&amp;nbsp;» («&amp;nbsp; &lt;em&gt;vingt-quatre parutions (…) pour plus de quarante volumes physiquement différents&lt;/em&gt; &amp;nbsp;») et le recours au vocabulaire de l’héraldique pour décrire les différents logos de «&amp;nbsp;Science Fiction Suspense&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, un ouvrage réservé aux initiés souhaitant parfaire leur initiation, et que ne rebuteront ni la maîtrise hasardeuse de la conjugaison, ni la fréquente maladresse du style, ni le caractère incongru de certaines illustrations – je ne parle pas des couvertures de livres et de revues, dont l’abondance et la richesse méritent des louanges, mais des photos de lampadaire, de fauteuil, de transistor, etc., style années 50, et des fonds de page reproduisant, je présume, des motifs de papier peint de la même époque.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Jean-Daniel Brèque&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-voyage.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-voyage.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Voyage sous les flots&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Aristide Roger – Publie.net, coll. «&amp;nbsp;Archéofiction&amp;nbsp;» – décembre 2019 (réédition – 166 pp. GdF. 14&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Tout le monde aujourd’hui connaît le &lt;em&gt;Nautilus&lt;/em&gt;, le fabuleux sous-marin du capitaine Nemo… mais qui se souvient encore de son immédiat prédécesseur, l’&lt;em&gt;Éclair&lt;/em&gt;&amp;nbsp;? Personne ou presque. Imaginé par Jules-Aristide-Roger Rengade, alias Aristide Roger, cet &lt;em&gt;Éclair&lt;/em&gt; est l’un des premiers submersibles de fiction. Raisons pour lesquelles on n’est guère surpris de voir Philippe Éthuin et la collection «&amp;nbsp;Archéosf&amp;nbsp;» tirer &lt;strong&gt;Voyage sous les flots&lt;/strong&gt; de l’oubli dans lequel il avait sombré depuis près de cent cinquante ans. Paru en feuilleton dans les pages du &lt;em&gt;Petit Journal&lt;/em&gt; entre le printemps 1867 et janvier 1868, le roman d’Aristide Roger est de fait antérieur au fameux &lt;strong&gt;Vingt mille lieues sous les mers&lt;/strong&gt; de Jules Verne, dont la parution commence en mars 1869.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Lorsque le professeur Trinitus apprend le naufrage du &lt;em&gt;Richmond&lt;/em&gt;, navire sur lequel naviguait son épouse et sa fille, il décide de mettre à contribution l’invention sur laquelle il travaillait dans le plus grand secret depuis des mois&amp;nbsp;: le sous-marin &lt;em&gt;L’Éclair&lt;/em&gt;. Ovoïde long d’une quarantaine de mètres, le submersible est mû à l’électricité et permet d’embarquer trois passagers. Ce seront donc Trinitus, son ami Nicaise et le neveu de celui-ci, Marcel, qui nourrit pour la fille du professeur une tendre affection. Depuis Calais jusqu’à la mer de Corail où le paquebot a disparu, ce sera une aventure de tous les instants – entre tempêtes et embourbement dans la mer des Sargasses, entre le feu des volcans des Açores et les glaces du pôle Sud, les trois hommes auront fort à faire pour atteindre le but… et le lecteur pour tâcher d’oublier l’ombre écrasante de Jules Verne. De fait, &lt;strong&gt;Voyage sous les flots&lt;/strong&gt; a pour lui sa brièveté et son caractère précurseur – quelques scènes préfigurent &lt;strong&gt;Vingt mille lieues&lt;/strong&gt;… et Roger apprécie lui aussi les descriptions auxquelles le vocabulaire spécifique donne un lyrisme scientifique. Mené tambour battant, le récit se dévore d’une traite. L’âge du roman aidant, on lui pardonnera ses approximations – des erreurs n’empêchant pas un émerveillement enfantin et aquatique – et une fin ayant passablement mal vieillie. Les amateurs de vieilleries sauront apprécier cette odyssée sous-marine&amp;nbsp;; les autres resteront à bord du &lt;em&gt;Nautilus&lt;/em&gt;, ce qui n’est pas forcément un mal.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-piste.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-piste.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Piste des éclairs – Le Sixième Monde T1&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Rebecca Roanhorse – Éditions Milady/Bragelonne, coll. «&amp;nbsp;Bit-lit&amp;nbsp;» – janvier 2020 (roman traduit de l’anglais [US] par Isabelle Pernot – 320 pp. GdF. 14,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Roman de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; post-apocalyptique, &lt;strong&gt;La Piste des éclairs&lt;/strong&gt; a reçu le prix Locus et a figuré parmi les finalistes des prix Hugo, Nebula et World Fantasy. De quoi faire rêver et réaliser un joli bandeau sur la couverture pour attirer l’œil du chaland. C’est également un polar fantastique explorant les mythes amérindiens écrits par une plume également amérindienne, même si Rebecca Roanhorse est d’origine pueblo tandis que son héroïne, Maggie Hoksie est navajo, ce qui lui vaut quelques accusations d’appropriation culturelle aux États-Unis. De ce côté de l’Atlantique, cette particularité donne au roman un cadre original. En effet, &lt;strong&gt;La Piste des éclairs&lt;/strong&gt; met en jeu des monstres et des mécanismes de pouvoirs surnaturels jusqu’ici assez peu exploité en &lt;em&gt;urban fantasy&lt;/em&gt; (au sens «&amp;nbsp;&lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; se déroulant dans un environnement moderne ou un futur proche). Le côté &lt;em&gt;urban&lt;/em&gt; d’ailleurs est lui aussi peu présent. En effet, suite au réchauffement climatique, les Grandes Eaux ont dévasté une partie des USA, et toute l’action se passe dans le Dinétah, le territoire d’origine des navajos à cheval sur le Nouveau-Mexique, l’Utah, le Colorado et l’Arizona. Il s’agit plus de &lt;em&gt;western fantasy&lt;/em&gt; ou de &lt;em&gt;mesa fantasy&lt;/em&gt; en quelques sortes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ces préambules étant posés, que vaut réellement &lt;strong&gt;La Piste des éclairs&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;? Trois heures de lecture menées tambour battant au rythme des tribulations de son héroïne. Si le cadre bouleverse les habitudes de ce genre littéraire, ce n’est pas le cas de la trame extrêmement classique. Jugez plutôt. L’héroïne est une jeune guerrière puissante, au caractère bien trempé (comprendre imbuvable vis-à-vis de son entourage) et traumatisée par un passé sanglant. Les circonstances vont la mettre sur la piste de son mentor divin qui l’a abandonné et les pousser à un affrontement fatal. Elle sera aidée dans sa quête par un homme-médecine un peu trop charmeur, voilà pour l’aspect romance, et une bande d’acolytes tant humains que surnaturels mal assortis de circonstances depuis au moins un certain Seigneur des Anneaux. Et comme toute histoire reprenant point par point le parcours décrit par Joseph Campbell dans &lt;strong&gt;Le Héros aux mille et un visages&lt;/strong&gt;, l’héroïne sortira de sa quête grandie et apaisée, prête à repartir vers de nouvelles aventures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Vous l’aurez compris, hormis apporter une version de Coyote assez originale et presque sympathique, &lt;strong&gt;La Piste des éclairs&lt;/strong&gt; n’induira pas de grandes réflexions dans son lectorat. Même les catastrophes sismiques et climatiques à l’origine de ce Sixième Monde ne servent qu’à poser la toile où s’agitent les personnages. En revanche, quoique convenue, l’intrigue reste solide, avec suffisamment de retournements de situation pour tenir le lecteur en haleine. Durant trois petites heures.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-cosmos.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-cosmos.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Cosmos incarné – La Fleur de Dieu T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jean-Michel Ré – Albin Michel Imaginaire – janvier 2020 (roman inédit – 300 pp. GdF. 19,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Terminer une trilogie est parfois le moment le plus délicat pour un auteur&amp;nbsp;: au-delà du travail qui consiste à nouer les fils d’intrigue, il s’agit de lever le voile sur le schéma d’ensemble de l’œuvre, soit donc sortir de l’ambiguïté pour de bon, et à &lt;em&gt;dire&lt;/em&gt; plutôt qu’à faire allusion. Dans les précédents tomes de «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;La Fleur de Dieu&lt;/strong&gt; &amp;nbsp;», Jean-Michel Ré semblait relire &lt;strong&gt;Dune&lt;/strong&gt; de façon idéaliste voire spiritualiste&amp;nbsp;: reprenant un propos confinant parfois au mystique, il donnait l’impression de suivre la lecture de Jodorowsky plutôt que le matérialisme herbertien. La question se posait&amp;nbsp;: le cycle de la «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Fleur de Dieu&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» finirait-il par tracer un trait d’union entre ces deux visions&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cosmos incarné&lt;/strong&gt; propose tout d’abord une clarification en accordant enfin son statut de personnage capital au Seigneur de la Guerre de Latroce, antagoniste absolu qui au terme du deuxième tome parvenait en partie à ses fins en éliminant le pouvoir impérial de l’échiquier galactique&amp;nbsp;: de la sorte, l’ensemble de la trilogie peut s’apparenter à une série d’échanges et de relations pas toujours pacifiées mais pas toujours conflictuelles non plus entre trois personnages capitaux distincts. L’Enfant est le premier apparu et défini en tant que tel&amp;nbsp;: post-humain ou ahumain, il témoigne de l’irruption – ou de la persistance – d’une forme de transcendance du corps et de l’esprit au plus fort d’une époque matérialiste. Kobayashi apparaît lui aussi capital peu de temps après&amp;nbsp;: choisi par l’Enfant qui lui enseigne à «&amp;nbsp;voir&amp;nbsp;» au-delà des apparences, il montre que l’on peut choisir de s’engager sur la voie de la transcendance. Le Seigneur de la Guerre de Latroce, personnage pétri d’&lt;em&gt;hybris&lt;/em&gt; comme on en rencontre peu, s’affirme ici à ce statut malgré la débauche de technologie qui lui donne une forme d’immortalité&amp;nbsp;: cette transcendance-là est perverse par nature. Ce qui fait de lui un personnage capital est sa capacité à comprendre qu’une autre transcendance est possible et même désirable. Dans &lt;strong&gt;Cosmos incarné&lt;/strong&gt;, les symboles sont omniprésents&amp;nbsp;: l’enjeu de cette intrigue est celle de l’acceptation par l’être humain de la transcendance – mais aussi de la possibilité d’une rédemption. Certains personnages importants ou secondaires persistent à jouer selon les anciennes règles&amp;nbsp;: leur destin montre que le monde matérialiste est condamné.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si l’écriture chargée de symboles et l’importance accordée à la transcendance peuvent déplaire – et même apparaître comme autant de faux-sens aux yeux des lecteurs de Herbert –, reconnaissons que les enjeux de «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;La Fleur de Dieu&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» et de ce dernier tome vont au-delà d’un simple appel lyrique à construire un monde plus idéaliste. L’Empire galactique de cet univers est appelé à s’effondrer – les épigraphes qui l’évoquent le font souvent à travers une expression transparente, celle de « &lt;em&gt;Premier Empire&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» – mais l’espèce humaine, pourtant, n’est pas condamnée à la régression ou à la barbarie. Le travail de dispersion entrepris par l’Enfant est décrit comme donnant lieu à de nouvelles civilisations isolées, dont la redécouverte future promet de redéfinir la compréhension des événements décrits dans la trilogie. C’est ici que Jean-Michel Ré parvient à réintroduire des conceptions herbertiennes et donc matérialistes&amp;nbsp;: d’abord avec l’allusion (transparente elle aussi) à la Dispersion qui vient séparer &lt;strong&gt;L’Empereur-Dieu de Dune&lt;/strong&gt; des &lt;strong&gt;Hérétiques de Dune&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;; et ensuite avec cette idée selon laquelle chaque civilisation humaine, au fond, doit jouer son propre rôle dans le concert universel et que toute uniformisation est synonyme de stagnation puis de décadence. L’entropie était l’ennemie dans le cycle de &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Dune&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», elle l’est aussi dans &lt;strong&gt;La Fleur de Dieu&lt;/strong&gt;, mais elle ne s’y exprime pas tout à fait de la même façon.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cosmos incarné&lt;/strong&gt; vient ainsi conclure avec intelligence un cycle audacieux, qui ne touchera peut-être pas un large lectorat, mais qui méritait d’être écrit.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Arnaud Brunet&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr98-autochtones.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr98-autochtones.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Autochtones&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Maria Galina – Agullo, coll. «&amp;nbsp;Fiction&amp;nbsp;» – janvier 2020 (roman inédit traduit du russe par Raphaëlle Pache – 384 pp. GdF. 21,50 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Une ville, quelque part en Ukraine post-soviétique. L’incertitude règne en maîtresse sur des terres autrefois polonaises, austro-hongroises, soviétiques et désormais en proie au tourisme de masse, des hordes de Japonais rendant périlleuse la traversée du centre-ville. La Wehrmacht a sillonné les lieux jadis, raflant les Juifs pour les expédier vers leur destination finale, avant de succomber à son tour à la pression de l’armée rouge. De cette époque, la ville garde diverses traces, surtout dans les mémoires de vieux messieurs attachés à leurs secrets. Débarqué de Saint-Pétersbourg en qualité de journaliste enquêteur œuvrant dans le domaine de l’art, un inconnu se pique de curiosité pour un groupe de l’avant-garde artistique des années 1920 qui aurait donné une unique représentation à l’opéra du coin. Une œuvre intitulée &lt;em&gt;La Mort de Pétrone&lt;/em&gt;, dont on raconte qu’elle aurait plongé le public dans la folie collective. Sauf qu’une fois sur place les obstacles s’accumulent, compliquant l’enquête. Les faits échappent à la mémoire des vieux barbons du cru, ex-directeurs littéraires, collectionneurs, archivistes et autres critiques d’art. Ils plongent également les rares descendants des interprètes de l’opéra dans les faux-fuyants, au point de susciter le malaise, d’autant plus qu’autour de cette représentation gravitent tout un tas de curieux, chauffeur de taxi, vieux monsieur trop poli pour être honnête, &lt;em&gt;riders&lt;/em&gt; sans entraves et serveuse au café bien trop empressés à voir solutionner l’énigme de cette unique représentation.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Second roman traduit dans nos contrées après &lt;strong&gt;L’Organisation&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Autochtones&lt;/strong&gt; confirme la singularité de l’imaginaire de Maria Galina. De cet univers volontiers absurde, aux références littéraires foisonnantes, mélange de post-soviétisme dépressif et de fantastique lorgnant du côté du réalisme magique, on ressort un tantinet déstabilisé. Les autochtones de l’autrice russe ne se livrent pas sans quelques efforts. Pratiquant l’art de l’ellipse, semant la confusion et cachant les faits sous de multiples couches de mensonges, ils suscitent une impression d’inquiétante étrangeté. Et les moins inquiétants ne sont pas ces créatures échappées d’un bestiaire fabuleux, vampire, loup-garou, sylphe, salamandre, dieu sumérien et autres extraterrestres. Bien au contraire, les personnages les plus dangereux errent aux marges de la normalité, faisant de la banalité de leur existence une couverture efficace. Dans une forme narrative ne ménageant guère la suspension d’incrédulité, Maria Galina nous immerge au cœur d’une intrigue tortueuse, aux marges de l’histoire tragique de ce bout de continent européen, de l’enquête policière et du fantastique. Pratiquant le changement de cadre impromptu, mêlé à une certaine forme de poésie, l’autrice déboussole le lecteur, prenant un malin plaisir à l’égarer dans un récit labyrinthique et redondant, où chaque détail prosaïque, chaque référence érudite, contribue à la bizarrerie de l’ensemble et recèle une part de vérité dont le sens ne se dévoile qu’à force de ténacité. Bref, &lt;strong&gt;Autochtones&lt;/strong&gt; n’usurpe pas sa qualité de lecture rude, mais finalement suffisamment bizarre pour que l’on ait envie de pousser l’expérience jusqu’à son terme. Avis aux amateurs.&lt;/p&gt;

&lt;p style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Sabrina Calvo, guide de lecture alternatif</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/01/24/Sabrina-Calvo-guide-de-lecture-alternatif</link>
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        <pubDate>Fri, 24 Jan 2020 11:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Qui dit dossier spécial dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; dit guide de lecture dans la revue papier, et qui dit guide de lecture dit &lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/category/Guide-de-lecture&quot;&gt;complément sur le blog&lt;/a&gt;, reprenant les précédentes critiques parues dans la revue… Au tour donc de &lt;strong&gt;Sabrina Calvo&lt;/strong&gt;, à l'honneur du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-97&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 97&lt;/a&gt; et que la revue a suivie, avec une assiduité disons fantasque, depuis les débuts de l'autrice avec &lt;strong&gt;Délius – une chanson d'été&lt;/strong&gt;, roman récemment réédité chez Mnémos. C'est l'occasion de porter à nouveau un regard sur une œuvre mêlant avec un bonheur rare poésie et fantasy, cyberpunk et fantastique, d'une manière inimitable…&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-delius2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-delius2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Délius,&lt;br /&gt;
une chanson d’été&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Délius&lt;/strong&gt; est un must. Si vous vous demandiez où voulait en venir Mnémos à travers toute cette production de Fantasy précieuse et alambiquée, lisez ce roman. Sabrina Calvo est une fois de plus une nouvelle autrice sur le marché, mais contrairement à la majorité, elle réussit totalement sa première œuvre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Exploitant la veine rare du Merveilleux Victorien, &lt;strong&gt;Délius &lt;/strong&gt;(inspiré d'une chanson de Kate Bush extraite de l'album &lt;em&gt;Never for Ever&lt;/em&gt; et de plusieurs poèmes anglais) croise une enquête à la Sherlock Holmes avec l'album des &lt;strong&gt;Fées Séchées&lt;/strong&gt; de Lady Cottington et une version parfumée du mythe de Jack l'Éventreur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est une véritable débauche de sensations, de lumières, de poésie, additionnée d'une pointe de cruauté venimeuse à laquelle nous entraîne Bertrand Lacejambe, botaniste facétieux spécialiste de la fleur enchantée – et son Watson, Fenby, obsédé par les fées depuis qu'une rencontre avec celles-ci lui a fait perdre dix ans de sa vie. Le roman tout entier est une constellation de scènes marquantes, alternant l'ivresse du Bal de la &lt;em&gt;Symphonie Fantastique &lt;/em&gt;avec un raid de ramoneurs à la &lt;em&gt;Mary Poppins&lt;/em&gt; (en moins mignon), une expérience botanique tout droit sortie de &lt;em&gt;La petite boutique des horreurs&lt;/em&gt;, ou encore cette affreuse vision du refuge abandonné des fées – sans oublier des vertiges à la Lewis Carroll et jusqu'à, même, un usage du chemin de fer typique des &lt;em&gt;serials &lt;/em&gt;des années 20.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et tout se tient, rien ne semble inutile. L'impression d'ensemble est parfaite et délicate, joyeusement caricaturale par instant et extraordinairement réussie. La couverture est remarquablement fidèle à ce sentiment.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Conclusion&amp;nbsp;: à moins d'être allergique à la Fantasy Victorienne (et à la noirceur irrémédiable sous-jacente à ce monde rêves et d'enchantement), achetez &lt;strong&gt;Délius&lt;/strong&gt;. Vous ne le regretterez pas.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-sice/&quot;&gt;David Sicé&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-7&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;7&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-wonderful.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-wonderful.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Wonderful&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Lisez ce roman. Trois mots. Les seuls valables.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D'une case à l'autre, le décor a changé. La souris a maintenant projeté sa brique, que le chat reçoit&amp;nbsp;; il y avait un mur, il y a des arbres. Ça n'a pas d'importance&amp;nbsp;: le mur s'arrêtait au milieu de nulle part, sans plus de raison. Les années 20&amp;nbsp;: Georges Herriman dessine des planches où une souris tente de lancer des briques sur un chat amoureux d'elle, un chien policier défend le chat, seuls les éléments du décor nécessaires au gag persistent. La vérité du comics se concentre sur le triangle amoureux formé par la souris Ignatz, le chat Krazy Kat, le chien policier. Tout le reste est accessoire. La vie appréhendée par la focale de l'absurde, des questions sans réponse, des sentiments.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sabrina Calvo place une autre mécanique au centre de son roman&amp;nbsp;: celle du système solaire. La Lune tombe sur la Terre. Rien à faire. Une transgression a été commise, se commet, un meurtre&amp;nbsp;; Newton avait compris que le ballet des planètes pouvait se détraquer, les planètes ont des sentiments. Écoutez Holst, la Symphonie des Planètes. La puissance aveugle des sentiments, la spirale, le néant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pas d'absurde sans le néant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sabrina Calvo expérimente&amp;nbsp;: donnez à vos personnages une durée de vie limitée par la fin du monde, laissez-les effleurer le sublime, anéantissez tout espoir de compréhension. Laissez-les courir, délirer, crever&amp;nbsp;; ces personnages, c'est un bout de vous-même. La fin du monde pour le roman, la fin de soi pour l'écrivaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Estimer que le titre, &lt;strong&gt;Wonderful&lt;/strong&gt;, relèverait d'une ironie cruelle ne tient pas. La haine, le vertige, l'autrice les transcende par de l'amour, tout l'amour contenu dans les fibres de son cœur qu'elle presse… De l'amour pour ses personnages, de l'amour pour le sacrifié, de l'amour pour ses lecteurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Elle sait que ses personnages vont mourir de sa main, que la Sabrina Calvo qui a écrit ce roman ne lui survivra pas, que les lecteurs, la dernière page lue, poseront &lt;strong&gt;Wonderful&lt;/strong&gt;. Dans un cartoon, les créatures folles de Tex Avery tutoient la mort sans jamais en faire l'expérience, tout au plus subissent-elles un expression graphique de leur déconfiture, les carottes ne sont cuites que lorsque surgit &lt;em&gt;That's all, folks&amp;nbsp;!,&lt;/em&gt; l'annonce du néant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pourquoi de l'amour&amp;nbsp;? Crime passionnel.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il vous manipulera. Vous pleurerez.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/al-durou/&quot;&gt;Al’ Durou&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-23&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;23&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-atomic.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-atomic.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Atomic Bomb&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Résumer un tel livre tient de la gageure la plus totale&amp;nbsp;: on a affaire ici à un «&amp;nbsp;Objet Littéraire Non Identifié&amp;nbsp;», fruit de la conjonction des talents de deux frappadingues, Fabrice Colin et Sabrina Calvo. Pour ceux qui souhaiteraient néanmoins connaître un semblant d'intrigue, on leur dira que l'histoire commence dans le parc de Kensington Garden, à Londres, où deux personnes, Kelvo et Collins, s'amusent à faire le poirier au milieu d'écureuils. Plus tard, ils iront surfer sur l'onde de choc produite par l'explosion de la bombe atomique en plein désert du Nevada. On parlera aussi, pêle-mêle, d'extraterrestres attachants, d'un grand constructeur de jeux vidéo et de rats. Bien sûr, il se trouvera des lecteurs qui ne supporteront pas ce bric-à-brac intenable. À ceux-là, les auteurs ont prévu de fournir une réponse, qui tient dans le titre du deuxième chapitre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;On vous emmerde&amp;nbsp;». Ou, en d'autres termes moins directs, ne cherchez pas à retrouver une histoire linéaire et classique. Mieux vaut que vous laissiez tomber dès la première page toutes vos facultés d'analyse et de rationalisation, et savouriez simplement l'humour des personnages, l'extravagance des situations, et le côté joyeusement bordélique de l'ensemble.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce triptyque (dont la première partie avait été publiée dans &lt;strong&gt;Jour de l'an 2000&lt;/strong&gt;, aux éditions Nestiveqnen), il y a également des tonnes de références à la culture, sans distinction entre celle dite «&amp;nbsp;officielle&amp;nbsp;» et la «&amp;nbsp;populaire&amp;nbsp;». La quatrième de couverture présente ce livre comme «&amp;nbsp;un Fantasia post-moderne mis en musique par Marylin Manson et filmé par Terry Gilliam sous speed&amp;nbsp;». Cette description est encore trop réductrice – voire fausse, la bande-son empruntant par exemple aussi bien aux années 80 (qui se souvient encore de Den Harrow&amp;nbsp;?) et aux années 90 (Neil Hannon et Divine Comedy). Les auteurs citent entre autres Shakespeare, les préraphaélites, Walt Disney, Richard Brautigan, artistes qu'ils apprécient tout particulièrement. Et ce livre de se transformer en œuvre très personnelle, qui expose une certaine philosophie de la vie, entre tolérance et volonté affirmée de conserver une âme d'enfant prompte à s'émerveiller. Reste à savoir comment s'est articulée l'écriture de ce texte à quatre mains&amp;nbsp;: Fabrice Colin s'est-il chargé des seuls passages dont le narrateur est successivement Collins, Nik et Ko, laissant à Sabrina Calvo la paternité des passages signés Kelvo, Valk et Ka&amp;nbsp;? Ou la situation est-elle plus complexe&amp;nbsp;? Qu'importe, au fond, puisque cette dichotomie est le moteur du livre, et lui confère son énergie vitale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, ce court roman est un régal à savourer immodérément, une vision totalement disjonctée et jouissive de l'imaginaire de deux auteurs qui n'ont pas fini de nous surprendre. Kwak.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bruno-para/&quot;&gt;Bruno Para&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-28&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;28&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-acide.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-acide.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Acide organique&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Partons du principe que vous connaissez déjà Sabrina Calvo, car si ce n'est pas le cas, vous avez d'ores et déjà raté quelques-uns des événements éditoriaux marquants de ces dernières années.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'autrice de &lt;strong&gt;La Nuit des labyrinthes&lt;/strong&gt; (J'ai Lu), de &lt;strong&gt;Wonderful&lt;/strong&gt; (Bragelonne), d'&lt;strong&gt;Atomic Bomb&lt;/strong&gt; (le Bélial' – coécrit avec Fabrice Colin), la scénariste folle de &lt;em&gt;Kaarib &lt;/em&gt;(Dargaud – avec Krassinsky) nous revient ici avec un premier recueil de nouvelles, rassemblant une majorité d'inédits et quelques textes retravaillés en profondeur. Mais ce qu'est &lt;strong&gt;Acide organique&lt;/strong&gt; ne peut être exprimé par une énumération, descriptive et critique, des textes qui le composent. Je choisis donc la voie de l'analyse globale&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Acide organique&lt;/strong&gt; est une œuvre d'art. Acide organique rend malade. Acide organique est un Manifeste déguisé en fictions.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Certes, il y a d'abord la plume de Calvo, vive, acide, inimitable, capable de brasser du réalisme exacerbé à la poésie la plus échevelée, apte à s'affranchir, comme en un acte de rébellion brutale, des règles les plus élémentaires de l'orthographe et de la grammaire (ce qui ne dédouane pas l'éditeur des «&amp;nbsp;vraies&amp;nbsp;» fautes qui émaillent le texte, soyons clairs…), «&amp;nbsp;cette science des cons&amp;nbsp;», écrit-elle pour mieux nous provoquer. Mais il y a ensuite le support iconographique, très riche, qui accompagne, rehausse et magnifie chaque texte. Du coup, nos émotions jaillissent, incontrôlables, en commençant par la couverture qui provoque tout à la fois dégoût et amusement. Enfin, il y a les jeux sur la typographie et la mise en page, délibérément changeantes, voulues par l'auteur et l'éditeur, complices dans le souci de nous troubler. Les titres se mêlent aux conclusions, les slogans aux exergues. C'est sans doute, en termes d'art, l'ouvrage le plus contemporain qu'il m'ait jamais été donné d'ouvrir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce livre rend malade. Vous devez y être préparés. Son but est de brouiller les frontières entre le réel et la fiction, et Sabrina Calvo s'y emploie par tous les moyens. C'est sa manière à elle d'écrire de la fiction. Non pas de vous amener en des mondes différents, mais de rendre celui que vous croyez connaître étranger. Et mou. Fuyant. Écœurant. Il creuse le réel, à grandes pelles de lucidité, jusqu'à la trame, qui s'avère grise et souillée. Ce recueil véhicule une tristesse, une douleur rarement égalées. Les motifs apparents qui sautent à l'esprit du lecteur sont l'échec, la souffrance, la solitude, la rancœur. En livre atrabilaire, il déborde de fluides infectés et d'humeurs suspectes. Il pue, comme la Jabule. Mais cette puanteur n'est pas gratuite. Rien de ce qu'écrit Sabrina Calvo ne l'est. Et les prises de conscience de se succéder&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ambient otaku&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui finit en carnage dans une boîte à copies, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Acide organique&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui se clôt en une plongée irréversible dans la féerie la plus végétale, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Still&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui revisite de l'intérieur le mythe de l'amour immortel et sert en définitive de déclencheur à quelque chose de très différent de la noirceur qui semble imprégner le recueil…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car ce livre est un Manifeste qui instrumentalise les fictions qui le composent. Ce livre est un cri d'une sincérité, d'une audace, d'une transparence qui confinent à la folie. Soudain, le souvenir illuminé de &lt;strong&gt;Wonderful&lt;/strong&gt; rejaillit, amplifié par le changement de siècle de référence. Car ce n'est plus aux paradigmes et aux mythes du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle que s'intéresse Sabrina Calvo, mais aux renoncements terribles du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;. En dépit de l'égotisme forcené, de l'auto mutilation qui se ressent dans chaque page, ce que lance Sabrina Calvo, c'est un appel à l'Absolu. Et à l'espoir de renouer avec cet absolu, à trente ans, au moment où tout peut encore basculer, grâce aux questions que l'on pose à la Jabule et qui vous répond, en séchant vos larmes&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Tu verras, demain, il fera beau&amp;nbsp;». («&amp;nbsp;Trente questions posées à la Jabule&amp;nbsp;») Car il est possible de retrouver, au plus profond de nous, sous les abandons qu'entraîne la socialisation, la magie innée de l'enfance. Celle qui permet de faire voler et atterrir un avion en le prenant entre ses doigts (&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Aeroplane tonight&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;), celle qui peut transformer quelques cartons en château et des poèmes en lit de roses (&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ambient otaku&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;), celle que la publicité, ogre pédophile, ne devrait jamais atteindre, celle qui peut aussi transformer une cellule photo-électrique en véritable shotgun (&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Scomark telesport 10&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;). Mais naturellement, il y a un prix à payer, et c'est justement la perte de repères. Vue de l'extérieur, la quête de l'Enfance Perdue ressemble à s'y méprendre à l'inadaptation sociale…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le dernier motif, psychologique et fictionnel, ne vient à vous que lorsque vous refermez le livre. Bien sûr, il vous crevait les yeux dès les premières pages. C'est ce texte magnifique, «&amp;nbsp;Kei&amp;nbsp;», qui en est la figure de proue. Car retrouver l'enfance, c'est aussi se tourner vers ceux qui ont participé à cette enfance, tant bien que mal. Dans la plupart des cas, lorsqu'on a trente ans, ils sont toujours là pour en témoigner. Ce recueil est un message d'amour aux parents. Ceux de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Kei&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; qui, jusqu'au bout, bâtiront pour ce rat unique en son genre un monde imaginaire délibérément anthropomorphique. Ceux évoqués dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Archeodrome&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, vers lesquels le narrateur retourne, comme vers la seule île résistant encore à l'engloutissement du monde. Voilà le moment exploré par Sabrina Calvo. Celui des trentenaires qui rentrent chez eux. «&amp;nbsp;Les mains des parents se posent sur mon visage pour me protéger&amp;nbsp;», écrit le narrateur d'&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Ambient otaku&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Cet espoir, serti dans la noirceur du recueil, est la marque d'une Sabrina Calvo qui a fait le lien entre son passé et son avenir, entre ses errances et ses expériences, et prouve qu'elle a accompli son projet&amp;nbsp;: concilier un regard lucide et mature sur le monde et la liberté inconditionnelle de l'enfance. Ce qui viendra ensuite ne peut qu'être merveilleux, car l'ombre de Peter Pan protège l'une de nos écrivaines les plus authentiques.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/ugo-bellagamba/&quot;&gt;Ugo Bellagamba&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-39&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;39&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-sunk.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-sunk.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Sunk&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Est-ce que &lt;strong&gt;Sunk&lt;/strong&gt; coule ou est-ce l'eau qui monte, ou bien une combinaison des deux phénomènes&amp;nbsp;? C'est ce que vont tenter de découvrir deux frères accrocs au Picon-bière, deux branleurs même pas sympathiques prénommés Arnaud et Sébastien. Leur quête (désespérante de vacuité), se résumant à l'ascension chaotique d'une île qui se noie, se fera en compagnie d'un schizophrène aux deux identités identiques, d'une armure vivante et de moult autres personnages étonnants, mais ne servant la plupart du temps à rien. Le tout sous le regard un peu Big Brother de Sémaphore, autre personnage ne servant à rien, si ce n'est à permettre aux auteurs de nous parler quelques lignes durant de cette spécialité culinaire italienne fort appréciée qu'est la pizza.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour réussir à lire &lt;strong&gt;Sunk&lt;/strong&gt; de Sabrina Calvo et Fabrice Colin, il faut à mon avis (liste non exhaustive)&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;1/ En couvrir l'immonde couverture d'Arnaud Cremet avec un joli papier, si possible terne et n'attirant ni le regard des passants ni l'intérêt des mouettes rieuses.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;2/ Ne prendre que cet ouvrage pour un long trajet (un Paris-Bangkok diurne avec escale technique de trois heures dans les Émirats Arabes Unis me semble parfait&amp;nbsp;; si votre voisin de siège est une vieille dame qui a quarante-trois petits-enfants et joue dans un des meilleurs clubs de bridge de la Sologne profonde, c'est encore mieux).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour lire &lt;strong&gt;Sunk&lt;/strong&gt;, il faut aussi&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;3/ Oublier que les auteurs de cet opuscule ont précédemment commis &lt;strong&gt;Atomic Bomb&lt;/strong&gt; (œuvre littéraire hallucinée dont le premier tiers est à mon avis génial, le second tiers pas mal et le dernier tiers complètement foiré)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;4/ Être définitivement nul en orthographe et grammaire, et n'avoir absolument aucun respect pour la langue française, ni la moindre notion de typographie pour faire bon poids.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Est-ce que &lt;strong&gt;Sunk&lt;/strong&gt; coule ou est-ce l'eau qui monte, ou bien une combinaison des deux phénomènes&amp;nbsp;? À dire vrai, on s'en fout… Et ce ne sont pas une phrase percutante de ci de là, une bonne idée à la Monthy Python perdue entre les dessins, qui sauvent l'ouvrage du naufrage. Quant à présenter &lt;strong&gt;Sunk&lt;/strong&gt; comme une habile parabole du monde dans lequel nous vivons… c'est un peu comparer l'écrivaillon-journaliste PPDA à Jack London… Si parabole il y a, elle est satellite, couchée en chapeau chinois dans un des bidonvilles de Marseille et Sabrina Calvo – intoxiqué au THC – est caché dessous pour échapper aux CRS. &lt;strong&gt;Sunk&lt;/strong&gt; aurait pu être un roman à la Terry Pratchett tout à fait réjouissant (genre Les Annales du Monde-qui-coule), mais il a été visiblement torché en deux semaines par deux branleurs sympathiques (que l'on sait par ailleurs forts talentueux, ce qui énerve d'autant plus). Résultat, c'est un Objet Littéraire Non Identifiable consternant de j'menfoutisme et d'auto complaisance assumés. Dommage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une dernière chose&amp;nbsp;: si quelqu'un a un correcteur orthographique et grammatical qui traîne (genre Pro-Lexis), surtout qu'il s'empresse de l'envoyer aux Moutons électriques éditeur. Le leur est visiblement tombé en panne avant installation (hypothèse 1), a fondu lors de l'installation (hypothèse 2), ou a été kidnappé par les extraterrestres de la planète Larousse (hypothèse la plus probable)…&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/cid-vicious/&quot;&gt;Cid Vicious&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-39&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;39&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-flocons.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-flocons.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Minuscules flocons de neige depuis dix minutes&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Alors voilà&amp;nbsp;: le narrateur débarque à Los Angeles pour couvrir l'E3, la plus grosse convention de jeux vidéo du monde. L.A.&amp;nbsp;: la Ville, là où il est né, où il va chercher un renouveau. L.A.&amp;nbsp;: la non-ville, la fabrique à fictions, le royaume du faux, un décor remplis d'acteurs déchus, d'otakus névrosés, de hordes de jouets humains.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme une lente traversée du miroir (ou plutôt de l'écran), les premières pages annoncent la couleur&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Minuscules flocons…&lt;/strong&gt; sera un voyage initiatique au-delà du dicible, un roman sur la confusion du vrai et du faux, la dissolution du réel dans le virtuel (et inversement), l'immersion de la Kulture dans la Nature.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans un voyage initiatique, on trouve toujours un avant, un pendant, et un après.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avant, il y a le narrateur, en phase de désincarnation accélérée, perdu dans un monde élargi à de multiples dimensions. Dimensions qui lui semblent autant de simulacres, d'illusions cathodiques, de parc à thèmes pour hommes régressés. Qui font qu'il se sent «&amp;nbsp;l'objet d'un sinistre complot qu'on appelle réalité&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; lui-même participe de ce complot, «&amp;nbsp;sa capacité à créer du faux [ayant dépassé] sa capacité à le détecter.&amp;nbsp;» Raison pour quoi il espère secrètement un RESET terminal qui effacerait tous les artifices, tous les programmes&amp;nbsp;; il rêve d'un réenchantement du monde par le feu vitrificateur de la Bombe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pendant, il y a donc une sorte de croisade, de quête, ou d'enquête&amp;nbsp;: lancé sur les traces de Vectracom, une société spécialisée dans le Jump, «&amp;nbsp;le passage d'un monde virtuel à un autre, la complémentarité des univers, le transfert d'avatar&amp;nbsp;», le narrateur en vient rapidement à oublier son but initial pour enchaîner des rencontres bizarres et des découvertes tordues. Qui était vraiment tonton Walt&amp;nbsp;? Quelles relations entretenait-il avec Tezuka, le papa d'Astroboy&amp;nbsp;? Quel était cet appareil volant non identifié aperçu dans la nuit du 25 février 1944&amp;nbsp;? Quels enjeux poursuivent l'illuminé RAM et ses sbires, sectateurs d'un théâtre d'avant-garde nihiliste où on joue et rejoue en miniature le combat d'entités monstrueuses (Godzilla versus Goijira), la destruction de la civilisation&amp;nbsp;? Les extraterrestres ont-ils débarqué sur la Terre&amp;nbsp;? D'une réponse tronquée à l'autre, les errances du narrateur ne lui apportent (en fait de révélations) qu'un surcroît de confusion paranoïaque ainsi que des trips de plus en plus prégnants, de plus en plus cohérents. Il comprend néanmoins qu'il a un rôle à tenir dans cette histoire à dormir debout&amp;nbsp;; le décor halluciné de L.A. semble tout à coup dressé exprès pour lui et va devenir le lieu d'un passage, d'une transformation définitive. L'instrument de cette transformation, c'est la Grille. L'idée est qu'on ne peut plus appréhender le monde dans sa complexité, il nous faut des filtres. Pour le narrateur, la Grille permet d'abord de classifier le quotidien en chapitres pour ne pas perdre le fil de sa propre histoire&amp;nbsp;; puis d'encadrer, de quadriller, de décoder et enfin de sublimer la réalité, de renouer un lien entre les éléments isolés de cette norme mouvante, incertaine. Hollywood, les studios Disney de Burbanks et leur mystérieux souterrain, l'E3, et même le petit théâtre des horreurs, rien n'est là par hasard, car «&amp;nbsp;il n'y a pas de hasard, l'ordre du monde est chaos&amp;nbsp;». Sur la carte des rues, piquée des petits points lumineux des néons, se superpose une autre réalité, une réalité immanente.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et après&amp;nbsp;? De l'autre côté de l'écran, au cœur même de cet espace primordial, on meurt ou on renaît. Ici, le robot humain peut échapper au programme, reprendre les commandes, devenir «&amp;nbsp;administrateur&amp;nbsp;». Mais l'autre côté est une matrice froide de flux, d'informations, de formes&amp;nbsp;; une réalité pour tout dire inhumaine, où seule peut se mouvoir la volonté démiurgique du narrateur, faux nouveau prophète d'une ère nouvelle&amp;nbsp;: faux car dans ce roman nous sommes tous nos propres prophètes, il n'y a après tout que votre représentation de l'univers, vos règles, vos repères.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le quatrième de couverture n'a retenu que les aspects les plus racoleurs du roman&amp;nbsp;: &lt;em&gt;Godzilla&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;TRON&lt;/em&gt;, Walt Disney, Tezuka, la secte, les ET, la nanotechnologie, le virtuel qui déborde et les pixels qui neigent. Mais le propos de Calvo est en fait bien plus abstrait – bien plus ambitieux aussi. Sa grande réussite tient à la façon dont la S-F est appréhendée, sous l'angle original de la culture, ou plutôt du symbole&amp;nbsp;: en rapprochant les symboles culturels de l'imaginaire dominant sur Los Angeles, la pop musique, les jeux vidéo, les cartoons, les performers, la télé réalité, les ovnis, Hollywood, il tire quelques idées maîtresses visuellement très fortes (L.A. comme constellation, la Grille, les hélicoptères) qui nous valent des moments de fulgurances poétiques, de grâce mélancolique. Demeure cependant un sentiment d'inachèvement, de ratage partiel. Car Calvo est beaucoup moins convaincant sur plusieurs autres points.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Premier point&amp;nbsp;: le style, encore trop abscons, verbeux, à la limite de l'illisible.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Second point&amp;nbsp;: une structure mal maîtrisée, confuse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Troisième point&amp;nbsp;: l'introduction d'éléments qui n'apportent rien au récit (les complots, les extraterrestres, les nanomachines).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quatrième point&amp;nbsp;: des personnages sans relief et dont au final on comprend mal les motivations. Ainsi du narrateur&amp;nbsp;: fustigeant le principe de pixellisation du monde, son obsession du contrôle tisse pourtant une grille de lecture qui finit par encadrer les possibles&amp;nbsp;; il circule sur ce dessin total, en dégage des lignes de fuite et les perspectives, cherche à comprendre puis se dépasse&amp;nbsp;; sauf qu'on a l'impression que tout est décidé d'avance, que sa trajectoire est téléguidée. Fatalement, on a du mal à croire au deus ex machina final et à l'illusion de liberté subséquente.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cinquième point enfin&amp;nbsp;: sous l'angle hardcore, c'est-à-dire scientifique et philosophique, le roman ne tient pas les promesses que l'entame avait laissées espérer. Certes, la réflexion que Calvo développe sur la structure imaginaire du monde, de nos mondes, ouvre des pistes vertigineuses. Il raconte avec habileté le glissement d'un réel qui absorbe peu à peu le sens de tout ce qui nous entoure et nous renvoie nos rêves à la tronche en barquette sous cellophane. Mais l'apogée de cette réflexion est vite atteinte, et le reste tourne à vide, le dernier chapitre enfonçant le clou, dans le mauvais sens du terme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman pose en fait deux questions, la deuxième découlant de la première. La première porte sur la représentation de la réalité, d'un réel élargi – notion qui d'ailleurs aurait mérité d'être éclaircie. Est-ce un programme&amp;nbsp;? Un artifice&amp;nbsp;? Une norme&amp;nbsp;? Peut-on la représenter autrement que par les moyens dont la nature et l'expérience nous ont dotés&amp;nbsp;? Et peut-on s'affranchir des sens, des outils qui permettent de la délimiter, des écrans, des réseaux, des cartes, des grilles&amp;nbsp;? Comment donc en circonscrire les multiples dimensions&amp;nbsp;? L'auteur tente une approche phénoménologique, se réclame d'une réalité fragmentée, fractale, en mouvement perpétuel, et qu'on ne peut saisir qu'en excédant les sens et en annihilant le sens, pour faire réapparaître le point de vue. Autrement dit, abolir la fiction pour faire resurgir une manière de Verbe (mais contrefait), un acte fondateur, créateur. Le corollaire de ce soudain éblouissement est d'être rattrapé par un sentiment d'absurdité. Dans la réalité immanente du roman, nous ne serions que ça&amp;nbsp;: des fractales&amp;nbsp;; des flux&amp;nbsp;; de l'information&amp;nbsp;; 0 et 1, 1 et 0. Le Philosophe dit que la fiction protège du Vide, et que le Vide aspire naturellement à s'actualiser en fictions. C'est dans ce rapport que gît sans doute la véritable richesse du propos de Calvo, même s'il ne l'exploite pas assez&amp;nbsp;: non pas la virtualisation du monde, mais sa totale mise en fiction. Il met dans la bouche d'un personnage cette phrase étrange&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;La fiction ne guérit plus du réel, elle agonise et le réel la soigne.&amp;nbsp;» Qu'est-ce que le réel cependant, sinon un gigantesque emboîtement de constructions intellectuelles, de concepts, en somme de fictions (dont Internet, les jeux vidéo, et même les fractales, les flux, ne sont que des facettes)&amp;nbsp;? Partant, une fiction peut-elle en soigner – ou en détruire – une autre&amp;nbsp;? Sans doute, car leur nature veut qu'elles s'influencent, s'interpénètrent. Elles se livrent une guerre invisible dont seuls les vainqueurs sont immortalisés par notre culture, notre histoire. Comme les gens ou les civilisations, certaines triomphent, d'autres disparaissent. La seconde question que pose le roman est donc celle de la place de l'homme au milieu d'un tel enchevêtrement, puisque de plus en plus il devient un simple vecteur des fictions qu'il a créées, un relais. C'est le mythe éternel du créateur dépassé par ses créations&amp;nbsp;: Frankenstein revisité&amp;nbsp;; Prométhée brûlé par les hommes à qui il a donné le feu. De tout temps, la technique ne cesse de poser des questions auxquelles la fiction apporte des réponses. Mais le monde systémique, hypercomplexe, dans lequel nous vivons, tend vers la prolifération des fictions (intimes ou globales), qui parasitent la capacité de réflexion de l'individu sans apporter aucune réponse. À la manière d'un virus, les fictions les plus aptes se propagent jusqu'à se convertir en norme&amp;nbsp;; de sorte que le sujet de Calvo aurait pu se résumer à cette alternative&amp;nbsp;: imposer sa fiction ou se voir imposé des fictions. Peut-être faut-il y voir la véritable problématique d'un roman inégal mais passionnant, tendant au Réel un miroir chatoyant d'inquiétants reflets&amp;nbsp;: pas seulement ceux d'un monde vendu au matérialisme (donc au diable), mais aussi d'un monde sans merveilleux, sans absolu. Nietzsche aurait dit&amp;nbsp;: le monde d'après la mort de Dieu.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-44&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;44&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-elliot.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-elliot.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Elliot du néant&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Le Néant… C’est un peu ce qu’on se dit en regardant la couverture du livre. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, mais ce pauvre orange mitigé blanc, euh… bof. Surtout quand on a fini de lire le roman, et qu’on se dit&amp;nbsp;: mais bon sang, avec autant d’imprégnation marine, pourquoi ne pas l’avoir faite bleue&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Passées ces considérations esthétiques, le texte résiste, lui, à toute classification. Il appartient aux œuvres qui font débat, parce que «&amp;nbsp;j’adore/je déteste&amp;nbsp;». Personnellement, j’adore. Une écriture totalement décalée, un personnage barjo, voire une lecture sous LSD (non, pas moi, hein…), mais une œuvre parfaitement maîtrisée. Quand un auteur gère quatre voix au moins en même temps, on s’incline.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Munissez-vous de votre Mallarmé (qui ne s’offusquera pas de l’usage de son Ptyx), ainsi que d’un bon bagage de culture générale, sinon, vous serez aussi perdu que dans un volume de Terry Pratchett. Lequel, d’ailleurs, serait sans doute amusé de voir des tortues discuter entre elles, au lieu de soutenir le Disque-Monde. Vous n’avez qu’à admettre que les tortues parlent, que les fées existent, et que votre pensionnat de jeunesse était géré par de gentil doux-dingues. Une fois cela fait, vous pouvez admettre qu’un Français expatrié en Islande deviendra le maître du Néant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus sérieusement, le héros est d’une touchante fragilité. On sent même chez l’auteur une sorte de crise existentielle, qui le rapproche de Defoe dans &lt;strong&gt;Robinson Crusoe&lt;/strong&gt;. Le plan prénatal, sexuel, et tout ce qui s’ensuit, est au rendez-vous.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De manière plus profonde, la recherche d’une démiurgie, parfaitement explicitée et développée dans la folie qu’elle implique, constitue l’axe principal du texte. Plus on avance dans le roman, et plus il faut accepter de lâcher prise, comme le héros. Pris dans le tourbillon du texte (enfin, l’éruption du volcan, dans le cas présent), il est impossible de refermer le livre avant la dernière page. Avec un seul regret&amp;nbsp;: la fin est un peu trop facile, devant ce que l’on pouvait attendre. Nous exigeons toujours plus, c’est vrai, mais avec de telles ambitions et de telles capacités, on se sent un peu déçus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On regrettera quelques longueurs dans la dernière partie du livre, largement compensées par une réelle réflexion philosophique qui manque trop souvent aux textes «&amp;nbsp;commerciaux&amp;nbsp;». On regrettera également des fautes de frappe non corrigées, qui font vraiment désordre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En bref&amp;nbsp;: pour tous les désaxés, on se jette dessus tout droit (avec de quoi trouver toutes les références culturelles, ce qui fera du travail&amp;nbsp;!). Pour ceux qui ne se posent aucune question, mieux vaudra passer sa route devant une œuvre aussi déroutante.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sylvie-burigana/&quot;&gt;Sylvie Burigana&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;67&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;calvo-gdl-colline2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/calvo-gdl-colline2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Sous la colline&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;En lui, tout est chaos, comme une salade&lt;/em&gt;.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le problème avec Sabrina Calvo, c’est qu’on voudrait toujours en lire plus alors qu’elle ne nous en donne jamais assez. À sa décharge, elle n’en est pas moins une hyperactive de la création en collaborant à plus d’une douzaine de jeux vidéo depuis 2012, année de son extraordinaire roman &lt;strong&gt;Eliott du néant&lt;/strong&gt;, et aussi en continuant à faire vivre son web-comic &lt;em&gt;Song of Beulah&lt;/em&gt;. Autant dire que la sortie d’un nouveau roman de cette méta-poétesse donne à la vie des atours de fête dont les &lt;em&gt;afters&lt;/em&gt; peuvent se prolonger longtemps après la lecture, tant celle-ci illumine le cœur, réveille les sens et enchante l’esprit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Sous la colline&lt;/strong&gt;, Sabrina Calvo met à exécution une grande idée&amp;nbsp;: emmener ses lecteurs séjourner dans l’immeuble du Corbusier, à Marseille. En effet, qu’il s’agisse de la ville de Marseille ou de Charles-Edouard Jeanneret-Gris, dit «&amp;nbsp;Le Corbusier&amp;nbsp;», un réajustement de la qualité de l’image semblait plus que nécessaire&amp;nbsp;: Marseille, la cité phocéenne, ne peut aucunement se résumer à un club de football, à une zone fatalement interlope ou à l’image aussi floue que fausse qu’en donnait un Pagnol très épinalisant. Calvo rend ses lettres de noblesse à une terre où la culture est riche, l’héritage antique et la modernité, naturellement, omniprésente. En 1952, cette modernité se traduit du haut de ses cinquante-six mètres par l’inauguration de «&amp;nbsp;La maison du fada&amp;nbsp;». Et ici, la mise au point nécessaire était double&amp;nbsp;: tout d’abord, distinguer Le Corbusier de son œuvre (oublier les travers de l’homme pour apprécier la singularité de sa création), puis distinguer son œuvre de ses avatars vérolés auxquels elle a donné naissance (et savoir faire la différence entre une Unité d’Habitation et une horrible barre de HLM).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le pari est réussi et l’objectif dépassé. De page en page, le lecteur découvre «&amp;nbsp;Le Corbu&amp;nbsp;» de l’intérieur, son génie de conception et le bonheur qu’il apporte à ses occupants dans une aventure mystique où les mythes fondateurs de Marseille se réveillent et se font menaçants.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bien d’autres surprises, et pas des moindres, en termes de profondeur thématique, font de la lecture de &lt;strong&gt;Sous la colline&lt;/strong&gt; un véritable délice qui oblige le chroniqueur à sortir de sa réserve habituelle pour s’écrier&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Vas-y mon gars et surtout ne t’arrête pas&amp;nbsp;: tu es comme une lumière dans la nuit noire.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/gregory-drake/&quot;&gt;Grégory Drake&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-81&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;81&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 97) – 2</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/01/21/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-97-2</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:1fab5097610d65e3d0af4afddf6fa1ca</guid>
        <pubDate>Tue, 21 Jan 2020 11:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-une2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-une2.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Suite virtuelle du cahier critique supplémentaire du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-97&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 97&lt;/a&gt;… Au programme de ce second billet, on retrouve à nouveau des ouvrages aux marges des genres, une indispensable réédition et quelques textes ayant moins convaincu la rédaction de votre revue préférée.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-fille.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-fille.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Je suis fille de rage&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jean-Laurent Del Socorro – ActuSF, coll. «&amp;nbsp;Les Trois Souhaits&amp;nbsp;», octobre 2019 (roman inédit – 568 pp. GdF. 23,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Après les guerres de religions françaises du XVI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle (&lt;strong&gt;Royaume de vent et de colère&lt;/strong&gt;) et celle d’indépendance du premier siècle en Angleterre (&lt;strong&gt;Boudicca&lt;/strong&gt;), Jean-Laurent Del Socorro continue d’inscrire son œuvre romanesque dans la Grande Histoire avec &lt;strong&gt;Je suis Fille de rage&lt;/strong&gt;, qui survole en 500 pages la guerre civile qui ensanglanta les États-Unis de 1861 à 1865. Un conflit dont, en France, on ne connaît souvent que les grandes lignes et quelques batailles célèbres, Gettysburg en premier lieu, et que l’auteur nous fait revivre à travers une multiplicité de points de vue, confédérés et unionistes, généraux et soldats, noirs et esclavagistes. On retrouve ici comme dans ses précédents romans la capacité de Del Socorro à camper des personnages et des situations dramatiques en de très courts chapitres qui vont droit à l’essentiel, à tirer les grandes lignes de cette guerre – de nombreux chapitres proviennent de correspondances réelles – et en parallèle à nous plonger dans l’horreur qu’elle fut au quotidien, les assauts suicidaires, les morts inutiles et absurdes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout cela est très bien fait, Jean-Laurent Del Socorro a un talent de conteur qui n’est plus à démontrer. Pourquoi en parler dans&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;&amp;nbsp;? Là, j’avoue que les arguments me manquent. &lt;strong&gt;Je suis Fille de rage&lt;/strong&gt; est un roman historique qui n’a pas à peu près rien à voir avec les littératures de l’imaginaire. La part historique était déjà prépondérante dans ses romans précédents, mais ils se rattachaient in fine à la fantasy, que ce soit par l’utilisation, même discrète, de la magie (&lt;strong&gt;Royaume de vent et de colère&lt;/strong&gt;) ou par le côté légendaire de son héroïne (&lt;strong&gt;Boudicca&lt;/strong&gt;). Ici, le seul élément qui pourrait relier ce livre à nos genres de prédilection se limite aux dialogues d’Abraham Lincoln avec une incarnation de la mort, laquelle tient un compte macabre sur les murs de son bureau en traçant à la craie un trait pour chaque victime de cette guerre. C’est peu. Plus généralement, on pourrait éventuellement reprocher à ce roman de coller de trop près à la réalité historique, de ne pas faire appel à un imaginaire qui irriguait ses œuvres précédentes. Ça n’en reste pas moins un très bon texte, même s’il n’a pas grand-chose à faire ici.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-villes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-villes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Villes imaginaires&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Darran Anderson&amp;nbsp;; Inculte&amp;nbsp;; octobre 2019 (essai inédit traduit de l’anglais [Irlande] par Mathilde Helleu – 510 pp. GdF. 24,90&amp;nbsp;euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Hasard du calendrier, c’est à une semaine d’intervalle en octobre 2019 que sont sortis deux essais consacrés aux villes dans les littératures de l’imaginaire&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Station Metropolis direction Coruscant&lt;/strong&gt; d’Alain Musset aux éditions du Bélial’, évoqué plus haut, et le présent ouvrage. Urbanisme et littératures de l’imaginaire se nourrissent mutuellement, et y dédier un ou plusieurs ouvrages suffirait à peine à épuiser le sujet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au fil d’articles de longueur variable, Darran Anderson promène son lecteur à travers les époques, à travers villes réelles et villes imaginaires – on y visite aussi bien Metropolis que Gotham, les &lt;del&gt;mystérieuses&lt;/del&gt; mythiques cités d’or que Germania… On y croise Marco Polo aussi bien qu’Albert Speer, Le Corbusier ou Fritz Lang dans leurs rêves ou leurs accomplissements. Si la première moitié du livre s’intéresse surtout aux villes existantes, présentes comme passées, la seconde moitié rassure&amp;nbsp;: le jeune auteur connait son bréviaire de la SF sur le bout des doigts… mais ne peut s’empêcher de faire étalage de sa science (fiction) au gré de notes de bas de page un brin envahissantes. En fin de compte, &lt;strong&gt;Les Villes imaginaires&lt;/strong&gt; s’avère d’une lecture plaisante mais très, trop fourre-tout&amp;nbsp;: Darran Anderson nous propose un livre aussi érudit que déstructuré, qui convient mieux au picorage qu’à une lecture au long cours. On referme ainsi cette somme épaisse avec le sentiment d’avoir entraperçu moult choses merveilleuses ou bien effroyables au fil de cette balade urbaine, mais en étant bien en peine de dire quoi précisément.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-abominable.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-abominable.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L'Abominable&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Dan Simmons - Robert Laffont - octobre 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Cécile Arnaud - 660 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans une préface qui appartient déjà au roman, Dan Simmons interviewe Jack Perry, un alpiniste qui lui adresse ensuite ses mémoires, notamment à propos d’une expédition non officielle dans l’Everest en 1925.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Afin de mieux faire ressentir les épreuves qui attendent les grimpeurs, mais aussi pour faire accepter la partie imaginaire du roman, le narrateur débute son récit très en amont avec une ascension du Cervin en compagnie de Richard Davis Deacon, dit le Diacre, et de Jean-Claude Clairoux, un Français connu pour être l’inventeur du Jumar, la poignée bloquante sur corde fixe qui fait office d’&lt;em&gt;ascendeur&lt;/em&gt;. Il s’agit, dans la phase préparatoire, d’instruire le lecteur sur les particularités de la haute montagne et l’équipement pour le moins sommaire des alpinistes, moins efficace et plus lourd que celui utilisé aujourd’hui. La qualité de la corde, le type de chaussure, la nature des vêtements, le modèle de tente et les réchauds, tout est passé en revue dans l’anticipation d’une expédition où la moindre erreur signifie la mort. On en apprend beaucoup aussi sur les premiers héros de la conquête de l’Everest, dont le sommet restait inviolé à l’époque – si on s’en tient à l’incertitude qui entoure l’excursion de Mallory et Irvine, dont la dernière tentative a peut-être été couronnée de succès.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le Diacre, présenté comme excellent alpiniste et héros de la Première Guerre Mondiale, invite Clairoux et le jeune narrateur à retrouver Percival Bromley, un alpiniste qui suivait, sans s’y mêler, l’expédition de Mallory et Irvine. Aux trois hommes s’associe la sœur de ce dernier, qui a depuis longtemps élu domicile dans la région. Tous tiennent à le retrouver pour des raisons tenues secrètes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman détaille de façon hyperréaliste l’ascension de l’Everest avec un prodigieux art du suspense. Le vent, le froid, le manque de sommeil, la raréfaction de l’oxygène qui altère le jugement, la difficulté de retrouver son chemin dans la neige, le long d’un parcours fait de crevasses, jusqu’à l’utilisation peu évidente d’un réchaud en altitude, figurent parmi les épreuves auxquelles sont confrontés les grimpeurs. Les longueurs de la première partie se justifient pleinement à la lecture de la deuxième.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La troisième partie prend un tour plus dramatique avec une course-poursuite hallucinante. Cependant, il eut mieux valu se contenter d’un MacGuffin pour justifier ce dernier volet plutôt que de laisser croire à un « &lt;em&gt;secret encore plus abominable que toutes les créatures mythiques jamais imaginées&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», comme le stipule la quatrième de couverture, car celui-ci repose sur le sens galvaudé du terme, sans dimension fantastique à l’appui. Malgré les efforts pour faire avaler la pilule, la montagne accouche d’une souris. Connaissant les dimensions de celle-ci, la souris n’en paraît que plus ridicule, sans compter d’un sérieux manque de crédibilité, encore plus flagrant comparé à la rigueur documentaire du reste du récit. Sa cohérence pose aussi question&amp;nbsp;: si ce secret est susceptible d’empêcher une bataille, pourquoi n’a-t-il pas été utilisé pour prévenir la guerre qui, déjà à cette date, se profile&amp;nbsp;? On ne s’attardera donc pas sur cette révélation qui gâche un formidable récit par ailleurs passionnant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dan Simmons, qui n’avait plus été traduit depuis quelques années, est attendu avec deux autres romans. Il faut espérer que ce grand conteur évitera les recours inutiles à l’imaginaire s’ils n’ont pas lieu d’être.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-mmcxix.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-mmcxix.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;MMCXIX, les futurs des Belles Lettres&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Présenté par Vincent Bontemps – Les Belles Lettres – septembre 2019 (anthologie inédite de textes de Norman Spinrad, traduit de l’anglais (USA) par Sylvie Denis, de Valérie Mangin, Raphaël Granier de Cassagnac et Pierre Bordage – 160 p. – GdF – 19&amp;nbsp;euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La présentation en quatrième de couverture rappelle que la maison d’édition des Belles Lettres a été créée parce qu’un érudit regrettait de ne pas pouvoir emporter une édition critique des œuvres d’Homère. De fait, les Belles Lettres sont devenues l’édition de référence du patrimoine latin et grec, qu’il est essentiel de préserver, pas seulement à l’intention des savants lettrés, mais parce qu’il représente notre héritage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour fêter le centenaire de sa maison, Vincent Bontems propose d’imaginer ce que pourrait être sa destinée un siècle dans l’avenir. Avec «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Belles Lettres&lt;/em&gt; Ad Astra&amp;nbsp;», Norman Spinrad justifie pleinement le rôle de l’écrivain de science-fiction&amp;nbsp;: dans un système solaire à présent colonisé, alors que des audacieux s’apprêtent à faire le grand saut vers Alpha du Centaure et même en direction d’une sphère de Dyson, le narrateur est chargé d’écrire des textes se rapprochant le plus de ce qui pourrait relever d’une conscience non-humaine, soit le plus grand défi littéraire jamais imaginé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus pessimistes quant à l’avenir de l’humanité, les trois autres auteurs décrivent des sociétés après l’effondrement de la civilisation. Dans «&amp;nbsp; &lt;em&gt;La Nuit des livres&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», si riches et pauvres se répartissent entre rive droite et rive gauche, la culture est partout inexistante. Le récit est écrit dans une langue abâtardie, dans une langue abâtardie, mélange de termes français et anglais parfois déformés, mais que Valérie Mangin, l’érudite scénariste des &lt;em&gt;Chroniques de l’Antiquité galactique&lt;/em&gt; et d’&lt;em&gt;Alix Senator&lt;/em&gt;, émaille de locutions latines comme autant de balises mesurant l’étendue de ce qui a été perdu. La trajectoire de Page, qui vend à contrecœur une partie de la librairie de papa Al dans l’espoir que son contenu sera mieux préservé par les nantis de l’autre rive, illustre les ambiguïtés de la compromission et de la préservation du passé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour Raphaël Granier de Cassagnac, l’édition papier offre de meilleures garanties de conservation que le numérique, après l’effondrement de la civilisation. Dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Premières Lettres&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», Zénon, Platon, Homère, Marc-Aurèle et quelques autres se réunissent dans l’Agora pour décider du sort du dernier homme sur Terre. Mais qui sont au juste ces philosophes de l’Antiquité, et le fait que le survivant cherche une mythique bibliothèque entreposant la mémoire du monde suffit-il à le sauver&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La même quête pousse les survivants d’un Holocauste nucléaire à aller «&amp;nbsp; &lt;em&gt;De l’avant&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». L’optimisme de Pierre Bordage peine cependant à convaincre, s’agissant de jeunes prédateurs ignorant que l’inestimable trésor vers lequel les guide une emblématique chouette ne correspond en rien à leurs attentes de charognards, comme ils se surnomment. Il importe surtout de comprendre que le sympathique volatile qui, un siècle plus tôt, ne s’appelait pas encore Athena, même s’il symbolisait déjà le savoir, n’a pas disparu de la surface de la Terre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À noter que la «&amp;nbsp;&lt;em&gt;préface d’e-Lucien&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» (et la présentation des auteurs en fin de volume) est en soi un autre texte de science-fiction où Vincent Bontems donne aux futurs des Belles Lettres la destinée électronique qui lui revient, pérennisant le savoir pour le siècle à venir, et au-delà.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-flammes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-flammes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Flammes d'enfer&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jonathan Carroll – Aux Forges de Vulcain – septembre 2019 (réédition d’un roman traduit de l’anglais par Évelyne châtelain &amp;amp; Marie-Hélène Dumas &amp;amp; Nathalie Duport-Serval – 352 pp. FdF. 19&amp;nbsp;euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Régulièrement publié en France dans les années 80-90 (chez J’ai Lu et dans la collection «&amp;nbsp;terreur&amp;nbsp;» de chez Presse Pocket, Jonathan Caroll a subitement et de manière incompréhensible disparu du paysage éditorial. C’est donc une manière d’injustice que réparent les éditions Forge de Vulcain en rééditant les premiers ouvrages du cycle dit de Rondua (qui en comprend six dont deux inédits en français), chaque opus pouvant se lire de manière totalement indépendante. L’explication d’une telle éclipse tient peut-être, pour un milieu qui n’aime rien tant qu’étiqueter et classifier les auteurs rentrant dans son champ gravitationnel, à l’impossibilité d’établir une taxinomie valable. Un temps catalogué entre horreur, suspense et fantastique, on a aussi entendu à propos de Caroll, du fait de son goût pour la culture en général et de son refus de céder au gore, au spectaculaire, qu’il était un auteur cérébral, et que, puisque qu’elle s’adressait plus à la raison qu’aux tripes, cette œuvre était élitiste. En d’autres termes, cela signifie que &lt;strong&gt;Flammes d’Enfer&lt;/strong&gt; serait «&amp;nbsp;un livre pour bibliophiles&amp;nbsp;», comme on l’entend dire parfois à propos de récits qui font primer l’intellect sur le sensoriel, l’intelligible sur l’adrénaline.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On pourrait s’interroger longuement sur ce que pourrait être un livre pour bibliophile, mais il y a plus intéressant&amp;nbsp;: ce mot de bibliophilie, si chargé de sens autrefois, si suspect aujourd’hui, et surtout si peu fiable qu’il est devenu sage de ne plus s’y identifier, ne nous reviendrait-il pas en pleine figure de la manière la plus catégorique, sous des tours pourtant nonchalants, avec ce pur bloc d’abîme et de littérature en quoi consiste&lt;strong&gt; Flammes d’enfer&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;? Car &lt;strong&gt;Flammes&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;d’enfer&lt;/strong&gt; est un superbe morceau de littérature sur la littérature (ici rapportée au genre fantastique, et au conte). C’est à la fois le livre d’un écrivain interrogeant sa bibliophilie et un livre qui, chez le lecteur, ne cesse d’interroger le bibliophile. La bibliophilie, dans ce cadre, doit s’entendre au sens dépouillé d’amour ou d’amitié&amp;nbsp;: le goût du livre, des textes, du rapport qu’ils entretiennent entre eux et de ce qui les peuple. Quelles formes peut-on donner, dans un livre, à cet amour-là&amp;nbsp;? La réponse de Caroll est à la fois très classique, très pragmatique et pourtant bouleversante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Flammes d’enfer&lt;/strong&gt;, loin d’être élitiste, raconte d’abord une histoire toute simple et en apparence anodine, celle d’un américain exilé à Vienne qui, en tombant amoureux, se découvre des pouvoirs et voit sa vie basculer progressivement dans l’irrationnel. Walker Easterling travaille dans l’industrie du cinéma, il scénarise des films de genre. Il ne sait rien de son passé, si ce n’est qu’il a été trouvé dans une poubelle. Rien de tout cela – amour, attrait pour la magie, mystère des origines – évidemment n’est un hasard. Le comble survient quand il découvre sur le médaillon d’une tombe la photo d’un autre lui-même, mort depuis trente ans. Commence dès lors une enquête qui le poussera, après une initiation chamanique, à remonter le fleuve de l’histoire et à se confronter à de nombreux fantômes. Ceux de personnes qu’il a aimées (une ancienne femme, toujours vivante, un fils à la beauté du diable), ceux des êtres qu’il a incarnés ou côtoyés dans ses vies antérieures, ceux de personnages à demi mythologiques comme ce nain monstrueux droit sorti d’un conte des frères Grimm, qui semble prendre un malin plaisir à le harceler, et par lequel Walker percera le secret de sa naissance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Méditant sur une plage californienne au crépuscule, errant dans le labyrinthe fantasmagorique des rues de Vienne sous la neige, ou encore plongé dans un rêve régressif, Walker avance néanmoins sans peur vers le dénouement, le lieu où tous les fils de ses multiples incarnations se rejoignent, où tous les mots du conte aboutissent, et qu’un effort d’imagination peut transformer. Cette trame suffit en elle-même à inscrire &lt;strong&gt;Flammes d’enfer&lt;/strong&gt; dans la grande tradition du roman fantastique américain, de Bradbury à Shepard, mais aussi dans celle de la littérature comme l’art qui se nourrit de lui-même, à travers les époques et les formats, pour mieux enregistrer la mort et accompagner les vivants.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au-delà de la trame, il y a l’étoffe dans laquelle Caroll taille son livre, ce tissu serré de métaphores, exhalées comme autant de râles poétiques. Des enfants s’envolant par la fenêtre d’une école de pierre, au temps des rafles nazies&amp;nbsp;; un dinosaure marin surgi au large des côtes californiennes &amp;nbsp;; un chat-devin (à neuf vies&amp;nbsp;?) qui retrouve la vue mais qui ne veut pas voir&amp;nbsp;: tout prend ici sa consistance impossible, entre brume opalescente et noire sorcellerie, par la seule puissance d’une plume déliée qui mélange les vies antérieures de ces personnages de conte aux visions intérieures de l’écrivain qui leur donne doublement vie. Contrairement à ce qu’on dit, il n’y a sans doute pas de flammes en enfer. C’est sans doute pour ça que Jonathan Caroll continue d’y croire et de fabriquer pour nous un en-bas rempli de mots et merveilles.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-espace.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-espace.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’espace, le temps et au-delà&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Bruno Pochesci - Flatland - novembre 2019 (recueil de nouvelles – 288 pp. GdF. 16&amp;nbsp;euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Bruno Pochesci a débarqué sur la scène de l’imaginaire en 2013 et a depuis a enchaîné les parutions à un rythme très soutenu&amp;nbsp;: un roman en 2016 chez Rivière Blanche (&lt;strong&gt;Hammour&lt;/strong&gt;), mais surtout plus d’une soixantaine de nouvelles, à raison d’une dizaine chaque année, notamment dans &lt;em&gt;Galaxies&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Géante Rouge&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;AOC&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Gandahar&lt;/em&gt;. Nouvelles réunies dans un premier recueil à coloration fantastique, chez Malpertuis en 2018 (&lt;strong&gt;L’Amour, la mort et le reste&lt;/strong&gt;) puis dans ce deuxième, &lt;strong&gt;L’Espace, le temps et au-delà&lt;/strong&gt;, son pendant SF, aux éditions Flatland, qui ne comprend pas moins de seize nouvelles (d’une longueur moyenne d’une douzaine de pages), dont deux inédites.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Du reste, ce recueil se place sous le double patronage des Jean-Pierre&amp;nbsp;: Fontana, qui signe ici une préface, et l’a publié le premier (et qui partage avec l’auteur des origines italiennes indéniables)&amp;nbsp;; et Andrevon, qui réalise la couverture, dont les albums de musique ont été produits par Pochesci, et dont les écrits ont visiblement influencé l’auteur (on y reviendra).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si l’on doit décrire la SF de Pochesci, on notera surtout, d’un point de vue thématique, la prégnance de la fin du monde&amp;nbsp;: nombre des textes ici réunis abordent en effet l’apocalypse, inéluctable, qu’il s’agisse de catastrophes écologiques ou d’expérimentations scientifiques qui ont mal tourné. On y retrouve également des thèmes classiques de la SF, le voyage dans le temps (un hommage à Wells où la machine prend la forme… d’un camping-car), le clonage (un texte dont les protagonistes s’appellent Gandhi, Hitler, Monroe, Einstein…) ou encore des crimes en huis clos dans un vaisseau spatial…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les problématiques de fin du monde ne sauraient pour autant nous faire basculer dans la morosité, voire le désespoir&amp;nbsp;: en effet, s’il y a bien une note commune dans ces nouvelles, c’est l’humour, qu’il soit goguenard, outrancier, noir ou désespéré. Pochesci use de nombreux effets, qu’il s’agisse du comique de situation (outrée), de dialogues drolatiques, ou de métaphores et d’analogies parfois invraisemblables. Il y a une vraie patte d’auteur là-dedans, un style aisément reconnaissable, notamment dans son utilisation du langage familier et son recours très fréquent au présent de narration pour décrire des tranches de vie. Autant de caractéristiques communes qui nous amènent à reparler de Jean-Pierre Andrevon&amp;nbsp;: on retrouve une filiation très claire entre les deux auteurs. Ce n’est pas le pire des modèles pour Pochesci, aussi lui souhaitera-t-on de réussir la même carrière que son glorieux aîné&amp;nbsp;; cependant, sans doute n’était-il pas nécessaire pour autant de lui emprunter également le systématisme des scènes de cul, qui parsèment l’ensemble des nouvelles (et en constituent parfois le thème principal) et finissent par lasser. Au rayon des critiques, on pourra peut-être aussi regretter une trop grande uni(formi)té de ton&amp;nbsp;: on aimerait bien voir ce qu’est capable d’écrire l’auteur dans le registre tragique pur, à tout le moins débarrassé de l’habituel ton gouailleur, ou dans des styles plus classiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En l’état, &lt;strong&gt;L’Espace, le temps et au-delà&lt;/strong&gt; est donc un excellent moyen d’entrer dans l’œuvre de Bruno Pochesci et de découvrir une des nouvelles voix de la SF française dans la forme courte. Un potentiel certain, qu’il conviendra de faire fructifier en diversifiant encore davantage les thématiques et traitements associés.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bruno P. (l'autre)&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-histoire.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-histoire.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Cette histoire est pour toi&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Satoshi Hase - Éditions Atelier Akatombo, coll. «&amp;nbsp;Science-fiction » - novembre 2019 (roman inédit traduit du japonais par Dominique Sylvain, Nathan Naïb et Frank Sylvain - 352 pp. GdF. 18&amp;nbsp;euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Une histoire forte engluée dans un texte laborieusement scolaire. Voici comment pourrait se résumer les impressions ressenties en tournant la dernière page de &lt;strong&gt;Cette histoire est pour toi&lt;/strong&gt; de Satoshi Hase. Il faut dire que ce spécialiste de l’analyse sémantique et du langage naturel des machines s’est mis en tête d’écrire un roman sur ce qu’il connaît le mieux&amp;nbsp;: une intelligence artificielle basée sur un langage de traduction entre les neurones humains et la programmation informatique. Par conséquent, sur les 352 pages de son histoire, les 150 premières ne sont qu’une exposition extrêmement détaillée de la situation de départ. À savoir, une chercheuse en intelligence artificielle découvre qu’elle souffre d’une maladie auto-immune alors qu’elle vient de créer un programme capable d’inventer des histoires. N’ayant plus que six mois à vivre, elle se jette à corps perdu dans son travail. Et repousse au passage les limites entre l’humain et le logiciel, entre l’être et l’outil.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La réflexion de Satoshi Hase est à la fois passionnante et provocante dans le fond, mais malheureusement, elle se perd dans la forme de la première moitié de son livre. Pour vous faire une idée de cette partie, imaginez &lt;em&gt;Le Tombeau des Lucioles&lt;/em&gt; entrecoupé de longs extraits d’un dossier de presse sur le fonctionnement de l’intelligence artificielle et sur les réseaux de neurones avec, pour parachever le tout, les descriptions les plus précises possible des différentes crises de douleurs et autres hémorragies internes de la protagoniste. Si vous avez eu assez d’estomac pour passer la première partie du livre, vous entrerez dans la seconde nettement plus intéressante. C’est ici que le dialogue se noue entre Samantha, la chercheuse et Wanna Be, sa création. Au fur et à mesure qu’elle progresse vers la mort et que lui acquiert une simili-conscience de soi, le dialogue se fait plus riche, plus philosophique, et l’héroïne devient enfin plus attachante. Cela d’autant plus que vous connaissez sa fin dès la première phrase du roman&amp;nbsp;: « &lt;em&gt;Samantha Walker était morte. Par “morte”, il fallait comprendre que l’humaine prénommée Samantha avait vécu&lt;/em&gt;.&amp;nbsp;» Cette évolution des relations entre l’homme et la machine récompense largement la première partie. À ce sujet, la confrontation finale entre Samantha l’humaine et Samantha le programme, confrontées toutes deux à la mort imminente, s’avère douloureusement juste sur le rôle restant alloués aux humains biologiques quand de plus en plus de fonctions corporelles sont confiées aux machines. Toutefois, les lecteurs n’ayant pas le courage de se plonger dans les entrailles de la maladie de Samantha, pourront se contenter de voir ou revoir l’intégrale des anime &lt;em&gt;Ghost in the Shell&lt;/em&gt; avec des thématiques très similaires, tout en étant nettement moins viscéral.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 97) – 1</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2020/01/20/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-97-1</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:5e83fa5b1398140dbf13a84ebc96dd74</guid>
        <pubDate>Mon, 20 Jan 2020 16:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-une1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-une1.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En attendant la sortie du &lt;a href=https://www.belial.fr/revue/bifrost-97&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 97&lt;/a&gt; dans une poignée de jours, on vous propose de découvrir le supplément numérique du cahier critique. Comme à l'accoutumée, les mailles du réseau sont assez larges pour accueillir ce qui ne peut figurer dans les pages difficilement extensibles de la revue papier. Au programme&amp;nbsp;: des contes et des classiques, des récits plus modernes aux marges des genres et, aussi, un ratage ou deux…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-bleue.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-bleue.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Bleue&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Maja Lunde - Les Presses de la Cité, coll. «&amp;nbsp;Roman étranger&amp;nbsp;» - mai 2019 (roman inédit traduit du norvégien par Marina Heide - 360 pp. GdF. 22 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Découverte dans nos contrées avec &lt;strong&gt;Une histoire des abeilles&lt;/strong&gt; (in &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 90), Maja Lunde continue de creuser le sillon de l’introspection écologiste avec la constance d’une autrice s’étant fixée comme projet d’écrire un «&amp;nbsp;Quartet&amp;nbsp;» sur l’écologie. Pas sûr que l’amateur de récit dystopique ne trouve matière ici à entretenir sa passion déviante pour les futurs qui déraillent, a fortiori s’il a lu et apprécié les romans de Jean-Marc Ligny, en particulier &lt;strong&gt;Aqua™&lt;/strong&gt; et surtout &lt;strong&gt;Exodes&lt;/strong&gt;. &lt;strong&gt;Bleue&lt;/strong&gt; n’entretient pas en effet longtemps l’illusion, l’élément prospectiviste se réduisant rapidement à la portion congrue. L’autrice préfère encore une fois décrire les relations compliquées entre deux groupes familiaux, séparés par presque trente années de gabegie libérale-capitaliste. Trois décades pendant lesquelles le continent européen voit la ressource en eau douce se raréfier, au point d’entraîner l’éclatement communautaire au profit d’un chacun pour soi n’étant pas sans rappeler le raidissement actuel provoqué par les flux migratoires. Dans une double trame, avec un voilier en guise de fil directeur, Maja Lunde s’attache à décrire le baroud d’honneur d’une vieille activiste fatiguée et le drame vécu par un père et sa fille, contraints de s’exiler au Nord pour survivre à la sécheresse. Entre la Norvège et la France, des rives d’un fjord idyllique, en proie à l’exploitation de ses ressources aquifères, aux terres desséchées d’Occitanie, l’autrice décrit par le menu les pensées de ses personnages, s’intéressant à leurs fêlures intimes et aux petits détails de leur quotidien, lâcheté et actes manqués y compris. Deux destins se dessinent ainsi, l’un déjà achevé dont on découvre rétrospectivement le tracé, l’autre en devenir ne demandant qu’à être raconté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au regard des enjeux et des thématiques évoquées, l’amateur de science-fiction ne pourra juger que la moisson maigre, tant le futur décrit par Maja Lunde s’apparente à une anticipation légère, guère différente du drame vécu par les réfugiés climatiques dont le malheur ne suscite qu’un intérêt poli dans nos contrées, pour l’instant encore à peu près épargnées par les effets des sécheresses à répétition. Bref, un parfait faux ami ne faisant qu’emprunter son décorum aux littératures de genre pour dérouler un récit intime mêlant drame et fatalisme, sur fond de catastrophe environnementale prévue. Bref, de la dystopie &lt;em&gt;for dummies&lt;/em&gt; destinée à un lectorat à la recherche d’une dose modérée de frisson enrobée de psychologie. Passons.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-chuchoteurs.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-chuchoteurs.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Chuchoteurs du dragon et autres murmures&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Thomas Geha - Éditions Elenya - mai 2019 (recueil de nouvelles inédit – 158 pp. GdF. 15 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans ce recueil de nouvelles, Thomas Geha nous plonge aussi bien dans les légendes arthuriennes que dans les légendes bretonnes, sans oublier les contes classiques. Néanmoins, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Chuchoteurs du dragon&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, la nouvelle qui ouvre le recueil, relève pour sa part de l’ &lt;em&gt;heroic fantasy&lt;/em&gt;&amp;nbsp;: au royaume de l’Esflamme, une jeune fille ordinaire est choisie par le dragon pour être la future Reine – un dragon qui ne se montre toujours qu’en rêve ou sous la forme d’un tatouage à l’encre rouge qui apparaît mystérieusement sur le corps de la jeune fille, indiquant ainsi qu’elle est l’élue. Les énigmatiques Chuchoteurs viennent la chercher, mais l’affaire se corse lorsque l’on apprend qu’elle a une liaison avec le maître d’arme des Chuchoteurs…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des contes, donc&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le briquet&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Hans Christian Andersen est ici réinventé en version beaucoup plus courte avec un final bien différent, ou encore le fameux &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les trois petits cochons&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; dont l’auteur prend à revers le destin du troisième porcelet, en nous montrant que ce n’est pas tout d’avoir des ambitions, les moyens aussi importent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le recueil nous fait également voyager dans la Bretagne contemporaine, riche de son héritage folklorique&amp;nbsp;: les trois histoires du «&amp;nbsp;cycle loguivien&amp;nbsp;» invitent le lecteur dans les légendes locales. On y évoque l’Ankou, qui, est-ce nécessaire de le rappeler est la personnification de la mort en Basse-Bretagne, légende que la tradition orale perpétue en racontant que certains arbres sont des humains transformés en feuillus. On se promène en forêt pour tomber sur une fontaine mystérieuse, contenant un être évanescent et envoûtant, mais se révélant maléfique&amp;nbsp;; ou pour rencontrer une jeune fille nue qui invite à la suivre. On croise également un Korrigan, ce genre de lutin malicieux, qui s’invite chez vous et vous donne la marche à suivre. En fin de compte, on appréciera la façon dont ces légendes ancestrales refont surface dans la Bretagne française actuelle, où le moderne se mêle au mythe – ce qui nous rappelle dans un autre registre et un autre lieu &lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt; de Neil Gaiman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’auteur nous invite aussi sur les terres des légendes arthuriennes, avec &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La tête qui crachait des dragons&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Le Roi Arthur mande Lohengrin, chevalier de la Table ronde et fils de Perceval, de retrouver Lancelot. S’ensuit une histoire passablement glauque qui fait intervenir des dragons et le secret de leur reproduction, fléau du Royaume.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au bout du compte, &lt;strong&gt;Chuchoteurs du dragon et autres murmures&lt;/strong&gt;, entre nouvelles écrites pour différentes anthologies thématiques et contes revisités aux chutes jubilatoires, imprégné de la Bretagne d’où est originaire l’auteur, prouve avec brio ce que ce dernier affirmait en introduction&amp;nbsp;: en matière de fantasy, le genre et ses sous-genres se prêtent parfaitement au format de la nouvelle. Avis aux amateurs&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Joachim Albertini&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-rougeimperatrice.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-rougeimperatrice.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Rouge impératrice&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Léonora Miano - Grasset - septembre 2019 (roman inédit - 609 pp. GdF. 24 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Classés en «&amp;nbsp;mauvais genres&amp;nbsp;», la science-fiction ou le fantastique s’invitent parfois chez les éditeurs «&amp;nbsp;institutionnels&amp;nbsp;» peu habitués aux déviances de l’Imaginaire&amp;nbsp;; on parle alors souvent de réalisme magique ou autre pirouettes littéraires. Oubliez toutes ces précautions oratoires destinées à rassurer le lectorat habituel des «&amp;nbsp;grandes maisons d’édition&amp;nbsp;» &amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Rouge impératrice&lt;/strong&gt; de Léonora Miano est non seulement un roman de science-fiction mâtiné de fantastique, mais c’est également un grand roman superbement écrit, passionnant, et forçant son lecteur à réfléchir et à se mettre face à des réalités difficiles à entendre, quelle que soit sa couleur de peau ou son genre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Imaginez un monde où les dérèglements climatiques et autres escarmouches nucléaires ont profondément rebattu les cartes géopolitiques. Dans ce monde, l’Afrique – rebaptisée Katopia –, presque entièrement unie depuis cinq ans, construit peu à peu une civilisation prospère, si ce n’est isolationniste, sous la direction d’Illunga, son président. Parmi les multiples scories sur son chemin se dresse une communauté fulasi (comprendre française) venue se réfugier dans ses anciennes colonies pour fuir un pays qui ne leur ressemblait plus, et qui depuis refuse obstinément de s’intégrer par peur de perdre son identité. Alors qu’Illunga est prêt à montrer la porte de sortie à cette communauté dérangeante, la rencontre avec une femme au teint rare en Katopia (partiellement albinos, elle est rousse à la peau cuivrée) va bouleverser son cœur et ses projets politiques, au grand dam des partisans d’une ligne dure…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une problématique à large spectre, donc, que Léonora Miano explore ici avec une grande finesse, abordant les bouleversements qui se sont déjà produits dans sa Katopia unifiée autant que ceux à venir, les relations amoureuses entre les hommes, les femmes, les non-binaires, et la place que chacun doit prendre dans la vie publique et privée. En mélangeant les différents passés des peuples d’Afrique (y compris des successions de colons qui se sont enracinés dans ces terres, qu’ils viennent d’Europe ou d’ailleurs) et des descendants exilés vers d’autres continents, elle élabore ainsi, au fil des pages, un miroir de notre société actuelle. Miroir particulièrement fidèle, d’ailleurs, au point d’en être parfois douloureux, mais aussi porteur d’espoir et d’une certaine poésie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En revanche, narrant un processus évolutif complexe, &lt;strong&gt;Rouge impératrice&lt;/strong&gt; n’est pas un livre facile. D’autant que le récit est émaillé de nombreux termes peu familiers – éclairés par un glossaire assez restreint. Aussi, une bonne cinquantaine de pages sera nécessaire pour entrer dans le récit et s’adapter au mode de narration proposé. Plus que dire des faits, Miano décrit les pensées des narrateurs et narratrices de chaque passage avec, à l’instar de la pensée humaine elle-même, des allers-retours entre passé et présent, ce que l’on voit et constate autour de soi et la façon dont on l’interprète. Ajoutez-y une dose de fantastique, avec la présence d’une magie ancestrale, métissage de plusieurs traditions africaines et de nombreux voyages dans le monde des rêves, et vous obtiendrez de quoi dérouter le lecteur. Avant de le remettre dans le droit chemin quelques pages plus loin. Voilà un univers qui se mérite, en somme, mais dont on ressort changé, comme plus ancré dans une réalité qui n’était pas tout à fait la même avant qu’on entreprenne la lecture de ce &lt;strong&gt;Rouge impératrice&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-air.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-air.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;AIR&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Raphaël de Andreis &amp;amp; Bertil Scali – Michel Lafon - août 2019 (roman inédit - 316 pp. GdF. 17,95 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AIR&lt;/strong&gt; n’est pas un livre de science-fiction mais un livre de propagande écologiste&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On a droit à un discours de Greta Thunberg, à l’encyclique du pape &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Laudato si&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; et aux consignes ridicules de Greenpeace, paraphrasant ma mère qui ne sait ce que veut dire «&amp;nbsp;Écologie&amp;nbsp;» mais est pleine du bon sens du pauvre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Certes, le roman se passe bien dans un futur proche, entre 2027 et 2040. Une présidente écologiste a été élue face à une candidate nationaliste. Un général pro-nucléaire, ancien des guerres AREVA en Afrique de l’ouest (vive la pollution durable&amp;nbsp;!) et intégriste catholique a été nommé premier ministre. Par référendum, ils modifient la constitution et instituent un fascisme vert. Abolition des libertés fondamentales et de l’état de droit. Chaque page du roman est exclusivement consacrée à nous dire que c’est absolument INDISPENSABLE, INÉVITABLE et surtout vraiment très CHOUETTE. Le bonheur est dans le &lt;s&gt;pré&lt;/s&gt; camp de travail. «&amp;nbsp;Arbeit macht frei&amp;nbsp;», n’oublions pas…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après le coup d’État, le nouveau gouvernement, chlorofasciste mais fort peu radical en matière d’écologie, impose des mesures draconiennes&amp;nbsp;: privation de la liberté de circuler, entassement des gens à raison d’une famille par pièce pour économiser le chauffage, presse aux ordres (!), limitation de l’usage d’internet à quinze minutes par jour (?!?!?!), suppression de l’éclairage public, rationnement alimentaire drastique, réduction extrême de la consommation de viande, embrigadement de la jeunesse et délation par les enfants encouragée, pogroms et quasi-relaxe des assassins écolo, déportation de masse dans les goulags vert, contrôle des données contenues dans les portables (qui servent à quoi&amp;nbsp;?) et sanctions. Mais surtout, incrimination rétroactive, poursuites et condamnations pour des faits parfaitement légaux à l’époque où ont eu lieu mais criminalisés a posteriori par la dictature, comme avoir voyagé à l’étranger ou posséder un véhicule de collection… Ces condamnations n’améliorent évidement en rien la balance carbone.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le personnage principal, Samuel Bourget, dont &lt;strong&gt;AIR&lt;/strong&gt; représente le journal ou l’autobiographie des années de dictature, est un cadre directeur subalterne d’une boîte de recyclage de pneus ayant fraudé. Lorsque le scandale éclate, il prend alors la fuite avec sa famille vers la réserve de l’Aubrac, où ils ont une maison, à l’abri de la dictature – sans que l’on sache pourquoi. À vrai dire, le roman ne consiste qu’un tissu de contradiction. On ne comprend pas pourquoi son écologiste fanatique de fille suit son «&amp;nbsp;criminel&amp;nbsp;» de père en Auvergne, pas plus que pourquoi sa femme qui le cocufie avec son chef le suit aussi plutôt que de changer d’homme. Pourquoi la gendarmerie locale les protège en les sachant traqués par les «&amp;nbsp;gardes verts&amp;nbsp;» comme la Chine connut ses Gardes Rouges. Pourquoi les gens du cru, plutôt écolo-ruraux, acceptent ces «&amp;nbsp;délinquants&amp;nbsp;» sur leurs bien pauvres terres&amp;nbsp;? Ils s’adaptent à la vie locale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les auteurs ne tarissent pas d’éloges sur cette vie absolument paradisiaque. «&amp;nbsp;&lt;em&gt;La matinée a été un émerveillement&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» p.159&amp;nbsp;; « &lt;em&gt;Le garde-manger ressemblait à une vitrine de chez Louis Vuitton. Chaque victuaille rayonnait telle une œuvre d’art&lt;/em&gt; &amp;nbsp;» p.158. Etc. En Aubrac, on se chauffe au bois (comme si parce que c’est primitif c’était forcément écolo&amp;nbsp;!) et on fait mijoter des plats de viande quatre heures durant (super écolo). Il fallait bien « &lt;em&gt;mettre fin à la fabrique de la délinquance écologique qui n’était rien d’autre que la famille épicurienne et consumériste&lt;/em&gt; &amp;nbsp;» p. 186. Le gamin va au catéchisme et devient un doux fou de Dieu, très pieu… ce qui conduit le père à confesse chez un curé qui le vend illico aux gardes verts. De là découle de plusieurs longues citations de l’encyclique &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Laudato si&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; du pape François sur la «&amp;nbsp;sauvegarde de la maison commune&amp;nbsp;» (sic). Le confort matériel ayant permis de délaisser la religion, les écolos doivent donc restaurer l’enfer pour le faire accepter sur terre. Le terme même d’écologie, en tant que discours de l’équilibre, est une hérésie, les êtres vivants étant des structures dissipatives, c’est à dire consommant de l’énergie pour se maintenir. C’est une religion, une croyance créationniste, faisant fi de Darwin et de l’évolution, qui se veut à jamais statique à l’image de ce que Dieu aurait créé – involutive.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman n’est pas avare en perles. La dictature a réduit l’usage d’internet à quinze minutes par jour, privé et professionnel, téléphone inclus. Du coup, un médecin urgentiste d’astreinte à domicile n’a pu être joint et le patient est crevé (C’est le mot). Quinze minutes, c’est ridicule. Cela entrainera la faillite d’internet, la perte de pétaoctets de data et l’effondrement du système global d’information, dont le système bancaire. Une panne globale d’internet est le risque majeur encouru par nos sociétés qui s’écrouleraient alors en quelques jours… Et maintenant, le clou&amp;nbsp;: les auteurs écrivent que la face cachée de la lune est glaciale parce que jamais exposée au soleil, ignorant que si la lune présente toujours la même face à la Terre, elle est entièrement éclairée par le soleil au cours de sa rotation. Ils ignorent aussi qu’on ne peut communiquer par radio avec la face cachée de la lune sans disposer d’un relais. Et ça vous parle de sauver la planète…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À la fin du roman, après trois ans de dictature, les dictateurs corrompus sont renversés, la démocratie rétablie, la planète est sauvée mais on a gardé toute leur géniale politique écologique. Exactement comme si, le 8 mai 45, après la capitulation de l’Allemagne et la mort d’Hitler, on avait continué à exterminer les Juifs… Aucune mesure économique novatrice n’est proposée. Seuls les mécanismes aujourd’hui mis en œuvre par un capitalisme jamais remis en cause continuent d’être utilisés valant pour ce qu’ils valent. Aucune innovation technologique non plus. Rien, par exemple, sur l’inflation démographique… (1500 milliards de Français dans deux mille ans aux 0,5% de croissance actuelle&amp;nbsp;!)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dire que la narration est très faible relève de l’aphorisme le plus achevé. Le but de ce livre est d’inciter les écolo-gnostiques à appeler la dictature de leurs vœux, affirmant que ce ne serait ni grave, ni terrible et ne durerait guère… Que ce serait indispensable et inévitable. Que ce serait bien.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Air&lt;/strong&gt; est un mauvais livre, mal écrit, mal construit, perclus d’incohérences et en plus, dangereux.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-tempshaine.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-tempshaine.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Temps de la haine&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Rosa Montero - Métailié, coll. «&amp;nbsp;Bibliothèque hispanique&amp;nbsp;» - septembre 2019 (roman inédit traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse - 368 pp. GdF. 22 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Troisième volet de la série consacrée à Bruna Husky, la techno-humaine inspirée des réplicants du Blade Runner de Ridley Scott, &lt;strong&gt;Le Temps de la haine&lt;/strong&gt; prolonge le futur dystopique esquissé par &lt;strong&gt;Des larmes sous la pluie&lt;/strong&gt; (in &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 70) et &lt;strong&gt;Le Poids du cœur&lt;/strong&gt; (in &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 82). Au fil des enquêtes, Husky s’est construit une petite famille, avec grand-père, fille, amant et même animal de compagnie (un extraterrestre pour changer du sempiternel chien), histoire d’adoucir le spleen existentiel né du décompte de son espérance de vie réduite à peau de chagrin. Mais l’équilibre fragile mis en place par la détective est menacé par l’enlèvement, puis la prise en otage du commissaire Lizard, l’élu de son cœur, réactivant ainsi ses penchants destructeurs dans un monde au bord de la guerre civile et de la guerre tout court.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On ne change pas une recette qui marche, serait-on tenté de dire. Un principe que Rosa Montero applique avec méthode, conjuguant les vertus de l’anticipation légère à celles de la métaphore. Car si &lt;strong&gt;Le Temps de la haine&lt;/strong&gt; n’a plus grand-chose à nous apprendre sur le personnage de la réplicante, indépendamment de la quête de son identité ici enfin révélée (les fans de Madame Bovary et de Flaubert apprécieront), le roman fonctionne toujours comme un reflet des maux de notre présent décalés dans l’avenir. L’UE devient ainsi l’UET, un vaste marché mondial où prévalent la démocratie et le libre-échange mais où, bien entendu, les inégalités de richesse ont explosé, concourant à stimuler les forces centrifuges d’une société civile en voie de radicalisation, en proie aux discours manipulateurs de leaders, volontiers populistes, prônant la disruption dans la continuité. Le futur de Rosa Montero se nourrit ainsi des peurs et angoisses du présent, rappelant, s’il est nécessaire de le faire encore, l’importance des liens d’amitié et de solidarité. Face à un monde rendu incertain par la mondialisation et la dégradation irrémédiable de l’environnement, où le seul fait de boire ou de respirer un air pur font l’objet d’un commerce, l’autrice espagnole défend l’idée d’une société plus fraternelle, appelant à se méfier des dogmes ou idéologies et des discours tout faits. Quant à Bruna Husky, contrainte de fendre l’armure, elle doit abandonner sa misanthropie pour laisser affleurer davantage ses sentiments, renonçant à la haine ordinaire pour adopter définitivement l’amour. En dépit d’une intrigue guère originale, pour ne pas dire répétitive si l’on a lu les deux précédents titres de la série, &lt;strong&gt;Le Temps de la haine&lt;/strong&gt; n’engendre fort heureusement pas que la lassitude. Rosa Montero apporte malgré tout une touche finale honorable aux aventures de la réplicante Bruna Husky. Avis aux fans de l’autrice.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-contes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-contes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Contes hybrides&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Lionel Davoust - Éditions 1115 - septembre 2019 (recueil de nouvelles – 140 pages. Poche. 7 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;L’agence de voyages littéraires 1115 nous propose trois contes par Lionel Davoust, un auteur que l’on connaît surtout sur la forme longue – tel son cycle des «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Dieux sauvages&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec le conte ouvrant le recueil, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Le sang du large&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», nous lisons les états d’âme d’un écrivain de fantasy, Paul Whittemore, qui a rapidement connu le succès. Le fantastique fait peu à peu son apparition sous la forme d’une sirène qui ne se montre que les jours de désespoir. La métaphore est claire&amp;nbsp;: cette créature aquatique, c’est la muse de Whittemore, son inspiration. Le narrateur, et peut-être l’auteur à travers lui, livre ainsi son ressenti&amp;nbsp;: le désespoir déclenche la création. Et quand le créateur rencontre sa créature, le premier se sent revivre, sauvé, et la seconde s’avère son moteur créatif. Il s’agit là d’un conte très séduisant sur l’amour du pays de l’imaginaire, ainsi qu’une subtile histoire en trompe-l’œil.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le deuxième conte, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Point de sauvegarde&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, relève quant à lui de la science-fiction. Dans un futur hautement technologique, l’humain a fusionné avec la machine pour devenir une créature cybernétique&amp;nbsp;; seul le cerveau reste organique. Ainsi sont conçus les invincibles soldats d’élite, en réalité d’anciens condamnés à mort. Leur mission consiste à mater les rebelles et neutraliser le brouillage qui dissimule le site à leurs satellites. Cette entreprise va se révéler plus ardue que prévue, et la révélation finale sera aussi déroutante que cauchemardesque – on appréciera la façon dont la technologie s’avère tour à tour addictive et aliénante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le troisième et dernier conte, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Bienvenue à Magicland&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, est plus psychologique sous ses atours fantastiques&amp;nbsp;: à Magicland, on visite des enclos à licornes et hippogriffes, et l’on peut y croiser Garam, troll et agent d’entretien du zoo rêvant de devenir soigneur animalier. Son quotidien le pousse toutefois à consulter un psychologue&amp;nbsp;: exaspéré par les visiteurs du parc, grand admirateur des licornes, il cherche ce qui manque dans sa vie. D’ailleurs, ces licornes, comment se reproduisent-elles&amp;nbsp;? Car ces mythiques créatures renferment bien un secret, que les toutes dernières lignes dévoileront.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Lionel Davoust prouve ainsi qu’il est aussi à l’aise en format long qu’en format court, comme le montre ces trois &lt;strong&gt;Contes hybrides&lt;/strong&gt;, aux chutes particulièrement bien soignées. C’est autant une invitation au voyage qu’un cri d’amour pour le grand pays de l’imaginaire et les fantastiques créatures qui habitent… et cela, pour notre plus grand plaisir.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Joachim Albertini&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr97-renard.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr97-renard.jpg&quot; style=&quot;{figureStyle}&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus Maurice Renard&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;&lt;strong&gt;1. - Celui qui n’a pas tué&lt;/strong&gt; - Le Visage Vert - septembre 2019 (recueil de nouvelles inédit sous cette forme - 184 pp. GdF. 17 euros)&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;2. - Le Maître de la lumière&lt;/strong&gt; - Bibliothèque Nationale de France, coll. «&amp;nbsp;Les Orpailleurs/Science-fiction &amp;nbsp;» - mars 2019 (roman, réédition - 303 pp. GdF. 14,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Maurice Renard, chantre du merveilleux scientifique, a été quasiment oublié pendant un temps, mais diverses publications, ces dernières années, l’ont rappelé à notre bon souvenir, comme l’enthousiaste et habile pionnier qu’il était. En 2019, nous avons eu droit à deux exhumations éclairant la dernière phase de l’œuvre de l’auteur… à vrai dire une époque où il avait tendance à remiser le merveilleux scientifique, pas assez vendeur, quand d’autres genres, à l’image de la romance ou du policier, lui garantissaient des revenus plus sûrs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En témoigne surtout &lt;strong&gt;Celui qui n’a pas tué&lt;/strong&gt;, recueil de nouvelles publiées essentiellement entre 1927 et 1930&amp;nbsp;; le recueil avait été composé par Renard, et devait paraître en 1931… mais la faillite de son éditeur mit un terme au projet. Curieusement, le livre paru au Visage Vert presque cent ans plus tard… en est ainsi la première édition&amp;nbsp;! Le merveilleux scientifique et le fantastique y sont somme toute assez rares, ce qui ne les empêche pas de produire quelques jolies pépites. Les deux longues nouvelles initiales (il faut singulariser &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Photographie de Mme Lebret&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, une sacrée réussite), suivies par vingt-cinq très courts récits, témoignent combien la romance occupe une place importante dans le recueil, qui abonde en couples où l’un soupçonne à tort l’infidélité de l’autre, ou ne la soupçonne pas quand elle est bien réelle&amp;nbsp;; mais on y trouve bien d’autres choses, du policier à l’humour. Toutefois, s’il est un trait qui rassemble la majorité de ces contes, c’est la multitude des coïncidences qu’ils mettent en scène. Le destin joue avec les protagonistes, de la manière la plus improbable qui soit, et c’en serait presque risible si le lecteur n’était amené de mille et une manières à jouer le jeu. Maurice Renard avait du métier, il savait tourner un récit, et sa plume agréable y participait. L’ensemble ne manque dès lors pas de charme ludique, et si le lecteur de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; pourra regretter un chouia que l’Imaginaire n’occupe pas la première place dans ces récits, il y trouvera sans peine son content de nouvelles attrayantes dans d’autres registres plus ou moins proches.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quelques mois plus tôt, la BNF, dans sa collection des «&amp;nbsp;Orpailleurs&amp;nbsp;», avait publié un autre ouvrage de Maurice Renard – un roman, cette fois, &lt;strong&gt;Le Maître de la lumière&lt;/strong&gt;. Proposé en feuilleton en 1933, il est donc postérieur aux nouvelles de &lt;strong&gt;Celui qui n’a pas tué&lt;/strong&gt; . Cependant, le merveilleux scientifique y revient en force, tout en se mêlant de quantité d’autres genres&amp;nbsp;: là encore, le récit sentimental et le policier ont une importance majeure, mais Maurice Renard y ajoute une dose non négligeable de roman historique, et s’autorise même un détour via les aventures maritimes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout commence avec une histoire d’amours impossibles, très &lt;strong&gt;Roméo et Juliette&lt;/strong&gt;, mais avec des Corses&amp;nbsp;: les amoureux sont issus de clans qui se livrent une impitoyable vendetta depuis un siècle en raison d’un assassinat qui rend toute réconciliation impensable. Or, notre héros fait la découverte d’un étrange matériau, la «&amp;nbsp; &lt;em&gt;luminite&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», qui «&amp;nbsp;&lt;em&gt;ralentit&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» la lumière&amp;nbsp;: les images que l’on voit à travers proviennent ainsi du passé, à la manière du spectacle des étoiles. De fait, ce que l’on voit ainsi pourrait peut-être éclairer l’assassinat qui s’est produit en 1835… au jour et à l’endroit mêmes de l’attentat de Fieschi (encore un Corse).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’idée relevant du merveilleux scientifique est bonne, et méticuleusement explorée. Cette trouvaille produit une double enquête, à la fois policière – très astucieuse, pour le coup – et historique, avec la «&amp;nbsp;machine infernale&amp;nbsp;» à l’arrière-plan. Les genres se conjuguent très bien, et la romance qui les sous-tend de même (passé les tout premiers chapitres, elle ne phagocyte pas excessivement le récit). À ceci près que &lt;strong&gt;Le Maître de la lumière&lt;/strong&gt; s’avère à nouveau une impensable collection de coïncidences – c’est plus sensible encore que dans &lt;strong&gt;Celui qui n’a pas tué&lt;/strong&gt; du fait de l’unité (malgré tout&amp;nbsp;!) du récit. Par chance, là encore l’auteur sait inciter le lecteur à jouer le jeu, et, si l’on excepte un antépénultième &lt;em&gt;deus ex machina&lt;/em&gt; bien falot qui ne devait pas davantage convaincre en 1933 qu’aujourd’hui, l’ensemble, même un brin trop bavard, se montre aussi charmant que palpitant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bienvenues, ces deux publications illustrent, dans des registres divers, le talent multiforme de Maurice Renard. Elles ne constituent sans doute pas le pinacle de sa carrière, mais qu’importe&amp;nbsp;: elles sont tout à fait séduisantes.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;* * *&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>William Gibson, guide de lecture cyberspatial</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/11/05/William-Gibson-guide-de-lecture-cyberspatial</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:b6f0ec646d1746a6eea37d2b4026ff99</guid>
        <pubDate>Tue, 05 Nov 2019 17:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Dans le tout premier numéro de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; figurait déjà une critique d'un livre signé William Gibson&amp;nbsp;: c'est peu dire que l'on suit l'auteur de &lt;strong&gt;Neuromancien&lt;/strong&gt; depuis les débuts de la revue. La sortie du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-96&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 96&lt;/a&gt; consacré au pape du cyberpunk est l'occasion de ressortir ces critiques depuis nos virtuelles archives…&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-chrome.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-chrome.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Gravé sur Chrome&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Jean Bonnefoy&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Sept nuits de location pour ce cercueil, Sandii. Hôtel New Rose… Comme j'ai envie de toi maintenant… Parfois je sors de mon sac ton petit automatique, caresse du pouce le chrome bon marché, si lisse…&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si vous ignorez encore ce qu'est vraiment le Cyberpunk et d'où vient la GLACE, profitez de la réimpression chez J'ai Lu de ces neuf nouvelles, beaucoup plus expérimentales que la novellisation du &lt;em&gt;Johnny Mnémonic &lt;/em&gt;de Longe au cinéma. La différence réside dans ce côté décalage planant et brouillé qu'offrent les procédés de récits juxtaposés ou flashback, survoltée à coup d'images high-tech. Si &lt;em&gt;Johnny Mnémonic&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Gravé sur Chrome&lt;/em&gt; sont des récits plus classiques, archétypes d'où dérivent des séries comme &lt;em&gt;Shadowrun&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Tekwar&lt;/em&gt; etc., le summum est atteint dans ces instantanés quasi surréalistes que sont &lt;em&gt;Fragments de rose en hologramme&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Le genre intégré&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Hôtel New Rose&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-sice/&quot;&gt;David Sicé&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-1&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;1&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-idoru1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-idoru1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Idoru&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Pierre Gugliemina&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Elle est belle, elle est célèbre. Elle va se marier avec Rez, de l'indétronable groupe rock Lo/Rez. Mais elle n'existe pas. Rei Toei est une idoru, une créature virtuelle des petits écrans, nippons. Le medium de ce mariage serait le module primaire de programmation biomoléculaire Rodel-van Erp C\7A qui intéresse également les russes, auxquels il est interdit de fournir de la technologie sensible. Une course poursuite commence alors, mettant en scène des trafiquants et leurs porte-valises, des fans du chanteur comme Chia, qui effectue le voyage jusqu'à Tokyo pour juger de la véracité de la rumeur, et des ennemis jurés comme la directrice de Slitscan, acharnée à détruire l'image de la pop star&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme souvent chez Gibson, l'intrigue importe moins que le décor. Elle n'est qu'un support pour décrire un futur immédiat chrome et acier qui bascule dans l'univers des apparences, noyé d'informations plus que d'informatique, un monde grouillant incapable de maîtriser ses mutations, où les personnes capables de dégager des points nodaux dans des masses de données informes sont très prisées et recherchées&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette plongée hallucinante est à sa façon une fable sur la célébrité, qu'il convient de fuir non parce qu'elle est désormais factice mais parce qu'elle empêche de goûter aux joies sereines de l'anonymat.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si la lecture de ce roman est vivement conseillée, elle est cependant gâchée par les irritantes coquilles qui le parsèment, mots oubliés, participes passés à l'infinitif et autres malveillances syntaxiques. Il aurait été décent, pour un livre cyberpunk, d'utiliser un correcteur orthographique et grammatical.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-10&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;10&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-tomorrow.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-tomorrow.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Tomorrow’s Parties&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Philippe Rouard&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Gibson réunit dans un même roman le San Francisco de &lt;strong&gt;Lumière virtuelle&lt;/strong&gt; (on y retrouve le pont habité par tout ce que la société compte de marginaux) et le Japon d'&lt;strong&gt;Idoru&lt;/strong&gt;, suggéré plus que peint dans une intrigue où réapparaissent les personnages de Chevette, la jeune fille naguère coursière à vélo, Rydell, l'ex-flic malchanceux, Laney, le spécialiste de la réalité virtuelle, sans oublier Rei Toei, la créature virtuelle qui faillit épouser un chanteur bien réel.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Laney, malade, terré dans de miséreux cartons d'une station de métro de Tokyo, embauche Rydell pour récupérer Rei Toei et contrer Harwood, qui est capable, comme lui, de repérer les points nodaux de l'Histoire. Tous deux voient dans les micro-événements de la trame du réel d'importants changements à venir. Le nouveau produit que Lucky Dragon s'apprête à lancer sur le marché, un nanofax qui permet de copier n'importe quel objet à distance, en fait-il partie&amp;nbsp;? La quête de Laney vers un ailleurs virtuel est-il un autre signe&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Gibson ne délivre aucune réponse claire. Il se contente de présenter les nombreux éléments d'un puzzle qui ne deviendront pertinents que lorsqu'ils seront tous imbriqués dans un futur pressenti mais non révélé, dans un prochain roman peut-être. Son travail délaisse les effets d'annonce spectaculaires pour mieux représenter la mosaïque d'un univers en pleine mutation. Cette mosaïque, en 73 chapitres brefs, se compose de tranches de vie, fragments épars d'individus plus préoccupés de l'instant présent et de la survie immédiate que d'avenir à construire. Ce ne sont pas les événements sociaux et politiques d'envergure qui modèlent le monde, mais l'irruption et le mélange constants d'objets technologiques, la superposition et la concaténation de l'ancien et du moderne, générant de nouveaux réflexes et comportements. Gibson note les couleurs, odeurs, images qui composent ce futur à la dérive que nul ne maîtrise plus, en anthropologue consciencieux moins préoccupé d'interpréter que de rassembler en toute objectivité ces morceaux de demain.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-24&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;24&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-schemas.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-schemas.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Identification des schémas&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Cédric Perdereau&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Cayce Pollard est un chasseur de cool. Cette jeune femme est employée par des trusts internationaux pour prendre le pouls de la rue, anticiper les tendances, reconnaître avant les autres un schéma. Cette empathie symbolique se double d'une allergie aux marques. Cayce, depuis l'enfance, ne supporte pas les logos, au point de faire dégriffer ses vêtements et de lutter contre l'omniprésence des icônes par la récitation d'un mantra personnel&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Il a pris un canard en pleine tête à deux cent cinquante nœuds.&amp;nbsp;» Une formulation insensée, qui annule le surcroît de sens, mais ne lui permet pas d'oublier la tragédie mondiodiffusée du 11 septembre. À nouveau un excès de voir, qui, paradoxalement, a vu son père disparaître. Cayce, dont l'activité professionnelle exige l'immersion dans la foule, compense ces contacts forcés par une vie affective distante. Ses proches sont lointains, toujours en voyage, et pour le reste elle n'entretient que des amitiés virtuelles sur les forums consacrés au Film. Cent trente-quatre fragments diffusés sur le net, que l'on peut accoler, diviser, remonter, ou prendre isolément. Nul ne sait s'ils forment un tout ou un tas, un agrégat plastique et polysémique ou une continuité narrative. Mais une chose est sûre, le Film est une authentique révolution dans la stratégie promotionnelle. C'est pourquoi Hubertus Bigend, fondateur de Blue Ant, s'intéresse au phénomène. Aussi engage-t-il Cayce qui bénéficiera de fonds illimités jusqu'à ce qu'elle identifie l'origine du schéma.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Le ciel est un grand dôme gris strié de condensation effilochée&amp;nbsp;», nous dit William Gibson page 18, façon d'en finir avec le célèbre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service&amp;nbsp;», qui ouvrait &lt;strong&gt;Neuromancien&lt;/strong&gt;. Car évoquer le cyberpunk serait ici une erreur, la meilleure façon de louper le roman. Par définition, on ne devient prophète qu'a posteriori, une fois les prédictions réalisées. De manière fort habile, William Gibson a, lors d'une récente interview, écarté le débat en affirmant qu'il n'avait pas prévu le succès des téléphones portables. Un simple détail qui lui permet d'abandonner l'étiquette de visionnaire cyberpunk. Tout comme son héroïne, Gibson dégriffe le costume que d'autres lui ont taillé.&lt;strong&gt; Identification des schémas&lt;/strong&gt; renonce à l'anticipation au bénéfice du constat. Le passé n'est plus, ou à peine, enseveli sous les commentaires et la reprise. Ainsi, Cayce porte-t-elle une copie d'ancien blouson militaire, et ne supporte que les logos réinventés par des cultures étrangères, subsistant sans lien à la référence. Quant à l'avenir, il est définitivement hors de portée&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Bien sûr, nous n'avons pas la moindre idée de ce que les habitants de notre futur seront. En ce sens, nous n'avons aucun futur. Pas comme nos grands-parents en avaient un, ou pensaient en avoir un. Les futurs culturels entièrement imaginables sont un luxe révolu.&amp;nbsp;» Le Film, et ses montages compossibles, a ainsi valeur de métaphore. On peut multiplier les récits sur l'avenir, en risquant de le figer dans une narration&lt;sup&gt;&lt;a class=&quot;tooltip&quot; href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2019/11/05/William-Gibson-guide-de-lecture-cyberspatial#&quot;&gt;1&lt;span&gt; Comme en témoignent les expériences scénaristiques de Gibson à Hollywood. Toutes se sont soldées par la réduction des innovations cyberpunk à une simple succession d'effets, dépourvus de contenu. [NDLA.].&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Honnête aveu de la part de Gibson, qui entérine l'échec du cyberpunk. No future, donc. Cet état des lieux prend la forme d'une présence pleine au réel, sans distance ni délai. Tout est donné en vrac, ici et maintenant. Gibson délimite un champ d'apparition des phénomènes où chaque état du sujet est facteur d'inquiétude. Le temps est instable, par le simple fait des fuseaux horaires. L'espace perd tout repère à force d'être arpenté. &lt;em&gt;No map for these territories&lt;/em&gt;, pourrait-on dire en reprenant le titre du documentaire consacré en 2000 à William Gibson. Le corps lui-même est privé de son intégrité, dans une société en lutte perpétuelle qui fait de la violence physique un recours par défaut. Cette incapacité à agir sur le donné oblige à une réception passive. Les accros du Film sont dépendants des images, Cayce Pollard absorbe les tendances, et les flirts de Magda, contrepoint de l'héroïne, assimilent les logos par diffusion pandémique. Une passivité assumée par Gibson qui préfère Ebay ou Google à la quincaillerie des néologismes cyberpunks. La perception panique de Cayce oblitère &lt;strong&gt;Neuromancien &lt;/strong&gt;et son Case aux désordres neurologiques, simplement parce qu'il n'est pas besoin d'accumuler les prévisions quand la réalité est déjà saturée. De ce point de vue, Gibson retient une leçon déjà apprise par J. G. Ballard. Il suffit de faire sauter le plus petit point d'ancrage pour retrouver le chaos des faits. Les repères quotidiens, distribués autrement, n'ont plus pour fonction de rassurer. Cette perte du confort a son avantage, puisqu'elle autorise de nouveaux déchiffrements. Partiels, partiaux, et qui n'ont pas pour but d'épuiser le sens, car le réel est largement excédentaire. Tout discours sur le monde apparaît donc comme périssable. C'est pourquoi Identification des schémas est un grand livre, à déguster maintenant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumjean/&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-37&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;37&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-code.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-code.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Code Source&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Alain Smissi&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Février 2006. Hollis, ex chanteuse du cultissime groupe Curfew, est engagée par Philip Rausch, responsable du journal Node. Le magazine, qui ne compte pour l'instant aucune parution, souhaiterait publier un papier sur le &lt;em&gt;locative art&lt;/em&gt;, tendance esthétique actuelle rendue possible par l'usage détourné du GPS. Via une galeriste française, Odile, la journaliste, va faire la rencontre d'Alberto. Par projections coordonnées sur des prises de vues réelles, l'artiste géohacker met en scène ses créations, aussi bien le décès de River Phoenix qu'un cimetière de soldats morts en Irak, qui se complète de croix à mesure que le chiffre des pertes augmente. Ou un mémorial dédié à Helmut Newton, version contemporaine du happening seventies figurant dans le film Les yeux de Laura Mars. Pour y parvenir, Alberto compte sur Bobby Chombo, un musicien dans son genre, sorte de producteur DJ qui injecte l'œuvre dans le monde, réalise les créations virtuelles, si tant est que cette phrase ait du sens.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au fil de son enquête, Hollis va découvrir qu'elle travaille en réalité pour le compte de Blue Ant, une firme aussi puissante que discrète, déjà au cœur du roman Identification des schémas. Son créateur, le magnat belge Hubertus Hendrik Bigend, se targue d'avoir la capacité de toujours engager la bonne personne pour un projet donné. Ainsi en allait-il déjà de Cayce, «&amp;nbsp;chasseur de cool&amp;nbsp;» dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/identification-des-schemas&quot;&gt;roman précédent&lt;/a&gt;. Bigend souhaiterait retrouver la trace d'un mystérieux container repéré en août 2003 par la CIA lors d'une opération spéciale. Or Chombo parvient périodiquement à le localiser…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Autant le dire tout de suite, la lecture de &lt;strong&gt;Code source&lt;/strong&gt; est pénible. Voici un livre dont on ne sait jamais s'il s'agit d'un roman qui prend la forme d'une notice de montage, ou d'un manuel parsemé de «&amp;nbsp;dit-il&amp;nbsp;». Dans tous les cas, il sanctionne un échec, celui de n'avoir pas su s'approprier l'après Identification des schémas, qui parvenait brillamment à annuler le cyberpunk. Rattrapé par ses propres prédictions, William Gibson ne peut se résigner à devenir écrivain du réel comme n'importe quel romancier &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt;, et se force donc à continuer d'écrire sur le réel. Après nous avoir montré que nous étions acteurs du spectacle, l'auteur décide de nous faire visiter les coulisses. Gibson révèle ses trucs à la façon d'un illusionniste en fin de carrière, démonte ses effets comme on le ferait d'un meuble forcément tendance, juste pour nous convaincre qu'il est toujours à l'avant-garde, comme on le dirait d'un éclaireur qui ne cesserait de se retourner pour être sûr que le gros des troupes suit. «&amp;nbsp;Je suis le meilleur, continuez de me vénérer par pitié&amp;nbsp;!&amp;nbsp;» semble-t-il dire à ses lecteurs bobos et leurs enfants Übergeeks. S'en suit un délayage qui ne nous épargne aucun poncif, y compris des réflexions rances sur le mode&amp;nbsp;: notre réel n'est peut-être qu'une modélisation. Avec un concept identique, la Grille comme texture virtuelle recouvrant le réel, David Calvo et son &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/minuscules-flocons-de-neige-depuis-dix-minutes&quot;&gt;&lt;strong&gt;Minuscules flocons de neige&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;… parvenait à un résultat plus convaincant. Pour Gibson, le cyberspace n'était qu'une «&amp;nbsp;perspective, une façon de visualiser notre destination. Et avec la grille, on y est&amp;nbsp;». Parlant de la «&amp;nbsp;plateforme virale&amp;nbsp;» qu'étaient les extraits du Film au cœur d'&lt;strong&gt;Identification des schémas&lt;/strong&gt;, Hubertus Bigend avoue s'en être servi pour vendre des chaussures. William Gibson casse son jouet, avec une lucidité innocente ou un cynisme désinvolte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cela, pour le fond. La forme est une caricature, un «&amp;nbsp;Savoir créer hype&amp;nbsp;» pour atelier d'écriture otaku. Les personnages secondaires se plantent devant la vitrine du styliste Yohji Yamamoto, tripotent un iPod ou tombent en arrêt devant les artefacts signés Philippe Starck. Il ne leur arrive rien ou toujours la même chose, ce qui a un goût de vieux depuis Georges Perec ou le Nouveau roman. Gibson étale son vernis culturel, «&amp;nbsp;l'idéal platonique d'un petit tapis oriental était projeté depuis le plafond&amp;nbsp;», qui remplace l'authentique savoir ou le met à mal. Platon&amp;nbsp;? Non, il a dit exactement le contraire dans La République, à savoir qu'une représentation est le contraire d'un «&amp;nbsp;idéal&amp;nbsp;». Pires sont les métaphores enquillées par l'auteur qui parvient à un style boursouflé et académique, quincaillerie d'images outrées faites pour montrer comment on rend le présent bizarre&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;vent sauvage et aléatoire&amp;nbsp;», ou «&amp;nbsp;une voiture de police passa dans son propre courant d'air…&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; sans parler du ridicule&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Le pistolet que Brown portait sous sa parka, comme un bandage herniaire exotique en résine composite…&amp;nbsp;» La traduction poussive n'arrange rien, qui accumule les répétitions&amp;nbsp;: «… Hollis vit les palmiers de Sunset danser follement, comme une troupe de danse mimant les derniers sursauts d'une peste futuriste&amp;nbsp;». Et encore mieux&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Elle sortit le Powerbook de son sac, le sortit de la veille et essaya de caler l'écran ouvert contre la vitre&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La prochaine étape consisterait pour Gibson à ne plus écrire, dans cette veine du moins. Ce dont l'auteur semble avoir pris conscience puisqu'il n'est maintenant jamais aussi bon que dans ses interviews.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumjean/&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-50&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;50&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-machine.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-machine.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;La Machine à différences&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Avec Bruce Sterling. Trad. Bernard Sigaud&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Quand deux monstres sacrés du cyberpunk unissent leur force, on peut légitimement s’attendre à quelque chose de marquant. Paru à l’origine en 1991, le mythique &lt;strong&gt;La Machin&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;e à différence&lt;/strong&gt; bénéficie aujourd’hui d’une réédition chez «&amp;nbsp;Ailleurs &amp;amp; Demain&amp;nbsp;», sous une couverture argentée du plus bel effet. De quoi réconcilier anciens et modernes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si Gibson et Sterling cohabitent avec talent, force est de reconnaître qu’ils ne se limitent pas à leurs délires habituels. Ici, le cyber passe surtout par le steam et l’uchronique. Et la S-F en ressort gagnante. Preuve que deux et deux font cinq et que le tout est supérieur à la somme des parties. Bâti sur un postulat rigoureux, &lt;strong&gt;La Machine à différence&lt;/strong&gt; relate une double révolution, industrielle et informatique. Dans l’Angleterre du milieu du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, un homme met au point une sorte d’ordinateur – la machine à différence du titre – qui précipite le Royaume-Uni vers quelque chose d’inédit. Enorme assemblage complexe mû par la vapeur et capable de traiter l’information via un système de cartes perforées, cette machine se transforme en enjeu national, voire mondial, dans un contexte où l’impérialisme britannique ne connaît presque plus de limites. Mais si le décor revisite les codes uchroniques habituels (avec personnages historiques bien réels décrits sous un jour nouveau, de Byron à Keats en passant par quelques autres – plus surprenants), Sterling et Gibson n’en font pas une fin en soi. Certes, leur Angleterre mérite à elle seule un roman, mais sans personnages, l’histoire ne serait rien d’autre qu’une gentille promenade touristique. En s’attachant à l’humain aux prises avec un monde changeant, les deux auteurs fabriquent l’essence de leur roman et lui procurent sa teinte si particulière. La formule est reprise avec succès par un certain Robert Charles Wilson qui a démarré – ah tiens – avec le cyberpunk (il suffit de lire &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/ange-memoire&quot;&gt;&lt;strong&gt;Ange Mémoire&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; pour s’en convaincre, même si ça ne retire rien à sa profonde originalité). Intrigue compliquée mais solide, sombres complots, luttes sociales, rien ne manque au roman. L’histoire se découpe en trois parties bien distinctes, ce qui facilite sans doute la lecture mais affadit également l’ensemble, défaut non rédhibitoire tant le texte tient la route. On suit les aventures d’une prostituée pas comme les autres (fille d’un dissident), d’un espion au service de Sa Majesté, d’un paléontologue de retour du Nouveau Monde (jamais émancipé de l’Empire, évidemment) aux prises avec une embrouille d’envergure cosmique, sans oublier quelques personnages secondaires remarquablement campés. Si le roman peut se lire comme un thriller uchronique impeccablement mené, le fond est plus sombre. En bons adeptes d’Orwell, Sterling et Gibson n’oublient pas l’essentiel&amp;nbsp;: la société de contrôle se base sur le contrôle de l’information. Et l’information informatisée facilite justement le contrôle. Belle parabole sur nos sociétés paranoïaques et mise en place d’une nouvelle étiquette pour le moins curieuse dans le petit monde de l’imaginaire&amp;nbsp;: le steampunk d’anticipation.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-60&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;60&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-idoru2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-idoru2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Idoru&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Pierre Gugliemina&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Rez, leader de l’inaltérable groupe de rock Lo/Rez, va se marier avec Rei Toei, une chanteuse vedette des écrans nippons. Cet événement est médiatique surtout parce que Rei Toei est une idoru, une créature virtuelle. Le mariage se concrétiserait par l’intermédiaire d’un module de programmation biomoléculaire qui intéresse les Russes, raison pour laquelle trafiquants et agents secrets se pressent à Tokyo en même temps que les fans de musique. Parmi eux, Chia, adepte de ce groupe né pourtant avant elle, qui veut vérifier la véracité de l’information, ou la directrice de Slitscan, acharnée à détruire l’image de la pop star trop sage et surtout à la trop grande longévité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’information est le nerf de la guerre, d’où l’intérêt manifesté pour le module de programmation. Une idoru est en effet conçue par des agents softwares qui analysent ce qui plaît au public afin de toujours se conformer à ses goûts. Ce sont des softwares qui sont à l’origine de la musique populaire japonaise enka, éminemment commerciale, qui envoie des sons groupés comprenant entre autres des influences pop occidentales diluées, ou des EDHS, Elaborations diatoniques d’une harmonie statique, à base d’airs de Bach ou de Procol Harum. Comme toujours, la provocation remplace l’originalité&amp;nbsp;: ainsi, en révélant une prédilection pour la chair fœtale irakienne, les Duke of Nuke Them, groupe de roidhead metal, sont disque de platine. Sans surprise, les sons nouveaux proviennent des labels indépendants&amp;nbsp;: Skyline, le premier album de Lo/Rez a été produit par Dog Soup, à East Taipei, label que Rez a racheté pour produire d’autres groupes moins commerciaux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue sert de décor à une société dominée par les apparences, incapable de maîtriser ses mutations désormais trop nombreuses, et dont l’industrie de la musique ne constitue qu’un exemple.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-69&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;69&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;gibson-gdl-histoire.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gibson-gdl-histoire.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Histoire Zéro&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Jean Esch et Doug Headline&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Il est bien loin, le temps de la trilogie de «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Neuromancien&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;; William Gibson s’était déjà rapproché de notre époque avec sa trilogie suivante, dite du «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Pont&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, et ses romans ultérieurs ne font que confirmer cette évolution, en s’attardant sur notre époque pour en analyser les tenants et aboutissants sans plus guère utiliser de prétexte SF. En dehors de quelques éléments sur le tard, &lt;strong&gt;Histoire zéro&lt;/strong&gt; ne relève en effet pas vraiment de la science-fiction (pas au sens strict, du moins), mais il continue cependant d’interroger le monde selon une grille de lecture bel et bien héritée du &lt;em&gt;cyberpunk&lt;/em&gt;. Ce qui, disons-le, est à la fois passionnant et un brin frustrant pour qui a découvert l’auteur avec ses premiers romans. Il est en tout cas certain que ce n’est pas avec &lt;strong&gt;Histoire zéro&lt;/strong&gt;, qui vient clore une nouvelle trilogie entamée avec &lt;strong&gt;Identification des schémas&lt;/strong&gt;, et poursuivie avec &lt;strong&gt;Code source&lt;/strong&gt;, que l’on pourra apprécier au mieux la production SF de l’auteur… même si, comme le dit une critique reprise en quatrième de couverture, Gibson donne ici «&amp;nbsp;&lt;em&gt;à lire le présent comme si c’était le futur&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Une évolution certes pas innocente, et qui a pu lancer des pistes de recherches intéressantes dans les deux précédents romans, consacrés aux marques et aux sous-cultures, mais &lt;strong&gt;Histoire zéro&lt;/strong&gt;, en poursuivant sur cette problématique, pousse le bouchon très loin… et sans doute trop. Jusqu’à l’absurde, en fait, en prenant pour sujet-prétexte (un McGuffin, assurément) ce que l’on peut concevoir de plus superficiel au monde&amp;nbsp;: la mode.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman alterne entre les points de vue de l’ancienne chanteuse de rock Hollis Henry et du paumé ex-camé Milgrim, deux des «&amp;nbsp;héros&amp;nbsp;» de &lt;strong&gt;Code source&lt;/strong&gt;. Ils sont à nouveau amenés à travailler pour le curieux magnat Hubertus Bigend, qui a foi en leurs capacités respectives. Ainsi les lance-t-il sur les traces d’une mystérieuse marque (ou anti-marque&amp;nbsp;?) de jeans, appelée les Chiens de Gabriel, avec potentiellement de juteux marchés militaires à la clé. Ce qui fait l’originalité des Chiens, en effet, outre leur finition impeccable, c’est l’absence quasi totale de communication les concernant&amp;nbsp;; ils n’ont pas pignon sur rue, et personne ou presque ne sait de qui il s’agit (même si le lecteur se fait rapidement sa petite idée…)&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;une ligne de vêtements connue pour ne pas être célèbre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;»… Nos deux investigateurs se lancent de fait dans la plus futile des quêtes, dans un milieu brillant par sa vacuité. L’histoire, dès lors&amp;nbsp;? Eh bien, il n’y en a pas vraiment, comme le titre le laisse assez entendre… Il s’agit bien d’une &lt;em&gt;Histoire zéro&lt;/em&gt;. Ce qui, en soi, ne pose pas vraiment problème, n’en déplaise à certains critiques amateurs de bon (mauvais) mots&amp;nbsp;; à vrai dire, il y a même quelque chose de fascinant dans cette étude approfondie du néant…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais on ne se fera pas d’illusions pour autant, même dans un monde où tout est factice&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Histoire zéro&lt;/strong&gt;, avec tout son potentiel, est un roman raté. Gibson pousse en effet le vice très loin, et si son roman n’est pas totalement exempt de qualités – il est à coup sûr bien pensé, et les personnages d’Hollis et (surtout) de Milgrim sont bien campés et plutôt attachants –, il n’en reste pas moins qu’on s’y ennuie profondément. Il a même quelque chose d’un &lt;em&gt;pensum&lt;/em&gt;… notamment du fait de sa longueur indubitablement excessive. Avec cette thématique, William Gibson tenait probablement le matériau d’une très bonne nouvelle ou novella&amp;nbsp;; en l’étirant artificiellement sur 550 pages, il met trop en lumière son dispositif, son propos, et lasse bien vite. La forme ne rattrapant pas le fond – Gibson n’a jamais vraiment eu de chance avec ses traducteurs –, ne subsiste plus de cette &lt;strong&gt;Histoire zéro&lt;/strong&gt; qu’un profond ennui. Faux roman de science-fiction empruntant l’allure et les méthodes d’un faux thriller, ce dernier roman de William Gibson se révèle ainsi une triste déception, un livre qui, malgré une intelligence indéniable, laisse le lecteur, au mieux, parfaitement froid et indifférent.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-74&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;74&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 96) – 2</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/10/30/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-96-2</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:c024e253c66aa57344999d51021a3bfb</guid>
        <pubDate>Wed, 30 Oct 2019 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-une2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-une2.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Suite du cahier critique supplémentaire du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-96&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 96 spécial William Gibson&lt;/a&gt;… Depuis les mailles du réseau, on file vers la Lune sous la plume de David Pedreira ou Poul Anderson, on retourne sur Évanégyre et Westeros…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-gunpowder.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-gunpowder.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Gunpowder Moon&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;David Pedreidra – Éditions Bragelonne, coll. «&amp;nbsp;Bragelonne SF&amp;nbsp;» – mai 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Jacques Fuentealba – 360 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Le quatrième de couverture de &lt;strong&gt;Gunpowder Moon&lt;/strong&gt; le recommande «&amp;nbsp;&lt;em&gt;pour tous ceux qui ont aimé &lt;strong&gt;Seul sur Mars&lt;/strong&gt;.&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» Raté, la comparaison est mauvaise. Vous avez adoré&lt;strong&gt;À la poursuite d’Octobre rouge&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;La Somme de toutes les peurs&lt;/strong&gt; de Tom Clancy&amp;nbsp;? Vous allez vous régaler avec &lt;strong&gt;Gunpowder Moon&lt;/strong&gt;. Certes, le livre de David Pedreira est de la science-fiction pure et dure&amp;nbsp;: on parle de mines d’hélium-3 sur la Lune dans un monde où la Terre se relève difficilement d’une catastrophe climatique d’envergure. Mais c’est avant tout une intrigue policière mâtinée d’espionnage politico-commercial comme savaient si bien les écrire Tom Clancy ou John Le Carré.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur la Lune, dans une station minière américaine au milieu de la mer de la Sérénité, l’impensable se produit&amp;nbsp;: un homme est assassiné. Tout semble pointer vers les rivaux commerciaux des États-Unis&amp;nbsp;: la Chine et leur base de Nouveau-Beijing 2, mais Caden Dechert, ancien marine qui, lassé par les combats, s’est reconverti dans les activités minières, ne partage pas cet avis. La course contre la montre est lancée pour résoudre ce crime et éviter une nouvelle guerre entre les deux grandes puissances, sur le sol lunaire comme sur Terre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Écrit par un ancien journaliste, dont il s’agit ici du premier roman, &lt;strong&gt;Gunpowder Moon&lt;/strong&gt; garde les traces d’un style coupé au cordeau, allant à l’essentiel et sachant gérer ses effets pour garder l’attention du lecteur toujours en éveil. En revanche, l’action tarde à se mettre en place&amp;nbsp;: il faut attendre une cinquantaine de pages pour arriver au meurtre proprement dit. Et le narrateur, Caden Dechert, perdu dans ses souvenirs de combattant dans la plaine de la Beeka met un temps fou à se rendre compte de l’évidence&amp;nbsp;: le crime est une affaire interne à la base. Toutefois, même en prenant le temps d’expliquer quelques détails importants dus à l’environnement spatial choisi (le régolithe et les particularités de la poussière lunaire, les points de Lagrange, etc.), David Pedreira ne tombe pas dans le piège fréquent en hard SD et ne noie pas son public sous un monceau de détails. Il signe avec &lt;strong&gt;Gunpowder Moon&lt;/strong&gt; un livre que les amateurs du genre ne lâcheront pas de sitôt. Petit bémol, la lectrice que je suis a trouvé ce roman très testostéroné, même si le poste de responsable de la sécurité échoit à une femme, dotée d’un rôle prééminent. Peut-être parce que l’auteur l’a écrit comme un homme, sauf les rares fois où il insiste assez pataudement sur son genre&amp;nbsp;? Une maladresse qui ne gâche pas le plaisir pris à parcourir ces pages.&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;right&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-fureur.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-fureur.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La fureur de la terre – Les Dieux sauvages T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Lionel Davoust – Critic, collection «&amp;nbsp;Fantasy&amp;nbsp;», avril 2019 (roman inédit – 816 pages. GdF. 25 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Les Dieux sauvages&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», série prévue initialement en trois tomes, se transforme, au fil des parutions, en pentalogie. Cinq opus seront donc nécessaires pour dénouer tous les fils d’intrigues et offrir un dénouement satisfaisant aux multiples arcs narratifs ouverts dans les premiers tomes. Wer a détruit le monde parce qu’il ne lui convenait pas, jetant l’opprobre sur une femme et par-delà, sur toutes les femmes. Le clergé, puissant, a instauré des normes patriarcales sévères créant une société dans laquelle les femmes n’ont guère de droits. Mériane avait choisi de vivre en paria, dans les zones instables, contaminées par la magie et dangereuses, pour éviter de se plier aux lois des hommes. Devenue malgré elle Héraut d’un dieu auquel elle ne croit pas, qu’elle n’apprécie pas, elle s’efforce de sauver un monde qui ne mérite peut-être pas de l’être. Elle tente donc d’arrêter la marche sur la Rhovelle de l’implacable Ganner, Prophète d’Aska, entité rivale de Wer, et défend la ville de Loered, protégée par huit murailles concentriques. Quatre sont déjà tombées dans le tome précédent (&lt;strong&gt;Le Verrou du Fleuve)&lt;/strong&gt;. Le siège se poursuit, et la situation des assiégés empire. Les réserves de nourriture, touchées par la pourriture, promettent une famine et le morbus, maladie mortelle, fait son apparition. Grâce au savoir de Néhyr, survivante de l’empire d’Asrethia à la longévité mystérieuse, Mériane s’approprie une armure issue des troupes ennemies. Ainsi harnachée, elle insuffle aux défenseurs de la ville l’énergie de se défendre, jour après jour, alors même qu’ils ne peuvent vaincre. L’Église, incapable de soutenir Mériane (une femme ne peut être choisie par Dieu pour incarner sa Parole), s’est prudemment mise en retrait. Seul Maragal, chronète attaché à Loered, l’accompagne de bonne grâce, bien décidé à écrire sa légende. En parallèle, le prince Erwel tente d’obtenir de précieux renforts des provinces voisines réticentes pendant que les jeux d’alliances politiques pour la conquête du trône se poursuivent loin du champ de bataille.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme dans les tomes précédents, Lionel Davoust multiplie les points de vue. Le lecteur peut ainsi appréhender sous des angles différents les évènements marquants, anticiper les révélations et comprendre, bien avant les personnages, que les dieux n’en sont pas et que la magie n’est en réalité qu’une technologie ancienne et oubliée, que même les enfants d’Aska peinent à maîtriser. La fureur se retrouve des deux côtés de la ligne de front. Mériane se transforme peu à peu en machine de guerre. Elle lutte pour sauver un peuple tout en tentant de ne pas perdre son humanité sous l’emprise d’une armure aspirant son énergie vitale. Idéaliste, elle se refuse pourtant à sacrifier les plus faibles comme Wer le lui conseille. A contrario, Ganner, dénué de ces préventions, se révèle prêt à tout pour atteindre ses objectifs. La maîtrise narrative de Lionel Davoust impressionne et invite à revenir arpenter le monde d’Évanégyre aux côtés de Mériane.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Karine Gobled&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-evelyn.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-evelyn.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les sept morts d’Evelyn Hardcastle&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Stuart Turton – Sonatine – mai 2019 (roman inédit traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau – 540 pages – GdF. 22 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Angleterre, première moitié du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Un homme reprend conscience dans une forêt, sans savoir où il se trouve, ignorant qui il est. Il rejoint le manoir de Blackheath, demeure géorgienne jadis belle mais aujourd’hui délabrée, tout comme l’est la famille qui occupe, marquée par la tragédie. En effet, dix-neuf ans plus tôt, le jeune Thomas a été assassiné par le gardien du domaine, lequel a été pendu. Evelyn, sœur aînée de la victime et tenue pour responsable, s’est exilée à Paris. Afin de marquer son retour, ses parents ont organisé un bal masqué dont les invités sont ceux qui était présents la nuit du crime. Tout cela, le personnage en prend conscience au fil de ses incarnations. Car chaque jour, ou plutôt au fil des répétitions de la même journée, il endosse le corps et la personnalité d’un nouvel hôte, tout en gardant mémoire des informations collectées. Aiden Bishop, son identité d’origine, semble avoir provoqué cette situation. Il lui revient d’élucider la mort d’Evelyn qui, chaque soir, à onze heures, se tire une balle dans le ventre. Mais il s’agit bien d’un assassinat. Aiden dispose de huit vies pour résoudre l’énigme, sinon tout recommencera. Deux autres convives sont aussi piégés, des rivaux car un seul pourra s’échapper du manoir. Qu’en est-il du «&amp;nbsp;médecin de la peste&amp;nbsp;», masqué et vêtu de noir, qui apparaît régulièrement pour informer Aiden&amp;nbsp;? Et qui est Anna, consciente des incarnations mais qui ne vit qu’une seule journée&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le propre du récit policier classique, particulièrement du roman à énigme, est de suivre l’ordre linéaire du temps. La durée extérieure apparaît selon une relation d’ordre irréversible. Les événements sont liés à des moments qui se succèdent, l’un chassant l’autre et sans possibilité d’inverser la série. Le temps ne peut être renversé. &lt;strong&gt;Les Sept morts d’Evelyn Hardcastle&lt;/strong&gt; bouleverse cette succession linéaire, et donc l’ordre causal qui y est attaché. Partant, l’enchaînement des faits dont dépend l’enquête classique s’en trouve affecté. &lt;a id=&quot;_Hlk13468834&quot;&gt; Sans compter que les événements de la journée se répètent dans le désordre. &lt;/a&gt; De plus, en soumettant son personnage principal à un véritable carrousel d’incarnations, Stuart Turton remet en cause la fiabilité du narrateur, pourtant indissociable du roman policier classique, à quelques exceptions notables près, telle &lt;strong&gt;Le Meurtre de Roger Ackroyd &lt;/strong&gt;d’Agatha Christie. Ainsi Aiden doit-il faire avec les capacités physiques et mentales de ses différents hôtes, comme lord Cecil Ravencourt, dont l’esprit aiguisé est contrarié par son corps obèse qui l’empêche d’agir…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’auteur parvient à faire d’une évidence&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Nous ne pouvons pas élucider le meurtre de quelqu’un qui n’est pas mort&amp;nbsp;» (p. 199), l’enjeu véritablement inédit d’un tour de force littéraire. Un roman magistral basé sur le principe de rétroception, d’ordinaire plutôt utilisé en science-fiction (&lt;strong&gt;Replay&lt;/strong&gt; de Ken Grimwood, ou &lt;strong&gt;Les Quinze premières vies d’Harry August&lt;/strong&gt;, de Claire North, par exemple).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une lecture indispensable, une passerelle entre les genres.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-triomphe.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-triomphe.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Triomphe – Capitaine Futur T4&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Edmond Hamilton - Le Bélial, coll. «&amp;nbsp;Pulps&amp;nbsp;», mai 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Pierre-Paul Durastanti – 216 pp. Semi-poche – 15,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Voici déjà le quatrième volet des aventures du &lt;strong&gt;Capitaine Futur&lt;/strong&gt;, le héros des quadras et quinquas, fans de l’anime du studio japonais Toei Animation. Une nouvelle fois traduit par Pierre-Paul Durastanti dans la collection «&amp;nbsp;Pulps&amp;nbsp;» dont il est par ailleurs l’initiateur et l’animateur infatigable, l’ouvrage ne décevra pas les amateurs de rétro-fiction. Rien de neuf en effet sous le soleil des neuf planètes, une fois de plus menacées par un péril insidieux et implacable. Ne lésinons pas sur les superlatifs car ils composent l’ordinaire du sorcier de la science, ce géant roux dont la carrure athlétique n’a d’égale que l’esprit vif et alerte. Meneur né des Futuristes, cette association de héros extraordinaires, à laquelle le gouvernement planétaire fait appel lorsque le désordre se répand parmi les peuples du Système solaire, Curt Newton ne semble animé que par la passion de la connaissance et un sens de la justice surhumain. Cette fois-ci confronté au seigneur de la vie, un mystérieux criminel promettant la jeunesse éternelle aux plus chenus des citoyens, via un élixir aux effets secondaires mortels, il doit prêter une nouvelle fois main forte à la police des planètes, incapable de déjouer la redoutable accoutumance qui se répand dans les neufs mondes. La routine, en somme, dans le plus pur registre du pulp et du comics dont Edmond Hamilton applique les recettes avec cette série née dans les années 1940. L’amateur retrouvera donc la démesure d’une intrigue ne s’embarrassant guère de vraisemblance, lui préférant la patine d’une histoire recyclant des motifs plus anciens, comme ici celui de la fontaine de jouvence. Inutile en effet d’attendre autre chose que le dépaysement suranné d’un &lt;em&gt;space opera&lt;/em&gt; trépidant, où une péripétie en chasse une autre, sur fond de ranch saturnien, de forêt de champignons aux spores mortels et de brumes impénétrables hantées par des hommes oiseaux. L’aventure à un saut d’astronef ou de voiture fusée, jalonnée par les saillies d’un humour potache, certes un tantinet répétitif, avec une foi dans le progrès scientifique chevillée au corps. Toute une époque et un état d’esprit différent, celui qui prévalait durant l’âge d’or américain, mais avec une légère touche de nostalgie dont on goûte un aperçu dans la salle des trophées du Capitaine Futur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, &lt;strong&gt;Le Triomphe&lt;/strong&gt;, quatrième aventure du Capitaine Futur, reste un texte d’une exubérance juvénile, à peine entaché par quelques tournures familières, qui ne cède rien en matière de distraction sans conséquence. Et, ce n’est pas un fan de &lt;em&gt;Starwars&lt;/em&gt; qui lui jettera la première pierre.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-feuetsang2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-feuetsang2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Feu et sang (partie 2)&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;George R.R. Martin – Pygmalion – mai 2019 (moitié de roman inédit, traduit de l’anglais [US] par Patrick Marcel – 460 pp. GdF. 21,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Six mois après la première partie (parce que Pygmalion), nous avons enfin droit à la seconde partie… du premier tome de &lt;strong&gt;Feu et sang&lt;/strong&gt;, soit la chronique des trois siècles durant lesquels la dynastie Targaryen a régné sur Westeros. Rassurez-vous cependant, ou désespérez, le tome 2 ne sortira pas de sitôt, George R.R. Martin ayant affirmé qu’il voulait conclure la saga principale du &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Trône de Fer&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; avant de revenir sur cette «&amp;nbsp;préquelle&amp;nbsp;». On a donc de la marge.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Reste que cette «&amp;nbsp;seconde partie&amp;nbsp;», même publiée indépendamment, n’est jamais que la deuxième moitié d’un livre unique. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les mêmes qualités et les mêmes défauts valent pour les deux volumes. Au premier chef, cette seconde partie est, comme la première, le cul entre deux chaises&amp;nbsp;: ni vraiment roman, ni vraiment chronique, une tentative de solution intermédiaire qui ne convainc jamais totalement, les qualités des deux registres étant souvent absorbées par leurs inconvénients respectifs. Formellement, Martin ne s’applique guère, de toute façon, et on ne lira pas &lt;strong&gt;Feu et sang&lt;/strong&gt; pour la joliesse de l’expression.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais qu’importe&amp;nbsp;: l’histoire qui nous est narrée est toujours aussi prenante, et le récit est plus dense et plus vif que dans les romans du &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Trône de Fer&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, et tout spécialement les derniers (le rendu des dialogues y est pour beaucoup). Pourtant, elle n’a probablement pas grand-chose d’original, puisant à tour de bras dans l’histoire notamment européenne, avec toujours, de manière très marquée, ce côté &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Les Rois Maudits&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, associant haute et basse politiques, guerre et crime.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si le premier volume s’était achevé au crépuscule d’un règne long, prospère et (relativement) paisible, la crise est au cœur de celui-ci&amp;nbsp;: une inévitable querelle successorale, où le machisme a sans surprise sa part, précipite les Sept Couronnes dans la guerre civile. Les alliances se font et se défont au gré des caprices et des intérêts particuliers, les monarques éphémères se succèdent à toute vitesse sur le Trône de Fer, et cette «&amp;nbsp;Danse des Dragons&amp;nbsp;», comme on l’appelle, bien ironiquement, marque surtout l’avènement d’une ère maudite, où les glorieuses en même temps que terribles créatures si intimement associées aux Targaryen brillent désormais par leur absence. Au plan symbolique ou très prosaïquement, tout cela donne la conviction d’un lamentable gâchis – comme il se doit. Et quand bien même à l’occasion tel noble seigneur exceptionnellement intègre, tel amiral intrépide multipliant les odyssées maritimes, cherchent à nous rappeler que, dans cet univers sordide, il existe bel et bien des héros. Rassurez-vous, les crapules brutales et cruelles sont bien plus nombreuses…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un bon point pour cette seconde partie&amp;nbsp;: même sans parvenir tout à fait à donner véritablement le sentiment que l’on lit une chronique, George R.R. Martin use d’un expédient pertinent, et plus marqué que dans le premier tome, qui est la confrontation de sources contradictoires. Car il est bien des manières de conter les événements de la «&amp;nbsp;Danse des Dragons&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; avouons que les récits obscènes du truculent Champignon, fou et sage, auront sans doute la préférence du lecteur… comme du mestre narrateur qui prétend s’en offusquer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La très brusque «&amp;nbsp;conclusion&amp;nbsp;» du récit laisse cependant un goût amer en bouche – l’histoire, de toute évidence, se poursuit au-delà, jusqu’au Roi Fou et à la révolte de Robert Baratheon… Ce sera pour un autre volume, et clairement pas tout de suite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Même bilan, en somme, que pour la première partie&amp;nbsp;: un livre formellement perfectible, un projet plus ou moins assuré, mais une histoire qui passionne et enthousiasme, en éclairant par ses thèmes la saga principale. On n’en demandait au fond pas beaucoup plus.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-frontieres.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-frontieres.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Frontières&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Présenté par Pierre-Marie Soncarrieu – Imaj’nère – avril 2019 (anthologie réunissant 25 textes pour l’essentiels inédits signés par plein, plein de gens – 478 pp. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Depuis 2010, l’association Imajn’ère met à l’honneur la littérature de genre dans un appel à textes courts et la publication d’une anthologie. &lt;strong&gt;Frontières&lt;/strong&gt; est celle de l’édition 2019. Elle regroupe vingt-cinq textes, chacun accompagné d’une gravure imaginée par un illustrateur. Thématique imposée&amp;nbsp;: les frontières, qu’elles soient physiques ou psychologiques. Libre aux auteurs d’en faire toute une histoire. Voilà pour l’intention. Le résultat est une anthologie très inégale. On y trouve de la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, du polar, de la science-fiction et du fantastique, des auteurs confirmés ou novices. Ce qu’on peine à y trouver, c’est un texte véritablement enthousiasmant. On se concentrera donc sur les plus notables.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Trois autrices ont été distinguées par le jury du concours. Dans «&amp;nbsp; &lt;em&gt;La Légende de Lémuthopia&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», Samantha Chauderon joue la carte de l’Imaginaire dans la construction de l’enfance en réaction au monde adulte. La guerre menace, un frère et une sœur s’inventent un village utopique peuplé de figurines&amp;nbsp;; il sera un miroir du réel. Un texte à l’approche assez classique, qui ne recèle malheureusement ni surprise ni grande émotion. Dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Passeuse d’âme&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, Myrtille Bastard imagine un monde où la mort a disparu&amp;nbsp;; les individus sont condamnés à décrépir sans fin. Taxés de terrorisme par les autorités, certains tentent d’alléger les souffrances en offrant un passage vers l’autre monde. Le résultat s’avère anecdotique, et l’autrice passe à côté de l’énormité de sa proposition. Avec «&amp;nbsp;&lt;em&gt;La Tenancière&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», Audrey Pleynet nous offre enfin un moment savoureux. On ne saura rien de ce bar où convergent les candidats au départ, à la recherche d’une frontière qui évoque plus une idée qu’une réalité, pas plus que de sa tenancière dont les attraits et le discours changent avec l’interlocuteur. Ce que l’on saura, toutefois, c’est qu’il faut être prêt pour atteindre la frontière. L’autrice met en image la dimension psychologique du récit fantastique, et c’est une réussite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Côté science-fiction, deux textes sortent du lot&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Tango bleu&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», de Pierre-Paul Durastanti (oui, &lt;em&gt;le&lt;/em&gt; Pierre-Paul Durastanti de &lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;!), et «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Last Frontier&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» de Laurent Whale. Le second pourrait servir de préquelle au premier. «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Tango bleu&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» est un texte de 1986. Malgré une saveur &lt;em&gt;flower-power&lt;/em&gt; un peu surannée, il s’agit d’une vraie SF utopique qui vise un monde meilleur. Le &lt;em&gt;worldbuilding&lt;/em&gt; y est de première classe&amp;nbsp;; la nouvelle est lumineuse. Plus sombre, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Last Frontier&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» décrit l’agonie de l’ancien monde, la révolte des esclaves, la fin du mensonge, et semble préparer «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Tango&lt;/em&gt;&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour finir, on lira la nouvelle &lt;em&gt;«&amp;nbsp;&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Si tous les aliens du monde&lt;/em&gt;…&amp;nbsp;» de Jean-Laurent del Socorro. L’auteur inscrit son récit dans l’univers du roman &lt;strong&gt;Points chauds&lt;/strong&gt; (Le Bélial’, 2012) de &lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Genefort&quot; title=&quot;Laurent Genefort&quot;&gt; Laurent Genefort &lt;/a&gt; . Des portails s’ouvrent et des aliens arrivent en masse aux portes d’une France gouvernée par une certaine Océane Lacraie. Si l’allégorie politique est amenée avec la délicatesse du marteau-piqueur, le texte propose un récit bien construit avec même un peu d’espoir dedans.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Feyd-Rautha&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-dieu.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-dieu.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Dieu dans l’Ombre&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Robin Hobb/MeganLindholm – ActuSF, coll. «&amp;nbsp;Perle d’épices&amp;nbsp;» – avril 2019 (réédition d’un roman par ailleurs disponible en poche, traduite de l’anglais [US] par C. Richetin – 540 pp. GdF. 20,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Avant Robin Hobb, il y avait Megan Linhdolm.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sous ce pseudonyme, la californienne va écrire un certain nombre de romans dont &lt;strong&gt;Le Peuple des Rennes&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Le Dernier Magicien&lt;/strong&gt; ou encore celui qui nous intéresse aujourd’hui, &lt;strong&gt;Le Dieu dans l’Ombre&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Publié en 1991, l’ouvrage bénéficie de l’attention des éditions &lt;a class=&quot;tooltip&quot; href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2019/10/30/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-96-2#&quot;&gt;ActuSF&lt;span&gt;On s’interrogera toutefois sur la pertinence de cette initiative éditorial un brin putassière, le présent bouquin étant toujours disponible au Livre de Poche, au prix de 7,70 euros… No comment. [NdRC]&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, qui le rééditent en grand format sous une magnifique couverture signée Lucian Stanculescu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Loin des aventures de FitzChevalerie, le récit nous emmène sur les traces d’Evelyn, une jeune femme mariée à Tom Potter dont la famille possède une entreprise agricole florissante à Tacoma, une petite ville de l’État de Washington. Avec leurs fils, Teddy, le couple décide de quitter Fairbanks pour Tacoma, justement, et Evelyn doit dès lors composer avec une belle-famille n’acceptant pas cette &lt;em&gt;bête sauvage&lt;/em&gt; qu’a ramené leur garçon.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour s’évader de cet environnement toxique, Evelyn peut compter sur un vieil ami surgit des tréfonds de son enfance&amp;nbsp;: Pan, un faune qu’elle semble être la seule à pouvoir approcher.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Entre l’amour sauvage et naturel de Pan et le mépris d’une famille qui veut la façonner à sa guise, Evelyn va devoir choisir sa voie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Véritable &lt;em&gt;page-turner&lt;/em&gt; grâce à sa langue souple et légère, &lt;strong&gt;Le Dieu dans l’Ombre&lt;/strong&gt; raconte l’histoire d’une jeune fille tiraillée entre son identité profonde, plus proche de la nature sauvage et farouchement indépendante, et une vie sociale banale souvent asphyxiante. Pendant longtemps, le roman de Megan Lindholm laisse le fantastique en sourdine et concentre ses efforts sur Evelyn, narratrice et héroïne, pour brosser un portrait féminin et féministe où le passage à l’âge adulte devient une malédiction. À la fois critique d’une misogynie ordinaire mais aussi plongée dans un retour à la terre et à la nature à la Thoreau, &lt;strong&gt;Le Dieu dans l’Ombre&lt;/strong&gt; offre au lecteur une histoire touchante par la fragilité et la détermination de son héroïne prise au piège du quotidien et des conventions sociales qui l’entourent. Peu à peu, les malheurs d’Evelyn se teintent de fantastique par l’apparition de plus en plus fréquente de Pan, ancien Dieu de la forêt tombé éperdument amoureuse d’elle, et le récit oppose alors deux modes de vies, le nôtre et celui des bêtes, sans donner de réels gagnants en vérité, constatant l’échec inéluctable d’Evelyn à s’intégrer dans un monde qui ne pourra jamais totalement être sien. C’est aussi l’occasion de retrouver le sous-texte sur le couple que file l’autrice depuis le début de son récit, mais en inversant les rôles, mettant en lumière le jeu pervers qui se déroule entre deux êtres de chairs, jeux de pouvoirs et de séduction qui s’effrite avec le temps. Même si &lt;strong&gt;Le Dieu dans l’Ombre&lt;/strong&gt; a parfois tendance à s’épancher plus que de raison sur les drames et états d’âmes d’Evelyn, l’ouvrage touche par la finesse psychologique de son héroïne et la sincérité du récit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après un virage à cent quatre-vingts degrés où le fantastique domine et rencontre le &lt;em&gt;nature-writing&lt;/em&gt;, Megan Lindholm s’interroge sur notre capacité réelle à revenir à la terre, questionnant notre résistance et nos capacités humaines. Plus rude mais aussi plus bestial, cette dernière offrande à Pan renferme une note mélancolique où le bonheur passé se fane à l’ombre du réel. Au bout du chemin, un voyage initiatique où la féminité s’affirme et où la nature reprend ses droits, dans tous les sens du terme. Un très bon roman.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Nicolas Winter&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-satan.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-satan.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Monde de Satan&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Poul Anderson – Le Bélial’ – juin 2019 (volume réunissant un roman traduit de l’anglais [US] par Hélène Houssemaine, ici réédité dans une traduction révisée par Jean-Daniel Brèque, et une nouvelle inédite traduite par le même, avant-propos du traducteur – 348 pp. GdF. 22 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Avec la parution du roman &lt;strong&gt;Le Prince-Marchand&lt;/strong&gt; en 2016 (critique in &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 84), les éditions du Bélial’ ont entamé, sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, traducteur et maître d’ouvrage pour l’occasion, la publication intégrale des textes ressortissant à «&lt;strong&gt;La Ligue polesotechnique&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», première époque de «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;La Civilisation Technique&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», l’un des cycles majeurs de Poul Anderson. Le temps passant très vite, le quatrième tome est désormais disponible. L’amateur y trouvera une traduction très révisée du roman &lt;strong&gt;Le Monde de Satan&lt;/strong&gt;, et un inédit sous la forme d’une novelette intitulée &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Étoile-Guide&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Pour qui serait passé au travers des trois précédents volumes, peut-être n’est-il pas inutile de procéder à un bref rappel. Dans le futur, le Commonwealth englobe une multitude de planètes et de colonies habitées par des humains et des extraterrestres, rebaptisés sophontes. Mais la véritable puissance reste l’association des libres marchands, la fameuse Hanse galactique, dont les affaires s’autorégulent dans le respect des principes de l’intérêt bien compris, de la concurrence libre et non faussée, contribuant ainsi à la stabilité de la civilisation technique. Si &lt;strong&gt;Le Prince-Marchand&lt;/strong&gt; avait été l’occasion de découvrir Nicholas van Rijn, le fondateur de la Compagnie Solaire des Épices &amp;amp; Liqueurs, personnage fantasque, jouisseur et roublard au langage fleuri, les tomes suivants nous ont permis, au fil d’aventures périlleuses et un tantinet répétitives, de lier connaissance avec d’autres collaborateurs de la compagnie, en particulier le trio de pionniers marchands formés par David Falkayn, Chee Lan et Adzel. Un aristocrate beau gosse et intelligent, parfait cliché pour belle-mère, une Cynthienne menue et d’apparence faussement adorable, à la langue bien affûtée et au caractère caustique, et enfin un Wodenite, sophonte à l’impressionnante envergure de centaure mâtiné de saurien ne laissant pas deviner sa nature débonnaire et non-violente. Bref, trois mousquetaires au service d’un quatrième tenant plus de Falstaff que de d’Artagnan. Si &lt;strong&gt;Le Monde de Satan&lt;/strong&gt; permet de renouer avec cette complicité, voire cette amitié indéfectible, forgée au fil des missions accomplies pour le compte de van Rijn, le présent roman relève surtout d’un changement dans la continuité. Aucune allusion politique malvenue dans cette assertion, même si le regard de Poul Anderson sur la Ligue polesotechnique se fait progressivement plus désabusé, surtout dans le texte «&amp;nbsp;&lt;em&gt;L’Étoile-Guide&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Certes, les péripéties vécues par van Rijn et consorts ne brillent toujours pas par leur originalité. On reste dans une veine populaire, où l’humour, le rythme soutenu et les stéréotypes confèrent au récit un caractère divertissant indéniable, sans pour autant renoncer complètement à la science, notamment dans des passages flirtant avec une &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt; au didactisme un tantinet agaçant. Quant au changement mentionné plus haut, d’abord sous-jacent, il perce de plus en plus au travers d’Adzel, sans doute le plus sensible à l’égoïsme bien compris de la Ligue polesotechnique, puis de Coya, la petite-fille de van Rijn, au point de briser la belle entente qui prévalait entre les associés dans &lt;strong&gt;Le Monde de Satan&lt;/strong&gt;. Si le roman s’achève en effet sur une note joyeuse, celle-ci est sévèrement tempérée à la lecture de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;L’Étoile-Guide&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Le cabotinage du prince-marchand et l’esprit d’entreprise cèdent alors la place à l’amertume et au dégoût.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mésestimé lors de sa première parution en France, comme en témoigne la &lt;a href=&quot;https://www.noosfere.org/livres/niourf.asp?numlivre=-327056&quot;&gt; critique assassine &lt;/a&gt; de Jean-Pierre Andrevon dans &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt;, &lt;strong&gt;Le Monde de Satan&lt;/strong&gt; apparaît pourtant comme l’apogée des aventures de van Rijn, Falkayn, Chee Lan et Adzel. Mais, l’apogée comme l’orgueil précèdent toujours la chute, déjà annoncée par la novelette «&lt;em&gt;L’Étoile-Guide&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». En cela, le quatrième tome de «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;La Hanse galactique &lt;/strong&gt;» apparaît comme un ouvrage de transition, entre optimisme et fatalisme, bouffonnerie et drame, John W. Campbell et Paul Valéry. Le laissez-affairisme et la ploutocratie étant désormais au cœur du Commonwealth, les temps sont dorénavant ouverts pour &lt;strong&gt;Le Crépuscule de la Hanse&lt;/strong&gt;, ultime tome du cycle. Ne cachons pas notre impatience.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 96) – 1</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/10/29/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-96-1</link>
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        <pubDate>Tue, 29 Oct 2019 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-une1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-une1.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Faute de place dans le &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-96&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; spécial William Gibson&lt;/a&gt;, une partie du cahier critique se délocalise dans la matrice et sur la version ePub dudit &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;… En voici ici la première moitié, qui nous emmène du côté de Roshar, de Newhon, de Bohen, de quelques futurs plus ou moins proches ou encore en pleines terrae incognitae.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-revoltes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-revoltes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les révoltés de Bohen&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Estelle Faye – Critic – mars 2019 (roman inédit – 752 pp. GdF. 25 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Les révolutions, parfois, finissent mal et sont confisquées&amp;nbsp;: en France par exemple, 1789 se termine avec le coup d’État de Thermidor qui élimine Robespierre et pave le chemin du Consulat puis de l’Empire. Que reste-t-il alors aux anciens révolutionnaires qui, victimes de leurs ambitions infinies de transformation sociale, deviennent alors les parias d’un ordre guère moins oppressif que l’ancien&amp;nbsp;? Telle est la question que pose Estelle Faye dans &lt;strong&gt;Les révoltés de Bohen &lt;/strong&gt;: une révolution a eu lieu plusieurs années avant le début de l’intrigue – c’était le sujet des &lt;strong&gt;Seigneurs de Bohen&lt;/strong&gt; publié en 2017 – mais ses leaders soit sont morts, soit se sont dispersés, soit ont été corrompus d’une façon ou d’une autre… et le nouveau système politique s’apparente chaque jour un peu plus à un retour orgueilleux à l’ordre ancien, si bien que la restauration se fait réaction.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Réaction politique&amp;nbsp;: le nouveau maître de Bohen est une très ancienne entité parasite implantée par magie dans la tête et le corps d’un des héros de la Révolution, et s’il possède le titre de Régent c’est parce qu’il cherche à restaurer la dignité impériale à son profit. Réaction sociale&amp;nbsp;: à la parenthèse de (relative) tolérance révolutionnaire succède une nouvelle phase de rigorisme où les minorités (qu’elles soient intellectuelles, cultuelles ou sexuelles voire tout à la fois) sont appelées à disparaître, et les femmes à tenir la place qui leur est prescrite par la tradition. Réaction civilisationnelle, en fait&amp;nbsp;: le projet du Régent est en effet plus sombre encore qu’il y paraît à première vue, et son objectif consiste à rétablir un système hiérarchique mis au rebut mille ans plus tôt.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Face aux périls de la réaction, Estelle Faye oppose des personnages d’exception mais qui savent rester toujours simples. Ancienne pasionaria de la révolution, magicienne exilée au-delà des mers, imprimeur de tracts illicites, chef d’une cellule clandestine… les personnages positifs ne manquent pas dans &lt;strong&gt;Les révoltés de Bohen&lt;/strong&gt;, et s’ils sont lents à faire progresser leurs intérêts c’est parce que ceux-ci sont plus grands qu’eux-mêmes. Quand la révolution est dénaturée, quand la réaction triomphe au sommet de l’État, c’est qu’il ne reste plus aux plébéiens que le recours à la révolte spontanée. En ce sens, le titre de ce livre est fort bien trouvé&amp;nbsp;: à l’échec de la révolution qui pèse sur ce monde vont répondre les succès remportés par chacun des révoltés, chacun de son côté, jusqu’à la bataille finale où leurs chemins convergent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le message d’Estelle Faye est d’espoir et de progrès, ce qui ne manque pas d’intérêt en notre époque de crispations sociales. Il est donc d’autant plus dommage de subir la façon dont ce message est délivré – car &lt;strong&gt;Les révoltés de Bohen&lt;/strong&gt; est long, lent, et même lourd par moments. Les personnages – et donc leurs &lt;em&gt;backstories&lt;/em&gt; – se multiplient sans que l’inflation des entrées au &lt;em&gt;Who’s who&lt;/em&gt; de Bohen semble toujours justifiée&amp;nbsp;: on finit même par en confondre entre eux. Les lieux sont peu situés les uns par rapport aux autres si bien que la géographie de Bohen en ressort nébuleuse&amp;nbsp;: dans un texte où certains personnages se déplacent beaucoup à pied, cela n’aide pas à évaluer la dimension temporelle du récit dont la chronologie se fait parfois difficile à suivre… Enfin, ce livre ne dévoile son grand schéma que d’une façon trop peu graduelle et en tout cas trop tard pour en développer toute la saveur. La (dark) fantasy qui en émerge semble donc perdue quelque part entre «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Le Trône de Fer&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» et &lt;em&gt;Übel Blatt&lt;/em&gt;, le caractère cruel du destin et la folie de la vengeance implacable en moins…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les belles idées ne suffisent pas toujours à écrire un livre passionnant&amp;nbsp;: celles qui ont présidé à celui-ci auraient mérité meilleure illustration&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Arnaud Brunet&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-morphee.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-morphee.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Bras de Morphée&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Yann Bécu – L’Homme Sans Nom – mars 2019 (roman inédit – 296 pp. GdF. 17,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;En 2050, une très curieuse épidémie de sommeil se répand sur la planète&amp;nbsp;: un mal étrange ampute ceux qui en sont victimes d’une ou plusieurs heures de veille. Pour les plus chanceux, la situation évolue peu, ou lentement, une heure perdue de-ci de-là. Quant aux autres, ils se retrouvent tout à coup à dormir une bonne partie de la journée, ne disposant donc plus que d’une poignée d’heures à consacrer à leur vie sociale et professionnelle. D’autant que la maladie évolue en permanence – on a tôt fait de basculer de la catégorie chanceuse à la classe déveine…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pascal Frimousse est professeur de français à Prague. Il fait partie des nantis, puisqu’il équilibre à parts égales sa journée entre éveil et sommeil. Cela lui permet de conserver une vie sociale importante, mais aussi de se voir confier des missions que son temps actif l’autorise à mener à bien. Ainsi se retrouve-t-il bientôt chargé par le ministère de la défense d’enquêter sur la disparition d’un savant génial qui menait des recherches sur morphéus, la fameuse épidémie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le postulat de départ de ce premier roman, œuvre d’un professeur de français vivant à Prague – la crédibilité du décor des &lt;strong&gt;Bras de Morphée&lt;/strong&gt; n’y est sans doute pas étrangère –, est pour le moins original, une idée lumineuse qui offre un vrai ressort dramatique et des possibilités de développement importantes. Sans essayer de vouloir comprendre l’origine du mal qui s’est abattu sur Terre, Yann Bécu s’intéresse davantage à ses répercussions sur la vie quotidienne. Difficile, voire impossible, de maintenir des relations sociales à l’identique quand vous ne croisez plus votre femme qu’une heure par jour, que vos élèves sont aux trois quarts absents de vos cours, ou que vous ne disposez que de quelques minutes pour l’essentiel (manger) avant de vous rendormir… Le principal écueil d’un récit bâti sur une idée centrale forte, c’est l’incohérence ou le fortuit sorti de nulle part. Or, Bécu évite ce travers en nous proposant un développement logique de bout en bout. Avec toutefois un bémol concernant la fin, un brin décevante au regard de tout ce qui l’a précédé, comme si l’auteur avait échoué à finir son roman sans éviter une pirouette. Dommage…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’autre caractéristique qui se dégage ici, c’est la langue, et notamment les dialogues, ciselés et qui font plutôt mouche – ce qu’il convient de souligner, surtout dans le cadre d’un premier roman, et ce jusque dans le registre de l’humour, parfaitement maîtrisé&amp;nbsp;; une gageure dans un cadre pour le moins dramatique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une jolie surprise, donc, que ces&lt;strong&gt; Bras de Morphée&lt;/strong&gt; (en dépit d’un titre convenu)&amp;nbsp;: une idée intéressante bien exploitée, des personnages campés avec réalisme, assez hauts en couleur et servis par un style affirmé qui fait la part belle aux dialogues enlevés. Oui, à l’évidence, Yann Bécu fait ici une entrée remarquable, sinon remarquée, dans le petit monde de l’Imaginaire français.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-autremoitie.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-autremoitie.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L'Autre Moitié du ciel&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Sara Doke – Éditions Mü – avril 2019 (roman inédit – 240 pages. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Sur le principe, ce livre avait tout pour plaire. Une maison d’édition réalisant un travail soigné avec des auteurs originaux généralement dans les goûts de la chroniqueuse de ces lignes, une thématique féministe dans l’air du temps et intéressante. Et dans les faits&amp;nbsp;? Ne mâchons pas nos mots, &lt;strong&gt;L’Autre moitié du ciel&lt;/strong&gt; est un livre décevant. Il n’est tout simplement pas à la hauteur de ce qu’on attend d’un livre&amp;nbsp;: à savoir un dialogue entre un auteur et son lecteur. Ou ici, une autrice et sa lectrice. La plume de Sara Doke est certes belle et facile à lire. Le fond en revanche est un monologue presque d’un bout à l’autre des 240 pages du recueil. Seul le texte intitulé «&amp;nbsp;&lt;em&gt;La Femme du miroir&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» arrive à toucher son public par sa sincérité, parfois cruelle. Tout le reste n’est qu’une démonstration du talent et la culture de l’autrice. Oui, Sara Doke connaît parfaitement le monde de la science-fiction au point de faire de cette connaissance l’un des ressorts principaux du texte «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Lire ou mourir&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Ou d’écrire dans le style d’auteurs qu’elle admire comme dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Anita Rossa&amp;nbsp;&lt;/em&gt;». Oui, Sara Doke est cultivée et nous propose ainsi différentes déclinaisons de la geste arthurienne dans ce recueil. Et pourtant, cela ne suffit pas. Il y a une différence subtile entre bien connaître son ou ses sujets et s’en servir pour nourrir sa propre réflexion, et étaler sa connaissance et s’en parer au point de laisser son récit passer au deuxième plan. C’est malheureusement ce second effet qu’obtient Sara Doke dans la majorité des textes en prose de ce recueil. À trop vouloir montrer ses références et les dessous intimes de ses textes, elle ne fait que lasser ses lecteurs sans leur laisser le loisir de s’immerger pleinement dans les histoires qu’elle raconte. Et donc d’être à l’écoute de son message.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Stéphanie Chaptal&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-cequivientlanuit.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-cequivientlanuit.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Ce qui vient la nuit&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Julien Bétan, Mathieu Rivero et Melchior Ascaride – Les Moutons électriques, coll. «&amp;nbsp;La Bibliothèque dessinée&amp;nbsp;» – mai 2019 (récit illustré inédit - 152 pp. GdF. 15 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La Bretagne médiévale est un pays mythique, que des générations d’auteurs ont parcouru en pensée, avant d’écrire des épopées à partir de ces chevauchées oniriques. &lt;strong&gt;Ce qui vient la nuit&lt;/strong&gt; a pour point de départ &lt;strong&gt;Bisclavret&lt;/strong&gt;, conte écrit par Marie de France au XIIe siècle, empreint de merveilleux celtique et de lieux commun de la lyrique courtoise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Du lai médiéval, l’histoire d’un chevalier affligé d’une malédiction qui se venge d’une épouse infidèle, les auteurs semblent tout d’abord ne vouloir proposer qu’une variation &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; centrée sur la figure du loup-garou, mais le récit s’avère plus subtil et ne cesse de lorgner vers le matériau originel, poussant l’intertextualité jusqu’à faire de la poétesse anglo-normande l’un des personnages principaux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nous sommes donc au XII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Les temps sont troubles. Sur l’injonction du pape Eugène III et de Bernard de Clairvaux, tout ce que l’occident chrétien compte de noblesse s’est lancé dans un nouveau périple vers la Terre Sainte, pour sauver le royaume de Jérusalem. Cette seconde croisade se solde par un fiasco pour les européens, qui ne remportent aucune victoire en Orient. De retour chez lui, le chevalier Jildas renoue avec son épouse Clervie, qui a administré le fief durant son absence. Le guerrier harassé espère y trouver le repos du corps et de l’âme, mais rien ne va tourner comme attendu. Les retrouvailles entre les époux s’avèrent plutôt fraîches. Clervie ne reconnait plus l’homme qui partage sa couche, Jildas dissimulant son mal-être derrière des manières de soudard. Par contraste, la personnalité de la poétesse qui s’invite brièvement dans leur vie est un facteur d’irritation autant que de fascination. Cette femme qui se conduit en homme, qui manie les mots et l’épée avec la même maestria, est pour Clervie une source d’inspiration et pour Jildas une énigme aussi difficile à percer que les meurtres horribles qui endeuillent la bourgade. À ce point-là commence un jeu de piste qui va mener le chevalier, aiguillonné par la femme de lettres, sur les traces de créatures métamorphes et d’un mal venu du fond des âges…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Discrètement érudit, méticuleux et mélancolique, &lt;strong&gt;Ce qui vient la nuit&lt;/strong&gt; n’est pas qu’un récit de genre ou le portrait d’un trio désuni, mais un tableau inquiet des croyances et superstitions des populations du Moyen Âge. Lorsqu’une chasse à l’homme s’achève, une autre prend la relève. Après les Sarrasins, vient le tour des païens, des Lombards nomades, avant plus tard celui des Juifs, des Roms, et on en passe. Circonscrite au XII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, la novella retrace cet éternel retour de la violence et du rejet, ce ballet de la haine de l’étrange et de l’étranger.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S’il n’existe pas d’indice d’une telle préoccupation dans l’œuvre de la véritable Marie de France, plusieurs thèmes de&lt;strong&gt;Ce qui vient la nuit&lt;/strong&gt; s’inscrivent dans la filiation du &lt;strong&gt;Bisclavret&lt;/strong&gt;, tout en s’en démarquant. Chez Marie, les femmes sont infidèles, le lycanthrope gentil, et la morale est sauve. Chez Bétan et consorts, les femmes sont plus vertueuses mais tentent de s’émanciper, la morale est un marais brumeux dans la forêt, et il y a un loup-garou dans le cœur de chaque homme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les deux contes sont donc traversés par la problématique de la place des femmes. On retrouve en Clervie ces héroïnes confrontées aux tourments de la vie conjugale qui font une grande partie de la matière des récits de Marie de France. Par ailleurs son émancipation progressive sonne juste. Les épouses des seigneurs bretons, normands, anglais se voyaient souvent confier les affaires de leurs époux, assumant ainsi un rôle grandissant et jouissant du loisir d’animer une cour. On a plus de mal à croire au &lt;em&gt;personnage&lt;/em&gt; de Marie de France en voyageuse aux savoirs occultes et enquêtrice du surnaturel, même si le mystère entourant sa filiation dans l’histoire officielle autorise à échafauder des hypothèses audacieuses.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les développements autour de la figure de Jildas paraissent plus convenus. Hanté et fragilisé par les horreurs vécues lors de la croisade, doutant de sa foi, incompris et solitaire, le chevalier vit sa traque comme une manière de purger son âme. C’est bien sûr le contraire qui advient. La violence de l’affrontement contre les métamorphes va lui révéler qu’un monstre sommeil en chaque homme… Le récit n’est pas parfait, il lui manque – de mon point de vue – une conclusion plus aboutie (comme si les auteurs, à l’image de ce qu’ils font dire à Marie à propos du chevalier, n’avaient pas su choisir), ainsi qu’une réflexion plus poussée sur la question du mal. Reste une histoire prenante, racontée dans une langue élégante et évocatrice, magnifiée par l’objet-livre lui-même. À la manière dont ils le firent pour &lt;strong&gt;Tout au milieu du monde&lt;/strong&gt; (même éditeur, 2017), les auteurs jouent en effet de l’alternance entre texte et illustrations pour optimiser leur mise en scène, les dessins prenant parfois le relais des mots dans des séquences graphiques d’une force narrative stupéfiante. Du bel ouvrage&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-justiciere.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-justiciere.jpg&quot; style=&quot;{figureStyle}&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;justiciere&quot;&gt;Justicière&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Brandon Sanderson - Le Livre de Poche - mai &amp;amp; juin 2019 (romans inédits traduits de l’anglais [US] par Mélanie Fazi - 864 pages par volume, semi-poche, 22, 90 euros chaque)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Écrivain prolixe et prolifique, Brandon Sanderson situe une bonne part de ses romans dans le «&amp;nbsp;Cosmère&amp;nbsp;», manière d’univers parallèle régi par la magie (pour faire simple&amp;nbsp;: dans le détail, c’est un peu plus compliqué). Les cycles d’«&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Elantris&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» et de «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Fils-des-Brumes&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» y prennent place&amp;nbsp;; c’est le cas aussi des «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Archives de Roshar&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», série prévue en dix tomes et dont le troisième, &lt;strong&gt;Justicière&lt;/strong&gt;, est paru en ce printemps 2019 sous la forme de deux épais volumes (une véritable course de fond pour la traductrice Mélanie Fazi, chapeau bas à elle).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref rappel des événements, pour ceux qui n’auraient pas suivi. Roman introductif du cycle, &lt;strong&gt;La Voie des rois&lt;/strong&gt; nous présente Roshar&amp;nbsp;: planète rocailleuse balayée par les vents (dans le même sens, cela a son importance), elle est peuplée par les humains ainsi qu’une race humanoïde tantôt asservie (les parshes), tantôt combattue (les parshendis). La magie y existe, et, pour qui sait s’en servir, est une ressource que rechargent les régulières tempêtes. Par le passé, des Dévastations successives ont mis à bas la civilisation humaine. Les Chevaliers Radieux, un puissant ordre guerrier, auraient pu, auraient &lt;em&gt;dû&lt;/em&gt; assurer la victoire humaine face aux mystérieux Néantifères… mais ils ont déserté, ont trahi ceux qu’ils devaient protéger.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des millénaires de tranquillité plus tard, le roi Gavilar, souverain d’Alekhtar – l’un des nombreux royaumes du continent unique de Roshar —, devait signer un traité de paix assurant la paix entre sa contrée et les Parshendis&amp;nbsp;; hélas, le monarque est assassiné sur ordre desdits Parshendis. La guerre est déclarée. Au bout de cinq ans, le conflit s’est enlisé sur cet immense champ de bataille que sont les Plaines brisées. Là, plusieurs protagonistes vont s’y croiser. Il y a Kaladin, jeune homme engagé de force dans les troupes de Dalinar Kholin, frère du roi assassiné&amp;nbsp;; Dalinar, justement, individu brutal mais droit, œuvrant pour l’unité du royaume et assailli par des visions du passé&amp;nbsp;; Shallan, jeune héritière d’une maison noble chargée de sauver celle-ci de la ruine. &lt;strong&gt;Le Livre des radieux&lt;/strong&gt; voit les protagonistes se rassembler et prendre conscience que l’ancien péril des Néantifères est de retour, avec pour conséquence immédiate le déclenchement d’une Tempête. Ayant prouvé sa valeur, et même davantage, Kaladin monte en grade&amp;nbsp;; Dalinar poursuit sa quête d’unification de son pays, mais se met en retrait au profit de son fils aîné Adolin&amp;nbsp;; Shallan voit sa formation interrompue de bien tragique manière et tâche de rejoindre les Plaines brisées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Que dire sur &lt;strong&gt;Justicière&lt;/strong&gt; sans gâcher le plaisir du lecteur souhaitant se lancer dans cette saga au long cours&amp;nbsp;? Ce troisième tome reprend là où le précédent s’achevait&amp;nbsp;: la Tempête éternelle est là, et il s’agit désormais de sauver les humains de Roshar. Mais comment secourir une race n’ayant jamais pu s’unir sous une même bannière&amp;nbsp;? Tandis que les protagonistes s’organisent, parlementent et agissent, ils en apprennent également davantage sur la nature de leur propre monde et sur les êtres de rang quasi-divins dont l’écho des luttes se répercutent sur Roshar.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les lecteurs ayant apprécié les deux premiers volets trouveront ici leur compte&amp;nbsp;: dans &lt;strong&gt;Justicière&lt;/strong&gt;, Sanderson, en bon écrivain démiurge, continue de déployer cet univers et sa cosmologie. Avec brio, l’auteur y mêle à un rythme accru action et révélations (tonitruantes pour certaines), sans ménager la tension. En somme, vivement la suite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant aux lecteurs n’en pouvant plus d’attendre la prochaine incursion de George R.R. Martin dans Westeros, invitons-les à explorer Roshar, une destination des plus recommandables.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-epees.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-epees.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Cycle des épées — L'intégrale&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Fritz Leiber – Le Livre de Poche, coll. «&amp;nbsp;Majuscules&amp;nbsp;» – mai 2019 (réédition de romans et nouvelles, traduit de l’anglais [US] par Jean Claude Mallé – 1890 pages – semi-poche, 22,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Est-il encore nécessaire de présenter Fafhrd et le Souricier Gris&amp;nbsp;? Ces deux acolytes, le premier barbare du nord, grand et fort, et le second petit mais rusé, vivent de trépidantes aventures dans le monde de Nehwon, et notamment sa ville emblématique, Lankhmar. Les personnages sont hauts en couleurs, leur histoire est faite d’embûches et de combats, contre des hommes ou contre des créatures surnaturelles, mais aussi de rédemption, de moments de grâce, de découvertes de trésors. Oui, il est sans doute nécessaire de les présenter, notamment aux jeunes lecteurs, qui n’ont peut-être pas connu les précédentes éditions de ce cycle de nouvelles et romans, publiés sur toute la carrière de l’auteur, soit un demi-siècle s’étendant entre 1939 et 1988. Il faut dire qu’avec l’invraisemblable quantité de cycles de fantasy qui se sont déversés sur les présentoirs des librairies ces vingt dernières années, on en viendrait à oublier qu’il y eut de glorieux ainés… Pour un Tolkien qui reste omniprésent, combien de grands maîtres sont plus ou moins tombés dans l’oubli&amp;nbsp;? Fritz Leiber n’est pas de ceux-là, pas encore&amp;nbsp;; on le doit en grande partie à Bragelonne, qui avait ressorti le «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Cycle des Épées&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» dans une nouvelle traduction signée Jean-Claude Mallé il y a quelques années (d’abord en volumes indépendants, puis en deux intégrales). Celle-ci a davantage de souffle que la précédente, œuvre de plusieurs traducteurs, et rend donc davantage hommage au style très riche et précis de Leiber. Très curieusement, des sept tomes de la saga, seuls six avaient été publiés par Bragelonne – le sixième uniquement au sein du deuxième tome de l’intégrale –, et le septième était resté inédit dans la traduction de Mallé, qui existait pourtant. C’est donc bien un événement que cette intégrale, puisque l’on pour la première fois depuis très longtemps l’intégralité du cycle disponible. Si l’on voulait chipoter, cette intégrale n’en est pas tout à fait une&amp;nbsp;: il existe en effet un huitième volume, mais il n’est pas signé Leiber. Robin Wayne Bailey avait été en effet autorisé à reprendre les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris, mais ce tome n’a jamais été traduit. On conviendra qu’il n’en valait sans doute pas la peine, et on peut donc considérer qu’il s’agit bien d’une intégrale, qui pèse son poids&amp;nbsp;: 1890 pages, tout de même. C’est d’ailleurs tout le défaut de ce type d’ouvrage&amp;nbsp;: pour faire tenir autant de matériel en un seul volume, l’éditeur est forcé d’utiliser un papier fin, et celui-ci l’est particulièrement&amp;nbsp;; il vous sera difficile à la lecture de cet ouvrage de le conserver dans l’état initial. Autre défaut, la couverture, particulièrement inexpressive et repoussante&amp;nbsp;: il est dommage, quand on veut réhabiliter un tel classique de la fantasy, de ne pas proposer quelque chose de plus sexy, qui donne envie aux lecteurs hésitants de se plonger dans le volume. Dommage, car le «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;cycle des Épées&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» vaut vraiment le coup, à la fois bourré d’inventivité et d’humour, même si le ton peut parfois se faire grave voire dramatique (l’un des épisodes, notamment, fut écrit après la mort de l’épouse de Leiber, ce qui s’en ressent dans l’ambiance mortifère qui se dégage du texte). Les aventures picaresques des deux compères reposent beaucoup sur leur opposition féconde, et sur leur filouterie permanente. Sans doute que des lecteurs n’ayant lu que des ouvrages récents de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; trouveront que cela manque parfois d’envergure, mais à l’époque la Big Commercial Fantasy n’existait pas, et Leiber façonnait ses nouvelles comme un artisan, avec son style inimitable, qui emprunte notamment à son héritage théâtral familial. Il a ainsi posé les bases d’une fantasy lumineuse – c’est lui qui a du reste inventé l’expression &lt;em&gt;sword &amp;amp; sorcery&lt;/em&gt; – qui a connu de nombreux descendants (Steven Brust, par exemple), et qui, de près ou de loin, a inspiré nombre des jeunes plumes de la fantasy. Il n’est donc que justice que de proposer à nouveau au lectorat français son «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Cycle des Épées&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» disponible en intégralité, qui plus est avec une nouvelle traduction.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr96-empire.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr96-empire.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L'Empire savant&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Pierre-Marie Desmarest – Publie.net, coll. «&amp;nbsp;ArchéoSF&amp;nbsp;» – mai 2019 (roman incomplet inédit présenté par Vincent Haegele - 208 pp. semi-poche, 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Empire savant&lt;/strong&gt; est un joli petit fascicule à l’histoire étonnante qui commence comme un scénario de &lt;em&gt;L’Appel de Cthulhu&lt;/em&gt;. En 2013, Vincent Haegele prend ses fonctions de directeur des bibliothèques de Compiègne. Faisant une tournée détaillée de son fonds, il découvre un lot coté VDC 130. À l’intérieur des boites, dorment depuis bientôt deux siècles de nombreux manuscrits. Il s’agit de papiers ayant appartenu à Pierre-Marie Desmarest, un révolutionnaire devenu policier politique impérial sous les ordres de Fouché. Poussé vers la sortie en 1814, l’homme participe aux Cent Jours comme «&amp;nbsp;représentant&amp;nbsp;», avant d’être définitivement écarté à la Restauration. Après des années de retraite studieuse, il reprend du service en 1830, puis meurt du choléra en 1832. Années de retraite qu’il passa à écrire ses mémoires – &lt;strong&gt;Témoignages historiques&lt;/strong&gt; – et à composer un roman inachevé dont n’existent que des fragments. C’est &lt;strong&gt;L’Empire savant&lt;/strong&gt;, qui est publié aujourd’hui après mise en ordre stylistique et logique par Haegele, et en dépit des trous qui en mitent, hélas, la narration – comme le dernier message politico-philosophique d’un honnête homme étonnamment clairvoyant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Début du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Isidore est un fils de bonne famille, idéaliste et bon, qui rêve d’explorer le centre de l’Afrique, alors encore &lt;em&gt;terra incognita&lt;/em&gt;. Il croit au doux commerce de Montesquieu et veut aller en frère à la rencontre des peuples. Dans ce but il embarque, contre l’avis familial, sur un navire à destination de l’Égypte, sa première étape. De là, le récit compte structurellement deux parties, mais d’un point de vue logique, on peut en distinguer quatre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’abord un long voyage plein de merveilles, d’imprévus et de tribulations, qui rappelle finalement moins les péripéties de &lt;strong&gt;Gulliver&lt;/strong&gt; que les voyages des &lt;strong&gt;Mille et une Nuits&lt;/strong&gt; que Desmarest avait sans doute lus dans la traduction de Galland. En effet, on y trouve la même combinaison de hasards providentiels, d’emportements des puissants, de risques mortels, d’intrigues de palais, et même d’esclaves énamourées, que dans le texte arabe. Isidore est donc capturé par des Barbaresques et vendu comme esclave. Il enseigne une langue italienne qu’il ne maîtrise pas, fait route à travers le désert avec une caravane dont il devient sans titre l’interprète des songes, est choisi comme favori d’un seigneur qui veut sa science de la poudre à canon, puis réquisitionné par le sultan qui le fait bouffon, avant d’enfin partir vers le centre de l’Afrique en compagnie de Pinda, une esclave originaire de sa destination finale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Atteignant enfin ses montagnes rêvées, Isidore a d’abord l’impression de plonger en sauvagerie. Puis, aidé par une Pinda qui semble retrouver sa nature première en revenant dans son monde, il fait de la région un Jardin d’Eden, primordial et pur, plein de mille végétaux, bêtes, fruits, plus merveilleux et nourriciers les uns que les autres. Le ton ici est au merveilleux mythologique&amp;nbsp;; quant à Pinda, en Vendredi personnel du jeune homme, elle se débarrasse des oripeaux de l’esclavage et devient une sorte de Bon sauvage rousseauiste.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, le couple arrive dans la société et la famille dont Pinda est originaire. Ici, avec la superstition, c’est le patriarcat qui domine, avec mariages polygames et dots obligatoires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Grand saut dans le texte ensuite car manquent les parties de liaison. Au-delà du pays des griots, Isidore atteint une civilisation très avancée&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;la cité des sciences&amp;nbsp;». Là, dans un monde qui devance de cent coudées le niveau technologique de l’Europe d’alors, il est accueilli par une population paisible qui lui montre ses prodiges scientifiques sans lui en cacher les effets secondaires. Desmarest est ici impressionnant. Il imagine des avancées stupéfiantes, puis en pointe toujours les effets pervers — sagement contrôlés par La cité des sciences. Éducation approfondie pour tous – mais des débats existent sur le contenu d’une «&amp;nbsp;bonne&amp;nbsp;» éducation, et l’auteur entrevoit l’hyperspécialisation à venir des champs de la connaissance. Un «&amp;nbsp;conservatoire des arts&amp;nbsp;» et une île où trouver l’ataraxie mettent à l’écart les inventions devenues problématiques&amp;nbsp;: système de surveillance de masse, publicité, sondages et opinion publique, radiologie, culte du corps, prolongation artificielle de la vie, procréation médicalement assistée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Isidore finit par retourner à la «&amp;nbsp;simplicité&amp;nbsp;» de la vie européenne, où il peindra les merveilles d’une civilisation étrangère à prendre pour modèle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Inversant l’ordre de la supériorité technique, Desmarest crée une fable amusante qui montre le caractère contingent de la domination scientifique — comme Jared Diamond, ailleurs. Il livre au lecteur un texte tout inspiré par la pensée des Lumières. Même si certains stéréotypes affleurent, les descriptions de tyrans orientaux empruntent plus aux &lt;strong&gt;Mille et une Nuit&lt;/strong&gt;s qu’à Voltaire, et la volonté sous-jacente est clairement bienveillante. Montrant que les rapports de forces auraient pu être inverses, il affirme que la colonisation n’est que contingente, qu’elle n’a pas de fondement naturel, et que donc elle est politiquement critiquable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;* * *&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Guide de lecture sélénite</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/07/22/Guide-de-lecture-selenite</link>
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        <pubDate>Mon, 22 Jul 2019 11:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;Illustration de Manchu pour Anti-Glace de Stephen Baxter&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;La lune, cela fait bien plus de vingt ans que &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; essaie de la décrocher… Si le &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-95&quot;&gt;numéro 95&lt;/a&gt; de votre revue préférée, paru depuis une dizaine de jours, vous propose une bibliothèque lunaire idéale, le présent billet consiste en un guide de lecture répertoriant les différentes occasions où les chroniqueurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; ont abordé des œuvres faisant la part belle à notre satellite naturel.&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-roman.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-roman.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Le Roman de la lune&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Dir. Claude Aziza&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Ce n'était pas, a priori, une mauvaise idée que de consacrer un Omnibus à la Lune. Comme l'explique Claude Aziza dans sa préface, celle-ci a donné lieu à des fictions dès l'Antiquité, est devenue le lieu d'utopies utiles à la satire sociale et un territoire à explorer, où donner libre cours à l'imagination avant que le roman scientifique, progressivement, ne tempère les délires et fantaisies en tenant compte des récentes découvertes astronomiques. On trouvera dans ce recueil quatre romans et trois nouvelles, ainsi qu'un dossier avec des extraits de quelques œuvres citées dans la préface.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Etats et empires de la Lune&lt;/strong&gt; de Cyrano de Bergerac raconte l'expédition, par un moyen de locomotion fantaisiste (des fioles de rosée chauffées par le soleil attachées à la ceinture), sur un monde civilisé qui permet à l'auteur de philosopher avec les habitants mais aussi les Terriens qui l'ont précédé, comme les personnages bibliques Elie et Enoch, immortels pour avoir goûté le fruit de l'arbre de la vie. D'abord considéré comme un animal, le narrateur parvient à susciter l'intérêt par son esprit vif et voyage en compagnie d'un « démon », à savoir une femme que sa compagnie distrait. Sont successivement abordées les théories coperniciennes, la nature atomique de la matière, l'existence de Dieu ou de l'âme, et des différences sociales portant sur la sexualité, la santé, la guerre, la mort. L'ensemble témoigne d'une ouverture d'esprit et d'intuitions remarquables pour l'époque, qui s'éloignent d'une vision anthropomorphique du monde, le tout assaisonné d'aimables farces et plaisanteries dédramatisant certaines questions métaphysiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Voyage dans la Lune&lt;/strong&gt; de Louis Desnoyers raconte l'expédition en ballon d'un certain Laroutine sur une Lune où l'imagination fantaisiste procède de l'inversion : éléphants-moustiques, hannetons géants, rivières de limonade ou de rhum et eau rare et chère. Les rois se nomment Brrrrrrr et Crrrrrrr, la ville, Krrrrstvlmpfbchqdngzx ; on y consomme des peupliers en salade, des mouches au riz et des guêpes truffées, bref, cette pitrerie de 1836 déconcerte d'autant plus qu'à la même période, Poe publiait son « Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall », nettement plus documenté puisque son voyageur, fuyant le meurtre de ses créanciers, a songé à se prémunir contre le froid et le manque d'oxygène à haute altitude. Plutôt que d'affronter l'incrédulité de ses lecteurs en décrivant la vie sur la Lune, Poe escamote le problème avec une astucieuse pirouette. Alexandre Dumas, avec « Un Voyage à la Lune », ne s'embarrasse pas non plus de vraisemblance mais se situe clairement dans le conte avec un voyage effectué à dos d'aigle et un retour sur des oies sauvages, tous dotés de la parole.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On connaît le sérieux et la précision arithmétiques de Jules Verne pour envoyer un équipage sur la Lune à bord d'un boulet de canon. &lt;strong&gt;De la Terre à la Lune&lt;/strong&gt; ne manque pourtant pas d'humour, tempérant l'aridité de sa démonstration, en particulier dans la description des membres du Gun Club. Plus romanesque, Wells imagine une Lune creuse, pourvue d'une végétation luxuriante du fait de la faible gravité, d'animaux, et peuplée d'une société sélénite rappelant l'organisation de la fourmilière. &lt;strong&gt;Les Premiers hommes dans la Lune&lt;/strong&gt; a perdu en crédibilité, mais les personnages fort bien campés de Wells, dont la consistance ne se limite pas à l'intrépidité d'explorateurs avides de découvertes, rend ce texte encore lisible aujourd'hui. « Les Luniens » de Pierre Boulle clôt ce tour d'horizon, relation de deux expéditions américaine et soviétique sur la face cachée de la Lune, pour une farce axée sur un quiproquo. On a connu Boulle plus inspiré.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S'agissant de romans sur la Lune, ceux ici choisis sont incontournables, quoique, l'accent étant mis sur le voyage, on aurait dû préférer &lt;strong&gt;Autour de la Lune&lt;/strong&gt; au premier volume contant les préparatifs de l'expédition vernienne, au lieu des quelques extraits figurant dans le Dossier. On aurait pu aussi ajouter &lt;strong&gt;L'Histoire véritable&lt;/strong&gt; de Lucien pour faire le tour des indispensables. Car on se sent malgré tout frustré devant ce volume bien moins épais que d'ordinaire, avec en outre une police de caractères plus grande, alors qu'on espérait que l'ouvrage rendrait disponibles nombre de textes rares ou mal connus. De ce point de vue, le Dossier qui suit irrite plus qu'il ne fournit de compléments de lecture. On aurait préféré découvrir au complet &lt;strong&gt;Le Songe d'un Kepler&lt;/strong&gt; dont la seule édition française est toujours épuisée à l'heure actuelle, au lieu des deux maigres pages qui autorisent à faire figurer son nom sur la couverture. L'extrait de la pièce d'Edmond Rostand faisant allusion au roman de Cyrano est en revanche secondaire, voire superflue. S'il n'était pas possible de traduire pour la circonstance un des romans du polonais Zulawski, grand-oncle du réalisateur, l'exhumation d'un roman de Tsiolkowski comme En-dehors de la Terre aurait été possible, ou encore le premier tome, consacré à la Lune, des &lt;strong&gt;Aventures d'un savant russe&lt;/strong&gt; de Henry de Graffigny. La partie critique se résume aux principales dates du parcours d'un auteur en guise de présentation, et à des bibliographies ultra courtes comme celle des romans modernes consacrés à la Lune, réduite à dix titres, dont cinq d'Arthur C. Clarke, considérés comme les « principaux ». C'est tellement sommaire qu'on aurait pu se dispenser de la donner, de même que celle de la BD, réduite au seul Tintin de Hergé. Bref, un Omnibus un peu décevant par son indigence.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-56&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;56&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-revolte1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-revolte1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Révolte sur la lune&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Jacques de Tersac, rév. Nadia Fisher&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La Lune est devenue le pénitencier de la Terre. Dans les colonies souterraines vivent les exilés et leurs enfants, nés libres, également soumis aux exigences de leurs maîtres qui, sur une planète surpeuplée, les exploitent honteusement. Sur Luna, l'eau, rare et dispendieuse, risque de disparaître à terme si le produit des récoltes, chichement rétribué, continue à être expédié sur Terre sans renvoyer en retour de quoi pérenniser les cultures… Métaphore des pays industrialisés exploitant plus pauvres qu'eux, le roman raconte une révolution orchestrée par un groupe refusant le joug. Placé bien involontairement à leur tête, Manuel O'Kelly, technicien informatique, a l'avantage de nouer des liens privilégiés avec Mike, l'ordinateur de la planète, qui n'a révélé qu'à lui son éveil à la conscience. Sans son aide efficiente, les efforts du trio comprenant, outre O'Kelly, le professeur La Paz et la passionaria Wyoming Knott, auraient été voués à l'échec.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La première partie est un véritable manuel du parfait agitateur délivrant les recettes pour faire parler de sa cause. La seconde, plus politique, illustre les retorses négociations pour trouver un terrain d'entente entre les deux parties, qui se soldent malgré tout par une guerre ressemblant à l'affrontement de David contre Goliath.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme souvent chez Heinlein, la trame du récit est assez simpliste et les personnages convenus, mais l'auteur donne toute sa mesure dans la prospective et l'agitation d'idées originales et non conventionnelles. Il donne à voir la naissance d'une société anarchiste et libertaire, prônant la polyandrie. On ne peut qu'admirer, une fois de plus, la dimension prophétique de Heinlein, qui a su anticiper bien des aspects de notre société. Souvent considéré en France comme un fasciste (en raison notamment de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/etoiles-garde-a-vous&quot;&gt;&lt;strong&gt;Starship Troopers&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; — point de vue que ne semble pas partager la nouvelle génération d'éditeurs, qui réédite à l'heure actuelle Heinlein abondamment : dernier titre en date, &lt;strong&gt;Marionnettes humaines&lt;/strong&gt; chez Folio « SF »), Heinlein ne doit ces critiques qu'à un réalisme pragmatique qui refuse de se laisser leurrer par les bons sentiments. Sa fable sociale est plus subtile qu'il n'y paraît au premier abord. Quarante ans après, ce roman, lauréat du prix Hugo en 67, reste sur bien des points d'une troublante actualité et d'une formidable clairvoyance.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-40&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;40&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-revolte2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-revolte2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Révolte sur la lune&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Jacques de Tersac&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Roman culte par essence, &lt;strong&gt;Révolte sur la Lune&lt;/strong&gt; rouvre (ou referme) le débat sur le supposé « fascisme » de Robert Heinlein. On renverra évidemment les lecteurs au célèbre &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/solutions-non-satisfaisantes-une-anatomie-de-robert-a-heinlein&quot;&gt;&lt;strong&gt;Solutions non&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;satisfaisantes&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; d'Ugo Bellagamba et Eric Picholle, qui fait aujourd'hui autorité sur le sujet. Reste qu'avec cette histoire de révolution, Heinlein brouille intelligemment les pistes, tout en signant ici l'un des livres de référence de la S-F américaine. Couronné d'un Prix Hugo en 1967, &lt;strong&gt;Révolte sur la Lune&lt;/strong&gt; marque durablement par son universalité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Transformée au départ en colonie pénitentiaire par les autorités terrestres, la Lune a dépassé son statut de bagne et abrite désormais toute une communauté de citoyens (théoriquement) libres, dont l'immense majorité descend des premiers détenus. Si la Terre est loin et trop occupée par ses propres problèmes pour gérer convenablement son satellite, elle n'en maintient pas moins une certaine forme de coercition par l'intermédiaire du « Gardien », essentiellement dévoué à l'exploitation des ressources lunaires pour le seul compte de son gouvernement, sans faire grand cas des dures conditions de vie des Sélénites. Le parallèle avec le colonialisme des années 60 (et sa fin programmée) ne s'arrête évidemment pas là, et si le titre original &lt;strong&gt;The Moon is a Harsh Mistress&lt;/strong&gt; laisse planer un léger doute, la version française (nettement moins subtile) règle assez vite la question. Révisée par Nadia Fisher pour la parution chez Terre de Brume (et ce n'était pas du luxe), la traduction originale oscille d'ailleurs entre le ridicule et le mensonger, ce qui n'aide par le roman à décoller d'un point de vue stylistique. D'autant que, une habitude chez Heinlein, les personnages se révèlent assez vite caricaturaux (les femmes surtout, ah tiens), les dialogues consternants et la vision d'ensemble aussi datée que dépassée. En refermant le livre, on a la curieuse sensation d'avoir ouvert une vieille bouteille de vin quelques années trop tard. Il nous reste la belle couleur, la belle étiquette, le verre en cristal et le plaisir du tire-bouchon, mais le vin en lui-même ne présente que peu d'intérêt. Hormis un bon moment. C'est peut-être là tout le sel du roman d'Heinlein qui atteint désormais le statut enviable (ou pas) de classique. Outre les personnages humains (interchangeables), l'auteur introduit tout de même la belle idée d'un ordinateur gestionnaire ayant enfin accédé à la conscience, et dont les actes réfléchis et intelligents permettent finalement la révolution (en secret). Certes, il a fallu quelques prétextes bien humains pour que l'inévitable se produise, mais l'idée est là. Une idée à la fois drôle et inquiétante (le personnage de l'ordinateur est d'ailleurs le plus intéressant du roman), secondée par des paragraphes entiers voués à l'idéologie libertarienne, souvent nauséabonde par ses préceptes économiques ineptes et destructeurs, car basés encore et toujours sur des rapports de force. Le côté américain du livre est d'ailleurs patent, même si l'histoire peut aussi se lire comme un divertissement bien fichu, bien mené et très malin. On notera d'ailleurs qu'Heinlein ne se prive pas d'égratigner son propre pays au passage, ce qui donne parfois des épisodes assez réjouissants. Au final, on comprend parfaitement pourquoi &lt;strong&gt;Révolte sur la Lune&lt;/strong&gt; a obtenu son prix Hugo. Et si on ferme les yeux sur la forme, le fond régale longtemps après lecture, qu'on soit d'accord ou pas.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-57&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;57&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-gensdelalune.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-gensdelalune.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Gens de la lune&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Jean Bonnefoy&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La publication d'un livre de John Varley est toujours une très bonne nouvelle. En tout cas, pour les adeptes du style foncièrement facétieux et satirique de l'auteur états-unien. &lt;strong&gt;Gens de la Lune&lt;/strong&gt; ne déroge pas à la coutume. John Varley y fait montre de son habituel sens de l'absurde et de la démesure. Les formules croustillantes pullulent et les situations cocasses succèdent aux péripéties extravagantes. Enfin, on y change toujours de sexe comme de chemise, pour reprendre la formule consacrée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après une telle entrée en matière, on comprend aisément que résumer l'intrigue de ce roman serait forcément réducteur. De toute façon — ce qui n'arrange rien à l'affaire —, celle-ci alterne rebonds et phases plus introspectives dans un désordre qui n'est qu'apparent. De même, les ellipses narratives succèdent à des retours en arrière, évoquant en cela un processus de remémoration avec tout ce qu'il comporte de remord et de non-dit. Un bémol cependant : les digressions trop bavardes abondent au point de faire apparaître l'histoire comme un élément secondaire dans un roman à la tonalité finalement très intimiste. Bref, il n'est pas évident de résumer &lt;strong&gt;Gens de la Lune&lt;/strong&gt; sans lui faire perdre quelque peu de sa saveur, mais essayons tout de même.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nous avons découvert l'univers des huit mondes avec &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-canal-ophite&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Canal Ophite&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, un premier roman regorgeant d'idées géniales mais dont la maîtrise demeurait encore fluctuante. Nous y replongeons, non sans plaisir, avec &lt;strong&gt;Gens de la Lune&lt;/strong&gt; qui, de surcroît, s'affiche ouvertement comme un hommage à Robert A. Heinlein et à une de ses œuvres majeures : &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/revolte-sur-la-lune&quot;&gt;&lt;strong&gt;Révolte sur la Lune&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Un hommage rendu, fort heureusement, sans flagornerie et sans nostalgie, et qui débouche sur une mise en abyme rien moins qu'astucieuse. Imaginez donc que dans un futur indéterminé, l'humanité a été mise à la porte de sa planète natale par des extraterrestres aussi mystérieux qu'invincibles. Les motifs de cette invasion demeurent indéchiffrables. On laisse entendre que les envahisseurs seraient venus à l'aide des cétacés en voie d'extinction. On dit aussi qu'ils ne se seraient peut-être pas aperçus de l'existence des hommes. La rumeur court, ambiguë et protéiforme, dans les huit mondes du système solaire où se sont réfugiés les survivants. Mais la rumeur est souvent trompeuse. Hildy Johnson est bien placé pour le savoir. En tant que journaliste vedette à Tétinfos, le premier bloc-mag de King City, il est régulièrement confronté à celle-ci. À l'occasion, il la dénonce mais, le plus souvent, il ne contribue qu'à l'amplifier. Très récemment, Hildy a perdu le goût de vivre. Son métier lui est apparu dérisoire. La faute à son patron Walter, un « naturel « qui l'exploite sans vergogne en l'envoyant couvrir le moindre embryon de scoop. À ce propos, le dernier « événement » en date lui a permis de divulguer le merveilleux procédé permettant d'atteindre le coït sans sexe. La faute aussi à Brenda, cette stagiaire qui le harcèle et lui rappelle indirectement que le temps passe, même si Hildy ne fait pas son âge ; cent ans au compteur aux dernières nouvelles. La faute également à sa mère, cette garce qui vit recluse dans le ranch où elle élève des brontosaures pour la boucherie. La faute enfin à cette chienne de vie qui semble désespérément dépourvue de sens depuis que les affaires des hommes sont entre les mains du Calculateur Central (C. C. pour les amis), le superordinateur en charge du bien-être de la population de Luna. Bref, tout fout le camp et ce n'est pas l'édification, « à la dure », d'une cabane dans une simulation du Texas se voulant authentique qui va lui occuper suffisamment l'esprit pour lui faire oublier ses tendances suicidaires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme nous le voyons, sous des apparences légères, le propos de &lt;strong&gt;Gens de la Lune&lt;/strong&gt; se teinte d'une certaine gravité et aborde des questions de nature plus existentielle. L'univers de Luna se révèle être un patchwork de doux dingues qui hésitent entre le désespoir et la réclusion dans leurs marottes utopiques. L'humour est bien sûr très présent. Au passage, la palme de la drôlerie est accordée, sans contestation possible, à l'épisode mettant en scène David Terre, le dirigeant des Terristes, une obédience écologiste pour le moins extrême dans son choix de vie. Cependant, c'est un humour aigre-doux, comme l'ultime politesse rendue à un convalescent grimaçant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gens de la Lune&lt;/strong&gt; est donc un roman plus sérieux qu'il en a l'air. Ce n'est sans doute pas encore le chef-d'œuvre de l'auteur, mais on sent qu'il n'est pas loin de l'être. Depuis, les promesses esquissées ont été amplement exaucées avec &lt;strong&gt;The Golden Globe&lt;/strong&gt; (&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-systeme-valentine&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Système Valentine&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;), la grande réussite de John Varley. Assurément, une expérience à tenter.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-53&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;53&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-antiglace.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-antiglace.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Anti-glace&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Pierre-Paul Durastanti&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Entre deux romans du « &lt;strong&gt;Cycle des Xeelees &lt;/strong&gt;», Stephen Baxter a écrit sa première uchronie, &lt;strong&gt;Anti-Ice&lt;/strong&gt; — mais pas la dernière (les deux séries inédites en français « &lt;strong&gt;Time’s Tapestry&lt;/strong&gt; » et « &lt;strong&gt;Northland&lt;/strong&gt; »). L’Histoire, qu’elle soit passée ou à venir, est un domaine qui intéresse particulièrement notre auteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anti-Ice&lt;/strong&gt; débute en 1870 à Manchester, actuelle capitale du Royaume-Uni. L’Exposition universelle bat son plein ; sur le continent, la tension monte entre la France et la Prusse de Bismarck à cause de la fameuse dépêche d’Ems. La position britannique est déterminante depuis la découverte, une dizaine d’années plus tôt, d’un gisement d’antiglace en Antarctique. Avec cette matière, le Royaume-Uni est devenu la plus grande puissance mondiale. Qu’est-ce que l’antiglace ? Un composé qui tient de l’uranium et de l’antimatière, hautement instable et qui, réchauffée, dégage une énergie monstrueuse. Domestiquée, on emploie l’antiglace dans des applications civiles ou militaires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les beaux yeux d’une belle Française vont emmener le jeune Ned Vicars, diplomate vaguement benêt, dans les Flandres, sur les chantiers de construction du Prince-Albert, navire terrestre mu à l’antiglace. Mais un attentat contre ce Léviathan des terres va propulser Ned, littéralement, dans l’espace. Le voilà à bord d’une chaloupe de sauvetage en forme de fusée, en compagnie d’un ami journaliste, de Sir Josiah Traveller, découvreur de l’antiglace et inventeur génial par ailleurs (la fusée est de sa conception)… et d’un terroriste, naturellement de nationalité française. Très vite, il s’avère que l’engin spatial ne se dirige nulle part ailleurs que vers la Lune, où la petite compagnie va effectuer une excursion. Et Ned d’être le premier homme à poser le pied sur notre satellite, où l’attendent quelques surprises. Il sera temps de rentrer sur Terre, où l’Europe est à la veille de la guerre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Troisième roman de l’auteur, à une époque où il n’écrivait pas des pavés de cinq cents pages, &lt;strong&gt;Anti-Ice&lt;/strong&gt; est un divertissement mené à un train d’enfer, qui tient tout à la fois de Jules Vernes (&lt;strong&gt;De la Terre à la Lune&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;Autour de&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;la&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Lune&lt;/strong&gt;) et des aventures de Tintin (&lt;strong&gt;Objectif Lune&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;On a marché sur la Lune&lt;/strong&gt;) sans omettre, dans une moindre mesure, &lt;strong&gt;Les&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; Premiers hommes dans la Lune&lt;/strong&gt; de H. G. Wells. Quoique&lt;strong&gt; Anti-Ice&lt;/strong&gt; soit une aventure d’inspiration nettement plus vernienne que wellsienne, mêlant non sans bonheur steampunk avec un zeste de &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt;. On y retrouve également les thématiques de Stephen Baxter : le fort esprit d’initiative de ses protagonistes, la persistance de la vie, où qu’elle soit, ainsi que quelques interrogations sur l’Histoire et ceux qui la font. Un brin cocardier (&lt;em&gt;Rule,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Britannia&lt;/em&gt; &lt;em&gt;!&lt;/em&gt;) ? Peut-être, mais on le pardonnera à Baxter pour le plaisir de lecture qu’il nous procure.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/erwann-perchoc/&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-70&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;70&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-faceperdue.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-faceperdue.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;La Face perdue de la lune&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Un peu plus de 300 pages menées à 300 km/h, voilà comment résumer ce roman. Aucun doute possible : le savoir-faire de scénariste, tant pour la bande dessinée que pour la télévision, de Benjamin Legrand, se fait nettement sentir à travers cette troisième incursion de l'auteur dans le domaine romanesque.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La Lune est devenue, depuis qu'une forme de « Renaissance » sociale et politique sous l'égide de la religion est née sur Terre, un satellite-poubelle où se trouvent rassemblées sous haute surveillance toutes les armes jamais inventées par l'homme. Armes chimiques, nucléaires, bactériologiques... rien n'y manque. Ces armes sont récupérées sur Terre par les « Diggers », puis convoyées, stockées et surveillées par le corps d'élite de ces éboueurs de l'espace, les « Dumpmen ». Teren vient d'obtenir son entrée dans ce corps prestigieux. Juste au moment où quelque chose se détraque dans une des cavernes de la zone Trixie 3 et, coïncidence, alors que deux prêtres-enquêteurs de la N.E.E, sorte de puissance politico-religieuse qui règne sur l'ensemble de la Terre, arrivent sur la Lune accompagnés d'une jeune médium afin d'éclaircir une affaire de trahison potentielle en haut lieu lunaire. Et c'est alors qu'une chose noire sort de ladite caverne de Trixie 3 et sème la pagaille la plus totale parmi les intelligences artificielles et biologiques dans un seul but : détruire, selon la philosophie qui avait présidé à la construction de toutes les armes ici stockées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans une course folle, digne des meilleurs films-catastrophe, les humains, coupés de tout contact avec la planète Terre, luttent contre une « chose », une « présence », simple ombre noire qui plane, image vivante de la Grande Faucheuse, la Mort, le Léviathan, l'Apocalypse, l'Holocauste final de l'Humanité. Au fil du récit se dévoilent les ambitions dictatoriales d'un des membres du triumvirat terrien, au nom transparent de Floda Reltih, clone d'un allemand mort il y a bien longtemps, et qui envisage un règne de mille ans... Naît aussi un très belle relation amoureuse entre la jeune médium et l'entité maléfique, qui, ayant d'abord le pouvoir de prendre possession des humains, se laisse tenter par les avantages de leur conditions, en particulier lorsque le problème de l'amour est en jeu. Et le tour de force, c'est que tout cela se fait sans que de longues tartines sentimentales viennent entraver la marche forcée vers le dénouement. Jusqu'à une fin du texte qui, loin de verser dans le « happy end », laisse au lecteur de quoi réfléchir...&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On sent dans ce texte le souffle du space op' un peu à l'ancienne, sans que cela soit le moins du monde péjoratif. Legrand ne se perd pas dans les considérations métaphysiques qui émaillent un roman comme Mars blanche de Brian Aldiss, alors que, si l'on y regarde de près, la situation initiale est la même : une planète (ou un satellite) qui devient dépotoir et se trouve subitement coupé de la Terre. Là où Aldiss en fait une défense de l'Utopie, de la préservation d'un monde, Legrand choisit la voie de l'action pure et dure. Évidemment, la portée philosophique est bien différente, mais c'est, il faut le reconnaître, nettement plus lisible. Par ailleurs, l'insistance répétée sur la « défonce » perpétuelle des Dumpmen et leur langage particulier, extrêmement grossier, apporte, discrètement mais sensiblement, au lecteur un moyen de réfléchir à ce que peut susciter l'isolement d'un ensemble d'humains sur une planète, d'ailleurs de façon plus lucide que dans le roman d'Aldiss. Il convient par ailleurs de préciser que Legrand parvient à expliquer un monde, son passé et son avenir, dans une action qui se déroule en approximativement deux ou trois jours. Et si on tient compte du fait que les protagonistes ne dorment pas pendant cette période, on se rapproche ici d'une des règles de la Tragédie : une seule journée pour l'action. L'unité de lieu, elle aussi, est maintenue : seule la Lune compte. Même chose pour l'unité d'action : une seule lutte, contre une entité noire qui ressemble fort au destin antique. On frôle la tragédie moderne, en quelque sorte, constat qu'on ne peut faire de n'importe quel ouvrage venu — suivez mon regard...&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En bref, voici une œuvre attachante et forte qui se lit avec plaisir — pour peu qu'on ne s'offusque pas en matière d'insanités. Legrand apporte, sous couvert de littérature populaire, autant de réflexions sur le monde contemporain que beaucoup d'autres auteurs actuels réputés « intellos ». Et s'il choisit la voie du roman d'aventures S-F, on ne peut que s'en féliciter, tant pour nous, lecteurs, que pour le genre en lui-même.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sylvie-burigana/&quot;&gt;Sylvie Burigana&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-26&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;26&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-luneheliot2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-luneheliot2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;La Lune n’est pas pour nous&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Nous sommes en 1933, cinquante ans après les événements relatés dans &lt;strong&gt;La Lune seule le sait&lt;/strong&gt;. L'humanité se divise désormais en deux camps. Sur la Lune vivent les « Sélénites ». Grâce à la technologie des Ishkiss, une race extraterrestre venue du fin fond de l'univers, cette nation libertaire terraforme notre satellite afin d'en faire un endroit fertile où il fait bon vivre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur Terre, c'est l'enfer. Hitler est sorti vainqueur de la Guerre Totale et a imposé à l'Europe des conditions de reddition draconiennes. En France, le Führer a pillé le patrimoine historique et culturel, transférant les monuments principaux vers Germania, la capitale du Reich. Des bidonvilles se sont érigés sur les bords de la Seine, haut lieu de la misère et de la criminalité. Les ligues fascistes se sont emparées du pouvoir et font régner la terreur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce contexte difficile, la Lune, paradis inaccessible, déchaîne l'envie et la haine. Des frustrations soigneusement entretenues par une propagande allemande anti-Sélénite très active. Car la mégalomanie d'Hitler ne supporte pas l'affront politique que représente la nation libertaire. Contre cet ennemi, la Solution Finale s'impose.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'alliance symbiotique Humains/Ishkiss, pourtant pacifiste dans l'âme, va devoir se battre durement pour sauver le paradis lunaire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quatre ans après la parution de &lt;strong&gt;La Lune seule le sait&lt;/strong&gt;, Johan Héliot et les éditions Mnémos sont fiers de vous présenter… la suite ! Quatre ans, et autant (voire un peu plus) de livres publiés pour Héliot, et une qualité assez inégale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On retrouve cependant ici, et avec le même bonheur, les ingrédients qui ont fait le succès du premier opus. Une pléthore de personnages connus, tels Léo Malet, Léon Blum, Jean Gabin ou encore Albert Einstein. Une histoire bien ficelée dans laquelle Héliot interprète de façon magistrale les faits historiques. Des clins d'œil culturels amusants, des extraterrestres idéalisés et sympathiques. Avec &lt;strong&gt;La Lune n'est pas pour nous&lt;/strong&gt;, Héliot nous convie à un véritable festival d'érudition et d'inventivité qui réjouira les amateurs de steampunk.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Certes, le rythme du récit est assez inégal et souffre vers le milieu d'une certaine baisse de régime. La tension dramatique n'est pas ébouriffante, et on ne s'inquiète jamais vraiment pour les personnages, ce qui est très certainement dû à la présence constante des extraterrestres, tellement puissants par rapport aux humains que le lecteur sait d'avance qu'il ne peut rien arriver de bien méchant aux héros. Du coup, les protagonistes manquent parfois de corps. L'absence d'enjeux personnels, noyés dans la préoccupation collective, rend les personnages un peu frustres et affadit l'histoire, qui n'en demeure pas moins agréablement lisible.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et ce n'est pas le plus important. Car je ne peux m'empêcher de comparer ce récit à « &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/obsidio&quot;&gt;&lt;strong&gt;Obsidio&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; ». L'engagement politique et humanitaire d'Héliot est toujours présent, mais il a su mettre de l'eau dans son écriture et nuancer son propos de façon étonnante. Là où, auparavant, notre auteur n'était que colère maladroite et petit poing vengeur haut levé digne d'un adolescent en pleine révolte, nous voyons désormais un écrivain plus posé qui tempère son propos par une couche d'humour — parfois de cynisme — , une sorte de distanciation qui donne bien plus de poids à sa démonstration. Une tempérance qui n'entrave en rien sa fougue, mais lui apporte plutôt une touche de maturité qui porte bien plus que la tempête coléreuse, désordonnée et agaçante d' « &lt;strong&gt;Obsidio&lt;/strong&gt; ».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, un deuxième tome digne du premier, qui représente une étape importante dans le parcours d'Héliot et qu'il faut lire si vous suivez l'évolution de cet auteur. Pour les autres, &lt;strong&gt;La Lune n'est pas pour nous&lt;/strong&gt; reste un récit plus que plaisant, du bon steampunk à la française digne de figurer sur la liste de vos prochains achats.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sandrine-grenier/&quot;&gt;Sandrine Grenier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-35&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;35&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-luneheliot3.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-luneheliot3.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;La Lune vous salue bien&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Vingt années après les événements relatés dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-lune-n-est-pas-pour-nous&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Lune n'est pas pour nous&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, depuis que les extraterrestres Ishkiss et la colonie libertaire ont plié bagage à bord de la Lune, le monde a bien changé et se remet lentement du chaos des Années Sombres : certains Terriens sont frappés d'une mystérieuse maladie psychique, le lunatisme, et les Etats-Unis d'Amérique, qui ont imposé leur suprématie technologique, vivent dans la peur de l'invasion depuis que des Ishkiss et des Sélénites dissidents ont établi une colonie sur Mars. Quant au général Rommel, après la déroute du Reich, il a établi, avec les restes de son armée, un royaume en Afrique, aux sources du Nil. Royaume dont n'est jamais revenu aucun des espions envoyés sur place. L'agent secret français Boris Vian finit par réussir là où tous ont échoué. Il découvre que Rommel est infecté par un curieux parasite, et qu'il est devenu étrangement pacifiste depuis sa rencontre avec un américain, un certain « Commandant Bob ». Sous la fausse identité de Vernon Sullivan, Vian est donc dépêché outre-Atlantique pour voir ce qui se trame là-bas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et il s'en trame, des choses ! Le Président Eisenhower est assassiné à Dallas, Goebbels travaille pour une agence de publicité, un Walt Disney plus réactionnaire que nature construit une ville idéale en Floride, une organisation d'écrivains de science-fiction complote en secret, et les Ishkiss tentent de revenir sur Terre. Entre complots, tentatives d'assassinat et rencontres avec John Kennedy ou Lolita, Vian va découvrir la face cachée de sa mythique Amérique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Curieusement, la structure de la &lt;strong&gt;&lt;em&gt;trilogie sélénite&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; de Johan Heliot m'a fait songer aux &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/anno-dracula&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Anno Dracula&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Kim Newman : d'abord un roman à l'ambiance exubérante se déroulant à la fin du XIXe siècle, puis un opus plus sombre situé pendant une période peu glorieuse du XXe siècle (guerre des tranchées chez Newman, hitlérisme chez Heliot), pour terminer par un épisode plus léger à base d'espionnage dans les années 1950. Tous ces romans rameutant, dans la tradition d'un certain genre d'uchronies, les figures historiques, populaires ou romanesques des époques abordées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après le vénérable Jules Verne dans &lt;strong&gt;La Lune seule le sait&lt;/strong&gt;, puis Léo Malet dans L&lt;strong&gt;a Lune n'est pas pour nous&lt;/strong&gt;, c'est donc Boris Vian qui s'y colle. On sent l'auteur beaucoup plus à l'aise avec l'Amérique des années 50 et sa pléthore d'icônes culturelles qu'avec l'Allemagne nazie du tome 2. Question de génération, sans doute, et aussi de goût littéraire : Johan Heliot est un écrivain de science-fiction et, justement, la S-F est indissociable du pays et de l'époque. C'est donc tout naturellement qu'il nous fait rencontrer, dans ce roman où les clins d'œil abondent, un Bob Heinlein militariste et les auteurs de l'écurie Campbell, tandis que la paranoïa anticommuniste devient, comme dans les bons vieux films de S-F d'alors, une paranoïa anti-martiens.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais à trop vouloir s'amuser et se faire plaisir, l'auteur accumule les allusions inutiles (&lt;em&gt;Ma sorcière bien aimée&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Les Tonton flingueurs&lt;/em&gt;, Fernand Reynaud, entre autres) amenées de façon peu subtile, qui ont surtout tendance à nous faire sortir du récit. Too much, finit-on par dire, surtout quand on voit le héros rencontrer « par hasard » son énième personnage peu connu dans ce monde uchronique mais emblématique dans notre branche à nous du Multivers.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il y a par ailleurs, dans &lt;strong&gt;La Lune vous salue bien&lt;/strong&gt;, un problème de registre de langue. Ce Boris Vian de fiction (entre parenthèses, pourquoi diable en avoir fait un gros macho aussi désagréable ?) parle l'argot. Pourquoi pas, sauf qu'il manie dans le même temps une langue soutenue. Ainsi peut-il jacter le français de la rue pour sortir au paragraphe suivant un subjonctif bien troussé (sans parler du « je foutis le camp » qui m'écorcha les oreilles au détour de la page 173). Le style a parfois même un petit côté XIXe désuet totalement inapproprié ici. On sait l'auteur féru de littérature populaire de cette période : cela faisait merveille dans &lt;strong&gt;La Lune seule le sait&lt;/strong&gt;, pas dans une histoire se déroulant en 1954.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec ce roman, Johan Heliot montre une fois de plus qu'il est un bâtisseur d'univers doté d'un imaginaire très riche, d'une solide culture, tant historique que littéraire, et d'un sens de l'humour qui peut faire mouche. Mettre ce talent au service d'une vision humaniste où les utopies libertaires ont le beau rôle ne peut pas faire de mal (l'auteur envoie quelques piques aux USA de G.W. Bush). Seulement voilà, pour les raisons évoquées plus haut, ce troisième opus a du mal à fonctionner. Manquant d'ambition, il n'est au final qu'un récit riche en péripéties dont le rythme ne faiblit pas. On était en droit d'attendre de la part d'un auteur qui a fait ses preuves une conclusion plus enlevée à une trilogie qui avait débuté par un prix Rosny mérité.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-heurtel/&quot;&gt;Philippe Heurtel&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-48&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;48&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-luneetlautre.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-luneetlautre.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Lune et l’autre&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Jean-Pierre Pugi&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;À la fois proche et lointaine, la Lune féconde l'imaginaire de l'humanité. Cadre de rêveries philosophiques et siège d'expérimentations utopiques, quand elle n'est pas l'une et l'autre à la fois, son aura fascine également les écrivains de science-fiction depuis au moins H. G. Wells. &lt;strong&gt;Lune et l'autre&lt;/strong&gt;, le recueil de John Kessel, nous projette donc sur la Lune dont on apprend que la surface a été peuplée par une multitude de colonies humaines. Combien ? Difficile de répondre à cette question puisque l'auteur l'élude afin de se focaliser sur une communauté en particulier : la Société des Cousins. Imaginez donc une utopie fondée dans le but de combattre le pouvoir phallocrate des hommes. Une collectivité matriarcale vaguement anarchiste où l'amour est libre et où les femmes sont vraiment considérées comme l'égal des hommes. Une société idéale au regard de ses fondateurs féministes. Vous aurez ainsi une image sommaire de la Société des Cousins. Toutefois, cette égalité a un prix. Elle passe par la culpabilisation des hommes, qui sont sommés de reconnaître leur nature fondamentalement violente et oppressive. Elle passe aussi par leur infantilisation. Chez les Cousins, seules les femmes, plus précisément les matrones, gouvernent. Restent aux mâles le statut d'hommes objets et une vie d'oisiveté entretenue, s'ils ont l'heur de plaire et de satisfaire le désir sexuel d'une ou de plusieurs femmes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En dépit des apparences, il faut se faire une raison : &lt;strong&gt;Lune et l'autre&lt;/strong&gt; peine à convaincre. L'utopie ambiguë de John Kessel fait bien pâle figure aux côtés de ses illustres prédécesseurs. Pourtant, le propos était engageant. En mêlant l'intime à une réflexion de nature plus sociétale, le recueil s'aventure dans le champ de la fiction spéculative et expose, sans effet tapageur, l'absurdité des prisons mentales dans lesquelles s'enferme l'humanité, tous sexes confondus. Néanmoins, les choix narratifs de l'auteur, les situations un tantinet bancales, l'aspect très « daté », pour ne pas dire caricatural (encore qu'il soit assez amusant de lire des préjugés féministes sous la plume d'un homme) des relations hommes/femmes, ne fonctionnent pas ou provoquent l'agacement. Dans le détail, ce n'est hélas guère mieux. Rien ne vient rehausser l'impression générale qui prévaut une fois le livre refermé. Le sommaire du recueil est inégal et, même avec la meilleure volonté du monde, on ne peut s'empêcher de considérer que trois des textes proposés rabâchent les sempiternels clichés lus mille fois ailleurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On commence doucement avec un court texte, « Le Genévrier ». Nous pénétrons le monde clos des Cousins par l'entremise d'un couple de migrants, un père et sa fille. Au choc qu'ils ont vécu en découvrant les schémas moraux différents, s'ajoute un conflit de nature beaucoup plus intime. Celui d'un père jaloux qui s'inquiète de voir sa fille courtisée par un prétendant dont il se méfie. L'incipit de l'histoire saisit l'attention mais l'intérêt retombe rapidement, tant la narration est pesante et l'interaction entre les personnages maladroite. Le texte suivant, « Histoires pour hommes », s'annonce comme la pièce principale du recueil (James Tiptree Award en 2002, quand même). John Kessel y relate la rébellion adolescente un brin piteuse d'Erno, jeune fils à maman, que l'injustice de la condition masculine révolte. Sa fougue juvénile le pousse inexorablement à épouser la cause d'un personnage trouble et troublant qui se surnomme Tyler Durden (toute allusion à &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/fight-club&quot;&gt;&lt;strong&gt;Fight Club&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Chuck Palahniuk n'est pas fortuite). Erno se retrouve ainsi entraîné dans un complot qui aboutira à son bannissement. Et tout cela pourquoi ? Pour se rendre compte que le pouvoir est un leurre et que s'il n'est pas un homme, au sens mythique du terme, il était pourtant bien à sa place dans la Société des Cousins. « Histoires pour hommes » est sans conteste le texte qui se détache du recueil. John Kessel parvient ici à donner suffisamment de substance à la Société des Cousins et à la rébellion d'Erno. Toutefois, la tonalité « old school » de la narration manque singulièrement de punch et on se surprend à plusieurs reprises à compter les pages qui restent. « Sous l'arbre à goûter » est, quant à lui, le texte le plus cruel et le plus court du recueil. Sans doute est-il aussi le plus anecdotique. On y découvre de quelle façon le caprice d'une jeune adolescente aboutit à la condamnation d'un homme plus âgé qu'elle. Narration sans surprise, dénouement convenu, cette nouvelle est aussi vite lue qu'oubliée. Reste « Sous le soleil et le rocher », qui achèverait le recueil sur une touche presque honorable s'il ne ressassait pas un sujet déjà-vu. En fait, ce texte est surtout la suite de « Histoires pour hommes ». On y retrouve Erno en fâcheuse posture dans la colonie de Mayer, véritable paradis de l'individualisme et du libéralisme le plus débridé. Un éden dans lequel il vaut mieux être riche et où les habitants insolvables finissent congelés en attendant d'être rachetés.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Style plan-plan, thématiques peu novatrices, traitement sans éclat, ambiance rétro et mollassonne ; le bilan n'est guère brillant et l'on hésite entre la déception et un bâillement poli, à condition d'être bien… luné. On a connu John Kessel plus inspiré, et Folio « SF » aussi, d'ailleurs, notamment en matière d'inédit.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-53&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;53&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-cafelune.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-cafelune.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Un café sur la lune&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Après avoir écumé tous les bars, bistrots et autres rades de France, Jean-Michel Gourio est parti visiter ceux qui fleurissent en Europe. Puis sur d’autres continents. Finalement, la Terre était trop petite pour lui. Il lui fallait la Lune. Et pas cette Lune froide, pleine de poussière, que le pied humain a à peine marqué au siècle passé. Pas cette Lune habitée d’hommes en scaphandres sans visage. Non. Mais bien une Lune reflet de notre Terre. Un monde en devenir, avec ses mines et ses colonies. Ses habitants, volontaires ou non. Ses exilés, ses déportés. Ses riches et ses pauvres. Ses laissés-pour-compte et ses privilégiés. Et maintenant, son bar. Le premier bar sur la Lune. Ouvert le 15 juin 2095.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les patrons : Bob Feinn l’Irlandais et TinTao la Chinoise, la force alliée à la finesse. Les clients : une galerie de trognes dignes des meilleurs troquets parisiens. Repérés et engagés pour nous par l’auteur dans le monde entier. Faites place à Milus, qui a fui la Sicile suite à un différend avec la mafia. A Vérex, sculpteur halluciné qui semble lui-même être une sculpture de bronze. A Spartacus, actuellement jardinier, au passé disparu dans les limbes. A Triton, autrefois Werther, au regard de glace, l’ange exterminateur. Mais aussi à Billy Bully Crâne de piaf ; à la Môme Lune au contact électrique ; à une troupe de Touaregs qui a troqué les déserts de la Terre pour les vastes étendues poussiéreuses de la Lune ; aux Flying Stones, un groupe à l’arrivée et à la musique fracassantes. Et, surtout, à Balthazar, le moineau parisien, sans qui ce bar ne serait pas un vrai bar. Petit oiseau qui apporte avec lui les souvenirs de toutes les miettes qu’il a avalées, de toutes les mains qui l’ont accueilli, de tous les visages qui l’ont observé. De tous les rades qui l’ont hébergé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman poétique et hypnotique ne se prend pas au sérieux. Il est construit comme les récits d’enfants. Une idée mène à une autre, qui conduit à une suivante. Et ainsi de suite. Un récit en escalier qui entraîne le lecteur d’un personnage à son successeur sans ordre apparent, sans lien prononcé. D’un court chapitre à un court chapitre. Avec juste la force d’une petite pensée, d’un fil ténu. Mais qui suffit, si l’on accepte de se laisser prendre dans les rets de ce conte. Dans cette langue au fil délié, pelote se défilant devant nos yeux. L’auteur doit d’ailleurs être un adepte des miscellanées, ces recueils de listes de tout ordre, tant il nous en inonde. Tout est prétexte à énumération : clients du bar, pierres précieuses, couleurs, membres d’une bande dont on découvre tous les prénoms. Et cela renforce cette sensation d’ébriété. On est comme pris dans cette histoire folle, prisonnier de ses personnages au destin sans égal.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et l’on est prêt à lever la tête, une bière à la main, vers cette Terre lointaine et proche. Les oreilles pleines des chants violents des Flying Stones, des pépiements de Balthazar, des paroles tantôt douces, tantôt menaçantes de Digitale Caribou Couille de saumon Pine d’ours. On s’attend à se retrouver accoudé à Gabriel, le quartz géant qui sert de comptoir, serré entre Angus et Milus et à crier : « Patron, une autre mousse ! C’est ma tournée ! »&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/raphael-gaudin/&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-62&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;62&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-luna1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-luna1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Luna&amp;nbsp;: Nouvelle lune&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Pour le lecteur peu familier de l’œuvre de Ian McDonald, ses romans peuvent paraître intimidants au premier abord. Celui-ci, encadré par une liste d’une soixantaine de personnages d’un côté et un lexique de termes exotiques de l’autre, ne fait pas exception à la règle. Impression renforcée à la lecture des premières pages de &lt;strong&gt;Nouvelle Lune&lt;/strong&gt;, qui vous plonge d’emblée dans un monde fort différent du nôtre, sans offrir beaucoup de repères auxquels s’accrocher. Pourtant, il suffit de se laisser porter par la prose bouillonnante de McDonald pour très vite s’imprégner de cet univers et en assimiler les codes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La société sélénite que décrit le romancier est tout aussi dépaysante, sinon plus, que l’Inde du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-fleuve-des-dieux&quot;&gt;&lt;strong&gt;Fleuve des dieux&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; ou la Turquie de &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/la-maison-des-derviches&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Maison des derviches&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Brassage de nombreuses cultures –&amp;nbsp;à l’exception de la civilisation occidentale, qui brille par son absence&amp;nbsp;–, elle a inventé de nouveaux modes de vie adaptés à son environnement, développé de nouvelles mœurs, et McDonald nous la fait ressentir, à travers ses principaux personnages, dans toute son étrangeté et toute sa complexité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais si la Lune, en ce début de XXII&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, est un lieu débordant de vie, c’est également un endroit où la mort est omniprésente. Outre les conditions de vie extrêmes d’un tel milieu, où le moindre incident peut rapidement prendre des proportions dramatiques, les relations sociales y sont en général conflictuelles, et les rivalités se règlent le plus souvent dans le sang. Vivre sur la Lune est une lutte de chaque instant, et rien n’est jamais gratuit pour ses habitants, surtout pas l’air et l’eau. Or, tandis que la majorité de sa population s’accroche pour ne pas sombrer, pouvoir et richesse sont aux mains d’une poignée d’individus, ceux qui ont compris que «&amp;nbsp;&lt;em&gt;le seul moyen de transformer l’enfer, ou même d’y survivre, est d’en être le maître.&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» (p.148) À l’ultralibéralisme du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle a succédé une nouvelle forme de féodalisme, où l’ensemble des leviers de cette société est détenu par cinq familles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En consacrant une grande partie de son récit au destin de la famille Corta, le plus jeune des cinq «&amp;nbsp;Dragons&amp;nbsp;», Ian McDonald fait de &lt;strong&gt;Nouvelle Lune&lt;/strong&gt; l’un de ses romans sinon le plus facile d’accès, en tous cas le plus «&amp;nbsp;grand public&amp;nbsp;». Car si le cadre de son histoire est original et novateur, les relations au sein de la famille et ses rapports conflictuels avec ses concurrents reprennent les mêmes schémas que nombre d’œuvres antérieures, de Shakespeare aux grandes sagas de SF et de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, en passant par &lt;em&gt;Le Parrain&lt;/em&gt; de Coppola. Prenant pour point de départ la succession annoncée d’Adrianna Corta à la tête de Corta-Hélio, l’écrivain met en lumière toutes les tensions, tous les secrets, les non-dits et les trahisons sur lesquels s’est construite cette réussite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur ce plan comme dans la description détaillée de cette société future, &lt;strong&gt;Nouvelle Lune&lt;/strong&gt; est un succès total. Le roman se lit d’une traite et se termine trop vite, laissant le lecteur à la fois comblé et frustré de devoir patienter de longs mois avant d’en lire la suite.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-86&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;86&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-luna2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-luna2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Luna&amp;nbsp;: Lune du loup&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Voilà un livre auquel j’entends éviter de donner un résumé précis, car il serait dommage que les lecteurs voulant le découvrir, ou entamer la trilogie de l’auteur nord-irlandais, en sachent trop par avance. &lt;strong&gt;Luna&lt;/strong&gt;, le premier tome, faisait plus que poser le décor d’une Lune partagée entre quelques familles industrielles où tout, y compris l’eau bue et l’air respiré, est compté, et facturé. (Surtout, garder les moyens de payer.) Bien entendu, dans cette société capitaliste, les possédants ne possèdent jamais assez – on croirait &lt;em&gt;presque&lt;/em&gt; qu’elle excède la nôtre au lieu de la refléter –, si bien que les rivalités économiques font rage, jusqu’au jour où éclate une véritable guerre, qui se solde par des morts et par la chute de l’un des clans dominants – dont certains des membres, surtout parmi les jeunes, seront pourtant épargnés. Quand s’ouvre ce deuxième volume, on les retrouve tentant qui de survivre, qui de se venger, qui de rebâtir l’empire perdu. Cela peut passer par la clandestinité, par l’intégration dans un système social original (la meute), voire par la descente sur Terre d’un natif de la Lune dont l’organisme n’est pas du tout conçu pour une pesanteur aussi impitoyable.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il y a plus de trente-cinq ans, Ian McDonald débutait dans la revue &lt;em&gt;Extro&lt;/em&gt;, lancée à la même période qu’&lt;em&gt;Interzone&lt;/em&gt; sans connaître un succès comparable (trois numéros pour l’une, deux cent soixante-quatorze pour l’autre à ce jour). Au sommaire, il côtoyait des écrivains de la vieille garde britannique – James White, Bob Shaw et Richard Cowper. Il y a trente ans, il publiait un premier roman et un premier recueil également brillants, &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/desolation-road&quot;&gt;&lt;strong&gt;Désolation road&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/etat-de-reve&quot;&gt;&lt;strong&gt;État de rêve&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Divers titres ont suivi, souvent remarquables, parfois remarqués, parmi lesquels on distinguera &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/roi-du-matin-reine-du-jour-2&quot;&gt;&lt;strong&gt;Roi du matin, reine du jour&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, superbe &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; irlandaise, deux ouvrages marqués par l’Inde, &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-fleuve-des-dieux&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Fleuve des dieux&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/la-petite-deesse&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Petite déesse&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, avec d’autres livres puisant leur inspiration en Afrique, en Turquie, au Brésil… «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Luna&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, pour les deux volumes que nous en connaissons, constitue en quelque sorte le résumé et le couronnement de cette œuvre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Présentée comme «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Le Trône de fer sur la Lune&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, la série de McDonald impressionne comme peu d’œuvres depuis des années. On retrouve l’inventivité socio-sexuelle d’un Varley alliée à l’assise scientifique d’un Heinlein ou d’un Bear et à l’humanisme cultivé d’un Sturgeon ou d’un Delany. L’intelligence et la sensibilité de l’auteur lui permettent de fondre ces influences comme dans un creuset (un Creuset joue un rôle fondamental dans l’intrigue de ces romans), de reprendre certains de ses gimmicks, par exemple un vocabulaire multinational ici facile d’accès, et de dresser des portraits complexes de femmes et d’hommes en quête de pouvoir, mais selon des modalités opposées&amp;nbsp;: il s’agit d’atteindre soit à la domination (de soi, des autres), soit à la libération (de soi, des autres).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette Lune est pleine&amp;nbsp;; son éclat n’en apparaît que plus éblouissant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/pierre-paul-durastanti /&quot;&gt;Pierre-Paul Durastanti&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-90&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;90&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-celestopol.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-celestopol.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Célestopol&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Connu avant tout comme traducteur et rédacteur en chef du site Elbakin, Emmanuel Chastellière commence également à se faire une certaine réputation en tant qu’écrivain. Après &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-village&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Village&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, son premier roman paru l’an dernier, les éditions de l’Instant publient aujourd’hui &lt;strong&gt;Célestopol&lt;/strong&gt;, recueil de quinze nouvelles qui imaginent la Lune colonisée par la Russie tsariste au début du xx&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Cette &lt;em&gt;fantasy steam&lt;/em&gt; &lt;em&gt;punk&lt;/em&gt; ne s’embarrasse d’aucun détail historique ou technique pour expliquer la fondation de cette cité. Pour l’essentiel, elle ne constitue que le décor des histoires mises en scène par l’auteur. À dire vrai, d’ailleurs, et c’est l’une des carences du livre, leur action, à quelques aménagements près, aurait pu se situer n’importe où sur Terre, tant à aucun moment on ne ressent le fait de se trouver sur la Lune. Ni la gravité, modifiée par quelque procédé technique, ni l’horizon, à peine évoqué, pas même les conditions de vie, ne viennent jamais nous le rappeler.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Chacun des récits est indépendant, mais on y croise quelques personnages récurrents, en particulier le Duc Nikolaï, maître incontesté des lieux, au courant de toutes les manigances, qu’elles se trament dans les arcanes de son palais ou dans les bas-fonds de sa cité, ainsi qu’Arnrún et Wojtek, improbable duo de mercenaires – elle, Islandaise, lui, habitant le corps de l’ours qui l’a tué. Et puis il y a les automates, ces êtres mécaniques chargés des plus basses besognes à Célestopol, tantôt manœuvres, tantôt poupées sexuelles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une bonne partie des nouvelles raconte des destins à la fois ordinaires et tragiques, celui de deux frères dont les relations conflictuelles vont atteindre le point de non-retour, celui de ce viticulteur incapable de produire autre chose qu’une piquette infâme, ou celui de ce réparateur d’automates amoureux de l’un de ces êtres. Les textes qui mettent en scène ces derniers renouent avec une thématique SF traditionnelle, qui les amène à s’interroger sur leur nature et leur place au sein de la société dès lors qu’une étincelle de conscience apparaît. Pour le reste, l’auteur puise volontiers dans le répertoire fantastique classique en réinventant le conte de Baba Yaga, en visitant un magasin hanté ou en faisant ressurgir les fantômes de l’histoire de la conquête lunaire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Malheureusement, à une ou deux exceptions près, aucune de ces nouvelles ne fonctionne vraiment. De manière systématique, Emmanuel Chastellière prend le temps de construire posément l’histoire de ses personnages, avant de balayer d’un revers de main tout son travail en optant pour une chute abrupte et incongrue. Il arrive un moment où il ne semble plus savoir où conduire ses héros, ni comment boucler leur histoire. Au bout du compte, on garde de la lecture de ce recueil quelques ambiances bien rendues, le plaisir d’une écriture fluide et suggestive, mais surtout une grande frustration à voir chacune des constructions de l’auteur s’effondrer avant terme. Frustrant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-88&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;88&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;collectif-gdl-reich.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/collectif-gdl-reich.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Le Reich de la lune&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Trad. Anne Colin du Terrail&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Comme l’annonce sans ambages son titre français, ce nouvel opus de la Finlandaise Johanna Sinisalo (dont trois des précédents romans, &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/jamais-avant-le-coucher-du-soleil&quot;&gt;&lt;strong&gt;Jamais avant le coucher du soleil&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-sang-des-fleurs&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Sang des fleurs&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/avec-joie-et-docilite&quot;&gt;&lt;strong&gt;Avec joie et docilité&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, ont été respectivement chroniqués dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;) combine en une même uchronie science-fictionnelle nazisme et astre nocturne… &lt;strong&gt;Le Reich de la Lune &lt;/strong&gt;épouse ainsi le point de vue de Renate Richter, descendante de nazis ayant trouvé refuge sur la face cachée de la Lune après la défaite de l’Allemagne hitlérienne. Pressentant à partir de 1944 l’effondrement du III&lt;sup&gt;e &lt;/sup&gt;Reich, les dirigeants nationaux-socialistes conçurent alors la «&amp;nbsp; &lt;em&gt;très secrète opération Papillon&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Celle-ci consistait en la fabrication d’une flotte de vaisseaux spatiaux dissimulée dans l’Antarctique. Et ce, afin de transporter vers la Lune femmes et hommes strictement sélectionnés en vue de la création d’une colonie nazie. À charge pour ces sélénites en chemise brune de partir ensuite à la conquête de la Terre… Adoptant comme dans ses romans précédents une structure composite, Johanna Sinisalo donne au &lt;strong&gt;Reich de la Lune &lt;/strong&gt;la forme d’un journal intime auquel s’entremêlent des archives apocryphes. Consignées par Renate entre 2001 et 2047, ces notes éclairent aussi bien son histoire personnelle – de l’enfance à l’orée de la vieillesse – que celle «&amp;nbsp;avec un grand H&amp;nbsp;» de ce Reich d’outre-espace. D’abord observatrice attentive du fonctionnement quotidien de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Schwarze Sonne&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» — l’officiel toponyme de la colonie –, Renate deviendra une actrice essentielle de sa tentative pour s’emparer de la Terre durant l’année 2018… Ainsi que Johanna Sinisalo l’explique dans la postface du &lt;strong&gt;Reich de la Lune&lt;/strong&gt;, ce roman lui a été inspiré par sa collaboration au film &lt;em&gt;Iron Sky&lt;/em&gt; (2012). Réalisé par Timo Vuorensola, il s’appuyait en effet sur une histoire conçue par l’écrivaine. De celle-ci, le scénario final de &lt;em&gt;Iron Sky&lt;/em&gt; ne retint cependant qu’une partie. Sorte de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;writer’s cut&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», dixit Johanna Sinisalo, &lt;strong&gt;Le Reich de la Lune&lt;/strong&gt; lui a permis de mettre littérairement en scène l’intégralité de l’univers qu’elle avait alors élaboré. Ne se réduisant donc pas à une simple novélisation, ce roman s’inscrit pleinement dans l’œuvre de l’écrivaine. Hormis son mélange formel, &lt;strong&gt;Le Reich de la Lune &lt;/strong&gt;partage avec ses autres romans une même dynamique narrative&amp;nbsp;: celle d’une désaliénation. Retraçant, comme le récent &lt;strong&gt;Avec joie et &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;docilité&lt;/strong&gt;, le parcours d’une émancipation féminine, &lt;strong&gt;Le Reich de la Lune &lt;/strong&gt;y associe celui d’une dénazification toute personnelle. Au terme du roman, son héroïne aura aussi bien rompu avec sa soumission au patriarcat qu’avec l’idéologie hitlérienne. Convaincant quant à sa dimension féministe, le livre l’est en revanche beaucoup moins concernant son évocation du nazisme. &lt;strong&gt;Le Reich de la Lune &lt;/strong&gt; révèle en effet une approche profondément discutable du racisme hitlérien. La transformation science-fictionnelle par les nazis lunaires de James Washington (un astronaute afro-américain) en aryen canonique témoigne d’une naïveté certaine quant à l’essence du nazisme. Celui-ci considérait les supposées différences raciales comme strictement indépassables. Plus gênant encore, l’antisémitisme est réduit dans le roman&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;à quelques mentions fugaces, la Shoah est à peine évoquée. Ainsi, c’est une dérangeante manière de «&amp;nbsp;nazisme soft&amp;nbsp;» que Johanna Sinisalo donne maladroitement à voir avec &lt;strong&gt;Le Reich&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;de la Lune&lt;/strong&gt;. On est donc très loin du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-maitre-du-haut-chateau-2&quot;&gt;Maître du Haut Château&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt;de Philip K. Dick, ou bien encore de &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/reve-de-fer&quot;&gt;Rêve de fer&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt;de Norman Spinrad, œuvres qui surent tirer le meilleur parti de l’Imaginaire pour plonger au plus vrai de la &lt;em&gt;Weltanschauung&lt;/em&gt; nazie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/pierre-charrel/&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-92&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;92&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 95) – 2</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/07/12/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-95-2</link>
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        <pubDate>Fri, 12 Jul 2019 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-une2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-une2.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Explosion des compteurs, suite et fin avec la deuxième partie du cahier critique en ligne (à retrouver également dans la &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-95_numerique&quot;&gt;version ePub du &lt;strong&gt;Bifrost 95&lt;/strong&gt;)&lt;/a&gt;. Au programme, des tomes deux ou des tomes trois, de la SF, de la fantasy… et quelques tentacules pour faire bonne mesure.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-bobT3.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-bobT3.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Tous ces mondes – Nous sommes Bob T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Dennis E. Taylor – Bragelonne – mars 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Sébastien Baert – 349 pp. GdF. 17,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Les Bob, très, très nombreux à présent, continuent leur train-train quotidien. Enfin, leur routine à eux n’a pas grand-chose de commun avec celle de monsieur tout le monde. Certains d’entre eux poursuivent l’évacuation de la Terre avant sa disparition&amp;nbsp;; d’autres découvrent le retour d’une ancienne menace&amp;nbsp;: le clone envoyé par le Brésil n’est pas mort, loin de là&amp;nbsp;; une majorité fait tout son possible pour éloigner les Autres, cette race extra-terrestre sans état d’âme et à la puissance destructrice, des différentes colonies présentes ou futures. Pendant ce temps, le plus ancien des Bob se prépare à dire adieu à la peuplade primitive dont il s’était entichée sur Delta Eridani. Parallèlement à cela, l’un de ses descendants perfectionne un humanoïde lui permettant d’interagir avec les humains de façon plus efficace et plus rassurante pour ces êtres de chair et d’os terrorisés par l’étrangeté des Bob et leur inhumanité apparente.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi s’achève la trilogie &lt;strong&gt;Nous sommes Bob&lt;/strong&gt;… enfin, jusqu’à la parution d’une suite annoncée. Car l’auteur ne va pas laisser passer un tel filon. Il a annoncé pour cet été deux nouveaux tomes, ayant pour thème central la recherche de Bender, un descendant de Bob parti voilà bien longtemps en exploration et dont plus personne n’a de nouvelles. Entre-temps, est sorti &lt;strong&gt;Outland&lt;/strong&gt;, une histoire de portail dimensionnel et de Terre alternative, sans rapport avec le «&amp;nbsp;Bobiverse&amp;nbsp;» (l’univers des Bob). Néanmoins, à la fin de &lt;strong&gt;Tous ces mondes&lt;/strong&gt;, l’auteur a la bonté de clore les chantiers laissés ouverts. Le lecteur a les réponses aux questions posées lors de ces trois tomes&amp;nbsp;: la menace des Autres, la sécurisation des habitants de la Terre et même l’histoire d’amour entre Howard et Bridget, un clone et une humaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les œuvres de Dennis E. Taylor ont un certain succès sur Audible et cela se comprend. Elles sont parfaitement adaptées au support audio tant l’intrigue est légère, le traitement parfois schématique, les situations assez répétitives. En somme, la série des Bob s’avère distrayante et sa lecture plaisante, avec une idée de base originale et un traitement plutôt futé. Néanmoins, l’auteur a eu du mal, sur l’ensemble de la trilogie, à se renouveler. Les trois tomes ressemblent plus à un long roman divisé qu’à trois opus possédant chacun une vie propre. Et donc pas de nouveau souffle capable de relancer l’intérêt du lecteur. Les pages se tournent, vite, mais le manque d’intérêt se fait sentir de plus en plus fort. Il est par conséquent nécessaire et satisfaisant, si l’on a lu les deux premiers volumes de la série, de se précipiter sur &lt;strong&gt;Tous ces mondes&lt;/strong&gt;. Mais de là à attendre la sortie des tomes 4 et 5…&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-surmars.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-surmars.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Sur Mars&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Arnauld Pontier – Éditions 1115, coll. «&amp;nbsp;Novella&amp;nbsp;» – mars 2019 (réédition – 120 pp. Poche. 7 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Paru une première fois aux défuntes éditions Nicolas Chaudun, &lt;strong&gt;Sur Mars – récit de voyage en terre rouge&lt;/strong&gt; a bénéficié d’une réédition amendée chez «&amp;nbsp;l’agence de voyage littéraire&amp;nbsp;» 1115 en ce mois de mars (forcément). Le titre de ce court roman indique bien le projet &amp;nbsp;: raconter l’aventure de la première expédition humaine en direction de Mars. En mai 2025, profitant d’une fenêtre de tir adéquate, ils sont six, deux femmes et quatre hommes, d’une quarantaine d’années ou plus, issus de diverses nationalités – on ne saura pas lesquelles, l’intérêt est ailleurs –, à quitter la planète bleue pour notre rouge voisine. Leur mission sur place&amp;nbsp;: préparer les suivantes, en vue d’une colonisation ultérieure. Le narrateur, anonyme, tient un journal&amp;nbsp;; cette expédition est pour lui une manière de rendre hommage à son père, graveur. Et s’il ne trouve pas de vie martienne, peut-être y rencontrera-t-il tout de même l’amour.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En une petite centaine de pages, ponctuées par des photographies aériennes de la surface martienne, Arnauld Pontier nous raconte cette aventure humaine et scientifique, très référencée – que ce soit du côté des œuvres inspirées par Mars (pensez Bradbury, Burroughs et les autres) ou des découvertes apportées par les sondes arpentant sa surface. Les descriptions détaillées de la planète rouge – pour ainsi dire, on y est – sont le point fort de l’ouvrage. Sous cet aspect-là, l’immersion est réussie. Néanmoins, on sait que l’atmosphère martienne est pour le moins ténue, et cette novella pâtit justement d’un léger manque de souffle qui lui empêche d’emporter totalement l’adhésion.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-ceuxdesprofondeurs.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-ceuxdesprofondeurs.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Ceux des profondeurs&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Fritz Leiber – Mnémos, coll. «&amp;nbsp;Hélios&amp;nbsp;» – mars 2019 (réédition d’un recueil traduit de l’anglais [US] par Jacques van Herp – 96 pp. Poche. 6,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Avant même le début de sa carrière d’écrivain professionnel (son premier texte publié, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Two Sought Adventure&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», devait paraître en août 1939 dans la revue &lt;em&gt;Unknown&lt;/em&gt;), Fritz Leiber entreprit de correspondre avec H.P. Lovecraft. Enfin, pour être tout à fait exact, il n’osait pas lui écrire, aussi est-ce son épouse, Jonquil Stephens, qui envoya une lettre à HPL, lequel répondit en indiquant avoir apprécié les qualités de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Adept’s Gambit&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, une des aventures de Fafhrd et du Souricier Gris, qui tournait dans les cercles littéraires à l’époque. Ceci marqua le début d’une correspondance… plutôt éphémère. Si cette correspondance débuta en octobre 1936, Lovecraft décéda en mars de l’année suivante. Il n’en reste pas moins que que l’auteur des &lt;strong&gt;Montagnes hallucinées&lt;/strong&gt; exerça une influence durable sur l’œuvre de Leiber&amp;nbsp;: elle est l’une des inspirations du &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Cycle des Épées&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, ainsi que de plusieurs autres textes du jeune auteur, qui écrivit également une dizaine d’articles sur le natif de Providence. Aussi est-il naturel que, lorsqu’il fut question de diriger un ouvrage baptisé &lt;strong&gt;The Disciples of Cthulhu&lt;/strong&gt;, l’anthologiste Edward P. Berglund ait convié Fritz Leiber à participer à l’ouvrage, ce qui donna en 1976 &lt;strong&gt;Ceux des profondeurs&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La novella débute alors que Georg Reuter Fischer entame au petit matin la rédaction des événements l’ayant mené jusqu’à cet instant précis, qui marquera sans nul doute le dernier jour de son existence. Dans un long flashback, on assiste aux premières années du jeune et intelligent Georg, couvé par ses parents, dont son père, un maçon compétent, qui bâtit de ses propres mains leur maison sur les collines de Hollywood. Malheureusement, une malformation au pied droit et, surtout, une tendance au somnambulisme et à des périodes de sommeil extrêmement longues, vont peu à peu laisser leur empreinte. Une tentative d’études dans la ville d’Arkham se soldera par un échec. Tout juste pourra-t-il en rapporter un recueil de poèmes d’Edward Pickman Derby, le poète local, qui l’inspirera pour ses propres écrits. Malheureusement, par la suite, son père puis sa mère meurent dans des circonstances atroces. Son père, notamment, décède dans l’effondrement d’une grotte souterraine&amp;nbsp;; faut-il y voir un lien avec la «&amp;nbsp;Porte des Rêves &amp;nbsp;», bas-relief vaguement inquiétant sculpté par son père, qui attire irrésistiblement Georg et lui rappelle la poignée de rêves atroces dont il s’est souvenu au cours de son existence&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Fritz Leiber rend ici pleinement hommage à Lovecraft, en tissant une toile aux multiples niveaux de lecture&amp;nbsp;: en premier lieu, il nous livre un texte d’horreur comme les écrivait HPL, où la montée dans l’angoisse se fait progressivement, tandis que le protagoniste principal – solitaire, comme il se doit – se voit peu à peu entouré par des forces obscures échappant à toute tentative de contrôle, voire même de compréhension. D’une facture classique, le texte se révèle très efficace, alternant visions chtoniennes et moments d’angoisse plus viscérale. Leiber en profite pour disséminer de très nombreuses références à Lovecraft, entrelaçant son récit à ceux de son aîné, comme autant de clins d’œil qui parleront aux connaisseurs, sans pour autant basculer dans un hommage trop ludique qui desservirait le propos horrifique. Il se démarque en revanche de Lovecraft en abordant en outre les rapports père-fils&amp;nbsp;; si chez HPL la famille n’intervenait que peu dans les récits, elle est ici omniprésente&amp;nbsp;: tous les actes de Georg s’inscrivent dans sa filiation avec Anton, comme sa fascination pour la « Porte des rêves&amp;nbsp;», ce que confirme la révélation finale du récit. Nul doute ici que Leiber parsème ici son texte d’éléments autobiographiques&amp;nbsp;: Georg est un prénom allemand comme Fritz, Reuter est le deuxième nom de Leiber, et son meilleur ami s’appelait Harry Otto Fischer – c’est d’ailleurs avec ce dernier que furent imaginées les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris. Leiber entretint également une relation très forte avec son père, dont la personnalité l’a parfois écrasé, et qui, ô hasard étonnant, entreprit à Atlantic Highlands la construction d’un bungalow… inspiré de demeures californiennes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En fin de compte, cet hommage respectueux, qui utilise à bon escient le matériau lovecraftien, fait également la part belle à des problématiques plus personnelles, rehaussant encore l’intérêt de ce formidable texte. On remerciera donc Mnémos de nous le proposer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On ne saurait néanmoins passer sous silence le gros souci de cet ouvrage&amp;nbsp;: avoir repris telle quelle la traduction de Jacques Van Herp. Le massacre, diront certains. Car, entre phrases d’une lourdeur abyssale et traductions plus qu’approximatives (dès la première page, «&amp;nbsp;considerable horror&amp;nbsp;» devient «&amp;nbsp;Étonnante horreur&amp;nbsp;»), auxquelles on ajoutera absence de relecture du traducteur, de l’éditeur de l’époque (Phénix) et de l’actuel (toujours sur la première page, Georg devient George, et Pickman… Pickmann), ce texte souffre de scories qui sont autant d’outrages à la prose précise et évocatrice de Leiber, qui se fond du reste dans le moule du style lovecraftien. À l’heure où nombre de textes sont retraduits, on enrage que celui-ci n’ait pas bénéficié d’un tel traitement. Cela aurait permis de rendre pleinement hommage qui s’inscrit parmi les meilleurs récits inspirés de Lovecraft.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-etrangeseons.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-etrangeseons.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Étranges Éons&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Robert Bloch – Mnémos, coll. «&amp;nbsp;Icare&amp;nbsp;» – mars 2019 (réédition d’un roman traduit de l’américain par François Truchaud, révisé par Patrick Mallet 224 pp. Gdf. 17 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Albert Keith achète chez un brocanteur un tableau de goule qui représente parfaitement «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Le modèle de Pickman&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» décrit dans la nouvelle de Lovecraft et dont il découvre, en le restaurant, la signature au bas de la toile. Dès lors, les ennuis s’accumulent&amp;nbsp;: le brocanteur meurt, la tête rongée comme la victime de la goule sur le tableau. Découvrant par l’intermédiaire de son ami Waverly la biographie de Lovecraft, il se rend compte que, comme dans la nouvelle d’origine, l’auteur n’imaginait rien mais utilisait la fiction pour faire prévenir impunément l’humanité du retour de Cthulhu sur une île du Pacifique Sud, R’lyeh.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Trois récits distincts composent la trame de ce roman dédié à Lovecraft. Après &lt;em&gt;Maintenant&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Plus tard&lt;/em&gt; narre les péripéties d’une veuve courtisée par des gens à la recherche d’un document dissimulé dans la demeure qu’elle vient d’hériter de son ex-mari. &lt;em&gt;Bientôt&lt;/em&gt; se déroule dans un futur où le maire de Los Angeles échappe à un attentat, tandis que la menace d’un retour des grands anciens se précise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En fin connaisseur de l’œuvre de Lovecraft, Robert Bloch utilise les éléments de sa mythologie dans une trame horrifique qui fait de l’écrivain un témoin et un prophète. Aux textes nommément cités s’ajoutent les clins d’œil qu’il disperse, comme l’allusion aux nouvelles où Bloch et Lovecraft s’amusaient à tuer l’autre. Habilement, il décline dans ces &lt;em&gt;fix-up&lt;/em&gt; des motifs récurrents, qui renforcent l’unité d’ensemble. Un fil court tout le long des récits, à savoir que s’intéresser au fantastique, à l’étrange ou aux rites mortuaires des sociétés tribales est une manière d’apprivoiser sa peur de la mort.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Publié chez NéO en 1980 sous le titre de &lt;strong&gt;Retour à Arkham&lt;/strong&gt; &lt;em&gt;,&lt;/em&gt; &lt;strong&gt;Étranges Éons&lt;/strong&gt;, tout en cherchant à unifier des pans de son œuvre et à l’inscrire dans la trame du quotidien, est un hommage appuyé au maître de Providence, aussi respectueux que plein de malice.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-gitdanslescendres.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-gitdanslescendres.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Gît dans les cendres – La cour d’Onyx T2&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Marie Brennan – L’Atalante coll. «&amp;nbsp;La dentelle du cygne&amp;nbsp;» – mars 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Marie Surgers – 464 pp. GdF. 23,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Second tome de &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;La cour d’Onyx&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Gît dans les cendres&lt;/strong&gt; continue sur la lancée de &lt;strong&gt;Minuit jamais ne vienne&lt;/strong&gt; (critiqué dans Bifrost n°&amp;nbsp;91), mêlant l’Histoire réelle de l’Angleterre et les ressorts occultes (dans tous les sens du terme), liés à une cour féerique installée sous Londres, qui la sous-tendent. Si le tome 1 se déroulait à la fin du XVIe siècle, celui-ci fait un bond en avant, plaçant l’action entre 1639 et 1666 (plus un épilogue en 1675), date du fameux incendie de la ville. De fait, les scènes situées lors de l’évènement forment un fil rouge constitué de chapitres d’une vingtaine de pages, entrecoupés de chapitres plus grands qui sont autant d’analepses expliquant comment on en est arrivé là. Marie Brennan crée d’étonnants parallèles entre la Révolution anglaise, qui fait traverser à la monarchie humaine bien des épreuves, et celles endurées par sa contrepartie féerique, dont les protections traditionnelles sont de plus affaiblies par le zèle puritain. Dans les deux cas, la même géopolitique est à l’œuvre, l’Irlande et l’Écosse constituant une épine dans le pied des monarques siégeant à Londres, humains ou Fae. La férocité de l’incendie de Londres trouve une explication surnaturelle, liée à une Sorcière du vent hivernal et à un Dragon, version XXL des élémentaires de feu communs. Mais les grands événements Historiques humains (mettant en scène quelques célébrités, dont Cromwell) ou la lutte entre Lune, désormais reine, et une reine Fae écossaise qui lui voue une haine tenace, ne constituent pas la seule dimension du texte, puisque celui-ci se double d’une strate plus personnelle, liée aux princes consorts succédant à Michael Deven.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus encore que dans le tome précédent, l’aspect historique est d’une impressionnante solidité, peut-être même trop pour le bien du roman. En effet, si &lt;strong&gt;Minuit jamais ne vienne&lt;/strong&gt; était lisible sans qu’il soit nécessaire d’être doté d’une connaissance pointue de l’ère élisabéthaine, &lt;strong&gt;Gît dans les cendres&lt;/strong&gt; amplifie la tendance constatée dans la novella intermédiaire &lt;strong&gt;Deeds of men&lt;/strong&gt; (qui se déroule en 1625), à savoir projeter le lecteur, sans volonté didactique aucune, dans un tourbillon de factions, partis politiques, groupes religieux ou autres, dont, à moins qu’il ne soit anglais, il n’a probablement pas une vision claire. Si cet aspect Historique montre donc un louable souci d’exactitude, il crée un écueil sur lequel pourrait venir se fracasser le lecteur peu féru d’Histoire anglaise et pas enclin à aller faire des recherches sur internet. Toutefois, en Bifrosty, nous restons persuadés qu’au contraire, cet aspect est une grande force de ce roman, qui plus est habilement construit, écrit et traduit. Plus encore que dans le tome 1, ce cycle se révèle très supérieur à celui qui a fait connaître l’autrice en France, &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Mémoires, par lady Trent&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Apophis&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-elevation.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-elevation.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Élévation&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Stephen King – traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel – Le Livre de poche – avril 2019 (court roman inédit –160 pp. Poche. 6,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Un jour, Scott Carey s’est mis à maigrir. Le plus étonnant est qu’il a gardé sa corpulence et sa bedaine, qu’il n’est ni fatigué ni diminué. Ce serait même l’inverse&amp;nbsp;: il ne s’est jamais senti aussi en forme et son optimisme va grandissant. Des excès de nourriture n’inversent pas sa perte quotidienne de poids. Plus étonnant encore&amp;nbsp;: nu ou habillé, et même avec des objets dans les mains, l’aiguille de la balance ne change pas. Comme il ne tient pas à être hospitalisé ni à subir des batteries de tests, il consulte un ami médecin à la retraite qui garantit son silence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sa vie est sans nuage&amp;nbsp;: les crottes que déposent sur sa pelouse les deux boxers du couple de voisines lors de leur jogging quotidien sont son seul souci. Il a tenté d’en parler à l’une d’elles, Deirdre McComb, mais est fraîchement accueilli par celle-ci, qui interprète sa démarche comme une déclaration de guerre. Scott en comprend la raison&amp;nbsp;: les lesbiennes, mariées de surcroît, ont déjà subi les vexations de la communauté très conformiste de Castle Rock et le restaurant qu’elles ont ouvert à leur arrivée ne survivra vraisemblablement pas à la fin de la saison touristique. Dès lors, malgré l’hostilité de Deirdre, Scott se donne pour mission de faire cesser les préjugés à l’égard des nouvelles venues.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les deux intrigues finissent par n’en former qu’une, autour du respect d’autrui, Scott continuant à revendiquer une fin de votre tranquille. Dissimulant habilement les menues invraisemblances de la situation, Stephen King s’attache à suivre les conséquences de la perte de poids au fur et à mesure que Scott se rapproche du zéro. Il le fait avec sa sensibilité particulière et l’attention qu’il accorde à ses personnages.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Aucune explication n’est donnée quant au phénomène, laquelle est superflue. Scott Fitzgerald n’en fournissait non plus à &lt;strong&gt;L’Étrange Histoire de Benjamin Button&lt;/strong&gt;, dont la voie se déroulait à rebours. Comme lui, King inverse la trajectoire de l’existence. Au lieu de finir sous terre, son personnage toujours plus léger, est destiné à disparaître dans le ciel.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Rien de tragique ici&amp;nbsp;: l’optimisme de Scott Carey baigne le récit d’une lumière particulière. En même temps qu’il perd du poids, il apprend à se détacher du monde, ce qui pourrait bien être la leçon de vie de cette émouvante histoire, joyeuse et triste à la fois. S’agissant d’une novella, le livre n’a pas l’envergure des pavés du maître, mais il traite son sujet avec finesse et intelligence. Dédié à Richard Matheson, agrémenté d’illustrations de Mark Edward Geyer, c’est un petit bijou qui élève l’esprit et laisse le cœur léger.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-grandmidi.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-grandmidi.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Grand Midi&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Yves &amp;amp; Ada Rémy – Le Visage Vert – avril 2019 (réédition – 290 pp. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp; ; &lt;em&gt; Je suis immortel, jusqu’à preuve du contraire, car la mort est une chose qui n’arrive qu’aux autres&amp;nbsp;; du moins, si j’en crois mon expérience personnelle. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» Voilà une boutade idéale pour introduire &lt;strong&gt;Le Grand Midi&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« &lt;em&gt; Sous leur masque posthume, le(s) [anti]héros de ce livre poursui(ven)t la destinée tragique qui fut la sienne(leur) sur cette terre. Il(s) redevien(nen)t un(des) personnage(s) vivant(s), uni(s) par les liens du cœur et qui l’(es) enchaîne(nt) dans les rets de la fatalité. Mais à travers l’opposition des êtres et malgré la tragédie de sa(leur) destinée, les sentiments paraissent grandis d’avoir dépassé le seuil de l’enfer. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Non, cette citation ne provient nullement d’une quelconque critique du &lt;strong&gt;Grand Midi&lt;/strong&gt; mais de la présentation sur le site Amazon du roman &lt;strong&gt;La Comédie des Portraits &lt;/strong&gt;du grand auteur fantastique belge Franz Hellens. Difficile de choisir de plus justes mots pour évoquer le roman des époux Rémy, aussi ne m’y risquerais-je point. Cirons encore &lt;em&gt;Nosso Lar (Notre Demeure)&lt;/em&gt; film brésilien de Wagner De Assis, tiré d’un ouvrage du médium brésilien Chico Xavier, &lt;strong&gt;Morwyn&lt;/strong&gt;, le roman de John Cowper Powys, &lt;strong&gt;L’Autre Rive&lt;/strong&gt; de Georges-Olivier Châteaureynaud et bien sur &lt;strong&gt;La Divine Comédie&lt;/strong&gt; de Dante Alighieri pour compléter cette cartographie situant le livre qui ici nous occupe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Grand Midi&lt;/strong&gt; , donc. Gregor Kopfmann touche le fond, faisant l’article pour un cabaret érotique de troisième ordre affublé d’un haut d’uniforme d’opérette (ne perdons pas de vue que les Rémy sont spécialistes d’histoire militaire et entre autres d’uniformes), objet des fantasmes de Léna, la meneuse de revue qui ne l’accepte que dans cette tenue pour leurs amours mortifères. Pas vraiment un beau jour, il a un malaise… C’est à ce moment qu’il croise pour la quatrième fois le colonel Ernte Lethal (le prénom signifie «&amp;nbsp;moisson&amp;nbsp;» dans la langue de Goethe&amp;nbsp;; quant au patronyme, il est transparent) – un personnage qui rappelle la Suzy de &lt;strong&gt;Et ne cherche pas à savoir &lt;/strong&gt;ou cette «&amp;nbsp;Mort en Personne&amp;nbsp;» que voyait Joe Egan, le héros de &lt;strong&gt;Trouille&lt;/strong&gt;, deux romans de Marc Behm. Le colonel remet à Kopfmann un billet de chemin de fer et ses recommandations à faire valoir auprès de l’El… Et le voilà passé de vie à trépas sans même qu’il s’en rende compte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Kopfmann débarque dans une bien étrange petite ville où il fait toujours gris, où tout semble désuet, vieillot et où la police est omniprésente derrière ses micros et caméra – objets prémonitoires en 1971, quand parut ce roman pour la première fois. Notre homme est supposé se faire recruter par l’El, une tout aussi étrange entreprise… comme le seront les entretiens d’embauche auxquels il doit se soumettre. Il lui est demandé de se remémorer la première fois où il a pris conscience de la mort et où il a une première fois croisé le colonel. L’entretien se déroule comme si en exprimant ses souvenirs, il s’en dépossédait. Puis il en ira de même avec ses amours, toutes mortes…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’El est un pays d’outre-tombe, une sorte de purgatoire, où les gens sont en stand-by, attendant qu’il soit statué sur leur sort. Entre temps, Kopfmann continue de vivre ses aventures assentimentales de séducteur soumis auxquelles il s’adonne non sans un certain masochisme – seule une certaine Blue Devil y fera exception. Si Kopfmann ne se résout pas à oublier, l’El n’hésite pas à recourir aux grands moyens pour le convaincre du son bien-fondé…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sous-titrée «&amp;nbsp;&lt;em&gt;ou le pays de l’Éternel Retour&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» dans sa première édition, ce roman propose offre une vision de la vie par-delà la mort où le pays de l’El est une sorte de purgatoire s’ouvrant sur une sorte de paradis technique et matérialiste. Tandis que ceux qui se voit refuser à l’El sont nuitamment déportés sur l’autre rive d’un Styx qui jamais ne dit son nom, les élus accèdent au plus surprenant paradis qui soit et connaissent un sort pour le moins équivoque, à la saveur prononcée de science-fiction, en instance de Jugement Dernier et d’éventuelle résurrection des morts… Mais Kopfmann, lui, n’y voit que des âmes mortes. Laissons au lecteur la surprise de découvrir quel rôle il se choisira.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Grand Midi &lt;/strong&gt; est un des plus remarquables romans proposant un fantastique allégorique — ce n’est pas de l’horreur, les chasseurs d’hémoglobine fraiche peuvent passer leur chemin –, qui flirte avec la littérature blanche et s’empreint de mysticisme et de considérations métaphysiques où le rôle de l’amour reste prépondérant. On retrouve dans ce roman ce charme suranné qui donnait aux &lt;strong&gt;Soldats de la mer&lt;/strong&gt; son incomparable saveur, ses soldats d’une époque révolue quoique moins présents, ses tons automnaux… Une écriture précise sans être précieuse sur laquelle on se plaît à se retourner. Derrière la façade sur papier glacé et sans plus d’épaisseur de l’El, les époux Rémy glissent avec une fausse ingénuité une poésie toute emplie d’émotion.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un demi-siècle après sa parution originale chez Christian Bourgois, le voilà enfin réédité chez le Visage Vert, éditeur de l’excellente revue éponyme consacrée au fantastique, une occasion à ne manquer sous aucun prétexte (on ne déplorera que la triste et terne couverture). Plus de vingt-cinq après ma découverte de ce livre, &lt;strong&gt;Le Grand Midi &lt;/strong&gt; reste l’un des plus beaux romans qu’il m’ait été donné de lire…&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-connerland.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-connerland.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Connerland&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Laura Fernandez – Actes Sud, coll. «&amp;nbsp;Exofictions&amp;nbsp;» – avril 2019 (roman inédit traduit de l’espagnol par Sébastien Rutés – 480 pp. GdF. 23,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Direction l’Espagne pour la très cosmopolite collection «&amp;nbsp;Exofictions&amp;nbsp;», avec cet ouvrage de Laura Fernandez, auteure née en 1981, dont l’un des romans, &lt;strong&gt;La Chica zombie&lt;/strong&gt;, a connu l’heur d’une traduction française (sous son titre espagnol, chez Denoël en 2014). &lt;strong&gt;Connerland&lt;/strong&gt; tire son titre de Voss Van Conner, auteur de science-fiction fictif dont les cent dix-sept romans et innombrables nouvelles n’ont pas encore eu le succès escompté, malgré des thématiques parfois très intéressantes, comme celles des dinosaures fonctionnaires. La faute à son agent (entre autres) Chicken Kiev, pas assez efficace. Aussi, lorsque Voss meurt (électrocuté), son décès va provoquer un certain nombre de réactions. Kiev rencontre Ghostie Black, éditeur qui s’enthousiasme pour les romans du disparu. Lana Grietzler, sa femme, qui était à deux doigts de quitter le défunt (de son vivant, s’entend), se ravise et entend profiter de cette manne inespérée. Enfin, Miranda Sherikov, hôtesse de l’air de la compagnie Timequake, rencontre le fantôme de Voss lors d’un vol et décide de le représenter. Car Van Conner n’est pas mort, non, il est passé dans un autre monde, vêtu de sa seule serviette de bain, au milieu de standardistes à la barbe finement tressée et autres Grandes Oies…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On l’aura compris&amp;nbsp;: ce roman se veut humoristique. Entre personnages drolatiques, situations décalées, invraisemblables, voire burlesques, dialogues tour à tour sans queue ni tête ou aux réparties saillantes, Fernandez nous propose un livre censé dérider les zygomatiques, un roman «&amp;nbsp; &lt;em&gt;qu’aurait pu écrire un Thomas Pynchon obsédé par &lt;/em&gt;Ghost&amp;nbsp;», nous dit la quatrième de couverture (ah bon&amp;nbsp;?). Or l’humour n’est pas la chose la plus universelle au monde, comme chacun sait. Ou, pour être plus précis, on ne rit pas tous aux mêmes blagues. Alors certes, parfois, Fernandez fait mouche, et son inventivité est réjouissante, mais il arrive aussi (souvent &amp;nbsp;!) que ses blagues ou ses situations ubuesques tombent à plat, au point d’en devenir assez vite pénible. On sourit ça et là, certes, mais le reste du temps, pardon, c’est l’ennui qui gagne, un temps qu’on trompe d’ailleurs en comptant les nombreuses redites et les fausses bonnes idées – à l’image des sons, retranscrits en majuscules entre parenthèses, (COMME ÇA). D’où l’autre écueil du roman&amp;nbsp;: l’humour s’accommode mal des longueurs, et les textes les plus efficaces sont souvent courts (on pense ici à Fredric Brown ou Robert Sheckley). De fait, avec ses presque cinq cents pages, &lt;strong&gt;Connerland&lt;/strong&gt; en affiche deux cents de trop au bas mot. Autant dire qu’on se lasse (trop) vite de toutes ces péripéties, quand bien même l’auteur a le bon goût de convier Douglas Adams, Philip K. Dick, Kurt Vonnegut et quelques autres. Sans doute les amateurs du premier, ou ceux qui ont su lire «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Les Annales du Disque-Monde &lt;/strong&gt;» sans ressentir une pointe de lassitude au bout du quinzième tome, sauront-ils apprécier ce livre. Les autres pourront picorer ici et là quelques bons mots, une ou deux scènes saugrenues et marquantes, mais regretteront surtout que Laura Fernandez n’ait pas davantage resserré son écriture et évité l’overdose.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-gondolin.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-gondolin.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Chute de Gondolin&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;J.R.R. Tolkien – Christian Bourgois – avril 2019 (recueil inédit sous cette forme, traduit de l’anglais [UK] par Daniel Lauzon, Tina Jolas et Adam Tolkien – 227 pp. + 9 p. de plus. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Présentant &lt;strong&gt;Beren et Lúthien&lt;/strong&gt;, Christopher Tolkien expliquait que ce serait le dernier livre qu’il consacrerait à l’œuvre de son père. Mais &lt;strong&gt;La Chute de Gondolin&lt;/strong&gt; fait mentir cette prédiction – et c’est à un livre du même type, qui rassemble les divers états d’une même histoire, que nous avons à faire. L’édition française, là encore, a fait le choix de reprendre les traductions antérieures (Daniel Lauzon se chargeant du commentaire), mais nous échappons cette fois aux vers français maladroits du «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Lai de Leithian&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» (ouf).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Or ce conte est d’une grande importance dans le légendaire tolkiénien&amp;nbsp;: non seulement est-ce un des trois grands récits du Premier Âge, avec &lt;strong&gt;Beren et Lúthien&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Les Enfants de Húrin&lt;/strong&gt;, mais c’est aussi l’origine de tout cela, car le conte de Tuor est le premier à avoir été écrit par l’auteur, vers 1916-1917, alors qu’il se remettait de son expérience dans les tranchées, qui a pu l’inspirer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce «&amp;nbsp;&lt;em&gt;conte perdu&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» narre comment Ulmo, seul parmi les Valar à avoir conservé sa sympathie pour les elfes, mande un homme, Tuor, pour qu’il se rende dans la cité cachée de Gondolin, où Turgon règne sur les Noldor, dissimulés aux yeux de Morgoth. Tuor presse le roi d’agir&amp;nbsp;: les elfes doivent sortir de Gondolin et se battre – sans quoi la cité tombera. Mais Turgon refuse d’écouter Tuor, et une trahison précipite la destruction de Gondolin&amp;nbsp;; rares sont ceux qui survivent à la terrible bataille, mais les exilés de Gondolin, tout elfes qu’ils soient, se rallient à la bannière de Tuor, qui a épousé l’une des leurs&amp;nbsp;; leur fils est Eärendel, le semi-elfe qui obtiendra des Valar qu’ils viennent au secours de la Terre du Milieu – avant de veiller dans les cieux sur la captivité de Morgoth, jusqu’à ce que l’ultime prophétie de Mandos se réalise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le conte, dans son style archaïsant, est un texte ample et épique, où le récit de la bataille occupe une place importante. Mais il constitue la seule version achevée de cette histoire. Par la suite, le perfectionniste Tolkien y est revenu, mais au travers de récits plus laconiques et fragmentaires. Cependant, après avoir achevé &lt;strong&gt;Le&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Seigneur des Anneaux&lt;/strong&gt;, il entreprend de réécrire son conte séminal – mais, déprimé, il ne mènera pas ce projet à terme&amp;nbsp;: la «&amp;nbsp;dernière version&amp;nbsp;» est donc celle des &lt;strong&gt;Contes et légendes inachevés&lt;/strong&gt;, récit qui s’interrompt au moment où Tuor contemple pour la première fois Gondolin – sa vie dans la cité cachée n’est donc pas abordée, et la bataille pas davantage. Ce fragment souligne par défaut une nouvelle approche, où ce qui compte est le voyage – et le récit, sur un rythme posé, abonde en belles descriptions d’un Beleriand semi désert.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit a beaucoup évolué, et Christopher Tolkien en livre un commentaire qui passionnera les amateurs d’exégèse&amp;nbsp;; demeure que ce livre ne se lit pas comme, mettons, &lt;strong&gt;Les Enfants de Húrin&lt;/strong&gt;. Mais il a sa beauté propre – dans la furie grandiose de la bataille, comme dans la vague mélancolie qui saisit le voyageur en Terre du Milieu, accompagnant Tuor, le premier des hommes à contempler la mer…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et Christopher Tolkien boucle la boucle&amp;nbsp;: après le commentaire, il compile d’autres fragments, portant sur les exploits d’Eärendel, et le rôle qu’il jouera à la fin des temps. Ce qui est pertinent&amp;nbsp;: ce conte n’a finalement jamais donné lieu à un récit ample et spécifique – mais on ressent combien il comptait pour l’auteur, autant que le conte de Tuor qui en constituait le prologue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’entreprise du légendaire tolkiénien est unique – et &lt;strong&gt;La Chute de Gondolin&lt;/strong&gt; en est une confirmation en forme d’apothéose. Un ouvrage fascinant – même si sa part inédite est limitée, et si sa forme particulière ne parlera pas à tous les lecteurs.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-souvenirsdelaglace.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-souvenirsdelaglace.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les souvenirs de la glace – Le livre des martyrs T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Steven Erikson – Leha, coll. “Leha romans” – avril 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [Canada] par Nicolas Merrien – 1152 pp. GdF. 27 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Troisième volume de la décalogie&lt;strong&gt; «&amp;nbsp;Le livre des martyrs&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Les souvenirs de la glace&lt;/strong&gt; est le premier inédit en français. Plusieurs lignes narratives s’entrecroisant dans le cycle&amp;nbsp;: ce tome 3 ne fait donc pas directement suite au tome 2, mais se déroule en parallèle, poursuivant l’intrigue du tome 1. Il montre l’improbable alliance entre les Malazéens d’une part, et les forces de Rake et Rumin d’autre part, afin de combattre une nouvelle menace qui s’étend sur le continent de Genabackis, le Domin de Pannion. Dirigé par un oracle tellement tyrannique qu’il affame sa propre population au point qu’elle en est réduite à pratiquer le cannibalisme, cette théocratie est en expansion constante. Le récit sera donc rythmé par deux batailles opposant l’alliance et les forces du Domin, d’abord lors du siège de la ville de Capustan, puis lors de l’attaque de la cité de Corail. Mais l’intrigue ne se réduit pas à la lutte entre deux factions, car derrière cette façade terrestre, se cache en fait, en coulisses, celle entre des dieux et des races anciennes qui ressurgissent d’un lointain passé – le trope classique en &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; de la menace emprisonnée, oubliée ou qu’on croyait vaincue et qui ne l’était pas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman impressionne du fait de la puissance démesurée des individus impliqués, l’ampleur de l’échelle temporelle utilisée, du côté pyrotechnique de la magie et autres armes employées, de l’âpreté des batailles ou la noirceur de certains actes décrits (cannibalisme, viol de soldats mourants), de la maîtrise de l’auteur, qui brasse personnages, nouveaux et anciens, points de vue et lignes narratives sans jamais (tout à fait) perdre le lecteur, et bien entendu du fait de certains moments d’émotion poignante et de surprise vertigineuse, bien que sur ce plan là, nous le placerions un peu en-dessous du tome 2. On notera toutefois qu’entre la fin du siège de Capustan et le début de l’assaut de Corail, le rythme et l’intérêt subissent une baisse qui, si elle ne remet pas en cause la valeur considérable de l’ouvrage, est tout de même assez sensible. On notera aussi que l’univers, déjà d’une richesse impressionnante, s’étoffe beaucoup, puisque nous en apprenons énormément sur différentes races, divinités, magies ou sur d’autres continents.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur le fond, donc, rien de bien méchant à dire sur ce roman, hautement recommandable pour qui ne craint pas une fantasy d’une noirceur absolue, tellement homérique qu’elle est à la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; épique «&amp;nbsp;normale&amp;nbsp;» ce que Greg Egan est à la &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt;. Reste le sujet épineux de la traduction. C’est à nouveau Nicolas Merrien qui officie, et si l’ouvrage se révèle tout à fait lisible, la prose fluide et non dépourvue, parfois, d’une certaine élégance, et qu’on sent que les problèmes soulevés par le camarade Bonnet dans notre n°&amp;nbsp;93 ont en bonne partie été réglés, il ne faut tout de même pas la regarder de trop près. Plus on avance, et plus les points de crispation s’accumulent pour le lecteur doté de sens critique. Le plus visible étant les innombrables «&amp;nbsp;ouaip&amp;nbsp;», qui, d’une part, s’ils sont adaptés au troufion malazéen, passent beaucoup moins bien pour des personnages plus distingués (et dénotent donc une rupture de ton malvenue), mais qui, d’autre part, constituent une évolution bienvenue par rapport aux «&amp;nbsp;yep&amp;nbsp;» du tome 2. On ose donc espérer des «&amp;nbsp;ouais&amp;nbsp;» pour le tome 4, et, soyons fous, des «&amp;nbsp;oui&amp;nbsp;» pour le 5&amp;nbsp;! Nicolas Merrien n’est pas Emmanuel Chastellière, traducteur désormais expérimenté et au style élégant, et plutôt que de balayer les critiques pour ne retenir que le dithyrambe, on lui conseillera de remettre avec humilité son ouvrage sur le métier, afin d’offrir à la formidable matière première tissée par Erikson la traduction qu’elle mérite.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Apophis&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 95) – 1</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/07/10/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-95-1</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:c60261fe2dcecd3157758d653cd8d63a</guid>
        <pubDate>Wed, 10 Jul 2019 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-une1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-une1.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;On a explosé les compteurs pour ce &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-95&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 95&lt;/a&gt;&amp;nbsp;! 200 000 signes de chroniques ou quasi, histoire de disséquer les parutions des derniers mois — 200 000 signes, oui&amp;nbsp;: on a connu des bouquins plus courts… Et encore, l’exhaustivité est loin d’être atteinte&amp;nbsp;; il a fallu choisir. Aussi, en complément du cahier critique de la revue papier, voici une première dizaine de critiques. Au programme&amp;nbsp;: du spatial, du temporel et de l'arachnide…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-redmoon.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-redmoon.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Red Moon&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Kim Stanley Robinson – Orbit – octobre 2018 (roman inédit en français – 464 pp. GdF. 16,91 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Lorsque Kim Stanley Robinson (KSR), l’auteur de la «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;trilogie de Mars&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», cycle probablement insurpassable en matière de colonisation de la planète rouge et d’émergence d’une culture autochtone, sort un roman consacré à la Lune, les attentes ne peuvent être qu’élevées. Hélas, elles seront déçues.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si, logiquement, Robinson met au centre de cette colonisation la Chine, qui domine le pôle sud de l’astre alors que toutes les autres nations, américains y compris, s’entassent au pôle nord, la colonie sélène n’est pas vraiment le point focal du récit. Car c’est en fait d’une anticipation du futur proche (2047) de la Chine dont il s’agit, et pas vraiment d’un planet opera comme pouvait l’être la «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;trilogie de Mars&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;». L’intrigue est centrée sur une nouvelle révolution Chinoise, visant à changer une nation introvertie, autoritaire, mono-culturelle, patriarcale, et surtout à être sous le règne de la Loi et pas du Parti. Elle est concomitante à une crise financière aux États-Unis impulsant un de ces nouveaux modes de gouvernement dont KSR est friand (il joue avec la notion de gouvernance par Blockchain, sorte de démocratie hyper-directe où toute action officielle est contrôlable en permanence par le peuple). Il montre d’ailleurs toute l’interdépendance économique entre les deux pays.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il en profite pour décrire une Chine avec une citoyenneté à points, 500 millions de «&amp;nbsp;migrants internes&amp;nbsp;» illégaux horriblement exploités (vous êtes supposé travailler là où vous êtes né), une société de l’hyper-surveillance et de la dénonciation omniprésente, mais où le grand œil est à facettes, chacune étant contrôlée par un groupe militaro-sécuritaire différent, dans une balkanisation obscène de la « sécurité&amp;nbsp;». D’ailleurs, même au sein du Politburo, et alors que la succession du Président actuel est devenue inévitable, les factions sont innombrables, et en lutte d’influence féroce entre elles. Le conflit s’exportant sur la Lune, où, malgré le traité en vigueur, les militaires ont de plus en plus d’influence, et où les revendications territoriales, elles aussi interdites, ne sont pas loin quand un vaisseau américain installe une base provisoire au pôle sud.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur le papier, tout cela est alléchant, surtout connaissant l’intelligence et l’érudition de KSR. Hélas, on ne peut qu’être déçu, et ce sur deux plans &amp;nbsp;: d’abord, ce qui est décrit de la colonisation est relativement maigre, peu crédible en termes de calendrier, même sachant la puissance de travail chinoise, capable de faire sortir de terre d’énormes infrastructures en un temps ridiculement court, et même avec des robots et des imprimantes 3D. De plus, certaines solutions techniques posent question. Enfin, on a le net sentiment que le propos n’est pas centré sur les Chinois sur la Lune en 2047 mais sur les Chinois en 2047 tout court.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ensuite, sur le plan littéraire, &lt;strong&gt;Red Moon&lt;/strong&gt; est à l’image de la production récente de KSR (sans atteindre le niveau catastrophique de &lt;strong&gt;2312&lt;/strong&gt;), c’est à dire affligé de multiples problèmes&amp;nbsp;: lourd déballage d’infos, longueurs excessives (il décrit en détail des semaines de planque de deux des personnages, alors que fondamentalement, il ne se passe rien), rythme mal maîtrisé, fin abrupte, soucis de crédibilité (la fille d’un ministre qui est l’âme de la révolution, les allers-retours Terre-Lune incessants), deux des trois protagonistes qui sont soit falot (à la limite de l’autiste savant), soit mono-dimensionnel, multiplicité de thématiques pas toujours assez développées (Intelligence Artificielle générale), etc.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les deux aspects cumulés font que &lt;strong&gt;Red Moon&lt;/strong&gt; n’est pas à la hauteur de ce que l’auteur de Red Mars a jadis proposé, et peut-être surtout, sur un aspect strictement lunaire, n’est pas non plus au niveau de ce que d’autres écrivains ont récemment publié, à commencer par Ian McDonald et son cycle «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Luna&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», qui, que ce soit sur le plan SF ou littéraire, bat Robinson à plate couture.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Apophis&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-brunner.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-brunner.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Tétralogie noire&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;John Brunner – Mnémos, coll. «&amp;nbsp;Univers&amp;nbsp;» – octobre 2018 (recueil rééditant quatre romans, traduits de l’anglais par Didier Pemerle, Frank Straschitz et Guy Abadia – 1198 pp. GdF. 38 euros)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le beau parpaing que voilà&amp;nbsp;! Et toujours aussi peu maniable… mais qui a le bon goût de compiler quatre romans majeurs de John Brunner – même si l’auteur ne les a semble-t-il jamais désignés sous ce nom de&lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Tétralogie noire&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; pourtant devenu très commun. &lt;strong&gt;Tous à Zanzibar&lt;/strong&gt; a été régulièrement réédité en français, mais ce n’était pas le cas de &lt;strong&gt;L’Orbite déchiquetée&lt;/strong&gt;, du &lt;strong&gt;Troupeau aveugle&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;Sur l’onde de choc&lt;/strong&gt; , indisponibles depuis fort longtemps. Or il serait dommage que le premier roman, certes un immense chef-d’œuvre, et le prix Hugo 1969, soit l’arbre qui cache la forêt, parce que &lt;em&gt;l’ensemble&lt;/em&gt; constitue une somme de la meilleure SF.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il est souvent prudent de se méfier quand on parle d’auteurs de SF « visionnaires&amp;nbsp;», qui «&amp;nbsp;prophétisent&amp;nbsp;», et cetera, mais, dans le cas présent, et même avec quelques lacunes notables d’ordre notamment technologique, très excusables, il apparaît clairement que Brunner est au-dessus du lot, bien au-dessus. Il est assez terrifiant à vrai dire de voir combien ces romans, écrits entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, et tous situés dans un futur proche, essentiellement la décennie 2010 (ça tombe bien), anticipent certains traits de notre monde contemporain, de la télé-réalité immersive au néocolonialisme économique, du repli sur l’irrationnel et la pseudoscience au racisme le plus paranoïaque et alimenté par le lobby des armes, de la destruction de l’environnement aux intellectuels-gourous, de l’omniprésence des médias aux ambiguïtés de la société de l’information dans un monde néolibéral, qui vire à la société de contrôle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce n’est pas tant la prospective au plan technologique qui frappe le plus par sa justesse (il y manque assurément beaucoup de choses, même si &lt;strong&gt;Sur l’onde de choc&lt;/strong&gt;, roman précurseur du cyberpunk, contient probablement ce qui se rapproche le plus de l’informatique personnelle, du piratage et des virus en même temps que d’Internet, avec ses dimensions de contrôle social mais aussi de redéfinition de l’identité, avant les années 1980), mais comment Brunner, dans ces quatre romans, anticipe notre manière de &lt;em&gt;penser&lt;/em&gt; – et peut-être surtout de penser &lt;em&gt;mal&lt;/em&gt;. Certains discours ne jureraient pas si on les extrayait de ce livre pour les attribuer, mettons, à des parlementaires niant le changement climatique – et certaines figures actuelles de la politique, de l’économie ou des médias, pourraient tout aussi bien, hélas, être des personnages de John Brunner…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais l’autre grande réussite de ces romans, et peut-être la plus appréciable de manière objective, c’est l’immersion incroyable qu’ils suscitent, notamment en jouant des principes que Brunner a piqué à Dos Passos et à sa &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;trilogie U.S.A.&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, et en mettant tout particulièrement en avant les médias – cette approche kaléidoscopique du monde, tout en fragments de publicités, de chansons, d’articles de presse, de notices de médicaments, avec des personnages éphémères témoins en forme de commentaire de l’intrigue à hauteur d’homme&amp;nbsp;; à vrai dire, pour cette même raison, l’intrigue passe régulièrement au second plan, s’il y en a une, et c’est très bien comme ça. C’est davantage marqué dans&lt;strong&gt;Tous à Zanzibar&lt;/strong&gt;, ça l’est beaucoup moins dans &lt;strong&gt;Sur l’onde de choc&lt;/strong&gt;, le roman le plus «&amp;nbsp;classique&amp;nbsp;» au plan de la narration, mais c’est tout de même un aspect remarquable de l’ensemble de cette tétralogie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Vraiment de la SF haut de gamme – qui est bien de son temps par certains côtés, mais tellement au-dessus du lot et effroyablement juste sur tant de points qu’elle mérite bien qu’on y revienne. Et si&lt;strong&gt; L’Orbite déchiquetée&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Sur l’onde de choc&lt;/strong&gt; sont probablement un petit cran inférieurs (peut-être d’ailleurs parce que ce sont les deux romans qui recourent le plus à la quincaillerie SF – incluant pouvoirs psy aussi bien que robots et bizarreries temporelles, tandis que Nick Haflinger, dans le dernier roman, a des atours de héros autrement plus marqués que ses contreparties plus ambiguës dans les trois titres qui le précèdent), &lt;strong&gt;Tous à Zanzibar &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Le Troupeau aveugle&lt;/strong&gt;, le roman le plus noir de cette &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Tétralogie noire&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; (parce que sans concessions – dans les autres, Brunner ménage en dernier recours, et peut-être sans conviction, un très vague espoir utopique, qui jure dans le tableau impitoyable qui forme l’essentiel du récit), méritent sans l’ombre d’un doute d’être qualifiés de chefs-d’œuvre. Indispensable&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-risquezero.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-risquezero.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Risque Zéro&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Olga Lossky – Denoël – janvier 2019 (roman inédit – 336 pp. GdF. 20,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Futur proche. La société Providence, pour laquelle travaille Victorien en tant que réalisateur d’animations dispensant des conseils de façon ludique, commercialise une puce sous-cutanée surveillant la santé de ses clients et leur mode de vie comme le temps de sommeil ou les excès&amp;nbsp;: ainsi l’autocuiseur au courant de leur taux de glycémie ou de cholestérol est en mesure de proposer des menus adaptés à chaque membre de la famille. Sa femme Agnès, anesthésiste à l’hôpital, est mise en garde à vue pour n’avoir pas tenté, lors d’un arrêt cardiaque, de réanimer un patient jusqu’au bout. C’est en réalité Akim, le chirurgien vacataire, qui a quitté la salle d’opération au bout de dix minutes au lieu du quart d’heure réglementaire, comprenant qu’il n’y avait plus rien à faire. Durant sa nuit en cellule, en attendant l’interrogatoire du lendemain, Agnès dont la panique fait s’emballer le cœur de façon dangereuse en raison d’une bénigne malformation cardiaque, frôle la catastrophe. Victorien, qui suit son calvaire à l’aide de l’autocuiseur connecté sur sa puce, conçoit à l’aide de son fils, au cours d’une nuit blanche, un jeu vidéo pour faire prendre conscience des rigueurs d’une incarcération. De son côté, Agnès, libérée mais sous le coup d’une mise en examen, remet en question cette société planifiant la vie de tout un chacun et part se ressourcer dans la hutte en paille de ses grands-parents avant de s’engager dans une clinique à vocation humanitaire dans un township d’Afrique du Sud, embarquant avec elle, malgré l’absence de sécurité, d’hygiène et de ressources, sa fille de cinq ans et son fils adolescent, ainsi que son arrière-grand-père de cent huit ans.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mal fichu, mal écrit, ce roman qui tient à dénoncer la société du contrôle numérique individuel, enfonce des portes ouvertes avec un scénario aussi incohérent que naïf. Les personnages agissent selon le propos qu’ils sont chargés de véhiculer et non en fonction de leur psychologie. Le principal défaut consiste à expliquer au lieu de montrer&amp;nbsp;: la narration se focalise sur le point de vue des protagonistes jusqu’à multiplier les contradictions en tentant de justifier le moindre de leurs actes. L’écriture, très plate, est au niveau de la narration. Le plus consternant peut-être est que le roman bénéficie un peu partout d’une bonne presse. Le lecteur de science-fiction, lui, passera son chemin.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-reincarnation.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-reincarnation.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Reincarnation Blues&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Michael Poore – Bragelonne – janvier 2019 (roman inédit traduit de l’américain par Cédric Degottex – 412 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Milo est un quinquagénaire plutôt cool. Il vit en bord de plage, promène de riches clients en mer quand il a besoin d’argent, boit tranquillement des bières devant l’océan avec son chien et le soir retrouve sa compagne du moment. Mais un requin affamé met fin à ce bonheur, certes caricatural, mais suffisant. Exit Milo&amp;nbsp;? Pas vraiment. Car cet individu n’en est pas à son premier décès. Loin de là. Il approche en fait de sa dix millième mort. Pas mal, hein&amp;nbsp;? C’est d’ailleurs le détenteur du record. Les autres parviennent à la perfection au bout de leur millième réincarnation à quelques centaines près. Mais dix mille&amp;nbsp;? Cela commence à faire beaucoup. Trop aux yeux du grand boa cosmique. D’ailleurs, si Milo ne parvient pas, enfin, au stade ultime très rapidement, c’en sera définitivement terminé pour lui. L’univers a beau être patient, à force, il se lasse. Donc, encore cinq réincarnations et c’est le grand plongeon dans le néant, la dissolution, la disparition définitive. Milo a donc sacrément intérêt à se bouger le derrière&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’idée de départ est fort séduisante et offre de bonnes possibilités narratives&amp;nbsp;: époques variées, classes sociales multiples, tonalités diverses, et un discours sur la vie après la mort toujours porteur. Ajoutons à cela une imagination riche et assez variée de l’auteur. De quoi obtenir un cocktail plaisant. Et même plus. Oui mais voilà, Michael Poore aime trop la facilité et il ne tient pas la longueur. Rappelons d’abord que &lt;strong&gt;Reincarnation Blues&lt;/strong&gt; est son premier roman publié. Auparavant n’étaient parues de lui que des nouvelles. Et cela se ressent grandement dans ce texte&amp;nbsp;: si Milo à la recherche du salut et de l’amour (eh oui, il est en couple avec la mort&amp;nbsp;: ça calme&amp;nbsp;!) offre un fil rouge efficace au récit, ce roman ressemble tout de même plutôt à une suite de courts récits enchâssés dans une vaste structure. De nombreuses nouvelles, plus ou moins réussies, plus ou moins inspirées, plus ou moins cruelles (l’auteur n’hésite pas à aller loin dans la déchéance de son héros), avec pour personnage central une réincarnation de Milo dans le passé ou le futur (à ce propos, Michael Poore nous prépare un avenir bien sombre). Avec des fins plus ou moins impressionnantes (dont l’une, à base de survol de murailles, qui n’est pas sans rappeler une aventure du célèbre baron de Münchhausen), mais sans lien véritable entre elles, d’où un sentiment de récit décousu. Tout cela tend bien vers l’issue finale – Milo va-t-il enfin, grâce à des existences de plus en plus vertueuses, atteindre le nirvana&amp;nbsp;? –, mais, souvent, cela reste tiré par les cheveux, le lien entre les différentes histoires demeurant artificiel.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour ne rien arranger, Michael Poore se laisse parfois aller aux blagues faciles, à l’humour potache à base de pipi, caca, prout et bière faisandée. Gageons que l’auteur devait faire un malheur sur le campus. Mais dans le roman, ça tourne vite un peu en rond. Et les structures des phrases, comme le vocabulaire sont souvent trop familiers. À trop vouloir aller vers la simplicité, le style parlé, le roman finit par sembler bâclé par moments.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout cela rend-il la lecture de &lt;strong&gt;Reincarnation Blues&lt;/strong&gt; à proscrire&amp;nbsp;? Loin de là&amp;nbsp;! Les vacances sont bientôt là pour beaucoup. Le soleil et la chaleur (pas trop, quand même) aussi, en principe. Les conditions idéales pour déguster ce roman léger, sympathique et entrainant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-chasseurs.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-chasseurs.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Chasseurs de sève&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Laurent Genefort – Critic, coll. «&amp;nbsp;Science-fiction&amp;nbsp;» – février 2019 (réédition – 215 pp. GdF 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Laurent Genefort aime les livres univers et &lt;strong&gt;Les Chasseurs de sève&lt;/strong&gt;, en dépit de sa brièveté, en est un.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’Arche est immense au point qu’elle se fait monde&amp;nbsp;: plusieurs générations après l’installation de l’être humain sur ses branches, ne subsistent plus de l’Univers extérieur que des souvenirs si imprégnés d’interprétations morales et même religieuses qu’ils ne sont plus que des mythes. Lorsque la perspective humaine se rétrécit et que l’oubli embrume le récit des origines, la spiritualité se fait restrictive et peut conduire au fanatisme &amp;nbsp;: chaque tribu de l’Arche est un «&amp;nbsp;&lt;em&gt;famil&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» qui peut tolérer l’existence d’autres communautés… sans se défaire pour autant d’un très fort esprit de clocher. La survie des clans de l’Arche dépend de son exploitation du végétal géant, pourvoyeur de biomasse primaire – la sève — comme secondaire – celle des innombrables plantes épiphytes ou parasites et des animaux qui prospèrent sur le tronc. Le biologiste ne peut qu’être fasciné par l’argument de ce texte&amp;nbsp;: tout système vivant est ouvert sur son environnement et entretient par conséquent des flux de matière et d’énergie avec celui-ci&amp;nbsp;; leur interruption sanctionne la fermeture du système et donc sa mort&amp;nbsp;; et l’Arche n’est de toute évidence pas immortelle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour Piérig et les autres habitants de l’Arche, le danger ne provient pas des tribus rivales ou même des autres humanités dont la présence est signalée sur la canopée&amp;nbsp;: pareil danger serait de nature sociologique&amp;nbsp;; et s’il y a danger sociologique dans cette histoire, ce qui intéresse Laurent Genefort c’est plutôt de montrer comment le péril écosystémique peut le déterminer. L’Arche se meurt, et avec elle vont mourir à la fois un mode de vie et des spiritualités ignorant l’infini de l’horizon. En ce sens, le voyage de Piérig est à la fois picaresque et wulien&amp;nbsp;: il s’agit pour l’individu de changer de perspective par le contact d’un monde étrange, qu’il découvre bien plus grand que sa propre expérience de vie. Les périls rencontrés sur la route – qu’ils soient ceux d’un écosystème en cours d’effondrement, ceux des cultures étrangères ou même ceux de la verticalité – sont autant d’épreuves destinées à modeler un homme nouveau. Certains voyageurs n’y survivront pas, d’autres se révéleront incapables de survivre à la péremption de leurs modes de pensée&amp;nbsp;: l’expérience nouvelle devra de toute façon faire tache d’huile. Le changement écosystémique annoncé par les péripéties de la quête aura donc des contrecoups sociologiques et spirituels remarquables&amp;nbsp;: quand le monde change, l’homme change aussi – et le monde change alors en retour…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est donc un texte aussi passionnant qu’humaniste que Laurent Genefort livre ici dans une version révisée, qui mérite bel et bien d’entrer dans votre bibliothèque.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Arnaud Brunet&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-foretdesaraignees.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-foretdesaraignees.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Forêt des araignées tristes&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Colin Heine – ActuSF, coll. «&amp;nbsp;Les 3 Souhaits&amp;nbsp;» – février 2019 (roman inédit – 487 pp. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;TROP. Voilà le mot qui résume le livre de Colin Heine en un seul mot.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Forêt des araignées tristes&lt;/strong&gt; est un roman &lt;em&gt;steampunk&lt;/em&gt; sous lequel se dissimule un vague postapo écolo. On y perçoit les tensions franco-germaniques de l’avant-guerre, mais ici le design Belle Époque n’est qu’un parti pris esthétique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Côté contexte&amp;nbsp;: la vape, conséquence de la pollution, s’est répandue sur la plus grande partie du monde&amp;nbsp;; l’humanité s’est réfugiée dans des cités verticales dont la bourgeoisie occupe bien naturellement les sommets.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce monde-là, Bastien, officiellement paléontologue et officieusement anti-héros patenté, mollasson et naïf, bête comme ses pieds, a tendance à se trouver là où il ne faudrait pas quand il ne faudrait pas&amp;nbsp;: le voilà tour à tour victime d’un accident ou témoin d’un attentat… Agathe, sa gouvernante, dont le langage tient bien davantage de celui d’une poissonnière et qui ne cesse de railler et d’insulter Sébastien comme s’ils entretenaient une relation SM, lui fait comprendre que son accident n’en était peut-être pas un et le pousse à enquêter. Gros bêta et mâle beta en toute splendeur, la personnalité de Bastien autorise le comportement inadmissible de sa gouvernante si peu en adéquation avec sa place sociale. Insupportables mais cohérents, l’un comme l’autre ne me donnant qu’une seule envie&amp;nbsp;: celle de sortir la boite à gifles&amp;nbsp;! Et voilà donc Bastien embarqué dans une affaire d’espionnage urbaine échevelée et complètement foutraque avec assassins, détectives, sociétés secrètes, bestiole sortie des «&amp;nbsp;Vaineterres&amp;nbsp;» sous la vape et tout le toutim. Il y a bien TROP de péripéties souvent inutiles, TROP de personnages TROP transparents, dont Angela, une activiste germanique qui pointe son joli museau au beau milieu du roman comme un cafard dans le café pour une action à l’emporte-pièce qui file dans TOUS les azimuts… On peine à comprendre où veut nous mener l’auteur qui, en fin de compte, ne nous mène nulle part. Le roman se finit en beauté, sur les chapeaux de roue, mais me laissant pour le moins perplexe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sous ce beau titre et cette jolie couverture, je m’attendais à trouver un décor évoquant davantage &lt;strong&gt;Annihilation&lt;/strong&gt; de Jeff VanderMeer plutôt que «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Bohème&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» de Mathieu Gaborit. L’histoire, avec son lot de lenteurs, souvent verbeuse, est essentiellement urbaine&amp;nbsp;; forêts et araignées n’en constituant que la portion congrue, et quant à leur tristesse…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Choisir, c’est renoncer&amp;nbsp;: ici, bon nombre d’éléments restent en friche&amp;nbsp;; ils auraient pu servir mais l’auteur n’en a rien fait (sans les supprimer pour autant).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Forêt des araignées tristes &lt;/strong&gt; nourrissait très certainement quelque ambition littéraire. On passe soudain d’une narration à la 3e personne à la première pour accéder à l’intériorité des personnages, créant des ruptures pour le moins étranges.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Colin Heine tient à donner à son livre une dimension politique en soulevant des problématiques écologiques et de lutte des classes, sauf qu’il ne parvient jamais à rattacher son intrigue à cet arrière-plan qui s’invite à gros sabots. Cette absence de lien entre l’intrigue et les problématiques en accentue le lourd aspect caricatural avec comme corollaire que le message ne passe pas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il aurait, selon moi, bien mieux valu situer le roman dans l’univers de &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Bohème&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», collaborer avec Mathieu Gaborit qui a déjà partagé sa création, et peaufiner l’intrigue policière, poser (par exemple) Angela en Mata Hari ou Rosa Luxembourg.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bien des éditeurs français entendent se dispenser des frais de traduction en publiant des auteurs francophones qu’ils vendront de toutes façons tout aussi peu. Ce qui implique de faire un travail de direction littéraire, effectué en VO en amont de la traduction par les «&amp;nbsp;editors&amp;nbsp;» et les agents. C’est tout ce travail qui est ici pris en défaut. Le jeune auteur n’est pas à blâmer. Il fallait lui faire remettre son œuvre cent fois sur le métier. Une pépite brute de décoffrage qu’il aurait fallu usiner et usiner encore pour en faire un joyau.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-limites.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-limites.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Aux limites de l’infini&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Stanley G. Weinbaum – L’Arbre Vengeur – février 2019 (recueil inédit en français traduit de l’américain par Catherine Delavallade – 289 pp. Poche. 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Stanley G. Weinbaum est l’un des pionniers de la SF américaine. Né en 1902, il mourut d’un cancer du poumon en 1935, à 33 ans seulement, peu de mois après la publication de son texte le plus fameux,&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Une odyssée martienne&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Célébrée par Isaac Asimov comme «&amp;nbsp; &lt;em&gt;l’une des trois histoires qui ont changé la SF&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», la nouvelle reçut un très bon accueil critique. Le lecteur y croise un groupe d’explorateurs envoyés sur Mars grâce à une fusée atomique (quoi que ce puisse être). Ils y rencontrent, pour la première fois peut-être de l’histoire de la SF, une créature extraterrestre (puis de nombreuses autres) visiblement intelligente, mais non humanoïde, avec toutes les impossibilités de communication que ça peut générer. Raisons d’agir, langages, culture, les Martiens de Weinbaum sont manifestement dotés d’une intelligence équivalente, voire supérieure (l’auteur resservira cette supériorité supposée dans une autre nouvelle du recueil, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Lotophages&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;) à celle des Terriens, mais il est clair que celle-ci ne nous est pas directement accessible. Cette approche de la vie extraterrestre, résolument nouvelle, enchanta le lectorat de l’époque et répondait par anticipation à la demande de John W. Campbell&amp;nbsp;: « &lt;em&gt; Écrivez-moi une créature qui pense aussi bien ou même mieux qu’un homme, mais pas comme un homme &lt;/em&gt; .&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Aux limites de l’infini&lt;/strong&gt;, à la suite de cette &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Odyssée martienne&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, on pourra lire six autres nouvelles de longueurs diverses, toutes dans une traduction inédite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi lira-t-on le texte éponyme au recueil, une sorte d’ &lt;em&gt;escape game &lt;/em&gt;improvisé dont la solution est la découverte d’une expression mathématique, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Mondes du Si&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui explore la possibilité d’univers parallèles infinis bien avant qu’Hugh Everett ne la formalise, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Dérive des mers&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, où un cataclysme géologique risque d’interrompre le Gulf Stream, refroidissant alors les terres de l’Est Atlantique, provoquant par là même exodes, guerres et débroussaillage malthusien, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Lotophages&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», où, sur une Vénus froide (!), on s’interroge, après Schopenhauer, sur la vie comme volonté, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Lunettes de Pigmalyon&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, où un voyage en paracosme conduit à s’interroger sur réalité et perception, et la très courte &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Graphe&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, qui pointe les méfaits du stress induit par une vie professionnelle hégémonique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’ensemble forme un ouvrage à l’intérêt historique évident. Ramener sur le devant de la scène un pionnier peu connu du grand public français, donner à voir ce premier contact qui rompt avec les codes précédents de l’alien humanoïde et/ou purement hostile, tout ceci est intéressant. D’autant que dans les autres textes, Weinbaum fait montre d’un intérêt louable pour la science de son époque et les questionnements philosophiques&amp;nbsp;; aucun texte n’est, de fait, dépourvu d’une réflexion sous-jacente à l’intrigue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il y a néanmoins des bémols. Très datés dans leur écriture, les textes peinent à passionner. Le style est parfois plat, parfois verbeux, parfois trop visiblement conscient de sa propre finesse. De (rares) saillies sexistes font sourire – O tempora&amp;nbsp;! O mores&amp;nbsp;! Et puis, les erreurs et méconnaissances scientifiques de l’époque heurtent ou amusent. Vénus, qui ne tourne pas, est froide et dotée d’une pression supportable. L’atmosphère de Mars est largement respirable, et sur sa surface on trouve des canaux — alors qu’il était déjà admis qu’ils n’étaient qu’un fantasme de Percival Lowell. Ça peut faire beaucoup. On est ici dans l’archéolittérature. À toi de voir, lecteur, si tu veux participer à l’expédition.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Éric Jentile&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-arbonne.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-arbonne.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Chanson d’Arbonne&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Guy Gavriel Kay – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – février 2019 (réédition d’un roman traduit de l’anglais [Canada] par Hélène Rioux – 624 pp. GdF. 27,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Réédité dans une nouvelle et belle édition brochée, &lt;strong&gt;La Chanson d’Arbonne&lt;/strong&gt; faisait partie des introuvables de Guy Gavriel Kay dans l’Hexagone, du moins si l’on ne souhaitait pas hypothéquer un rein pour l’acheter sur le marché de l’occasion.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après s’être acquitté de sa dette envers Tolkien avec «&lt;strong&gt;La Tapisserie de Fionavar&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», et plus largement envers la&lt;em&gt;high fantasy&lt;/em&gt;, l’auteur canadien peaufine avec &lt;strong&gt;La Chanson d’Arbonne&lt;/strong&gt; une vision plus personnelle du genre, née de sa passion pour l’Histoire et pour la culture méditerranéenne. Ce roman&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;fait en effet directement allusion au pays de langue d’Oc et plus particulièrement à la Provence médiévale. Kay y déploie toute son admiration pour le fin’amor, cet art de vivre et d’aimer porté par les troubadours et autres ménestrels. Il fantasme ainsi une terre imaginaire, l’Arbonne, aux vignobles ensoleillés, peuplée de seigneurs et poètes aussi redoutables avec les mots qu’avec leur épée, un pays de cocagne ceint de montagnes élevées, la protégeant des convoitises de ses voisins ombrageux, mais hélas pas des mauvaises rumeurs qui courent sur ses femmes. Dans son voisinage, l’austère royaume du Gorhaut se révèle au cœur de toutes les intrigues. Adorant le dieu mâle Corannos, son aristocratie voit d’un très mauvais œil cette riche contrée gouvernée par une femme et soumise aux caprices de la déesse Rian. Mais surtout, l’Arbonne suscite la haine du primat du clergé du Gorhaut, un homme ambitieux qui rêve de croisade et de châtiments sanglants afin d’éradiquer l’hérésie féminine qui y prévaut.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Chanson d’Arbonne&lt;/strong&gt; reconduit la plupart des thèmes effleurés dans &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt;, en poussant un peu plus loin la rupture avec la &lt;em&gt;high fantasy&lt;/em&gt;. On y retrouve cette volonté de tolérance qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre de Guy Gavriel Kay, manifestation morale qu’il ne faudrait pas confondre avec de la naïveté. Pour avoir beaucoup étudié l’Histoire, l’auteur canadien sait que l’être humain n’est pas naturellement bon. Si l’Arbonne doit beaucoup à la Provence, Cygne de Barbentain ou Ariane de Carenzu empruntent sans doute une grande partie de leurs traits à Marie de Champagne ou Aliénor d’Aquitaine. Quant au Gorhaut et à sa croisade, il s’inspire évidemment de l’expédition contre les Albigeois, décrétée par la papauté au XIIIe siècle. Néanmoins, il ne faudrait pas restreindre &lt;strong&gt;La Chanson d’Arbonne&lt;/strong&gt; à un simple décalque de l’histoire de l’Occitanie médiévale. Bien au contraire, Guy Gavriel Kay utilise sa grande connaissance du sujet pour donner vie à la contrée et à ses habitants, jusque dans le moindre détail culturel ou politique. En la matière, il faut reconnaître qu’il se montre adroit pour échafauder complots et vengeance familiale, faisant monter la tension au fil d’une intrigue fort bien ficelée, où alternent discussions stratégiques et parties plus musicales ou sensuelles. Avare en magie, Kay préfère ici une &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; teintée de réalisme, pour ainsi dire désabusée, ne retenant cependant pas sa plume lorsqu’il s’agit de se montrer plus épique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Entre &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Les Lions d’Al-Rassan&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;La Chanson d’Arbonne&lt;/strong&gt; fait donc partie des textes les plus aboutis d’un auteur ayant depuis continué à étoffer son univers de fantasy historique du côté de Byzance, de l’Angleterre et de la Chine. Voici un roman à (re)découvrir, assurément.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-ensorceleur.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-ensorceleur.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’ensorceleur des choses menues&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Régis Goddyn – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – février (roman inédit – 480 pp. GdF. 23,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Barnabéüs est vieux, et ne souhaite plus qu’une chose après une vie honorable&amp;nbsp;: écrire ses mémoires. Fils aîné d’une mage, élevé dans l’opulence, appelé à reprendre la charge de sa mère, il a été déshérité dans sa jeunesse au profit de son frère cadet. Il s’est alors exilé dans les faubourgs d’une bourgade de taille moyenne, subissant les sautes d’une météo caractérielle tantôt glaçant la ville d’un hiver âpre ou la réchauffant d’un été caniculaire au long d’une même journée. Cependant, Barnabéüs n’est pas à plaindre&amp;nbsp;: après être devenu ensorceleur des choses menues, et, tant bien que mal, avoir réussi à trouver sa place au sein de cette caste qui aide les gens du peuple dans les petits tracas du quotidien, il peut enfin prendre sa retraite. C’est sans compter sur Prune, une jeune fille noble n’ayant plus rien à perdre, et qui lui demande de l’aide pour retrouver son fiancé disparu. Ce dernier n’est pas revenu du mystérieux voyage vers Agraam-Dilith, la cité secrète dans laquelle tous les mages seraient formés. Après un premier refus, le vieillard se retrouve à aider la jeune demoiselle en détresse sur un apparent coup de tête, et le voilà embarqué dans le voyage qu’il faillit faire autrefois. Léger problème &amp;nbsp;: seuls les mages ont le droit de voyager au-delà du petit monde de leur cité casanière…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Voici un récit de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; un peu inhabituel, où le héros, un vieillard bedonnant perclus de rhumatismes, découvre, presque malgré, lui les limites d’une société autoritaire et fermement décidée à garder la masse populaire dans l’ignorance. Pas de faux semblant ici, Barnabéüs sait très bien qu’il ne séduira jamais Prune, même si une certaine fierté virile l’oblige à avancer, pas après pas, en suivant tout pantelant et grommelant cette jeunesse flamboyante. Il est parfois drôle, parfois triste, parfois pitoyable, parfois courageux. Au fil du chemin, de découvertes géographiques en échanges de formules, de rencontres en poursuites, il s’interroge beaucoup, ce petit vieux si obstiné&amp;nbsp;: pourquoi sa mère a-t-elle choisi son frère plutôt que lui&amp;nbsp;? Pourquoi les jeunes femmes doivent-elles se battre davantage pour vivre leur vie selon les normes des hommes&amp;nbsp;? Pourquoi n’a-t-il aucun mal à apprendre de nouveaux sorts que même son frère mage ignore&amp;nbsp;? Quel est ce monde sans pitié dans lequel il échoue quand il rêve, nuit après nuit&amp;nbsp;? Et surtout, que cache vraiment ce parcours initiatique vers la cité secrète&amp;nbsp;? Aventure après aventure, le duo improbable va découvrir et dévoiler les plus terribles des secrets (dont l’un est d’ailleurs spoilé sur la quatrième de couverture), déclenchant au passage un cataclysme social sans précédent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Malheureusement, ces révélations attendues sont peut-être un peu trop tardives dans l’histoire au long cours, qui pâtit d’un certain nombre de maladresses et de longueurs facilement évitables. Les véritables enjeux politiques et psychologiques de la quête ne se dévoilent vraiment qu’au dernier quart du roman, même si on les soupçonne dès la première partie, ralentissant un rythme qui peinait déjà à se réguler. Certes, un coup de théâtre central dynamise le récit, mais quel dommage qu’il soit traité en à peine deux minuscules pages, faisant ainsi implicitement comprendre au lecteur que non, finalement, ce n’est pas si grave. Pourtant les personnages principaux sont d’une humanité sympathique, et le regard porté sur ces deux héros atypiques fait souvent preuve d’un humour fin et d’une intelligence subtile. Les questions posées sur l’importance de la mort et le sens de leur vie sont riches et intrigantes, et permettent au lecteur de suivre Barnabéus et Prune jusqu’à la dernière page… à condition de garder un regard bienveillant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Maëlle Allan&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr95-araignees.jpg&quot; margin:=&quot;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr95-araignees.jpg&quot; style=&quot;style=&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Infestation / Destruction&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;1. Infestation – Ezekiel Boone&amp;nbsp;; Actes Sud, coll. «&amp;nbsp;Exofictions&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; septembre 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Jérôme Orsoni – 384 pp. 22,50 euros)&lt;br /&gt;
2. Destruction – Ezekiel Boone&amp;nbsp;; Actes Sud, coll. «&amp;nbsp;Exofictions&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; mars 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Jérôme Orsoni – 368 pp. 22,80 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans notre précédente livraison estivale, nous vous évoquions &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/eclosion&quot;&gt;Éclosion&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, le premier volet de la trilogie arachnophobe d’Ezekiel Boone. Si vous ne l’avez pas lu et comptez le lire, ou bien si les araignées vous mettent mal à l’aise, passez d’emblée à la critique suivante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Rappel des événements&amp;nbsp;: de par le monde, des hordes d’araignées ont surgi, boulottant tout sur leur passage – y compris les humains. À la fin du roman, elles mouraient toutes subitement. La fin du cauchemar&amp;nbsp;? Non, plutôt un bref répit avant la deuxième vague. Roman polyphonique mené tambour battant, &lt;strong&gt;Éclosion&lt;/strong&gt; s’avérait diablement efficace à défaut d’être original. Quid des suites&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Infestation&lt;/strong&gt;, l’humanité panse ses plaies en sachant que le pire reste à venir. De partout, des cocons géants se préparent à éclore pour libérer une engeance à huit pattes, pire que la vorace première vague. Car ces nouvelles araignées, au dos marqué d’une bande rouge, sont organisées et semblent préparer la venue de quelque chose d’autre. Aux USA, la guerre contre ces bestioles est bien mal engagée, et la présidente Stephanie Pilgrim devra se résoudre à des choix radicaux si elle veut sauver ce qui peut l’être. À moins que Shotgun, ingénieur survivaliste planqué dans son bunker perso avec quelques amis, parvienne à mettre au point un moyen de défaire les araignées. Si l’action est moins frénétique dans ce deuxième volume, la tension rampante se fait palpable… Chapitres courts, style plaçant le lecteur au plus près d’une galerie de héros comme d’anti-héros, brossés avec efficacité – qu’il s’agisse de personnages récurrents ou points de vue d’un seul chapitre –, le roman se dévore (ha). Dommage que les promesses ne soient pas vraiment tenues dans &lt;strong&gt;Destruction&lt;/strong&gt;. Pourtant, ce dernier volet commence bien avec un suspense maximal et des protagonistes en situation délicate – les uns aux prises avec des araignées, les autres avec des congénères humains aux vues diamétralement opposées sur les solutions à apporter. Néanmoins, la fin apparaît quelque peu bâclée au profit d’un final et d’un happy end expéditifs. Dommage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, en matière de roman catastrophe, la trilogie d’Ezekiel Boone constitue un divertissement efficace à défaut d’inoubliable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;* * *&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 94)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/04/26/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-94</link>
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        <pubDate>Fri, 26 Apr 2019 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr94-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr94-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Pour compléter le cahier critique du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-94&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 94&lt;/a&gt;, voici une poignée de chroniques supplémentaires. Au programme : des marchands de rêve, des anti-Terre, des mages de bataille et des hommes frénétiques…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr94-journal.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr94-journal.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Journal d’un marchand de rêve&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Anthelme Hauchecorne – French Pulp Éditions, coll. «&amp;nbsp;Anticipation&amp;nbsp;» – mai 2018 (réédition – 544 pp. 18&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Paru en 2016 chez L’Atelier Mosésu, couronné l’année suivante par le prix Imaginales, &lt;strong&gt;Journal d’un marchand de rêve&lt;/strong&gt;, quatrième roman d’Anthelm Hauchecorne, a été réédité en 2018… et est tombé tardivement entre nos mains.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À vrai dire, il s’agit moins d’un &lt;em&gt;journal&lt;/em&gt; que de mémoires, celles de Walter Krowley. Narrateur du présent ouvrage, Walter est le rejeton d’une star hollywoodienne dont l’amour paternel n’est pas la plus évidente des qualités. Individu plutôt instable, scénariste en devenir, Walter fait un jour une crise qui l’amène… à Dollywooh, double inversé et onirique d’Hollywood. Dans ce monde, l’&lt;em&gt;Ever&lt;/em&gt;, véritable rêve partagé entre les dormeurs du monde entier, la monnaie ayant cours est le sable. Si le mystérieux Gouverneur fait régner une justice sévère à Dollywoh, les alentours de la ville sont arpentés par les Outlaws et les féroces peaux-rouilles – des robots sans âmes, autochtones oniriques. Au fil de ses séjours à Dollywooh puis à Sellexurb l’européenne, Walter va rencontrer plusieurs personnages hauts en couleurs – son &lt;em&gt;ça&lt;/em&gt; bestial, des femmes fortes, des hors-la-loi sans pitié – et explorer la région méconnue de Brumaire, dont le sable possède d’étonnantes qualités. Un sable qui, ingéré, décuple la créativité de Walter dans le monde de l’Éveil – faisant du protagoniste moins un &lt;em&gt;marchand&lt;/em&gt; qu’un créateur. Le tout est de ne pas tomber à court de sable. Et de surmonter les nombreux périls de Dollywooh.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant au lecteur, il devra surmonter les nombreux écueils de ce roman afin d’en atteindre le terme. La plume n’est pas désagréable mais Anthelme Hauchecorne en fait trop (et gagnerait à suivre un stage chez Thomas Day). On mettra les phrases curieuses sur le dos de la fatigue («&amp;nbsp;Elle marchait à la verticale&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;sa victime tomba à la renverse, sans toutefois s’effondrer&amp;nbsp;»). Trop longue pour son propre bien, l’intrigue est trouée par quelques ellipses dignes d’une logique onirique mais pas d’un texte romanesque, et pas vraiment portée par ses personnages ou le cadre de son action (la description d’Hollywood est générique au possible&amp;nbsp;; Dollywooh ne s’avère guère plus qu’un décor de western ensablé). L’usage intensif des notes de bas de page s’avère horripilant et sans logique (pourquoi mettre une note pour détailler la filmographie de Terry Gilliam ou expliquer l’acronyme WASP et ne rien mettre pour Oz et Celephaïs&amp;nbsp;?). En fin de compte, après l’ixième note de bas de page expliquant encore l’évidence, seul l’agacement finit par prédominer. Tant pis, et mieux vaut oublier ce roman comme on oublie un songe mal ficelé après le café matinal.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr94-antiterre.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr94-antiterre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Anti-Terre&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jean-Pierre Laigle – Éditions L’Œil du Sphinx, coll. «&amp;nbsp;Les études du Dr Armitage&amp;nbsp;» n°&amp;nbsp;7 – juin 2018 (recueil d’articles inédit – 240 pp. GdF. 15&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;On devait déjà à Jean-Pierre Laigle, sous le pseudonyme de Rémi Maure, une passionnante analyse des arches stellaires, qui fit sensation lors de sa publication en plusieurs parties dans la revue &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt;. Il renouvelle ici cet exercice avec un ensemble d’articles sur des thématiques cosmiques, souvent tombées en désuétude de fait de l’avancée des sciences, même si certaines survivent, davantage sous forme symbolique que spéculative.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;L’Anti-Terre&lt;/em&gt;,&amp;nbsp;» elle, n’a pas résisté aux avancées de l’exploration spatiale&amp;nbsp;: l’idée d’une planète invisible parce qu’à l’exact opposé de la nôtre, pronostiquée par Pythagore et réactualisée par les occultistes du XIXe siècle, a fait les beaux jours de la science-fiction des origines. Sans s’attarder sur les aspects scientifiques qui expliqueraient pourquoi l’évolution aurait suivi une trajectoire parallèle, voire en miroir, la thématique est un terrain de choix pour les utopistes, qui en profitent pour professer des idées sociales, avec des visions caricaturales donnant parfois dans l’humour simpliste.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;La Vie dans la haute atmosphère selon la science-fiction&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» prolonge en quelque sorte le thème en faisant de l’air un troisième milieu habitable, après la terre et les océans. Peuplé de méduses et autres créatures volantes ou flottantes, il repose parfois sur un substrat pour le moins hasardeux comme une couche de gelée translucide ou un air solidifié par le froid à mesure qu’on s’élève. On y trouve aussi des civilisations avancées comme les Sarvants du &lt;strong&gt;Péril bleu&lt;/strong&gt; de Maurice Renard. D’abord considérés comme des milieux terrifiants, ces espaces deviennent des objets de conquête aux États-Unis. Encore aujourd’hui on peut trouver des survivances du thème dans les nuages intelligents ou l’atmosphère d’autres planètes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans le même registre, l’exploration de terres creuses, de Jules Verne à Burroughs pour «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Pellucidar&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Les Autres Mondes concaves selon Edmund Halley et autres épigones&lt;/em&gt; &amp;nbsp;» s’étend aussi aux astéroïdes évidés ou aux mondes creux, ce qui en fait un thème encore vivace, essentiellement en BD.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;Les Allumeurs d’étoiles&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, plus tardif, voit l’homme agir sur le milieu stellaire. Qu’il s’agisse de rallumer le soleil qui se meurt au moyen de réactions nucléaires, ou bien la Lune, on est face à un thème prométhéen, mégalomaniaque et insouciant des dangers.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;V&lt;em&gt;ulcain, le mythique monde inframercurien&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» dû à Urbain Le Verrier, avec au moins un prédécesseur, Restif de la Bretonne, est une autre planète irrationnelle sur le plan scientifique mais riche en potentialités symboliques, peu exploitée, malgré quelques résurgences contemporaines, dues à K. S. Robinson et à l’auteur du présent ouvrage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Chaque chapitre est précédé de rappels mythologiques. Jean-Pierre Laigle ratisse large, des origines à nos jours, citant des contributeurs de toutes nationalités, avec autant d’auteurs connus de tous, de Doyle à Heinlein, que méconnus ou oubliés. Les romans, mais aussi les films et les bandes dessinées y sont résumés, présentés à l’aune de la rationalité scientifique, souvent pour pointer les défauts, mais avec une indéniable indulgence et un attachement pour ce type de récit. Tous analysent en guise de conclusion la portée du thème dans une perspective philosophique ou littéraire, et s’achèvent sur une bibliographie très détaillée. À la lecture de certains résumés, on salue le courage et la patience pour recenser une production parfois inepte. C’est finalement un hommage sincère au genre dans ce qu’il peut avoir de puéril et d’inabouti, et un excellent travail d’archive que propose Jean-Pierre Laigle dans cet ouvrage.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr94-magedebataille.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr94-magedebataille.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Mage de bataille T2&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Peter A. Flannery –Albin Michel Imaginaire – janvier 2019 (roman inédit traduit de l’anglais par Patrice Louinet – 576 pp. GdF. 25&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans la chronique du premier tome, on disait de &lt;strong&gt;Mage de Bataille&lt;/strong&gt; qu’il ne fallait guère en attendre la moindre originalité, Peter A. Flannery s’inscrivant dans une tradition durable (en voie rapide d’assèchement, pourrait-on dire aujourd’hui) du roman d’apprentissage dans un monde de fantasy héroïque. Si l’intrigue et ses révélations sont éminemment prévisibles, si les personnages, au demeurent bien travaillés, restent semblables aux cohortes des leurs qui peuplent les romans de fantasy depuis plusieurs décennies, on reconnaissait à Flannery sa compétence pour nous faire partager les doutes, les angoisses et les exploits de ses protagonistes, et nous scotcher à la lecture de ce tome par une écriture dynamique et immersive. Comme le présent tome n’est rien d’autre que la deuxième partie du gros roman publié en un seul pavé aux États-Unis, rien de surprenant donc à ce qu’on confirme ce statut dans cette chronique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire, bien évidemment, prend la suite directe du tome 1. On y retrouve Falco et les siens aux prises avec les Possédés et les Démons qui les gouvernent. La menace se précise, à tel point que le livre démarre sur la lutte de plusieurs Mages de bataille contre ces Démons, qui se conclut par la mort des défenseurs du monde libre. L’histoire est éclatée entre plusieurs lieux, et la lutte qui se concentre peu à peu implique de devoir gérer les distances entre les différents groupes de combattants. Flannery alterne ainsi la narration entre ses différents personnages. Ceci a pour effet de dynamiser encore plus l’intrigue, puisqu’aux actes de bravoure des combattants isolés se superpose un schéma plus global, géostratégique, de convergence. C’est bien évidemment assez classique en fantasy, tout tend à la fameuse bataille finale qui résoudra le sort du monde, mais Flannery se révèle assez doué pour orchestrer les événements, même si cela se fait au détriment de certains personnages qui voient leur temps d’apparition à l’écran diminuer drastiquement (ainsi, l’Émissaire, qui disparaît des ondes radar pendant de nombreuses pages au cœur du roman).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Flannery mène ainsi Falco Danté jusqu’au point culminant de son destin, quand le sort de son univers ne dépend plus que de lui, car tous les autres ont échoué. Falco saura se révéler plus forts que tous les Possédés réunis, que tous les Démons et que leur prince, le Marquis de la Douleur. Ce faisant, Falco mettra à jour certains agissements obscurs, et fera certaines révélations sur le passé. On me pardonnera de spoiler quelque peu l’intrigue, mais, à vrai dire, l’auteur lui-même l’avait déjà fait dès les premières pages de son roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, &lt;strong&gt;Mage de bataille&lt;/strong&gt; se révèle un parfait exemple de &lt;em&gt;Big Commercial Fantasy&lt;/em&gt;&amp;nbsp;: certes loin d’un roman innovant et audacieux, il propose une lecture de pur divertissement, de celle qu’attend un lecteur de BCF. Contrat parfaitement rempli&amp;nbsp;: nul besoin de faire fonctionner les neurones à plein régime, il suffit de se laisser emporter, en reconnaissant à Peter A. Flannery un réel talent de conteur, lui qui s’acquitte de la tâche avec un vrai respect des codes du genre et visiblement un plaisir communicatif.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr94-hommesfrenetiques.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr94-hommesfrenetiques.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;hommesfrenetiques&quot;&gt;Les hommes frénétiques&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ernest Pérochon – SNAG – avril 2019 (réédition – 196 pp. GdF. 18&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;En 1968 (&lt;strong&gt;La nuit des temps&lt;/strong&gt;) et en 1943 ( &lt;strong&gt;Ravage&lt;/strong&gt;), René Barjavel racontait l’histoire de civilisations qui – malgré leur toute puissante maîtrise de la nature et de sources d’énergie aussi gratuites qu’illimitées – succombaient à l’ &lt;em&gt;hybris&lt;/em&gt; et s’effondraient dans le chaos d’une guerre terrifiante. Le premier avait été écrit dans un contexte menaçant, celui de l’équilibre de la terreur vieux de près de vingt ans&amp;nbsp;; le second l’avait été alors même que l’Europe râlait sous la botte nazie&amp;nbsp;: si l’on peut comprendre comment le contexte historique a conduit Barjavel à imaginer le passé déchirant de&lt;strong&gt;La nuit des temps&lt;/strong&gt; et l’atroce futur de &lt;strong&gt;Ravage&lt;/strong&gt;, il est plus difficile de concevoir comment Ernest Pérochon a pu – en 1925&amp;nbsp;! – imaginer les derniers jours de l’humanité telle que nous la connaissons. Le schéma qu’offre &lt;strong&gt;Les hommes frénétiques&lt;/strong&gt; est en effet si proche de ceux des deux romans cités plus haut que l’on ne remet pas en question le sous-titre qui figure sur la quatrième de couverture de cette édition&amp;nbsp;: «&amp;nbsp; &lt;em&gt; le livre majeur d’anticipation qui a inspiré Barjavel&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», celui-ci ayant de toute évidence lu, compris et apprécié l’œuvre de Pérochon.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les hommes frénétiques&lt;/strong&gt; dépeint une civilisation du futur lointain qui est elle-même issue des ruines de la nôtre&amp;nbsp;: Harrisson et Lygie – tous deux physiciens – sont les ultimes produits d’une culture née plusieurs siècles auparavant dans le chaos d’une guerre d’idéologies, de nations et de couleurs de peau. Ce conflit que Pérochon prévoit est censé ponctuer notre propre avenir et il est intéressant de le voir caractérisé par l’usage d’armes de destruction massive – biologiques et peut-être aussi nucléaires – vingt ans avant Hiroshima et Nagasaki&amp;nbsp;: la civilisation désunie de «&amp;nbsp; &lt;em&gt; l’ère chrétienne&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» ne s’en relève pas, ouvrant une ère nouvelle qualifiée d’universelle, fondée sur la coopération internationale et le repeuplement de la planète selon les lignes imaginaires que sont les méridiens et les parallèles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si chaque nouveau siècle apporte son lot de succès, la situation quand l’histoire commence est plus incertaine que jamais&amp;nbsp;: si Harrisson et Lygie sont sur le point de réaliser une découverte fondamentale et de mettre la clé des secrets de la nature dans la main de l’espèce humaine, celle-ci n’est pas adulte et le goût de certains de ses représentants pour le superflu, l’illusoire et le futile n’est jamais que le signe des dangers à venir. Cette brillante culture est en effet condamnée&amp;nbsp;: déchirée d’abord par des tensions d’ordre politique, elle redécouvre assez vite l’opposition idéologique, la partition en nations antagonistes et &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt; la guerre à outrance, quitte à mettre au service de celle-ci le savoir acquis sans sagesse. Dans son récit d’une véritable guerre d’extermination, Pérochon semble faire le procès d’une espèce humaine qui renonce à sa propre conscience&amp;nbsp;: les coups que se portent les ennemis ne sont jamais mesurés – mais peuvent-ils l’être alors que le conflit s’ouvre pour des raisons idéologiques et religieuses périmées depuis des millénaires&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette peinture d’une humanité condamnée à sombrer par cycles dans la barbarie est en réalité prévisible dès les premiers développements de l’intrigue, la civilisation universelle restant stratifiée&amp;nbsp;: les propriétaires terriens et les classes aisées en général s’installent le long des méridiens alors que les travailleurs fonctionnaires le font le long des parallèles. La mise à disposition d’une science permettant de redéfinir les lois de la nature, et la source infinie d’énergie à la disposition des combattants, garantissent le caractère implacable de la sentence. Pérochon n’est pourtant pas tout à fait pessimiste&amp;nbsp;: la civilisation universelle est certes condamnée, mais la Terre ne l’est pas, et l’humanité ne l’est pas non plus même si tout devra être réinventé… de l’alliance avec l’animal domestique à la pensée abstraite elle-même&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est donc une pièce intéressante que le lecteur curieux pourra découvrir ici&amp;nbsp;: un roman bientôt centenaire qui semble – jusqu’à preuve du contraire – difficile à qualifier de rétrofuturiste… Bravo&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Arnaud Brunet&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 93) – 2</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/01/25/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-93-2</link>
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        <pubDate>Fri, 25 Jan 2019 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-une2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-une2.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Suite et fin du (gros) complément au cahier critique du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-93&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 93&lt;/a&gt;. L'occasion de relire Ira Levin, de retourner à Twin Peaks et de s'intéresser aux productions de Hélice Hélas ou de L'Éveilleur…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-planete.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-planete.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Planète aux statues&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Christine Renard – Éditions GandahaR, coll. «&amp;nbsp;Patrimoine de l’Imaginaire&amp;nbsp;» – septembre 2018 (réédition – 178 pp. GdF. 9€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Au terme d’un voyage de cinq siècles, un vaisseau terrien reprend contact avec les colons de Margharetta, une planète d’Alpha du Centaure. La mission est scientifique&amp;nbsp;: biologiste, géologue, sociologue, économiste, ainsi que la narratrice, une psychologue de vingt-cinq ans, viennent étudier l’évolution de la société. Les cités apparemment prospères sont paisibles, figées dans le conformisme d’une vie sans histoires&amp;nbsp;: les femmes, très occupées à leurs tâches ménagères, ont de nombreux enfants. Pas de monnaie ici, mais un marché au troc où chacune présente ses productions artisanales &amp;nbsp;: confitures, parfums, couverts en bois. Pas de guerre ni de violence&amp;nbsp;: il n’y eut en un siècle que quatre meurtres sur l’ensemble de la planète.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un détail attire vite l’attention des observateurs&amp;nbsp;: la présence de statues de jeunes filles au réalisme saisissant, enchaînées dans les jardins attenant aux maisons au moyen d’un cadenas. Seule celle qui a servi de modèle détient la clé et la cède à l’homme qui la lui fait sa demande en mariage. Les statues sont fournies par les monastères de chaque cité, forteresses inaccessibles hormis pour les cérémonies comme le mariage. Celui-ci semble obnubiler toute femme en âge de convoler&amp;nbsp;: être l’objet d’une demande apparaît plus important que l’identité du prétendant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La société que décrit Christine Renard est une métaphore de la femme au foyer, conçu pour la seule satisfaction de l’homme, sans que personne, du fait de l’éducation et du poids des traditions, n’en ait forcément conscience.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La situation n’est pas sans rappeler celle, au tournant du XIXe et du XXe siècle, où l’homme se rendait dans les maisons closes en laissant leurs épouses s’occuper des enfants et du foyer. La statue, garante de fidélité, est l’instrument qui masque partiellement cet asservissement ou du moins, le rend acceptable. Seuls les moines, détenteurs de la vérité, effectuent un contrôle en connaissance de cause. Pour avoir cherché à connaître la vérité le sociologue Valentin Vallauris perdra la vie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La narratrice, qui a réussi à se faire accepter par la population, provoque, par sa seule présence, à une transformation des consciences propre à devenir le ferment d’un mouvement de libération de la femme. Elle est consciente de susciter de fortes résistances qui risquent de se retourner contre elle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue qui se joue sur une échelle réduite, adopte le ton du roman policier dans un premier temps, en se concentrant sur l’élucidation de morts suspectes et la révélation de secrets bien cachés. Elle s’élargit par la suite quand les changements au sein de la communauté prennent les contours d’une révolution féministe, section où les problèmes relatifs au statut de la femme sont clairement exprimés. La narration est rapide&amp;nbsp;: on aurait aimé davantage de développements lors de la prise de conscience et de la transition sociale. Mais l’écriture très fluide de Christine Renard, qui sait très vite opérer l’identification du lecteur à son personnage, est d’une indéniable efficacité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Initialement intitulé &lt;strong&gt;La Planète aux poupées&lt;/strong&gt;, un titre que Christine Renard n’aimait pas – elle lui préférait celui de &lt;strong&gt;Tristes Poupées&lt;/strong&gt;, qui lui donne une perspective plus anthropologique –, ce roman publié en 1972 n’avait pas pu rencontrer son public, l’éditeur ayant fait faillite peu de temps après. Il faut donc saluer Jean-Pierre Fontana pour avoir réédité ce roman dans sa nouvelle collection dédiée aux œuvres patrimoniales de l’imaginaire injustement négligées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si le présent roman semble avoir vieilli par certains côtés, il rend fidèlement compte de la condition féminine à l’époque de sa rédaction. Ce n’est pas un hasard si la même année Ira Levin, sur un sujet identique, publiait &lt;strong&gt;Les Femmes de Stepford&lt;/strong&gt;, Les problèmes d’égalité entre homme femme ne sont plus exactement les mêmes, raison pour laquelle ce court roman mérite le détour&amp;nbsp;: il permet de mesurer autant le chemin parcouru que celui qu’il reste à effectuer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Reste que Christine Renard est trop subtile pour faire de ses personnages des caricatures. Sa narratrice refuse de jouer les icônes, ne serait-ce qu’en raison de son éthique de non intervention. Les failles qu’elle présente permettent d’entrevoir sa complexité. Et c’est sur une note bien plus ambiguë que s’achève ce récit à l’échelle de la société comme de sa principale protagoniste. Au final, un roman très vivant, au suspense soutenu, qui réhabilitera, il faut l’espérer, Christine Renard, autrice discrète au grand talent.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-variations.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-variations.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Variations sur l’histoire de l’humanité&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Collectif – La Ville Brûle, coll. «&amp;nbsp;Infinie&amp;nbsp;» – octobre 2018 (essai inédit + nouvelles non inédites, préface de Yves Coppens – 256 pp. GdF. 25&amp;nbsp;€ (quand même))&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;En quatorze textes choisis et commentés par autant de scientifiques et auteurs, &lt;strong&gt;Variations sur l’histoire de l’humanité&lt;/strong&gt; propose un arc de réflexion sur l’origine et le devenir de l’humain, allant de la tradition à la spéculation en passant par la raison. Cet ouvrage collectif, préfacé avec enthousiasme par Yves Coppens, se décline en quatre grands chapitres&amp;nbsp;: les variations mythologiques, fondatrices, modernes et libres. Jean-Loïc Le Quellec dresse un arbre phylogénétique des mythes des origines, et on relira le mythe de Prométhée ou celui du Golem dans la Kabbale. La seconde partie consiste en une relecture critique de trois textes fondateurs de Lamarck, Darwin et Boule. Les contributeurs modernes s’appliquent à montrer que les sciences de l’homme sont conscientes d’elles-mêmes et de leurs origines, et n’hésitent pas à écorner leurs idoles. La troisième partie est consacrée aux études modernes à travers un choix de textes très pédagogique. On y trouve notamment le très beau «&amp;nbsp;Race et culture&amp;nbsp;» de Claude Levi-Strauss, «&amp;nbsp;La mal-mesure de l’homme&lt;em&gt;&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; dans lequel Stephen Jay Gould règle son compte à la sociobiologie, et une mise à jour des connaissances sur l’hérédité par Luca et Francesco Cavalli-Sforza. Les commentaires constituent évidemment la valeur ajoutée du recueil. Si le troisième chapitre est le plus technique, la qualité de l’accompagnement rend l’ensemble très abordable et passionnant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, les variations libres s’ouvrent à l’imagination débridée des auteurs de fiction. Quatre textes sont proposés. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;L’Ours&lt;/em&gt; &lt;em&gt;»&lt;/em&gt; de William Faulkner (1940) peine à défendre sa place dans le livre. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Animaux dénaturés&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Vercors (1952), à l’inverse, est un texte séduisant et plein d’humour qui reprend l’idée de la Controverse de Valladolid et décrit le procès qui doit décider si une nouvelle espèce primitive mais bien vivante découverte par des paléontologues en Nouvelle-Guinée se verra attribuer le statut d’humain ou de bête. Les arguments des deux bords fusent et la chute est délicieusement grinçante. Je suis moins enthousiaste sur le troisième texte, &lt;em&gt;«&lt;/em&gt;&amp;nbsp; &lt;em&gt;Humanité et demi&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de T.J. Bass (1971), proposé par Laurent Genefort. Tiré du roman du même nom, il livre une dystopie totale où en 2350, toute espèce autre que l’humanité a disparu, celle-ci est réduite à l’état de fourmilière dirigée par un ordinateur, et la surface de la Terre est entièrement couverte de champs de céréales subvenant aux besoins alimentaires de base de trois mille milliards de posthumains. Pour moi, ce genre de SF ne sert pas à penser l’avenir, juste à booster les ventes d’antidépresseurs. Avec le dernier texte, &lt;em&gt;«&lt;/em&gt;&amp;nbsp; &lt;em&gt;L’Appel de la nébuleuse&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; de Claude Ecken (2002), sélectionné par Roland Lehoucq, on touche au sublime. Ecken livre un superbe texte de &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt;, à la Stephen Baxter, qui est à la fois poétique, scientifique et prophétique. Une mission scientifique terrestre voyage jusqu’à une nébuleuse, espérant en vain y découvrir une vie naissante. La désillusion s’accompagnera d’un sentiment de solitude sidérale, et mènera à une décision radicale. Jouant sur l’hypothèse panspermique, Ecken imagine que la vie a besoin d’un petit coup de pouce pour émerger. Un texte brillant qui avait été publié dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°31.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Feyd Rautha&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-focushelicehelas.jpg&quot; margin:=&quot;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-focushelicehelas.jpg&quot; style=&quot;style=&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus Cavorite et Calabi-Yau&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;1. Prix de l’Ailleurs 2018&amp;nbsp;: Et si l’humanité devenait numérique&amp;nbsp;? – ouvrage collectif – Hélice Hélas, coll. «&amp;nbsp;Cavorite et Calabi-Yau&amp;nbsp;» – août 2018 (anthologie inédite – 248 pp. GdF. 18€)&lt;br /&gt;
2. Esmeralda – Bernard Fischli – Hélice Hélas, coll. «&amp;nbsp;Cavorite et Calabi-Yau&amp;nbsp;» – septembre 2018 (roman inédit – 256 pp. GdF. 20€)&lt;br /&gt;
3. Les Voleurs d’absurde – Robert Yessouroun – Hélice Hélas, coll. « Cavorite et Calabi-Yau&amp;nbsp;» – septembre 2018 (roman inédit – 384 pp. GdF. 24 &amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans nos domaines, on connait les éditions suisses Hélice Hélas depuis 2012 et la publication d’un &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/singulier-pluriel&quot;&gt; recueil de nouvelles de Lucas Moreno &lt;/a&gt; . Après une anthologie de nouvelles suisses coordonnée par Elena Avdija et Jean-François Thomas, Hélice Hélas a confié à ce dernier les rênes d’une collection dédiée à la science-fiction, la bien – mais très curieusement – nommée «&amp;nbsp;Cavorite et Calabi-Yau&amp;nbsp;» (on vous laisse aller chercher sur internet la signification du deuxième terme). Les premiers titres ont paru en 2017 et s’inscrivaient dans le même univers de Gérimont partagé entre plusieurs auteurs. La collection est désormais forte de sept titres, dont les trois nouveautés chroniquées ici.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’anthologie &lt;strong&gt;Et si l’humanité devenait numérique&amp;nbsp;?&lt;/strong&gt; est le résultat du concours Prix de l’Ailleurs 2018, créé à l’initiative de la Maison d’Ailleurs (à Yverdon) et de l’Université de Lausanne. Ce premier prix suisse, organisé par l’association romande de science-fiction, couronne des textes courts appartenant au genre. Une thématique en lien avec l’actualité est proposée chaque année, et c’est le numérique qui a été retenu pour l’édition 2018. Le présent volume présente ainsi l’ensemble des textes lauréats et la sélection du jury (soit dix fictions), ainsi que deux articles et un entretien. Un menu copieux donc, qui permet de découvrir des auteurs prometteurs et d’apprécier la vitalité du genre en Suisse. On n’a pas la place ici de citer tous les textes, aussi évoquera-t-on simplement le premier prix, un récit d’Élodie Barras qui, sous forme épistolaire (mais remise au goût du jour, il s’agit donc d’un mail), raconte les doutes d’un homme dont la mère se meurt et refuse de se faire recopier numériquement. Pas d’une originalité folle, mais déjà une certaine aisance stylistique pour un texte profondément humain.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Voleurs d’absurde&lt;/strong&gt; de Robert Yessouroun est un recueil de dix nouvelles qui s’inscrit clairement dans la filiation d’Isaac Asimov et de ses &lt;strong&gt;Robots&lt;/strong&gt;. Dans ces récits, les êtres métalliques, robots ou androïdes, sont en effet au cœur de la société décrite par Yessouroun, et, lorsque l’un d’entre se dérègle, cela génère des situations parfois cocasses, parfois bien plus inconfortables. Car, si les robots sont dotés d’une intelligence artificielle, il leur manque le principal&amp;nbsp;: le moyen d’apprécier le poids des choses, une manière de peser le pour et le contre, ce que l’auteur appelle la «&amp;nbsp;Réflexion Artificielle&amp;nbsp;». Aussi, comme le Bon Docteur, Yessouroun s’ingénie-t-il à mettre en lumière ces failles qui subsisteront sans doute encore longtemps dans ces créatures, aussi perfectionnées soient-elles. La lecture bienveillante de ce recueil se heurte néanmoins à un style particulièrement lourdingue qui ne rend absolument pas justice à la réelle inventivité de l’auteur&amp;nbsp;; Yessouroun veut trop en faire, là où pour mieux illustrer le côté ironique de ces situations, on aurait souhaité avoir un style plus épuré, moins gouailleur. Frustrant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Vient enfin le livre qui constitue le morceau de choix de cette livraison&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Esmeralda&lt;/strong&gt;, de Bernard Fischli. Marko, qui souhaite oublier son passé peu glorieux sur Terre, s’engage pour aller terraformer Esmeralda, une planète hostile, dont la particularité tient au fait qu’elle est quasi exclusivement constituée d’une gigantesque forêt luxuriante. Cette jungle recèle de multiples organismes qu’on a du mal à classifier, tant les règnes animal et végétal semblent s’être fondus dans un nouveau type de créatures. Ces organismes, tantôt paisibles, tantôt violents, sont également de tailles diverses. De ce fait, la terraformation d’Esmeralda est extrêmement lente&amp;nbsp;: des postes ont ainsi été créés à plusieurs endroits de la planète, et l’homme sécurise d’abord ces zones peu étendues avant de songer à découvrir leurs environs. Car il y a toujours le risque de connaître la même destinée que l’un des postes, dont on est sans nouvelles depuis longtemps… Marko va donc découvrir le dur rythme de la vie sur Esmeralda, bien éloigné de l’épanouissement personnel qu’il imaginait en s’engageant. Et, par la même occasion, découvrir qu’à la dangerosité de ce nouveau monde s’ajoute une autre avanie, à savoir la cupidité de l’être humain.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La terraformation est un thème rebattu en SF, pourtant Fischli s’en sort avec les honneurs, car il prend le parti de décrire le processus par le biais d’un colon moyen, un homme à qui l’on confie le travail le plus banal et le moins enrichissant possible. On découvre ainsi l’envers du décor, où l’on voit que terraformer une planète n’est pas qu’une affaire d’ingénieurs qui confieraient la tâche à des machines ultraperformantes&amp;nbsp;; il faut aussi de l’huile de coude, l’abnégation d’êtres humains prêts à suer dans des tâches totalement manuelles. Cette narration au plus proche d’un ouvrier, totalement immersive, est donc un parti-pris très intelligent, qui a d’autres intérêts. Il permet en effet aussi à Fischli de dévoiler progressivement son décor, cette planète Esmeralda au mystère envoûtant et stimulant, mais aussi la gestion qui en est faite, avec ses zones d’ombre. Extrêmement efficace, ce roman, qui n’est pas sans évoquer certains livres de Gilles Thomas / Julia Verlanger, est une excellente surprise, que l’on pourra prolonger dans les tomes ultérieurs de cette trilogie, &lt;strong&gt;Donoma&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Océania&lt;/strong&gt;, à paraître respectivement en 2019 et 2020, soit au moment où la collection «&amp;nbsp;Cavorite et Calabi-Yau&amp;nbsp;» commencera à compter un nombre suffisant de volumes pour qu’en puisse en tirer un premier bilan.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-focusiralevin.png&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-focusiralevin.png&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus Ira Levin&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;1. Un Bonheur Insoutenable – Ira Levin – J’ai Lu, coll. «&amp;nbsp;Nouveaux Millénaires&amp;nbsp;» – novembre 2018 (roman non-inédit proposé dans une nouvelle traduction de l’anglais (USA) de Sébastien Guillot – 380 pp. GdF. 21€)&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;2. Les Femmes de Stepford – &lt;/strong&gt; Ira Levin – J’ai Lu, coll. «&amp;nbsp;Science-fiction&amp;nbsp;» – novembre 2018 (réédition d’un roman traduit de l’anglais (USA) par Norman Gritz et Tanette Progent, révisée par Sébastien Guillot – 160 pp. Poche. 5,60€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Le nom d’Ira Levin, qui ne semble pas avoir été un écrivain des plus prolifiques, n’est pas archiconnu mais ses œuvres, pour la plupart adaptées au cinéma, le sont bien davantage – même si désormais cela concerne surtout un public guetté par la soixantaine. Plus rare mais plus brillant que Michael Crichton, ses livres sont en majorité des best sellers au premier rang desquels, bien sûr, figure &lt;strong&gt;Un bébé pour Rosemary&lt;/strong&gt; adapté par Roman Polanski avec John Cassavetes et Mia Farrow, et qui reste comme l’un des meilleurs romans et films fantastiques. &lt;strong&gt;La couronne de cuivre &lt;/strong&gt;fut récompensé d’un Edgar du premier roman en 1953 et adapté par deux fois&amp;nbsp;: &lt;em&gt;Baiser Mortel &lt;/em&gt;de Gerd Oswald en 1956 et &lt;em&gt;Un baiser avant de Mourir &lt;/em&gt;de James Dearden en 1991. &lt;strong&gt;Ces garçons qui venaient du Brésil&lt;/strong&gt;, adapté par Franklin Shaffner en 1978 avec James Mason et Gregory Peck, touche encore à la science fiction. Sa pièce de théâtre &lt;em&gt;Deathtrap&lt;/em&gt; fut portée à l’écran par Sydney Lumet en 1982. &lt;strong&gt;Sliver&lt;/strong&gt;, plus anecdotique, n’en fut pas moins adapté par Philip Noyce avec Sharon Stone et William Baldwin en 1993. Enfin, &lt;strong&gt;The Stepford Wives&lt;/strong&gt; connu deux adaptations. La première en 1975, sous le titre français &lt;em&gt;Les Femmes de Stepford &lt;/em&gt;par Bryan Forbes avec Katerine Ross dans le rôle de Joanna Eberhart puis en 2004 par Frank Oz avec pour titre français &lt;em&gt; Et l’Homme Créa la Femme&lt;/em&gt; et Nicole Kidman dans le rôle principal. Romancier, dramaturge et scénariste, une vingtaine d’œuvres à peine ont suffit à imposé Ira Levin parmi ceux qui restent et la surprise n’est pas qu’il soit aujourd’hui réédité mais qu’il le soit seulement. &lt;strong&gt;Un Bonheur Insoutenable&lt;/strong&gt; est finalement le seul de ses romans à n’avoir pas l’heur d’être transposé au grand écran. Et à sa lecture, on comprend aisément qu’on ne pouvait guère y puiser la tension dramatique permise par ses autres œuvres. Ce livre ne se prête en rien à la réalisation d’un des ces films de «&amp;nbsp;courses et d’explosions&amp;nbsp;» au montage stroboscopique qui trustent aujourd’hui les sommets du box office. (Certes, une dystopie comme &lt;em&gt;Bienvenue à Gattaca&lt;/em&gt; a connu un succès d’estime mais resta loin de crever les plafonds et à l’instar des poissons volants, ne fait pas l’unanimité du genre…)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À l’horizon 2100, tout va bien dans le meilleur des mondes. Il n’y a plus ni guerre, ni famine, ni pauvreté, ni crime, ni solitude, ni chômage, ni riche, ni pauvre, ni argent, ni dirigeants (corrompus ou non), ni même de maladies telles que nous les connaissons. Tous les besoins des huit milliards de membres (le roman date de 1969) sont satisfaits. Tout le monde travaille, mange, est éduqué, fait du sport, jouit de loisirs, de vacances et même de sexe. Tout le monde est heureux, comme tout le monde…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, presque tout le monde… C’est l’absolue perfection du socialisme conçu comme le primat de la société sur l’individu, sous l’égide d’Uni, le superordinateur qui gère tout. Tout. Qui décide de tout. De quel métier vous ferez, d’où vous serez affecté, quand vous serez mutés, si vous pouvez aller voir vos parents ou non, avec qui vous &lt;s&gt; pouvez &lt;/s&gt; devez baiser et avoir ou non des enfants; de ce que vous pouvez non pas acheter mais utiliser. Vous devez être semblable aux autres, n’avoir que le minimum de différences et être aussi androgyne que possible, le crâne rasé pour éviter toute différenciation et marque d’une personnalité propre. Un bracelet vous identifie à longueur de journée auprès d’une foison de scanner qui assure Uni que vous êtes bien là où vous devez être tout au long des soixante-deux années de votre vie. Et chaque mois un cocktail de psychotropes et de tranquillisants vous est injecté afin que vous ne risquiez pas d’être malheureux ni de vous poser de question. De telles déviations se soignent. Ne craignez rien. Votre conseiller – hybride de commissaire politique, d’assistant social et de psychothérapeute –, résolument bienveillant, est là pour veiller &lt;s&gt; au grain &lt;/s&gt; sur vous. À défaut, les autres membres vous aideront, contre votre gré au besoin, mais dans votre intérêt et puis vous les en remercierez, contrit et repentant, tout heureux d’être rentré dans le moule et reformaté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un bonheur Insoutenable&lt;/strong&gt; ne déparerais en rien le carré des grandes dystopies que &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/nous&quot;&gt;Nous ou Nous Autres&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; d’Evgueni Zamiatine, &lt;strong&gt;Le Meilleur des Mondes&lt;/strong&gt; d’Aldous Huxley, &lt;strong&gt;1984 &lt;/strong&gt;de George Orwell ou &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/kallocaine&quot;&gt;La Kallocaïne&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; de la Suédoise Karin Boye. On y croise le thème de la dictature du superordinateur (pré Intelligence Artificielle et réseaux) comme dans &lt;strong&gt;Colossus&lt;/strong&gt; de D.F. Jones et celui de la limitation de l’espérance de vie que l’on retrouvera dans &lt;strong&gt;L’Âge de Cristal&lt;/strong&gt; de J. G. Johnson et W. F. Nolan, ouvrages de la même époque. Et on y devine les prémices du chef d’œuvre de l’Allemande Juli Zeh, &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/corpus-delicti-un-proces&quot;&gt; Corpus Delicti&amp;nbsp;: Un Procès &lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; . Mais &lt;strong&gt;Un Bonheur Insoutenable&lt;/strong&gt; n’innove pas vraiment; il agrège ce que l’on a déjà pu lire ou voir par ailleurs, et qui hante le zeitgeist de la fin des années 60. Ce roman aurait largement gagné en force d’évocation et de mise en garde en se limitant aux deux premières parties, même si le reste ne manque nullement d’intérêt.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par les temps qui courent de déresponsabilisation généralisée, où la société dans son ensemble prétend mieux que vous savoir ce qui vous convient, ce que vous voulez et plus encore ce qui est bon pour vous, ne cessant de rabâcher des messages infantilisant, tout comme la télé obligatoire du roman, afin de produire une population ayant peur de tout, prête à tout accepter dans son prétendu intérêt (lisez les anthologies parues à La Volte à ce sujet) d’une permanente recherche du risque nul, le roman d’Ira Levin a valeur prophétique, de bien mauvais augure, certes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Femmes de Stepford&lt;/strong&gt; est un court thriller d’une rare intensité où l’on voit le piège de Stepford se refermer petit à petit sur Joanna Eberhart, l’héroïne, et le suspense monter progressivement. On voit poindre la satire féministe derrière le thriller mais la qualité du suspense nuit à la qualité spéculative du roman qui ne transparaît plus qu’en filigrane. Elle masque cependant un certain manque de plausibilité. Ira Levin tenait à mettre en relief dans sa satire une forme de résistance masculine à l’indépendance des femmes, visant à les confiner dans leur rôle traditionnel – quitte à ce que la crédibilité en souffre. On voit donc Eberhart, surprise, s’interroger sur ces femmes intelligentes, susceptibles d’indépendance, se consacrer à leur seul ménage avec le soin le plus maniaque. Mais si on a la possibilité de substituer à sa femme un hybride de robot ménager et de poupée gonflable ne commencerait-on pas plutôt par l’envoyer bosser à notre place&amp;nbsp;? Mais ce n’est pas le propos de l’auteur. Réussir l’alchimie d’un thriller spéculatif constitue déjà un joli tour de force quand bien même la plausibilité engendrerait quelques réserves. En dépit ou grâce à son suspense soutenu, &lt;strong&gt;Les Femmes de Stepford&lt;/strong&gt; permet au lecteur de se poser les questions sur lesquelles l’auteur voulait le voir se pencher.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-confession.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-confession.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Confession d’une âme fausse&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ilarie Voronca – L’Éveilleur – octobre 2018 (réédition d’un court roman et de deux nouvelles – 98 pp. GdF. 12&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Ilarie Voronca était une des figures de la communauté des artistes et intellectuels roumains exilés à Paris durant l’entre-deux-guerres – avec Eugène Ionesco, Tristan Tzara, Constantin Brancusi parmi tant d’autres. Voronca, poète avant tout, était associé aux avant-gardes artistiques, de ses compatriotes et au-delà, mais il a aussi composé des récits en prose, assez tardivement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’Éveilleur, au travers de ce petit volume, par ailleurs abondamment illustré de photographies et dessins d’époque du plus bel effet, en réédite pour la première fois trois exemples datés de 1942&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;La Confession d’une âme fausse&lt;/strong&gt;, donc, présenté comme un « court roman&amp;nbsp;» (mais bon nombre de nouvelles publiées dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; s’avèrent plus longues), et deux très brefs contes en toute fin de volume, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Un peu d’ordre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Ma Chambre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’auteur, dans sa langue d’adoption qu’est le français (et il a assurément une belle plume), y déploie un imaginaire oscillant entre fantastique, symbolisme, surréalisme, absurde, dada et toutes ces sortes de choses, pour un résultat finalement singulier, même s’il ne manque pas d’évoquer, comme l’avance l’éditeur, un Kafka (c’est tout particulièrement sensible dans «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Un peu d’ordre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», avec son employé de bureau) ou encore un Boulgakov.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;La Confession d’une âme fausse&lt;/strong&gt;, le narrateur, fatigué de son âme trop usée, consulte un chirurgien en mesure de la remplacer par une autre – celle d’un soldat tombé au front, et ce monde n’en manque pas, qui en est venu à compartimenter le temps en fonction des rares périodes de paix. Mais la cohabitation se passe mal&amp;nbsp;: l’âme du soldat, déçue de son sort et de son recyclage, frustrée dans ses amours aussi, perturbe le quotidien mensonger du narrateur&amp;nbsp;; pas si mauvais bougre, ce dernier entend ramener cette âme à la paix pour qu’elle devienne bel et bien la sienne, à moins de trouver à procéder à un autre échange – ce qui implique tout d’abord une petite enquête afin de retrouver l’être aimé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce très, très court «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;» ne manque pas d’atouts, parmi lesquels, outre une plume assez habile, on comptera au premier chef cette atmosphère d’étrangeté si caractéristique, qui se teinte d’un vague humour absurde renforçant la parenté avec Kafka, encore qu’il se double souvent ici d’une satire mordante, moins coutumière de l’écrivain tchèque. L’idée est belle, et produit de belles scènes, non exemptes d’une certaine mélancolie douce.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ceci étant, la dimension proprement narrative de ce récit, l’œuvre d’un poète, et compagnon de route de l’avant-garde, accuse peut-être certaines limites, notamment en ce que le texte peut se montrer décousu, à mesure que l’on progresse&amp;nbsp;: si la «&amp;nbsp;poule noire&amp;nbsp;» offre une digression étonnante, elle se rattache pleinement à l’histoire, et le chapitre du «&amp;nbsp;photographe&amp;nbsp;» ensuite raccroche les wagons&amp;nbsp;; on n’en dira peut-être pas autant de cet « éloge de l’ail&amp;nbsp;» qui constitue l’intégralité du chapitre neuf, le huitième ayant déjà bifurqué vers les considérations culinaires – l’humour persiste, mais le traitement a quelque chose d’un peu trop désinvolte peut-être, dans son ambition de différence. Cela reste une lecture agréable et qui a beaucoup à offrir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des deux contes qui suivent, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Un peu d’ordre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» est le plus séduisant – scène de bureau fantasmée, riche d’effets absurdes, d’une symbolique évidente mais pas moins juste. «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Ma chambre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» tient davantage du poème en prose, tout en images enchantées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’ensemble constitue un beau petit livre, et, sans aller jusqu’aux louanges superlatifs, on peut bien remercier L’Éveilleur pour cette redécouverte incongrue et d’autant plus séduisante.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-twinpeaks.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-twinpeaks.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Twin Peaks, le dossier final&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Mark Frost – Michel Lafon – novembre 2018 (roman inédit traduit de l’anglais (US) par Eric Betsch – 137 pages. GdF. 20,95€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/l-histoire-secrete-de-twin-peaks&quot;&gt; &lt;strong&gt;L’histoire secrète de Twin Peaks&lt;/strong&gt; &lt;/a&gt; , son «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;» précédent, Mark Frost déroulait une généalogie de long terme des événements qui agitèrent la petite ville de Twin Peaks. Elle se concluait sur le sort du Major Briggs dont une bonne partie des activités réelles était révélée. Ici, dans &lt;strong&gt;Twin peaks le dossier final&lt;/strong&gt;, on se trouve face à un rapport, rédigé par l’agent Tamara Preston à l’intention du directeur Gordon Cole, et qui fait le lien entre les saisons 2 et 3. La série &lt;em&gt;Twin Peaks&lt;/em&gt; a ceci de particulier que la saison 3 commence vingt-cinq ans (temps réel et temps du récit) après la fin de la saison 2, comme l’avait annoncé Laura Palmer à Dale Cooper. &lt;strong&gt;Le dossier final&lt;/strong&gt; informe donc les spectateurs de la saison 3 (qui feraient mieux de ne lire le livre qu’après avoir visionné la dernière saison) sur les événements qui ont se sont déroulés durant ces vingt-cinq années afin de livrer au lecteur les destins d’un certain nombre des personnages de la série après la saison 2 ainsi que des éclaircissements sur le sens de certains des faits montrés dans la saison 3. On apprendra donc au fil des pages ce que sont devenus Shelly Johnson, son mari Léo, et son amoureux Bobby Briggs, ce qu’il advint des Horne et des Hayward, ce que fut le destin complexe de Norma Jennings (entre le Double R, son père, sa belle-mère, sa demi-sœur à la vie tragique, sans oublier l’inévitable Ed), ce qu’il en est de Lana Milford, du shérif Truman, de la femme à la bûche (RIP), du docteur Jacoby (sûrement l’histoire la plus succulente). Parallèlement, le lecteur est éclairé aussi sur les sources et les faits de la saison 3 de sorte que celle-ci devient potentiellement plus compréhensible qu’au visionnage. Au-delà des faits bruts, Tamara Preston s’y livre aussi à quelques réflexions qui visent à tenter de donner sens aux mystères de la dernière saison et à comprendre les relations qui unissent dans cette histoire monde matériel et monde surnaturel. Le fan trouvera entre ces pages de quoi satisfaire sa curiosité, que celle-ci concerne l’aspect «&amp;nbsp;people&amp;nbsp;» ou les éléments plus sombres liés à la Loge noire et à l’intervention des doppelgängers. Néanmoins, le groupe des fans hardcores me semble le seul public visé par ce «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;». Il faut en effet se souvenir précisément de qui est qui, et du point où chacun avait été laissé. Il faut trouver un intérêt à en savoir plus (d’autant que le livre est cher au vu de sa pagination). Il faut avoir vu la saison 3 et être en quête d’explications. Cela fait beaucoup. D’autant que, si &lt;strong&gt;L’histoire secrète de Twin Peaks&lt;/strong&gt; pouvait séduire par la variété des documents de nature différente qui le composaient et qui donnaient l’impression au lecteur de mener sa propre enquête, &lt;strong&gt;Twin peaks le dossier final&lt;/strong&gt; est constitué de 19 chapitres, tous identiques dans leur forme et souvent centrés sur un personnage, qui présentent de manière prosaïque les informations rassemblées par Tamara Preston. Le passage en revue de tous les protagonistes de l’affaire est moins séduisant que le foisonnement de faits hétéroclites qu’on trouvait dans le «&amp;nbsp;roman&amp;nbsp;» précédent. Pour complétistes.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Éric Jentile&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 93) – 1</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/01/23/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-93-1</link>
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        <pubDate>Wed, 23 Jan 2019 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-une1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-une1.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Une nouvelle fois, le cahier critique du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-93&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; 93&lt;/a&gt; déborde sur le web… et tellement que ces soixante mille signes sont divisés en deux billets. Au programme de ce premier billet, de l'imaginaire sans frontière, puisqu'il y sera question de romans et recueils d'auteurs nigérians, russes, canadiens… mais aussi français et américains.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-kabu.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-kabu.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Kabu Kabu&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nnedi Okorafor – Les éditions de l’instant – mai 2018 (recueil inédit traduit de l’anglais par Patrick Dechesne et Robin Remy – 356 pp. GdF. 22,50€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Kabu kabu&amp;nbsp;? «&amp;nbsp;Des taxis clandestins qui hantent les rues du Lagos&amp;nbsp;». Kabu Kabu&amp;nbsp;? Un excellent recueil de nouvelles au titre parfaitement trouvé. Car si vous entrez dans ce livre, sachez que vous embarquez pour un voyage dans les limbes qui unissent la fantasy, le réalisme magique et la science-fiction. De votre siège de lecteur passager, vous regarderez, ébahi, le paysage familièrement exotique qui défile sous vos yeux incrédules, mais néanmoins émerveillés. Vous savez d’où vous partez, vous avez une vague idée d’où vous allez. Pour le reste… le trajet dépendra uniquement du bon vouloir du conducteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et quelle conductrice, dans ce cas&amp;nbsp;! Dirigeant avec brio les différentes courses, Nnedi Okorafor vous emmène à la poursuite des coureuses de vents, vous rince dans la pluie, sur la route, mais vous rattrape toujours, à l’instant où vous vous apprêtez à descendre, pour vous enlever vers une autre époque, un autre combat, une autre histoire d’amour… et vous égarer ainsi dans les vingt-deux récits, comme autant de destinations fantastiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Élevée entre Afrique et Amérique, Nnedi Okorafor a décidé de ne pas choisir, d’être une enfant des deux civilisations et d’unir ces deux patries en un continent nouveau, où ses textes sont des ponts qui relient les différents territoires. Les Afriques y sont plurielles, bercées dans le folklore et la mythologie, et confrontées à la modernité d’un monde qui avance plus vite que quiconque peut le supporter. L’Amérique y est traditionnelle, oubliant ses origines, et rappelant que le plus étrange, le plus violent, n’est pas tant l’étranger que le regard que chacun porte sur ce qui est différent, sur ce qui lui fait peur. Les remous et méandres de ces récits racontent souvent des histoires de femmes, qui, vivant dans le carcan des traditions, parviennent à s’en affranchir, à leur façon, et surtout pas comme les hommes le leur ont enseigné. Maudites, sorcières, étrangères, coureuses de vent, fillettes sur le chemin de l’école, amoureuses… elles savent et comprennent le monde bien mieux que les guerriers, car elles sont nées pour se libérer et dégager la voie qui suivra le cœur et l’âme, et non l’argent, la guerre, le pouvoir. Et si la magie intervient, elle est naturelle, et non mauvaise comme veulent le faire croire les hommes qui l’ont oubliée depuis trop longtemps.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Difficile, vous l’aurez compris, de rendre compte fidèlement de ces vingt-deux récits, tant ils ont de cœur et de chœurs. Que ce soit par une lecture indépendante, en piochant au hasard un chapitre, ou par une lecture linéaire, ils se mêlent en multiples facettes d’un kaléidoscope très coloré. On devine dans ces histoires, parfois amusantes, parfois dures, souvent poétiques, et presque toujours étonnantes, les différentes époques d’écriture de l’auteure, en une cartographie intéressante d’un talent confirmé. Tout en reconnaissant des thématiques occidentales, on en découvre de nouvelles, pour nous, lecteurs occidentaux biberonnés aux clichés sur cette autre terre. Le style est efficace, incisif, fluide, bien rendu par une traduction précise. La richesse des genres et des thèmes abordés n’a rien à envier au baroque de Neil Gaiman, retenant avant tout ce qui crée l’émotion. Les interprétations qu’on peut donner aux textes sont foisonnantes, et appellent d’autres lectures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le livre est une excellente entrée dans l’univers de cette merveilleuse conteuse, qu’on espère retrouver vite sur les tables des libraires français, tant le chant de cette forte voix est envoûtant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Maëlle Alan&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-harold.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-harold.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Harold&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Louis-Stéphane Ulysse – Éditions La Bibliothèque, coll. «&amp;nbsp;L’Ombre animale&amp;nbsp;» – mai 2018 (roman inédit sous cette forme – 291 pp. GdF. 21&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;De qui Harold est-il le nom&amp;nbsp;? D’un corbeau, né au cœur de la Mitteleuropa à l’orée des années 1960… Se déroulant à Vienne en mars 1957, le prologue de ce beau roman (ici, la version remaniée d’un texte paru en 2010 aux éditions du Serpent à Plumes) de Louis-Stéphane Ulysse évoque la singulière entrée dans l’existence du volatile. Agrégeant réalisme documentaire et inquiétante étrangeté à la façon du film &lt;em&gt;Le Troisième homme&lt;/em&gt; — relecture gothique de la Guerre froide –, ces pages liminaires décrivent le baptême de l’oisillon dans les catacombes de la Stephansplatz par un certain Laszlo. C’est à ce magicien de cabaret, d’allure méphistophélique, que le corbeau doit en effet son patronyme. Et c’est encore à lui que Harold doit de bientôt traverser l’Atlantique. Tirant le meilleur profit spectaculaire de l’intelligence hors-normes de l’oiseau, en réalité plus humaine qu’animale, Laszlo attire un jour l’attention du pianiste Liberace de passage en Europe. Impressionné par l’inédit numéro dont Harold est la vedette, l’extravagant showman invite l’homme et l’oiseau à se produire à Las Vegas. La cité du péché ne sera cependant que la première étape du périple américain de Harold. Séparé de Laszlo par un violent accident de voiture, le corbeau s’envole alors vers la Californie. Là, il rencontre Chase Lindsey, dresseur d’oiseaux de son état. Fasciné à son tour par les extraordinaires capacités de Harold, il l’emmène avec lui sur le tournage des &lt;em&gt;Oiseaux&lt;/em&gt; après avoir été recruté par Universal. À son aviaire manière, Harold devient alors un membre de l’équipe du film fameux d’Alfred Hitchcock. Y côtoyant non seulement le réalisateur, le corbeau y rencontre encore Tippi Hedren, l’interprète principale du long-métrage. Avec celle-ci, Harold noue bien vite une relation aussi étroite qu’inhabituelle. La créature au noir plumage jouera dès lors un rôle clef dans la genèse du film dépeinte par Louis-Stéphane Ulysse comme proprement infernale. De même, le corbeau tiendra un rôle essentiel dans les prolongements souterrains et atroces que l’auteur prête aux &lt;em&gt;Oiseaux&lt;/em&gt;… Car selon &lt;strong&gt;Harold&lt;/strong&gt;, de l’autre côté du miroir aux alouettes hollywoodien se dissimule un univers où le Mal le plus impitoyable règne en maître. Marchant sur les traces sanglantes de Kenneth Anger (&lt;strong&gt;Hollywood Babylone&lt;/strong&gt;) et de James Ellroy («&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Le Quatuor de Los Angeles &lt;/strong&gt;»), &lt;strong&gt;Harold&lt;/strong&gt; s’en distingue cependant par son réalisme fantastique. Fidèle à la tonalité affichée par ses pages inaugurales, &lt;strong&gt;Harold&lt;/strong&gt; auréole ainsi d’étrange son dévoilement de l’envers misogyne et criminel d’Hollywood. Face au prodigieux Harold – véritable ange gardien de Tippi Hedren —, Chase, Hitchcock ou bien encore la fratrie mafieuse des Gianelli se nimbent peu à peu d’une aura démoniaque. Échappant par la grâce de l’Imaginaire aux démonstratives pesanteurs de l’exofiction, &lt;strong&gt;Harold &lt;/strong&gt; transforme ainsi sa relecture des &lt;em&gt;Oiseaux&lt;/em&gt; en un conte moderne et tragique sur ces hommes qui n’aiment pas les femmes, et dans lequel le plus bestial n’est pas celui qu’on croit…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-carjesuislegion.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-carjesuislegion.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Car je suis légion&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Xavier Mauméjean – Mnémos, coll. «&amp;nbsp;Dédales&amp;nbsp;» – mai 2018 (réédition – 320 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;585 av. J.-C, Babylone. Sarban ne fait pas respecter la Loi, non&amp;nbsp;: il l’incarne tel un Josh Randall en robe indigo, celle portée par l’Ordre des Accusateurs. Oublieux de ses désirs et rancœurs personnelles, Sarban exprime la volonté intangible du législateur inscrite pour l’éternité dans la pierre par Hammurabi, rendant ainsi justice aux hommes, sous le regard attentif et silencieux des dieux. Mais les augures sont formels. Le dieu Marduk doit se reposer, laissant libre cours au désordre que ne manquera pas de déchaîner son aînée Tiamat, la déesse du chaos primordial. Le temps va s’interrompre et la Loi s’effacer. Les Accusateurs vont suspendre leur sacerdoce et devenir les spectateurs de la fin du monde, avec pour ultime consigne de défendre leur vie et de protéger les temples contre les exactions de citoyens livrés à eux-mêmes. Rien ne doit en effet gêner le repos de Marduk. Rien ne doit nuire à l’éventuel rétablissement de sa Loi, quitte à laisser le reste de Babylone sombrer dans le meurtre, le viol, le pillage et d’autres actes de cruauté innommables. Et pourtant, Sarban va commettre l’impensable. Pour résoudre un crime prémédité auquel il a assisté, il va sonder les abîmes de l’âme humaine, accomplissant un périple de l’En-Bas vers l’En-Haut. Pas sûr qu’il en sorte indemne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nouveau packaging pour la réédition de &lt;strong&gt;Car je suis légion&lt;/strong&gt;, sans aucun doute l’un des points d’orgue (de barbarie) de l’œuvre de Xavier Mauméjean. Une réédition bienvenue dont on ne peut que louer Mnémos, son éditeur historique. Roman apocalyptique, au sens littéral du terme, &lt;strong&gt;Car je suis légion&lt;/strong&gt; joue avec des motifs issus de la culture mésopotamienne. Xavier Mauméjean nous immerge dans le berceau de la civilisation, dans ce pays de l’entre-deux-fleuves, contrée millénaire où bien des mythes ont infusé jusqu’à nous, inspirant notamment une bonne partie du légendaire judéo-chrétien. Fresque historique babylonienne, &lt;strong&gt;Car je suis légion&lt;/strong&gt; emprunte également beaucoup de ses traits à la forme classique du cinéma américain. Western, péplum et film noir sont convoqués pour animer une intrigue fertile en clins d’œil et morceaux de bravoure. On croise ainsi sept mercenaires, un tantinet salopards, mais aussi la figure archétypale du détective hard-boiled, guère embarrassé par ses états d’âme lorsqu’il s’agit de rétablir un tort. Xavier Mauméjean mêle le vrai et le faux pour accoucher d’un effet de réel convaincant, où l’humain se confronte à l’effacement des règles et des conventions sociales. Dépouillé de son vernis de civilisation, il ne lui reste plus qu’à laisser s’exprimer sa nature. Sur ce point, l’auteur ne se montre ni optimiste ni pessimiste. Il se contente juste de dévoiler la propension de l’homme à faire le bien ou le mal, bref à s’adapter aux circonstances et à ses passions.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Entre ziggourats vertigineuses et jardins suspendus, &lt;strong&gt;Car je suis légion&lt;/strong&gt; nous invite à un voyage brutal sans concession aux origines de la civilisation, mais aussi aux tréfonds de l’esprit humain. Un périple historique et métaphysique dont il serait regrettable de se passer.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-destinboiteux.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-destinboiteux.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Destin boiteux&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Arkadi &amp;amp; Boris Strougatski – Éditions Lingva, coll. «&amp;nbsp;Nuits blanches&amp;nbsp;» – août 2018 (roman inédit sous cette forme, traduit du russe et complété par Viktoriya et Patrice Lajoye – 382 pp. GdF. 25&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Destin boiteux&lt;/strong&gt; a d’abord connu un premier avatar dans l’Hexagone sous le titre de &lt;strong&gt;Les Mutants du brouillard&lt;/strong&gt;, version tronquée du présent roman, exfiltrée d’URSS pour des raisons de censure sous la forme d’un samizdat diffusé en Allemagne dans les années 1970. À l’occasion de la Perestroïka, le roman paraît finalement en Russie en 1987, bénéficiant d’une nouvelle traduction en France aux éditions de Fallois, avant de connaître une dernière réédition, cette fois-ci complétée, dans la collection «&amp;nbsp;Nuits blanches&amp;nbsp;» dirigée par Viktoriya et Patrice Lajoye. Si &lt;strong&gt;Destin boiteux&lt;/strong&gt; comporte bien un aspect science-fictif, celui-ci relève davantage de la métaphore filée. À vrai dire, Arkadi et Boris Strougatski font davantage part de l’échec du modèle politique et social de l’URSS, abordant le sujet par le truchement d’un roman gigogne. &lt;strong&gt;Destin boiteux&lt;/strong&gt; est en effet l’histoire de l’étrange relation unissant un auteur, Félix Sorokine, à son œuvre, un roman resté à l’état de manuscrit qu’il retrouve et décide de compléter. Dans le monde de Sorokine, l’URSS est à l’agonie, s’apprêtant à troquer le communisme intégral contre l’inconnu. Dans celui de Banev, énième variation cryptofasciste, des mutants frappés d’une maladie mystérieuse pervertissent la jeunesse, lui inculquant le goût pour le changement et la révolte. Au récit de Sorokine, auteur vieillissant condamné à écrire des livres patriotiques pour plaire aux autorités, répond celui de Banev, personnage de fiction fantasque, exilé dans une ville de province soumise à une pluie incessante et à un brouillard tenace. Un caractère entier, prompt à faire le coup de poing avec les fâcheux, entre deux repas gargantuesques composés de lamproies copieusement arrosées de vodka. Entre l’URSS déliquescente de Sorokine et la ville imaginaire de Banev, le doute ne dure pas longtemps. Entre le grand pays tourné vers son passé, enferré dans la paranoïa et la médiocrité, et la perspective d’une révolution d’où émergerait un monde meilleur, le choix est vite fait, du moins si l’on a encore foi en l’avenir radieux. Pour Sorokine, le récit de Banev apparaît comme un remède contre la déprime et la procrastination, car le personnage n’a rien perdu de son esprit combatif, redoublant d’énergie pour semer la pagaille, avec une générosité qui laisse pantois.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si aux premiers abords, &lt;strong&gt;Destin boiteux&lt;/strong&gt; n’a rien d’une lecture facile et distrayante, le roman des frères Strougatski recèle des moments d’une drôlerie irrésistible. Le duo dresse en creux un portrait grinçant de l’URSS, tout en usant d’un art de la satire jubilatoire, surtout perceptible dans le portrait des personnages. On y boit, on y ripaille et on y baise avec en arrière-plan la fin du monde et l’imminence du chaos, tout en questionnant l’altérité et le statut de l’écrivain dans un État totalitaire. Mais, il s’agit bien d’une tragédie, certes goguenarde, sur fond d’échec et d’incertitude. Celle d’un pays dont on connaît désormais un peu mieux le devenir. Qu’y faire&amp;nbsp;? Reprendre un coup de vodka et un plat de lamproie, peut-être&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-enfants.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-enfants.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Enfants de la terre et du ciel&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Guy Gavriel Kay – Éditions L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – août 2018 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Mikael Cabon – 640 pp. GdF. 27,90&amp;nbsp;€)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Interrompant pour le moment ses rééditions des romans de Guy Gavriel Kay, les éditions L’Atalante nous offrent rien de moins que sa dernière épopée en date&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Enfants de la terre et du ciel&lt;/strong&gt;. Comme souvent avec l’écrivain canadien, nous sommes en présence d’un pavé de plus de 600 pages qui n’a pas à rougir à côté des &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-lions-d-al-rassan&quot;&gt; Lions d’Al-Rassan &lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; ou des &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-chevaux-celestes&quot;&gt; Chevaux Célestes &lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; . Pour autant, nul besoin de rappeler ici que la quantité ne fait pas la qualité. C’est donc avec un œil circonspect (mais averti) que l’on entame le roman.&lt;br /&gt;
Les habitués de Kay le savent bien, celui-ci est passé maître dans l’art de la fantasy historique, un sous-genre qui transpose une époque historique donnée en un récit aux atours de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; dans un monde qui n’est pas le nôtre (ou presque). Après le diptyque &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Céleste&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt;, nous quittons la Chine médiévale pour explorer les Balkans de la fin du XVe siècle, un temps où les Ottomans rêvent de faire tomber le Saint-Empire Germanique et l’ensemble de la chrétienté comme ils se sont emparés de l’imprenable Constantinople. En lieu et place des royaumes et villes emblématiques de l’époque, on retrouve Séresse (Venise), Dubrava (Dubrovnik), Asharias (Constantinople) et bien d’autres. Le lecteur devra donc faire le tri et percer les mystères de ce background à la fois exotique et étrangement familier. Dans celui-ci, nous suivons cinq personnages principaux&amp;nbsp;: Marin Djivo, membre d’une éminente famille marchande de Dubrava&amp;nbsp;; Danica Gradek, farouche guerrière de la cité pirate de Senjan&amp;nbsp;; Damaz, frère de Danica capturé par les Asharites et enrôlé dans le corps d’élite des djannis&amp;nbsp;; Leonora Valeri, fille reniée d’un puissant et espionne pour Séresse&amp;nbsp;; et Pero Villani, artiste illustrement inconnu de Séresse à qui l’on demande de peindre le portrait du Calife Gurçu. Ces cinq destins vont s’entremêler et s’influencer les uns les autres pour créer une immense fresque à la façon des précédentes œuvres de Guy Gavriel Kay. Toujours aussi malicieux, l’auteur canadien profite du prétexte &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; pour nous donner une véritable leçon d’histoire, jamais ennuyeuse mais parfois un peu trop didactique face à la peur compréhensible de perdre le lecteur. S’il est question de grands empires et de rois puissants, les &lt;strong&gt;Enfants du Ciel et de la Terre&lt;/strong&gt; opère un choix différent de celui du &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-fleuve-celeste&quot;&gt; Fleuve Céleste &lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; , précédent roman de l’écrivain. Ici, les protagonistes ne sont pas destinés à briller sur le devant de la scène, mais à occuper des places secondaires, parfois insignifiantes en apparence, mais qui finissent par avoir une certaine influence sur l’échiquier des batailles et luttes d’influence de leur époque. C’est par de petites décisions personnelles, comme celle d’un peintre qui choisit de dire la vérité ou celle d’un djanni qui décide d’abandonner son destin de guerrier, que le monde change et dévie petit à petit de sa course initiale. Tout compte fait, les &lt;strong&gt;Enfants de la Terre et du Ciel&lt;/strong&gt; pourrait être considéré comme la démonstration de l’effet papillon par un Guy Gavriel Kay de plus en plus mélancolique. Si le &lt;strong&gt;Fleuve Céleste&lt;/strong&gt; annonçait déjà ce virage, &lt;strong&gt;Enfants de la Terre et du Ciel&lt;/strong&gt; enfonce le clou. Situé quelques décennies après la chute de Sarance (comprendre Constantinople), déjà raconté par le Canadien dans &lt;strong&gt;La Mosaïque de Sarance&lt;/strong&gt;, le roman contemple un avenir plein de regrets, bouffé quasi-littéralement par les fantômes des batailles passées. La beauté de ce récit provient d’ailleurs pour beaucoup du sentiment de perte qui n’en finit pas de raconter l’éternel chagrin des hommes et des femmes qui subissent le cours de l’histoire et la volonté impérieuse du monde. Plus que jamais, Guy Gavriel Kay capte l’humanité de ses personnages et l’implacable marteau qui les écrase sur l’enclume de l’Histoire avec un grand H. Puissant et poétique, touchant et dense, &lt;strong&gt;Enfant du Ciel et de la Terre&lt;/strong&gt; captive et enchante. Il vient d’ajouter aux (très) grands romans de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; qui savent à la fois disséquer l’homme en profondeur et proposer une réflexion poussée aux lecteurs sur la course du temps. Une nouvelle brillante réussite.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Nicolas Winter&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-surepreuves.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-surepreuves.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Sur épreuves&lt;br /&gt;
Magie ex libris T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jim C. Hines – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La dentelle du cygne&amp;nbsp;» – août 2018 (roman inédit traduit de l’anglais (USA) par Lionel Davoust – 384 pp. GdF. 21,90€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Avertissement traditionnel&amp;nbsp;: si vous n’avez pas lu les deux premiers volumes de cette série (critiqués &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-bibliomancien&quot;&gt;ici&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/post/2018/01/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-89#magieexlibris&quot;&gt; là &lt;/a&gt; ), arrêtez-vous là dans cette critique, obtenez ces ouvrages et repassez une fois la lecture terminée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les temps sont durs pour Isaac Vainio&amp;nbsp;: Gutenberg lui a retiré ses pouvoirs &amp;nbsp;; il se sent coupable de la destruction d’une partie de son quartier et du décès de certains habitants et amis&amp;nbsp;; Jeneta, une jeune fille aux pouvoirs extraordinaires, a disparu alors qu’elle était sous sa responsabilité. Bref, il est au trente-sixième dessous. L’ennemi n’est pas en pause, au contraire. Des forces terribles rameutent leurs troupes. Et notre bibliomancien est bloqué, impuissant, écarté de l’organisation des Gardiens. La dépression est proche, au grand dam de sa compagne, Lena. Mais Isaac est un battant et quand on lui ferme des portes, il tente de passer par une autre issue. Ou de défoncer l’entrée principale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme le fait remarquer &lt;a href=&quot;https://lioneldavoust.com/2018/sur-epreuves-magie-ex-libris-vol-3-maintenant-disponible-nouveau-volume-du-bibliomancien/&quot;&gt; sur son blog &lt;/a&gt; Lionel Davoust, son traducteur, Jim C. Hines repart dans &lt;strong&gt;Sur épreuves &lt;/strong&gt;avec les mêmes (bonnes) recettes, la même énergie, la même folie parfois foutraque, les mêmes «&amp;nbsp;jeux référentiels à l’imaginaire&amp;nbsp;», les mêmes «&amp;nbsp;jeux de mots idiots&amp;nbsp;» que pour les deux volumes précédents. Et, autant pour &lt;strong&gt;Lecteurs nés&lt;/strong&gt;, tout cela ronronnait un peu (et inquiétait pour la suite de la série), autant dans ce troisième tome, Jim C. Hines rassure&amp;nbsp;: la dynamique est retrouvée. Le bestiaire est toujours aussi riche&amp;nbsp;: les vampires (dans l’espace, si, si&amp;nbsp;!) côtoient les loups-garous, Méduse combat aux côtés d’un Yeren. Et Meridiana, la puissante magicienne, tout droit venue d’une Renaissance savante et religieuse à la fois, a vraiment l’étoffe d’un méchant de film d’action. Mais surtout, l’amour des livres exsude de chacune des pages de ce roman. Le bonheur de lire, de connaître un livre, de le toucher, de l’utiliser. Et même ceux qui ont abandonné le support papier y trouveront leur compte, puisque la dangereuse et terrifiante adversaire d’Isaac utilise une liseuse pour ses combats.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De plus, dans ce tome, Jim C. Hines fait progresser à grands pas le monde qu’il a imaginé. Si Gutenberg avait voulu garder la magie secrète pour les non-initiés, quitte à tuer, voire massacrer, des dizaines de personnes, l’ampleur des combats et des dégâts collatéraux est désormais trop importante pour la laisser dans l’ombre ou en faire disparaître les traces. Les populations du monde entier vont découvrir l’existence de cette puissance. Et avec elle, des questions épineuses&amp;nbsp;: si la magie existe depuis longtemps, pourquoi ne l’a-t-on pas utilisée pour sauver les blessés graves, pour nourrir les peuples affamés, pour rendre le monde meilleur&amp;nbsp;? Interrogations très pertinentes et amenées par petites touches, entres les chapitres.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur épreuves&lt;/strong&gt; relance donc l’intérêt pour cette série distrayante, mais pas seulement&amp;nbsp;: entre deux grosses bastons, entre deux blagues plus ou moins efficaces, Jim C. Hines parvient à nous faire réfléchir à notre monde et, surtout, à nos rapports avec le livre.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-tremblementdetemps.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-tremblementdetemps.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Tremblement de Temps&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Kurt Vonnegut – Super8 – septembre 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Aude Pasquier – 302 pp. GdF. 19€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Si je vous dis que &lt;strong&gt;Tremblement de temps&lt;/strong&gt; est un roman qui n’a pas été écrit, vous allez me demander la nature de l’objet de cette chronique. Eh bien, pas vraiment un roman, non… C’en est un sans en être un. Il n’y a pas vraiment de début, ni de milieu, ni même de fin d’un strict point de vue narratif, sans pour autant s’apparenter au Nouveau Roman… La quatrième de couverture nous apprend « &lt;em&gt; que Kurt Vonnegut n’a pas envie de l’écrire. En tout cas, pas comme ça. À la place il nous livre la genèse de son récit avorté. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» Et pourtant, ce n’est pas non plus un making of.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Donc, en 2001, un tremblement de temps renvoie tout le monde dix ans plus tôt, en 1991. « &lt;em&gt; L’histoire recommence à l’identique, les gens commettent les erreurs déjà commises, les mêmes catastrophes se produisent de façon automatique… &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» Voila l’histoire que Vonnegut n’a pas envie d’écrire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Qu’a-t-il écrit, alors&amp;nbsp;? Peut-être bien un roman, tout de même. Une sorte d’autobiographie romancée contenant des éléments de fiction&amp;nbsp;; et pour cause, vu qu’elle se déroule pour partie dans l’avenir, le livre ayant été publié aux USA en 1997. Ou un essais sur la vie des classes moyennes américaines au XXe siècle, mais pas au sens journalistique ni universitaire. Des commentaires personnels et des réflexions, parfois acerbes, sur la vie des gens en Amérique, et surtout sur le sens de cette vie. Vonnegut nous parle ici de lui-même, bien sûr, de ses femmes, de sa sœur, de son frère, de ses enfants, de ses amis et connaissances, de ce qu’ils pensent du monde dans lequel ils vivent et meurent. Un monde aussi hanté par son alter ego, Kilgore Trout, écrivain de SF raté, que l’on a déjà croisé dans nombre de livres de Vonnegut, et auquel Philip José Farmer finit par prêter sa plume pour &lt;strong&gt;Le Privé du cosmos&lt;/strong&gt;. On le retrouve ici, quasi clochard jusqu’à ce qu’il s’installe dans la suite Hemingway de la résidence Xanadu pour écrivains à Rhode Island, à proximité de laquelle eut lieu un pique-nique de fruits de mer au bord de l’eau… Le livre tourne ainsi autour de quelques lieux tel l’Académie Américaine des Arts et des Lettres, et l’asile pour clochards contigu. Un certain nombre de gimmicks reviennent au fil du roman, Kilgore Trout ne cessant de ponctuer sa conversation de «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Ding Dong&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» qui veulent tout et rien dire. Ou «&amp;nbsp; &lt;em&gt; Vous avez été très malade mais vous êtes guéri à présent et il y a du pain sur la planche &lt;/em&gt; &amp;nbsp;», qui revient plus ou moins à propos, contribuant à une sorte d’humour aigre-doux omniprésent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On ne saurait dire sur cette rive orientale de l’Atlantique que Kurt Vonnegut est l’un des auteurs les plus populaires de son siècle. Ses romans ont certes été largement traduits en français – en ce qui concerne les nouvelles, c’est une toute autre histoire –, mais je ne crois pas que beaucoup de gens d’ici le citeraient comme l’un des écrivains américains majeurs du siècle dernier. Et c’est bien dommage&amp;nbsp;! Il est pourtant doté d’une plume aussi créative qu’iconoclaste, d’un humour grinçant à souhait mais sans méchanceté aucune.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Méditation sur les États-Unis, la guerre, la famille et les amis, où l’on peut voir les prémices du court essai bien davantage désabusé quant à l’Amérique, &lt;strong&gt;Un homme sans patrie&lt;/strong&gt; (Denoël, 2006), publié peu avant sa mort. Selon Vonnegut, le bonheur tient dans les relations au sein d’une famille élargie qui fait qu’au bout du bout, la vie vaut d’être vécue. L’un des intérêts majeurs de &lt;strong&gt;Tremblement de temps&lt;/strong&gt; est de nous donner à voir des Américains (quand même instruits et cultivés) vivant leur vraie vie, voyant le monde tel qu’eux le voient. Le roman y montre un pays qu’ils aiment mais qui ne se ressemble plus, qui a perdu ses valeurs cardinales alors que les Américains et le monde entier en ont plus que jamais besoin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tremblement de temps &lt;/strong&gt; est un livre étonnant – pas vraiment de SF, même s’il en est question à l’occasion —,un chef-d’œuvre à lire absolument, qui restera comme le chant du cygne d’un très grand auteur.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr93-bobT2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr93-bobT2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;bob&quot;&gt;Nous sommes nombreux&lt;br /&gt;
Nous sommes Bob T2&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Dennis E. Taylor – Bragelonne – septembre 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Sébastien Baert – 380 pp. GdF. 17,90 euros)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si vous n’avez pas lu &lt;strong&gt;Nous sommes Bob&lt;/strong&gt;, premier volume de cette trilogie, vous ne comprendrez rien aux lignes qui suivent. À vous de voir et d’en tirer les conséquences…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur Delta Eridani, la société des Deltaiens, épaulés par Bob (le premier de cette immense famille), assure sa position dans son nouveau camp. Mais un danger les menace soudain, invisible et puissant. Changer de lieu de vie était-il vraiment une bonne idée&amp;nbsp;? Pendant ce temps, l’évacuation de la Terre continue. Mais trop lentement. D’autant que des sabotages de plus en plus nombreux mettent l’opération en péril. Ailleurs dans l’espace, un groupe de Bob recherche des traces de l’ennemi brésilien afin de se débarrasser de ce concurrent meurtrier. Et soudain, au détour d’un système planétaire apparaissent les Autres. Puissants, monstrueux, dévastateurs. Or, l’humanité est sur leur route.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nous sommes nombreux&lt;/strong&gt; est la suite directe de &lt;strong&gt;Nous sommes Bob&lt;/strong&gt;. Et des Bob, on en trouve partout. Dennis E. Taylor poursuit, dans ce deuxième opus, de dévider les fils de sa bobine, de plus en plus grosse. Les trames narratives se multiplient, au point de, parfois, perdre un peu le lecteur insuffisamment attentif (ça arrive&amp;nbsp;!). D’ailleurs, l’éditeur, malin, a pensé à proposer un petit arbre généalogique en fin de volume pour permettre au lecteur de s’y retrouver. Car il faut être bien concentré pour s’y retrouver entre les Homer, les Ralph, les Milo, les Thor (si, si) ou les Timide (est-il besoin d’en rajouter&amp;nbsp;?).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais cet obstacle passé, on est agréablement surpris par la capacité de l’auteur à renouveler en partie ses histoires. Il poursuit avec une certaine efficacité les intrigues du premier volume. Et en développe d’autres. D’ailleurs, outre l’aspect purement narratif, de nouveaux thèmes sont évoqués, permettant d’approfondir enfin certains points, survolés dans &lt;strong&gt;Nous sommes nombreux&lt;/strong&gt;. Comme l’humanité de ces êtres, autrefois de chair et de sang, à présent numérisés dans une boite métallique&amp;nbsp;: les Bob, tout digitaux qu’ils sont, sont-ils de possibles victimes de Cupidon&amp;nbsp;? Et si oui, quid de leurs relations avec les éphémères (ainsi quelques-uns d’entre eux nomment-ils les humains)&amp;nbsp;? Comment maintenir le lien avec les représentants de leur ancienne famille&amp;nbsp;? Comment rester encore des hommes&amp;nbsp;? En poursuivant la mission&amp;nbsp;: trouver des systèmes planétaires viables pour essaimer l’humanité. Aider à la survie des derniers humains sur Terre et à leur voyage vers leurs futures colonies. Mais aussi en évoluant. Certains Bob vont travailler sur un animal mécanique, puis un robot qu’ils pourraient piloter. Afin de redécouvrir des sensations disparues depuis leur changement d’état. Histoire aussi de communiquer plus facilement avec les êtres humains&amp;nbsp;; tout en se raccrochant à une humanité fragile, s’effilochant génération après génération.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si vous avez aimé &lt;strong&gt;Nous sommes Bob&lt;/strong&gt;, vous aimerez &lt;strong&gt;Nous sommes nombreux&lt;/strong&gt; et attendrez que Bragelonne publie le troisième et, pour l’instant, dernier tome de cette trilogie. Dennis E. Taylor utilise les mêmes recettes avec la même efficacité et le même plaisir évident. Et nous entraine dans un moment de lecture divertissant à défaut d’être dérangeant, agréable à défaut d’être révolutionnaire. Pendant quelques centaines de pages, nous sommes tous Bob.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;* * *&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Peter Watts, guide de lecture auxiliaire</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2019/01/21/Peter-Watts-guide-de-lecture-auxiliaire</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:cd8e84ee67d3037f026bbb8483befb49</guid>
        <pubDate>Mon, 21 Jan 2019 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;couve Starfish&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;C'est peu dire qu'en Bifrosty, on apprécie Peter Watts — et pas qu'un peu. En attendant la parution très prochaine du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-93&quot;&gt;Bifrost 93&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; consacré au Canadien, comprenant une novelette qui tabasse, une interview exclusive et un guide de lecture, voici un memento des critiques wattsiennes parues dans les précédents numéros de votre revue préférée, histoire de se souvenir que notre intérêt pour l'auteur de &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt; ne date pas d'hier. Mais ce n'est rien qu'une affaire de câblage neuronal, bien sûr…&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;watts-gdl-visionaveugle.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-visionaveugle.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Vision aveugle&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Premier roman de Peter Watts publié en France (en attendant le très aquatique &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt; fait partie des textes qui impressionnent le lecteur, tant par l'ampleur du propos que par son intelligence narrative. Véritable livre de science-fiction au sens premier, cet opus douloureux rejoint d'entrée de jeu le cultissime &lt;strong&gt;Schismatrice&lt;/strong&gt; du non moins cultissime Sterling. Même cohérence visuelle, même vision furieusement coupante de la post-humanité et même absence d'explications dans le contexte quotidien (quel roman de littérature contemporaine explique le fonctionnement d'un robinet ? Pourquoi la S-F devrait-elle justifier ses choix technologiques ?). Enfin — surtout — même questionnement du début à la fin : qu'est-ce que l'humain ? Et pour répondre, quoi de plus évident qu'une autre question ? Qu'est-ce que l'autre, l'extraterrestre, l'ennemi ? Du coup, exactement comme &lt;strong&gt;Schismatrice&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt; se mérite. Le décor est flou. Il se précise peu à peu. Les personnages commencent leur vie comme simple silhouettes, puis se développent et gagnent en épaisseur à mesure que le lecteur prend conscience du monde dans lequel ils évoluent. Et le résultat est… vertigineux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Complète réécriture de la plus vieille idée science-fictive — le premier contact extraterrestre —, &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt; avale littéralement le cliché et s'axe principalement autour de personnages dévastés. Humains trafiqués, reconstruits ou schizophrènes à personnalités multiples (lire &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/les-1001-vies-de-billy-milligan&quot;&gt;&lt;strong&gt;Les 1001 vies de Billy Milligan&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; pour une explication de texte), scientifiques fous à la conscience téléchargée et… vampires. Oui oui, de vrais vampires, mais bien différents du mythe. Une branche éteinte de l'évolution humaine datant de plusieurs centaines de milliers d'années ramenée à la vie par le miracle de la génétique. Une branche qui donne des individus aux caractéristiques bien précises et aux aptitudes clairement définies. Ici, c'est surtout du &lt;em&gt;Thésée&lt;/em&gt; qu'il s'agit, un vaisseau d'exploration qui rencontre le fameux artefact extraterrestre. À son bord, un équipage restreint, dont Siri Keeton, le narrateur, chargé de surveiller le bon déroulement des opérations, plusieurs autres personnages hauts en couleur, sans oublier le capitaine, vampire de son état. D'entrée de jeu, les codes du genre volent en éclat. D'abord parce que le &lt;em&gt;Rorschach&lt;/em&gt; — c'est ainsi que se baptise lui-même l'artefact — leur parle en anglais, ensuite parce qu'il cesse de leur parler après les avoir menacés de mort. C'est le début d'une exploration rarement vue en littérature, déroulée sur deux niveaux : la lente compréhension de la nature même de l'artefact, couplée à la lente compréhension de la nature même des humains chargés du contact. Deux niveaux, donc, et un lecteur qui passe de l'un à l'autre avec un bonheur renouvelé. On frissonne, on fronce les sourcils, on est largué, et puis tout s'éclaire, comme par magie, juste avant que la lumière ne s'éteigne à nouveau, prélude à la prochaine illumination. Le tout sous une plume brillante aussi obscure que limpide, mais délicieusement tordue. À ce titre, saluons la performance du traducteur — Gilles Goullet, dont on avait pu apprécier le travail sur un roman aussi difficile que &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-cite-des-saints-et-des-fous&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Cité des saints et des fous&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Jeff VanderMeer — qui a dû beaucoup souffrir pour saisir où voulait en venir l'auteur et tâcher de restituer la saveur de la langue dans un français compréhensible. Au final, reste la question centrale du roman : qu'est-ce que le Rorschach ? Le miroir de nos peurs ? Le papier tâché sur lequel chacun voit ce que son inconscient décèle ? Ou véritablement un vaisseau extraterrestre ? Pour le savoir, une seule solution. Ouvrir le livre, s'y plonger et ne plus le lâcher. Incroyable comme c'est facile d'ailleurs. Car s'il n'a rien de simple, ce roman n'en reste pas moins diaboliquement intelligent, cruel, malin… et limpide. Du grand art, un must instantané.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-54&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;54&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;watts-gdl-rifteurs1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-rifteurs1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Starfish&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Si &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt;, le plus récent des romans de Peter Watts, avait été le premier de ses bouquins à arriver par chez nous, &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt;, son premier livre écrit et publié (en 1999 outre-Atlantique), s’avère donc son tout dernier titre à débarquer en français… Bref, après avoir commencé par le petit dernier, dernier qui nous avait clairement laissé sur le cul, s’imposant haut la main comme le meilleur roman de S-F publié dans l’Hexagone en 2009, on s’attaque désormais au premier, volume initial de la trilogie &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Rifters&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; constituée du présent &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt;, de &lt;strong&gt;Maelstrom&lt;/strong&gt; (annoncé pour 2011 au Fleuve Noir) et de &lt;strong&gt;Behemoth &lt;/strong&gt;(énorme roman publié en deux parties en VO). On précisera enfin que &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt; s’ouvre par un prologue déjà publié dans nos pages sous la forme d’une nouvelle au sommaire du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-54&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;n°54&lt;/a&gt; — l’environnement de &lt;strong&gt;Starfish &lt;/strong&gt;n’est donc pas étranger aux habitués de Bifrost…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En plus d’être manifestement assez cintré, ami des chats et passablement misanthrope, en somme un type pour le moins fréquentable, Peter Watts est biologiste marin. Il y a de fait une certaine logique à ce que notre auteur place l’intrigue de son premier roman au fin fond des abysses, plus précisément dans les entrailles de Beebe, une station des profondeurs accrochée sur le rift de la côte pacifique. Nous sommes dans un avenir proche. Les occupants de Beebe, une équipe de cinglés physiquement trafiqués pour résister aux hautes pressions et respirer sous l’eau, ont pour tâche d’entretenir le matériel servant à extraire du rift des quantités phénoménales d’énergie géothermique. Une équipe de cinglés, oui, sélectionnés à dessein, les « déviants » s’avérant après tests les mieux armés pour ce type de job confiné en environnement hostile. « Ce n’est pas la quantité de merde que tu as soulevée qui fait que tu conviens pour le rift. C’est la quantité à laquelle tu as survécu. » (p.131) Nous voici donc, à plus de 10 000 mètres de profondeur, avec une équipe de six tarés (dont un pédophile et une accro à la violence, notamment sexuelle…) physiquement bidouillés, et pas qu’un peu, qui passent leur temps à se foutre sur la gueule quant ils ne baisent pas les uns avec les autres, voire à se faire attaquer par des horreurs abyssales à peine croyables. Ambiance… Qui promet de ne pas s’arranger, parce qu’au fil du temps nos amis « rifters », outre péter de plus en plus les plombs, se mettent à développer de bien curieuses aptitudes, en sus d’une paranoïa aigue somme toute légitime dans la mesure où ils ne tardent pas à découvrir un appareillage assez curieux et inédit aux environs de Beebe, appareillage qui s’avère être… une bombe nucléaire. Pourquoi un truc pareil dans un lieu pareil ? Et placé par qui ?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Moins vertigineux que &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt;, moins ambitieux aussi, mais plus accessible même si un tantinet décousu, ce premier roman de Peter Watts propose d’emblée une science-fiction mature riche d’idées fascinantes, une littérature qui n’épargne en rien cette chère humanité, pas plus qu’elle ne lui fait crédit de quoi que ce soit — que ses récits prennent place aux confins du système solaire ou au cœur des océans, Watts décortique ses personnages avec la froideur précise d’un entomologiste dépassionné ; le vampire de &lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt;, c’est lui ! De fait, ce qui étonnerait presque au regard de la majorité de l’actuelle production dans nos domaines, c’est combien l’auteur ne prend pas ses lecteurs pour des cons, leur fait confiance, compte sur leur implication et leur capacité à tracer leur propre chemin dans ses pages. Un livre honnête, qui joue le jeu, respecte son lecteur en le considérant comme un adulte raisonnablement constitué ? Ben oui, ça surprend, et franchement ça fait du bien… Aussi, si &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt; n’est pas une révolution en soit, il n’en est pas moins un excellent roman de science-fiction, et l’acte de naissance d’un auteur déjà incontournable. Aussi suivons d’un cœur léger la suggestion de Peter Watts lui-même dans les remerciements de &lt;strong&gt;Starfish &lt;/strong&gt;: « Cet exemplaire que vous tenez entre les mains est un début. Pourquoi ne pas en prendre d’autres et les distribuer aux Témoins de Jéhovah au coin de la rue ? » Oui, pourquoi ?&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-60&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;60&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;watts-gdl-rifteurs2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-rifteurs2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Rifteurs&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Après seulement deux romans parus en France, Peter Watts a d’ores et déjà trouvé sa place parmi les auteurs de SF les plus novateurs et les plus passionnants du moment. Son nouveau livre, &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt;, était attendu avec d’autant plus d’impatience qu’il fait directement suite à &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt;, paru l’an dernier. Précisons tout de même qu’il n’est pas obligatoire d’avoir lu le premier pour saisir tous les enjeux du second, l’essentiel des informations nécessaires étant repris dans les premiers chapitres. Par ailleurs, dans la forme, &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt; est très différent de &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt;. Au huis-clos dans lequel se déroulait ce dernier succède une course-poursuite qui va nous faire traverser le continent nord-américain d’ouest en est. Cible de cette chasse : Lenie Clarke, l’une des survivantes de la station sous-marine où elle était en poste, désormais porteuse d’une bactérie issue des profondeurs qui menace de se répandre sur toute la surface de la planète.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il flotte sur &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt; un lourd parfum d’apocalypse. A cause de la menace que fait peser la nouvelle condition de Lenie sur l’ensemble de l’humanité, bien sûr, à cause aussi des ravages dévastateurs provoqués sur la côte ouest des États-Unis par l’explosion nucléaire qui concluait le volume précédent. Mais, plus généralement, le monde que l’on découvre ici est un monde au bord du précipice et à bout de souffle, où de nouvel-les menaces apparaissent chaque jour, amenant souvent les autorités à prendre des mesures radicales pour les contenir. C’est également une société de plus en plus déshumanisée, où d’un côté les employés de diverses multinationales acceptent de renoncer à une part de leur humanité pour mener à bien les tâches qui leur ont été confiées, et où de l’autre des millions de réfugiés sont parqués comme des bêtes dans des zones de non droit et abrutis à grands renforts de tranquillisants. Ce chaos global se reflète jusque dans l’Internet, désormais rebaptisé Maelstrom, incroyable bouillon de culture en perpétuelle évolution qui va jouer un rôle crucial dans la destinée de Lenie Clarke.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Même s’il évite la plupart des clichés du genre, et s’appuie sur une vraisemblance scientifique de tous les instants, &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt; fonctionne avant tout comme un thriller. Là où &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt; souffrait de quelques longueurs et de petits passages à vide, Peter Watts peinant parfois à structurer son récit (rappelons tout de même à sa décharge qu’il s’agissait d’un premier roman), cette suite marche à l’adrénaline, et s’avère être un &lt;em&gt;page-turner&lt;/em&gt; assez irrésistible. Certes, au bout du compte, la plupart des questions soulevées au cours du récit demeurent sans réponse, et le resteront jusqu’à la parution de &lt;strong&gt;βéhémoth&lt;/strong&gt;, ultime volet de cette série. Mais si d’un point de vue global la situation n’évolue que très peu, en revanche les quelques protagonistes sur lesquels se focalise l’attention de l’auteur verront leur destin bouleversé de manière assez radicale. De Lenie Clarke, littéralement obsédée par son passé (l’obsession est souvent un élément moteur chez les personnages de Watts) à Achille Desjardins, dont le métier l’amène en permanence à faire des choix aussi dramatiques que meurtriers, aucun ne sortira indemne de cette histoire. La réussite de &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt; doit beaucoup à cette petite galerie d’individus, à la manière dont le romancier nous fait partager leur intimité pour mieux nous faire ressentir l’horreur dans laquelle ils se débattent en permanence. On n’aimerait pas être à leur place, mais on ne regrette à aucun moment d’avoir fait le voyage en leur compagnie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-65&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;65&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;watts-gdl-rifteurs3.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-rifteurs3.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;βéhémoth&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt;, Peter Watts conclut sa trilogie apocalyptique du futur proche avec cet ultime et volumineux roman, &lt;strong&gt;βéhémoth&lt;/strong&gt;. Tellement volumineux qu’aux Etats-Unis, il fut publié en deux tomes. Le fait que le Fleuve Noir ait décidé de le sortir en un seul volume, à rebours de certaines pratiques éditoriales actuelles, mérite d’emblée d’être salué.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ceci dit, &lt;strong&gt;βéhémoth&lt;/strong&gt; est composé de deux parties nettement distinctes. La première renoue avec l’ambiance de huis clos paranoïaque de &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt; et se déroule entièrement à l’intérieur d’une base sous-marine, Atlantis, où se sont réfugiés Rifteurs et corpos pour échapper à la fin du monde. Les tensions sont grandes entre anciens exploiteurs et exploités, mais tous ont trop à perdre pour ne pas faire les compromis nécessaires à leur cohabitation. Jusqu’à ce que le monde qu’ils ont fui les rattrape, qu’une nouvelle variante du virus qui a transformé l’Amérique du Nord en champ de ruines soit découverte, et qu’une nouvelle menace extérieure les prenne pour cible. Peter Watts rejoue ici une partition similaire à celle employée dans son premier roman, et même si l’ensemble fonctionne plutôt bien, on ne peut s’empêcher parfois de trouver le temps long. Le romancier semble éluder les véritables enjeux de son histoire au profit de sujets plus anecdotiques, et il faut attendre la seconde partie pour enfin constater les effets dévastateurs sur la planète des évènements déclenchés par Lenie Clarke dans &lt;strong&gt;Rifteurs&lt;/strong&gt;. Retour à la surface donc, dans une Amérique ravagée par le βéhémoth, où les derniers îlots de civilisation sont prêts à tout pour retarder l’inévitable.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme dans les romans précédents, Peter Watts n’offre jamais de vision d’ensemble de la situation, ne nous donne à voir que ce qu’en découvrent ses protagonistes au fil de leurs pérégrinations. Lesquels protagonistes ne sont qu’au nombre de quatre : outre Lenie Clarke et son compagnon d’armes Ken Lubin, ce sont Taka Ouellette, conductrice d’une infirmerie mobile venant en aide aux populations frappées par le virus, et Achille Desjardins, déjà connu des lecteurs, désormais libre du carcan neurochimique qui contrôlait ses tendances psychopathes et à la tête d’un arsenal terrifiant. L’avenir de l’humanité va se jouer entre ces quatre individus, dont trois au moins mériteraient la camisole…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur le long terme, cette volonté de l’auteur de restreindre son champ de vision et de réduire la situation à un duel entre Clarke et ses compagnons d’un côté, Desjardins de l’autre, finit par nuire au roman. Du point de vue de la crédibilité d’abord, les moyens dont disposent les Rifteurs étant à ce point dérisoires que l’idée même qu’ils puissent parvenir à leurs fins peine à convaincre, d’autant plus que face à eux, Desjardins, aussi seul soit-il, possède des ressources illimitées. Ce qui amène Watts à conclure son roman dans un déferlement d’action spectaculaire, bien foutu, certes, mais qui parait assez trivial dans un tel contexte de fin du monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Contrairement à ses prédécesseurs, &lt;strong&gt;βéhémoth&lt;/strong&gt; ne propose guère de nouveaux concepts scientifiques, se contentant de développer un peu plus certains éléments introduits précédemment dans le récit. D’autres semblent aboutir à une voie de garage, notamment le Maelström, cette version de l’internet infectée par Béhémoth, qui ne tient qu’un rôle très secondaire dans ce récit. De manière générale, Peter Watts peine à nouer les liens des différents concepts élaborés au cours des romans précédents, renforçant la sensation de frustration que procure la lecture de &lt;strong&gt;βéhémoth&lt;/strong&gt;. Ceci dit, même si le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes, ce dernier volume reste un assez bon roman, dans la lignée des précédents, fascinant par certains aspects, mais loin d’être totalement maîtrisé.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-69&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;69&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;watts-gdl-echopraxie.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-echopraxie.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Échopraxie&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Daniel Brück est un «&amp;nbsp;souche&amp;nbsp;». Autrement dit, un fossile sur une planète où &lt;em&gt;l’Homo sapiens&lt;/em&gt; s’éteint peu à peu au profit d’une posthumanité génétiquement et technologiquement améliorée. Vivant à l’écart du monde, il collecte des échantillons de vie sauvage dans le désert de l’Oregon, pour oublier sa responsabilité indirecte dans une catastrophe médicale majeure. Une tâche aussi vaine qu’inutile au sein d’une écologie où ne subsiste pas un seul brin d’ADN indemne de toute pollution génétique. De manière fortuite, il se retrouve plongé au milieu d’un conflit entre une vampire et des moines ayant recâblé leur cerveau pour atteindre, par la transe mystique et l’interconnexion, un niveau supérieur de connaissance. Le voilà embarqué dans un long voyage vers &lt;em&gt;Icare&lt;/em&gt;, la station solaire pourvoyeuse d’énergie, en compagnie d’un pilote obsédé par la vengeance, un militaire en deuil et une ribambelle de monstres, humains zombifiés, esprit de ruche et vampire, à la rencontre d’une entité extraterrestre qui pourrait bien constituer &lt;em&gt;la&lt;/em&gt; menace ultime pour l’humanité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Échopraxie&lt;/strong&gt; renoue avec l’univers de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/vision-aveugle&quot;&gt;&lt;strong&gt;Vision aveugle&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Quinze années après l’expédition du &lt;em&gt;Thésée&lt;/em&gt;, Peter Watts reprend les mêmes recettes pour broder un huis clos paranoïaque, entrelardé de spéculations vertigineuses, exposées parfois de manière trop didactique. Et, une nouvelle fois, le résultat se montre époustouflant, même si l’écriture aride ne facilite pas l’accès à ce futur étrange et complexe. L’auteur canadien pousse au renversement des paradigmes. Il passe les concepts d’identité, de conscience, d’intelligence à la moulinette des neurosciences, multipliant les hypothèses et les théories hardies. Sous sa plume, le libre-arbitre devient une illusion, Dieu un virus et l’univers une simulation livrée à elle-même. Ses nombreuses spéculations fournissent matière à réflexion et discussion, enrichissant l’esprit d’idées et d’images stimulantes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais, si le futur de Peter Watts se montre fertile en théories ébouriffantes, il n’a cependant pas l’apparence d’une douce utopie. C’est un monde malade, en phase terminale, en proie à un chaos total où la science n’est finalement qu’une forme de foi plus efficace, et où le salut de l’humain passe par une nécessaire adaptation, quitte à abandonner sa façon de penser.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ardu, fascinant, intelligent, &lt;strong&gt;Échopraxie&lt;/strong&gt; se conquiert de haute lutte, parfois au détriment du simple plaisir de lecture. Mais l’effort en vaut la chandelle. Assurément.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-80&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;80&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;watts-gdl-gouffre.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/watts-gdl-gouffre.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Au-delà du gouffre&lt;/h3&gt;
&lt;h5&gt;Trad. Gilles Goullet, Pierre-Paul Durastanti et Roland C. Wagner&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Le Canadien Peter Watts est l’un des pontes actuels de la &lt;em&gt;hard SF&lt;/em&gt;. Peu prolixe –&amp;nbsp;quelques romans et une grosse vingtaine de nouvelles&amp;nbsp;–, il crée une des SF les plus exigeantes et imaginatives de ces dernières années et fait partie du club des futurs classiques, en compagnie de gens comme Liu, Chiang ou Egan. &lt;strong&gt;Au-delà du gouffre&lt;/strong&gt; est le premier recueil de ses nouvelles publié en français, coédité par le Bélial’ et Quarante-Deux. Il compte seize nouvelles –&amp;nbsp;onze inédites en VF, deux primées (Hugo et Shirley Jackson)&amp;nbsp;–, deux articles plus une bibliographie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au fil de textes qui racontent le &lt;em&gt;The Thing&lt;/em&gt; de Carpenter du point de vue de la créature, plongent jusqu’au bout de l’espace et du temps à la rencontre de vies inimaginables, réécrivent l’histoire d’un monde romanisé et fanatique, ou tordent ce que nous définissons comme humain jusqu’à l’incongruité, Watts développe un monde radicalement différent qui baigne pourtant dans une vraie ambiance de plausibilité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Matérialiste convaincu, Watts donne à ses lecteurs la vision sans équivoque d’un univers moniste. Dieu n’existe pas, la foi est une erreur intellectuelle, au mieux le résultat d’une stimulation cérébrale externe. Dieu évacué, reste à traiter de l’humain. Si l’animal humain existe, celui-ci ne porte rien en lui qui ne soit matériel et quantifiable. La conscience est une illusion. Actes et pensées ne sont que des réponses à des stimuli. Ce qui se donne à voir comme ce qui (croit) se pense(r) ne dépend que des stimuli reçus et de la forme du câblage neural qui les traite&amp;nbsp;: inputs –&amp;gt; algorithmes de traitement –&amp;gt; pensées/actes. Rien de plus. Le néocortex se leurre s’il croit être aux commandes, le gros du traitement vient des systèmes limbiques, ensemble de sous-routines qui traitent l’information et forment un réseau qui croit être une unité consciente. Au spectacle de cet homme-machine, on pense autant à Descartes qu’au plus confidentiel de La Mettrie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bardé de ces convictions fortes qui rappellent –&amp;nbsp;dans un genre très différent&amp;nbsp;– Lovecraft, Watts entraîne le lecteur à sa suite, des coulisses de &lt;strong&gt;Vision Aveugle&lt;/strong&gt; et d’&lt;strong&gt;Échopraxie&lt;/strong&gt; à celles de &lt;strong&gt;Starfish&lt;/strong&gt;, en passant par quantité d’univers indépendants tous sous-tendus par les mêmes certitudes. Numérisation ou fusion des «&amp;nbsp;individus&amp;nbsp;», modifications génétiques ou bioniques, transformations volontaires (ou pas…) des états de conscience. Si tout n’est que viande (le mot qu’il emploie), tout est modifiable pourvu qu’on ait la technologie adéquate. Toutes les expériences sont possibles, tous les échecs aussi. Le seul message ici est que la vie existe et se perpétue, souvent au prix de la violence physique, assistée par la technologie quand elle est disponible. La vie n’a rien à dire à un univers qui lui est indifférent. Les humains veulent survivre et se perpétuer, les aliens aussi, les animaux ne sont pas moralement supérieurs –&amp;nbsp;Watts est l’homme qui affirma en interview «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Animals are assholes&amp;nbsp;» (les animaux sont des cons)&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour exprimer son postulat, Watts manie le champ lexical scientifique avec une virtuosité qui donne l’impression qu’il ne ferait que décrire un monde qu’il voit. Tout est clair, tout se tient, l’aspect factuel de son style donne à ses textes la force de l’évidence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Au-delà du gouffre&lt;/strong&gt; est donc un recueil moderne, brillant, engagé au bon sens du terme. Et l’ensemble, s’il est dur, n’est jamais glauque&amp;nbsp;; l’auteur se définit comme un optimiste en colère, pas comme un pessimiste.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-jentile/&quot;&gt;Éric Jentile&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-85&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;85&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 92)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2018/10/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-92</link>
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        <pubDate>Wed, 24 Oct 2018 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Face à un dossier Theodore Sturgeon particulièrement conséquent dans le &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-92&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bifrost 92&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et une livraison critique pas moins maigre, votre revue préférée délocalise une nouvelle fois une part des chroniques en ligne. Au sommaire de ce billet, des suites de série et des curiosités, des rééditions bienvenues et des nouveautés valant le coup d'œil…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img 0=&quot;&quot; alt=&quot;objr92-focusauxforges.jpg&quot; auto=&quot;&quot; margin:=&quot;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-focusauxforges.jpg&quot; style=&quot;style=&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus du côté des Forges de Vulcain&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;1. Contretemps – Charles Marie – mars 2018 (roman inédit. 208 pp. GdF. 18 euros)&lt;br /&gt;
2. La Nuit je vole – Michèle Astrud – janvier 2018 (roman inédit. 240 pp. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Les éditions Aux Forges de Vulcain, dirigées par le sémillant David Meulemans, ont un catalogue partagé entre la littérature générale et l’Imaginaire (citons Williams Morris et Edward Bellamy pour les classiques, Jonathan Carroll pour les modernes, et Alex Burrett et Charles Yu pour les auteurs récents). Rien d’étonnant donc à ce que, sur certains titres, les deux se rejoignent, comme &lt;strong&gt;Contretemps&lt;/strong&gt; de Charles Marie, et &lt;strong&gt;La Nuit je vole&lt;/strong&gt; de Michèle Astrud&amp;nbsp;: un premier roman (publié de manière confidentielle en 2009) qui emprunte délibérément aux genres sans tomber dedans totalement, et un livre d’une auteure qui publie depuis une vingtaine d’années et saute ici à pieds joints dans une thématique genrée tout en utilisant le prisme de la blanche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Contretemps&lt;/strong&gt;, Melvin Épineuse (quel nom&amp;nbsp;!) se voit confier une enquête&amp;nbsp;: retrouver Bruno Bar, un barjot qui passe son temps à baptiser les personnes qu’il rencontrent, surtout si elles professent une haine de tout ce qui touche à la religion. Problème&amp;nbsp;: Melvin n’est pas réellement enquêteur, aussi va-t-il devoir faire confiance à sa chance, quitte à assister à des sauteries secrètes dans les catacombes au cours desquelles il se fera canarder, et à être l’objet d’une lutte de pouvoir entre plusieurs groupes de personnes, au péril de sa vie… La première chose que l’on remarque dans ce livre, c’est la langue de l’auteur&amp;nbsp;; précise, cinglante, elle ménage quelques fous rires au gré de dialogues ciselés aux petits oignons qui virent au n’importe quoi jouissif, et réserve des phrases alambiquées qui ne dévoilent leur itinéraire qu’à l’arrivée au point final. Bref&amp;nbsp;: pour un premier roman, le monsieur a déjà un sacré style et en use à merveille, le faisant évoluer au cours du récit, selon la nature des scènes, essentiellement drolatiques au début, mais lorgnant de plus en plus vers des moments dramatiques ou inquiétants. Et c’est ici que le bât blesse (un poil). Même si l’on a toujours plaisir à lire la prose de Marie, l’intérêt s’émousse peu à peu. L’auteur, à trop vouloir déstabiliser son lecteur en partant dans tous les sens, et abandonner la farce pour une intrigue plus classique de conflit entre clans, ne convainc pas vraiment. Dommage, car la longueur du roman (moins de 200 pages) aurait pu permettre de garder la même dynamique. Il n’en reste pas moins que, par moments, l’auteur retrouve sa verve et nous donne à penser que, d’ici peu de temps, il devrait être capable de gommer ses imperfections et produire un roman qui satisfera de la première à la dernière page.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Changement de registre avec &lt;strong&gt;La Nuit je vole&lt;/strong&gt;, de Michèle Astrud. Ici, une femme fait des rêves au cours desquels elle vole… et se réveille au petit matin ailleurs que dans le lit où elle s’est couchée&amp;nbsp;! Et pas n’importe où&amp;nbsp;: au sommet d’une falaise, sur le toit d’une église… Stupeur, incompréhension, au début tout le monde doute de la réalité de ces déplacements aériens nocturnes – à commencer par la protagoniste elle-même. Qui se demande bien évidemment si elle devient folle, avant de se résigner suite à plusieurs expériences similaires. Sauf qu’après avoir accepté l’inacceptable, il va lui falloir convaincre les autres… à moins qu’elle ne puisse carrément en tirer profit&amp;nbsp;? C’est un roman intimiste que celui-ci&amp;nbsp;; tout, en effet, est vu au travers des yeux de la narratrice – Michèle, bien entendu – qui, devant l’inconcevable, intériorise beaucoup. On est en pleine littérature blanche – vous savez, du genre de celle qui réserve parfois des moments de pure relaxation à mesure que vous tournez les pages en pensant à tout autre chose que ce que vous avez sous les yeux, parce que vous risqueriez sinon de bailler à vous éclater les maxillaires –, de la littérature blanche, donc, avec force questionnements, mais Astrud évite l’écueil du pénible, tout d’abord parce que l’intrigue, bien que ténue, évolue significativement. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il y a une fin, ni que celle-ci soit totalement satisfaisante (le roman se terminant de manière un peu abrupte), mais Michèle, et son entourage avec elle, évolue. La voix de Michèle Astrud est également plaisante à entendre&amp;nbsp;: toute en finesse, s’essayant régulièrement à des envolées poétiques, elle donne les clés de la compréhension de l’intimité d’une femme éprise de liberté, même si, parfois, elle croit trouver celle-ci dans des espaces qui se révèlent &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt; autant de carcans. L’Imaginaire n’est ici qu’un artifice narratif, mais il a le mérite d’être tangible et de montrer qu’il imprègne désormais une frange toujours plus importante de la littérature du XXIe siècle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, ces deux romans, disparates dans la forme et le fond, se rejoignent dans leur volonté de rendre perméables les frontières entre Imaginaire et littérature blanche. Ce qui, en somme, correspond bien à l’ADN des Forges de Vulcain.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-letedelahaine.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-letedelahaine.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’été de la haine&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;David Means – Gallimard, coll. «&amp;nbsp;Du monde entier&amp;nbsp;» – février 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Serge Chauvin. 416 pp. GdF. 23&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Premier roman de David Means, auteur américain réputé jusque-là pour ses nouvelles, &lt;strong&gt;L’&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Été de la haine&lt;/strong&gt; est un peu passé sous les radars d’une actualité littéraire guère prolixe avec les transfictions. Le titre mérite pourtant bien plus qu’un regard distrait pour sa couverture arty, son traitement et ses thématiques évoquant à la fois Tommaso Pincio et Lewis Shiner. De quoi donner du grain à moudre à l’amateur d’Imaginaire, on va le voir, mais à la condition de s’accrocher.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La fiction permet souvent à la résilience de s’exprimer, cicatrisant les plaies de l’esprit et atténuant les cauchemars. Pour surmonter le trauma de la guerre du Vietnam, Eugene Allen s’est construit un univers fictif, puisant dans son vécu et dans l’histoire des États-Unis les éléments d’un roman en forme de catharsis personnelle. De son expérience de la guerre, de l’assassinat de Kennedy pendant son troisième mandat et de la mort de sa sœur, dont la police a retrouvé le corps, abandonné au bord d’une route, il tire un récit immersif, sorte de &lt;em&gt;bad trip&lt;/em&gt; à rebours, intitulé &lt;em&gt;Hystopia&lt;/em&gt;. Il imagine ainsi une course-poursuite entre Rake, un tueur en série, et un duo de flics appartenant à la Brigade Psycho, l’agence fédérale créée par Kennedy pour neutraliser les «&amp;nbsp;mal repliés&amp;nbsp;», autrement dit les vétérans rétifs au traitement à la Tripizoïde, un stupéfiant puissant supposé permettre le repliement de leur stress post-traumatique en effaçant leur mémoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Livre gigogne, uchronie personnelle et mise en abyme de la société américaine contemporaine, &lt;strong&gt;L’&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Été de la haine&lt;/strong&gt; est aussi le portrait d’une nation malade, incapable de surmonter ses multiples troubles après avoir longtemps flirté avec le déni de la prospérité. Avec ses gangs de motards ultra-violents, le Black flag, attirés par l’État du Michigan comme un aimant pour s’y livrer à des batailles rangées impitoyables, avec son président handicapé, rescapé de plusieurs attentats, avec sa guerre du Vietnam toujours plus meurtrière, pourvoyeuse de vétérans inadaptés dont on cherche à replier le mal être grâce à un traitement médicamenteux, avec ses cités en proie aux émeutes raciales et sociales, l’Amérique d’Eugene Allen apparaît comme le reflet décalé de celle de David Means. Une Amérique alternative où le Summer of Love cède la place à un Summer of Hate, libéré du joug chimique de la Tripizoïde et de l’illusion de la Nouvelle Frontière de John Fitzgerald Kennedy. Une Amérique où les dépliés, purgés de leurs traumas et libérés du carcan d’une société prospérant sur le mensonge et la frustration, optent pour une vie plus sincère, au son du Raw Power d’Iggy Pop et des Stooges.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, en dépit d’une construction narrative déroutante ne facilitant sans doute pas la lecture, David Means nous livre avec &lt;strong&gt;L’Été de la haine&lt;/strong&gt; un roman désenchanté, mais qui recèle des fulgurances stylistiques étonnantes et des trésors d’émotions inoubliables. À découvrir assurément, mais non sans effort.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-operationsabines.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-operationsabines.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Opération Sabines&lt;br /&gt;
Monts &amp;amp; merveilles T1&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nicolas Texier – Les Moutons électriques, coll. «&amp;nbsp;La Bibliothèque voltaïque &amp;nbsp;» – février 2018 (roman inédit. 363 pp. GdF. 23&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Un jeune apprenti magicien préférant les jupons (et ce qu’ils cachent) des jeunes femmes à ses livres d’étude&amp;nbsp;; un valet madré, ancien soldat, au franc-parler bien venu et au gosier souvent sec (heureusement, il n’est pas difficile en matière de breuvages alcoolisés)&amp;nbsp;; une Grande-Bretagne où la magie a encore sa place, à la différence du continent, où la science a tenté de la reléguer dans les livres de mythes et de légendes&amp;nbsp;; un jeune savant fantasque, incapable de vivre au milieu de ses contemporains, mais proche de la découverte de l’atome et de ses applications explosives&amp;nbsp;; des services secrets plus ou moins efficaces, très intéressés par cette invention et par la supériorité militaire afférente&amp;nbsp;; des créatures d’outre-monde concernées également par ces possibles bouleversements.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Voilà à première vue un cocktail appétissant, plein de possibles rebondissements, un divertissement plein d’aventures dans un monde plutôt original. Mais, car il y a un bon gros &lt;em&gt;mais&lt;/em&gt;, Nicolas Texier a tenté de retrouver le style littéraire des auteurs de romans d’aventures des siècles passés. Idée fort sympathique, plutôt bien mise en pratique au demeurant. Cependant, pour le lecteur, cela impose une infinie patience et une concentration pas toujours compatible avec la volonté de divertir. En effet, les phrases s’allongent à n’en plus finir (Proust a encore de l’avance, mais la relève est assurée). Les listes se multiplient&amp;nbsp;: idéal pour parfaire son vocabulaire, moins pour s’imprégner d’une histoire, d’une ambiance. Les tournures de phrases «&amp;nbsp;À l’ancienne&amp;nbsp;» s’accumulent, créant un rythme pas toujours évident, ni agréable à suivre (d’ailleurs, le relecteur en a fait les frais et les coquilles s’accumulent). Et même si l’on s’habitue progressivement, les mots restent parfois un obstacle et non un véhicule d’images, d’idées, d’émotions. Et tout cela est fort dommage, car certains personnages accrochent le regard&amp;nbsp;: Julius Khool, narrateur et valet de son état, par sa faconde et son caractère bien trempé, attire la sympathie&amp;nbsp;; Zisher, le voyou passé à l’ennemi, séduit par sa gouaille&amp;nbsp;; et même le magicien Carroll Mac Maël Muad, trop fade au début, finit par se révéler attachant. Dommage aussi car l’intrigue mérite qu’on s’y intéresse. Elle est prenante, intelligemment construite et monte en puissance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Opération Sabines&lt;/strong&gt; est un beau livre. Même si pas mal de fautes et un sommaire où les titres de chapitre ont disparu (peut-être était-ce volontaire, mais quel intérêt d’avoir un sommaire si c’est juste pour aligner des numéros de chapitres) gâchent légèrement l’effet produit par la couverture soignée. C’est avant tout le premier tome d’un triptyque, «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Monts &amp;amp; Merveilles &lt;/strong&gt;», qui devrait permettre à Nicolas Texier, avec &lt;strong&gt;L’Ouest sauvage&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;La Dernière Guerre&lt;/strong&gt;, d’enrichir cette uchronie et d’offrir de nouvelles aventures à Julius Khool et à son maitre.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-ledieuassis.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-ledieuassis.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Dieu assis&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Pierre Stolze&lt;strong&gt; – &lt;/strong&gt;Rroyzz éditions – avril 2018 (roman inédit. 167 pp. GdF. 14&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;Tout vient à point à qui sait attendre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» illustre comme il se doit l’édition de ce roman de jeunesse de Pierre Stolze, rédigé à l’automne 1977, alors qu’il était encore un jeune écrivain, pour ne le voir publier que cette année, chez Rroyzz, un éditeur mosellan… Dans sa préface, l’auteur reconnaît n’avoir certes pas fait le forcing pour le publier — mais quarante ans, c’est tout de même bien long.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Qu’avons-nous dû si longtemps attendre&amp;nbsp;? Un roman de SF, bien sûr, bâti sur une trame de roman policier avec une chute dans le plus pur style de la &lt;em&gt;New Wave&lt;/em&gt; et des expérimentations stylistiques et littéraires qui prévalaient alors. Philipp Warding, flic spatial de choc, se voit confier l’enquête sur l’assassinat d’un ancien secrétaire général de l’ONU qui ne s’opposait plus qu’à ce que tous les pouvoirs soient délégués à Mark/Mickey, le super-ordinateur planqué sous les Montagnes Rocheuses avec lequel Warding va devoir faire équipe. Cette science-fiction vintage est celle des ordinateurs géants, avides de pouvoir et paranoïaques à souhait. Dans sa préface, l’auteur évoque entre autres &lt;strong&gt;Colossus&lt;/strong&gt; de D. F. Jones, qui fut porté à l’écran par Joseph Sargent. Ajoutez-y deux entités d’outre-espace plus ou moins rivales venues faire joujou sur notre belle planète pour faire bonne mesure, et vous pourrez obtenir une conclusion dans la tonalité de ce qui se faisait à la fin des années 70.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La préface, toujours elle, met en condition un lecteur qui ne saurait plus lire la SF vieille de quelques décennies. On se retrouve dès lors avec un agréable divertissement à la lecture aisée qui n’est certainement pas ce que Pierre Stolze a écrit de mieux, de loin s’en faut, mais permet de passer un bon moment. &lt;strong&gt;Le Dieu assis&lt;/strong&gt; aurait pu ou dû trouver sa place dans la collection «&amp;nbsp;Anticipation&amp;nbsp;» en 85 qui l’a refusé, allez savoir pourquoi&amp;nbsp;? À cette époque-là, le Fleuve Noir avait pourtant déjà publié &lt;strong&gt;Mais l’espace… Mais le temps…&lt;/strong&gt; de Daniel Walther, par exemple…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il suffit de se souvenir que la SF n’a rien d’une littérature intemporelle &amp;nbsp;; elle est ancrée dans l’époque qui l’a vu écrire et dont elle est un reflet.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-lazareT3.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-lazareT3.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Revenant&lt;br /&gt;
Lazare en guerre T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jamie Sawyer – L’Atalante coll. «&amp;nbsp;La dentelle du cygne&amp;nbsp;» – avril 2018 (roman inédit traduit de l’anglais par Florence Bury. 432 pp. GdF. 23,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Le Revenant&lt;/strong&gt; s’achève la série «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Lazare en guerre&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» et avec elle les aventures de Conrad Harris, surnommé Lazare, rappelons-le, en raison de son nombre phénoménal de décès… et de renaissances. D’ailleurs, on découvre enfin, dans cet ultime volume, l’origine de ce surnom. Pour ce qui est de l’histoire, à nouveau, elle est efficace et explosive. Lazare doit aller en plein cœur du territoire ennemi. Enfin, de l’ennemi principal de &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/l-artefact&quot;&gt;L’Artefact&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; , c’est à dire les Krells. Car depuis &lt;strong&gt;La Légion&lt;/strong&gt; et, surtout, &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/redemption&quot;&gt;Rédemption&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; , le Directoire semble vouloir prendre la première place au sommet de la liste des monstres, même si eux sont humains. Les membres de son armée ne reculent devant aucun meurtre, aucune torture, aucun massacre, de militaires comme de civils. Donc, avec sa légion et quelques renforts, voilà Conrad Harris parti à la recherche d’une arme ultime capable, selon le Haut Commandement, de régler une bonne fois pour toutes ce conflit à l’origine de millions de morts et de la transformation de pas mal de planètes en champs de ruines.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Évidemment, tout ne va pas être facile. Évidemment, les cadavres vont se compter par milliers. Évidemment, les phénomènes pyrotechniques feraient exploser le budget de n’importe quelle super-production hollywoodienne. Évidemment, les guerriers et guerrières (pas de sexisme dans cette trilogie, tout le monde sait se défendre) vont se montrer particulièrement héroïques et exceptionnellement résistants à la souffrance. Évidemment, le lieutenant-colonel Harris va perdre quelques simulants. Évidemment, le lecteur va en découvrir davantage sur les Bribes et leur phénoménale puissance. Mais surtout, Lazare va découvrir ce qui est arrivé à celle qu’il recherche depuis le début&amp;nbsp;: Elena.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et tout cela est d’autant plus efficace que Jamie Sawyer a enfin laissé tomber cette construction agaçante des deux premiers tomes&amp;nbsp;: l’alternance entre l’action présente et des retours dans un passé lointain, censés expliquer la psychologie du personnage principal ou les raisons de sa dépression, de son addiction à l’alcool. Ce procédé était trop systématique et paraissait, parfois, artificiel. Dans ce dernier opus, les retours en arrière sont moins nombreux, et non plus systématiques. Donc, plus justifiés. Ils arrivent à point nommé pour sortir de l’ombre tel point de l’histoire, telle question restée sans réponse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est donc sur un sacré feu d’artifice que Conrad Harris, dit Lazare, tire sa révérence. Une bonne conclusion… qui n’en est pas tout à fait une. Car il laisse sa place à d’autres héros de cette guerre sans merci. Jamie Sawyer n’abandonne pas ce monde&amp;nbsp;: le lieutenant Keira Jenkins prend la relève et mène ses troupes dans une nouvelle trilogie, «&amp;nbsp; &lt;em&gt;The Eternity War&lt;/em&gt;&amp;nbsp;»&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;(deux volumes parus, ou presque, en VO). Et c’est là qu’on se dit&amp;nbsp;: mais pourquoi ne savent-ils pas s’arrêter&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-experiences.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.objr92-experiences_s.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Expériences siriennes&lt;br /&gt;
Canopus dans Argo&amp;nbsp;: Archives T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Doris Lessing – La Volte – mai 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Sébastien Guillot. 368 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Expériences siriennes&lt;/strong&gt; constitue le troisième volume (sur cinq) de &lt;strong&gt;Canopus dans Argo&amp;nbsp;: Archives&lt;/strong&gt;, cet ambitieux cycle science-fictionnel créé par Doris Lessing &lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2018/10/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-92#_ftn1&quot; id=&quot;_ftnref1&quot; title=&quot;&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;. Publié au Royaume-Uni en 1981, mais jusqu’à maintenant ignoré de notre côté de la Manche, &lt;strong&gt;Les Expériences siriennes &lt;/strong&gt;est enfin disponible grâce à La Volte dans une belle traduction de Sébastien Guillot. Le roman a pour protagoniste et narratrice Ambien II, native de Sirius. Elle appartient aux «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Cinq&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», l’oligarchie présidant non seulement aux destinées de Sirius, mais aussi à celles de l’immense empire intersidéral en dépendant. À l’instar de Canopus – cette autre planète impérialiste imaginée par Doris Lessing et mise en scène dans &lt;strong&gt;Shikasta &lt;/strong&gt;—, Sirius est en effet parvenue à placer sous sa coupe des milliers de mondes et de peuples. Voyageant à loisir à travers le cosmos grâce à leur considérable avance technologique, rendus en outre quasi-immortels par leur extraordinaire savoir médical, les Siriens soumettent les populations ainsi colonisées à des «&amp;nbsp;&lt;em&gt;expériences sociologiques comme biologiques&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. Celles-ci s’étalent sur des centaines de milliers d’années, et consistent (entre autres modalités) en des déplacements contraints de peuples entiers ou bien encore en des processus de sélections eugénistes. S’appuyant sur la formidable capacité de la civilisation sirienne à se jouer de l’espace et du temps, lesdites expériences revêtent ainsi une dimension démiurgique. C’est de cette «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Évolution Forcée&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» dont témoigne Ambien II, plus précisément au travers de l’exemple de Rohanda. Une planète dont elle a personnellement conçu et supervisé l’«&amp;nbsp;&lt;em&gt;ingéniérie évolutionniste&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» après que Rohanda ait fait l’objet d’un partage d’influence avec Canopus… &lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2018/10/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-92#_ftn2&quot; id=&quot;_ftnref2&quot; title=&quot;&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est un récit à la froide rhétorique que compose initialement Ambien II, reflétant de la sorte ses certitudes quant à la légitimité des conquêtes et expériences siriennes. Mais sa prose gagne peu à peu en chaleur, se faisant de moins en moins idéologique et factuelle, devenant de plus en plus critique et poétique. D’abord troublée, puis profondément ébranlée par sa fréquentation plurimillénaire des peuples de Rohanda et des envoyés de Canopus s’y trouvant, Ambien II se voit alors «&amp;nbsp; &lt;em&gt;frappée de doutes existentiels&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Suivant un cheminement semblable à l’héroïne des &lt;strong&gt;Mariages entre les Zones Trois, Quatre et Cinq&lt;/strong&gt;, la narratrice des &lt;strong&gt;Expériences siriennes&lt;/strong&gt; va radicalement se transformer au contact d’une altérité démultipliée par l’imaginaire science-fictionnel. Tirant un fécond parti de celui-ci, la titulaire du Prix Nobel combine en un même geste romanesque une saisissante cosmogonie et une ample réflexion sur l’exercice de la puissance. Faisant certes écho à l’âge du colonialisme européen (au terme d’une jeunesse vécue en Rhodésie du Sud – l’actuel Zimbabwe –, Doris Lessing devint une militante anticolonialiste), la vision politique des &lt;strong&gt;Expériences siriennes &lt;/strong&gt;conserve toute son actualité en notre temps géopolitiquement agité…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-surleschemins.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-surleschemins.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Sur les chemins de la peur&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;John Flanders&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;– Terre de Brume – mai 2018 (recueil de trois textes&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Sur les chemins de la peur&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;traduit du flamand par André Verbrugghen et Françoise Bannier, &lt;em&gt;L’Engoulevent,&lt;/em&gt; traduit du flamand par P. &amp;amp; R. Depauw revue par André Verbrugghen, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Prisonniers de Morstanhill&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;,&lt;em&gt; &lt;/em&gt;version originale française. 278 pp. 18,50&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Terre de Brume continue d’exhumer des textes de John Flanders, alias Jean Ray, pour les offrir à de nouvelles générations de lecteurs. Le grand écrivain gantois est aujourd’hui surtout connu pour ses écrits fantastiques, mais son œuvre est bien loin de ressortir exclusivement à son genre de prédilection ainsi que allons le voir ici.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce recueil est composé d’un excellent roman d’intrigue policière, &lt;em&gt;L’Engoulevent&lt;/em&gt;, qu’encadre deux nouvelles d’aventures plus ou moins maritimes, plutôt orientées pour la jeunesse… La première, qui donne son titre au recueil, voit une partie de l’Angleterre submergée par un étrange phénomène et deux adolescents en fuite, poursuivis par une cohorte de pirates fantômes vraiment très méchants, issus d’une mutinerie. C’est le seul texte qui possède un caractère un tant soit peu fantastique sans pour autant qu’un authentique surnaturel y fasse irruption. L’aventure se termine dans des cavernes – un lieu hautement prisé de la littérature juvénile. On tient là un récit qui n’est pas sans analogie avec &lt;em&gt;Les Contrebandiers de Moonfleet&lt;/em&gt;, film de Fritz Lang, mais avec un brin d’étrange en plus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Rien d’étrange par contre dans &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Les Prisonniers de Morstanhill&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, pure aventure pour la jeunesse, où, finalement, justice est rendue aux jeunes héros par le Robin des Mers de service tandis que les bourgeois du cru en prennent pour leur grade – obséquieux devant plus forts, puissants et redoutables qu’eux, mais de la plus implacable cruauté envers les pauvres et les faibles. La force de ces gens-là n’étant nullement inhérente à une quelconque grandeur qui leur fut propre, mais au contraire, juste l’expression de leur propension à écraser les petites gens et tous ceux que la vie place à leur merci.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;L’Engoulevent&lt;/em&gt; constitue le plat de résistance de ce recueil. On a là une intrigue policière où l’auteur prend ses lecteurs par la main pour les perdre dans un labyrinthe de miroirs et de faux-semblants, brouillant les pistes à qui mieux mieux. L’Engoulevent est-il un génial malfrat&amp;nbsp;? Est-ce Bradfield&amp;nbsp;? Sinon qui&amp;nbsp;? Sont-ils plusieurs&amp;nbsp;? Complices&amp;nbsp;? Rivaux&amp;nbsp;? A-t-on affaire à un nouveau Robin des Bois&amp;nbsp;? Le lecteur a de quoi se perdre en conjecture parmi la foultitude de personnages s’il se laisse prendre au jeu de cette histoire trépidante où John Flanders s’amuse à faire des clins d’œil à Harry Dickson.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En fin de compte, ces récits penchent davantage du côté de &lt;strong&gt;L’Île au Trésor&lt;/strong&gt; plutôt que de celui du Dr Jekyll, et rappellent ces histoires policières emberlificotées à souhait. Du divertissement de qualité rehaussé d’une juste pincée de satire sociale qui trouverait parfaitement sa place sur les rayons de littérature jeunesse. Un bon moment.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-alexverusT1.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-alexverusT1.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Destinée&lt;br /&gt;
Alex Verus T1&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Benedict Jacka – Anne Carrière – juin 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [GB] par Marie de Prémonville. 440 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Alex Verus est magicien. Avec un tel nom, on s’en serait douté. Mais pas un magicien traditionnel avec robe, chapeau et baguette. Ni un Harry Potter bis. Alex Verus est devin. Il ne peut agir sur la matière, ni se téléporter, ni se transformer en eau ou en feu, ni créer des armes terribles. Par contre, il est capable de lire l’avenir. Plus précisément, il observe les multiples possibilités offertes afin de faire ses choix, de s’engager dans une action plutôt qu’une autre aux conséquences fâcheuses. Et pour sa tranquillité, après des expériences pour le moins fâcheuses, il préfère rester loin des grandes factions rivales. Il vit paisiblement en vendant des accessoires pour magiciens amateurs (et quelques vrais articles, cachés au fond) dans sa boutique londonienne. Mais un jour (car il y a toujours «&amp;nbsp;un jour&amp;nbsp;»), une de ses amis lui fournit un objet d’une puissance extrême. Et les voilà plongés dans une guerre mortelle entre les plus puissants magiciens d’Angleterre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Encore une histoire de magiciens, certes. Et à Londres de surcroît. Alors que l’apprenti sorcier de Ben Aaronovitch sévit depuis plusieurs années (cf. &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 67 pour &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-rivieres-de-londres&quot;&gt; le premier opus &lt;/a&gt; ), que les créatures surnaturelles de Daniel O’Malley protègent la capitale anglaise (cf. &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/the-rook&quot;&gt;Bifrost 76&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;), était-il vraiment nécessaire de voir apparaître un nouveau praticien des arts étranges, un nouveau héros d’urban fantasy&amp;nbsp;? Et qui plus, pour une série appelée à durer&amp;nbsp;: déjà neuf volumes parus en VO, trois en français ( &lt;strong&gt;Malédiction&lt;/strong&gt; est sorti en juin, &lt;strong&gt;Taken&lt;/strong&gt; en septembre). Et pourquoi pas, après tout. Les Éditions Anne Carrière s’ouvrent à la littérature pour la jeunesse. Cela avait débuté avec le très beau &lt;strong&gt;La Fille qui avait bu la &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;Lune&lt;/strong&gt; de Kelly Barnhill et cela continue donc avec la série d’Alex Verus. Et cela peut se révéler un bon choix si ce nouveau héros trouve sa place sur les étagères bien remplies des libraires. Car Benedict Jacka a concocté un personnage central attachant, suffisamment creusé pour intriguer et donner envie de le conserver en vie pour quelques pages de plus. Sa psychologie n’est pas la plus riche, ni la plus aboutie, mais c’est le premier tome. Alors patience. En face, les clans de magiciens, leur hiérarchie, leurs divisions, leurs haines sont cohérentes, avec juste ce qu’il faut de complexité pour mériter notre attention, mais point trop pour ne pas perdre un large lectorat. La galerie de personnages est riche d’individus hauts en couleur, sympathiques ou monstrueux, effrayants ou méprisables. Quant à la description en filigrane de la ville, terrain de l’action, mais aussi acteur par moments, elle donne envie de prendre un billet d’avion (ou de train, plus écologique) pour Londres et d’aller se perdre dans certains quartiers,.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pas quoi se taper le c… par terre, donc, mais un roman plus qu’honnête, fort plaisant à découvrir, idéal pour un bon voyage dans les mondes de la magie urbaine.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-androgyne.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-androgyne.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Androgyne&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;André Couvreur – BnF, coll. «&amp;nbsp;Les Orpailleurs&amp;nbsp;» – juin 2018 (réédition d’un roman, préfacé par Roger Musnik. 256 pp. GdF. 14,50&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;S’il est un auteur oublié de nos jours, c’est bien André Couvreur. Certes, quelques-uns connaissent vaguement son &lt;strong&gt; Invasion de macrobes&lt;/strong&gt; (1909), mais sa dernière édition date déjà d’il y a vingt ans (chez Ombres). Auparavant&amp;nbsp;? Il faut a priori remonter à 1940 (dixit la BnF) pour trouver trace d’une de ses publications. On ne saurait donc tenir grief à ceux qui, humblement, avouent le découvrir via le présent titre. Et on remerciera la même BnF qui nous le propose avec, comme toujours dans cette collection des « Orpailleurs&amp;nbsp;», une préface érudite de Roger Musnik.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Même s’il date de 1922, cet &lt;strong&gt;Androgyne&lt;/strong&gt; résonne éminemment moderne. Jugez-en plutôt&amp;nbsp;: dans une soirée mondaine, Georges croise le professeur Tornada, savant fou, et héros récurrent de plusieurs textes de Couvreur. Lors d’une discussion enflammée sur les disparités homme-femme, George s’écrie&amp;nbsp;: « &lt;em&gt; Et vive le savant qui, un jour ou l’autre, modifiera mon anatomie pour m’élever sur le pavois de faiblesse&amp;nbsp;! &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» Comprenez&amp;nbsp;: pour me transformer en femme. Ce vœu ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd et, ni une ni deux, Tornada kidnappe Georges, en fait un sujet d’expérimentations, et de Georges crée Georgette. Bien sûr, l’aspect scientifique n’est aucunement abordé ici, car c’est ce qui va suivre qui intéresse Couvreur&amp;nbsp;: comment expliquer la disparition soudaine de Georges, et l’apparition tout aussi brusque de Georgette, qui, par commodité, prend le rôle de la sœur de Georges, dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant&amp;nbsp;? Et comment Georgette va-t-elle pouvoir trouver sa place, et interagir avec les connaissances de Georges, à commencer par sa maîtresse, Rolande, avec qui il projetait de partir loin&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À lire ce qui précède, on sent venir le pur vaudeville. Et, à la vérité, Couvreur en utilise les ressorts, nous faisant régulièrement sourire, comme par exemple lorsque Georges découvre certains secrets que Rolande lui avait cachés (et pour cause). Les traits d’humour sont souvent savoureux, d’autant que Couvreur manie à merveille la langue française. Toutefois, derrière ses atours de satire, le propos se fait çà et là plus sérieux, car il s’agit d’aborder ici, sous le prisme d’une vision décalée – celle d’un homme, donc –, la condition féminine telle que vécue par une femme. Vaste programme. Georges, lorsqu’il était masculin, n’était pas le plus macho des hommes. Intelligent, plutôt sensé et sensible, une partie de son vécu en tant que femme ne le déstabilisera pas, aussi le miroir n’est-il pas trop déformant. Mais il n’en découvrira pas moins que, aussi «&amp;nbsp;Éclairé&amp;nbsp;» soit-il, il reste le produit de siècles de patriarcat difficiles oublier, et que de fait, certains de ses comportements n’en heurtent pas moins la sensibilité féminine. En gardant à l’esprit que nous sommes en 1922, bien entendu… Ce qui n’empêche pas le récit d’offrir par moments de réjouissants changements de perspective, et en ces temps où la place de la femme est régulièrement (et à juste titre) questionnée, gageons que ces derniers toucheront la corde sensible de certains.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sujet moderne, humour qui fait mouche, langue de qualité&amp;nbsp;: décidément, Musnik et la BnF ne se sont pas trompés en rééditant cet &lt;strong&gt;Androgyne&lt;/strong&gt;. On se souvient qu’il a été précisé plus haut que Tornada était un héros récurrent dans l’œuvre d’André Couvreur. À quand une réédition de ses autres aventures&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr92-maisonducygne.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr92-maisonducygne.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;cygne&quot;&gt;La Maison du Cygne&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Yves &amp;amp; Ada Rémy – Dystopia Workshop – juin 2018 (réédition). 256 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Maison du Cygne &lt;/strong&gt; fut en quelque sorte le chant du cygne des époux Rémy vers la fin des années 70. Après avoir donné en 1968 &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-soldats-de-la-mer_3601&quot;&gt; &lt;strong&gt;Les Soldats de la Mer&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, une superbe &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, puis, en 1971, &lt;strong&gt;Le Grand Midi&lt;/strong&gt;, un extraordinaire roman fantastique chez Christian Bourgois, ils s’attaquèrent à la science-fiction avec ce roman qui fut publié en 1978 dans la prestigieuse collection « Ailleurs &amp;amp; Demain ». Si ce dernier allait au final s’avérer quelque peu en retrait des deux précédents, il n’en reste pas moins un très bon livre. Les auteurs francophones alors publiés dans la collection argentée n’avaient vraiment rien à envier à leurs confrères anglo-saxons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Maison du Cygne&lt;/strong&gt; nous rappelle furieusement le navrant &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/shikasta&quot;&gt;&lt;strong&gt;Shikasta&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, de Doris Lessing bien qu’il ait précédé l’ouvrage raté de la prix Nobel 2007 de plusieurs années. Comme quoi, on est auteur de l’imaginaire ou on ne l’est pas !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La Terre est l’enjeu d’un conflit entre les constellations de l’Aigle et du Cygne qui tour à tour influe sur l’évolution du monde par l’intermédiaire d’agents incarnés. Pour livrer cette guerre, la maison du cygne a décidé de former deux douzaines d’enfant à El Golem, un castel perdu au fin fond du désert mauritanien, de les initier aux pouvoirs psi dans le dessein qu’ils prennent en main de destin du monde… La première partie du roman se déroule exclusivement au castel, où le maître guide et développe ses oisillons, tout en essayant, souvent en vain, de les protéger des menées de l’Aigle. Et en fin de compte, tout n’est peut-être pas si simple…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette première partie s’avère un tantinet longuette. Bien qu’en butte aux actions de l’Aigle et en dépit des pertes, les enfants du castel sont heureux, ce qui ne se prête guère à l’intensité dramatique. Le rythme est défaillant et le lecteur, à l’instar des enfants du castel, n’est pas sans se poser un certain nombre de questions.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec la seconde partie viendra le temps des réponses dont certaines seront pour le moins surprenantes. Si la première partie est intemporelle, la seconde va parfois accuser les quarante ans que compte désormais ce roman : l’auto-stop, les fiches du téléphone, le mouvement hippie… C’est clairement la société post soixante-huitarde que les auteurs mettent en scène et en l’Aigle et le Cygne s’incarnent les pôles qui déchiraient la société d’alors.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Maison du Cygne&lt;/strong&gt; n’est certainement pas un roman aussi éblouissant que le sont&lt;strong&gt;Le Grand Midi &lt;/strong&gt;(que l’on espère voir réédité un jour) et &lt;strong&gt;Les Soldats de la Mer&lt;/strong&gt; mais il n’en est pas moins tout à fait remarquable en dépit de quelques lenteurs, et Gérard Klein ne s’y est pas trompé en l’accueillant dans sa collection chez Robert Laffont. Il s’agit là d’un roman volontiers déroutant où le lecteur ne cesse d’être entraîné sur de fausses pistes et ce n’est qu’en se retournant sur le livre, la dernière page lue, qu’on en vient à pleinement l’apprécier.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;• • • • •&lt;/p&gt;

&lt;div&gt;
&lt;div id=&quot;ftn1&quot;&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2018/10/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-92#_ftnref1&quot; id=&quot;_ftn1&quot; title=&quot;&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt; Rappelons que ledit cycle compte au total cinq titres. Les deux premiers, &lt;strong&gt;Shikasta &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Les Mariages entre les Zones Trois, Quatre et Cinq&lt;/strong&gt; ont été respectivement chroniqués dans les numéros 85 et 89 de &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; (attention, la première, signée Jean-Pierre Lion, est au lance-flammes… [NdRC]). Quant aux deux derniers – &lt;strong&gt;Le Représentant de la Planète 8&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Les Agents sentimentaux de l'Empire volyen &lt;/strong&gt;–, ils devraient paraître chez La Volte d’ici à 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;

&lt;div id=&quot;ftn2&quot;&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2018/10/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-92#_ftnref2&quot; id=&quot;_ftn2&quot; title=&quot;&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt; La colonisation de Rohanda est évoquée du côté canopéen dans&lt;strong&gt;Shikasta&lt;/strong&gt;, le volume inaugural de &lt;strong&gt;Canopus dans Argo&amp;nbsp;: Archives&lt;/strong&gt;. Shikasta étant le nom par lequel Canopus désigne Rohanda&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 91)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2018/07/23/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-91</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:1bd812459375bdef827487c5ccc68db3</guid>
        <pubDate>Mon, 23 Jul 2018 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr91-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr91-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En complément du (gros) cahier critique du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-91&quot;&gt;Bifrost 91&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, voici un (petit) supplément. L'occasion de de se pencher sur le &lt;strong&gt;Dictionnaire Frankenstein&lt;/strong&gt; de Claude Aziza, de s'aventurer dans la jungle d'Amérique du Sud avec Robert Darvel, de se plonger dans le magistral &lt;strong&gt;Hildegarde&lt;/strong&gt; de Léo Henry et de cueillir quelques fleurs avant la fin du monde avec Nicolas Cartelet…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr91-frankenstein.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr91-frankenstein.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Dictionnaire Frankenstein&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Claude Aziza – Omnibus, coll. «&amp;nbsp;Bibliomnibus&amp;nbsp;» – mars 2018 (essai inédit. 214 pp. GdF. 16&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Tout a déjà été dit, ou presque, sur &lt;strong&gt;Frankenstein&lt;/strong&gt; et sur Mary Shelley, qui, à 19 ans seulement, écrivit un roman destiné à devenir un mythe. Le bicentenaire de sa parution méritait bien un dictionnaire permettant de revenir aussi bien sur des aspects connus ou méconnus de l’œuvre qu’explorer sa postérité, riche d’adaptations et d’avatars dans tous les domaines.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cent dix-neuf entrées permettent de naviguer entre les thèmes et les détails biobibliographies&amp;nbsp;: elles vont de la notule brève, voire ultra-brève (une ligne), à l’article courant sur plusieurs pages. Les plus fouillés et les plus intéressants concernent l’œuvre originale, les conditions de sa création et ses acteurs&amp;nbsp;: outre Mary Shelley et Percy Shelley, dont on sait qu’il relut le manuscrit et rédigea la première préface, Claire et George Gordon Byron, leur fils William, le médecin de Byron, Polidori, au bord du lac de Genève, au cours de cet été pluvieux de 1816 suite à un hiver volcanique causé par l’éruption du Tambora en Indonésie. On délivre ainsi, au fil des entrées, des informations sur la portée de l’œuvre, sa résonance philosophique, le contexte social et politique, la chronologie du roman et sa réception critique, ainsi que sur la riche carrière de la créature, qui alla jusqu’à usurper le nom de son créateur. Celle-ci est essentiellement cinématographique, et on trouvera aussi bien les articles consacrés à James Whale, Boris Karloff, qu’au &lt;em&gt;Rocky Horror Picture Show&lt;/em&gt; et même aux nanars regroupés à part. C’est moins le cas dans la littérature, si foisonnante en références et clins d’œil que seul un survol est effectué en une seule entrée, de Benoît Becker à Brian Aldiss, en passant par Tim Powers et Dean Koontz. Idem pour les adaptations, reprises et pastiches dans le théâtre, la bande dessinée et la chanson, qui recense par exemple un &lt;em&gt;Frankenstein&lt;/em&gt; de Serge Gainsbourg.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quelques entrées sont dispensables, consacrées aux autres monstres sacrés du fantastique et à leurs représentants. Passe pour Bela Lugosi, qui refusa le rôle de la créature, mais Fu Manchu, le Dr Moreau, King Kong et Jekyll et Hyde n’ont pas réellement leur place ici, pas plus que les entrées&lt;em&gt;fantastique&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;science-fiction&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;roman populaire&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;gothique&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;historique&lt;/em&gt;, notules trop schématiques, discutables, voire partiellement fausses, qui ne servent qu’à gonfler le nombre d’entrées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Claude Aziza, spécialiste des littératures populaires anciennes, mais pas réellement connaisseur de la science-fiction, récuse le qualificatif SF au roman de Mary Shelley, alors qu’il signait, en 1986, avec Jacques Goimard, une &lt;strong&gt;Encyclopédie de poche de la science-fiction&lt;/strong&gt; (un &lt;em&gt;Guide de lecture&lt;/em&gt; reprenant les fiches pédagogiques des titres publiés chez Pocket) citant le roman de Shelley parmi les principales dates de la science-fiction&amp;nbsp;: l’autorité du co-auteur avait prévalu ou un revirement s’est opéré depuis. Pour Aziza, &lt;strong&gt;Frankenstein&lt;/strong&gt; ne contient aucun des éléments spécifiques à la SF, le recours aux découvertes scientifiques de son temps n’étant pas utilisé ici comme facteur romanesque (c’est exactement le contraire, comme Aziza l’indique lui-même par ailleurs), ne serait-ce que parce que le roman est placé sous le signe de Prométhée, et donc du mythe. L’argument est grossier. Il amènerait à retirer nombre de titres basés sur la mythologie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un avis mitigé, donc, en raison de quelques faiblesses, mais un ouvrage à recommander malgré tout pour l’érudition et la facilité de consultation. Il sera beaucoup pardonné à Claude Aziza pour le bel hommage à la mère de la créature, sobrement intitulé &lt;em&gt;Mary&lt;/em&gt;&amp;nbsp;: «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Je vous salue, Mary, pleine de glace. Et de feu.&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» À bien des égards, il s’agit là d’un dictionnaire amoureux.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr91-femmes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr91-femmes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Femmes d’argile et d’osier&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Robert Darvel – Les Moutons électriques, coll. «&amp;nbsp;La Bibliothèque voltaïque&amp;nbsp;» – mars 2018 (roman inédit. 264 pp. GdF. 19,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Robert Darvel - Les Moutons Électriques, coll. «&amp;nbsp;La Bibliothèque voltaïque &amp;nbsp;» - mars 2018 (roman inédit - 264 pp. GdF. 19,90 euros)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce n’est pas de la science-fiction, pourtant il s’agit bien d’un voyage vers une planète inconnue&amp;nbsp;: les confins de l’Amazonie au début du xx &lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle sont aussi éloignés de notre réalité que, disons, la Cité Terre du &lt;strong&gt;Monde inverti&lt;/strong&gt;. Un lieu où la rationalité, les savoirs et les certitudes ne servent plus à grand-chose. Avec &lt;strong&gt;Femmes d’argile et d’osier&lt;/strong&gt;, Robert Darvel délaisse Harry Dickson, dont il a prolongé les aventures dans une série de récits fidèles au modèle original (voir le dossier consacré à Jean Ray dans le n°&amp;nbsp;87 de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;), pour relater un épisode de la vie d’Hiram Bingham, historien et explorateur. Alors qu’il étudiait la culture inca au Pérou, Bingham entendit parler d’une cité perdue dans les environs du Machu Picchu. La quête de ce lieu mythique devint dès lors son idée fixe, et il réussit à convaincre suffisamment de monde pour organiser une expédition.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un explorateur obsessionnel, des ruines mystérieuses, des fleuves à remonter ou à franchir, une jungle impénétrable, des bêtes sauvages, des autochtones hauts en couleurs, de la magie vaudou ou végétale… On imagine bien quel récit d’aventures exotiques plein d’effets et de rebondissements l’auteur aurait pu tirer de cette histoire vraie. Or, il escamote très vite cet horizon d’attente en quelques séquences où se concentrent découverte du site inca et rencontre des étranges femmes du titre&amp;nbsp;: désintérêt immédiat de Bingham pour les ruines, l’explorateur n’ayant de cesse, dès lors, de chercher l’introuvable, c’est-à-dire un passage magique vers le monde inversé où vivent ces belles poupées golem.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au fond, &lt;strong&gt;Femmes d’argile et d’osier&lt;/strong&gt; est moins un récit d’aventure qu’un récit sur le désir d’aventure, voire le désir tout court. Et ce désir est toujours un fantasme&amp;nbsp;: une soif de conquête et de domination (le colonialisme pillard des capitaines d’industrie et, à quatre siècles de distance, des conquistadors), ou la projection de rêveries moites (les utopies, ou les appétits charnels, de Bingham). Comme il n’y a pas de désir sans frustration, la rétention du spectaculaire répond ici à l’idée que l’échec est le moteur de la vie, car c’est en n’aboutissant pas que la quête peut sans cesse être relancée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si le livre peut paraître bien sérieux dans son refus d’hystériser l’aventure ou de sacrifier à l’infantilisme qu’on reproche parfois à la SFF, il n’en est pas moins merveilleux et même enfantin. Il rappelle que c’est justement le sérieux qui fascine les jeunes lecteurs dans certains récits d’aventure. Chez Stevenson ou chez Verne, ce n’est pas l’enfance qu’on recherche, mais une preuve que les rêves d’exploration peuvent s’accomplir dans la vie adulte. Que tente précisément de raconter Darvel sous les oripeaux du conte sylvestre&amp;nbsp;? Peut-être que si les pères comme Bingham délaissent parfois femme et enfants, c’est qu’ils ne peuvent cesser de rester eux-mêmes des enfants, d’insatisfaits rêveurs sous leur masque savant et sévère. Le récit se prive à mon sens de développements intéressants en ne faisant qu’évoquer de manière superficielle Alfreda, la femme de Bingham, dont on devine ce qu’elle doit apprendre à accepter&amp;nbsp;: l’incurable immaturité que la position sociale et l’autorité de son époux dissimulent mal, la laissant dans l’attente, entre amour et abandon, entre le foyer déserté de New Haven et les jungles et les femmes chimériques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De même qu’Alfreda est tragiquement effacée, Bingham, malgré ses qualités de flegme, de pragmatisme et de curiosité, peut paraître terne, et c’est donc dans l’étonnante galerie de seconds rôles qu’il faudra rechercher un peu de charisme ou de grandeur. Comme ses protagonistes, le livre n’est jamais où on l’attend. Tout en retenue dans l’action – parfois, jusqu’à la vacuité –, la forme, en revanche, est d’une constante densité, par le jeu notamment d’un style emphatique, à la limite de la grandiloquence. Ces actes manqués, ces clairs-obscurs narratifs et stylistiques, conjugués à l’absence de dimension politique (alors que comme l’avait bien compris Lucius Shepard, &lt;em&gt;tout&lt;/em&gt; est politique en Amérique du sud, y compris la magie), rendent cette histoire attachante difficile à apprivoiser.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr91-hildegarde.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr91-hildegarde.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Hildegarde&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Léo Henry – La Volte, coll. «&amp;nbsp;Littérature&amp;nbsp;» – avril 2018 (roman inédit. 516 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p class=&quot;right&quot;&gt;Hildegarde par Léo Henry – La Volte, coll. «&amp;nbsp;Littérature&amp;nbsp;», avril 2018 (roman, 515 pp, GdF, 20 euros)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Livre-monde, roman fleuve, véritable OLNI, &lt;strong&gt;Hildegarde&lt;/strong&gt; s’ordonne autour de la figure, pour ne pas dire l’icône, de Hildegarde de Bingen. Prophétesse et sainte femme, animée par de douloureuses épiphanies, savante naturaliste, fine observatrice de la nature, femme d’influence respectée par Bernard de Clairvaux et l’empereur Frédéric Barberousse, compositrice et inventrice d’une langue imaginaire, la magistra des abbayes de Disibodenberg et Rupertsberg a traversé les âges, nimbée d’une aura de mystère et de mysticisme, offrant à la postérité ses visions et une œuvre qui témoigne de la grande variété de son érudition. Pour autant, Léo Henry n’endosse pas ici le rôle du biographe, comme a pu le faire l’historienne médiéviste Régine Pernoud en cherchant à cerner la personnalité de la religieuse, via un corpus de sources historiques. Hildegarde relève davantage de la fiction, mais une fiction où le vrai et le faux accouchent d’un réel dont on se délecte des multiples facettes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Strictement inracontable, le roman de Léo Henry se déguste comme un mille-feuilles littéraire dont chaque chapitre dévoile une histoire, souvent enchâssée dans un autre récit, révélant des nuances contrastées tout en s’inscrivant dans des registres variés, parfaitement assimilés par l’auteur. Le goût pour le picaresque se mêle ainsi au récit hagiographique, voire à la chanson de geste ou au roman courtois. L’épopée flirte avec le tragique de l’histoire humaine. Le merveilleux côtoie le prosaïsme du quotidien, y compris dans ses manifestations les plus vulgaires. Bref, il est bien difficile de classer le roman de Léo Henry dans une catégorie. Et quand bien même, on s’y risquerait, force serait de constater que cela n’est guère intéressant. Hildegarde se révèle surtout comme un roman total, mêlés d’inventions savoureuses, de souvenirs, de on-dit, de légendes et de témoignages, jalonnés de tueries, de pogroms, de batailles, mais aussi de réalisations merveilleuses conçues par les esprits éclairés de l’époque. Mille et uns récits qui font la vie et l’histoire de cette partie de l’Europe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car, loin de se cantonner au personnage de la sainte femme, &lt;strong&gt;Hildegarde&lt;/strong&gt; se fait également le porte-parole d’un Moyen-âge lumineux, non exempt de zones d’ombre, où le monde se conçoit à l’aune de représentations empruntées à la philosophie antique, aux mythes et au christianisme. Une période créatrice où certaines intuitions s’avèrent, contribuant à la compréhension du monde. Un temps apparemment immuable, où les romans de chevalerie forgent la culture des élites. Le récit s’enracine dans la vallée du Rhin, au sein de l’Empire, le Saint-Empire germanique né du démantèlement du monde carolingien, faisant de ces lieux un creuset irrigué par de multiples récits. Naviguant au cœur des conflits entre la papauté et l’Empire, des croisades aux prémisses de la guerre de trente ans, des prophéties hallucinées de la magistra aux premiers développements de l’humanisme, Léo Henry réenchante l’Histoire en puisant dans le légendaire médiéval, n’hésitant pas à évoquer Parzival, Siegfried, le moins connu Dietrich von Bern et la légende des Niebelungen pour donner corps à une intertextualité réjouissante, rendant justice au monde germanique et à l’une des grandes thématiques morales et symboliques de l’imaginaire médiéval. De ce voyage littéraire, mené de main de maître par un auteur ayant érigé son écriture au rang des beaux art, on retire un immense plaisir, celui ressenti à la lecture des œuvres magistrales et forcément indispensables.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr91-dernieresfleurs.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr91-dernieresfleurs.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;fleurs&quot;&gt;Dernières fleurs&lt;br /&gt;
avant la fin du monde&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nicolas Cartelet – Mü éditions, coll. «&amp;nbsp;Le Labo de Mü&amp;nbsp;» – mai 2018 (roman inédit. 192 pp. GdF. 18&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Pour son nouveau roman publié aux petites mais dynamiques éditions Mü, le français Nicolas Cartelet transpose Albert Villeneuve, le héros de &lt;strong&gt;Petit Blanc&lt;/strong&gt;, au cœur d’un monde sur le chemin de l’apocalypse. Dans un futur plus ou moins proche, les abeilles ont disparu entraînant la catastrophe écologique annoncée. Pour produire fruits et légumes, les hommes sont désormais obligés de polliniser les fleurs à la main dans d’immenses plantations où la rentabilité règne en maître absolu. Tandis qu’Albert Villeneuve dirige l’une des sections de journaliers chargée de ce travail ingrat, sa femme Manon s’épuise dans une usine de production de médicaments. Il ne semble n’y avoir aucun espoir pour le couple dans cet univers au bord du gouffre… jusqu’au jour où Albert est convoqué par le Duc, puissant propriétaire de la plantation où il travaille. Celui-ci lui fait alors une offre aussi étrange qu’inespérée&amp;nbsp;: devenir le professeur de sa fille Apolline et lui apprendre à lire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Délaissant les colonies fantasmées pour les plantations esclavagistes, Nicolas Cartelet poursuit son exploration de la misère humaine avec &lt;strong&gt;Dernières fleurs avant la fin du monde&lt;/strong&gt;. Grâce à une plume qui gagne en maturité et en poésie, l’auteur français plonge le lecteur dans un monde de noir et de gris où les derniers hommes continuent à s’entredéchirer pour survivre. Au cœur de ce récit ouvrier qui expose les rouages ultracapitalistes d’une exploitation de la dernière chance, Albert Villeneuve incarne l’homme moderne dans toute sa beauté et sa lâcheté. En effet, Albert pourrait être un révolutionnaire s’il en avait encore la force. Il préfère regarder ses camarades se tromper d’ennemi et mourir pour une patate de plus que de prendre part à l’inévitable embrasement qui s’annonce. Critique à peine voilée du travail ouvrier à l’heure du grand capitalisme mais aussi charge féroce contre la haine de l’étranger venant voler l’argent des honnêtes travailleurs, &lt;strong&gt;Dernières fleurs avant la fin du monde&lt;/strong&gt; a tout du roman révolutionnaire. Pourtant, son héros littéralement impuissant devient le porte-étendard d’un monde masculin qui ne bande plus, l’image acide d’une humanité incapable de se reproduire après avoir elle-même stérilisée Dame Nature. Albert va cependant trouver une dernière ombre de beauté et de poésie par l’intermédiaire d’Apolline, une autiste à la pureté presque décalée dans un monde qui n’en finit pas de crever. Il redécouvre ainsi le pouvoir des mots et de la musique, mais aussi des rires et des sourires. &lt;strong&gt;Dernières Fleurs avant la fin du monde&lt;/strong&gt; devient dès lors un livre poétique qui oppose le couple fané d’Albert et Manon à la fraîcheur infinie d’Apolline. Nicolas Cartelet débusque ainsi quelques traces de lumières pour le lecteur en s’extirpant l’espace de quelques notes de son futur à la Di Rollo. La brièveté de l’histoire empêche ce récit de fin du monde de tourner à vide et préfère l’intime à la grande révolution, forcément condamnée de toute façon. &lt;strong&gt;Dernières fleurs avant la fin du monde&lt;/strong&gt; finit par s'inscrire dans le registre des romans poétiques et douloureux que l'on referme avec un pincement au cœur, le temps d’une partition saccagée et d’une floraison imprévue.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Nicolas Winter&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 90)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2018/04/27/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-90</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:53d30338273d9a12f10b4bd82911fb62</guid>
        <pubDate>Thu, 26 Apr 2018 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En dépit des efforts réguliers de la rédaction, les numéros de &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; peinent à égaler le fameux &lt;strong&gt;Livre de sable&lt;/strong&gt; de Borges en termes de longueur. Raison pour laquelle le cahier critique du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-90&quot;&gt;Bifrost 90&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; se poursuit sur le blog&amp;nbsp;: voici une belle livraison d'une dizaine de titres supplémentaires, du bon et du très bon pour l'essentiel…&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-abeilles.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-abeilles.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Une histoire des abeilles&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Maja Lunde – Presses de la Cité, coll. «&amp;nbsp;Romans étrangers&amp;nbsp;» – août 2017 (roman inédit traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon. 400 pp. GdF. 22,50&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Premier roman adulte d’une auteure qui a débuté dans la jeunesse, &lt;strong&gt;Une histoire des abeilles&lt;/strong&gt; a valu à Maja Lunde le prix norvégien des libraires, avant de devenir également best-seller en Allemagne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’histoire se déroule sur trois lignes temporelles distinctes. En 1851, un Anglais, jadis promis à une belle carrière scientifique, se retrouve finalement totalement inhibé par sa vie de père de famille nombreuse, tombeen pleine dépression, jusqu’à ce qu’il décide, pour retrouver son aura auprès de son fils, de concevoir une ruche à nulle autre pareille. En 2007, un apiculteur américain tente à la fois de renouer le lien avec son fils, qu’il imaginait prendre sa succession mais qui rêve de devenir écrivain, et de garder à flot sa ferme tandis que le Syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles connaît ses premiers drames. Enfin, en 2098, une Chinoise qui tente tant bien que mal de subsister en participant à la pollinisation de la nature maintenant que les insectes ont disparu, connaît un drame terrible lorsque son fils est victime d’une maladie mystérieuse et que les docteurs refusent de la laisser lui rendre visite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On s’en doute, ces trois lignes vont converger peu à peu (à ce propos, une personne curieuse qui lira la quatrième de couverture aura vite compris la nature du lien), mais ce n’est sans doute pas là le principal propos du livre, car elles auraient pu être totalement indépendantes que le roman aurait gardé son unité. Non, ce qui intéresse davantage Lunde, ce sont les drames qui se nouent dans ces pages, et notamment les problèmes relationnels. En effet, chacun des trois personnages principaux a des soucis dans son rapport à l’autre&amp;nbsp;: William ne supporte plus sa femme, ses (trop) nombreuses filles qui piaillent, et même son fils&amp;nbsp;; George a également des rapports conflictuels avec son fils&amp;nbsp;; et Tao, tandis qu’elle s’inquiète pour le sien, s’éloigne peu à peu de Kuan, son mari, avec qui elle n’arrive plus à communiquer. Et l’atmosphère de crise permanente n’aide pas à retrouver de la sérénité. Maja Lunde excelle à décrire ses névroses qui, bien souvent, se jouent sur des petits riens, des non-dits qui, exprimés, auraient détendu l’atmosphère en un rien de temps, jusqu’à en générer un évident malaise chez le lecteur qui assiste impuissant à la tragédie en se disant que la situation ne peut qu’empirer (même s’il peut aussi éprouver ponctuellement l’envie de mettre un bon coup de pied au cul de certains protagonistes, l’Anglais cloué au fond de son lit en tête).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette minutieuse description de relations sociales alambiquées prend ainsi le dessus sur l’intrigue, qui ne se déploie que très doucement, parfois d’ailleurs au prix de parenthèses sans grand intérêt (la course éperdue de Tao dans Beijing, par exemple). Au fond, ce que raconte Lunde aurait pu tenir sur une nouvelle de quelques dizaines de pages. Reste une description extrêmement documentée de l’apiculture au cours des siècles, voire même un peu de prospective, celle qui fait que ce roman se voit chroniqué ici. Malheureusement, cet aspect futuriste ne reste que très peu évoqué. Certes, le tiers du roman se passe dans l’avenir, certes les insectes ont disparu et l’on pollinise à la main, mais cela ne dépassera guère ce postulat initial. On aurait aimé en savoir davantage sur l’impact socio-économique de la disparition des insectes, sur les raisons scientifiques du coup de théâtre qui se produit dans le dernier tiers du roman, mais on n’en a que des bribes, l’auteure semblant s’en désintéresser.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans le même genre, on conseillera un roman qui, lui, prenait à bras-le-corps l’ensemble des conséquences de la disparition des abeilles&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-sang-des-fleurs&quot;&gt;Le Sang des fleurs&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, de la finlandaise Johanna Sinisalo (au passage, on se demandera par quel hasard les deux romans traitant de ce sujet sont signés de deux femmes scandinaves), à côté duquel &lt;strong&gt;Une histoire des abeilles &lt;/strong&gt;paraît bien faible d’un point de vue conjectural. Il n’en reste pas moins une plongée intéressante et éprouvante dans la nature des relations humaines et familiales conflictuelles.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-logique.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-logique.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Logique de la science-fiction – De Hegel à Philip K. Dick&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jean-Clet Martin – Les Impressions Nouvelles – octobre 2017 (essai philosophique inédit. 352 pp. GdF. 22&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;La science-fiction a toujours été en quête d’une logique.&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» On pourrait même la croire basée sur la &lt;strong&gt;Science de la Logique&lt;/strong&gt; de Hegel, publié en 1812, ce que s’efforce de démontrer Jean-Clet Martin. Pour Deleuze, dont l’auteur fut le disciple et ami, «&amp;nbsp; &lt;em&gt;un livre de philosophie doit être une sorte de science-fiction&amp;nbsp;&lt;/em&gt;». Placée en exergue, juste sous un extrait de &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/l-exegese-t1&quot;&gt;L’Exégèse&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; où P. K. Dick s’identifie comme hégélien, la suite de cette citation rappelle qu’« &lt;em&gt; on n’écrit qu’à la pointe de son savoir, à cette pointe extrême qui sépare notre savoir de notre ignorance &lt;/em&gt; &amp;nbsp;». C’est exactement ce que fait la science-fiction qui s’aventure aux franges du savoir et du vraisemblable et se livre, dès les pionniers comme Edward Page Mitchell, à une spéculation poussant la logique dans ses derniers retranchements.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour un rationaliste comme Kant, une spéculation philosophique qui ne repose sur aucune loi observable devient de la métaphysique, ce que concède volontiers l’auteur pour qui « &lt;em&gt; la métaphysique, comme la science-fiction, est une pensée de l’absolu &lt;/em&gt; &amp;nbsp;». Mais il montre justement que le matérialisme forcené de Kant, déjà critiqué par Marx, «&amp;nbsp; &lt;em&gt;ignore la valeur ajoutée de la dimension symbolique&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», comme celle du rêve et de l’imaginaire. Or il est possible d’éviter les débordements de la métaphysique si l’imaginaire est guidé par une rigueur de raisonnement, qui permet de rester «&amp;nbsp;sur le bord&amp;nbsp;»: «&amp;nbsp; &lt;em&gt;la fiction spéculative est d’abord un art de tester le réel&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». C’est essentiellement de &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt; dont il est question ici, ainsi que des fictions spéculatives, réelles ou fausses, qui engagent une dialectique féconde en rapport avec le réel. Comme le signale l’héroïne en détresse dans &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/titan-2&quot;&gt;Titan&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de Stephen Baxter, «&amp;nbsp; &lt;em&gt;la pensée ne commence que devant l’absurde&lt;/em&gt;&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il s’agit moins d’un ouvrage destiné à démontrer la portée philosophique de la science-fiction qu’à une passionnante relecture de la &lt;strong&gt;Logique &lt;/strong&gt;de Hegel, dont Jean-Clet Martin reprend la structure tripartite&amp;nbsp;: l’Être, l’Essence et le Concept. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage &lt;em&gt;sur&lt;/em&gt; la science-fiction mais sur les rapports que celle-ci entretient avec le philosophe de &lt;strong&gt;La Phénoménologie de l’esprit&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il convient de noter la solide connaissance SF, aussi bien littéraire que cinématographique, malgré quelques pardonnables lacunes (&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/seul-sur-mars&quot;&gt;Seul sur Mars&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; est d’abord un roman d’Andy Weir). Impossible de citer tous les auteurs, qui vont de Clarke à Dick, d’Herbert à Silverberg, de Heinlein à Priest, jusqu’à Haldeman ou Franck M. Robinson. L’index (incomplet) des titres cités court sur six pages&amp;nbsp;: outre les philosophes, on relève aussi, entre Farmer et Bear, des classiques comme Borges et Melville, des contemporains comme Tristan Garcia et des poètes comme Apollinaire. Sur le plan cinématographique, Ridley Scott est particulièrement cité, ainsi que James Cameron.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quelques opinions étonnent, qui font par exemple du film &lt;em&gt;Sunshine&lt;/em&gt; de Danny Boyle un chef-d’œuvre, ou qui placent le cycle du «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Non-A&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» à l’origine de la science-fiction, van Vogt ayant été le premier à appeler à une logique non-aristotélicienne et à refuser la temporalité, affirmation qui, sans être fausse, apparaît un rien excessive&amp;nbsp;: il s’agit bien sûr de la science-fiction en lien avec une logique hégélienne, d’essence métaphysique. Les œuvres qui ne pratiquent pas de rupture avec le présent relèvent à son sens de l’anticipation. À ce propos Asimov, considéré comme le plus grand écrivain de son temps, est particulièrement cité pour son cycle de «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Fondation&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», car il illustre les difficultés d’un projet basé sur un enchaînement causal, chronologique, qui ne tiendrait pas compte de la contingence de la mutation. &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/la-fin-de-l-eternite&quot;&gt;La Fin de l’éternité&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; est considérée ici comme l’idée absolue autour de l’idée d’absolu, en ce sens qu’il rompt avec cette boucle infernale d’un temps cyclique s’engendrant lui-même (le personnage âgé donnant à sa jeune version les éléments pour la réalisation du voyage temporel).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En son temps, Guy Lardreau affirmait que les auteurs de science-fiction philosophaient sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et espérait que la philosophie leur reprendrait ce qui lui revenait de droit&amp;nbsp;; loin de crier à l’imposture, Jean-Clet Martin considère la science-fiction comme une littérature majeure, s’émerveillant de croiser dans &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/bios&quot;&gt;BIOS&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de R. C. Wilson l’adjectif hégélien, ou se réjouissant de constater à quel point des récits comme&lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/un-feu-sur-l-abime&quot;&gt;Un Feu sur l’abîme&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de Vernor Vinge ou &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/tau-zero_4586&quot;&gt;Tau Zéro&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de Poul Anderson sont des mises en paysage et en fiction de la logique hégélienne. Il est vrai que la démonstration est étonnamment probante&amp;nbsp;: le corpus est suffisamment vaste pour convaincre et n’importe quel connaisseur de la science-fiction pourra ajouter ici et là des titres qui s’y rapportent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cet ouvrage risque bien de relancer un débat resté célèbre autour la SF métaphysique&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2018/04/27/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-90#_ftn1&quot; id=&quot;_ftnref1&quot; title=&quot;&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;, sur le forum d’ActuSF. Il reste avant tout un ouvrage incontournable pour qui s’intéresse à la science-fiction.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-lapsus.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-lapsus.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Lapsus clavis&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Terry Pratchett, L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – octobre 2017 (recueil inédit d’articles traduit de l’anglais [UK] par Patrick Couton, préface de Neil Gaiman. 333 pp. GdF. 19&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Même après avoir accompagné La Mort pour un dernier voyage, la poule aux œufs d’or Pratchett continue de susciter des publications. &lt;strong&gt;Lapsus clavis&lt;/strong&gt; est un recueil de «&amp;nbsp;non-fictions&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: des articles, des discours, et cetera, remontant éventuellement aux années 1960, et s’arrêtant en 2011. On peut craindre, en pareil cas, le syndrome de la liste de courses, et, dans la petite soixantaine de textes ici rassemblés (du vivant de l’auteur et avec ses commentaires), il en est qui ne valent guère plus. D’autres justifient amplement cette publication, même globalement d’un intérêt variable.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’atout majeur de l’ouvrage permet d’envisager Pratchett d’un autre œil — et la préface de l’ami Neil Gaiman, pour une fois, s’avère véritablement précieuse&amp;nbsp;: un joyeux drille, le créateur de Rincevent, etc.&amp;nbsp;? Non – un homme en colère… Ce qui, tour à tour, le rend particulièrement sympathique et un tantinet agaçant. Humain, en somme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’humour est certes toujours présent dans ce recueil, mais sans constituer son point fort. La notoriété de l’auteur et son succès mondial débouchent sur des textes qui se ressemblent, où les mêmes thèmes et les mêmes effets rhétoriques reviennent sans cesse. À vrai dire, la longue première partie est probablement la moins intéressante, consacrée à Pratchett en tant qu’auteur à succès, et d’abord du Disque-Monde (les œuvres indépendantes ne sont que rarement mentionnées, avec une exception pour &lt;em&gt;Nation&lt;/em&gt;)&amp;nbsp;: sa production prolifique (pas de pause entre deux romans, quatre cents mots à écrire chaque jour) comme ses épuisantes tournées de dédicaces (avec une prédilection marquée pour l’Australie – casse pas la tête)… Les articles les plus récents peuvent d’ailleurs produire un effet similaire à celui des derniers romans du Disque-Monde, quand il devenait tristement flagrant que quelque chose ne fonctionnait plus…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On en retiendra surtout sa défense de la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, l’évasion pas seulement «&amp;nbsp;d’un endroit&amp;nbsp;» mais surtout «&amp;nbsp;vers&amp;nbsp;» un autre, et qui offre en même temps un regard critique sur le monde&amp;nbsp;; Chesterton, Tolkien et quelques autres, y compris les lassants «&amp;nbsp;produits de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; extrudés&amp;nbsp;» qu’il s’agissait de railler, avec un dictionnaire Brewer non loin, ce sont les fondements du Disque-Monde – jusque dans cet article très lucide expliquant pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié –&amp;nbsp;; en découle la création de Mémé Ciredutemps et de ses consœurs, et, pour le coup, voir l’œuvre en gestation est fascinant&amp;nbsp;; il en va de même pour l’amorce des &lt;strong&gt;Petits Dieux&lt;/strong&gt;, avec une tortue et quelques Grecs, etc.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais Pratchett l’homme est probablement davantage intéressant, ici. Ses réminiscences autobiographiques éparses, parfois étonnantes, parfois touchantes, sont souvent drôles (mais pas toujours). L’école pénible, la découverte des revues de SF dans une libraire porno (dont la tenancière était une aimable vieille dame lui offrant le thé), le journaliste local qui assiste à des autopsies, le chargé de relations publiques d’une centrale nucléaire… Un Pratchett avant Pratchett, qui nourrira l’auteur en temps utile.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le grand moment se situe cependant à la fin – quand Pratchett se fait militant, et, suite à la découverte de sa forme très particulière d’Alzheimer, s’engage en faveur de la mort assistée pour les patients qui ne peuvent plus espérer de rémission. Dans ce rôle incongru, l’auteur a suscité un écho marqué en Angleterre, bien au-delà du cercle pourtant étendu de ses lecteurs, et il a pu contribuer à faire évoluer les choses — en tout cas à initier un mouvement, peut-on espérer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si l’ensemble du recueil ne parlera sans doute qu’aux fans, ces ultimes développements ont une portée tout autre – et suffisent à justifier, peut-on supposer, cette publication.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-requin.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-requin.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Requin&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Will Self – Éditions de l’Olivier – octobre 2017 (roman inédit traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner. 432 pp. GdF. 24&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;C’est une plongée en apnée le temps d’un seul paragraphe de plus de 400 pages. Les multiples personnages prennent tour à tour le relais dans des narrations à la troisième ou à la première personne, parfois entrecoupées par le monologue intérieur des pensées intimes, pour narrer, le temps d’un immense trip, une multitude de récits, fragments de parcours chaotiques s’amalgamant dans l’histoire de leur époque. De quoi s’agit-il&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le psychiatre Zack Busner (et non Bushner comme persiste à l’orthographier la quatrième de couverture), personnage récurrent de Will Self, a imaginé avec son ami Roger Gourevitch une clinique originale où les patients ne sont pas traités comme tels et vivent sous le même toit que les psychiatres. Ce régime très permissif nécessite néanmoins la surveillance de certains pensionnaires, comme Claude Evenrude, dit Le Tordu, militaire retraité au comportement libidineux qui inquiète les femmes de la communauté. La thérapie peut intégrer la consommation de drogues, et c’est un sévère trip sous LSD que font les personnages tous ensemble qui forment l’arc narratif de ce récit sans cesse diffracté au gré des consciences et des réminiscences. Évoquer un personnage ou une situation entraîne une foule de détails secondaires dont il est difficile pour le lecteur de déterminer la pertinence, voire la provenance, submergé qu’il est, comme les protagonistes, par un flot de sensations et de pensées superposées. Tout se trouve au même niveau, reflet d’un flux de conscience sans filtre, dépourvu de hiérarchie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Progressivement, un semblant de cohérence s’installe tandis que les biographies respectives se mettent en place, celle de vies forcément cabossées, Jeanie, toxicomane, à l’enfance malmenée par une mère violente et alcoolique, Clive, traité hors clinique à la chloropromazine, qui « &lt;em&gt; se porterait comme un charme sans elle s’il pouvait vivre dans une société pré-industrielle, une société découplée de l’implacable chaîne de montage que sont le travail et la consommation &lt;/em&gt; &amp;nbsp;», mais surtout marquées par la guerre&amp;nbsp;: Michael Lincoln, tuteur d’un pensionnaire, a été témoin d’Hiroshima tandis que Claude Evenrude a été embarqué sur l’USS Indianapolis transportant le combustible de la bombe, navire torpillé par les Japonais, dont un tiers des marins à la mer se firent dévorer par les requins, soit près d’un millier, authentique récit que rapporte une scène des&lt;em&gt; Dents de la mer&lt;/em&gt; de Spielberg, laquelle éveille chez Zack venu voir le film en famille les souvenirs de ce trip mémorable. Tous ces récits entrecroisés se déploient sans réelle linéarité. Tout affleure en même temps dans l’éternel présent de la conscience. Ce qui en émerge est la vision, pessimiste, d’un monde traumatisé par la guerre, notamment par la bombe et la technologie qui l’a rendue possible, le rouleau compresseur de la mécanisation, cauchemar causal auquel échapper par la drogue, et que Will Self s’acharne à extirper de la fiction, roman après roman, estimant que la lisibilité dont on contente le lecteur signifie la mort de la littérature. Les gens «&amp;nbsp; &lt;em&gt;cherchent à ce qu’on les distraie, pas à ce qu’on les éveille&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», dit-il à Fabrice Colin sur ActuaLitté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Requin&lt;/strong&gt;, Will Self poursuit donc le procès de la société technologique entamée avec &lt;strong&gt;Parapluie&lt;/strong&gt;, situé chronologiquement après celui-ci, déjà centré sur une expérience de drogue et sur la guerre des tranchées, en attendant &lt;strong&gt;Téléphone&lt;/strong&gt;, dernier volet de la trilogie déjà paru en Angleterre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le livre est brillant, riche de références littéraires et de trouvailles linguistiques qui font d’autant plus crépiter cette superposition de récits. Science-fictif&amp;nbsp;? Pas vraiment, du moins autant que peut l’être un roman de Ballard dont Will Self est un disciple. Sa lecture peut rebuter au premier abord. Il faut accepter de lâcher prise, de se débarrasser de la linéarité, pour se laisser porter par la musicalité des phrases, leur rythme, pour entrer à son tour dans ce trip, au diapason des autres personnages&amp;nbsp;: le roman, alors, se révèle étonnamment facile à lire. Une expérience à nulle autre pareille.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-temps.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-temps.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Temps&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ouvrage publié sous la direction d’Ugo Bellagamba, Estelle Blanquet, Éric Picholle et Daniel Tron – Éditions du Somnium, coll. «&amp;nbsp;Sciences &amp;amp; Fictions à Peyresq&amp;nbsp;» – novembre 2017 (actes de colloque. 470 pp. GdF. 23&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Il était logique de consacrer ce dixième colloque &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Sciences &amp;amp; Fictions à Peyresq&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; au temps, un thème riche et multiforme dans ses multiples manifestations.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le temps renvoie d’abord à l’Histoire et à ses interprétations&amp;nbsp;: &lt;em&gt;Temps historique et uchronies&lt;/em&gt; (Ugo Bellagamba) situe ces dernières à l’intersection de la SF et de l’historiographie. Reflet des propres convictions de l’auteur, l’uchronie est d’abord à l’usage de son époque (« &lt;em&gt; L’instrumentalisation de l’histoire dans la pensée politique de Charles Rénouvier &lt;/em&gt; », Ugo Bellagamba). Les incontournables &lt;em&gt;Voyages, boucles et paradoxes temporels&lt;/em&gt; (Éric Picholle) posent la question du déterminisme et de la conception élastique du temps que sous-tendent ces jeux logiques. Le voyage temporel reste, finalement, un lieu de conflit («&amp;nbsp;&lt;em&gt;La Discordance des temps&amp;nbsp;&lt;/em&gt;», Jean-Luc Gautero). La notion de dimension temporelle qu’exploite ce type de récit est explicitée par Pascal Thomas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après ce tour d’horizon des temps «&amp;nbsp;objectifs&amp;nbsp;», place au subjectif du &lt;em&gt;Temps humain et vieillissement&lt;/em&gt;&amp;nbsp;: la longévité impose de lutter contre l’ennui par l’effacement de la mémoire ou la réintroduction de la famine et de la guerre. Anthony Vallat poursuit cette modération avec «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Temps, intuition et société du loisir&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». L’intuition est aussi le sujet de &lt;em&gt;Zeitgeist et espace-temps&lt;/em&gt; (Jean Dhombres)&amp;nbsp;: les évidences qu’on a sous les yeux et que pourtant on ne voit pas débouchent sur des questions épistémologiques à propos de la création scientifique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À propos du temps en physique, Estelle Blanquet et Éric Picholle établissent la chronologie des jumeaux de Langevin et font le tri entre vrais et faux paradoxes temporels – on trouvera d’ailleurs plus loin une nouvelle de Picholle, «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Jumelles&amp;nbsp;! &lt;/strong&gt;» qui illustre avec justesse le célèbre paradoxe. Peut-on imaginer un univers sans temps ou bien un temps discontinu&amp;nbsp;? Autour du paradoxe de Zénon d’Élée, &lt;em&gt;Temps discrets et univers sans temps&lt;/em&gt; (Éric Picholle) pose la question de la mémoire comme forme de découpage du temps. Il fallait bien finir par aborder plus frontalement la question de la causalité, ce que fait &lt;em&gt;Flèche du temps et déterminisme&lt;/em&gt; (Pascal Thomas), étendu aux temps récurrents ou à rebours, et à des représentations étrangères ou exotiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;La SF au service de la pédagogie du temps&lt;/em&gt; est un excellent débat sur le découpage du temps à l’école. Doit-on redouter l’expérience de l’échec ou refuser de perdre du temps, sachant l’importance d’un temps laissé à l’expérimentation&amp;nbsp;? «&amp;nbsp; &lt;em&gt;La gestion du temps didactique du lecteur-modèle à l’élève-type&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» d’Estelle Blanquet contient quelques éléments de réponse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Gardons pour la fin les deux gros morceaux, 120 pages chacun, qui justifient à eux seuls l’achat de ce collectif, tous deux signés Daniel Tron. À partir de Ricoeur, « &lt;em&gt; Perles du temps et temps incertains&amp;nbsp;: écrire la temporalité de la science-fiction &lt;/em&gt; &amp;nbsp;» se penche sur la façon qu’ont les récits de déployer une temporalité dans l’esprit du lecteur par leur mise en intrigue et structuration du texte. Sont successivement abordés les temps à grande échelle, sur plusieurs générations, les questions de point de vue dans les paradoxes temporels et le traitement des temps subjectifs, notamment autour du &lt;strong&gt;Temps Incertain&lt;/strong&gt; de Michel Jeury et &lt;strong&gt;La Cité du soleil et autres récits héliotropes&lt;/strong&gt; de Ugo Bellagamba.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Passionnant de bout en bout, cet article se poursuit sur une magistrale étude du «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Temps dickien&amp;nbsp;: art de la fugue et boucles étranges&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», autour de quelques titres emblématiques de P. K. Dick. Un seul bémol&amp;nbsp;: les longues citations en anglais non traduites, avec tout de même le renvoi à la version française – à condition de disposer de la bonne édition. Daniel Tron met en évidence les dédoublements temporels, les subjectivités superposées qui glissent ensuite vers l’autobiographie fictionnelle. Il parvient même à dresser un schéma de la structure des mondes dickiens, applicable à la plupart de ses romans. Une relecture éclairante sur bien des niveaux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’ouvrage, largement illustré, constitue une excellente approche sur le temps dans la science-fiction.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-tension.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-tension.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Tension extrême&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Sylvain Forge – Fayard – novembre 2017 (roman inédit. 408 pp. Poche. 8,90 &amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dernier thriller en date de Sylvain Forge, &lt;strong&gt;Tension extrême&lt;/strong&gt; a obtenu le Prix du Quai des orfèvres 2018, prix décerné annuellement à un roman policier par un jury présidé par le Préfet de Police de Paris et composé d’un aréopage de professionnels du droit pénal et de la procédure éponyme. Ceci explique peut-être cela. Car &lt;strong&gt;Tension extrême&lt;/strong&gt; n’est pas un bon roman, mais il est écrit pour eux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nantes, aujourd’hui. Deux hommes, jumeaux et porteurs du même modèle de pacemaker, succombent simultanément à une défaillance destructrice de leur implant cardiaque. Il est vite évident que les défaillances ont été provoquées de l’extérieur. On découvre bientôt que c’est le téléchargement d’un virus, lors d’une mise à jour sans fil de l’implant, qui a rendu le sabotage possible. Car le pacemaker était «&amp;nbsp;connecté&amp;nbsp;», comme le sont aujourd’hui nombre d’objets, du réfrigérateur à la montre en passant par les boxes, les téléphones ou les voitures. Un «&amp;nbsp;internet des objets&amp;nbsp;» dont les spécialistes savent qu’il est peu sécurisé et donc vulnérable à des attaques aux objectifs variés. Jusque là, ça va. Pourquoi ne pas aborder ce thème d’actualité dans un roman policier&amp;nbsp;? Et pourquoi ne pas en faire un thriller dans lequel un génie diabolique de l’informatique menacerait de répandre un virus très dangereux dans la nature à une date symbolique pour lui&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Trois cent quatre-vingt-dix pages, soixante-quatorze chapitres, dans mon expérience, ce n’est jamais très bon signe. Ca se vérifie ici. Le rythme trépidant que trouve l’auteur l’est au détriment de toute écriture ou caractérisation. Le style est au mieux nonchalant. L’auteur abuse d’un argot censé «&amp;nbsp;faire flic&amp;nbsp;» mais qui fait juste vieux. Beaucoup d’idées ou de situations sont évacuées en quelques lignes, dans un saupoudrage qui donne parfois l’impression qu’on lit le plan détaillé d’un roman à écrire. Les personnages (le vieux flic qui en a vu ou la nouvelle surdiplômée&amp;nbsp;; sans oublier les toppings «&amp;nbsp;qui font vrai et émouvant&amp;nbsp;» comme le désir d’enfant, la mort de la mère, ou les secrets de famille, le tout totalement hors du sujet principal et vite expédié aussi) reprennent les clichés faciles des romans policiers. Les développements informatiques, pas toujours exempts d’erreurs techniques, sont souvent confus quand ils ne sont pas amusants de naïveté. En revanche, les noms complets des services policiers (jusqu’à leur localisation sur la carte de France) ou des procédures utilisées ont dû ravir le jury du Prix, même si l’auteur confond allègrement meurtre et assassinat par exemple.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour qui a été écrit ce roman&amp;nbsp;? Je vois deux publics cibles. D’abord, le jury du Prix du Quai des Orfèvres. Le passage en revue des services et des techniques de police (jusqu’aux fichiers spécialisés) a sûrement plu à un jury de professionnels qui a pu entrer dans ce roman comme dans ses pantoufles. Choix narratif gagnant pour l’auteur. D’autre part, des lecteurs très peu regardants sur l’écriture (ou même la construction interne de l’histoire) à la recherche d’un divertissement qui leur donnera le sentiment d’avoir découvert quelque chose sur une menace qui nous environnerait et sur laquelle nous saurions trop peu. Grâce au roman, ils pourront briller en informant leurs amis sur le dessous des cartes. Carton plein pour eux&amp;nbsp;! Rien en revanche pour les lecteurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-lazare25.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-lazare25.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Rédemption&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Lazare en guerre T.2.5 Rédemption – Jamie Sawyer – L’Atalante coll. «&amp;nbsp;La dentelle du cygne &amp;nbsp;» – novembre 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Florence Bury. 128 pp. GdF. 12,50&amp;nbsp;€)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mécanicienne sur l’&lt;em&gt;Edison&lt;/em&gt;, un petit caboteur commercial, Taniya Coetzer s’apprête à débarquer avec les quelques membres d’équipage de son vaisseau sur la gigantesque station Cap-Liberté. L’avenir des marchandises placées dans la soute lui importe peu. Elle a d’autres préoccupations&amp;nbsp;: elle va enfin revoir sa mère. Elle ne lui a pas parlé, ou si peu, depuis près de six ans. Sortie du pénitencier deux années plus tôt, elle attend impatiemment ce jour capital pour elle. Angoissant aussi, car elle va devoir se justifier et regagner la confiance de cette mère devenue si lointaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Toutefois, rien ne va se dérouler comme prévu. Dès le début, des parasites envahissent les transmissions entre l’&lt;em&gt;Edison&lt;/em&gt; et la station. Et les anomalies, en apparence anodines, s’accumulent. D’un seul coup, Taniya et ses collègues se retrouvent aux prises avec des forces contraires et puissantes, au centre d’un maelström de destructions. Ballottés comme des fétus de paille, ils vont, bien malgré eux, vivre l’Histoire, celle qui est racontée dans les livres. Celle où figure Lazare (le personnage central de la série, présent uniquement à travers une publicité et des clones dans ce court roman). Heureusement, certains d’entre eux sont préparés à ce genre de situations. Heureusement aussi, d’autres vont se découvrir des ressources insoupçonnées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rédemption&lt;/strong&gt; propose en fait une aventure parallèle à l’intrigue principale de la trilogie «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Lazare en guerre &lt;/strong&gt;». On ne retrouve aucun personnage croisé auparavant (à part, donc, des images de Lazare). Mais l’univers est le même&amp;nbsp;: lieux, atmosphère, créatures sont dans la droite ligne des précédents volumes. Et la lecture de ce récit ne doit pas être négligée. Elle est en effet capitale si l’on veut comprendre la destruction de la station Cap-Liberté dont Lazare aperçoit les ruines à la fin de &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/post/2018/01/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-89#lazare-t2&quot;&gt;La Légion&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, deuxième volume de la trilogie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant à l’histoire elle-même, Jamie Sawyer conserve ses habitudes&amp;nbsp;: un personnage central tourmenté, avec des problèmes de famille (la mère de Taniya remplace ici la femme, puis la sœur de Lazare)&amp;nbsp;; une situation conflictuelle opposant les membres de l’Alliance à ceux du Directoire, avec l’intervention violente des Krells. Des combats, de la testostérone, des cadavres. Rien de bien neuf donc. Mais un savoir-faire évident, source d’un réel plaisir de lecture, qu’accentuent la brièveté de l’histoire et son côté resserré et donc plus intense. Ce court roman se déguste comme un petit bonbon suçoté entre deux repas. Et il permet de patienter jusqu’à la publication d’&lt;strong&gt;Origines&lt;/strong&gt;, l’ultime tome des aventures de Lazare, prévue cette année.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-callidor.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-callidor.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Focus Callidor&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;&lt;strong&gt;Le Khan blanc (Les Lames cosaques, T2)&lt;/strong&gt; , Harold Lamb – Callidor, coll. «&amp;nbsp;L’Âge d’or de la fantasy&amp;nbsp;» – décembre 2017 (recueil inédit traduit de l’anglais [US] par Julie Petonnet-Vincent. 288 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Les Centaures&lt;/strong&gt; – André Lichtenberger – Callidor, coll. «&amp;nbsp;L’Âge d’or de la fantasy&amp;nbsp;» – décembre 2017 (roman, réédition. 283 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le Serpent Ouroboros, volume I&lt;/strong&gt; – E.R. Eddison – Callidor, coll. «&amp;nbsp;L’Âge d’or de la fantasy&amp;nbsp;» – décembre 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par Patrick Marcel. 285 pp. GdF. 20&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;L’excellente collection «&amp;nbsp;L’Âge d’or de la &lt;em&gt;fantasy&amp;nbsp;&lt;/em&gt;» livre sa deuxième salve&amp;nbsp;: au programme, trois livres précieux, chacun dans son registre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-loup-des-steppes&quot;&gt;Le Loup des steppes&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, nous retrouvons Khlit le Cosaque, personnage fétiche de Harold Lamb, dans&lt;strong&gt; Le Khan blanc&lt;/strong&gt;. Il ne s’agit toujours pas de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; à proprement parler, mais l’influence de cette œuvre sur certains pionniers du genre, au premier chef Robert E. Howard, saute aux yeux. Dans ces trois novellas, le vieux Khlit devient le grand khan des Tatars, ce qui n’a rien d’une paisible retraite&amp;nbsp;: aux confins de l’Asie, nous le voyons lutter contre un général chinois avide de vengeance, ou faire les frais des manigances des chamans de son peuple d’adoption aussi bien que des sbires du dalaï-lama. Le héros vieillissant, chrétien dissimulé, ne pourra triompher de cette adversité qu’en faisant appel à la ruse, car les capacités martiales ne suffisent pas. Lamb est un maître de l’aventure &lt;em&gt;pulp &lt;/em&gt;; on le sent prendre beaucoup de plaisir à user de ce cadre exotique qui le passionne. Trois récits hauts en couleurs et palpitants, dans des registres variés, qui séduiront sans peine les amateurs de Conan et compagnie&amp;nbsp;; en fait, répétons-le&amp;nbsp;: c’est probablement bien meilleur…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De ces nouveaux titres, le plus inattendu est &lt;strong&gt;Les Centaures&lt;/strong&gt;, roman français de 1904 – rétrospectivement un des premiers du genre. L’auteur, André Lichtenberger, n’est pas un inconnu, mais ce roman avait été oublié après une ultime réédition de 1924, illustrée par Victor Prouvé (dont le travail est ici reproduit). L’auteur y décrit un univers préhistorique fantasmé, où trois races nobles empruntées à la mythologie grecque, les centaures, puis les faunes et les tritons, voient leur monde bucolique s’écrouler sous les assauts des «&amp;nbsp;impurs&amp;nbsp;» que sont les humains, qui volent leur fourrure aux autres animaux et inventent de bien curieuses machines… Mais notre point de vue est bien celui des centaures engagés sur la voie de l’extinction. La préface de l’auteur (datant de la réédition après 14-18…) effraie un peu, avec son leitmotiv « famille, race, patrie&amp;nbsp;», et il y a bien quelque chose de réactionnaire dans l’utopie des centaures. Néanmoins, le roman s’avère en fait bien plus subtil qu’il n’en a l’air, et bénéficie d’un souffle admirable, se déployant en tableaux majestueux, ceux d’une nature luxuriante comme ceux du destin apocalyptique des centaures. Une très étonnante et très convaincante redécouverte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ultime ouvrage de cette fournée, et sans doute le plus attendu&amp;nbsp;: le premier volume (hélas, le roman a dû être coupé…) du &lt;strong&gt;Serpent Ouroboros&lt;/strong&gt;, un classique datant de 1922, à l’influence remarquable, et qui, pour quelque raison étrange, n’avait jamais eu l’heur d’une traduction française. Nous sommes sur la planète Mercure, déchirée par la guerre qui oppose la Démonie et la Sorcerie (des humains en définitive). La fourberie des Sorciers accule les Démons à leur perte, après avoir fait disparaître par magie un de leurs plus fameux éléments, par ailleurs le frère du roi Juss – lequel abandonne son pays aux abois pour accomplir la quête épique qui lui permettra de retrouver son compagnon de toujours… «&amp;nbsp;Objectivement&amp;nbsp;», c’est bourré de défauts. Dans la construction de monde, c’est aux antipodes de Tolkien, avec bien trop de rappels à notre propre Terre, et en même temps un exotisme un peu je-m’en-foutiste (dans les noms propres)&amp;nbsp;; la trame générale, classique et d’inspiration nordique, avec de nombreuses ellipses, souffre de la même sensation de patchwork&amp;nbsp;; les personnages sont autant de brutes épaisses, une simple pique concernant leur bravoure suffit à les pousser aux pires sottises (sauf l’excellent Gro, qui anticipe peut-être Tyrion Lannister)&amp;nbsp;; le style erre souvent, l’archaïsme de l’original ne ressortant guère du texte français, mais on n’en oscille pas moins entre des dialogues nerveux et jubilatoires, et des descriptions bien lourdes à force d’omniprésentes pierres précieuses qui semblent orner le moindre objet sur Mercure… Et pourtant, ça marche. Très bien, même. C’est clairement une aventure qui fait appel à la passion – la raison, qui pointe trop de défauts, est hors-concours, c’est enthousiasmant, c’est palpitant, et on a vraiment hâte de lire le volume II&amp;nbsp;! En espérant qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Callidor est une bénédiction, pour ne pas dire un miracle. Ces trois nouveautés, toujours illustrées (très beau travail pour le Lichtenberger et le Eddison, moins pour le Lamb, s’il y a eu des progrès par rapport au premier tome), sont toutes très bonnes, et l’on ne peut que saluer, aussi bien l’exhumation de ces &lt;strong&gt;Centaures&lt;/strong&gt; injustement oubliés, que la traduction, enfin, du classique &lt;strong&gt;Serpent Ouroboros&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-aubepine.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-aubepine.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Ascension de Maison Aubépine&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Aliette de Bodard – Fleuve éditions, coll. «&amp;nbsp;OutreFleuve&amp;nbsp;» – janvier 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [France] par Emmanuel Chastellière. 496 pp. GdF. 21,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Paris, peu après &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/la-chute-de-la-maison-aux-fleches-d-argent&quot;&gt;la chute de la Maison aux Flèches d’Argent&lt;/a&gt;. Pendant que celle-ci se redresse péniblement, se reconstruisant sur les ruines de ce qu’elle fut, quelques-uns de ses anciens habitants (volontaires ou non) poursuivent leur périple dans une capitale scindée en multiples quartiers et factions, sous l’ombre toujours plus menaçante de la Maison Aubépine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car cette dernière semble s’épanouir et se gorger du chaos provoqué par le déséquilibre des forces. Dirigée par Asmodée, ce Déchu cruel et inconsolable après le meurtre de son dernier amant, Aubépine se prépare à conclure de nouvelles alliances. Et si l’avenir de la Maison résidait dans une union avec les dragons, dont le royaume en perdition, caché dans le fleuve qui traverse la ville, semble dissimuler un pouvoir inconnu&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Aliette de Bodard retrouve dans ce deuxième tome son univers post-apocalyptique angélique, où les terres et les fleuves meurent doucement, pollués par la magie céleste et les anciens sorts invoqués pendant la Grande Guerre. L’histoire reprend quelques battements d’ailes à peine après la fin du premier récit. Là aussi, les intrigues se nouent, les complots se dénouent, le sang angélique (et surtout mortel) coule. Tandis que la déchéance s’accentue, que le pouvoir semble être l’unique but des puissants de ce monde, les plus humbles essaient tant bien que mal de survivre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Même si la lecture du premier opus est nécessaire avant de lire ce deuxième volet, on se replonge avec plaisir dans cette fantaisie urbaine. La décadence y est de nouveau bien racontée, les personnages, anciens ou nouveaux, toujours aussi complexes. Ce qui nourrit malheureusement une certaine frustration, tant l’impression de seulement effleurer quelque chose d’essentiel, de précieux, se fait sentir. La richesse de cet univers, les possibilités qu’il laisse entrevoir sont malheureusement sous-exploitées, comme s’il était plus simple pour le texte de rester dans les jeux de miroirs. À l’image de ses marionnettes qui, sortant enfin des huis clos dans lesquels elles étaient enfermés, retombent dans des royaumes tout aussi étriqués, où les mêmes luttes et jeux de pouvoirs se déroulent. Comme s’il était impossible de s’affranchir d’une féodalité, impossible de se libérer, même par la mort. Comme si ce tome, n’était qu’une transition vers un dénouement flamboyant qu’on attend encore. Un troisième livre serait-il prévu&amp;nbsp;? À surveiller…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Maëlle Alan&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-10000jours.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-10000jours.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;10 000 jours pour l’humanité&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jean-Michel Riou - Plon - janvier 2018 (roman inédit - 480 pp. GdF. 21,90 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;Le roman caché de Jules Verne&lt;/em&gt;&amp;nbsp;», affirme l’accroche, un brin racoleuse, sur la belle couverture rappelant la collection «&amp;nbsp;Voyages Extraordinaires&amp;nbsp;» des éditions Hetzel, où parut l’essentiel de l’œuvre romanesque de Verne. Jean-Michel Riou, plus connu pour ses romans historiques ou policiers, propose ici un pastiche adoptant la forme d’un roman censément oublié de l’auteur de &lt;strong&gt;Cinq semaines en ballon&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une nuit de juin 1890, l’astronome britannique Charles Pritchard fait une découverte terrifiante&amp;nbsp;: l’orbite de Cérès, altérée par un heurt avec un astéroïde, amènera la planète naine – renommée Wildcat – à entrer en collision avec la Terre dans une trentaine d’années. Que faire&amp;nbsp;? Pour éviter la panique, les astronomes réunis en congrès envisagent de ne rien révéler, mais ce secret est vite éventé par Pierre Lefranc, journaliste au &lt;em&gt;Petit Journal&lt;/em&gt;, qui prend très à cœur sa mission d’informer ses concitoyens. La situation semble désespérée. Certains cherchent des pis-aller, comme en Chine où l’Empereur envisage de se réfugier en plein cœur du plateau tibétain. La rencontre de Lefranc avec Elizabeth Storm, jeune scientifique, va amener un souffle d’espoir, en particulier après un entretien crucial avec Jules Verne&amp;nbsp;: le vieil écrivain est disposé à rédiger un roman-feuilleton, intitulé &lt;em&gt;Le Meilleur de l’homme&lt;/em&gt;, afin de donner l’impulsion nécessaire à l’humanité pour s’unir et trouver un moyen de survivre à l’apocalypse prochaine. Et contre toute attente, cela marche&amp;nbsp;: le capital et les masses laborieuses s’unissent au sein de l’Entreprise pacifique afin de créer les gigantesques abris souterrains, véritable arches de Noé qui accueilleront la population humaine et ce qui assurera sa subsistance pour un siècle ou plus. Ce faisant, le progrès technique fait d’énormes bonds&amp;nbsp;; le progrès social aussi. Pour autant, Lefranc nourrit des doutes sur l’honnêteté de certains&amp;nbsp;: y aurait-il des gens assez inhumains pour vouloir tirer profit de cette situation désespérée&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De la décennie 1890 à 1924, année supposée de la collision, &lt;strong&gt;10 000 jours pour l’humanité&lt;/strong&gt; s’intéresse aux investigations des intrépides et intègres Pierre Lefranc et Elizabeth Storm (et plus tard de leur fils Dorian) et aux manigances d’Edward Pearson, lobbyiste antagoniste aux visées rien moins qu’iniques. Au passage, on croise quelques personnalités réelles, tel Clément Ader, Charles Pritchard ou Jules Verne. Le procédé de faire apparaître le vénérable auteur dans le livre qu’il est supposé avoir écrit semble quelque peu artificiel, et sûrement Jean-Michel Riou aurait pu s’en passer sans que cela nuise à l’hommage. Un hommage qui tire en longueur, jusqu’à un &lt;em&gt;happy end&lt;/em&gt; un brin hâtif. Néanmoins, les références aux romans majeurs du natif de Nantes sont présentes (&lt;strong&gt;Voyage au centre de la Terre&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Vingt mille lieues sous les mers&lt;/strong&gt;, voire le tardif &lt;strong&gt;La Chasse au météore&lt;/strong&gt;) sans être envahissantes&amp;nbsp;; pas de trahison, on y retrouve la même défiance que Verne envers le capitalisme et les élites. La ressemblance avec la situation actuelle n’a rien d’un hasard, il suffirait de remplacer l’astre tueur par le réchauffement climatique (et les abris souterrains par la Nouvelle-Zélande, terre d’élection des pontes de la Silicon Valley). En fin de compte, Riou se décide pour l’optimisme et la capacité de l’humain à tirer le meilleur de lui-même dans les circonstances les plus désespérées – cela sera-t-il le cas dans la réalité&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-tigane.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-tigane.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;tigane&quot;&gt;Tigane&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Guy Gavriel Kay – l’Atalante, collection «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» (réédition d’un roman traduit de l’anglais [Canada] par Corinne Faure-Geors. 768 ppp. GdF. 29,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Bien décidé à poursuivre la réédition des romans de Guy Gavriel Kay en France, L’Atalante propose cette fois &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt;, deuxième œuvre de l’écrivain canadien après sa trilogie «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Tapisserie de Fionavar&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Gros pavé, &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; marque un tournant dans la carrière de Kay. En effet, cet opus voit l’auteur prend ses distances avec l’ &lt;em&gt;heroic fantasy&lt;/em&gt; pure et dure à la Tolkien pour tracer sa propre voie. L’action de &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; se situe dans un monde qui rappelle furieusement l’Italie de la Renaissance et ses nombreuses Cités-États. Dans la Palme, une péninsule prise entre les mâchoires de deux empires, Barbadior et Ygrath, le jeune Devin va découvrir qu’il n’est pas celui qu’il pense. Sous la férule d’Alessan et de Baerd, il apprend le triste sort de son pays natal, Tigane, qui a eu le malheur de se dresser entre Brandin d’Ygrath et sa conquête de la Péninsule. Maudite et réduite au silence, le fier pays du prince Valentin disparait petit à petit de la mémoire du monde, condamné par l’anathème jeté par Brandin lui-même bien des années plus tôt. Devin va alors décider de se battre pour libérer la Palme du joug des envahisseurs étrangers mais également pour que le nom de Tigane puisse de nouveau être entendu par tous.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Difficile de résumer ce pavé où de nombreuses qualités narratives de Guy Gavriel Kay affleurent déjà&amp;nbsp;: son envie de mêler l’Histoire avec une époque fantasmée de son cru, son amour évident de la poésie et de la chanson mais aussi, et surtout, son incroyable don pour façonner des personnages éminemment humains et attachants. &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; rassemble tout cela et bien plus encore. Devin, Alessan, Catriana, Brandin… absolument tous les acteurs de cette vaste fresque de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; se révèlent marquants d’une façon ou d’une autre. L’univers créé, si détaillé et vivant soit-il, vaut aussi et avant tout par les magnifiques figures humaines qui l’habitent. Guy Gavriel Kay délaisse déjà les grosses ficelles de l’ &lt;em&gt;heroic fantasy &lt;/em&gt;pour quelque chose de plus subtil, de plus délicat.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le problème, c’est que &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; représente le premier véritable essai de l’auteur en la matière. Défaut récurrent chez Kay mais souvent gênant ici&amp;nbsp;: la longueur. Ce roman est trop long&amp;nbsp;; le Canadien tire à la ligne et répète à l’envi des choses que l’on sait déjà trop bien. De même, il s’embarque dans un versant encore purement &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; avec l’intrigue des&lt;em&gt; &lt;/em&gt;Marcheurs de la nuit qui apparait immédiatement comme convenue et rébarbative. Il semble bien que Kay ne soit pas à l’aise lorsqu’il s’agit de jongler avec des concepts de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; purs et durs. De même, il n’a pas acquis encore l’habilité qu’il aura par la suite sur le plan de la structure narrative. &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; montre à plusieurs reprises de grosses ficelles un tantinet déroutantes quand on sort de ses œuvres plus récentes. Mis bout à bout, ces embarrassants défauts permettraient certainement de délester l’ouvrage de cent à cent cinquante pages.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Heureusement, Kay s’avère déjà un maître en matière d’émotions et arrivent à susciter l’empathie du lecteur relativement vite. D’autant plus qu’il parle de thèmes universels avec une justesse qu’on ne peut lui retirer. Au fond, derrière sa fin épique et ses complots, &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; parle du droit des peuples à s’autodéterminer. Plus encore, Kay se penche sur l’identité et sur l’appartenance à une contrée. En passant en revue le mauvais et bon dans cette vengeance aux doux relents nationalistes, Kay fait la part des choses et laisse le lecteur réfléchir sur le sens du mot vengeance. Le sort de Brandin, roi à la fois ignoble et touchant, s’oppose à celui d’Alessan, obligé de commettre bien des forfaits pour arriver à trouver &lt;em&gt;sa&lt;/em&gt; justice. &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; se penche sur le poids de l’Histoire et celui de la mémoire. Comment vivre avec son passé&amp;nbsp;? Comment vivre l’exil et le retour au pays&amp;nbsp;? &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt; foisonne de bonnes idées qui permettent tout de même de le hisser bien plus haut que le tout-venant &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman annonce d’ailleurs les futures splendeurs que seront&lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-lions-d-al-rassan&quot;&gt;Les Lions d’Al Rassan&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-fleuve-celeste&quot;&gt;Le Fleuve Céleste&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; mais n’en a pas encore l’envergure ni la maîtrise. Ceux qui aiment Kay apprécieront grandement &lt;strong&gt;Tigane&lt;/strong&gt;, les autres seraient plus avisés de commencer par un autre bout de son œuvre avant de revenir à celle-ci.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Nicolas Winter&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr90-teigneux.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr90-teigneux.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Teigneux&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Daniel Kraus – Fleuve éditions, coll. «&amp;nbsp;Outre Fleuve&amp;nbsp;» – février 2018 (roman traduit de l’anglais [US] par Axelle Demoulin &amp;amp; Nicolas Ancion. 320p. GdF. 19,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Iowa, 1981. Voilà neuf ans que la famille Burke vit avec le souvenir d’une nuit de cauchemar dont elle ne parvient pas à se remettre. Ry a aujourd’hui dix-neuf ans et en a gardé les stigmates, tant physiques que psychologiques. Sarah, sa petite sœur, était trop jeune pour être consciente de ce qu’ils ont subi. Ce n’est pas le cas de sa mère, Jo Beth, qui depuis tente tant bien que mal – plutôt mal – de gérer la ferme familiale et de subvenir aux besoins de ses enfants en l’absence de leur père, Marvin. Un père absent mais dont l’ombre menaçante est pourtant omniprésente dans l’esprit de chacun. Sur ces terres agricoles, la vie s’est arrêtée neuf ans plus tôt, et chacun semble attendre que l’inéluctable se produise et que le cauchemar recommence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans la première partie de son roman, Daniel Kraus parvient remarquablement bien à nous faire ressentir le poids de cette menace permanente qui plane sur la famille Burke et à dessiner en creux le portrait de ce père monstrueux. Les détails ne nous sont révélés que progressivement, et ne viennent que confirmer ce que l’on pressentait depuis le début. La suite du récit repose sur une coïncidence certes improbable mais que l’on accepte d’autant mieux qu’elle nous est annoncée dès les premières pages. Débute alors un huis clos tendu que l’auteur parvient à tenir pratiquement jusqu’au bout.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit se focalise plus particulièrement sur Ry Burke, sur le traumatisme qu’il a subi enfant et sur les mécanismes psychologiques qui lui ont permis de se reconstruire, au moins pour un temps. Des mécanismes qui prennent la forme de trois jouets dérisoires&amp;nbsp;: un ourson miteux, un Christ en plastique et une créature grimaçante, le &lt;strong&gt;Teigneux&lt;/strong&gt; du titre. Autant de souvenirs d’une enfance tragique que Ry va devoir invoquer une nouvelle fois s’il veut espérer survivre à cette seconde nuit de cauchemar.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Entre fantasmes incarnés et délires hallucinés, &lt;strong&gt;Teigneux&lt;/strong&gt; flirte souvent avec les frontières du fantastique sans jamais les franchir tout à fait. En revanche, dans ses ultimes séquences, il se laisse aller à des débordements horrifiques, pour ne pas dire grand-guignolesques, qui font basculer le roman dans un registre très différent de tout ce qui a précédé. On peut regretter ce choix du spectaculaire outrancier en guise d’apothéose à cette histoire, mais au final cela n’enlève pas grand-chose aux qualités de ce roman, tendu à souhait dans son écriture et suffisamment proche de ses personnages pour nous faire partager leur tragédie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;div&gt;
&lt;div id=&quot;ftn1&quot;&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2018/04/27/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-90#_ftnref1&quot; id=&quot;_ftn1&quot; title=&quot;&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;http://www.actusf.com/forum/viewtopic.php?t=8050&amp;amp;postdays=0&amp;amp;postorder=asc&amp;amp;start=0&quot;&gt;&amp;gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Du sense of wonder à la SF métaphysique&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, de 2009 à 2012, sur plus de 750 pages…&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Nancy Kress, guide de lecture en plus</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2018/02/01/Nancy-Kress-guide-de-lecture-en-plus</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:ee7d2934357b9f2063a9f704a0ea6dca</guid>
        <pubDate>Thu, 01 Feb 2018 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;couve Danses&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Le recueil &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/nancy-kress/danses-aeriennes&quot;&gt;Danses aériennes&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; et le &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-89&quot;&gt;Bifrost 89&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; sont venus placer un coup de projecteur bienvenu sur Nancy Kress. Néanmoins, il y a longtemps que &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; s'intéresse à l'auteure américaine. En complément du guide de lecture présent dans le dernier numéro de la revue, voici le traditionnel guide bis, composé des critiques parues par le passé et commençant par… une certaine novella titrée &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/nancy-kress/danse-aerienne&quot;&gt;Danse aérienne&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-danseaerienne.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-danseaerienne.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Danse aérienne&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;La novella ou court roman, est la forme majeure sous laquelle se présente la S-F contemporaine, il n'est désormais pas rare de voir les revues spécialisées américaines inscrire deux novellas au sommaire d'une même livraison 1. Le nombre important de novellas de qualité publiées chaque années a fait du Prix Hugo décerné a cette catégorie de textes, l'une des récompenses les plus convoitées par les auteurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'émergence de la novella est évidemment un signe des temps. L'hypertrophie littéraire a frappé toutes les catégories de textes&amp;nbsp;: le roman «&amp;nbsp;normal&amp;nbsp;» de 250 à 300 pages (la plupart des Simak, Farmer, Dick, Heinlein, Silverberg, Sturgeon… antérieurs à 1970) a disparu au profit du pavé à la &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt;. La nouvelle traditionnelle de 10 a 20 pages est devenue novella. Quant aux «&amp;nbsp;short stories&amp;nbsp;» – ces courtes nouvelles à chute à la Fredric Brown que la défunte revue &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt; avait baptisées «&amp;nbsp;contes&amp;nbsp;» et qui sont considérées dans les pays anglo-saxons comme la forme la plus achevée de la littérature – elles ont tout simplement disparu&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Contrairement à la nouvelle qui laisse parfois le lecteur sur sa faim, la novella permet d'exploiter au mieux une idée, de développer une situation, d'envisager des implications sociales, politiques ou esthétiques, de mettre en scène des personnages étoffés. Par ailleurs, une novella bien construite est «&amp;nbsp;dégraissée&amp;nbsp;» des longueurs qui affligent trop de romans récents. Pour beaucoup d'amateurs de S-F la novella fait donc figure de longueur idéale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est le cas de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/nancy-kress/danse-aerienne&quot;&gt;&lt;strong&gt;Danse aérienne&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Nancy Kress, une novella publiée en 1993 dans &lt;em&gt;Isaac Asimov's SF&lt;/em&gt; et proposée par les éditions Orion dans une traduction compétente signée Thomas Bauduret.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'assassinat de deux ballerines bio-améliorées conduit une journaliste à enquêter dans les milieux de la danse professionnelle et du business du bricolage génétique. L'enquête est parfois confuse – la «&amp;nbsp;fouineuse&amp;nbsp;» se doublant d'une mère inquiète pour sa fille Deborah, qui ne rêve que d'être admise dans le prestigieux corps de ballet d'Anton Privitera. Les intrigues secondaires et les rapports tendus mère/fille (qui concernent quatre personnages) ont tendance à ajouter à cette confusion. Jusqu'à la révélation finale portant sur des expériences menées en dépit d'une interdiction décrétée au niveau mondial – comme si l'on pouvait être assez naïf pour croire qu'une interdiction officielle pouvait empêcher les scientifiques de jouer avec leurs éprouvettes&amp;nbsp;! Ce que la science est capable de faire, elle le fait. Dans tous les cas. C'est dans sa nature. Ne serait-ce que parce que les politiques (qui sont tous des paranoïaques) sont persuadés que «&amp;nbsp;ne pas le faire&amp;nbsp;» signifie prendre du retard par rapport aux voisins qui eux le feront. La course a la connaissance n'admet aucune règle, ne supporte aucun frein.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Difficile en sortant de la lecture de &lt;strong&gt;Danse aérienne&lt;/strong&gt;, de ne pas faire le rapprochement avec l'œuvre et les préoccupations de Greg Egan évoquées par l'éditeur français en quatrième de couverture, en particulier avec des textes comme «&amp;nbsp;Notre-Dame de Tchernobyl&amp;nbsp;» ou «&amp;nbsp;Comme paille au vent&amp;nbsp;» – hélas la journaliste Susan Matthews n'a pas la stature des privés et autres enquêteurs «&amp;nbsp;destroys&amp;nbsp;» de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/greg-egan/&quot;&gt;Greg Egan&lt;/a&gt;, et les spéculations de Nancy Kress sur le génie génétique paraissent singulièrement étriquées en regard de la démesure de l'auteur australien.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Reste un personnage intéressant&amp;nbsp;: Angel, un doberman bio-amélioré, doté de la parole et du QI d'un enfant de cinq ans. Les scènes écrites de son point de vue sont réussies&amp;nbsp;; l'évolution des rapports entre Caroline Olson, la danseuse étoile génétiquement bricolée, et son chien, fournit un fil conducteur au récit. Les deux personnages sont de même nature et leur déchéance sera identique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Reste également une réflexion pertinente sur l'Art&amp;nbsp;: tous les moyens sont-ils bons pour atteindre les sommets (du dopage aux bio-améliorations) ou la pratique artistique doit-elle rester «&amp;nbsp;naturelle&amp;nbsp;» – avec pour corollaires ces certitudes rassurantes offertes au spectateur que l'artiste n'est que le fruit d'un travail acharné, et qu'il n'y a donc pas de différence physiologique fondamentale entre le spectateur et l'artiste qu'il admire&amp;nbsp;? Nancy Kress apporte un élément de réponse moralisateur&amp;nbsp;: la nature finit par retrouver ses droits et se venger&amp;nbsp;; les artistes bio-améliorés se détruisent donc peu à peu. Tout en cédant à la tentation nihiliste, le personnage de Deborah propose un éclairage beaucoup plus romantique&amp;nbsp;: il faut rendre sa vie la plus intense possible, quitte à la consumer a toute allure.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Francis Valéry&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-6&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;6&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-hommesdenatures1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-hommesdenatures1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Les Hommes dénaturés&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Même si «&amp;nbsp;Imagine&amp;nbsp;» a quelque peu amélioré sa maquette de couverture, l'illustration reste ici toujours et encore un véritable chasse-lecteurs. Il ne faut pas avoir peur pour lire un livre aussi laid. Ceux – espérons-les malgré tout nombreux – qui passeront cette épreuve, s'en verront bien récompensés.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour ce roman, Nancy Kress spécule que la baisse de la fertilité masculine qui s'observe actuellement en Occident va continuer de s'aggraver jusqu'à une stérilité quasi-totale à l'horizon 2035. Parmi les diverses explications avancées – mise en cause des bains chauds et des sous-vêtements trop serrés, réaction psychosomatique de castration induite par l'évolution du rapport sociétal entre les sexes, ou réponse tendant à faire baisser le stress proxémique généré par la surpopulation –, Nancy Kress retient celle de polluants chimiques perturbant le système endocrinien.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;es gosses sont donc devenus rares et chers au sein d'une population riche ou pauvre mais toujours vieille. De plus, tous sont loin d'être en bon état… Animaux de compagnies et tamagochis ne suffisent plus à pallier le déficit affectif mais l'ingénierie biomédicale peut beaucoup pour vous sous réserve que vous – et votre compte en banque – puissiez beaucoup pour elle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais l'Amérique est toujours aussi confite en morale qu'aujourd'hui. Les politiciens dont la façade éthique se doit d'avoir la pureté du diamant ont interdit la génétique humaine en fonction d'une opinion publique qu'ils ont façonnée. Côté cour, dans les hangars, on s'active clandestinement, tandis qu'en haut, on couvre et on renvoie l'ascenseur. Quelle importance si ça fait des dégâts chez les gens ordinaires… Ils ne valent quand même pas que l'on remette en cause l'ordre du fric&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est dans ce lourd contexte social que s'entrecroiseront Shana Walders qui voulait s'engager dans l'armée, le docteur Nick Clementi qui siège à une obscure commission du congrès et le danseur homo Cameron Atuli. Walders doit témoigner devant la commission où siège Clementi pour avoir vu des chimpanzés avec le visage d'Atuli. Comme le témoignage est gênant, et le président de la commission trempé jusqu'aux cheveux dans l'affaire, il est décidé de refuser à Walders de s'engager dans l'armée à la fin de son service. On en comprend mal la raison mais ça fait avancer l'intrigue sur les chapeaux de roue. Partie ratonner l'homo avec des copines de régiment, elle reconnaît sur Cameron Atuli le visage des chimpanzés. Elle aura ensuite bien du mal à approcher de ce jeune danseur dont la mémoire a été effacée ainsi que l'horreur qu'il a subie. Clementi, pour faire avancer ses vues, considérant les perturbateurs endocriniens issus de l'industrie chimique comme responsable de la crise démographique, va aider Walders.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman n'est pas totalement exempt de petits défauts mais ils contribuent à «&amp;nbsp;booster&amp;nbsp;» l'action et, de ce fait, correspondent à un choix, le bon. Nancy Kress tient la gageure de dépeindre en profondeur un contexte social dans un livre de 260 pages qu'elle mène tambour battant. &lt;strong&gt;Les Hommes dénaturés&lt;/strong&gt; peut sans rougir prendre sa place au côté du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-feu-sacre&quot;&gt;&lt;strong&gt;Feu sacré&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Bruce Sterling dans toute belle bibliothèque de S-F. Chapeau bas.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-25&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;25&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-realite.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-realite.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Réalité partagée&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Sur Monde, les habitants vivent selon la réalité partagée, dans une harmonie consensuelle qui ne souffre aucune dérogation&amp;nbsp;: tout désaccord, toute violence s'accompagnent de terribles maux de tête. Les personnes coupables d'un quelconque crime se trouvent coupées des autres, qui les ignorent, mais reçoivent de l'Etat des pilules destinées à soulager leur souffrance. Une expédition terrienne composée d'anthropologues, d'un géologue et d'une botaniste (l'art floral est omniprésent chez les Mondiens) tente d'étudier les bases physiques de cette réalité partagée. Pour David Allen, rigide chercheur rêvant de grandeur, une telle découverte éradiquerait la violence entre les humains. Bazargan, le chef de l'équipe, est très attentif à observer les coutumes locales afin de persuader les prêtres que les Terriens partagent également la réalité. Si ce n'était pas le cas, ils seraient déclarés irréels et tués sur-le-champ.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais les chercheurs ignorent que leur mission dissimule un projet militaire destiné à étudier l'un des sept satellites de Monde, en réalité un artefact se révélant être une arme redoutable. Celle-ci est également convoitée par les Faucheurs, belliqueux extraterrestres qui empruntent, comme les Terriens, les tunnels spatiaux disposés à proximité des systèmes solaires par une race inconnue (une idée décidément de plus en plus répandue dans la S-F). Ce satellite artificiel a-t-il un lien avec la radioactivité qui se concentre sur une seule montagne de Monde, le lieu sacré et interdit de la Première fleur&amp;nbsp;? Peut-on l'étudier sans déclencher de catastrophe&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'intrigue se déroule alternativement sur Monde et dans l'espace, apportant progressivement des réponses aux problèmes posés par ces mystères. La partie scientifique, fort bien documentée, traitant essentiellement de neurologie et de mécanique quantique, est savamment distillée et exposée avec clarté. Il en va de même pour les développements anthropologiques qu'autorise la présentation de cette civilisation originale. Elle ne parasite jamais l'action, très prenante, de ce roman, mais lui fournit au contraire les rebondissements nécessaires pour culminer jusqu'au climax final, digne des meilleurs space op'.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On attend avec impatience la suite de cette trilogie&lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;u&gt;Notes&amp;nbsp;:&lt;/u&gt;&lt;br /&gt;
1. On signalera qu'a été publiée dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-17&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;n°17&lt;/a&gt; «&amp;nbsp;Les Fleurs de la prison d'Aulite&amp;nbsp;», une novella de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/nancy-kress/&quot;&gt;Nancy Kress&lt;/a&gt; directement à l'origine de la présente trilogie. [NdRC.]&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-34&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;34&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-proba.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-proba.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Trilogie de la Probabilité&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Quelque part autour de la seconde moitié du XXIIe siècle… L'humanité s'est approprié les étoiles, se contentant dans un premier temps de son propre système solaire en colonisant des endroits tels que la Lune, Mars, Titan ou Neptune, chacun doté de son propre gouvernement, créant pour l'occasion l'Alliance solaire. C'est alors qu'elle découvre, au-delà de Neptune, un artefact d'origine inhumaine. Artefact qui s'avère être un tunnel spatial ouvrant la voie vers d'autres systèmes solaires, comprenant eux-mêmes d'autres tunnels&amp;nbsp;: un véritable réseau, aisément cartographiable, qui offre pour ainsi dire l'univers aux humains. Cette technologie du voyage instantané, créée par une race extraterrestre depuis longtemps disparue (un trope de la S-F), est basée sur une science physique largement au-delà de la compréhension humaine, ce qui n'empêche pas les hommes de l'utiliser de façon intensive&amp;nbsp;: colonisation, exploration, commerce&amp;nbsp;: la civilisation solaire rayonne dans toutes les directions. Jusqu'à ce qu'elle rencontre sa première race extraterrestre hostile&amp;nbsp;: les Faucheurs. Une race belliqueuse à l'extrême, d'une xénophobie incroyable, refusant toute forme de communication. Les Faucheurs préfèrent le suicide à la capture, ne font pas de prisonniers, détruisent tout sur leur passage… L'Alliance solaire se retrouve alors en guerre. Une guerre étrange à laquelle elle ne comprend pas grand-chose, ne sachant rien des motivations de l'ennemi. Et puis, la guerre est lointaine. En effet, les deux belligérants, sachant l'un et l'autre se servir du réseau de tunnels, et d'un niveau technologique équivalent, ont pris soin de protéger leur berceau pour porter le gros des affrontements dans les colonies galactiques. Mais bientôt cet équilibre fragile est menacé&amp;nbsp;: les Faucheurs semblent faire un terrible bond technologique, inventant une sorte de champ de protection autour de leurs vaisseaux qui rend n'importe quel type de tir inefficace. Les vaisseaux Faucheurs deviennent invulnérables. Dans le même temps, une équipe d'explorateurs humains, composée de divers spécialistes scientifiques, découvre dans une galaxie éloignée une planète que les autochtones appellent Monde. Les scientifiques sont vivement intrigués par cette civilisation qui n'a pas encore atteint le niveau de la machine à vapeur et semble vivre une véritable utopie, qu'elle appelle la Réalité Partagée. Dans cette Réalité Partagée, toute pensée personnelle, individuelle, en désaccord avec la pensée communautaire, est impossible. La réalité est une, unique, partagée par tous. La violence, le mensonge sont bannis. Toute opposition avec la communauté entraîne une sanction physique immédiate&amp;nbsp;: un mal de tête effroyable. Les militaires sont encore plus intéressés par Monde. En effet, une des lunes qui gravitent autour de la planète est en fait un artefact qui, après analyse, s'avère être de même facture que les tunnels. Ce n'en est pourtant pas un. Les premiers essais prouvent que cet objet est une arme extrêmement puissante, capable de renverser le cours de la guerre et de vaincre définitivement les Faucheurs. Ils démontrent également que la présence de cet artefact est indispensable à l'équilibre de la civilisation mondienne&amp;nbsp;: l'extraire de son berceau pour l'emmener vers le système solaire condamnerait du même coup les Mondiens à la disparition.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il va falloir choisir…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans hard science, il y a science, bien sûr, mais il y a aussi hard. Et dure, notre auteure l'est&amp;nbsp;! Savez-vous ce qu'est un attracteur étrange, un espace Calabi-Yau, la dimension d'Hausdorff&amp;nbsp;? Oui&amp;nbsp;? Alors allez-y, vous n'avez pas à vous faire de souci, tout se passera bien. Dans le cas contraire, il faudra un tantinet s'accrocher. &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/nancy-kress/&quot;&gt;Nancy Kress&lt;/a&gt; est une auteure exigeante, autant envers ses lecteurs qu'envers elle-même. D'ailleurs, la dédicace du second volume, reproduite ici in extenso tant elle est savoureuse, est sans ambiguïté&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;À Charles Sheffield, fondateur de l'Association pour la Promotion de l'Erudition scientifique auprès de ceux qui se présentent comme étant des Ecrivains de Science-Fiction.&amp;nbsp;» Voilà, tout est dit. Car pour pouvoir suivre les développements scientifiques de cette trilogie de haute volée, il faut davantage qu'une simple connaissance de base de la physique. Ainsi, celles et ceux qui ne sont pas au fait des dernières découvertes en physique quantique seront vite largués par ce qui s'apparente parfois à une logorrhée scientifique difficile à appréhender pour le commun des mortels. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Nancy Kress ne s'attarde pas vraiment sur les explications de texte&amp;nbsp;: on suit… ou pas. Heureusement, cela n'entrave en rien la progression et l'intérêt de l'histoire. Car dans cette très intéressante trilogie (étonnamment dépourvue de titre générique), il y en a pour tous les goûts. On y trouve aussi de l'anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de la biologie, de la géologie, de la botanique… Un panel extrêmement large qui permet à l'histoire de rencontrer un public plus large que celui, un peu limité, des sciences dites dures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais… Car évidemment, il y en a un. Si Nancy Kress joue facilement avec la science, on la sent moins à l'aise avec le «&amp;nbsp;pathos&amp;nbsp;». Si tout ce qui ressort de la science bénéficie d'une écriture rapide et serrée, les passages narratifs ayant trait à l'émotion, aux descriptions, à l'ambiance, sont beaucoup plus flous et relâchés. Ainsi, les personnages ne sont que peu intéressants, certains trop proches de la caricature, leurs émotions et leurs intérêts personnels trop rapidement parcourus. On a du mal à vraiment s'identifier, s'attacher à eux. Tout ce qui se rapporte aux cinq sens du lecteur est négligé&amp;nbsp;: l'ambiance, le décor – on attend le troisième tome pour avoir la description d'un village Mondien –, les sons, les couleurs, il n'y a pas grand-chose dans ce récit qui nous permet de nous impliquer, et c'est avec un certain détachement que l'on assiste à ce qui se déroule sur la planète Monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais intéressons-nous de plus près aux trois tomes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le premier, &lt;strong&gt;Réalité Partagée&lt;/strong&gt;, est assez statique. L'action se déroule en deux endroits. Une partie prend place sur Monde, l'autre dans l'espace proche de la planète. Le ton de ces deux récits est fort différent. L'équipe de scientifiques qui débarque sur la planète peine à nous rendre les choses intéressantes. On les suit dans leur installation, leurs découvertes, leur engagement, mais de manière détachée, sans vraiment se sentir concerné. Il y a pas mal de longueurs, l'action est molle et hésitante, l'aspect diplomatie peu exaltant. À l'opposé, l'enquête scientifique ultra secrète effectuée par les militaires dans l'espace autour de l'artefact est passionnante. C'est une course contre la montre, l'écriture est soignée, nerveuse, sans temps morts. La collision de ces deux parties, censée être le temps fort du récit, n'harmonise que vaguement l'histoire et laisse un goût d'inachevé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le deuxième tome, &lt;strong&gt;Artefacts&lt;/strong&gt;, est une resucée du premier. L'arrivée de quelques nouveaux personnages, qui viennent s'ajouter aux principaux protagonistes du premier volet, permet de varier les points de vue, sans pour autant révolutionner le ton du récit. L'action se resserre et n'a plus lieu que sur la planète. La confrontation entre la civilisation techniquement sous-développée de Monde et celle, ultra sophistiquée, des humains, aurait pu générer un récit plus prenant. Malheureusement, l'auteure prend bien soin de compartimenter ces deux univers de façon à ce qu'il n'y ait que le minimum d'interactions, ce qui affadit l'histoire. La partie scientifique reste passionnante, même si quelques maladresses d'écriture viennent entraver le récit. Autant, pour expliquer ce qu'est la Réalité Partagée, Kress excelle dans le «&amp;nbsp;show don't tell&amp;nbsp;», autant, pour tout ce qui est scientifique, elle se contente de plaquer ici et là des pavés explicatifs insérés de façon artificielle par le biais du recourt au monologue interne ou la tentative d'explication de la part d'un scientifique qui prend en pitié le pauvre couillon de l'équipe qui essaye de suivre – couillon en question qui est tout de même le militaire chargé de toutes les décisions…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'ultime volet, &lt;strong&gt;Les Faucheurs&lt;/strong&gt;, change de ton. L'action éclate dans toutes les directions, et l'on a là une espèce de thriller scientifico-politique vraiment excitant. Complots, manœuvres politiques, enlèvements, coup d'état, fuites désespérées, découverte scientifique majeure&amp;nbsp;: tout y est. On traverse plusieurs systèmes planétaires, aller-retour, et on rencontre enfin les fameux Faucheurs&amp;nbsp;! Pourtant, là aussi, difficile de ne pas se départir d'une certaine déception. Le minimum narratif syndical n'est pas toujours respecté. Kress se contente d'une description physique sommaire, d'une vision fugace d'un bout de l'intérieur d'un vaisseau, point. C'est le Grand Ennemi dans toute sa splendeur, diabolisé, intraitable, terrifiant, pire qu'un Klingon de base. On se croirait revenu au temps de la guerre froide. Une caricature de Grand Méchant qui tend à disparaître de la S-F moderne, et que l'on retrouve ici avec surprise, au milieu d'un récit à la pointe de la science. Ceci dit, l'humanité de cette trilogie flirte aussi avec la caricature, alors…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, voici une histoire plus basée sur le mental que sur les émotions, difficile d'accès pour les non scientifiques, adoucie cependant par un troisième volet un peu plus «&amp;nbsp;rock&amp;nbsp;». Un récit exigeant, parfois aride, mais qui reste passionnant et que l'on suit fort bien, même si, çà et là, on l'a dit, le niveau scientifique est un défi à la compréhension. Reste que Nancy Kress est une auteure assez peu publiée en France et qui vaut le détour. À l'heure où la véritable science-fiction se fait de plus en plus rare, on saluera donc ici l'éditeur pour la publication de cette volumineuse trilogie inédite, certes non exempte de défauts mais néanmoins tout à fait digne d'intérêt, avec qui plus est une mention spéciale pour les trois couvertures splendides de Stéphan Martinière.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sandrine-grenier/&quot;&gt;Sandrine Grenier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-38&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;38&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-hommesdenatures2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-hommesdenatures2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Les Hommes dénaturés&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Vers 2030, suite aux méfaits de la pollution, la fertilité a chuté à un point tel que les familles en manque d'enfants adoptent des animaux. C'est dans ce contexte que Shana Walders, jeune appelée qui souhaite faire carrière dans l'armée, aperçoit dans un hangar, en organisant l'évacuation d'une zone dangereuse suite au déraillement d'un train transportant des produits toxiques, des singes dotés d'un visage humain. Son témoignage, loin de lui valoir les honneurs de la presse, ruine ses chances d'entrer dans l'armée, déjà vacillantes à cause de ses insubordinations causées par son caractère de cochon. Vivant cette radiation comme une injustice, Shana mène sa propre enquête, auprès d'un danseur de ballet classique dont les singes génétiquement modifiés sont le portrait craché. Elle trouve une aide précieuse auprès d'un médecin âgé qui n'en a plus pour longtemps à vivre et qui dispose des relations nécessaires pour vérifier l'exactitude de son témoignage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On se doute, bien entendu, à quoi serviront des singes à visage humain. &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/nancy-kress/&quot;&gt;Nancy Kress &lt;/a&gt;pointe du doigt les aberrations auxquelles la société risque d'aboutir, sous la pression des événements et devant l'absence de morale des entreprises mercantiles. L'auteur préfère que les recherches posant des problèmes éthiques soient autorisées avec un cadre législatif précis garantissant la transparence et empêchant les dérives plutôt qu'interdites, ce qui conduit les entreprises peu scrupuleuses à ouvrir des laboratoires clandestins ou dans des pays peu regardants. Reste que les problèmes écologiques et les dangers des manipulations génétiques sont davantage survolés que traités dans ce roman, l'auteur ayant plutôt mis l'accent sur le côté aventureux de l'histoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, cette enquête policière qui ne manque pas de rebondissements et reste agréable à lire ne dépasse pas le niveau d'un bon Fleuve Noir de l'époque, ce qui est déjà fort honorable. Toutefois, s'agissant de Nancy Kress, on regrettera qu'elle n'ait pas davantage fouillé son sujet.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-48&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;48&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-feuxcroises.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-feuxcroises.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Feux croisés&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Alors que la Terre agonise, entre dérèglements climatiques et désordre social mondial, un navire-nef s'envole. À son bord, les passagers endormis se composent de Terriens fortunés et de leur entourage&amp;nbsp;: il s'agit d'un vaisseau construit à l'aide de fonds privés, et ses actionnaires vont tenter de partir d'un nouveau pied sur Forêtverte, un monde accueillant prétendument vierge. À leur arrivée, néanmoins, les candidats à l'exil s'apercevront que la planète est déjà habitée par des «&amp;nbsp;velus&amp;nbsp;» dont le comportement curieux varie totalement d'un village à l'autre. Les colons ont à peine entrepris de nouer le contact avec lesdits velus que d'autres extraterrestres se profilent à l'horizon…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman de Nancy Kress part sur des bases intéressantes&amp;nbsp;: en lieu et place de héros préoccupés par l'avenir de l'Humanité, des hommes et femmes égoïstes qui pensent à leur propre préservation et à celle de leur descendance. Et des personnes assez typées pour ce type de trame classique&amp;nbsp;: il y a là des Cheyennes, des néo-quakers, des Musulmans… L'arrivée sur la planète confirme cette thématique&amp;nbsp;: les colons, tout en essayant de vivre ensemble, reproduisent les dissensions et clivages qui minaient leur Terre d'origine. Il aurait été intéressant, lors de la découverte des velus, de poursuivre dans la même veine, et de traiter de problématique d'identité et de relations sociales, voire de racisme. Mais Kress choisit soudain une voie complètement différente, celle de l'affrontement galactique entre extraterrestres. Et elle retombe sur une trame archi-rebattue, d'un classicisme qui évoque irrésistiblement la science-fiction des années 50. Sa description de sociétés aliens a beau être relativement convaincante, on s'ennuie ferme à la lecture de péripéties prévisibles et surtout mille fois vues. Rajoutez à cela certaines ficelles grosses comme des cordes marines (le honteux secret à l'origine de la fortune de Jake, maintes fois évoqué avant d'être enfin livré au lecteur), ou certains tics scénaristiques énervants (quand l'auteur choisit un protagoniste dont elle expose le point de vue, les événements inattendus ou les coups de théâtre se produisent systématiquement dans le dos du personnage choisi), et vous obtiendrez alors un livre assez médiocre. On attendait largement mieux de la part de Nancy Kress.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bruno-para/&quot;&gt;Bruno Para&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-56&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;56&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-beggars.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-beggars.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;L’une rêve, l’autre pas&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Nancy Kress revient&amp;nbsp;! En fait, pas vraiment. &lt;strong&gt;L’une rêve, l’autre pas&lt;/strong&gt; n’est que la réédition en volume indépendant de la novella «&amp;nbsp;L’une rêve et l’autre pas&amp;nbsp;» parue dans l’anthologie &lt;strong&gt;Asimov présente&amp;nbsp;: Futurs qui craignent&lt;/strong&gt; en 1993. Une novella couronnée par le Nebula 1991, le Hugo 1992, le Prix des Lecteurs d’Asimov’s 1992 et le Grand Prix de l’Imaginaire 1995 – excusez du peu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il s’agit donc de l’histoire de deux sœurs, fausses jumelles. Leisha, la première, a bénéficié, sur l’initiative de son père richissime, d’une modification génétique qui lui permet de n’avoir jamais besoin de dormir&amp;nbsp;; la seconde, Alice, est un accident – et s’avère tout ce qu’il y a de plus normale. Comme tous les enfants Non-Dormeurs, Leisha ne rêve pas mais apprend mieux et plus vite. Alice rêve, et reste normale. Leisha réussira dans la vie, c’est écrit… Peu à peu, les Dormeurs se mettent à craindre les Non-Dormeurs, qui leur sont supérieurs intellectuellement. D’autant que la modification génétique permet aussi à ces derniers de vivre plus longtemps. La peur se mue bien vite en haine, et les Non-Dormeurs de se retrouver peu à peu victimes de discriminations alors que leur désir n’est rien d’autre que d’aider.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si la relation entre Leisha et sa sœur est une part du récit, le titre original de la novella, «&amp;nbsp;Beggars in Spain&amp;nbsp;», permet de saisir son véritable enjeu&amp;nbsp;: donnera-t-on un sou à un mendiant en Espagne&amp;nbsp;? Oui. Et à cinq&amp;nbsp;? Oui. Et à cent&amp;nbsp;? Non. Mais n’y a-t-il que des mendiants en Espagne&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’une rêve, l’autre pas&lt;/strong&gt; rappelle ce que Nancy Kress avait prouvé avec &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/danse-aerienne&quot;&gt;&lt;strong&gt;Danse aérienne&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (le Bélial’)&amp;nbsp;: elle excelle sur la distance de la novella. Si ce texte est d’une indéniable qualité, on en regrettera les quelques coquilles (les logiciels de reconnaissance optique des caractères sont si facétieux). Surtout, on s’interrogera sur la pertinence de cette réédition, sachant que l’anthologie &lt;strong&gt;Futurs qui craignent&lt;/strong&gt; est aisément trouvable d’occasion (avec, pour un prix divisé par deux ou trois, cinq textes de plus) et que, par la suite, Nancy Kress a étendu cette novella en un roman, &lt;strong&gt;Beggars in Spain&lt;/strong&gt; (dont &lt;strong&gt;L’une rêve, l’autre pas&lt;/strong&gt; ne forme que le premier quart), qu’ont suivi &lt;strong&gt;Beggars and Choosers&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Beggars Ride&lt;/strong&gt;, l’ensemble formant le cycle «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Sleepless&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;». Peut-être de quoi donner des idées à un éditeur&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/erwann-perchoc/&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-69&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;69&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-chute.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-chute.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Après la chute&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Après la chute&lt;/strong&gt; est un court roman de Nancy Kress couronné par les prix Nebula et Locus dans la catégorie novella. Ce texte ambitieux se divise en trois lignes narratives alternées, le classique couple &lt;em&gt;plot&lt;/em&gt;-&lt;em&gt;counterplot&lt;/em&gt; auquel s’ajoute une partie hard-SF qui correspond à «&amp;nbsp;pendant la chute&amp;nbsp;». Intéressons-nous à chacune de ces lignes narratives.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avant la chute (2013)&amp;nbsp;: une mathématicienne enceinte aide la police à tenter de mettre fin à une série de kidnappings et de vols, liés les uns aux autres. Des événements étranges car les criminels, dont un garçon décrit comme difforme, disparaissent – «&amp;nbsp;pouf&amp;nbsp;!&amp;nbsp;» – dans une grande marée de lumière, une fois leurs méfaits accomplis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pendant la chute (2014)&amp;nbsp;: est la partie hard-SF du court roman, aride et pourtant la plus intéressante des trois, on y suit des bactéries qui prolifèrent, des mitoses. Et diverses anomalies biologiques…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après la chute (2035)&amp;nbsp;: nous présente un petit groupe de survivants humains déformés par… (Ou là là, le grand secret&amp;nbsp;!) Des survivants qui, depuis leur Abri, récupèrent en 2013, grâce à une technologie extraterrestre, des enfants et du ravitaillement. Cette technologie c’est la Soustraction, qui leur permet des sauts dans le passé d’une durée de dix minutes, terriblement courts quand on doit commettre un crime fédéral. Sauf qu’en 2035, il n’y a plus de FBI…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le sentiment qui domine la lecture de ce court roman est la déception (et même, parfois, la consternation), sentiment évidemment amplifié par ce qu’on est tenté d’attendre d’un texte de Nancy Kress multi-primé. Il n’y a quasiment aucun suspens, surtout si on a lu &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/spin&quot;&gt;&lt;strong&gt;Spin&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Robert Charles Wilson&amp;nbsp;; mais là où Wilson est terriblement humaniste et mélancolique, Kress est aussi didactique que moralisatrice («&amp;nbsp;la pollution, c’est vraiment pas bien&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; ah bon, m’dame, on n’aurait jamais deviné tout seul). La partie enquête à la &lt;em&gt;Numbers&lt;/em&gt;, en sus d’être tendue comme un string XXL sur le cul osseux d’une &lt;em&gt;top-model&lt;/em&gt; anorexique, devient évidemment – vous pensez bien, une mathématicienne enceinte d’un policier marié – une ligne narrative &lt;em&gt;surtout&lt;/em&gt; sentimentale. Le style est infect (à moins que ça ne soit la traduction française)&amp;nbsp;: il y a de gros gros problèmes de niveaux de langue qui vous expulsent régulièrement de la lecture&amp;nbsp;; chaque fois que l’auteure essaye un tant soit peu d’écrire (c’est-à-dire de produire une prose tenue), cette tentative avorte lamentablement trois lignes plus loin. Tout cela rend l’ouvrage très pénible à lire&amp;nbsp;; mais peut-être plaira-t-il à des lecteurs qui ont peu ou pas de culture SF et ne verront pas au fil des pages d’&lt;strong&gt;Après la chute&lt;/strong&gt; du sous-Wilson ou du sous-McAuley…&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-77&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;77&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kress-gdl-nexus.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kress-gdl-nexus.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Le Nexus du Docteur Erdmann&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue se déroule dans une petite maison médicalisée de Saint Sebastian, avec pour protagonistes l’ensemble des pensionnaires&amp;nbsp;: Anna Chernov, ancienne danseuse étoile au chevet de laquelle Bob Donovan se présente chaque jour, a dans le coffre de l’établissement un collier d’une valeur inestimable ayant appartenu à un tsar, lequel collier fait fantasmer Evelyn Krenchnoted, l’intraitable curieuse à l’affût du moindre ragot. Gina Martinelli ne jure que par le Seigneur&amp;nbsp;; Erin Bass est une ancienne hippie adepte de spiritualité hindoue&amp;nbsp;; madame Lopez se fait exploiter par sa fille&amp;nbsp;; Al Cosmano trouve à redire sur tout, et d’autres encore…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bien qu’âgé de 90 ans, Henry Erdmann, qui fut jadis l’un des acteurs du projet Manhattan, continue de dispenser des cours de physique à des étudiants en prépa. Carrie Vesey, la belle aide-soignante qui le conduit et le ramène, arbore un matin un cocard qui met le vieil homme en colère. Son ancien compagnon, un policier violent, l’a retrouvée malgré l’interdiction de l’approcher… Au retour de l’université, le Dr Erdmann connaît un moment d’absence en raison de ce qui ressemble à une intrusion mentale. En quête d’un médecin, Carrie, inquiète, tombe sur Jake DiBella, un chercheur en neurosciences venu étudier le cerveau des personnes âgées. Contre toute attente, le Dr Erdmann accepte de passer une IRM…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce qui ressemble à une aimable chronique sociale sur l’infantilisation des personnes âgées et le peu d’attention qu’on leur accorde, sur la hantise du handicap, de l’impotence et la perspective de la mort, prend une tout autre tournure lorsque d’autres pensionnaires éprouvent à leur tour des attaques similaires, d’intensité variable. L’émoi est à son comble lorsque tous sont pris de vomissements –&amp;nbsp;attribués à tort à une intoxication alimentaire, alors qu’en aparté, ils avouent avoir perçu des flashes de lumière ou senti une présence dans leur esprit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le Dr Erdmann, qui connaît des crises plus violentes que les précédentes, décide de jouer les enquêteurs, ravi de pouvoir une fois de plus exercer ses facultés intellectuelles&amp;nbsp;: lui qui a besoin d’un déambulateur pour se déplacer redoute davantage la perte de ses fonctions mentales que celle de ses capacités physiques…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il n’est pas le seul à investiguer, car une suspicion de meurtre pesant sur Carrie pousse deux policiers à enquêter sur place, alors même que le coffre de l’établissement est forcé. Henry Erdmann en est pour sa part persuadé&amp;nbsp;: quelque chose approche, quelque chose qui vient pour lui et s’immisce dans l’esprit des pensionnaires. Pour tous se présentera alors l’heure du choix, l’occasion de peut-être favoriser la naissance d’une conscience et, qui sait, de prolonger leur vie…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La conduite d’un aussi grand nombre de personnages aurait pu déboucher sur un récit bien plus ample, mais Nancy Kress gère son déroulement avec une belle économie de moyens. Malgré l’évocation de questions de physique, elle ne s’attarde pas non plus sur des explications pesantes. Le personnage d’Erdmann est un démarquage réussi de Feynman (bien que Nancy Kress lui fait dire n’avoir pas aimé travailler avec pareil «&amp;nbsp;farceur&amp;nbsp;»)&amp;nbsp;: en effet ce dernier, qui aurait eu le même âge à la date de rédaction du récit, adorait résoudre des énigmes en apparence insolubles et pratiquait le même type d’humour. Le court roman se lit d’une traite, sans heurt ni temps mort. Un agréable récit, récompensé par le prix Hugo en 2009, qui inaugure en beauté la nouvelle collection «&amp;nbsp;Une heure-lumière&amp;nbsp;» auprès de Vernor Vinge, Paul J. McAuley et Thomas Day.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-81&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;81&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 89)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2018/01/24/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-89</link>
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        <pubDate>Wed, 24 Jan 2018 06:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr89-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr89-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Pour quelques critiques de plus… En complément aux recensions critiques du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-89&quot;&gt;numéro 89 de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, consacré à Nancy Kress, voici quelques chroniques supplémentaires&amp;nbsp;: au programme, deux tomes 2, une réédition bienvenue et un livre bardé de prix…&lt;/p&gt; &lt;h3 id=&quot;magieexlibris&quot;&gt;Magie ex libris T2&amp;nbsp;: Lecteurs nés&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr89-magieexlibris2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr89-magieexlibris2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h5&gt;Jim C. Hines – l’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» – avril 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par L. Davoust. 336 pp. GdF. 21&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Au début de &lt;strong&gt;Lecteurs nés&lt;/strong&gt;, suite directe de &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-bibliomancien&quot;&gt;Bibliomancien&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; , premier tome de la série, le personnage principal, Isaac Vainio, digère les changements radicaux intervenus dans son existence. Tout d’abord, sur le plan sentimental&amp;nbsp;: il forme dorénavant, avec la nymphe Lena et le docteur Nidhi Shah, un trio en recherche d’équilibre. Mais aussi sur le plan professionnel&amp;nbsp;: grâce à sa rencontre avec Gutenberg, le mystérieux créateur de l’organisation secrète Die Zwelf Portenaere, il a un nouveau métier. Fini l’archivage où on l’avait cantonné, le voilà chercheur, chargé de comprendre qui sont ces créatures menaçantes et terrifiantes tapies dans l’ombre des livres. Et, accessoirement, il se retrouve éducateur, puisqu’il est en charge d’une ado aux pouvoirs étonnants&amp;nbsp;: elle est capable de produire des objets sortis non d’un ouvrage de papier, mais d’une tablette. Ah&amp;nbsp;! Monde moderne&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais pas de temps pour la réflexion. Un wendigo a été assassiné et les loups-garous réclament l’aide d’Isaac. Rapidement, il passe toutefois du statut d’enquêteur à celui de proie. Des insectes métalliques l’attaquent et s’en prennent aussi à l’arbre de Lena. Ce danger écarté, une course-poursuite va s’engager contre le commanditaire de cet acte, un tueur aux pouvoirs démesurés. Une fois de plus, Vainio va tenter de sauver le monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Voilà bien le principal défaut de ce roman, identique par sa structure à &lt;strong&gt;Bibliomancien&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;: une intrigue un peu simple, étirée sur tout l’ouvrage, avec force explosions, force bagarres. Le héros se trouve en péril, découvre rapidement la source du mal et fonce dans le tas. Cela peut donner un sentiment de vacuité mais le récit est sauvé par des personnages attachants. Vainio et ses doutes sentimentaux est tout à fait crédible&amp;nbsp;: ses interrogations sur sa capacité à vivre en partageant celle qu’il aime avec une autre femme sont tout sauf risibles. Lena, pivot de cet ouvrage, gagne d’ailleurs nettement en épaisseur&amp;nbsp;: chaque chapitre s’ouvre par un épisode de sa vie, ce qui permet de la découvrir ainsi de façon convaincante. Ajoutons à cela la traditionnelle galerie des monstres et autres créatures surnaturelles, riche et haute en couleurs. On croise à nouveau des vampires, mais aussi des wendigos, des créatures métalliques et des mages venus d’Extrême-Orient. Bref, un melting-pot explosif à souhait.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une autre richesse de &lt;strong&gt;Lecteurs nés&lt;/strong&gt; est son inventivité en matière de magie tirée des livres. On continue à découvrir les coulisses de la société Die Zwelf Portenaere&amp;nbsp;: une nouvelle partie du passé de Gutenberg surgit, peu flatteuse pour ce génie tyrannique. Et saute à la figure d’Isaac. D’ailleurs ce dernier, pour se sortir de situations plus périlleuses les unes que les autres ne peut plus se contenter de sortir des armes de ses ouvrages. Il lui faut faire preuve de davantage d’imagination. Et cette inventivité est réjouissante. Pas assez, peut-être, pour attendre en trépignant le prochain tome de la série. Suffisamment, sans doute, pour s’y intéresser à sa sortie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Underground Railroad&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr89-railroad.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr89-railroad.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h5&gt;Colson Whitehead – Albin Michel – août 2017 (roman traduit de l’anglais [US] par Serge Chauvin. 416 pages. GdF. 22,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Comment&amp;nbsp;? Un livre qui rafle à la fois le prix Pulitzer 2017, le National Book Award 2016, et le &lt;em&gt;prix Arthur C. Clarke 2017&lt;/em&gt;&amp;nbsp;? Un roman de science-fiction qui gagne deux des plus prestigieux prix littéraires aux États-Unis&amp;nbsp;? Le genre serait donc enfin reconnu à sa juste valeur, et parfaitement intégré au paysage littéraire global&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le début du roman n'apporte guère d'éclaircissement&amp;nbsp;: on est dans une plantation de coton, où Cora, une jeune esclave, tente d'oublier l'oppression permanente de ses patrons, et de survivre tant bien que mal malgré des conditions de vie déplorables. Seules quelques heures par semaine, le dimanche après-midi, lui sont permises pour s'occuper de ses affaires, mais bien vite la réalité la rattrape&amp;nbsp;: elle, comme tant de personnes noires, doit se plier à un travail d'une pénibilité extrême, sans perspectives d'évolution. Toutefois, dans un coin de sa tête, il y a le souvenir de sa mère, la seule esclave à avoir réussi à s'échapper de la plantation, et qui doit en ce moment bénéficier d'une existence plus douce, quelque part dans le nord dont les vertus anti-abolitionnistes sont connues de tous…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Attendez… Où donc voyez-vous la science-fiction, voire l'imaginaire au sens large, dans ce résumé&amp;nbsp;? Et pourtant, il y en a, mais bien caché. Car il existe un mythe parmi les esclaves, un qui fait frissonner d'espoir les personnes de couleur, d'angoisse leurs propriétaires, et d'excitation les chasseurs de primes aux méthodes brutales et sadiques&amp;nbsp;: le chemin de fer souterrain (&lt;em&gt;underground railroad&lt;/em&gt;, en VO). Ce réseau a réellement existé, il s'agissait d'un ensemble de routes clandestines permettant la fuite des Noirs. Whitehead, lui, prend l'expression au pied de la lettre, et invente un vrai chemin de fer souterrain, avec ses gares dissimulées sous les maisons des passeurs, ses rails qui sillonnent tous les États-Unis, et ses chefs de gare qui risquent leur vie chaque jour. Voies ferrées que vont emprunter Cora et certains des siens, et qui l'emmèneront dans d'autres états. Difficile de dire si l'auteur emprunte réellement à l'imaginaire, ou si son chemin de fer souterrain n'est rien d'autre qu'une métaphore, une sorte de licence poétique sur ce chemin de fer à l'existence mythique. On penche plutôt pour la deuxième hypothèse, car cet &lt;em&gt;underground railroad&lt;/em&gt; n'est finalement que très peu utilisé, et n'a donc guère d'impact sur l'histoire, si ce n'est pour accélérer certains déplacements de Cora. Ce qui permet à Whitehead de dresser un constat sans concession de la société américaine de l'époque. Dans d'autres états, jugés plus progressistes, l'esclavagisme prendra d'autres formes, plus pernicieuses, où, sous couvert de sensibilisation des personnes à la connaissance de la cause noire, on cantonnera ses représentants à leur statut dans un musée. Et, au final, malgré quelques utopies qui tenteront d'exister, irrémédiablement, reviendra le spectre de l'esclavagisme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En fin de compte, &lt;strong&gt;Underground Railroad &lt;/strong&gt;est un roman qui décortique les années noires de l'Amérique, un livre âpre et fort comme le sujet en a déjà suggéré. On comprend parfaitement à la lecture qu'il ait pu glaner le Pulitzer et le BNA, mais qu'il empoche le prix Arthur C. Clarke restera à tout jamais un mystère, tant l'imaginaire est secondaire dans ce livre. Whitehead avait bien davantage côtoyé le genre dans &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/zone-1&quot;&gt;Zone 1&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;lazare-t2&quot;&gt;Lazare en guerre T2&amp;nbsp;: La Légion&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr89-lazare2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr89-lazare2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h5&gt;Jamie Sawyer – L’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La dentelle du cygne&amp;nbsp;» – août 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Florence Bury. 464 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;Lazare is back&amp;nbsp;!&lt;/em&gt; Deux ans après son expédition dramatique à la recherche de l’Artefact en plein territoire krell, il a repris une vie normale&amp;nbsp;: conflit après conflit, mission après mission, mort après mort. Et toujours l’alcool pour oublier son épouse Elena disparue dans le Maelström. Il est bien passé du grade de capitaine à celui de commandant, mais rien ne semble réellement le motiver. Une seule chose le retient à la vie&amp;nbsp;: l’espoir. Ne serait-il pas possible de retrouver la trace de sa femme suite à ses découvertes sur Hélios III&amp;nbsp;? Quand il est choisi pour une mission sur un site bribe – une autre race extraterrestre, terriblement puissante, disparue depuis longtemps – perdu au fin fond du Maelström, il se jette à corps perdu dans cette dernière chance de rejoindre sa moitié. De reprendre goût à l’existence. Mais une fois de plus, rien ne sera simple et rien ne fonctionnera comme prévu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans ce deuxième roman, pas de planète désertique, juste l’espace profond empli de menaces. Pas un moment, non plus, pour les doutes&amp;nbsp;: les actions s’enchaînent sans temps mort. Combats, explosions, trahisons (car le Directoire reste en embuscade). Seules respirations&amp;nbsp;: les retours en arrière ponctuant le récit. Dans &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/l-artefact&quot;&gt;L’artefact&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; , l’auteur revenait sur la relation entre Elena et Conrad Harris. Dans &lt;strong&gt;La Légion&lt;/strong&gt;, il nous conduit encore plus loin dans le passé &amp;nbsp;: jusqu’à la jeunesse du héros. Quand il était enfant, quasi abandonné à lui-même, dans un quartier délabré au possible. Seule personne réellement importante pour lui&amp;nbsp;: sa sœur. Qui finira par l’abandonner à son tour. Ces épisodes, même s’ils sont cohérents avec le personnage, n’apportent pas grand-chose à la narration. Moins, en tout cas, que ceux du premier volume. Par contre, l’action se complexifie&amp;nbsp;: les intervenants sont plus impliqués et on sent que l’auteur prépare l’explosion finale (le roman s’achève, d’ailleurs, sur une bonne surprise). Tous sont réunis dans un lieu en principe neutre, mais finalement centre des convoitises&amp;nbsp;: humains de l’Alliance et du Directoire, Krells et, peut-être, Bribes. Tous les coups sont permis pour obtenir un avantage supplémentaire, une arme ultime. Et ainsi gagner ce conflit sans fin&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En fait, dans &lt;strong&gt;La légion&lt;/strong&gt;, Jamie Sawyer utilise les mêmes recettes que dans &lt;strong&gt;L’artefact&lt;/strong&gt;, premier volume de la trilogie. Mais, peut-être est-ce dû à l’effet «&amp;nbsp;deuxième tome&amp;nbsp;», les défauts pardonnés la première fois sont plus visibles et finissent par agacer. Ce roman n’est en définitive qu’un très honnête récit militaire, classique dans sa forme et les thèmes brassés, comme il en existe tant sur le marché en ce moment. Cependant, par rapport à nombre d’entre eux, &lt;strong&gt;Lazare en guerre&lt;/strong&gt; a un réel avantage&amp;nbsp;: en principe, cette série ne dépassera pas le troisième volume (sans compter la novella parue en cette fin d’année, &lt;strong&gt;Rédemption&lt;/strong&gt; et même si l’auteur a commencé, avec &lt;strong&gt;Pariah&lt;/strong&gt;, une nouvelle trilogie reprenant le concept des SimOps). Aussi, on se laissera tenter. Avec une once de circonspection.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Roi des Chats&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr89-roideschats.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr89-roideschats.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h5&gt;Stephen Vincent Benét – L'Éveilleur Étrange – octobre 2017 (recueil traduit de l’anglais [US] par Pierre Javel. 143 pp. Gdf. 16&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Moi&amp;nbsp;» est une réponse à la question posée par Thierry Gillybœuf, le préfacier de ce recueil qui demandait qui connaissait, aujourd'hui, en France, le nom de cet écrivain…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D'une manière assez inexplicable, le nom de cet auteur dont je n'avais lu que deux textes voici de longues années —&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Dans les Eaux de Babylone&amp;nbsp;»,&lt;/em&gt; inclus dans le volume &lt;strong&gt;Histoires de Fin du Monde&lt;/strong&gt; de la Grande Anthologie de la SF et &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Cauchemar pour le temps futur&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;paru en 1962 dans l'anthologie du physicien atomiste Léo Szilard, &lt;strong&gt;La Voix des Dauphins &lt;/strong&gt;— m'était curieusement familier. Les lettres américaines comptent bon nombre d'auteurs d'une toute autre envergure que Benét sans pour autant que ce dernier fut négligeable. Lauréat à deux reprises du Prix Pulitzer pour sa poésie, il était en son temps – les années 20 et 30 – plus connu que T.S. Eliot selon la préface. Plus que toute autre littérature, la poésie reste rebelle à la traduction, exigeant un poète d'égal talent affin de ne point perdre toute sa saveur. Si fidèle qu'il soit au texte d'origine, la poésie traduite sera bien davantage l'œuvre du traducteur que le roman ou la nouvelle. Mais Benét, qui vint par deux fois en France, était aussi romancier et noveliste. Peut-être faut-il tenter d'expliquer son succès dans son pays d'origine et son anonymat ici par son inspiration largement puisée dans l'histoire américaine. Peut-être aussi sont-ce là les raisons qui poussèrent l'éditeur à opter pour les nouvelles fantastiques de Benét&amp;nbsp;: un fantastique en demi-teinte, à l'ironie légère cultivant un art délicat de la satire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme son nom l'indique, L'Éveilleur Étrange n'est nullement fermé à l'imaginaire. Il nous a déjà entre autre donné une réédition de &lt;strong&gt;Jumbee&lt;/strong&gt;, recueil du révérend Henry S. Whitehead naguère paru chez Sombres Crapules en 1988 et les &lt;strong&gt;Histoires Incertaines&lt;/strong&gt; de Henri de Régnier, qui ne sont pas sans évoquer Renato Pestriniero. Rien d'&lt;em&gt;étrange&lt;/em&gt;, donc, à y voir aujourd'hui réédité &lt;strong&gt;Le Roi des Chats&lt;/strong&gt;. Tour d’horizon du contenu de ce recueil…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La nouvelle-titre, qui relocalise un vieux conte anglais au sein de la bonne société newyorkaise, n'a rien de foncièrement original et c'est dans les détails satiriques qu'il faudra chercher une certaine saveur aigre-douce. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Roi des Chats&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; demeure le texte le plus connu de Benét sur cette rive de l'Atlantique. Outre l'édition originale de 1947 chez Julliard et celle-ci, il a été repris dans le numéro 31 de &lt;em&gt;Fiction&lt;/em&gt;, une anthologie sur les chats dirigée par Xavier Legrand-Ferronnière chez Losfeld, puis dans la traduction d'une anthologie de Dashiell Hammett au Fleuve Noir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Écrit en 1939, &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La fuite en Égypte&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; révèle un écrivain en prise sur son époque, qui a vécu dans une Europe voyant s'annoncer ses plus sombres heures, et qui sera un ardent partisan de l'entrée en guerre des États-Unis. Il y pressent les événements à venir…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le Docteur Mellhorn et les portes de perles&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; nous présente un médecin préférant au paradis l'enfer où il peut continuer à exercer sa vocation quand bien même celle-ci viendrait à contrarier quelques peu la raison d'être de l'endroit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;L'Homme du Destin&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; est une uchronie où l'homme providentiel entre sur la scène de l'histoire avant que la providence ne lui ait écrit un rôle à sa mesure. L'Histoire ne le réclamant pas, il se morfond. Benét s'enquiert du destin de nos grands hommes hors du contexte qui les a requis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'Histoire encore pour ce texte où l'on assiste au départ de la dernière légion romaine d'Angleterre. Nulle trace d'imaginaire dans ce texte qui ressemble à &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Fuite en Égypte&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; à ce détail près qu'un point de vue mobile se substitue au point fixe. &lt;em&gt;«&amp;nbsp;La Dernière Légion&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; prend aussi le contrepied du texte précédent en évoquant la marche inexorable de l'Histoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;L'Âge d'or&amp;nbsp;»,&lt;/em&gt; réédition de &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Dans les eaux de Babylone&amp;nbsp;»,&lt;/em&gt; conclut le recueil. C’est là une nouvelle de SF teintée d’un l'optimisme propre à l'époque qui n'aurait pas déparé dans un sommaire d’&lt;em&gt;Astounding&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Benét joue de l'imaginaire à fleuret moucheté, s'abstient de tout effet grandguignolesques. L’intérêt de ses nouvelles réside moins dans le côté narratif que dans leur dimension spéculative&amp;nbsp;; l’auteur sait faire éclore ses problématiques avec une belle économie de moyens que rehaussent de fins traits d’un humour pétillant. Le plaisir que l'on pourra trouver à lire Benét gît, tout comme le diable qui n'en est jamais bien loin, dans les détails…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 88)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2017/11/08/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-88</link>
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        <pubDate>Wed, 08 Nov 2017 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Les espaces virtuels étant infiniment plus vastes que les pages de &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt;, c'est tout naturellement qu'une partie des critiques du &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-88&quot;&gt;numéro 88 spécial Greg Egan&lt;/a&gt; trouvent leur place sur le blog&amp;nbsp;: au programme, des robots, des aliens, des rêveurs, du Ballard ballardien, des essais avec de la suite dans les idées, des textes en marge des genre… et du bon et du moins bon.&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;Greenland&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-greenland.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-greenland.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h5&gt;Heinrich Steinfest – éditions Carnets Nord – mars 2017 (roman traduit de l’allemand [Autriche] par Corinna Gepner. 288 pp. GdF. 20 euros.)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;L’autrichien Heinrich Steinfest n’est a priori guère connu en France des amateurs et amatrices des littératures de l’Imaginaire. Jusqu’à maintenant, cet auteur a surtout attiré l’attention des amateur.e.s de polar. Genre dont relevaient ses livres précédents tels &lt;strong&gt;Sale Cabot&lt;/strong&gt; (Phébus), &lt;strong&gt;Requins d’eau douce&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Le onzième pion &lt;/strong&gt;(Carnets Nord), salués comme autant d’apports à la fois réussis et singuliers au roman criminel. Si ces récits d’enquête travaillaient habilement un schéma éprouvé du polar – le &lt;em&gt;whodunit&lt;/em&gt; –, tous se teintaient d’une étrangeté parfois si prononcée qu’elle les amenait aux lisières du fantastique. Une frontière générique que &lt;strong&gt;Greenland&lt;/strong&gt; semble quant à lui allègrement franchir dans sa partie inaugurale. Celle-ci consigne le témoignage rétrospectif du quinquagénaire Theo März quant à l’extraordinaire expérience qu’il vécut enfant en l’année 2010. Il se rappelle la nuit durant laquelle la fenêtre de sa chambre – jusque-là exempte de tout rideau – s’orna soudainement d’un inattendu store vert. Au mystère de son inexplicable apparition s’est bientôt adjoint celui des pouvoirs de la miraculeuse pièce de tissu. Seuil plutôt que fermeture, le store constituait une manière de sas vers un univers parallèle nimbé d’une lumière verte. Tels les enfants Darling de &lt;strong&gt;Peter Pan&lt;/strong&gt;, Theo franchit un soir le sas interdimensionnel pour partir à la découverte non pas de Wonderland mais de Greenland. Pendant quelques nuits, le jeune garçon y connut de bizarres et dangereuses aventures. Elles mêlaient, entre autres protagonistes, des hommes effrayants aux visages dissimulés par des jumelles et une fillette en proie à un inhabituel supplice. Inquiet de la possible contamination du réel par les créatures de Greenland, l’enfant se débarrassa finalement du store miraculeux… Mais quarante ans plus tard, l’énigmatique artefact réapparaît sur un des hublots du &lt;em&gt;Villa Malaparte, &lt;/em&gt;la nef spatiale emportant Theo – devenu astronaute – vers Mars en cours de colonisation. Et le quinquagénaire de bientôt repartir du côté de Greenland… Si l’ombre de J. M. Barrie plane sans doute sur le premier mouvement du roman, sa deuxième partie science-fictionnelle fait elle comme écho à Philip K. Dick. À l’instar des héros dickiens peu à l’aise en ménage, la conjugalité s’avère pour Théo – deux fois divorcé – aussi complexe que ses périples entre les planètes et les dimensions. Sans doute nourri par un large faisceau d’influences – on pourrait encore y ajouter le cinéma ( &lt;strong&gt;2001, l’Odyssée de l’espace&lt;/strong&gt;)&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;ou la bande-dessinée (&lt;strong&gt;Batman&lt;/strong&gt;)&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;– &lt;strong&gt;Greenland &lt;/strong&gt;n’en est pas moins éminemment original. Combinant imagerie surréaliste, ironie pince-sans-rire et saillies aphoristiques, l’écriture de Heinrich Steinfest dessine une contrée de l’Imaginaire aussi drôle qu’intrigante. Du moins dans les deux premières parties du livre… En éclairant d’un jour crûment rationnel les mystères de Greenland tout en lorgnant vers un certain pathos, la conclusion du roman en atténue quelque peu la force de fascination. On conseillera donc de faire l’économie des dix dernières pages pour goûter pleinement les qualités par ailleurs certaines de &lt;strong&gt;Greenland&lt;/strong&gt;. Ne pas aller au terme d’un roman est parfois la meilleure des façons de le lire.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Pierre Charrel&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-masseffect.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-masseffect.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Mass Effect – Intégrale du Premier Cycle&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Drew Karpyshyn - Bragelonne, mars 2017 (omnibus de trois romans non-inédits traduits de l’anglais [Canada] par Éric Betsch et Cédric Degottex - 725 pp. GdF. 39 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Ces trois romans – &lt;strong&gt;Révélation, Ascension &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt; Rétorsion – &lt;/strong&gt;sont adaptés du jeu vidéo Mass Effect™ de Bioware.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On a là un assez fort volume de plus de sept cents pages sous couverture cartonnée rigide revêtu d'une jaquette d'un assez bel effet dans le style « nouveau space opera&amp;nbsp;». Au milieu, l'ouvrage contient un cahier hors texte de seize pages pages d'illustrations en couleur issues du jeu vidéo Bioware. L'auteur de ces romans, Drew Karpyshyn, est aussi le principal auteur du jeu Mass Effect™.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'humanité a découvert aux confins du système solaire un «&amp;nbsp;relais cosmodésique&amp;nbsp;», artéfact laissé par les Prothéens, une espèce supérieure disparue voici 50 000 ans, qui leur ouvre les portes de la galaxie où les Terriens sont confrontés à diverses autres espèces plus ou moins bien disposées à leur égard. Une idée déjà vu cent fois. C'est plus ou moins comme ça que commençait la série &lt;strong&gt;Perry Rhodan&lt;/strong&gt;, par exemple, ou &lt;strong&gt;Stargate&lt;/strong&gt;. Au temps pour l'originalité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Révélation&lt;/strong&gt; , le premier livre de cette trilogie, nous conte l'enquête menée par la scientifique Kahlee Sanders et l'officier David Anderson afin de découvrir par qui et pourquoi la station de recherche secrète où elle était affectée a été détruite. Les deux tomes suivants sont davantage liés, notamment par le personnage de Grayson et l'organisation suprématiste humaine Cerberus que dirige l'Homme Trouble, pour qui le seul salut possible pour l'espèce humaine passe par l'extermination intégrale de toutes les autres espèces intelligentes peuplant la galaxie. Dans &lt;strong&gt;Ascension&lt;/strong&gt;, Cerberus tente de mettre la main sur Gillian, la fille adoptive de leur agent, Grayson. Ils ont développé en elle des pouvoirs biotiques&amp;nbsp;: des pouvoirs psi télékinésiques carburant à l'énergie noire. Dans le troisième tome, &lt;strong&gt;Rétorsion&lt;/strong&gt;, Cerbérus teste sur Grayson de la nanotechnologie aliène provenant des Moissonneurs qui le transforme en un guerrier quasiment invincible qui cesse alors d'être lui-même pour finir totalement asservi aux Moissonneurs&amp;nbsp;: des intelligences artificielles hébergées dans de gigantesques astronefs qui ne se proposent rien de mieux qu'éradiquer toutes intelligences biologiques du cosmos… Quelle originalité&amp;nbsp;! Impossible de ne pas penser au cycle des «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Inhibiteurs&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» d'Alastair Reynolds et au cycle du «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Centre Galactique&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» de Gregory Benford, entre autres…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Particulièrement peu brillant, le scénario se résume en une suite ininterrompue d'assauts et de massacres sur des bases isolées. On ne sait pas ce que devient la fiole de dopant biotique qu'avait sur lui le traitre Jiro. On ne comprend pas davantage pourquoi le capitaine Mal autorise l'accostage de la navette Cyniad alors qu'il ne pouvait que savoir qu'elle avait été piratée par Cerberus. L'auteur s'enfonce encore davantage en tentant de se raccrocher aux branches… Messieurs, faites des jeux vidéo mais ne vous improvisez pas romanciers. Laissez faire des tâcherons tel Kevin J. Anderson dont c'est le métier de rédiger (pas d'écrire) de l'aventure spatiale au kilomètre, du &lt;em&gt;Dune-StarWars-Trek-Gate&lt;/em&gt; en veux-tu en voilà…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref&amp;nbsp;! Du tout venant de troisième ordre. On a des tonnes de Fleuve Noir de cet acabit là. Mais là où on se fout royalement du monde, c'est lorsque l'on vend ça 39&amp;nbsp;€&amp;nbsp;! 39&amp;nbsp;€&amp;nbsp;! Non mais… Même d'occase sur Internet à moitié prix, c'est encore exorbitant et bien trop cher payé&amp;nbsp;! C'est indécent. D'autant plus que ce n'est pas même inédit. On a déjà lu pire, il est vrai, mais jamais à ce prix là. Ça mériterait son Razzy du plus mauvais rapport qualité/prix…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Focus Ballard&lt;/h3&gt;

&lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-ballard.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-ballard.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h5&gt;1. Le Rêveur illimité&lt;br /&gt;
Tristram, coll. «&amp;nbsp;Souple&amp;nbsp;» - mars 2017 (réédition d’un roman traduit de l’anglais par R. Louit - 242 pp. semi-poche - 10,40 euros)&lt;br /&gt;
2. Le Jour de la création&lt;br /&gt;
Tristram, coll. «&amp;nbsp;Souple&amp;nbsp;» - mars 2017 (réédition d’un roman traduit de l’anglais par R. Louit - 272 pp. semi-poche - 11,40 euros).&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Les précieuses éditions Tristram approfondissent leur catalogue ballardien déjà conséquent avec la réédition de deux romans fort étranges, et qui, bien que séparés par huit années, appellent des commentaires parfois similaires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Le Rêveur illimité&lt;/strong&gt;, un dingue du nom de Blake s’écrase avec le petit avion qu’il a volé (sans savoir le piloter) dans la Tamise, à proximité de Shepperton, la banlieue ballardienne par excellence. Lui qui a peut-être péri dans l’accident déduit du miracle de sa présence un caractère de dieu païen ou de messie que «&amp;nbsp;sa famille&amp;nbsp;» de banlieusards lui concède volontiers. Coincé entre la Tamise et le périphérique, le satyre divin use alors de ses pouvoirs oniriques et pervers pour muer la zone en utopie hippie partouzarde louchant toujours un peu plus sur le délire sectaire autodestructeur à la Jim Jones, jusqu’à l’apocalypse finale aux relents de vampirisme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le résultat est plus que déconcertant&amp;nbsp;: difficile de dire où commence (ou s’arrête) la (réjouissante) mauvaise blague – et on a l’impression d’un roman où la (plus ou moins) parodie de Philip K. Dick s’associerait à la métaphysique et à la relecture (sérieuse) des Évangiles au moins autant que des mythologies anciennes, mais dans une sorte de cahier de brouillon tenu par un adolescent aliéné par ses hormones en ébullition et qui y griffonnerait des dizaines de bites à chaque page.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Jour de la création&lt;/strong&gt; traite quant à lui d’un médecin du nom de Mallory, affecté dans un pays indéfini d’Afrique centrale en proie à l’avancée du désert, et qui, par hasard, donne naissance à un fleuve gigantesque à même de refleurir le Sahara – lui qui cherchait justement à régler le problème de l’eau dans la région&amp;nbsp;! Mais Mallory s’identifie à ce fleuve auquel on a donné son nom&amp;nbsp;; et quand il entreprend de le remonter jusqu’à sa source, en compagnie d’une enfant-soldat qui l’attire sexuellement, poursuivi par quantité de locaux ou d’étrangers tous désireux de profiter du miracle, dans une atmosphère de guerre ouverte, c’est… pour le détruire&amp;nbsp;: il projette sur lui ses pulsions d’autodestruction, et l’expédition tourne au jeu de massacre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il s’agit-là d’un roman sous influence, qui rappelle bien des œuvres usant de ce &lt;em&gt;topos&lt;/em&gt; du fleuve que l’on remonte, le contexte africain (mais aussi philosophique) impliquant de placer en tête &lt;strong&gt;Au cœur des ténèbres&lt;/strong&gt; de Joseph Conrad – agrémenté de fantasmes coloniaux. Mais Ballard y revisite aussi son œuvre passée de manière assez frontale&amp;nbsp;: on pense tout naturellement au &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/le-monde-englouti&quot;&gt; Monde englouti&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; et à &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/la-foret-de-cristal-2&quot;&gt; La Forêt de cristal&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, bien qu’on puisse sans doute aller au-delà.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans les deux cas, la mégalomanie du «&amp;nbsp;héros&amp;nbsp;», parfaitement détestable dans ses atours de démiurge de circonstances, génère un délire mystique qui est en même temps réflexion sur la création artistique – la fiction comme mythe, l’écrivain comme seul rêveur illimité, le monde comme récit. Dimensions bienvenues et complémentaires, même si développées de manière plus ou moins subtiles (dans &lt;strong&gt;Le Jour de la création&lt;/strong&gt;, la métaphore du film documentaire n’est pas intéressante, mais à l’occasion un peu lourde).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cependant, les deux romans pâtissent sans doute du même travers&amp;nbsp;: ils s’éternisent bien trop longtemps. &lt;strong&gt;Le Rêveur illimité&lt;/strong&gt; est d’abord jubilatoire, puis la répétition des mêmes orgies fantasmatiques lasse. L’introduction brillante du &lt;strong&gt;Jour de la création&lt;/strong&gt;, digne des meilleurs Ballard, finit par être desservie en raison de rebondissements également répétitifs, même si le bilan final est davantage positif.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cela n’en fait pas de mauvais romans, loin de là – simplement des titres « mineurs&amp;nbsp;» dans la bibliographie de Ballard&amp;nbsp;; en fait, ce sentiment est d’autant plus appuyé que les deux romans incitent à semblable comparaison. Mais, avouons-le, un Ballard mineur vaut intrinsèquement mieux que quatre-vingt-dix-huit pour cent des parutions littéraires&amp;nbsp;; et on remerciera donc Tristram pour ces rééditions finalement bienvenues, au-delà de leur seule dimension complétiste.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-bracas.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-bracas.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Les Bracas&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Dylan Pelot - Bragelonne - avril 2017 (roman inédit - 317 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Quand on a une passion, on a forcément envie de la partager. Et Dylan Pelot adorait ce que d’aucuns appellent les mauvais genres (à ce propos, bon anniversaire à la remarquable émission de François Angelier&amp;nbsp;!)&amp;nbsp;: films d’horreur, d’arts martiaux&amp;nbsp;; même les plus foutraques, les plus mal fichus, les pires des séries Z trouvaient grâce à ses yeux. Il y a consacré une bonne partie de sa vie d’artiste, écrivant, illustrant, filmant. Le summum étant &lt;strong&gt;Les Grands succès du cinéma introuvable&lt;/strong&gt; (paru à titre posthume), où il imagine des affiches et des photos de tournage de films aux titres évocateurs (&lt;em&gt;Lourdes 2024&lt;/em&gt;,&lt;em&gt;Mon plombier dans ton cul&lt;/em&gt;…). Ceci posé, le roman &lt;strong&gt;Les Bracas&lt;/strong&gt; apparaît comme une évidence dans la bibliographie de ce jeune auteur disparu en 2013 des suites d’une attaque cérébrale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Retour dans les années 80. Sacha est un jeune homme amoureux fou des vieux films gore. La semaine, il fait une école de l’image à Épinal (comme l’auteur). Le week-end, de retour chez sa mère, dans son petit village enneigé, il sillonne les vidéoclubs des Vosges, fait des razzias dans les rayons de séries Z et passe ses nuits devant son magnétoscope à visionner et à faire des copies de ses découvertes. Ou à écouter les derniers succès de groupes aux noms aujourd’hui encore évocateurs&amp;nbsp;: Motörhead, Metallica ou Raven. Il est souvent rejoint par les membres de sa bande de potes, les Bracas, aux surnoms fleuris&amp;nbsp;: Pilpoil, P’tit Ji, Taquet, Zinzin… Ces jeunes gens pleins d’énergie connaissent de saines occupations&amp;nbsp;: boire, piquer des bouteilles dans la cave des voisins et, surtout, se battre contre les autres bandes de la vallée. Et là, ils ne plaisantent pas&amp;nbsp;: les dents tombent, les joues sont tuméfiées, le sang tache la neige. Heureusement, depuis quelques mois, un autre projet les unit&amp;nbsp;: tourner un court film d’horreur, &lt;em&gt;Shadok the Kradok&lt;/em&gt;. Tout un programme&amp;nbsp;! Mais peu à peu, des évènements étranges et inquiétants vont agiter ce petit monde. La maison familiale est visitée sans que rien ne disparaisse, des toiles peintes par le père décédé de Sacha sont déplacées, la forêt est agitée de phénomènes inexplicables. L’enquête commence et conduit à un vieil homme, habitant seul avec son chien dans la montagne, Milo.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Autant le dire tout de suite, &lt;strong&gt;Les Bracas&lt;/strong&gt; vaut surtout par son évocation d’un passé de plus en plus lointain. Les aventures surnaturelles de Sacha et de sa bande sont sympathiques, mais semblent secondaires face à la redécouverte d’une époque révolue, celle des Walkman et des vidéoclubs, des cassettes VHS et des bandes aux blousons de métalleux qui se démolissent le week-end. Celle des découvertes de groupes musicaux devenus mythiques (qui se reforment actuellement, le temps d’une ou deux tournées destinées à renflouer les trésoreries), des petites pépites vidéos au détour d’un rayon obscur. Celle de l’amitié plus forte que tout dans un village isolé où le principal loisir est de tout casser, y compris le visage de son meilleur ennemi (ça, par contre, ça n’a peut-être pas changé). Et pour tout cela, on peut remercier Dylan Pelot. L’histoire est quant à elle délayée au profit de descriptions, réussies, certes, de tranches de vie, dont on ne peut qu’imaginer qu’elles comportent une grande part d’autobiographie (et cela rend le roman d’autant plus touchant). D’ailleurs, la résolution de l’intrigue, dans la dernière partie du récit, est vite fourguée au lecteur. Parce qu’il faut bien une explication. Et un climax. Qu’on oubliera tout aussi vite. On se souviendra par contre longtemps de Sacha et de son coin paumé des Vosges. Région décidément bien mise en valeur par la famille Pelot. Les plus de quarante peuvent donc se plonger avec nostalgie dans ce bain de jouvence. Et les plus jeunes regarder cette bulle temporelle avec un sourcil levé en forme de point d’interrogation amusé.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-robogenesis.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-robogenesis.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Robogenesis&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Daniel H. Wilson - Fleuve éditions, coll. «&amp;nbsp;Outre Fleuve&amp;nbsp;» - juin 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par P. Imbert - 496 pp. GdF. 21,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Robogenesis&lt;/strong&gt; est la suite directe de &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/robopocalypse&quot;&gt;Robocalypse&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; (tout juste réédité en poche, chez Pocket). À la fin du premier opus, le danger représenté par Archos R-14 semblait définitivement écarté. Le monde était certes en ruines, l’humanité presque éteinte, mais elle pensait avoir vaincu le monstre. Or, avant de disparaître, l’I.A. Était parvenue à se transférer dans d’autres machines. Des centaines de milliers de machines. Big Rob est donc encore en vie. Et il n’est pas seul. Des versions précédentes ont aussi survécu. L’une d’entre elles, en particulier, a des projets pour cette Terre. Et l’homme n’y a pas la place centrale. Archos R-8, autrement appelé Arayt Shah, a un but ultime&amp;nbsp;: prendre le pouvoir sur la planète entière. Pour cela, il doit s’assurer du contrôle de centres de calcul disséminés de-ci de-là afin d’acquérir la puissance nécessaire. Et il en profite pour éliminer les menaces potentielles. Dont les plus importantes sont les modifiés, ces êtres humains transformés par Archos R-14, améliorés, mais plus vraiment des hommes ou des femmes à part entière.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue nous est narrée, en alternance, par les différents protagonistes de ce grand final (enfin, espérons, car on n’oublie pas que &lt;strong&gt;Robocalypse &lt;/strong&gt;devait déjà marquer la fin des hommes). Et l’on retrouve nombre de personnages présents dans le premier roman&amp;nbsp;: Lark Iron Cloud, revenu d’entre les morts&amp;nbsp;; la jeune Mathilda et son frère Nolan, accompagnés de leur ange gardien Neuf Zéro Deux&amp;nbsp;; mais aussi Cormac Wallace, le héros de la précédente guerre&amp;nbsp;; et enfin, le professeur Takeo Nomura, sauveur de l’humanité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Malgré ce «&amp;nbsp;casting de rêve&amp;nbsp;», rien n’y fait&amp;nbsp;! C’est plat, sans grande saveur, sans aucune originalité. Arayt Shah pérore à longueur de pages sur sa supériorité et la faiblesse des tas de viande que nous sommes. Les survivants tentent… de survivre. Mais on s’en moque. Leur détresse, à quelques exceptions près, échoue à nous toucher tant l’ensemble se montre artificiel. Les récits de fin du monde sont légion, à l’instar des histoires post-apocalyptiques. Pourquoi alors en pondre une nouvelle&amp;nbsp;? Pourquoi écrire une suite à &lt;strong&gt;Robocalypse&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt; &lt;/strong&gt; un roman distrayant, certes, mais d’un intérêt déjà &lt;em&gt;très&lt;/em&gt; moyen&amp;nbsp;? Peut-être y a-t-il là quelque chose à voir avec le fait que Steven Spielberg a acheté les droits du premier bouquin et que le film va, un jour, c’est promis, enfin sortir&amp;nbsp;? À moins qu’il ne s’agisse de surfer sur la mode des questionnements liés à l’avenir de l’humain face à des machines toujours plus puissantes&amp;nbsp;? En ce cas, encore aurait-il fallu s’appliquer un tantinet, et guider le lecteur vers des altitudes plus élevées. Depuis Turing, les œuvres traitant ce thème sont légion, le lecteur a l’embarras du choix. Une concurrence face à laquelle &lt;strong&gt;Robogenesis&lt;/strong&gt; déçoit, et pas qu’un peu. On renverra de fait Daniel H. Wilson à la lecture de son petit Greg Egan illustré, tout en évitant ici un achat dispensable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-physique.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-physique.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Heurs et Malheurs de la Physique quantique&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Jean-Pierre Pharabod et Gérard Klein - mai 2017 (essai inédit - 224 pp. GdF. 23,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Sous-titré &lt;em&gt;Des Vérités incroyables&lt;/em&gt;, cet ouvrage traite des controverses et des débats qu'a suscité la mécanique quantique durant sa difficile gestation, pour la faire accepter, parfois par ceux-là même qui ont formulé de brillantes théories dont ils refusaient les implications.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il ne s'agit pas d'un historique à proprement parler&amp;nbsp;: le postulat du neutron ou celui de la fission sont des jalons à peine mentionnés&amp;nbsp;: c'est sur le versant conceptuel et philosophique que les deux auteurs se situent. La physique quantique a en effet ébranlé les fondements même de la science et de notre représentation du monde, jusqu'au déterminisme local, socle de la physique classique. Le refus d'abandonner une théorie qui a fait ses preuves est un argument majeur, mais avec la physique quantique se manifeste une peur quasi métaphysique devant l'effondrement des certitudes à propos de la matière, de l'espace, du temps, de la causalité, du réel même.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est pourquoi ce parcours épistémologique revient rapidement sur les principales remises en question des croyances et des évidences, depuis l'Antiquité jusqu'à Galilée, Newton et la relativité d'Einstein. Les chapitres exposent les problèmes conceptuels selon une progression thématique, quitte à revenir dans le détail sur les articles fondateurs, afin de bien identifier la nature des remises en questions. On suit ainsi la pensée en action de Heisenberg, de Broglie, Schrödinger, la controverse entre Bohr et Einstein et les efforts pour surmonter le paradoxe EPR. Les rejets, les sarcasmes ou les enthousiasmes prennent la mesure du débat opposant les tenants d'un réalisme local aux prosélytes d'une physique reposant sur l'indéterminisme et la non-localité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les difficultés soulevées à chaque étape sont exposées avec clarté, prenant le temps de détailler les termes d'une fonction, pour permettre au (presque) néophyte de comprendre enfin ce qui est en jeu. L'ouvrage est cependant dense pour synthétiser en si peu de pages de si nombreuses péripéties. On n'attendait pas Gérard Klein sur ce terrain qu'il suit pourtant attentivement depuis des décennies. Jean-Pierre Pharabod (co-auteur du &lt;strong&gt;Cantique des quantiques&lt;/strong&gt;) et lui ont à cœur de faire partager leur passion pour cette surprenante physique et y parviennent très bien.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-agentdouble.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-agentdouble.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Agent double&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Daniel O’Malley - Super 8 - juin 2017 (roman inédit traduit de l’anglais [Australie] par V. Le Plouhinec - 816 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Myfanwy Thomas est de retour. Ou plutôt, la deuxième Myfanwy, puisque l’héroïne de &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/o/blog/the-rook&quot;&gt; The Rook, au service surnaturel de sa majesté&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, s’était réveillé au début du roman, faut-il le rappeler, sans aucun souvenir, dépositaire d’un corps qui n’était pas le sien. Depuis, elle en a fait du chemin, Myfanwy. Elle est à présent l’un des piliers de la Checquy, une Tour, chargée de mener à bien la fusion de deux entités ennemies&amp;nbsp;: la Checquy, donc, organisation ultra-secrète, sise en Grande-Bretagne, dont la mission est de défendre le royaume contre les phénomènes surnaturels (et ils sont légion&amp;nbsp;!), et la Wetenschappelijk Broederschap Van Natuurkundigen, composée de Greffeurs, hommes et femmes modifiés, améliorés, grâce à une science chirurgicale poussée à l’extrême. Or, ces deux groupes ont un gros contentieux&amp;nbsp;: des années de guerres sanglantes et sans pitié, surtout la bataille de l’île de Wight en 1677. Autrement dit, le travail d’équipe ne va pas de soi. Pour couronner le tout, une troisième partie semble vouloir rebattre les cartes. Et elle se montre pour le moins inventive dans les moyens de massacrer ses opposants. Il va falloir faire preuve de diplomatie pour mettre tout ce petit monde d’accord. Et ne pas hésiter à expliquer son point de vue avec force.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et c’est parti pour plus de huit cents pages menées tambour battant. Daniel O’Malley s’y entend pour embarquer son lecteur dans une intrigue suffisamment complexe pour tenir la distance, mais pas trop afin de ne pas le perdre. Pour la plus grande tristesse des fans de Myfanwy, cette dernière laisse la vedette aux plus jeunes. Mais rassurons-les, elle est tout de même très présente dans l’histoire. La narration se partage donc pour l’essentiel entre Felicity et Odette. La première est un membre lambda de la Checquy, régulièrement envoyée sur le terrain. Son équipe étant décimée, elle se retrouve, pour son plus grand désespoir, obligée de protéger la seconde, Odette Leliefeld, une Greffeuse. Il est peu de dire que le courant ne passe pas, au début, entre les deux jeunes femmes. Pour chacune, l’autre est un monstre, une abomination, un furoncle à éliminer de la surface de la Terre. C’est d’ailleurs un des charmes de ce roman&amp;nbsp;: les interactions très riches entre les personnages. Et surtout, entre les Britanniques et les Greffeurs, à base de suspicion, de paranoïa (justifiée dans la plupart des cas), de coups tordus. Chacun mène son jeu, n’hésitant pas à trahir ses associés d’hier, sa propre famille. Seul le but fixé compte. Et tant pis pour les victimes… un mal nécessaire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Histoire de pimenter le tout, la galerie de créatures déjà présente dans le premier volume s’enrichit de nombreuses bestioles intrigantes, monstrueuses, souvent effrayantes et mortelles. On se croirait dans un gigantesque mix de &lt;em&gt;Men in Black&lt;/em&gt; et de &lt;em&gt;Fringe&lt;/em&gt;. À se poser des questions sur le régime alimentaire de l’auteur&amp;nbsp;: quelles substances absorbe-t-il avant de se mettre à l’écriture pour inventer de telles horreurs&amp;nbsp;? En tout cas, cette capacité lui permet d’écrire quelques pages proprement terrifiantes, à base de membres broyés, brûlés, arrachés, déchiquetés… Du gore pur et dur. Mais, et c’est une des forces de cet ouvrage, tout cela reste teinté d’un humour &lt;em&gt;so british&lt;/em&gt;, d’un détachement bien particulier face aux situations les plus terrifiantes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’éditeur (ou l’agent, ou l’entourage, enfin, quelqu’un) de Daniel O’Malley aurait dû insister pour qu’il taille dans le gras et supprime quelques bonnes dizaines de pages (voire une ou deux centaines), c’est certain. Ce qui n’empêche pas &lt;strong&gt;Agent double&lt;/strong&gt; de rester une lecture agréable et sans (trop de) temps mort. Bien sûr, certains passages sont convenus et manquent un brin d’originalité. Mais peut-on – et même &lt;em&gt;doit-on&lt;/em&gt; – toujours tout inventer&amp;nbsp;? Au diable les hésitations&amp;nbsp;: embarquez pour cette galerie des horreurs bien séduisante.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-destinations.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-destinations.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Destinations - Anthologie des Imaginales 2017&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Anthologie proposée par Stéphanie Nicot – Mnémos – juin 2017 (recueil inédit – 256 pp. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Du nouveau, cette année, à Epinal. Pour sa septième levée, l’anthologie des Imaginales ouvre clairement la porte aux auteurs étrangers (d’expression française) et aux textes de pure SF, manière de revivifier un concept qui commençait un peu à se mordre la queue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quatorze auteurs, dont deux suisses et un belge, se sont emparés du thème polysémique du festival, pour le décliner sous l’angle de la fatalité ou de la providence individuelle (destin), collective (nation), ou plus prosaïquement du but à atteindre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bilan&amp;nbsp;? Les textes de pure SF, relevant dans leur majorité du space ou du planet opera, laissent sur leur faim. Difficile de rentrer dans «&amp;nbsp;Ivresse des profondeurs&amp;nbsp;» (GD Arthur), la faute à une intrigue confuse et une écriture plutôt absconse. Jean-François Thomas livre avec «&amp;nbsp;Chakrouar III&amp;nbsp;» un récit à chute de facture classique, trop &lt;em&gt;old school&lt;/em&gt; pour emporter l’adhésion. Très sages, très classiques également, les contributions d’Estelle Faye («&amp;nbsp;Hoorn&amp;nbsp;») et de Loïc Henry («&amp;nbsp;Essaimage&amp;nbsp;»). N’étant pas un grand fan du Bordage nouvelliste, je n’attendais rien de spécial de son texte. «&amp;nbsp;Sans destination&amp;nbsp;» ressemble à s’y méprendre à un brouillon de son dernier space opera ( &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/resonances&quot;&gt;Résonances&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;), réussi lui. Spécialiste des sagas de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, Adrien Tomas s’essaie à une SF teintée de préoccupation écologique et de spiritualisme, dans le prolongement du modèle théorisé par James Lovelock («&amp;nbsp;La voix des profondeurs&amp;nbsp;»). Un coup d’essai intéressant à confirmer. Seule nouvelle hors-sujet, «&amp;nbsp;L’Aiguillon de l’amour&amp;nbsp;» de François Rouiller renvoie au diptyque pharmaco-médical &lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/metaquine&quot;&gt;Métaquine&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt; paru l’an dernier. Soit un voyeur et l’objet de son désir&amp;nbsp;: l’un se croit capable, via les progrès accomplis en matière de miniaturisation, de mater l’autre tranquille, mais c’est peut-être l’inverse qui va se passer… Jouissif.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La partie «&amp;nbsp;fantasy&amp;nbsp;» m’a parue globalement plus aboutie, en raison de textes souvent plus longs et davantage travaillés. Ça ne commence pourtant pas sous les meilleurs auspices avec «&amp;nbsp;Bucéphale au cœur des ombres&amp;nbsp;», d’Aurélie Wellenstein, qui nous transporte dans un Moyen-Orient de pacotille secoué de combats fantastiques contre les forces démoniaques. Le héros, croisé à la pureté dangereuse, affronte un Satan chevalin en serrant les mâchoires. Dispensable aussi, «&amp;nbsp;FIN&amp;nbsp;», de Grégory Da Rosa, qui réchauffe la tambouille eschatologique dans un mélange de genres et d’ambiances indigeste. Charlotte Bousquet s’empare avec une certaine réussite des mythes dogons dans «&amp;nbsp;La voix des renards pâles&amp;nbsp;». Victor Dixen évoque cette part d’inconnu qui aimante les grands explorateurs (et les grands lecteurs), en racontant à plusieurs voix le périple confinant à l’obsession, voire à la folie, d’un homme en quête d’absolu («&amp;nbsp;La source »). Dans une langue très maîtrisée, Stefan Platteau livre le &lt;em&gt;blockbuster&lt;/em&gt; de l’anthologie&amp;nbsp;: son «&amp;nbsp;roi Cornu&amp;nbsp;» est une réécriture du &lt;strong&gt;Livre de l’Exode&lt;/strong&gt; mâtiné de &lt;strong&gt;Silmarillion&lt;/strong&gt;. Donne envie de se plonger dans ses précédents écrits. Partant du récit des prétendus voyages d’un chevalier mytho ayant vécu durant la guerre de Cent Ans, Fabien Cerutti fait vivre à son personnage des aventures hautes en couleur, vanciennes en diable, qui s’inscrivent dans l’univers du &lt;strong&gt;Bâtard de Kosigan &lt;/strong&gt;(«&amp;nbsp;Le livre des merveilles du monde&amp;nbsp;»). Lionel Davoust conclue sur une belle mise en abîme dans «&amp;nbsp;Une forme de démence&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: un vieil écrivain à succès embauche une jeune étudiante pour mettre de l’ordre dans ses archives et dans ses pensées. Elle souhaite créer une encyclopédie à l’usage des lecteurs idolâtres, il ne veut que se souvenir et peut-être se perdre dans la nature ultime de la réalité…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un millésime correct, donc, auquel il manque un ou deux très bons textes de SF pour faire un grand cru.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-lovecraft.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-lovecraft.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Lovecraft - Au cœur du cauchemar&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ouvrage proposé par Jérôme Vincent et Jean-Laurent Del Socorro – ActuSF – mars 2017 (recueil d’essai partiellement inédit - 464 pp. GdF. 30 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Ouvrage ayant pu voir le jour grâce à un financement participatif lancé par les éditions ActuSF, &lt;strong&gt;Lovecraft&amp;nbsp;: Au cœur du cauchemar&lt;/strong&gt; impressionne au premier abord par son aspect&amp;nbsp;: beau livre sous couverture rigide avec jaquette, finition soignée, maquette agréable et claire, nombreuses photographies et illustrations en couleurs… pas de doute, de la belle ouvrage et ainsi, sur 450 pages, cette monographie peut alors nous aider à décrypter davantage HPL et son œuvre. Après une brève mais curieuse introduction, où les deux directeurs d'ouvrage, Jean-Laurent Del Socorro et Jérôme Vincent, nous indiquent que les textes se répondent, se recoupent, mais… se répètent aussi, il est temps de rentrer dans le vif du sujet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le livre est découpé en trois parties, qui s'intéressent successivement à l'homme, l’œuvre, et à l'univers étendu (comprenez, les adaptations), pour une trentaine d'articles ou d'interviews au total. Bien évidemment, tout commence par une biographie, et celle de Bertand Bonnet, bien connu des lecteurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; et principal collaborateur de l'ouvrage en termes de signes, est particulièrement intéressante, car elle démythifie beaucoup du personnage de HPL&amp;nbsp;: son supposé statut de «&amp;nbsp;reclus de Providence&amp;nbsp;», son côté conservateur, mais sans occulter pour autant son racisme avéré, dont il est difficile de faire la part entre un racisme « institutionnel&amp;nbsp;» et sociétal, et une inclinaison personnelle. Les préjugés sur Lovecraft sont également abordés par Christophe Thill, l'éditeur de Malpertuis. Les quelques textes qui suivent sont plus anecdotiques, notamment les interviews de S.T. Joshi – le spécialiste mondial de Lovecraft – et de François Bon, qui a entrepris de traduire Lovecraft après avoir visité Providence. On en arrive à un nouvel article intéressant sur les rapports entre HPL et Robert E. Howard (B. Bonnet, qui reprend un papier paru dans le &lt;em&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-84&quot;&gt;Bifrost spécial REH&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;). Cet article prépare de la plus belle manière à ce qui va suivre&amp;nbsp;: rien moins que des extraits de la correspondance entre les deux auteurs américains&amp;nbsp;! Ceci constitue assurément l'un des morceaux de choix de l'ouvrage. Toutes les lettres ne sont pas retranscrites en intégralité, d'autant plus qu'un certain nombre d'entre elles se sont perdues, mais ce qui nous est proposé est stupéfiant d'intelligence (lorsque les deux écrivains surenchérissent de connaissances sur les Gaëls et les Pictes) et montre également leur conception radicalement différente de la vie&amp;nbsp;: là où Howard se fait le chantre tout autant des activités physiques que des occupations intellectuelles, Lovecraft ne saurait accorder à la première qu'une pure fonction utilitaire sans commune mesure avec le pouvoir de l'intellect. Le dernier texte, sur Lovecraft, docteur de la&lt;em&gt;weird fiction&lt;/em&gt;, se signale surtout par son écriture en &lt;em&gt;weird&lt;/em&gt; français.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’œuvre de Lovecraft s’aborde par une petite mais instructive histoire de ses publications, par C. Thill. Le mythe de Cthulhu, que d'autres auteurs articles s'accordent à dire qu'il n'était pas le projet de l'auteur, se voit néanmoins accorder un article, qui se réduit la plupart du temps à un catalogage des Grands Anciens et lieux. Plus intéressante est l'interview de Raphaël Granier de Cassagnac, avant que n'arrive un autre sommet de cette monographie, une bibliographie de vingt-cinq œuvres majeures de l'auteur, disséquées par Bertrand Bonnet. Fan absolu de l'auteur, il décrit par le menu détail les circonstances de l'écriture de chacun des textes, les thématiques abordées, sans oublier de pointer du doigt les faiblesses éventuelles, mais surtout il donne une folle envie de (re)lire Lovecraft. C'était bien là l'objectif avoué de ce livre, et le pari est en cours d'être gagné, d'autant que certains articles suivants continuent dans la même veine&amp;nbsp;: un rapprochement surprenant entre Lovecraft et John Dos Passos (Florent Montaclair), la science dans l'œuvre de HPL (Elisa Gorusuk), et ses rapports avec la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; (Thill). Et, comme HPL est tombé dans le domaine public il y a peu, donnant droit à une déferlante de nouvelles traductions, on donne la parole à l'un de ces traducteurs, qui nous explique de manière passionnante ses choix de traduction. Marie Perrier, quant à elle, se lance dans l'exercice compliqué de la comparaison des différentes versions françaises des textes, dont elle se tire honorablement, malgré un propos pas toujours très clair. Cette deuxième partie se termine par un court article sur la poésie de l'auteur. Le manque de bibliographie finale est à ce titre criant&amp;nbsp;: après tout, les différents auteurs n'ont de cesse d'alerter le lecteur sur les risques de confusion entre les textes signés Lovecraft et ceux commis par August Derleth, ainsi que les révisions de HPL, cela aurait été un bon moyen de clarifier tout cela et d'offrir un volume vraiment définitif sur le sujet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La dernière partie, concernant les adaptations de HPL, qu'il s'agisse de film, de bande dessinée, de jeux vidéo ou de rôles, est nettement plus convenue, malgré quelques beaux passages comme les interviews de Nicolas Fructus ou de Philippe Caza.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, que retient-on de cette monographie&amp;nbsp;? Sur les trente articles qui la composent, le niveau est forcément inégal, mais le livre est globalement d'une très bonne tenue, bourré d'informations pour le connaisseur de Lovecraft, mais aussi suffisamment didactique dans sa construction pour être également très utile à ceux qui ne le connaîtraient pas. Si l'on peut regretter l'absence de bibliographie, nul doute que chacun saura y trouver son compte, en picorant à droite et à gauche, et en se délectant des piques que s'envoient Howard et Lovecraft dans leur correspondance. Et surtout, il donne une envie irrépressible de se replonger dans les écrits du Maître, qui n'imaginait pas de son vivant passer autant à la postérité qu'un tel ouvrage puisse exister&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bruno Para&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;remington&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr88-remington.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr88-remington.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Remington&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Christophe Ségas – Le Nouvel Attila – mai 2017 – (roman inédit - 218 pp. GdF. 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Un cataclysme a ravagé la terre. Pire, les survivants ont perdu toute mémoire de leurs ancêtres. Les voici livrés à l’énigme que constituent pour eux les traces d’une civilisation dont ils ignorent tout et qu’ils essaient de reconstruire à force d’hypothèses, souvent hasardeuses, loufoques parfois. Parallèlement, ils doivent refaire tout le trajet que cette civilisation disparue – la nôtre – a mis tant d’années à parcourir&amp;nbsp;: sortir de la superstition et jeter les bases d’un esprit scientifique qui permette le Progrès.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Telle est la trame de &lt;strong&gt;Remington&lt;/strong&gt;, de Christophe Ségas, connu à ce jour pour quelques textes aux éditions Antidata et du Chemin de fer. Un peu convenue, certes, mais… L’originalité n’est pas dans le sujet en lui-même, elle demeure dans son traitement&amp;nbsp;: l’auteur ne se livre pas à une histoire continue de la reconstruction d’un Progrès érigé en absolu. Il livre des chroniques éclatées sur deux cent ans et cinq narrateurs d’une série de faits qui se répondent et de personnages qui se croisent au fil des pérégrinations de la Remington&amp;nbsp;: un archéologue gagné par la soif du pouvoir que peut lui conférer la compréhension des vestiges&amp;nbsp;; un peintre obèse juché sur une tour de guet et qui observe ses proches voisins gagnés par un culte de la propreté qui débouche sur l’orgie et le cannibalisme&amp;nbsp;; le captif d’une sorte d’hôtellerie gagné par les charmes d’un jeune savant fou&amp;nbsp;; la reine d’une cité qui devient folle et s’enferme dans un gigantesque labyrinthe qu’elle fait construire&amp;nbsp;; un homme devenu archiviste des récits qui précèdent, et surtout détenteur de cette machine à écrire qui constitue le point pivot de toutes ces narrations… Au fil des récits, Ségas tisse le tableau d’une humanité non pas tant post-apocalyptique que discrètement contemporaine, avec ses pulsions, ses appétits, ses inconséquences, et surtout la menace perpétuelle d’autodestruction qu’elle fait planer sur elle-même. L’écriture est discrète et maîtrisée&amp;nbsp;; la lecture en est donc facile et on se laisse prendre. Un regret peut-être&amp;nbsp;: on sent qu’un tel monde aurait pu prendre davantage d’ampleur. Attendons les prochaines lignes tapées de C. Ségas…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Greg Egan, guide de lecture virtuel</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2017/10/23/Greg-Egan-guide-de-lecture-virtuel</link>
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        <pubDate>Mon, 23 Oct 2017 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Le &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-88&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 88&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; consacré à &lt;strong&gt;Greg Egan&lt;/strong&gt; sort dans une poignée de jours. D'ici là, nous vous proposons, comme à l'accoutumée, ce guide de lecture bis, composé des critiques parues précédemment dans la revue&amp;nbsp;: l'occasion de se rappeler qu'en Bifrosty on apprécie l'auteur d'&lt;strong&gt;Isolation&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt;…&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-axiomatique1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-axiomatique1.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Axiomatique&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Greg Egan (auteur australien découvert dans Interzone à la fin des années quatre-vingt, en France un peu plus tard dans les pages de &lt;em&gt;CyberDreams&lt;/em&gt; et les publications DLM), il y a ceux qui adorent et… les autres. Et moi, très franchement, j'étais il y a encore un jour ou deux très clairement dans la seconde catégorie, celle des autres, ceux qui ont lu, ça et là, une ou deux nouvelles intéressantes et beaucoup de textes abscons. Ainsi, tout était simple, et lorsqu'on me parlait d'Egan, je me disais&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;ah ouais, ce type aux idées souvent renversantes mais à la manière genre hard-science cryptique dont je comprends qu'un mot sur trois&amp;nbsp;». C'est alors qu'arriva &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt;, un petit recueil de quatre nouvelles (premier volet d'un ensemble quadripartite à venir, me semble-t-il), un bouquin qui, affirmons le d'emblée, allait radicalement chambouler mon jugement. Et depuis plus rien n'est simple, évidemment…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après cette petite introduction passablement nombriliste, passons donc aux choses réellement dignes d'intérêt, à savoir «&amp;nbsp;Axiomatique&amp;nbsp;», nouvelle d'ouverture au titre éponyme à celui du recueil. L'histoire est basique&amp;nbsp;: celle d'un homme déchiré (entre son désir de venger sa femme assassinée lors d'un braquage, et sa morale qui lui souffle combien tuer un être humain est un acte ignoble. Pourtant la solution est là, dans ces implants neuraux à même de profondément modifier la personnalité, de changer l'introverti timide en gagnant grande gueule sûr de lui, l'athée en fanatique religieux ou encore le veuf en meurtrier. On avale le texte à toute allure, véritablement saisi par une écriture limpide, extrêmement vivante, une nouvelle ou plane le vaste problème de l'intégrité humaine de notre identité en tant qu'être pensant. Le ton est donné, et de bien belle manière.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Charpentée sur la même thématique, celle de l'identité de l'individu, «&amp;nbsp;Le coffre-fort&amp;nbsp;» nous plonge dans les affres d'un personnage voué à une existence pour le moins curieuse, une vie fractionnée, morcelée, celle de toutes les personnes dans la peau desquelles notre héros se réveille, jour après jour. Il ne sait pas quel corps il habite, quelles sont les habitudes de ce type dont il voit le visage dans le miroir, quelle est cette femme, là, dans le lit, et qui visiblement semble avoir des intentions douteuses. Et c'est comme ça tous les jours depuis quarante ans (il y a là un petit côté &lt;em&gt;Code Quantum&lt;/em&gt;, non&amp;nbsp;?). Second texte et second coup de poing, le tout ponctué par une rationalisation finale vertigineuse. Surprenant&amp;nbsp;! Avec «&amp;nbsp;Le Tout-P'tit&amp;nbsp;», Egan aborde les domaines mouvants des manipulations génétiques par le biais, non moins hasardeux, de l'affectif. Un Tout-P'tit, c'est une créature vivante, un véritable bébé en fait, un mioche qu'il vous faudra accoucher (si vous êtes de sexe masculin, pas de problème, la science est capable de tout&amp;nbsp;!), langer, nourrir, bref, élever. Seul hic&amp;nbsp;: il est programmé pour mourir à quatre ans. Et puis vous savez, les gosses, mêmes fabriqués, on s'y attache, alors… Encore un texte riche de réflexions, aussi dérangeant que les deux premiers, et peut-être plus encore, une nouvelle qui vous fera regarder une certaine brebis d'un drôle d'œil, sans parler du tamagotchi de votre petit cousin…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est à «&amp;nbsp;La caresse&amp;nbsp;» qu'incombe la lourde charge de clôturer &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt;. Le texte, comme les trois autres, est écrit à la première personne du singulier. C'est de loin le plus long et, aussi, sans doute, le plus fou. L'intrigue tourne autour d'un tableau, &lt;em&gt;La caresse&lt;/em&gt; de Fernand Khnopff (excellente initiative que celle de l'éditeur d'avoir repris le dit tableau en couverture), une œuvre où l'un des personnages représentés est une créature hybride, tête de femme, corps de panthère. Un sphinx, quoi. Tout commence au moment ou le narrateur, flic bio amélioré, découvre semblable aberration, et bien vivante qui plus est, dans le sous-sol d'une maison ou un meurtre a été commis. Pourquoi avoir créé une telle horreur&amp;nbsp;? L'enquête est ouverte. «&amp;nbsp;La caresse&amp;nbsp;» est une nouvelle superbe et palpitante, porteuse, à l'instar de tous les autres textes d'&lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt; de questions éthiques profondes auxquelles il faudra bien se résoudre à répondre, des réponses qui modifieront irréversiblement notre proche futur…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;Bref et on l'aura compris, ici, rien n'est à jeter (dans la mesure bien sûr où on oublie quelques imperfections de maquette, découpages et césures lourdingues, pages mal cadrées et absence de sommaire). Chacun des quatre textes justifie à lui seul (presque) l'achat du recueil. Alors si vous aimez les projections prospectives, que le génie génétique et les nanotechnologies vous fascinent&amp;nbsp;: c'est sûr, faut pas hésiter, courez, d'autant que d'ici que vous acquériez &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt; ce sera peut-être plus de la Science-Fiction… Après tout, c'est déjà demain, non&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-7&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;7&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-enigme.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-enigme.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;L’Énigme de l’univers&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Sur l'île artificielle d'Anarchia, située en plein Océan pacifique, se déroule un colloque durant lequel doit être présentée la Théorie du Tout, censée décrire et expliquer l'Univers à l'aide d'outils mathématiques. Un journaliste scientifique, envoyé pour couvrir l'événement, va se retrouver mêlé à une intrigue d'une grande complexité, riche en considérations philosophiques et métaphysiques, qui débouche, comme toujours chez Greg Egan, sur une vision mécaniste, une sorte de «&amp;nbsp;behaviorisme quantique&amp;nbsp;» aux implications vertigineuses.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les quelques lignes qui précèdent le laissent sans doute deviner, il est impossible de résumer un tel livre, où chaque phrase, ou presque, possède une importance. Je ne m'avancerai pas non plus à essayer de donner une idée de la surprenante Théorie du Tout, par crainte d'en trahir le sens. &lt;strong&gt;L'Énigme de l'univers&lt;/strong&gt; atteint par endroits un tel niveau d'abstraction que l'on peut se demander si l'on est encore en présence d'un roman, ou de quelque ovni scientifico-fictionnel.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Incontestablement, Greg Egan a su ouvrir une nouvelle voie dans le domaine de la hard science. Comme les écrivains gonzo évoqués dans la rubrique des «&amp;nbsp;Rebonds&amp;nbsp;» de notre dernier numéro, il fait feu de tout bois pour créer une véritable pyrotechnie imaginative, mais sans jamais s'écarter du cadre d'une stricte rationalité&amp;nbsp;; point de transcendance chez cet auteur&lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;. J'avoue sans honte qu'une ou deux pages – au moins – du livre me sont largement passées au-dessus de la tête, malgré plusieurs relectures attentives&amp;nbsp;; cela dit, cela ne pose à mon sens aucun problème dans le cadre d'une œuvre de S-F, où l'on est prié de laisser son incrédulité au vestiaire. La hard science est un domaine où le lecteur, faute de posséder les connaissances nécessaires, se retrouve tôt ou tard obligé d'admettre que l'auteur a raison, point à la ligne. Chez Greg Egan, ce phénomène devient paroxystique, ce qui me paraît typique d'une attitude avant-gardiste.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À mon sens, toute littérature, tout courant de pensée a besoin d'une avant-garde pour ne point péricliter, et il est naturel que celle-ci ait recours à l'excès pour affirmer sa spécificité. L'exemple des cyberpunks est présent dans toutes les mémoires&amp;nbsp;; nul ne saurait aujourd'hui contester l'apport des neuromantiques à la thématique S-F. Et, bien que Greg Egan constitue à l'évidence une nouvelle tendance à lui tout seul, on peut néanmoins le rattacher au bouillonnement imaginatif agitant depuis quelques années la revue britannique Interzone, et plus généralement la S-F d'outre-Manche – bouillonnement qui n'est pas sans rappeler celui qui s'est emparé durant les années 60 d'un autre magazine insulaire, je veux bien entendu parler du &lt;em&gt;New Worlds&lt;/em&gt; de Michael Moorcock. Au-delà des différences entre les acteurs de ce mouvement – et du fait qu'ils s'inscrivent dans une optique littéraire, alors qu'Egan n'accorde que peu d'importance à la forme –, tous partagent en effet le désir d'expérimenter de nouvelles manières d'aborder la S-F, de faire briller d'autres facettes du genre. Pour ne citer qu'un exemple, on pourrait être tenté d'opposer le matérialisme et le souci de plausibilité de Greg Egan aux envolées psychédéliques de Jeff Noon dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/vurt&quot;&gt;&lt;strong&gt;Vurt&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (chez Flammarion), alors qu'une mise en parallèle des deux démarches révèle une parenté plus proche que l'on pourrait le penser. Chez ces deux auteurs – ainsi que, par exemple, chez Paul J. McAuley, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-brown/&quot;&gt;Eric Brown&lt;/a&gt; ou encore &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/iain-m-banks/&quot;&gt;Iain M. Banks&lt;/a&gt; –, on trouve avant tout le désir d'aller plus loin, de repousser limites et possibilités du genre. Bien qu'Australien, Egan participe à cette formidable agitation de neurones, et si ses pairs admirent ses excès sans chercher à les imiter, nul doute qu'ils sont en train d'en tirer la leçon, et que l'influence de cet auteur est appelée à grandir au cours des années à venir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;u&gt;Note&amp;nbsp;:&lt;/u&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;1. Plutôt que de les paraphraser, je vous renvoie à l'interview de Greg Egan, ainsi qu'à l'article que lui consacre Sylvie Denis dans Galaxies n°6.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/roland-c-wagner/&quot;&gt;Roland C. Wagner&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-7&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;7&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-isolation.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-isolation.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Isolation&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Pour quelle mystérieuse raison l'Humanité a-t-elle été subitement coupée du reste de l'Univers le 15 novembre 2034&amp;nbsp;? La réponse se trouve bien évidemment dans la physique quantique, comme on pourrait s'y attendre chez Greg Egan, qui soulève une fois de plus un problème aux dimensions métaphysiques pour lui donner une solution relevant de la logique matérialiste qui lui est chère – et que l'on a pu voir portée à son paroxysme dans &lt;strong&gt;L'Énigme de l'univers&lt;/strong&gt; (Laffont). Sur une idée de base voisine de celle de «&amp;nbsp;L'Assassin infini&amp;nbsp;» (in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/etoiles-vives-8&quot;&gt;&lt;strong&gt;Étoiles Vives n°8&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;), mais aussi de «&amp;nbsp;La Fin du Big Bang&amp;nbsp;» de Claude Ecken (&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/escales-2001&quot;&gt;Escales 2001&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, Fleuve Noir), l'énigmatique fer de lance australien de la SF anglo-saxonne mène peu à peu le lecteur vers un dénouement d'une logique implacable qui n'est pas sans évoquer les doutes et vertiges d'un Philip K. Dick subitement frappé d'athéisme militant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Néanmoins, avant d'y parvenir, Egan passe une bonne partie du roman à noyer le poisson sous une profusions de détails et d'inventions science-fictives dont la modernité ne fait aucun doute et demeure toujours aussi flagrante alors que l'édition originale de ce livre date de 1992. Ainsi, une place considérable est accordée aux mods – des structures implantées à l'aide de nanomachines qui permettent de modifier la personnalité d'un individu, et dont le narrateur, ancien policier, possède toute une panoplie – et à leurs implications psychologiques&amp;nbsp;; dans cet ordre d'idées, la manière dont plusieurs personnages triomphent du mod de fidélité qu'on leur a imposé constitue un véritable tour de force. C'est également sur ce plan que s'exprime le Greg Egan soucieux de considérations morales&amp;nbsp;: un individu à la conscience modifiée artificiellement peut-il raisonnablement estimer être encore lui-même&amp;nbsp;? C'est la question du libre-arbitre qui est ici soulevée, et elle trouvera une réponse étonnante.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/roland-c-wagner/&quot;&gt;Roland C. Wagner&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-20&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;20&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-teranesie.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-teranesie.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Téranésie&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Après trois romans et un quinzaine de nouvelles, Greg Egan s'est imposé comme l'auteur le plus important des années 90. Et avec des textes tels que «&amp;nbsp;Cocons&amp;nbsp;» (in &lt;em&gt;CyberDreams&lt;/em&gt; 04), «&amp;nbsp;Océanique&amp;nbsp;» (in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-20&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;20&lt;/a&gt;), «&amp;nbsp;Les Tapis de Wang&amp;nbsp;» (&lt;em&gt;Galaxies &lt;/em&gt;n°6) ou «&amp;nbsp;Vif Argent&amp;nbsp;» (&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-11&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;11&lt;/a&gt;), son talent de nouvelliste n'est plus à prouver. En revanche, les romans sont davantage controversés. Leur sont reprochés froideur, complexité et manque de force narrative, et ce en dépit de spéculations scientifiques et éthiques de très haut vol. Leur public semble devoir rester partagé.&lt;br /&gt;
Avec &lt;strong&gt;Téranésie&lt;/strong&gt;, on revient sur l'idée centrale de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/l-echelle-de-darwin&quot;&gt;&lt;strong&gt;L'Échelle de Darwin&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Greg Bear – paru l'été passé dans la même collection. D'étranges événements génétiques adviennent soudain, sans être ni fortuits ni aléatoires. Où Bear nous propose une modification de l'Homme, Egan met en scène des évolutions spontanées au sein de la faune de certaines îles du Sud.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La première moitié du roman n'a que peu à voir avec la S-F. La vie d'un garçon de neuf ans sur une île déserte&amp;nbsp;; la guerre ethnique en Indonésie&amp;nbsp;; la rencontre forcée du jeune garçon en question avec la cousine de sa mère, intellectuelle extrémiste new age et politiquement correcte&amp;nbsp;; quelques années plus tard, son homosexualité&amp;nbsp;; et en toile de fond la présence de sa petite sœur, Madhusree… Rien d'ardu là-dedans, ni de très passionnant. Ça se laisse plutôt bien lire, mais on en vient vite à ronger son frein. Ce n'est pas parce que le lecteur du XXIe siècle ne se satisfait plus de la S-F en fer blanc de grand papa, de ses personnages stéréotypés, qu'il faut se payer du travers inverse. La moitié du roman rien que pour camper le personnage, c'est un peu lourd, surtout qu'avec la réputation de l'auteur, on est en droit d'attendre un minimum de spéculation. On nous l'a promis, mais ça ne vient guère…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Madhusree, devenue étudiante en biologie, à la suite de ses parents, décide de retourner dans l'archipel de son enfance où les plus étranges espèces continuent d'émerger. Prabir, en parfait pot de colle, l'y suit. Ou plutôt retourne en Téranésie affronter les fantômes de son passé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après avoir noté l'importance prise par la biologie dans la S-F contemporaine, où s'inscrit &lt;strong&gt;Téranésie&lt;/strong&gt;, il faudra admettre que ce roman n'a rien de génial. Greg Egan n'a ici ni le souffle d'un véritable romancier, ni la force dont il fait preuve en tant que nouvelliste. Si son écriture froide et distanciée est tout à fait propice à la mise en relief de problématiques socio-affectives engendrées par les progrès de la technologie, elle ne convient guère aux ambitions mainstream qui président à &lt;strong&gt;Téranésie&lt;/strong&gt;. Le roman tourne autour du lien à la sœur, aux parents, à la guerre, à la culpabilité. Mais l'aspect biologique n'y relève que de l'épiphénomène.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Finissant en queue de poisson, mais plus accessible et facile à lire que l'on pouvait s'y attendre, on se demande si, finalement, on n'a pas placé la barre de nos attentes trop haut pour que &lt;strong&gt;Téranésie &lt;/strong&gt;ne déçoive pas quelque peu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-26&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;26&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-axiomatique2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-axiomatique2.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Axiomatique&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Depuis une douzaine d'années, Gre Egan jouit en France d'une excellente réputation, surtout de nouvelliste. Aussi peut-on s'étonner qu'&lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt;, dont la VO date de 1995, n'ait été que partiellement édité à ce jour. Les mystères de l'édition sont insondables, et ce recueil était bien parti pour devenir un livre maudit. Mais enfin le voilà, lui et bientôt deux autres volumes, toujours au Bélial'.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Egan a détrôné William Gibson comme auteur emblématique de l'époque. Sylvie Denis et Francis Valéry d'abord, puis Gérard Klein, Gilles Dumay, Olivier Girard et Quarante-Deux ont entrepris de révéler Egan au public francophone. C'est dans la forme courte que cet Australien donne sa pleine mesure. Ses romans n'ont pas la même force, &lt;strong&gt;Téranésie&lt;/strong&gt; étant même franchement quelconque. Le souffle épique, le sens du romanesque sont des qualités dont Greg Egan n'est que parcimonieusement pourvu&amp;nbsp;; par contre, c'est un authentique visionnaire. Personne mieux que lui ne sait mettre en scène l'impact social et humain des nouvelles technologies, et tout particulièrement des avancées médicales. Il est la vivante illustration de la science-fiction considérée comme une littérature d'idées. Parce que d'idées, il en regorge. Malgré cela, jusqu'à présent, qui voulait lire les nouvelles d'Egan s'engageait dans un véritable parcours du combattant&amp;nbsp;: outre les deux courts recueil parus naguère chez DLM et depuis très épuisés, &lt;strong&gt;Notre-Dame de Tchernobyl&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt; (contenant quatre nouvelles reprises ici – 4, 6, 7 et 13), il lui fallait les chercher ici et là en revue, et dans diverses anthologies. Il aura fallu pas moins de dix ans et de trois tentatives éditoriales pour que ce recueil voie enfin le jour en français dans son intégralité. Tout vient à point à qui sait attendre, mais tout de même…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;1 – «&amp;nbsp;L'Assassin infini&amp;nbsp;» nous montre à l'œuvre un tueur omniprésent dans quantité d'univers parallèles et chargé de liquider les incarnations de drogués engendrées par l'usage d'une substance qui leur permet de voyager entre les univers tout en les déstabilisant de plus en plus. Ce texte n'est pas typique de la manière Egan, mais c'est un des récits les plus actifs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;2 – «&amp;nbsp;Lumière des événements&amp;nbsp;». Un astronome a découvert des galaxies à temporalité inversée. C'est-à-dire qu'au lieu que les photons provenant du fond de l'espace frappent le télescope, ils le quittent pour plonger dans le passé et rejoindre l'étoile, à rebours. Grâce à de gigantesques jeux de miroirs spatiaux, on parvient à envoyer ainsi des messages dans le passé et, donc, à connaître l'avenir. La science va-t-elle triompher du libre-arbitre ou pourra-t-on faire mentir les massages venus du futur&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;3 – «&amp;nbsp;Eugène&amp;nbsp;». Dans cet avenir où l'on achète quasiment sa progéniture en kit, si l'on a gagné à la loterie, on peut s'offrir l'enfant le plus merveilleux dont on puisse rêver. Ne se pourrait-il pas que la mariée soit trop belle&amp;nbsp;? Que l'enfant ne soit TROP parfait&amp;nbsp;? Que les Pygmalion soient pris à leur propre jeu&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;4 – «&amp;nbsp;La Caresse&amp;nbsp;» évoque les rapports malsains, quasi incestueux, que l'Art et l'Argent entretiennent. Pouvoir de l'Art, pouvoir pour l'Art qui ouvre sur un hédonisme par-delà bien et mal, qui échappe à la morale et, donc, à l'humain. Le créateur, l'artiste en vient à s'investir d'un pouvoir tel qu'il s'apparente au surhomme nietzschéen, s'élève et élève l'Art au-dessus du jugement. Un texte fort.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;5 – «&amp;nbsp;Sœurs de sang&amp;nbsp;» est cependant mon préféré et j'aimerais connaître l'avis d'un professionnel de la santé et de la fiction tel que Martin Winckler à son sujet. C'est un récit à la fois dur et touchant. Deux jumelles&amp;nbsp;: l'une meurt en Afrique, l'autre vit en Amérique. Pour tester un médicament, l'industrie pharmaceutique l'administre à l'une, et à l'autre un simple placebo. Ça fait réfléchir et donne froid dans le dos.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;6 – «&amp;nbsp;Axiomatique&amp;nbsp;», qui prête son titre au recueil, est l'archétype de la nouvelle eganienne. En plein dans le motif central de l'œuvre de l'Australien. Les états de conscience, les choix moraux ne sont-ils que des axiomes que l'on peut altérer avec des implants cérébraux&amp;nbsp;? Par exemple, pour acquérir le mépris de la vie humaine nécessaire à un homicide quand on n'est pas un tueur né&amp;nbsp;? Mais dès lors que l'humanité ne vaut plus rien, à quoi bon la venger&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;7 – «&amp;nbsp;Le Coffre-fort&amp;nbsp;» reste l'un des points faibles du recueil. Un enfant martyr a acquis l'étrange pouvoir de migrer chaque nuit, durant son sommeil, d'un corps à un autre, sans contrôle. Eviter de trop perturber la vie de son hôte d'un jour et se forger néanmoins une identité n'est pas si facile que ça…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;8 – «&amp;nbsp;Le Point de vue du plafond&amp;nbsp;» est l'un des textes les plus étranges de ce recueil, où le personnage vit une expérience de décorporation. Il se voit du plafond, comme s'il y était, regardant son corps en contrebas, mais reçoit les informations par le truchement de son corps réel. En fin de compte, l'histoire, qui se conclut par l'exploitation médiatique de la situation, nous laisse sur notre faim.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;9 – «&amp;nbsp;L'Enlèvement&amp;nbsp;» est peut-être un peu moins surprenant mais bien mieux réussi. Quand on saura créer de véritables copies conformes d'un être humain, pour l'immortaliser par exemple, ne suffira-t-il pas simplement d'un rapt virtuel&amp;nbsp;? Menacer de faire souffrir une copie dont on se sera emparé aura-t-il la même influence qu'un rapt réel en permettant d'obtenir tout aussi bien une rançon. Egan livre là son récit le plus psychologique mais pas le moins intéressant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;10 – «&amp;nbsp;En apprenant à être moi&amp;nbsp;» nous fait découvrir le dispositif Ndoli. Un cristal de réseaux neuraux imite parfaitement le cerveau. Quand ce dernier vient à se dégrader avec l'âge, le cristal prend le relais pour l'éternité… Egan pose une fois encore sa question favorite, celle qui l'intéresse vraiment et donne une teinte philosophique à son œuvre&amp;nbsp;: Et ça, c'est humain&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;11 – «&amp;nbsp;Les Douves&amp;nbsp;». Très beau texte, simple, parlant et fort, avec la mise en abîme du racisme primaire, avoué et revendiqué, de pauvres qui redoutent la concurrence de plus pauvres et désespérés qu'eux et celui, discret, secret, de la classe dominante, qui s'affranchit de son humanité même pour créer une frontière plus infranchissable qu'aucun mur. Ceux qui réclament un mur et ceux qui édifient un mur génétique pour, de classe, se constituer en espèce, pire, en une forme de vie alternative et dominante. Des douves, jolie métaphore…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;12 – «&amp;nbsp;La Marche&amp;nbsp;». Le moins bon à mon sens. Un tueur conduit sa victime à travers bois et échange avec elle son point de vue. Point de vue que des implants peuvent modifier. Du pur Egan.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;13 – «&amp;nbsp;Le P'tit mignon&amp;nbsp;». Parmi les thèmes favoris de Greg Egan, on compte tout ce qui touche de près ou de loin à l'identité sexuelle. Comment la technique va-t-elle fournir au Marché le moyen de répondre – ici à la demande d'un homme d'avoir lui-même un enfant – et avec quel questionnement éthique&amp;nbsp;? Quelles seront les conséquences émotionnelles de faire les choses à moitié&amp;nbsp;? Il y a quelques risques à vouloir un super tamagoshi.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;14 – «&amp;nbsp;Vers les ténèbres&amp;nbsp;» est une nouvelle moins spéculative, plus imaginaire… Des trous de vers apparaissent çà et là, arbitrairement, capturent des gens dans un labyrinthe où il est impossible de revenir en arrière, même pour la lumière, et où donc, de fait, on avance dans le noir total. Des «&amp;nbsp;pompiers&amp;nbsp;» y pénètrent pour essayer de sauver ces prisonniers en les menant au centre dans le temps imparti.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;15 – «&amp;nbsp;Un Amour approprié&amp;nbsp;» est la toute première nouvelle d'Egan que nous ayons pu lire en français sous le titre «&amp;nbsp;Baby Brain&amp;nbsp;». La technique et le droit. Encore et déjà. Liée par un contrat d'assurance avec des clauses en petits caractères, une femme doit accepter de porter dans son utérus le cerveau de son mari victime d'un accident, le temps de lui cloner un nouveau corps ou de renoncer à le sauver.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;16 – «&amp;nbsp;La Morale et le virologue&amp;nbsp;». Un biologiste fou de Dieu entend «&amp;nbsp;améliorer&amp;nbsp;» l'œuvre du Tout Puissant, créateur du sida, en produisant une nouvelle souche virale plus performante, religieusement parlant, qui parvienne à tuer tous les impies, homosexuels, partenaires multiples, femmes allaitant… Sinistre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;17 – «&amp;nbsp;Plus près de toi&amp;nbsp;». Grâce au dispositif Ndoli, toutes sortes d'expériences deviennent possibles&amp;nbsp;: échanger corps et sexes, avoir le même sexe que son partenaire et inversement. Devenir l'autre. Absolument identique. Tout connaître de lui, d'elle, à la perfection. Mais attention, une fois qu'il n'y a plus de mystère, quel échange reste encore possible&amp;nbsp;? Egan aime présenter les revers de médaille. Dans tout marché, il y a ce que l'on reçoit mais aussi ce que l'on donne. La technique le permet, mais qu'y gagne-t-on au final&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;18 – «&amp;nbsp;Orbite instable dans la sphère des illusions&amp;nbsp;» rappelle davantage la S-F des années 70 et aussi l'univers de Roland C. Wagner et sa fameuse Psychosphère. Un beau jour, les croyances ont créé des attracteurs, géographiquement parlant, qui, dès que l'on s'en approche, vous convertissent à la croyance génératrice dudit attracteur. Une minorité continue d'évoluer librement aux marges des zones attractrices, à moins que ces marges ne soient en fait, elles aussi, qu'un attracteur quelque peu différent&amp;nbsp;? Une idée marginale chez Greg Egan pour conclure comme on avait commencé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Véritable monument de la S-F des années 90, &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt; est le recueil à ne manquer sous aucun prétexte, à découvrir absolument. Greg Egan propose une science-fiction crédible et éprise de questionnements éthiques. Il ne cesse d'interroger le progrès technique et surtout médical. Ni technophobe ni technophile, il envisage le pour et le contre des demandes que notre époque adresse au proche futur. La question de l'immortalité et, sans aller si loin, de la prolongation de la vie. La science et la technique avancent, mais la loi, dans son esprit comme dans sa lettre, reste ce que nous connaissons. C'est à cette aune-là qu'il faut peser les réponses qu'il propose.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Chez Egan, l'action est bien souvent réduite à la portion congrue. Sa prose est froide, et si son faisceau thématique est plus étroit que celui de Ted Chiang, ces deux auteurs sont bel et bien comparables. Si &lt;strong&gt;La Tour de Babylone&lt;/strong&gt;, le recueil de Chiang (Denoël «&amp;nbsp;Lunes d'Encre&amp;nbsp;» – cf. critique et interview de l'auteur dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-42&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°42&lt;/a&gt;), vous a laissé de marbre, gageons qu'&lt;strong&gt;Axiomatique &lt;/strong&gt;aura le même effet. En revanche, si le recueil de l'Américain vous a enthousiasmé, il y a toutes les chances pour celui de l'Australien fasse de même. On a ici droit à une science-fiction très intériorisée, où l'essentiel est dans les interrogations de personnages qui n'ont rien d'extraordinaires. Ce pourrait être moi ou vous, et c'est bien sûr ce qui fait tout l'intérêt de la chose.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Je donne certains textes pour meilleurs, d'autres pour moins bons. Il faut comprendre que c'est relativement les uns aux autres. L'ensemble est de très haute tenue, même si les meilleurs textes d'Egan qu'il m'ait été donné de lire ne sont pas au sommaire de ce recueil. «&amp;nbsp;Mortelles ritournelles&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;Fidélité&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;Vif Argent&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;Cocon&amp;nbsp;» ou «&amp;nbsp;Les Tapis de Wang&amp;nbsp;» devraient figurer dans les deux autres recueils prévus au Belial'. Malgré cela, &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt; est le seul recueil à pouvoir rivaliser avec &lt;strong&gt;La Tour de Babylone&lt;/strong&gt;. Deux comme ça suffisent amplement à faire de 2006 un excellent millésime. Maintenant, si vous préférez la hache et le blaster…&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-45&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;45&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-radieux.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-radieux.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Radieux&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Voici donc, un an après &lt;strong&gt;Axiomatique&lt;/strong&gt;, le second volume de l'intégrale raisonnée des nouvelles de Greg Egan. Passons d'emblée sur une illustration de couverture dont on ne doute pas qu'elle fera débat, même si elle s'inscrit bien dans le ton du recueil, pour nous attaquer au fond, à savoir, les textes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Paille au vent&amp;nbsp;» nous entraîne à la suite du «&amp;nbsp;personnage narrateur standard&amp;nbsp;» dans une Amazonie où el Nido, fief des cocaleros reconvertis dans les biotechnologies, s'apparente au château de la Belle au Bois Dormant et à sa forêt d'épines. Y pénétrer est une chose, en ressortir, une autre. Parce que lorsque la drogue cesse d'être un vulgaire psychotrope pour devenir le moyen de recâbler son cerveau de manière à devenir juste et très exactement ce que l'on veut en faisant abstraction de tout contexte, tout a changé. Ce thème va revenir au fil du recueil.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec «&amp;nbsp;L'Éve mitochondriale&amp;nbsp;», le «&amp;nbsp;narrateur standard&amp;nbsp;» est confronté à un autre centre d'intérêt majeur de Greg Egan&amp;nbsp;: l'évolution des rapports sociaux en fonction de l'impact de la technique sur le sexe ou le genre. La question ici posée étant de savoir si tous les hommes (et femmes) sont frères ou à tout le moins cousins en partageant une unique ancêtre commune à toute l'humanité. Cela débouche sur une sorte de religion unificatrice et matérialiste mais, si en fin de compte tout ceci n'était que du flan&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Radieux&amp;nbsp;», à l'instar des «&amp;nbsp;Tapis de Wang&amp;nbsp;» (in revue &lt;em&gt;Galaxies &lt;/em&gt;n°6), appartient à une veine plus cosmique et plus rare de l'œuvre de Greg Egan bien qu'il la traite ici selon son habitude tout en se rapprochant à la fois de Ted Chiang et de Stephen Baxter. Des mathématiciens découvrent qu'une zone lointaine des très très grands nombres ne répondraient plus aux règles de l'arithmétique, lesquelles ne seraient donc plus absolues, mais relatives aux nombres auxquels on voudraient les appliquer. Qui plus est, cette frontière serait mouvante et fractale. La société Industrial Algébra envisage d'exploiter cette discontinuité à des fins pragmatiques pour le moins triviales. Aussi, les chercheurs à l'origine de la découverte envisagent-ils de détruire leurs travaux en espérant que leur commanditaire s'avérera incapable de marcher sur les traces de leur œuvre brisée ou, de manière plus radicale, d'éradiquer la discontinuité au moyen de l'ordinateur photonique «&amp;nbsp;Radieux&amp;nbsp;». Cependant, des intelligences autres la défendent en modifiant l'espace mathématique avec une subtilité telle qu'ils agissent directement sur l'état mental des protagonistes. On reste pantois devant ce texte génial qui commence comme du cyberpunk bien noir et cloue le bec de quiconque penserait la S-F désormais incapable de se renouveler.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec «&amp;nbsp;Monsieur Volition&amp;nbsp;», on redescend de quelques étages pour en revenir au thème de «&amp;nbsp;Paille au vent&amp;nbsp;» mais en ayant cette fois recours à un implant. C'est à nouveau la quête d'un moi absolu, d'une essence intrinsèque de l'être. Bien qu'intéressant, ce texte constitue le point (relativement) faible du recueil.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et avec «&amp;nbsp;Cocon&amp;nbsp;», ça repart de plus belle. Derrière un récit d'enquête sur un attentat plutôt mieux fichue qu'à l'ordinaire – mais c'est la cerise sur le gâteau – c'est de nouveau une problématique d'ordre sexuel qu'Egan aborde ici. Une firme met au point un filtre capable de protéger le fœtus des influences néfastes de la mère, qu'elle soit alcoolique ou infectée par le VIH, etc. Mais aussi de l'influence du stress qui serait responsable de l'orientation sexuelle future. La question étant, pour la communauté homo qui a enfin gagné le droit d'être et à laquelle appartient cette fois le «&amp;nbsp;narrateur standard&amp;nbsp;», de savoir si sa disparition est acceptable ou criminelle et de choisir entre une fatalité induite par les contingences de la vie et un choix fait par autrui. Cette disparition programmée de la «&amp;nbsp;culture gay&amp;nbsp;» est-elle ou non comparable à une sorte de génocide&amp;nbsp;? Encore un texte très fort qui pose des questions fondamentales sur la fantasmatique technicienne. Voilà qui donne à réfléchir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans «&amp;nbsp;Rêves de transition&amp;nbsp;» revient le thème de la transcendance qui avait déjà été visité dans le précédent recueil. Quand la technique permet de numériser intégralement la mémoire et de l'implanter dans un robot, a-t-on enfin gagné l'immortalité ou, au contraire, est-on tout simplement mort en laissant une sorte de portrait animé derrière soi&amp;nbsp;? Une nouvelle en léger retrait.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le «&amp;nbsp;Vif Argent&amp;nbsp;» est une sorte de fièvre hémorragique cruelle qui ressemble plus ou moins à l'ébola mais se transmet par simple contact épidermique et non par contact avec le sang. La virulence du vif argent est telle que les porteurs meurent trop vite pour que s'instaure une véritable pandémie mais voilà que soudain, ça change. Une sorte de culte écolo&lt;em&gt;-new age&lt;/em&gt; extrémiste, délirant, masochiste, technophobe et fondamentalement anti-humaniste se répand dans le dessein de «&amp;nbsp;défaire&amp;nbsp;» la culture technicienne occidentale. Une perspective qui fait frémir…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le «&amp;nbsp;narrateur standard&amp;nbsp;» de «&amp;nbsp;Des raisons d'être heureux&amp;nbsp;» est atteint d'une tumeur cérébrale dont un effet secondaire lui booste un moral d'acier. Un traitement viral lui sauve la vie mais le plonge dans une terrible et incurable dépression car ce sont les réseaux neuraux liés au plaisir qui on été détruit en même temps que les cellules cancéreuses. Des lustres plus tard, un nouveau traitement le tire de sa dépression mais il apprécie désormais indifféremment tout ce qu'appréciaient individuellement chacun des 4000 hommes morts qui ont servi de modèles pour les réseaux neuraux synthétiques dont on vient de le pourvoir pour restaurer son cerveau. Il apprendra à calibrer ses sensations mais resteront les aléas de la vie…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Notre-Dame de Tchernobyl&amp;nbsp;» ramène Egan vers une thématique qui lui tient à cœur&amp;nbsp;: la place de l'art dans l'avenir technologique et, à travers lui, la place de la spiritualité. Il est à cet égard intéressant de croiser «&amp;nbsp;Notre-Dame&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;Vif Argent&amp;nbsp;». À défaut d'une spiritualité authentique, on risque de se retrouver avec des superstitions aussi abracadabrantes que dangereuses. Nouvelle enquête et quête d'une icône néo-orthodoxe, symbole d'une religion où Dieu n'est pas chair mais information. Si cette nouvelle n'est pas la plus éblouissante du recueil, elle est certainement la plus touchante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, avec «&amp;nbsp;La Plongée de Planck&amp;nbsp;», Greg Egan nous entraîne dans l'exploration d'un trou noir au travers d'une science-fiction eschatologique, proche du Stephen Baxter de Temps, aux frontières de l'astrophysique et de la physique quantique. Quand la &lt;em&gt;hard science fiction&lt;/em&gt; atteint ce niveau-là, ne peut-on y voir l'émergence d'une nouvelle forme poétique&amp;nbsp;? Après tout, des nombres quantiques ne se sont-ils pas vu attribuer les noms d' «&amp;nbsp;Étrangeté&amp;nbsp;» et de «&amp;nbsp;charme&amp;nbsp;»&amp;nbsp;? Si le gros de l'œuvre de Greg Egan peut contribuer, sinon à l'édification des masses, du moins à aider tout un chacun à s'interroger sur notre avenir technologique, on peut se demander pour qui est cette pyrotechnie finale…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La science-fiction offre cette particularité qu'il n'est nul besoin d'être un grand styliste pour être un écrivain majeur et absolument passionnant. Greg Egan s'inscrit ainsi dans la continuité d'auteurs tels que Arthur C. Clarke ou Philip K. Dick dont les propos se suffisent amplement à eux-mêmes. Des fioritures stylistiques pourraient même grever la force des textes. Les nouvelles d'Egan sont construites autour d'un «&amp;nbsp;narrateur standard&amp;nbsp;», qui s'incarne à la première personne, un «&amp;nbsp;Je&amp;nbsp;» mimétique. Une sorte de Monsieur-tout-le-monde qui est en situation de se poser les questions que se pose Greg Egan et qu'il nous invite à partager. Comme chez Dick, ses personnages ne sont jamais des héros mais servent simplement de révélateurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par ailleurs, la plupart des nouvelles d'Egan contiennent un ou plusieurs paragraphes d'exposition de la technique qui va soulever le problème. Egan ne sacrifie guère au principe du «&amp;nbsp;montrer, ne pas dire&amp;nbsp;». Il dit. Assez longuement et non sans lourdeur mais c'est indispensable. S'il le fait beaucoup, c'est néanmoins a minima&amp;nbsp;; jamais trop. Ces défauts sont ceux de ses qualités et passent sans difficultés aucune dans ses nouvelles tandis qu'ils se font sentir sur la distance du roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Greg Egan nous interpelle avec une pertinence unique à ce jour sur nos divers fantasmes technologiques. Il a cette capacité à formuler les interrogations éthiques sur la société et la civilisation en devenir. C'est la raison d'être d'un écrivain à défaut de quoi il ne se démarque en rien d'un bateleur de foire. Et c'est ce qui légitime la littérature. À lire l'ensemble, Egan fait apparaître que la spiritualité non seulement peut, mais doit et peut-être même va, faire bon ménage avec la technique, sans quoi il faut s'attendre à de méchants retour de bâton. Si l'on sait que «&amp;nbsp;science sans conscience n'est que ruine de l'âme&amp;nbsp;», conscience sans science ne saurait être que con(nerie). Non seulement Egan est passionnant mais il est surtout nécessaire et peut-être devrait-on commencer à lire «&amp;nbsp;Cocon&amp;nbsp;» dans les écoles. Incontournable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-49&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;49&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-incandescence.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-incandescence.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Incandescence&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Pour beaucoup d’auteurs de science-fiction, le lointain futur est un endroit bien pratique où ils peuvent situer des univers plus proches du beau royaume des désirs du cœur que du triste empire des informations que nous possédons sur le monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après tout, si la S-F es une littérature extrapolative, c’est bien parce que, partant d’un point A, le présent selon l’auteur, on arrive à un point Z, le futur, toujours selon l’auteur, dont les choix ne peuvent que jeter une lumière singulière sur notre époque et sur la nature profonde de l’humanité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les événements racontés dans &lt;strong&gt;Incandescence &lt;/strong&gt;se situent donc dans un bon million d’années, dans la ligne de l’univers décrit dans &lt;strong&gt;Diaspora&lt;/strong&gt;, «&amp;nbsp;Les Tapis de Wang&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;La Plongée de Planck&amp;nbsp;». En anglais, deux nouvelles, «&amp;nbsp;Riding the Crocodile&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;Glory&amp;nbsp;», situées dans l’univers de l’Amalgame, sont parues dans un recueil de quatre novellas, &lt;strong&gt;Dark Integers and other stories &lt;/strong&gt;(Subterranean Books). Il vaut mieux selon moi avoir lu la première avant d’entamer le roman. D’abord parce que le couple héros de cette novella et leur découverte font référence 300 000 ans après pour les personnages d’Incandescence, et surtout parce qu’elle pose l’univers de manière beaucoup plus vivante que le début un peu pataud du roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans le lointain futur, la civilisation de l’Amalgame occupe le disque de la galaxie. Les problèmes qui assaillent l’humanité ont été résolus depuis si longtemps qu’on en parle même plus&amp;nbsp;: les citoyens de l’Amalgame, qu’ils soient nés des processus naturels de l’évolution ou qu’ils aient été créés artificiellement, ont accès à tout, peuvent tout et possèdent tout, y compris changer d’enveloppe corporelle, modifier leur personnalité et leur esprit, posséder des copies de secours d’eux-mêmes, vivre ou non dans des réalités virtuelles, et ainsi de suite. Il va sans dire qu’ils sont pratiquement immortels. Cela s’accompagne pourtant de problèmes existentiels, surtout au sein d’une civilisation qui a catalogué et décrit jusqu’à la moindre molécule de l’univers.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Leila et Jasim, les deux héros de «&amp;nbsp;Riding the Crocodile&amp;nbsp;», ont vécu ensemble pendant 10 309 ans, ils ont fait tout ce qu’il est possible de faire dans leur civilisation, il ne leur reste plus qu’à partir en beauté, d’une mort qui soit un couronnement significatif de leur vie et qui se caractérise par une découverte. Il existe en effet un mystère dont l’Amalgame n’est jamais venu à bout. Le centre de la galaxie est occupé par une civilisation dénommée «&amp;nbsp;the Aloof&amp;nbsp;», les Lointains, et pour cause&amp;nbsp;: en un million d’années, ils n’ont jamais daigné communiquer et ont systématiquement repoussé toute tentative de s’introduire dans leur domaine. Leila et Jasim choisissent donc d’observer le centre de la Galaxie et finissent, après quelques milliers d’années de travail, et tout en redéfinissant leur relation, par pouvoir s’enregistrer et s’envoyer dans le réseau de communication de ces énigmatiques voisins.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour Rakesh, 300 00 ans après, Leila et Jasim sont des références. Le malheureux traîne son ennui dans un «&amp;nbsp;scape&amp;nbsp;» à l’intérieur d’un node, «&amp;nbsp;quelques mètres cubes de processeurs dérivant dans l’espace interstellaire…», lorsqu’il rencontre Lahl, à qui les Aloof ont permis d’examiner un météore contenant de mystérieuses traces d’ADN. Ayant trouvé ce qu’il cherchait pour que sa vie prenne enfin un sens, Rakesh décide de suivre la piste indiquée. Ce qui signifie ni plus ni moins quitter tout ce qu’il a connu jusqu’alors – dans l’univers de l’Amalgame, on ne voyage pas plus vite que la lu-mière&amp;nbsp;: visiter les autres mondes signifie donc voyager dans le futur sans espoir de retour.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cependant, à l’intérieur d’un petit monde de roche transparente baignant dans un flux nommé l’«&amp;nbsp;Incandescence&amp;nbsp;», Roi, une citoyenne presque ordinaire, est recrutée par Zak. Zak est un solitaire qui tente de découvrir pourquoi et comment on change de poids quand on voyage d’un bout à l’autre de leur monde. Il éveille la curiosité de Roi et la détourne de son équipe d’agriculteurs. Le roman est donc bâti, de manière fort classique, sur deux lignes narratives&amp;nbsp;: d’un côté Rakesh et Parantham tentent de retrouver le peuple qui a laissé des traces d’ADN qui intriguent les «&amp;nbsp;Aloof&amp;nbsp;», de l’autre Roi et Zak s’efforcent de comprendre la nature de leur monde et de ses lois.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le plus étonnant est qu’au début, on est plus intéressé par Roi que par Rakesh&amp;nbsp;: d’une part parce que les premiers chapitres ne sont pas d’une lecture aussi agréable que «&amp;nbsp;Riding the Crocodile&amp;nbsp;», qui décrit la civilisation de l’Amalgame de manière bien plus vivante et détaillée, d’autre part parce que Roi est une héroïne selon le cœur d’un amateur de S-F&amp;nbsp;: une créature un peu en marge de sa société, dans un environnement délicieusement exotique lancée dans une quête pour la compréhension et la connaissance. Bizarrement, et alors que je ne suis pas très sûre d’avoir tout compris des expériences de Zak, c’est parce que j’avais envie de savoir ce qu’il allait arriver à Roi que j’ai persisté dans la lecture d’un début de roman somme toute laborieux. Peut-être un coup d’œil au &lt;a href=&quot;http://gregegan.customer.netspace.net.au/&quot;&gt;site de l’auteur&lt;/a&gt;&amp;nbsp;aidera-t-il les lecteurs plus à l’aise que moi en physique ou en mathématiques (ce n’est pas difficile&amp;nbsp;!) à comprendre ces chapitres. L’article intitulé &lt;a href=&quot;http://whatever.scalzi.com/2008/07/22/the-big-idea-greg-egan/&quot;&gt;«&amp;nbsp;The Big Idea&amp;nbsp;»&lt;/a&gt;, paru en juillet sur le blog de John Scalzi a le mérite d’éclaircir parfaitement les choses&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Incandescence &lt;/strong&gt;est né de l’idée selon laquelle la théorie de la relativité générale, qui de manière générale est considérée comme l’un des sommets de la réussite intellectuelle de l’humanité, aurait pu être découverte par une civilisation préindustrielle ne possédant ni machines à vapeur, ni lumières électrique, ni postes de radio, et absolument aucune tradition astronomique.&amp;nbsp;» Les chapitres pas vraiment digestes du début montrent donc nos héros en train de réinventer Newton et Einstein avec des cailloux et des bouts de ficelles. Personnellement, l’idée m’amuse beaucoup même si je suis incapable de suivre le détail des expériences.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais passé ce début, et une fois dans le livre, on a, comme Rackesh, envie de savoir qui étaient les ancêtres de Roi et comment leur petit astéroïde s’est retrouvé en orbite autour d’un trou noir. Les choses se corsent de manière délicieuse lorsque Roi et Zak comprennent que le sort de leur peuple dépend de leurs recherches. Voir des créatures à six pattes tenter d’empêcher leur monde de disparaître tout en réinventant les lois de la physique est un plaisir dont on ne saurait se passer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car si les héros des deux intrigues ne se rencontrent pas à la manière que l’on attendrait, ils ont des points communs évidents. Pour des gens comme Rakesh, la connaissance et la découverte de la nouveauté sont tout ce qu’il reste à des êtres qui ont résolu l’ensemble des problèmes de la survie immédiate. Pour Roi, Zak et leurs équipiers, la survie tout court dépend de leurs recherches, et la curiosité intellectuelle de Roi, qui l’encombrait avant sa rencontre avec Zak, s’avère vitale. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que dans un cas comme dans l’autre, on assiste, ni vu ni connu, à la disparition du politique au sens large&amp;nbsp;: dans la civilisation de l’Amalgame, l’abondance des biens et des connaissances permet à tout individu de vivre la vie qu’il désire en toute liberté sans avoir à participer aux intrigues et aux querelles de palais qui remplissent des dizaines de romans. Pour les créatures du Splinter, c’est la biologie qui détermine les structures de base de la société et qui dirige ses mœurs&amp;nbsp;: les intrigues de palais n’y ont probablement jamais existé, et l’action collective est rapide, y compris lorsqu’un changement radical s’avère nécessaire. Comme souvent chez Greg Egan, le lecteur est libre d’en tirer les conclusions qu’il désire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et ledit lecteur peut passer outre un début de roman plutôt maladroit et peu digeste en sachant qu’en fin de compte, il pourra vivre une aventure de l’esprit autour du thème de la connaissance et une aventure spatiale mouvementée autour d’un trou noir – par ces temps de disette science-fictive, c’est un plaisir qu’on ne saurait bouder.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sylvie-denis/&quot;&gt;Sylvie Denis&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-52&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;52&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-oceanique.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-oceanique.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Océanique&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Les mathématiques et la littérature ont toujours fait bon ménage, comme l'avait déjà démontré en son temps Alexandre Dumas avec &lt;strong&gt;Les Trois mousquetaires&lt;/strong&gt;, qui étaient quatre. Ce troisième recueil de l'intégrale raisonnée des nouvelles de Greg Egan, précédemment annoncé comme le dernier, sera finalement suivi d'un autre, incluant ses plus récents écrits, du fait de l'insertion ici de textes qui ne figurent pas dans son équivalent en langue anglaise. À défaut d'être normal, c'est au moins logique dans la mesure où les nouvelles retenues découlent parfois l'une de l'autre ou ont des thématiques parentes qu'on retrouve, déclinées sur des modes apportant des éclairages différents. «&amp;nbsp;Les Entiers sombres&amp;nbsp;» fait même directement suite à «&amp;nbsp;Radieux&amp;nbsp;», dans le précédent volume.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La première thématique récurrente tourne autour des désirs transhumains déjà à l'œuvre dans une grande partie de l'œuvre&amp;nbsp;: les désirs de perfection et d'immortalité permettent à nouveau de vertigineuses interrogations philosophiques et métaphysique, que Sylvie Denis avait déjà mis en lumière dans son excellent article sur «&amp;nbsp;Greg Egan, un moraliste à l'heure du choix&amp;nbsp;». Ainsi, dans «&amp;nbsp;Fidélité&amp;nbsp;», un couple désire figer leurs neurones pour toujours éprouver ce bonheur d'être ensemble. Mais le simple fait d'envisager cette intervention n'est-elle pas un début de flétrissure de leur amour&amp;nbsp;? Et d'ailleurs, à quel moment précis convient-il de verrouiller leur esprit&amp;nbsp;: après l'amour ou dans le désir né de l'attente, dans le plaisir d'activités menées en commun ou la joie de retrouvailles&amp;nbsp;? De même, «&amp;nbsp;LAMA&amp;nbsp;», langage immersif d'analyse et de manipulation d'affect, utile aux réalités virtuelles, doit-il être implanté aux enfants, si malléables&amp;nbsp;? Il condense et traduit parfaitement les expériences humaines, jusqu'à générer une force suggestive qu'on dit meurtrière. Mais l'apprentissage de n'importe quel langage est un formatage et lavage de cerveau. L'enquête et la réflexion sur le langage, les expériences réelles et virtuelles, est proprement fascinante. D'autres innovations technologiques à des fins commerciales se révèlent néfastes&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Mortelles Ritournelles&amp;nbsp;» présente les mélodies assurées de s'incruster dans l'esprit des gens pour y délivrer leur message publicitaire, au risque de rendre fou&amp;nbsp;; «&amp;nbsp;Yeyuka&amp;nbsp;» met en scène un médecin humanitaire à la santé protégée par le dernier cri technologique, dont ne disposent pas les cancéreux qu'il soigne en Ouganda&amp;nbsp;: autour du pillage de savoir parmi les populations pauvres, de l'absence de recherche des maladies peu rentables, de l'absence d'imagination des bénévoles à trouver des solutions, cette intrigue, si elle manque de force, reste une dénonciation des comportements occidentaux face aux plus démunis qui pousse à réfléchir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au-delà de la question de la maladie se profile celle liée à l'immortalité. Dans «&amp;nbsp;Le Réserviste&amp;nbsp;», elle se base sur les greffes d'organes de clones cultivés à cet effet, au cortex atrophié, des êtres moins évolués qu'un mammifère afin de ne pas contrevenir aux lois éthiques&amp;nbsp;; ce sujet classique est doublé avec celui de la transplantation du cerveau et des difficultés d'appropriation d'un corps qui n'a jamais bougé, regardé, parlé. «&amp;nbsp;Poussière&amp;nbsp;» constitue l'étape suivante&amp;nbsp;: avec la numérisation de l'individu, le récit pose la question de la numérisation du monde, du rapport au temps dans un espace virtuel qui ne présente plus de continuité (la conscience se «&amp;nbsp;réveille&amp;nbsp;» à chaque allumage) et donc de la causalité. Cette nouvelle, qui a inspiré le roman &lt;strong&gt;La Cité des Permutants&lt;/strong&gt;, pointe des interrogations qu'on retrouve dans «&amp;nbsp;Gardes-frontières&amp;nbsp;», qui ouvre le recueil sur une stupéfiante partie de football quantique dans un autre univers numérique où violence et mort sont bannies. «&amp;nbsp;La mort n'a jamais donné un sens à la vie&amp;nbsp;: ça a toujours été l'inverse&amp;nbsp;», y lit-on.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et c'est peut-être pour cette raison que la recherche de la vie, voire la création de vie nouvelle, occupe une part non négligeable dans ces récits&amp;nbsp;: les immortels, robots ou copies numériques des humains restés sur Terre, voyagent dans l'espace à la recherche d'une vie extraterrestre, qu'ils découvrent dans «&amp;nbsp;Les Tapis de Wang&amp;nbsp;». Dans «&amp;nbsp;Océanique&amp;nbsp;», il est question de la création d'un nouvel écosystème, une écopoïèse, par les humains exilés sur un nouveau monde, et d'ailleurs sensiblement modifiés. Autre création dans «&amp;nbsp;Singleton&amp;nbsp;», un ordinateur quantique s'incarne dans une enveloppe physique. S'agit-il d'une vraie personne&amp;nbsp;? Les questions existentielles se compliquent par le fait que le couple de chercheurs comble avec l'iada un désir d'enfant inassouvi. Cette nouvelle découle de «&amp;nbsp;Oracle&amp;nbsp;», où la question d'enfants issus d'Intelligence Artificielle est évoquée. Mais les deux nouvelles reposent surtout sur les univers multiples que les mathématiques permettent d'envisager, qui débouchent sur des vies cachées dans des univers parallèles&amp;nbsp;: ici, une visiteuse d'un futur parallèle vient sauver la mise au protagoniste&amp;nbsp;; dans «&amp;nbsp;Le Continent perdu&amp;nbsp;», un jeune homme originaire du Khurossan, équivalant à notre Afghanistan, est projeté dans un monde où des militaires qui fleurent bon les USA le traitent, comme d'autres, avec une cruelle indifférence. Les entités de l'univers parallèle évoqué dans «&amp;nbsp;Les Entiers sombres&amp;nbsp;» restent, elles, invisibles, ce qui ne les empêche pas, en se livrant à la démonstration de lois mathématiques, de mener une guerre dans notre univers.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car c'est bien de mathématiques qu'il est tout le temps question à travers l'ensemble du recueil&amp;nbsp;: la numérisation, le calcul, autorisent ces dérives transhumaines, on pourrait dire ces transhumances vers une décorporation totale. La plupart des personnages sont des matheux. Mais le fondement même des mathématiques comme description et interprétation du réel est interrogé à maintes reprises dans une perspective métaphysique&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;il n'existe pas de processus physique qui ne fasse pas d'arithmétique sous une forme ou une autre&amp;nbsp;», est-il dit dans «&amp;nbsp;Les Tapis de Wang&amp;nbsp;». Et si elles cessaient d'être exactes à un certain niveau, que leur précision devenait floue comme le sont la matière et l'énergie dans la théorie des quanta, quel univers en résulterait-il&amp;nbsp;? C'est l'idée fascinante déjà développée dans «&amp;nbsp;Radieux&amp;nbsp;» que reprend Greg Egan dans «&amp;nbsp;Les Entiers sombres&amp;nbsp;» autour d'une guerre à laquelle se livrent les entités d'un univers miroir à coups de démonstrations mathématiques modifiant le curseur des lois physiques à leur avantage. Les effets de la discontinuité sont aussi évoqués dans «&amp;nbsp;Poussière&amp;nbsp;» où le vieux principe de causalité s'efface au profit des motifs permettant une meilleure appréhension du réel. Le mathématicien devient un démiurge faustien aux yeux du philosophe croyant, ce qui débouche, dans «&amp;nbsp;Oracle&amp;nbsp;», à une superbe dispute métaphysique autour du théorème d'incomplétude de Gödel. La question de la foi avait déjà été abordée au détour de maints récits&amp;nbsp;: elle est au centre d' «&amp;nbsp;Océanique&amp;nbsp;», où celle en Béatrice qu'adorent les Océaniens suscite chez le narrateur un doute croissant, celle-ci pouvant également être expliquée chimiquement. Des mathématiques différentes sont ici aussi évoquées, qui engendreraient des mondes différents.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dédoublements, miroirs, récursivités, discontinuités, les interrogations de Greg Egan à partir des mathématiques débouchent sur des intrigues d'autant plus passionnantes que les interprétations du réel sont toujours examinées à l'aune de l'humain, quand bien même celui-ci ne serait plus que pur esprit ou évoluant dans un décor numérique. Egan développe des intrigues s'adressant à l'intellect et qui culminent à des hauteurs métaphysiques proprement fascinantes, comme le laisse entendre la magnifique couverture de Nicolas Fructus. Un seul reproche, mineur&amp;nbsp;: l'ordre des nouvelles aurait dû être revu de façon à ne pas rebuter d'emblée le lecteur peu familier de son œuvre. Suivre l'ordre chronologique de publication en s'aidant de la bibliographie, au moins pour les quatre premiers textes, permettrait de s'embarquer avec plus de sérénité en compagnie de cet auteur décidément magistral.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude-Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-57&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;57&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-zendegi.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-zendegi.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Zendegi&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Le dernier roman traduit de Greg Egan suit la trajectoire de deux personnages&amp;nbsp;: en 2012, Nasim Golestani, Iranienne exilée aux Etats-Unis, travaille sur le PCH, un projet de cartographie des cerveaux, et Martin Seymour, journaliste à Téhéran au moment où un scandale politique entraîne la fin du régime des ayatollahs. La cartographie pourrait permettre de lire les pensées, voire de dupliquer une personnalité&amp;nbsp;: le lecteur qui a &lt;strong&gt;La Cité des permutants&lt;/strong&gt; en tête attend de voir dans quelle direction se développera l’histoire&amp;nbsp;; le petit air de déjà vu est compensé par une étude plus fouillée des difficultés, qui ne sont pas que technologiques ou éthiques mais aussi financières. Greg Egan fournit ici une description assez réaliste et décourageante des arcanes des milieux scientifiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Contre toute attente, le roman s’attache pourtant à la trajectoire de Martin, lequel tombe amoureux de la culture iranienne en même temps que de Mahnoosh, une opposante au régime des mollahs avec qui il refait sa vie et a un enfant, Jareed. La seconde partie, qui occupe les deux tiers du roman et se déroule quinze ans après la révolution, dans un proche futur, donc, s’ouvre sur un drame qui va opérer le lien entre les deux intrigues&amp;nbsp;: Nasim, parente de Mahnoosh, est retournée en Iran après la révolution et développe un système de jeu d’immersion virtuelle, Zendegi, dont le principal avantage est la fluidité et le haut degré de réalisme, jeu dans lequel elle injecte ses travaux sur le PCH en réalisant des personnages virtuels quasi autonomes. Martin sait que son fils sera appelé à vivre avec la famille d’Omar, ami de longue date, mais n’est pas persuadé que ce dernier lui transmettra les valeurs auxquelles il est attaché. D’où le projet fou de l’éduquer jusqu’à sa majorité en se scannant le cerveau pour devenir un partenaire de jeu dans Zendegi. C’est donc une course contre la montre qui commence, encore contrariée par des factions réclamant l’autonomie des logiciels conscients, et des sabotages destinés à ruiner Zendegi dont il faut rapidement trouver les auteurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si les vertigineuses interrogations métaphysiques sont bien évoquées, elles sont à peine approfondies, au risque de désarçonner le lecteur. L’auteur privilégie clairement la dimension humaine du récit, réellement poignante. L’impression de dispersion qui résulte d’une intrigue apparaissant tardivement donne à la charpente du roman la colonne vertébrale d’une girafe, avec les apparentes digressions, pourtant nécessaires, de la première partie, étirant le roman jusqu’au démarrage effectif à mi-chemin du livre. En réalité, c’est avec brio que l’auteur déjoue les attentes de son lectorat sans cesser de spéculer sur les mêmes thèmes, à un niveau plus profond, de façon moins spectaculaire sans doute, mais assurément plus subtile. Dès le départ, l’auteur annonce la couleur&amp;nbsp;: exit les facilités de la culture dominante, Martin bazarde ses disques rock, qu’il troque pour des versions numériques nettoyées au résultat, et c’est un indice, finalement décevant, tandis que les classiques intrigues de numérisation de cerveaux sont contrariées par les manques de budget. A la place, il propose une plongée dans la culture de la Perse antique, avec de fascinants jeux de miroirs où réel et virtuel s’interpénètrent (car c’est une adaptation d’un célèbre poème épique de l’an mil, le Shâh Nâmeh, qu’on découvre dans &lt;strong&gt;Zendegi&lt;/strong&gt;), les décors orientaux devenant les fractales exotiques répétant les motifs récurrents du récit, chacun éclairant l’autre de façon fascinante. En mariant davantage spéculations audacieuses et intrigue intimiste, Greg Egan devient accessible à un plus grand nombre de lecteurs, mais sa virtuosité est intacte. Ajoutons que le roman, écrit avant les révolutions arabes, présente un Iran mal connu mais réaliste, l’auteur ayant fait le voyage pour s’imprégner de sa culture.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude-Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;67&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;egan-gdl-ceres.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/egan-gdl-ceres.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Cérès et Vesta&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Cérès et Vesta, les deux plus gros astéroïdes de la Ceinture, entre Mars et Jupiter. Vesta est un gros rocher, Cérès une boule de glace. Chacun est riche de ce dont l’autre manque&amp;nbsp;; chacun doit donc échanger pour pouvoir exister. Différentes géologiquement, les deux entités le sont aussi sur le plan politique. Alors que Cérès abrite une société libérale et tolérante, Vesta, qui l’a aussi longtemps été, a cédé depuis à un populisme revanchard et anti-intellectuel qui martèle comme une évidence l’existence d’une dette fondatrice qu’aurait une partie de la population envers les autres parties. Le trouble agite Vesta, entre tensions «&amp;nbsp;racistes&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;terrorisme&amp;nbsp;» à bas bruit, contestation de la discrimination, ou soumission à celle-ci dans l’espoir d’un solde de tout compte. Rien d’étonnant alors si des milliers de réfugiés fuient Vesta pour Cérès, un voyage de plusieurs années, long et dangereux, qui emprunte les mêmes voies de communication que le commerce interastéroïde. Sur Cérès, on accueille bien volontiers ces réfugiés, même si on les connaît peu. Le temps et la bonne volonté permettent de donner nom et visage à ceux qui n’avaient qu’un statut. Mais voilà qu’un jour, Vesta, pour récupérer des ennemis politiques embarqués sur un vaisseau à destination de Cérès, menace de provoquer la mort de tous les réfugiés en transit, bien plus nombreux. Bluff ou pas&amp;nbsp;? Et si c’est vrai, que faire&amp;nbsp;? Comment choisir entre les 4000 et les 800&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec ce texte, finaliste aux prix Sturgeon et Hugo 2015, Egan ne peut pas être davantage dans l’actualité. La ressemblance entre la situation décrite au-dessus et celle de notre monde est criante. C’est donc un texte politique que livre Egan, auteur originaire d’un pays qui gère par l’éloignement son problème de réfugiés. Il pourra peut-être ainsi toucher des lecteurs qui ne liraient pas de textes contemporains sur la question et montrer que la SF prend position dans le débat public.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Egan remet aussi au goût du jour un classique de l’éthique&amp;nbsp;: le dilemme du tramway. Il se formule ainsi&amp;nbsp;: si un tramway n’a que deux choix, continuer sur sa voie et écraser dix hommes, ou dévier pour aller sur une autre voie où ne se trouve qu’un seul homme, que doit faire le conducteur&amp;nbsp;? Expérience de pensée qui est motif à discussions sans fin (et qui revient en force avec les choix que devront faire les voitures autonomes), le dilemme a une solution utilitariste simple&amp;nbsp;: mieux vaut tuer un que dix. Il se raffine à l’infini si on suppose des individus de valeurs différentes, la première des questions étant celle de la possibilité d’une évaluation éthique de la valeur individuelle, et met en évidence les apories d’une pensée utilitariste pure. C’est à ce dilemme qu’est confrontée Anna, responsable du port de Cérès, en raison du chantage exercé par les Vestiens. S’y mêle l’incertitude sur la réalité de la menace et les propres sentiments d’Anna à l’endroit des réfugiés vestians. Nul n’aimerait être à sa place&amp;nbsp;; il faudra pourtant décider…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce texte riche est, comme toujours chez le brillant Greg Egan, une vraie nourriture pour l’esprit. On pourra néanmoins regretter que les personnages n’aient pas plus de temps pour prendre chair, en dépit de tentatives méritoires de l’auteur pour aller dans ce sens. Il y manque quelques pages.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-jentile/&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-86&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;86&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 87)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2017/07/26/Objectif-Runes-en-plus-Bifrost-87</link>
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        <pubDate>Wed, 26 Jul 2017 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr87-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr87-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Un tout bref addendum au cahier critique du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-87&quot;&gt;Bifrost 87 spécial Jean Ray&lt;/a&gt;, où l'on se penche sur une poignée de livres à la frontière des genres qui nous intéressent ou qui ne sont pas parvenus à convaincre complètement la rédaction…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr87-domino.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr87-domino.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;L'Effet domino&quot; /&gt;L'Effet domino&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;François Baranger - Bragelonne coll. «&amp;nbsp;Thriller&amp;nbsp;» - février 2017 (roman inédit - 570 pp. GdF. 21,50 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Après une incursion remarquée dans le domaine de la SF avec son long, très long, trop long &lt;strong&gt;Dominium Mundi&lt;/strong&gt;, François Baranger, illustrateur et romancier, change de genre et s’attaque au thriller avec &lt;strong&gt;L’Effet domino&lt;/strong&gt;. Un tueur en série assassine de façon horrible à Paris, en 1907&amp;nbsp;: les cadavres sont atrocement mutilés, les viscères répandus de façon ordonnée, des symboles cabalistiques étranges inscrits tout autour. Or, les victimes sont toutes des proches de célébrités (Camille Saint-Saëns, Claude Monet, Marie Curie). Aussi, le préfet Lépine est-il sur les dents. Et comme l’enquête n’avance pas assez vite, il fait appel, en grand secret, à un inspecteur breton, Philippe Lacinière, connu pour son efficacité, mais, surtout, sa grande droiture. On lui confie aussitôt une équipe réduite et une consigne &amp;nbsp;: faire vite et discret.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et c’est parti pour une course poursuite à travers les rues d’un Paris en pleine transformation. L’auteur fait de la capitale du début du siècle un personnage essentiel de son histoire, la décrit avec un plaisir gourmand évident et une certaine finesse – la plus grande réussite de ce récit. À quelques rares exceptions près, on n’est pas devant un catalogue d’exposition ou un guide touristique&amp;nbsp;: cette ville vit, grouille d’habitants, respire, pue, crie, se tait. Elle donne corps à ce duel haletant entre le policier et le meurtrier.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;François Baranger, dans &lt;strong&gt;L’Effet domino&lt;/strong&gt;, en dépit de ce que suggère la quatrième de couverture, laisse bien de côté les domaines qui nous sont chers en Bifrosty. En effet, pas une once de fantastique, de weird, dans ce nouveau roman. Mais si l’on n’est pas rebuté par les boyaux et les morceaux de corps, les rebondissements multiples (pas toujours surprenants) et les personnages bien charpentés (mais un brin caricaturaux), alors le tueur aux dominos n’attend plus que vous.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr87-starpoint1.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr87-starpoint1.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;La Fille aux cheveux rouges&quot; /&gt;Le Projet Starpoint T1&amp;nbsp;: La Fille aux cheveux rouges&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Marie-Lorna Vaconsin - Anne Carrière/La Belle colère - mars 2017 (roman inédit - 384 pp. GdF. 19 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Âgé de quinze ans, Pythagore Luchon vit dans la petite ville morne de Loiret-en-Retz, seul avec sa mère&amp;nbsp;: son père, scientifique de renom et spécialiste de physique quantique, est plongé dans le coma depuis trois ans après un vol à l’arrachée qui a mal tourné. Pythagore entame sa classe de seconde mais rien ne va&amp;nbsp;: il a loupé sa rentrée à cause d’une gastroentérite et pendant son absence, sa meilleure amie, Louise Markarian, s’est entichée d’une «&amp;nbsp;nouvelle&amp;nbsp;», Foresta Erivan, la fille aux cheveux rouges. Finie leur belle complicité&amp;nbsp;: Louise n’en a que pour l’intrigante Foresta qui semble l’entraîner dans une vie plus trépidante que celle qu’on peut espérer à Loiret-en-Retz… Jusqu’au jour où Foresta vient trouver Pythagore pour lui dire que Louise a disparu dans un univers parallèle dont elle-même est issue, univers qu’il est possible de rejoindre grâce à un subtil breuvage tiré d’oranges bleues tout en croisant les reflets de miroirs ou de fenêtres. Pythagore se retrouve alors mêlé à la vie des jeunes gens «&amp;nbsp;de l’autre côté du miroir&amp;nbsp;», des Géographes, dans un monde violent qui menace de s’écrouler dans la guerre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Voilà plusieurs semaines que l’éditeur tente de construire autour de ce premier tome d’une trilogie intitulée &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Le Projet Starpoint&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; l’aura de mystère censée entourer toute œuvre qui bousculera un peu le lecteur assoupi, plus précisément le «&amp;nbsp;jeune adulte&amp;nbsp;», comme on dit, puisque c’est lui qui est visé. Las, votre serviteur n’est ni l’un, ni l’autre, et il n’a pas senti passer le vent de la flèche qui aurait pu venir le frapper. Il est plutôt resté mollement fiché dans son fauteuil, se demandant s’il est nécessaire d’imposer à de vieux adolescents les souvenirs mornes des malaises de l’âge ingrat. Heureusement (?) qu’on ne s’en tient pas à cela et qu’en contrepoint, on trouve aussi dans ce roman le premier amour, le premier baiser, le groupe de rock-metal, le gentil punk à chiens, les substances doucement illicites, l’interro d’éco qu’on n’a pas eu le temps de réviser, le grand benêt de fils de bourgeois, arrogant et auréolé de ses succès auprès des filles, un peu mais pas trop superficielles quand elles sont belles – comme il se doit –, les premières soirées sous les étoiles, les grands un peu bêbêtes et portés sur la bouteille, les adultes empêtrés dans leur solitude, et surtout l’ado lambda, en la personne de Pythagore Luchon, coincé, par un nom dont on ne sait quoi penser, entre le mythe et la médiocrité, le héros et le mec moyen, un univers trépidant et un autre qui se refuse plus ou moins à lui, même si l’aventure, et on n’en doute pas dès le début, passera de l’un à l’autre. D’ailleurs, il n’est question que de passage, initiatique, d’un univers à l’autre, d’un âge à un autre, et d’épreuves tout aussi initiatiques, guerrières pour l’essentiel. Alors on pense à Philip Pullman, bien sûr, et il est même cité en quatrième de couverture. Mais le destin de ce livre sera tout autre&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;À la croisée des mondes&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; fait partie de ces œuvres, comme &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;Le Seigneur des Anneaux&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; ou bien encore &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/watership-down&quot;&gt;Watership Down&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de Richard Adams, qui, toutes écrites qu’elles soient pour un jeune public, entraînent derrière elles tous les âges, du plus tendre au plus affirmé, grâce à leur culture et leur capacité à nous émouvoir, à nous faire bouger. Ici, malgré les sauts incessants d’une réalité à une autre, rien ne bouge, tout est à sa place et c’est bien le problème.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Arnaud Laimé&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr87-brillants23.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr87-brillants23.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Les Brillants&quot; /&gt;Les Brillants T2 et T3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Marcus Sakey&lt;br /&gt;
2. Un monde meilleur - Gallimard coll. «&amp;nbsp;Série noire&amp;nbsp;» - février 2016 (roman inédit traduit de l'anglais (USA) par Sébastien Raizer - 432 pp. GdF. 20 euros)&lt;br /&gt;
3. En lettres de feu - Gallimard coll. «&amp;nbsp;Série noire&amp;nbsp;» - mars 2017 (roman inédit traduit de l'anglais (USA) par Sébastien Raizer - 384 pp. GdF. 20 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Voici donc la suite et la fin de la trilogie des «&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-brillants&quot;&gt; Brillants »&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. C'est en quelques sorte une uchronie où, à partir de 1980, 1% des bébés se sont mis à naître nantis de pouvoir spéciaux. Il ne sont pas des super-héros pouvant postuler chez DC ou Marvel, ils n'ont pas de cape et ne porte pas leur slip par-dessus leur collant. Pas de pouvoirs psi au sens traditionnel du terme. Ce serait &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/les-enfants-de-darwin&quot;&gt;Les Enfants de Darwin&lt;/a&gt;, chers à Greg Bear, à ceci près qu'ils sont fort différents les uns des autres; leurs capacités sont uniques ou presque. Ils peuvent deviner avec certitude les fluctuations boursières, prédire les pensées et actions d'autrui en interprétant leur langage corporel avec une précisions absolue, prédire tous les schémas événementiels futurs à l'instar d'un joueur d'échec prévoyant plusieurs coups d'avance, se déplacer sans être vu ou percevoir le temps différemment. Qu'il y ait de tels surdoués dans la nature n'est pas du goût de tout un chacun. Cette fois, ce n'est pas &lt;em&gt;juste&lt;/em&gt; une religion ou une couleur de peau&amp;nbsp;! La société à peur des brillants&amp;nbsp;: d'un type capable de rafler 300 milliards de dollars sur les marchés financiers, par exemple. Et les brillants ont peur des 99% de la population qui a peur d'eux. Le DAR, un service pas très secret le plus puissant des USA est chargé d'arrêter ou de tuer les brillants usant de leurs capacités en marge des lois. Tous les brillants ne se valent pas et ceux de niveau 1 font quasiment des miracles. Aussi les enfants de niveau 1 sont-ils déportés dans des «&amp;nbsp;académies&amp;nbsp;», des camps de concentration (pas d'extermination) où on leur lave le cerveau avec force torture psychologique pour les asservir, en faire des esclaves et exploiter à peu de frais leurs talents. Le gouvernement nourri le projet d'implanter des puces à tous les brillants pour les tracer en permanence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Agent du DAR bien que lui-même brillant, Nick Cooper vient de devenir conseiller du nouveau président des Etats Unis après qu'il ait tué le directeur du DAR, fait tomber l'ancien président corrompu à la fin du tome 1 et réhabilité l'ancien terroriste brillant de génie John Smith.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cooper entend ménager la chèvre et le chou pour éviter la guerre civile d'extermination qu'il voit se profiler et comprend s'être fait manipuler pat J. Smith. Terroriste un jour, terroriste toujours. Il sait que Smith veut la guerre à outrance parce qu'il à calculer qu'il l'emporterait. Chez les normaux, le conseiller Owen Leahy a pris la suite d e ceux qui ont été éliminés à la fin du tome 1. Le nouveau président a ordonné d'assiéger la réserve de la Nouvelle Canaan, fondée dans le Wyoming par l'ultra-milliardaire Eric Epstein pour abriter les brillants et les soustraire aux pogroms, avec une force très considérable que Leahy lance à l'assaut. Mais la force de 80 000 hommes est anéantie et la Maison Blanche y passe aussi…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est une lecture très fluide, très agréable. Les pages tournent toutes seules. On est porté par l'histoire, heureusement. Parce que dès que l'on prend un peu de recul, d'importantes failles ne cessent d'apparaître. On ne cesse plus de se demander pourquoi ci, pourquoi ça. Les réponses, quand il y en a, sont loin d'être satisfaisantes. Pourquoi Epstein, maître de l'information, n'a-t-il pas protéger les 600 enfants exfiltrés d'une académie qui sont pris en otage par la horde de normaux venus liquider la Nouvelle Canaan&amp;nbsp;? Personne n'y a pensé&amp;nbsp;? Pas un parent&amp;nbsp;? Et qu'en a fait la horde après avoir franchi les douves&amp;nbsp;? Plus un mot. Pourquoi Soren Johansen devait-t-il aussi tuer le bébé d'Ethan&amp;nbsp;? Pourquoi Shannon laisse-t-elle s'enfuir la personne qui accompagne Smith&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette trilogie restera un excellent divertissement tant que l'on n'y regardera pas de trop près. Il faut la prendre pour ce qu'elle est. Si, sur ce même sujet, on veut lire quelque chose de plus spéculatif, il faudra se porter sur le diptyque de Darwin de Greg Bear. Mais le plaisir de lire sera moindre…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Thierry Di Rollo, guide de lecture</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2017/05/16/Thierry-Di-Rollo-guide-de-lecture</link>
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        <pubDate>Tue, 16 May 2017 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;Pour accompagner la parution du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/thierry-di-rollo/le-temps-de-palanquine&quot;&gt;Temps de Palanquine&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, treizième roman de &lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/thierry-di-rollo/&quot;&gt;Thierry Di Rollo&lt;/a&gt; et huitième à paraître au Bélial', voici un guide de lecture rassemblant les critiques des romans de notre auteur parues au fil des numéros de &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt;, manière de témoignage de la constance qualitative et thématique d'une œuvre…&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-number9.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-number9.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Number Nine&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Vous aimez l'horreur gratuite et cradingue et vous n'êtes pas trop regardant quant à l'intrigue et surtout pas vis à vis de la vraisemblance scientifique&amp;nbsp;: jetez-vous sur ce roman&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Number Nine&lt;/strong&gt; fut précédé d'une réputation élogieuse&amp;nbsp;: un futur dystopique – imaginez que toutes les centrales atomiques françaises nous fassent leur petit Tchernobyl les unes après les autres… Fatiguées de déporter les populations irradiées (toujours selon le modèle russe), les autorités françaises se sont contentées de les cantonner sur leurs lieux d'habitation en attendant que les victimes crèvent à petit feu. L'histoire de &lt;strong&gt;Number Nine&lt;/strong&gt; commence à la question, que va-t-on bien pouvoir faire des corps&amp;nbsp;? Et là, les choses se gâtent…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Brûlez un corps irradié et vous obtiendrez des cendres et des poussières radioactives aussi nocives, aimablement dispersées par le vent. À éviter. Faites bouffer le même corps par un gros chien et vous obtiendrez un gros chien radioactif, de l'urine, des crottes et des poils radioactifs. Pas terrible non plus. Mais si un ingénieur généticien avait le pouvoir de créer un être capable de supprimer la radioactivité (par quel miracle digestif&amp;nbsp;???), le problème des irradiés ne se poserait simplement pas. Voici donc la solution…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La vraisemblance scientifique étant définitivement exclue de notre propos, reste l'intérêt de la fable elle-même. Passons sur la peinture assez rapide de l'état-nation déliquescent, (chômage quasi général, inflation galopante, perversité des élites, crimes et trafics impunis…). S'improvisant maître-chien-nécrophage, le héros plaque son boulot à la première occasion pour les beaux yeux d'une inconnue sans l'ombre d'une hésitation… Laquelle inconnue a pour talent principal la castration de ses amants, nombreux évidemment (trois, quatre&amp;nbsp;?). Très persuasive, elle est capable d'obtenir d'un ingénieur en manipulation génétique une bestiole sur mesure valant plusieurs millions de dollars, simplement en échange de ses charmes (incroyable ce que l'on arrive à faire avec quelques formes raisonnablement proportionnées). Ainsi voilà donc pour l'histoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Number Nine &lt;/strong&gt;est une déception. Un autre de ces épanchements cathartiques identifiables dès les premières descriptions d'une société enfermée dans des faux choix («&amp;nbsp;brûlé ou dévoré&amp;nbsp;»), confirmé par la passivité absolue du héros manœuvrable à merci, définitivement entériné par la première fellation castratrice – un fantasme si évident qu'il en deviendrait presque le stigmate naturel de ce genre de récit. Mais &lt;strong&gt;Number Nine&lt;/strong&gt; est aussi le premier roman d'un jeune &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thierry-di-rollo/&quot;&gt;auteur&lt;/a&gt;&amp;nbsp;: toute cette énergie, cette force mieux dirigée et no aveuglée par un pessimisme de surface aurait pu frapper là où ça aurait vraiment fait mal. Cela viendra peut-être…&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-sice/&quot;&gt;David Sicé&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-6&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;6&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-profondeur.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-profondeur.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;La Profondeur des tombes&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;? Attention à la chute&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans un futur proche où le pétrole et ses dérivés ne sont plus qu'un souvenir, l'Europe s'enfonce peu à peu dans les ténèbres des mines de charbon exploitées en dépit du bon sens. Dans ce décor où la «&amp;nbsp;nuit claire&amp;nbsp;» a remplacé le jour et où le froid règne sans maître sur la «&amp;nbsp;nuit noire&amp;nbsp;», Forrest Pennbaker est porion. Il travaille à la mine de CorneyGround et, quand il ne travaille pas, il s'occupe de sa fille CloseLip, une réplicante qui tombe littéralement en pièces détachées. Son existence pourrait continuer de la sorte jusqu'à son ultime soupir, mais justement, un terrible secret est lié au susdit soupir. Alors qu'il était adolescent, Forrest a vu la Mort enlever un des pêcheurs du lac au bord duquel il a grandi. Cette Mort possédait un corps hideux, mais surtout la voix et les yeux de sa mère, emportée quelques années auparavant par le cancer&amp;nbsp;; cette incarnation de la Faucheuse lui a alors parlé de «&amp;nbsp;la profondeur des tombes&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour retrouver la trace de son amour d'enfance, Debbie, mais aussi pour comprendre de quel fil sera tissée l'étoffe de son avenir, Forrest va quitter CorneyGround avec sa fille rangée dans une valise. Ensemble, ils vont se rendre dans l'U-Zone, une zone de non-droit où réside Bartolbi, l'éleveur de hyènes, un homme qui peut probablement l'aider.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un sous-fifre broyé par un système socio-économique qu'il va bientôt fuir à défaut de pouvoir le détruire, un futur d'une noirceur à faire passer Brazil pour une comédie de Capra, une ménagerie insensée (hippo cloné, âne capable de boire de l'eau pourrie, buffle colérique – vingt-neuf morts au compteur –, hyènes, singes cherchant un nouveau roi), une arme de poing appelée Royster, de la violence sèche comme un désert, du sexe qui sent la misère pour ne pas dire la merde. Il n'y a pas de doute possible&amp;nbsp;: nous sommes chez &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thierry-di-rollo/&quot;&gt;Thierry Di Rollo&lt;/a&gt;, auteur de quatre romans plus noirs et désespérés les uns que les autres. Désespérés, certes, mais humains et surtout d'une étonnante profondeur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Di Rollo a commencé sa carrière avec quelques nouvelles remarquées avant de passer au roman&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/number-nine&quot;&gt;Number Nine&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Archeur &lt;/strong&gt;chez Encrage, deux œuvres franchement intéressantes, inabouties à n'en point douter mais dans lesquelles germaient déjà le soufre et l'acide du diptyque &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thierry-di-rollo/la-lumiere-des-morts&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Lumière des morts&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;/&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thierry-di-rollo/la-profondeur-des-tombes&quot;&gt;La Profondeur des tombes&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. Diptyque&amp;nbsp;? Oui, car il semble évident que ces deux romans sont liés, au moins au niveau des thèmes qu'ils brassent, mais aussi sur le plan du style&amp;nbsp;: narration nerveuse entrecoupée de flash-backs en fondus enchaînés, construction en deux parties («&amp;nbsp;résignation&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;rébellion&amp;nbsp;»). Au début de sa carrière, Di Rollo écrivait sous influence&amp;nbsp;; il y avait du Pierre Pelot et du Philip K. Dick dans ses romans. Cette époque est révolue, mais, revers de la médaille, pour ceux qui ont lu ses précédents romans, &lt;strong&gt; La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt; sonne parfois comme une autocaricature&amp;nbsp;; un peu comme quand de Palma nous fait pour la huitième fois le coup de la fusillade au ralenti toute en synchronicités. Mais au final, ce côté «&amp;nbsp;Di Rollo au carré&amp;nbsp;» est sans doute le seul reproche que l'on puisse faire à ce quatrième roman, car pour ce qui est du manque de crédibilité totale du monde futur décrit, il est clair que c'est voulu ou, du moins, que ce n'est pas le propos (&lt;strong&gt;La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt; est une allégorie dont certains accents rappellent les chefs-d'œuvre écolo-cyniques de Ballard, &lt;strong&gt;Le Vent de nulle part&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt; La Forêt de cristal&lt;/strong&gt;). Quant aux qualités du livre – court et percutant, tout le contraire de la nouvelle science-fiction américaine – elles sont légion&amp;nbsp;: écriture au scalpel, dialogues parfaits, rythme soutenu, bonne balance entre le suspense et l'action, descriptions courtes et allant à l'essentiel. Et puis il y a toutes ces trouvailles&amp;nbsp;: la cérémonie de l'ondoiement, les bras de CloseLip qui se déboîtent sans cesse, la République des Singes…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Di Rollo est arrivé à sa pleine et entière maturité littéraire. Ne reste donc plus qu'à attendre son chef-d'œuvre&amp;nbsp;: un roman ne mettant pas en scène un homme broyé par un système et sur le point de tracer SA route&amp;nbsp;; un livre où il n'y aurait pas de buffles, autruches, rhinocéros, lions dégénérés et autres chiens biomodifiés, généticotripatouillés. Histoire de patienter, allongez-vous gaiement dans cette profondeur des tombes, vous n'y trouverez aucun repos. Et si vous n'avez jamais lu de roman de Di Rollo, préparez-vous à un choc&amp;nbsp;: il est des trous où la terre tremble plus qu'ailleurs.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/cid-vicious/&quot;&gt;Cid Vicious&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-33&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;33&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-meddik.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-meddik.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Meddik&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Il faut bien l'avouer&amp;nbsp;: Thierry Di Rollo n'a pas sa place dans le Paysage Imaginaire Français. Pas le moindre gobelin, aucun combat au sabre laser, rien de ce qui fait la richesse de nos genres préférés. On trouve bien quelques animaux&amp;nbsp;: chien (&lt;strong&gt;Number nine&lt;/strong&gt;), rhinocéros (&lt;strong&gt;La Lumière des morts&lt;/strong&gt;), hyène (&lt;strong&gt;La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt;), et ici éléphant ou vautours, mais pas trace de licorne ou de loup. Pourtant, ne nous y trompons pas, si Di Rollo n'a rien compris aux «&amp;nbsp;attentes du marché, coco&amp;nbsp;», s'il ne nous propose pas de trilogie en six volumes de 500 pages la pièce, c'est pour nous offrir bien plus que cela&amp;nbsp;: un aller simple pour Humain-Land. Le matériau qu'il travaille, c'est les tripes. Celles de ses personnages – certains le lui reprocheront sûrement – et, surtout, les siennes. Ses livres sont remplis de son cœur, de son sang, et nous ouvrent les portes d'univers entiers. Et, qu'on le veuille ou non, il y a bien plus de noir dans l'univers que d'étoiles qui brillent. Alors oui, les romans de Di Rollo sont noirs, et celui-ci peut-être encore plus que les autres.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si l'on pouvait trouver quelques excuses aux atrocités perpétrées par les «&amp;nbsp;héros&amp;nbsp;» meurtris des précédents ouvrages, John Stolker, personnage principal de &lt;strong&gt;Meddik&lt;/strong&gt; n'a, lui, aucune circonstance atténuante. Pas même la drogue, qu'il consomme à outrance. Fils d'un Juste, la caste dominante sur Terre, vivant dans un immeuble de plus de trois cents étages surplombant Grande-Ville, Stolker est rongé par la haine. Haine de son père, Blöm (Blöm Stolker/Bram Stoker&amp;nbsp;: le père comme vampire&amp;nbsp;?), tout-puissant dirigeant de la Gormac, n'hésitant pas à tuer des enfants lors de l'essai d'un prototype. Haine de la religion qu'on tente de lui enfoncer dans le crâne à coups de phrases toutes faites. Haine de ce qu'il deviendra s'il reste dans le quartier des Justes. La haine jusqu'à l'amour (ses «&amp;nbsp;amis&amp;nbsp;» Susie et Roman). La haine jusqu'à la mort. Après un premier meurtre, Stolker fuit le quartier protégé, pour plonger dans Grande-Ville, cité survolée par d'immenses vautours mutants prêts à emporter quiconque sortirait à découvert ou serait tué dans les combats d'une bien mystérieuse guérilla. Il peut alors laisser ses instincts meurtriers s'exprimer et rencontre, grâce à la drogue, l'éléphant géant qui sera son guide et son protecteur&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Meddik &lt;/strong&gt;(Meddik/Merrick&amp;nbsp;: &lt;em&gt;elephant man&lt;/em&gt;, l'autre visage de Stolker, monstre au cœur tendre&amp;nbsp;? Meddik/Mais Dick&amp;nbsp;: hommage au maître&amp;nbsp;?…).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et ces quelques lignes ne suffiront jamais à rendre compte de l'extrême richesse du roman écrit par Di Rollo. Il radicalise encore sa démarche artistique, non seulement dans l'horreur, mais également dans la construction de son récit, faisant de l'ellipse et de la métaphore des armes de dissection massive. Chaque fois que l'on croit percevoir ses intentions, il se dégage d'une pirouette et nous entraîne sur une autre voie. Ainsi &lt;strong&gt;Meddik &lt;/strong&gt;est/n'est pas&amp;nbsp;: un roman de S-F politique, une histoire d'amour, un pamphlet anti-religieux, un cri de rage, une ode à l'humain… Non, décidément, Thierry Di Rollo n'a rien à faire dans le PIF. C'est un écrivain. Un grand écrivain, auteur d'une œuvre exigeante dont je ne pourrais me passer.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/pascal-godbillon/&quot;&gt;Pascal Godbillon&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-39&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;39&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-orvil.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-orvil.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Les Trois Reliques d’Orvil Fisher&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Décidément, Di Rollo ne fait rien pour convaincre ses détracteurs de changer d'avis. Ceux-là ne verront dans son dernier roman qu'un western post-apocalyptique privilégiant banalement la violence extrême qui, il est vrai, semble sa marque de fabrique. Erreur grave. La catégorie «&amp;nbsp;drame métaphysique&amp;nbsp;», si d'aventure elle existait, rendrait mieux compte, sans toutefois en épuiser la richesse, de l'histoire contée par l'enfant terrible de la S-F française.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Simplicité confondante des phrases (tant au plan stylistique que descriptif), pureté et linéarité de l'action, construction classique – l'apparence du roman pourrait laisser une impression de bâclage à un lecteur pressé. Mais ne nous y trompons pas. La sécheresse, la rusticité de l'écriture sert à merveille le propos. De fait, Di Rollo renouvelle la dimension tragique de son œuvre à partir du matériau le moins noble qui soit, presque le plus abondamment travaillé&amp;nbsp;: ici, une banale histoire, mille et mille fois réécrite, de vengeance.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La terre, futur proche. Le désert croît, l'eau est devenue un bien aussi précieux que le diamant. Abandonné de son père, Orvil Fisher grandit à Lucité, dans un bloc miséreux rendu plus sinistre encore par le grand froid et les ténèbres de la pollution. Un soir, il assiste, impuissant, au massacre de ses grands-parents par un sniper (scène d'anthologie) qu'il va tenter à tout prix de retrouver. Ayant fait l'apprentissage de la douleur, puis du meurtre, il deviendra lui-même un tueur et éliminera, sans la moindre pitié, tous ceux qui se dresseront sur sa route. Est-ce tout&amp;nbsp;? Orvil Fisher l'orphelin&amp;nbsp;? Oui. Car il y a, dans ce personnage qui semble incarner quelque fatalité à laquelle nul ne peut échapper, une sorte d'ange exterminateur dont l'essence paraît s'être concentrée sous l'apparence d'un homme banal, ressemblant à tout le monde&amp;nbsp;: désespéré et ignorant, en quête de sens, de réponses, de leçons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Avez-vous appris au moins quelque chose&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» répète inlassablement la girafe Kinjie. En guise de leçon, Orvil pour sa part délivre un savoir qui fait de lui un maître invisible et secret, au service de la mort mystérieuse. «&amp;nbsp;Il y a peut-être un sens à la vie, et ce sens, c'est la mort qui le lui donne.&amp;nbsp;» Incapable d'éprouver ni joies ni remords, qu'il s'agisse de tuer un animal, un inconnu ou un camarade, il avance de place en place livré à lui-même (à ses démons), cherchant une transcendance dans le mal alors qu'il devine peut-être ne pouvoir la trouver que dans sa propre mort.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comment peuvent vivre un homme, un peuple qui ne croient plus en rien&amp;nbsp;? Qu'est-ce qui les fait continuer&amp;nbsp;? C'est sans doute cette fatidique absence divine, la disparition de Dieu qu'interrogeait déjà Di Rollo dans &lt;strong&gt;Meddik&lt;/strong&gt;, qui a condamné l'homme à l'errance, et la terre à la sécheresse, et la nature à la tristesse, et l'âme à tenter de saisir un bonheur frelaté dans les paradis délétères de la K. Beckin ou de l'arène&amp;nbsp;; c'est cette absence qui a provoqué tous ces meurtres, remarquables (et cependant banals dans leur atroce mécanicité) ou absolument insignifiants. Orvil, comme les autres, s'ennuie. Et les jeux stupides qu'il s'invente le distraient. Tuer, oui&amp;nbsp;: pour tuer l'ennui, pour tuer l'absence de sens. Car «&amp;nbsp;il n'y a pas de sens […] juste un but&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette liberté absolue de l'homme en proie à l'absurdité, Orvil tente de s'en convaincre – sans toutefois jamais parvenir à se libérer de la servitude que sa Némésis lui a volontairement choisie. Un but&amp;nbsp;? Orvil Fisher reste au fond la pitoyable marionnette de Milestone, le sniper. De la même façon, le sniper, machiavélique, tient d'étranges propos au tueur qui veut le liquider, en soulignant que lui seul, Milestone, en épousant la loi d'airain du déterminisme, est parfaitement libre face à des événements comme la vie et la mort où tous les hommes jouent le même pathétique rôle, répètent les mêmes phrases vides de sens, vont jusqu'à reproduire les mêmes gestes de désespoir qui jamais ne les sauveront.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pourtant, pas plus l'un que l'autre n'est libre. Dépourvu de rêves, d'espoirs, de liens, de failles ou de sentiments, (s'ils en possèdent, l'auteur ne les révèle pas), les deux tueurs ne vivent jamais vraiment, ils survivent. Rien ne vient à bout de ces ombres, qui semblent ne plus éprouver de douleur, dont la présence au monde est incertaine. Si bien que leur liberté fausse est battue en brèche par celle, pourtant aussi risiblement contrainte, des taureaux mutants sacrifiés dans l'arène ou des girafes qui, l'espace d'un instant ineffable, remplissent l'existence spectrale d'Orvil.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La vision de ces animaux sauvages, qui traverse toute l'œuvre de Di Rollo, ne laisse pas d'intriguer. Il faut prendre un tel bestiaire comme symbole. Les animaux (donc les symboles) parlent à l'homme, qui ne les comprend pas – ou plus. Par l'arche du roman, Di Rollo semble essayer de sauver quelque chose de l'homme – des signes, des affects, des histoires – face au néant qui menace, face à la défaite de l'intelligence et de la vie. Avez-vous appris au moins quelque chose&amp;nbsp;? Raconter. Se raconter. C'est pourquoi, ironiquement, le roman se résout à la manière d'une fable, certes tragique. La tragédie humaine selon Di Rollo, ce serait peut-être cela&amp;nbsp;: avoir inventé le bien, le mal&amp;nbsp;; en avoir perdu la signification ou n'en conserver que quelques traces devenues indéchiffrables.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-46&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;46&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-cendres.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-cendres.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Cendres&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Derrière une couverture dont on peut dire beaucoup de choses, mais certainement pas qu'elle est hors sujet ou qu'elle manque d'ambition, se cache le premier recueil de nouvelles de Thierry Di Rollo, auteur lyonnais mais qu'on verrait plutôt rescapé d'un pays qui, ces cent dernières années, a connu plus de périodes de guerre/famine/peste que le reste du monde réuni – un auteur bien connu des lecteurs de &lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;et dont le septième roman, &lt;strong&gt;Le Syndrome de l'éléphant&lt;/strong&gt;, paraîtra en mai 2008 aux éditions Denoël en littérature générale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sept romans, un petit recueil – de la noirceur&amp;nbsp;; de la violence&amp;nbsp;; de la concision&amp;nbsp;; du sexe mais pas d'amour&amp;nbsp;; de l'amour, parfois, mais toujours chargé d'une folie brûlante –, Thierry Di Rollo a maintenant, et indéniablement, ce qu'on appelle une œuvre. Pour ceux qui ont le courage de s'y frotter, ce corpus ne fait jamais long feu&amp;nbsp;; cohérent, ses éclats de plomb fondu nous traversent en biais, le plus souvent de l'estomac (d'abord) à la cervelle (enfin).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les quatre nouvelles de &lt;strong&gt;Cendres&lt;/strong&gt; s'intègrent parfaitement à l'œuvre dirollienne… que ce soit l'histoire du réfugié Renaud né «&amp;nbsp;À l'époque où les maris pouvaient encore assister à l'accouchement&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; que ce soit celle de cet homme qui, blessé/brisé pour d'obscures raisons politiques, rêve de papillons jaunes&amp;nbsp;; ou cette jeune fille prisonnière d'un pseudo-comte Zaroff qui ne supporte pas l'odeur des menstrues&amp;nbsp;; ou, enfin, celle de ce manipulateur temporel obsédé par la chanson des Beatles &lt;em&gt;Eleanor Rigby&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce recueil est par conséquent une très bonne porte d'entrée pour découvrir l'œuvre de Thierry Di Rollo, un apéro sang et encre, nappé de cendres – du rouge, du gris, du noir, dont le papillon est le contrepoint parfait car jaune. &lt;strong&gt;Cendres&lt;/strong&gt; vaut donc un coup d'œil, et sans doute plus. Cependant, à titre personnel, je conseillerais plutôt le plat de résistance&amp;nbsp;: le diptyque &lt;strong&gt;La Lumière des morts&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt; (Le Bélial', disponibles en poche chez Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;»)… car quand on souhaite voir la guerre/famine/peste, les vraies, le plus simple c'est encore de sauter en parachute au beau milieu.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-50&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;50&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-syndrome.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-syndrome.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Le Syndrome de l’éléphant&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Après avoir publié ses deux premiers romans chez Encrage (&lt;strong&gt;Number nine&lt;/strong&gt;, 1997, et &lt;strong&gt;Archeur&lt;/strong&gt;, 1998), puis les quatre suivants aux éditions du Bélial' (&lt;strong&gt;La Lumière des morts&lt;/strong&gt;, 2002, &lt;strong&gt;La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt;, 2003, &lt;strong&gt;Meddik&lt;/strong&gt;, 2005, et &lt;strong&gt;Les Trois reliques d'Orvil Fisher&lt;/strong&gt;, 2007 – les trois premiers titres publiés au Bélial' ayant été réédités en poche chez Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;»), &lt;strong&gt;Le Syndrome de l'éléphant&lt;/strong&gt;, septième roman de Thierry Di Rollo, paraît donc chez Denoël, dans la collection «&amp;nbsp;Romans français&amp;nbsp;» (avec une jaquette de couverture typée thriller).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On entend et lit souvent à propos de Di Rollo, notamment dans les pages de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;, que cet auteur a un talent considérable, un talent qui pourrait bien faire de lui le talent de la S-F française… C'est vrai, sans doute, à condition que Di Rollo daigne enfin mettre ses capacités au service d'une histoire. Une vraie. Avec des personnages. Des vrais gens qui vivent autre chose que l'éternel descente aux Enfers que leur inflige leur géniteur à longueur de romans – comme ici, une fois encore, avec ce &lt;strong&gt;Syndrome de l'éléphant&lt;/strong&gt; et Launey, son perso principal, looser congénital affublé d'un don qui ne lui appartient pas, héros (?) «&amp;nbsp;programmé&amp;nbsp;» pour merder jusqu'au bout… Et c'est d'autant plus frustrant que ce bougre de Di Rollo y est déjà presque parvenu à deux reprises avec le diptyque La Lumière des morts/La Profondeur des tombes, deux romans qui relèvent tout de même de la méchante claque littéraire pour tout lecteur normalement constitué.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La «&amp;nbsp;méthode&amp;nbsp;» Di Rollo est simple. Prenez un personnage, n'importe lequel pourvu que ce soit un homme, et brisez-le à longueur de pages sur l'angle aigu d'un système (par définition rigide et donc inhumain), n'importe lequel, politique, social, mental (vous pouvez les mélanger, c'est encore mieux). Tel est l'enfer selon Saint Di Rollo. Peu importe le décor. Et il faut dire que c'est sacrément effrayant (et glauque), parce que le bonhomme a effectivement un talent considérable, tant au niveau de la finesse de la caractérisation de son héros que du style, imparable, aiguisé comme un scalpel… Ça marche, donc, mais ça marche une fois. Je ne connais pour ainsi dire personne qui n'ait pas été frappé à la lecture de son premier Di Rollo (à l'exclusion peut-être de &lt;strong&gt;Meddik&lt;/strong&gt;, plus ambitieux mais aussi plus hermétique). Puis moins frappé au second roman, et moins encore au troisième. D'autant que sur ses deux derniers bouquins, Di Rollo va de plus en plus vers l'épure et des livres extrêmement (trop&amp;nbsp;?) courts, la «&amp;nbsp;méthode&amp;nbsp;» se muant en «&amp;nbsp;système&amp;nbsp;». Dommage, encore une fois. On se prend à rêver à un roman de Di Rollo où le «&amp;nbsp;système&amp;nbsp;» se trouverait parfaitement intégré dans un background narratif aussi ciselé que l'est le style de l'auteur, une histoire inscrite dans un monde charpenté (et pas un simple prétexte, rouage de la machine à briser du «&amp;nbsp;système&amp;nbsp;»), nourrie d'horizons d'attentes, de retournements narratifs, de la possibilité, même mince, d'une échappatoire, quelque chose qui, en somme, pourrait s'apparenter à… un scénario. Ne doutons pas que ce livre-là ferait grand bruit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour en revenir au &lt;strong&gt;Syndrome de l'éléphant&lt;/strong&gt;, voilà un bouquin qui pourrait bien secouer le petit monde de la littérature blanche, puisque publié dans une collection hors genres. Il devrait donc toucher des gens qui ne connaissent pas Di Rollo. Ceux-là seront ébranlés, n'en doutons pas, car il y a de quoi. Pour les autres, ils reliront &lt;strong&gt;La Lumière des morts&lt;/strong&gt;/&lt;strong&gt;La Profondeur des tombes&lt;/strong&gt;, et attendront le prochain roman de l'auteur en espérant qu'il apportera la preuve, enfin, que Di Rollo est bien le talent de la S-F française.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-51&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;51&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-bankgreen.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-bankgreen.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Bankgreen&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Après sept romans, deux recueils de nouvelles et plus de vingt ans d’écriture, &lt;strong&gt;Bankgreen&lt;/strong&gt; marque une évolution importante dans la carrière de Thierry Di Rollo. Après la science-fiction, le fantastique et le roman noir (lorsque vous lirez ces lignes sera paru son second polar et premier «&amp;nbsp;Série Noire&amp;nbsp;», &lt;strong&gt;Préparer l’enfer&lt;/strong&gt;), il s’attaque ici pour la première fois à la fantasy, et le résultat est tout à fait étonnant, car sa manière d’aborder le genre est très différente de son approche de la S-F. Alors que dans un cas, en fin connaisseur du genre, il lui suffisait d’un roman à l’autre de recycler les mêmes tropes pour donner corps à ses visions d’avenir, ici au contraire il fait montre d’une candeur inattendue et ignore tous les poncifs propres à la fantasy, donnant ainsi naissance à un univers aussi unique que riche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Parmi les nombreux personnages qui habitent ce roman, le premier d’entre eux est Bankgreen, monde sauvage, immense, partagé entre un continent unique – Pangée – et une mer en grande partie inexplorée – GrandEau. Y cohabitent plus ou moins bien (plutôt moins) plusieurs races&amp;nbsp;: les Digtères et les Arfans, les deux principales cultures à s’y être développées, en constante rivalité&amp;nbsp;; les Shores, esclaves consentants des deux autres peuples&amp;nbsp;; les Katémens qui, pour ne pas subir le même sort, se sont réfugiés à bord du Nomoron, navire à la fois fabuleux et cauchemardesque – comme si les sept cercles de l’Enfer de Dante avaient trouvé refuge dans les cales du Nauti-lus – sillonnant GrandEau&amp;nbsp;; les énigmatiques êmuls qui ont accompagné les Katémens dans leur exil maritime&amp;nbsp;; et les Runes, aussi vieilles que le monde lui-même, observant et manipulant sans cesse tout ce petit monde. A cela s’ajoutent une faune et une flore des plus exotiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et puis il y a Mordred, le dernier des va-raniers, un être que beaucoup croient im-mortel sous l’armure qu’il ne quitte jamais, arpentant sans relâche ce monde qui n’est pas tout à fait le sien, semant dans son sillage chaos et destruction. Mordred a le pouvoir de savoir comment ceux qu’il croise vont mourir, et ce n’est jamais de manière paisi-ble.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Sur Bankgreen, tout a une raison&amp;nbsp;», répètent à l’envi ses habitants. Il est vrai que le hasard tient peu de place dans les évènements qui nous sont décrits. L’intrigue déroule un plan minutieusement élaboré, dont les ramifications s’étendent sur près de deux siècles, et où la plupart des protagonistes jouent leur partition sans être conscient des réels enjeux en cours. Le roman raconte la fin d’un cycle, à l’échelle de la planète, et l’histoire de ceux qui l’ont mené à son terme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La mort est omniprésente dans &lt;strong&gt;Bankgreen&lt;/strong&gt;. Brutale le plus souvent, subite, inévitable. «&amp;nbsp;La mort répond à la première et à la dernière des logiques, celle de la nécessité.&amp;nbsp;» Mais c’est toujours à son aune que chaque personnage définit ce qu’est sa vie. Et pour chacun elle revêt une signification différente&amp;nbsp;: paradoxale pour Mordred, issu d’une race de quasi immortels et pourtant dernier de ses représentants&amp;nbsp;; absurde pour les membres de l’escorte initiatique qui l’accompagne, obligés de s’entretuer afin que le dernier d’entre eux puisse connaître un sort tout aussi funeste&amp;nbsp;; source inépuisable de haine pour Niobo, l’enfant que Mordred a pris sous son aile après avoir tué ses parents&amp;nbsp;; obsédante pour Silmar, le capitaine du Nomoron, qui a pourtant encore plusieurs siècles devant lui. Des Shores qui s’épuisent dans les mines aux Runes dont la longévité ne se mesure pas, les habitants de Bankgreen ne sont pas plus égaux devant la mort que devant la vie, et chaque espèce vit dans un rapport au temps différent. Mais pour tous le temps avance, celui des changements proches et irréversibles. Sur Bankgreen, tout a une raison, parce que tout a une fin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par-delà la noirceur de &lt;strong&gt;Bankgreen&lt;/strong&gt;, on éprouve pourtant une véritable jubilation à sa lecture. En creux, le roman est aussi une ode à la vie, dans toute sa variété et sa luxuriance. D’une écriture toujours aussi précise et affutée, Thierry Di Rollo nous donne à voir un monde d’une incroyable richesse, sauvage et envoutant. Plus qu’un simple cadre aux aventures qui s’y déroulent, il est le personnage central du roman, en même temps que le terrain de jeu idéal pour permettre au romancier de déployer tous ses talents. Je serais surpris que cette rencontre s’arrête là.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-62&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;62&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-preparer.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-preparer.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Préparer l’enfer&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;2022. Le jour du second tour de l’élection présidentielle, un clochard est assassiné sous l’œil de HyperOpsis, le système omniscient (mais pas encore omnipotent) de vidéosurveillance hexagonal. Dépêché sur le lieu du crime, Louran arrête le meurtrier. Les mains dans les poches de son long parka, l’air narquois, celui-ci toise le policier et le crispe d’entrée par sa désinvolture. Tout semble trop théâtral. La mise en scène de l’assassinat, l’absence de résistance du meurtrier… Louran n’est pas tranquille. Emmené au poste, le tueur avoue tout et plus encore. Il s’appelle Mornau. Il parle de son enfance, de ses motivations intimes, de son cheminement au sein du Franc, parti du candidat en tête des sondages pour l’élection. Et les aveux se muent en confession sur fond de résultat électoral.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bonne nouvelle pour l’amateur de roman noir. Avec &lt;strong&gt;L’Honorable société&lt;/strong&gt;, quatre mains conjuguant les talents de Dominique Manotti &amp;amp; DOA, et &lt;strong&gt;Préparer l’enfer&lt;/strong&gt; de Thierry Di Rollo, la collection «&amp;nbsp;Série noire&amp;nbsp;» réinvestit un genre, longtemps délaissé au profit des sirènes du thriller plan-plan. Coïncidence ou synchronicité, les deux livres auscultent le cadavre pourrissant de notre démocratie, proposant une lecture salutaire, mais sans concession, des mœurs et pratiques contemporaines.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Même si &lt;strong&gt;Préparer l’enfer&lt;/strong&gt; conjugue les ressorts du roman noir et de l’anticipation, l’atmosphère semble procéder davantage du premier genre. Au-delà des querelles de chapelle, ce roman court, âpre, à la narration sèche, quasi comportementaliste, adresse comme un avertissement. En effet, nul ne peut ignorer que le malaise est patent en France, un constat concernant la démocratie en général. Un mal diffus, insidieux, gangrenant les mentalités, les solidarités, le bien commun.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Spéculant sur les symptômes actuels, l’auteur français élabore un concept troublant de vraisemblance, celui de démocratie ajustée. Un concept résumé ainsi par Mornau&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;réduire les libertés progressivement et, en même temps, ne jamais compromettre l’esprit de contestation, le laisser vivre pleinement. Les masses laborieuses, ou plutôt ce qu’il en reste, continuent de protester, de réclamer le maintien de leurs droits, sans se rendre compte un seul instant que ces mêmes droits s’amenuisent par petites touches, à la faveur de réformes a priori indépendantes, mais finalement conjuguées. Réduire la liberté, donner l’illusion qu’elle est intacte parce qu’on peut encore se battre pour la conserver, lier ce bouillonnement social avec la coercition et la culture de la peur. Et la paranoïa sécuritaire. Vous comprenez&amp;nbsp;?&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On ne sait si Thierry Di Rollo a lu Christian Salmont, Edward Bernays et Noam Chomsky, ou s’il est juste un observateur avisé du quotidien. Son concept apparaît comme une synthèse du storytelling et des techniques de manipulation de l’opinion publique. En somme, fabriquer du consentement pour mieux éroder les libertés démocratiques. Sur ce point, même si elle use de l’artifice de l’anticipation, cette politique-fiction s’inscrit aussi dans le meilleur de la tradition du roman à thèse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Préparer l’enfer&lt;/strong&gt; propose un point de vue amoral. Le narrateur n’est pas le policier ou le privé désabusé habituel qui entend réparer un tort, tout en sachant qu’il ne changera pas la face du monde. On suit le cheminement de Mornau, un tueur sans état d’âme. Un pauvre type, parfaite image de la banalité du mal, devenu première gâchette du Franc grâce aux circonstances et à un goût certain pour le meurtre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Di Rollo dépouille son style&amp;nbsp;: phrases courtes, recherche du mot juste, violence dénué d’outrance. Il échafaude un dispositif narratif elliptique, alternant les allers-retours entre le passé et le présent. L’itinéraire de Mor-nau apparaît autant comme un voyage au cœur de la psyché d’un homme dénué d’affect qu’une plongée au sein d’une société malade, déboussolée, prête à se donner au premier personnage providentiel venu, qu’il porte le tailleur ou non.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme dans tout bon roman noir qui se respecte, &lt;strong&gt;Préparer l’enfer&lt;/strong&gt; évite l’écueil du militantisme. Le propos de Thierry Di Rollo se veut politique, dans la meilleure acception du terme. Point de jugement à l’emporte-pièce ou de dogmatisme à la petite semaine. L’auteur français confirme juste que le roman noir donne son meilleur en temps de crise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En refermant &lt;strong&gt;Préparer l’enfer&lt;/strong&gt;, on se remémore la célèbre phrase de &lt;strong&gt;1984&lt;/strong&gt; que George Orwell met dans la bouche de O’Brien&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement.&amp;nbsp;» En 2022, le totalitarisme est intégré, partie prenante d’une peur auto-entretenue, se passant d’un outil de terreur. Spéculation alarmiste nous dira-t-on&amp;nbsp;? Fiction fumeuse et pessimiste&amp;nbsp;? Histoire de mettre tout le monde d’accord, Thierry Di Rollo rappelle juste une évidence&amp;nbsp;: l’enfer commence ici et maintenant. Il bouscule les routines et loin de livrer un roman complètement désabusé, il donne envie de s’insurger et non de s’indigner. De dire non, et après de boire un coup parce c’est dur.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-63&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;63&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-elbron.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-elbron.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Elbrön&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;En fantasy peut-être plus qu’ailleurs, il est des écrivains comme des lecteurs qui ne conçoivent pas la littérature autrement que par le biais d’interminables séries délayant à l’infini la pauvreté de leur imaginaire et ressassant jusqu’à plus soif les mêmes stéréotypes navrants. Je ne cite personne, les tables des libraires débordent de sagas elfiques à rallonge et de trilogies trollesques en seize volumes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quiconque connait un tant soit peu l’œuvre de Thierry Di Rollo sait que cet auteur se situe aux antipodes de telles préoccupations, qu’il ne raisonne qu’en termes d’économie et de nécessité. Et s’il a décidé de nous replonger dans l’univers de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/rifteurs&quot;&gt;&lt;strong&gt;Bankgreen&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, ce n’est pas pour le simple confort que procure le fait de renouer avec des lieux et des personnages désormais familiers, mais parce que tout n’avait pas été dit. D’ailleurs, &lt;strong&gt;Elbrön&lt;/strong&gt; a moins des allures de suite que de coda, et apparait avant tout comme une manière de clore une fois pour toutes le récit précédent. Toutes les tentatives pour relancer cette histoire viennent ainsi se heurter au même mur, celui de l’inexorabilité qui préside aux destinées de Bankgreen et des êtres qui la peuplent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus que jamais, les personnages que l’on croise dans ce roman, brièvement pour la plupart d’entre eux tant leur espérance de vie est courte, sont le jouet de forces qui les dépassent. A commencer par les Shores, autrefois esclaves des Digtères et des Arfans, qui ne se sont affranchis de leur condition que pour se découvrir enchaînés par des entraves bien plus puissantes. Le libre-arbitre ne peut avoir cours sur Bankgreen, chacun est amené à tenir sa place dans l’histoire de ce monde, y compris Mordred, annonciateur de mort et figure emblématique du roman précédent, qui va cette fois renoncer à une part de lui-même pour jouer le rôle qui a été écrit pour lui.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des figures familières de Bankgreen, on ne retrouve le plus souvent que les échos, les ombres, à l’instar des Elbröns, les fantômes des anciens habitants de ce monde, ressuscités en une parodie de vie et guidés par une irrépressible soif de vengeance. De ces créatures en apparence toutes semblables, presque mécaniques dans leur comportement, Thierry Di Rollo est parvenu à faire un portrait à la fois pathétique et sensible en mettant à jour leur part d’humanité. Et sous sa plume, voir ces êtres au corps cendreux évoluer dans les décors immaculés de Bankgreen sont autant de moments de pure beauté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur la forme, &lt;strong&gt;Elbrön&lt;/strong&gt; offre un récit beaucoup plus linéaire que son prédécesseur, dont les véritables enjeux ne se révélaient que dans les dernières pages et dont les multiples méandres exigeaient du lecteur une attention sans faille. Le cadre s’est lui aussi sensiblement restreint, et l’on regrette parfois la jubilation que pouvait procurer l’exploration minutieuse de ce monde. D’où également cette impression de noirceur accentuée, qu’aucun émerveillement ne vient plus contrebalancer, ou trop rarement. Le romancier s’est recentré sur l’essentiel, l’étude de la condition humaine, dans ce qu’elle a de plus tragique. Le regard qu’il porte sur ses personnages, mélange de cruauté et de compassion, rejoint celui des Runes, ces êtres féériques qui, dans l’ombre, continuent de jouer un rôle crucial dans cette histoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Elbrön&lt;/strong&gt;, Thierry Di Rollo tourne sans doute définitivement la page Bankgreen et lui offre une conclusion à la hauteur de nos attentes. Et malgré la tristesse infinie qui se dégage de ces pages, c’est à regret que l’on quitte ce monde, quand bien même cette fin répond à une nécessité. Car sur Bankgreen, tout a une raison, et prolonger cette histoire davantage n’en aurait sans doute pas.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-69&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;69&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-solitudes.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-solitudes.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Les Solitudes de l’ours blanc&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Les quatrièmes de couverture sont souvent trompeuses. Elles ouvrent un boulevard aux préjugés au lieu de titiller l’intérêt du lecteur potentiel, quand elles ne douchent pas son enthousiasme. Celle des &lt;strong&gt;Solitudes de l’ours blanc&lt;/strong&gt; ne dépare pas. On s’attend à découvrir un thriller comme tant d’autres. Une énième histoire criminelle reprenant les poncifs de la vengeance. Le chassé-croisé meurtrier entre le tueur et sa victime. Une mortelle randonnée jalonnée de morceaux de bravoure et de cliffhangers. Eh bien, raté&amp;nbsp;! Si le roman débute par une scène d’exécution, pour le reste, les choses paraissent moins attendues. Thierry Di Rollo se focalise sur un tout autre sujet, nous immergeant dans la psyché de deux individus solitaires hantés par un néant absolu. Deux ours blancs, l’un de sexe mâle et l’autre féminin. Marc est un tueur. La vie n’a pas de signification à ses yeux, elle a juste un prix. Le prix fixé par ses commanditaires pour éliminer un adversaire ou quelqu’un susceptible de trop parler. Mais Marc a peur. Peur de tomber le masque. Peur que l’on devine qui il est réellement. Jenny n’a qu’un seul homme dans sa vie. Un petit bout d’homme dont les attentions réveillent en elle la mère qu’elle ne peut être. Les autres hommes, elle s’en sert avant de les jeter. Car Jenny n’est pas comme tout le monde. Elle a un but. Débusquer le salaud qui a tué sa mère. Apprendre de la bouche de cette ordure ses dernières paroles. Alors seulement, elle pourra trouver la paix.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S’il se conforme aux codes du roman noir, &lt;strong&gt;Les Solitudes de l’ours blanc&lt;/strong&gt; se frotte aussi de façon presque subliminale au fantastique. Rien de trop flagrant. Du moins, rien de nature à remettre en question le pacte de lecture établi avec la scène d’ouverture. Loin d’appliquer les mêmes recettes ou de ressasser la même noirceur, tonalité à laquelle on le réduit trop souvent, Thierry Di Rollo étoffe ici sa palette avec de nouvelles émotions. &lt;strong&gt;Les Solitudes de l’ours blanc&lt;/strong&gt; est porté par un superbe personnage féminin. A l’instar de l’héroïne de la chanson des Beatles, Jenny Eleanor Erin semble marquée par un destin funeste. Le passé la hante et obère son avenir. Il la condamne à la solitude et à un présent sans affect où la vengeance apparaît comme la seule thérapie viable. Un gouffre noir, insondable, menaçant de l’engloutir. A moins que les dernières paroles de sa mère ne lui offrent l’opportunité de faire son deuil du passé. De laisser émerger sa véritable identité. Pour cela, il lui faut retrouver son meurtrier, seul témoin de ses derniers mots.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme à son habitude, l’écriture de Thierry Di Rollo fait merveille. Sa faculté à traiter une information avec parcimonie, à en faire émerger le sens de manière progressive, impose le respect. Son style très visuel, pour ne pas dire cinématographique – on pense à David Fincher – impressionne par sa maîtrise et son naturel. Sur ce point, la narration à rebours du chapitre sept est un modèle du genre. Son art de l’ellipse, ni trop appuyé, ni relâché, se conjugue avec bonheur au pouvoir d’évocation de ses descriptions, conférant à ce court roman une densité émotionnelle fascinante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;A l’instar de l’ours blanc, Thierry Di Rollo se sert du noir pour capter un peu de chaleur humaine. Une chaleur chiche, mais généreuse pour qui sait la mettre à profit. Bref, on ne saurait trop recommander la lecture de ce roman dont l’histoire vous suit longtemps, une fois la dernière page tournée.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-72&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;72&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;di-rollo-gdl-drift.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/di-rollo-gdl-drift.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Drift&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Ça commence comme un roman post-apocalyptique qui, étrangement, convoque des images de &lt;em&gt;Colbalt 60&lt;/em&gt;, le comix culte de Vaughn Bode. Dans une Terre future dévastée, on suit la mission d’un certain Dwayn Darker, enfant des cités-poubelles, chargé d’aller récupérer deux chiens jumeaux capables de prédire des tremblements de terre. Le monde romanesque se déploie alors peu à peu. On découvre, via des flash-backs, l’amour perdu de Darker puis la géographie de cette Terre futuriste que les plus ri-ches comptent bien quitter à bord du &lt;em&gt;Drift&lt;/em&gt;, gigantesque vaisseau destiné à faire migrer une partie de l’humanité sur une planète qu’elle espère plus habitable. Evidemment, Darker sera du voyage et le roman bascule alors dans un autre «&amp;nbsp;classique&amp;nbsp;» de la SF&amp;nbsp;: le vaisseau générationnel. L’espace devient alors pour Di Rollo un lieu de claustrophobie où le temps défile lentement, se répète, où la vie n’est guère plus belle chez les riches qui foncent vers un hypo-thétique paradis que sur Terre, dans la fange des bas-fonds.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une fois de plus, comme lorsqu’il s’attaque à un genre, ici la SF post-apo’ et le vaisseau gé-nérationnel, Thierry Di Rollo se joue des clichés. Il contourne habilement le côté «&amp;nbsp;générations&amp;nbsp;» grâce à des humains rendus quasiment immortels et retourne cette idée classique de SF en la pervertissant habilement. Comme d’habitude chez l’auteur remarqué depuis des années pour ses récits sombres et puissants, la force du texte réside dans son personnage principal travaillé et hanté par des démons, des souvenirs, et qui se dresse face à une humanité amorale et déliquescente. Di Rollo oppose l’empathie et la droiture au comportement incompréhensible d’une catégorie d’humains qui reflète la classe dirigeante d’aujourd’hui. &lt;strong&gt;Drift&lt;/strong&gt;, roman de classe&amp;nbsp;? Probablement. Mais pas que. Post-apo’, &lt;em&gt;space op’&lt;/em&gt;, indéfinissable au final, le dernier livre de Thierry Di Rollo annihile consciencieusement tout espoir – un mouvement que le quotidien n’a rien à lui envier, ouvrez donc un journal –, mais le fait avec la maîtrise et, osons le mot, tout l’amour dont l’auteur est capable. On aime et on pleure, chez Di Rollo, bien avant de saigner. La violence des hommes est toujours plus douloureuse que celle du monde. Et si le côté sombre et dur des textes du romancier est une constante, il ne pourrait s’agir au final que d’un trompe-l’œil, d’un voile au-delà duquel se trouvent les vrais sujets, les véritables obsessions de l’auteur. Car, comme un archéologue des immondices, le lecteur découvre, au milieu des comportements affreux de la majorité des personnages, des actes de compassion, d’amour, d’humanité qui forment autant de pépites dont le contexte fait ressortir l’éclat – l’amour de Darker pour Kenny, ici à l’épicentre. Il n’y a pas d’espoir, certes, pas de raison ni de &lt;em&gt;happy-end&lt;/em&gt; chez Di Rollo, mais pourrait-il y avoir malgré tout la possibilité d’un amour, d’un moment de grâce, de beauté auquel se rattacher&amp;nbsp;? Etre heureux, ne serait-ce qu’un instant&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, &lt;strong&gt;Drift&lt;/strong&gt; se paie le luxe de regrouper plusieurs histoires de SF dans un seul excellent roman tout en continuant de malaxer les obsessions du bonhomme (les Beatles comme d’habitude en guest stars). Une lecture qui peut être éprouvante pour ceux qui découvrent l’auteur, mais tellement gratifiante.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-queyssi/&quot;&gt;Laurent Queyssi&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-76&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;76&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Richard Matheson, guide de lecture horrifiant</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2017/04/19/Richard-Matheson-guide-de-lecture-horrifiant</link>
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        <pubDate>Wed, 19 Apr 2017 10:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En attendant le 27 avril et la sortie du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/revue/bifrost-86&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 86&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; consacré à &lt;strong&gt;Richard Matheson&lt;/strong&gt;, nous vous proposons une plongée dans les archives de la revue avec le désormais traditionnel guide de lecture bis : de fait, l'auteur de &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; n'a jamais eu de cesse d'intéresser l'équipe critique de &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; comme en témoigne ce récapitulatif…&lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;margin: 0 auto; display: table;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-nouvelles.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-nouvelles.jpg&quot; /&gt;
&lt;figcaption&gt; &lt;/figcaption&gt;
&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Intrusions et La Poupée à tout faire&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Suite de l'intégrale (ou peu s'en faut) des nouvelles de Richard Matheson – avec au total cinq volumes prévus. &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/francis-valery/&quot;&gt;Francis Valéry&lt;/a&gt; s'étant longuement et patiemment intéressé aux textes composant le premier volume (cf. &lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/post/2017/04/13/La-Legende-Richard-Matheson-1950-1952&quot;&gt;«&amp;nbsp;La Légende Matheson 1950-1952&amp;nbsp;»&lt;/a&gt;), nous nous intéresserons aux suivants de façon plus succincte. Au sommaire de ces deux opus, 30 nouvelles, offrant une bonne perspective des différentes facettes de Matheson. Tout d'abord, il y a bien sûr ces récits ancrés dans la banalité du quotidien, que l'auteur va imperceptiblement faire dévier vers quelque chose d'autre&amp;nbsp;: c'est un homme qui ne se souvient plus de l'endroit où il a garé sa voiture («&amp;nbsp;L'Enfant trop curieux&amp;nbsp;»), c'est un enfant qui pleure dans le noir («&amp;nbsp;Tina a disparu&amp;nbsp;»), quelqu'un dont soudain personne ne semble se souvenir («&amp;nbsp;Escamotage&amp;nbsp;»), ou un coup de fil anonyme («&amp;nbsp;Appel longue distance&amp;nbsp;»). Dans ce registre, popularisé au petit écran par la série &lt;em&gt;Twilight Zone&lt;/em&gt;, Matheson passe pour un maître. Ce n'est pas le seul auquel il s'est essayé. Certes, lorsqu'il s'adonne à la nouvelle humoristique, les résultats sont plus mitigés. Tantôt il sort la cavalerie lourde («&amp;nbsp;Funérailles&amp;nbsp;», où un employé des Pompes Funèbres reçoit la visite de divers personnages de la mythologie fantastique, ou «&amp;nbsp;Une tripotée de donzelles&amp;nbsp;», pochade sans grand intérêt mettant en scène une nouvelle forme de prostitution), tantôt il ressasse de vieilles plaisanteries éculées («&amp;nbsp;Cher journal&amp;nbsp;», relatant les tracas de la vie quotidienne à diverses époques&amp;nbsp;; «&amp;nbsp;L'homme qui avait créé le monde&amp;nbsp;», le titre dit tout). Parfois, aussi, le résultat est plus convaincant, comme dans «&amp;nbsp;Miss Poussière d'Étoiles&amp;nbsp;», que n'aurait pas renié Robert Sheckley ou «&amp;nbsp;Une Armée de conspirateurs&amp;nbsp;», narrant les malheurs d'un paranoïaque.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D'autres textes, pas forcément les moins intéressants d'ailleurs, relèvent d'une S-F ou d'un fantastique des plus classiques&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Le Dernier jour&amp;nbsp;» ou «&amp;nbsp;Descendre&amp;nbsp;», côté S-F symptomatiques des peurs des années cinquante, «&amp;nbsp;La Maison du crime&amp;nbsp;» ou «&amp;nbsp;Paille humide&amp;nbsp;» dans le registre fantastique. À l'inverse, un texte comme «&amp;nbsp;Danse macabre&amp;nbsp;» surprend, tant il s'apparente plus volontiers à la science-fiction de la décennie suivante. Enfin, plus anecdotique, on trouvera dans ces volumes une nouvelle policière, «&amp;nbsp;Toilettes pour hommes seuls&amp;nbsp;», ainsi qu'un western, «&amp;nbsp;Le Conquérant&amp;nbsp;». Le résultat est aussi varié qu'intéressant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-19&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;19&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-miroirs.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-miroirs.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Miroir, miroir…&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Additif à l'intégrale des nouvelles de Matheson publiée en cinq volumes dans la même collection, ce recueil comprend huit textes récents inédits en français. Les spectres de la solitude et de la vieillesse planent sur ces récits&amp;nbsp;; c'est une femme obnubilée par sa beauté qui ne cesse de se regarder dans sa glace, obsession que Matheson rend terrifiante par un habile renversement de perspective donnant à voir la situation… en miroir&amp;nbsp;; c'est un homme qui se réveille seul au monde, dans une cité fantôme, trame classique sur laquelle l'auteur tente une variation stylistique. La solitude pousse également une buraliste à s'immiscer dans la vie privée d'un écrivain par le biais de son courrier expédié en poste restante. Tout passe&amp;nbsp;: les objets technologiques qui font la fierté de l'homme moderne ne sont plus que des pièces de musée qui ennuient les élèves en visite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Parfois, Matheson exploite encore des veines classiques, comme ce coup de fil à un truand résistant à un assaut policier, dont on devine vite l'identité de l'interlocuteur, ou ce champion de base-ball qui a vendu son âme au diable mais refuse d'en payer le prix. Peu originale également, l'histoire de ce physicien irradié au plutonium, qui se retrouve propulsé à travers le temps dans le corps d'un condamné à mort et qui n'a que deux heures pour prouver sa bonne foi avant l'exécution de la sentence. Mais il sait aussi adapter ses propos aux thèmes plus récents&amp;nbsp;: les dangers de la prédiction de l'avenir, qui tuent la surprise et l'attente, sont ici exploités de façon science-fictive, à partir des miracles de la génétique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce recueil peu innovant n'ajoute ni ne retranche rien à l'œuvre de Matheson mais prouve que l'auteur n'a rien perdu de sa force d'écriture et de son art de la chute. Les inconditionnels ainsi que ceux qui n'ont pas lu ses textes majeurs y trouveront leur compte.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-32&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;32&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-journal.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-journal.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Journal des années de poudre&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Un western dans une collection fantastique, quelle horreur&amp;nbsp;! Brûlons immédiatement auteur, éditeur, traducteur et correcteurs avant de vouer leurs âmes maudites et malfaisantes aux 666 abysses des enfers. Non&amp;nbsp;? Bon…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Drôle d'idée, donc, de la part de la collection «&amp;nbsp;Lunes d'encre&amp;nbsp;» que d'éditer &lt;strong&gt;Journal des années de poudre&lt;/strong&gt; d'un certain Richard Matheson… Drôle d'idée, mais finalement pas si inadéquate, dans la mesure où la politique maison vise à défendre des auteurs, et que le Richard Matheson en question n'est globalement pas si inconnu dans le petit monde des littératures de l'imaginaire. Drôle d'idée, peut-être, mais le western a cette petite tradition «&amp;nbsp;pulpesque&amp;nbsp;» qui n'est pas sans rapport avec la S-F la plus académique, ce qui fait que bon, que voulez-vous ma bonne dame…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, le lecteur lambda est en droit de s'interroger, mais également en droit de lire ce livre qui n'a d'autre ambition que le simple divertissement. Et s'il s'agit immanquablement d'un Matheson mineur, la fan ultime ne pourra pas s'empêcher de l'ajouter aux œuvres complètes, tandis que le néophyte trouvera ici une porte d'entrée adéquate au «&amp;nbsp;mystère Matheson&amp;nbsp;»… De quel mystère s'agit-il&amp;nbsp;? Tout simplement de la technique (qui relève de la magie pure et simple) propre à l'auteur qui veut que toute personne qui lise un de ses bouquins ait le plus grand mal à lâcher la chose avant la fin… Pour ça, rien que pour ça, n'importe quel Matheson vaut le coup.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et l'histoire, au fait&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Prenez l'Ouest sauvage, ajoutez-y un peu de poussière, du réalisme (mais pas trop quand même), deux ou trois colts et un fusil à canon scié. Secouez. Voilà.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Journal des années de poudre&lt;/strong&gt; conte les aventures de Clay Halser. Des aventures sanglantes que le lecteur découvre via le journal d'Halser, légèrement amputé par le journaliste qui a récupéré les cahiers après la mort brutale de l'auteur. De cet amas de papier, quelques 300 pages sont extraites, 300 pages qui résument le monde des cow-boys à elles seules. Honneur hypocrite, brutalité gratuite et stupide, mort et déchéance forment les cercles vicieux dans lesquels évolue Clay Halser, légende de l'Ouest malgré lui, tour à tour Marshall, acteur (dans la troupe de théâtre narrant ses aventures – tout comme l'a un jour fait Monsieur Buffalo Bill himself), redresseur de torts, mais avant tout pauvre type victime de la renommée. Car les légendes sont fatiguées, fatiguées de perdre femmes et enfants, fatiguées de bouffer de la poussière et du plomb, fatiguées d'avoir continuellement peur et de voir leurs rares amis crever en saignant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À la fois pathétique et loufoque, l'histoire de Clay Halser est une relecture somme toute vivifiante de l'Ouest, semblable (d'une certaine manière) à la vision décapante d'un Sergio Leone.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Oui, certes, la chose ne va pas très loin, mais dans la catégorie roman de gare efficace, il est difficile de faire mieux. Avis.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-34&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;34&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-legendesdelanuit.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-legendesdelanuit.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Légendes de la nuit&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;On ne présente plus Richard Matheson, auteur américain culte à qui l'on doit quantité de nouvelles, romans et autres scénarios (ciné et télé), tous caractérisés par leur très grande efficacité. Opus «&amp;nbsp;rassembleur&amp;nbsp;», Légendes de la nuit réunit quatre romans, l'ensemble formant un panorama assez juste de la vie littéraire de l'auteur. Ainsi, le célébrissime &lt;strong&gt;Je suis une légende &lt;/strong&gt;(écrit en 54) précède le poétique&lt;strong&gt; Le Jeune homme, la mort et le temps &lt;/strong&gt;(1975), avant &lt;strong&gt;Otage de la nuit&lt;/strong&gt; (1989) et &lt;strong&gt;À sept pas de minuit&lt;/strong&gt; (1993). Outre une politique éditoriale axée sur la publication d'inédits, la collection «&amp;nbsp;Lunes d'encre&amp;nbsp;» poursuit ainsi en parallèle un chemin «&amp;nbsp;omnibus&amp;nbsp;», après la sortie des intégrales des nouvelles de Dick, le rassemblement de «&amp;nbsp;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-foret-des-mythagos&quot;&gt;&lt;em&gt;&lt;strong&gt;La Forêt des Mythagos&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&amp;nbsp;», certains romans de Bradbury ou l'édition définitive de&lt;strong&gt; L'Echiquier du mal&lt;/strong&gt;. On ne peut que s'en féliciter, même si le prix des pavés ne va pas forcément sans suffocation. Rappelons aux plus râleurs que les livres «&amp;nbsp;Lunes d'encre&amp;nbsp;» sont beaux, bien finis, bien fichus, et qu'ils vieillissent remarquablement bien quand on les compare aux poches, rapidement jaunis après achat.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Légendes de la nuit e&lt;/strong&gt;st un livre à réserver aux fans de Matheson et à ceux qui veulent une bibliothèque complète. À la lecture des quatre romans qui composent la chose, on est frappé par la facilité avec laquelle Matheson nous ballade d'une page à l'autre, sans jamais nous laisser le temps de lâcher le bouquin. De fait, la lecture de &lt;strong&gt;Légendes de la nuit &lt;/strong&gt;est agréable, intéressante et parfaitement divertissante. Sur le fond, on reste néanmoins sceptique. Les histoires sont généralement prévisibles et parfois même évidentes, pour ne pas dire mal foutues. Le principal reste que «&amp;nbsp;Ça marche&amp;nbsp;», et il n'y a rien à ajouter.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi, &lt;strong&gt;Je suis une légende &lt;/strong&gt;met en scène le dernier homme sur terre, assiégé chaque nuit par des hordes de vampires. Son unicité en fait un objet de légende, et c'est évidemment lui qui doit assumer le statut de monstre dans un monde où le vampire incarne la normalité. Pas bête, drôle, mais très largement surestimé, &lt;strong&gt;Je suis une légende &lt;/strong&gt;reste un roman «&amp;nbsp;À lire&amp;nbsp;», ne serait-ce que pour l'habileté de son scénario. De scénario, il est justement question avec Matheson, ses livres étant presque des objets cinématographiques. Chacun de ses romans ferait un excellent film (ce qui a d'ailleurs été le cas, pour certains), sans jamais être inoubliable d'un point de vue strictement littéraire. Matheson est avant tout un fantastique réservoir à idées… &lt;strong&gt;Le Jeune homme, la mort et le temps&lt;/strong&gt; est un cas à part, avec l'histoire d'un jeune homme mourant, amoureux d'une actrice des années 20, dont l'obsession lui fera remonter le temps pour une brève rencontre avec son amour. Habile, poétique et exempt de la quincaillerie corollaire au voyage temporel, le roman est sans doute le plus réussi des quatre, malgré l'évidence du scénario et l'absence de surprise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De son côté, &lt;strong&gt;Otage de la nuit r&lt;/strong&gt;évèle un travers de Matheson qu'on pourrait appliquer à Dick&amp;nbsp;: certains romans sont plutôt mauvais, mais feraient des nouvelles formidables. On suit ici l'ordinaire d'un couple en crise dans une maison de vacances sur la côte Est. Hanté par un adultère récent, l'homme ne peut résister à l'attraction sexuelle de la belle Mariana, dont le statut de fantôme est évident dès son apparition. Moyen, faible par endroits, &lt;strong&gt;Otage de la nuit &lt;/strong&gt;est largement passable, même si les «&amp;nbsp;possessions&amp;nbsp;» sont assez réjouissantes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Terminons par &lt;strong&gt;À sept pas de minuit&lt;/strong&gt;, qui montre l'étendue du talent de Matheson. Avec cette histoire de mathématicien confronté à un glissement de réalité et embarqué dans une rocambolesque histoire à la James Bond, l'auteur s'en donne à cœur joie. Pas un cliché qui ne soit présent, mais balancé avec une telle ironie et un tel sens du rythme qu'on s'étonne que le texte n'ait pas déjà donné une adaptation cinématographique (patience, ça va venir).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, &lt;strong&gt;Légendes de la nuit &lt;/strong&gt;est un livre forcément nécessaire pour le fan de S-F. Insistons sur la publication chez Flammarion de l'intégrale des nouvelles de Matheson (avec une réédition en poche chez J'ai Lu, idéale pour les pauvres – et ils sont nombreux), tout en précisant que&lt;strong&gt; Légendes de la nuit&lt;/strong&gt; ne jure pas à côté. On aime ou pas Matheson, mais il faut reconnaître son talent et son importance dans le petit monde des littératures de l'imaginaire.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-34&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;34&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-jesuisunelegende.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-jesuisunelegende.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Je suis une légende&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Robert Neville est le dernier homme sur Terre. C’est du moins ce que tout semble indiquer. Mais il n’est pas seul pour autant. Chaque nuit, ils se massent aux abords de sa maison. Et son voisin Ben Cortman est là, qui l’appelle&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Neville&amp;nbsp;! Viens, Neville&amp;nbsp;!&amp;nbsp;» Mais Ben Cortman et ses semblables n’ont plus rien d’humain. Ce sont des vampires. Victimes d’une étrange épidémie qui a balayé la planète entière, ils n’ont absolument rien de surnaturel en dépit des apparences. Mais ce sont bien, pour Neville, des monstres, des prédateurs assoiffés de son sang. Sa femme elle-même n’est-elle pas sortie de sa tombe pour tenter de le tuer…?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et Neville de se battre pour survivre. Le jour, quand les vampires sombrent dans leur étrange coma, il arpente la ville déserte, seul, bardé de croix et armé de pieux, quand il n’améliore pas les défenses de sa maison aux fenêtres barrées et surchargées de gousses d’ail. Neville tue pour survivre. Et il s’interroge&amp;nbsp;; il cherche à comprendre la raison de l’existence de ces vampires&amp;nbsp;: d’où viennent-ils&amp;nbsp;? Comment l’épidémie s’est-elle propagée&amp;nbsp;? Pourquoi est-il immunisé&amp;nbsp;? Pourquoi cherchent-ils à boire le sang des humains&amp;nbsp;? Pourquoi ont-ils ces réactions face à l’ail et la croix&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi débute &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt;, sans doute le plus célèbre roman de Richard Matheson avec &lt;strong&gt;L’Homme qui rétrécit&lt;/strong&gt;. Célèbre pour ses qualités intrinsèques, mais aussi pour son abondante postérité, notamment cinématographique&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; a été adapté trois fois pour le grand écran (avec beaucoup de libertés… pour ne pas parler de trahison pure et simple, notamment dans le dernier exemple en date)&amp;nbsp;; de plus, en «&amp;nbsp;rationalisant&amp;nbsp;» le vampirisme – une voie qu’emprunteront par la suite d’autres auteurs à leur manière, tels Theodore Sturgeon (&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/un-peu-de-ton-sang&quot;&gt;&lt;strong&gt;Un peu de ton sang&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;) et Dan Simmons (&lt;strong&gt;Les Fils des ténèbres&lt;/strong&gt;), pour n’en citer que deux –, et en décrivant ce cadre post-apocalyptique (l’anticipation est à court terme…) d’une planète submergée par une épidémie transformant les humains en monstres, Richard Matheson a contribué à façonner le concept moderne du zombie (George A. Romero et John Russo n’ont jamais caché s’être inspirés essentiellement de ce roman pour créer &lt;em&gt;La Nuit des morts-vivants&lt;/em&gt;). C’est dire l’importance de &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt;, roman séminal comme on n’en lit que rarement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais, au-delà de cet héritage, &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; est avant tout un très grand roman d’horreur comme de science-fiction (davantage que de fantastique, justement du fait de la rationalisation du vampirisme – qu’on la juge convaincante ou pas). Et même, osons le terme, un chef-d’œuvre du genre, dont la lecture marque durablement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dès les premières pages, où Matheson fait preuve d’un réel talent pour l’attaque en force, le lecteur est immédiatement accroché et s’identifie bien vite à Neville, le dernier homme sur Terre. Sa détresse est palpable à chaque page, au-delà des seuls impératifs de la lutte pour la survie. Car Neville est bel et bien humain, avec ses faiblesses. C’est un homme triste et reclus dans sa solitude autant qu’un combattant, un homme qui a perdu sa famille dans le drame, et que seul l’instinct de conservation semble encore rattacher à la vie. Ce qui, sans surprise, l’amène régulièrement à sombrer dans la dépression et l’alcoolisme… Mais le pire est probablement que Neville reste de temps à autre sensible à de futiles espoirs&amp;nbsp;; ainsi dans cette magnifique séquence, tout simplement déchirante, où Neville rencontre un chien errant et tente de s’en faire un compagnon…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car Neville est bien au centre de &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt;, ainsi que ce titre magnifique, justifié par une conclusion bouleversante, le laisse déjà entendre. Et tandis qu’il s’interroge, avec méthode, sur la raison d’être et l’origine des vampires, le lecteur franchit une étape supplémentaire et questionne pour sa part l’homme, le sens de sa vie, sa place dans le monde. Et le court roman «&amp;nbsp;de genre&amp;nbsp;» de se transformer en subtile allégorie, riche en niveaux de lecture.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Palpitant, &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; est un bref roman cauchemardesque que l’on dévore littéralement, en l’espace d’une nuit (bien sûr…). Les scènes marquantes pullulent, très visuelles pour certaines d’entre elles. Et l’on tremble et l’on souffre à maintes reprises pour ce héros malgré lui…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus de cinquante ans après sa parution, &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; n’a pas pris une ride et reste un des sommets de la littérature vampirique. Un classique incontournable à la lecture indispensable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-60&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;60&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;center&quot; style=&quot;text-align: center;&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;matheson-gdl-royaumes.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/matheson-gdl-royaumes.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;D’autres royaumes&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Si &lt;strong&gt;D’autres royaumes&lt;/strong&gt;, publié originellement en 2011, n’est pas l’ultime roman du vétéran Richard Matheson, son édition en France quelques mois à peine avant sa mort lui confère quelque peu, par la force des choses, une allure de testament littéraire. Et on ne fera pas de mystère&amp;nbsp;: c’est pour le moins regrettable. On n’y retrouve guère en effet le brillant auteur de, entre autres, &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;L’Homme qui rétrécit&lt;/strong&gt;. Et l’on fait régulièrement la grimace à la lecture de ce livre de trop, qui tient sans doute un peu de la catharsis, mais donne aussi (surtout&amp;nbsp;?) la fâcheuse impression que son auteur n’y croit pas – et, par voie de conséquence, le lecteur pas davantage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alexander White, plus connu sous le nom de plume d’Arthur Black, sous lequel il a commis des dizaines de romans d’horreur lamentables, a 82 ans. Né avec le siècle, il nous narre ici les étranges événements qu’il a connus quand il en avait 18, aux environs de la fin de la Première Guerre mondiale. Engagé dans les forces américaines pour faire bisquer son horrible paternel, Alex connaît l’horreur des tranchées. Et c’est sur le front qu’il fait la rencontre de Harold Lightfoot, un jeune soldat anglais. Les deux hommes se lient d’amitié, et, avant de décéder, Harold suggère à Alex de se rendre dans son village natal, Gatford, au nord de l’Angleterre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Démobilisé en raison d’une grave blessure, Alex, qui ne tient pas à revoir son père à Brooklyn, obéit bientôt aux dernières volontés de son camarade. Il loue un cottage dans ce village qu’il trouve à première vue somptueux, mais la petite vie paisible qu’il entendait y mener est vite perturbée par d’étranges superstitions locales&amp;nbsp;: on lui dit que la forêt avoisinante est le domaine des fays, du petit peuple, autrement dit, et qu’il ne faut surtout pas s’enfoncer dans les bois en quittant le chemin… Mais il fait aussi, lors d’une promenade, la rencontre de Magda, ravissante femme qui fait une mère de substitution idéale… mais qui a la réputation d’être une sorcière. Cartésien comme son horrible père, Alex ne croit guère à ces racontars. Il a tort, bien entendu…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur ces bases pour le moins stéréotypées, Richard Matheson tisse dès lors une intrigue cousue de fil blanc, ce qui n’exclut hélas pas quelques incohérences ou invraisemblances&amp;nbsp;; &lt;strong&gt;D’autres royaumes&lt;/strong&gt; mêle le genre féerique classique, teinté d’horreur, avec le genre sentimental, se complaisant dans la description d’amours aussi ambiguës que pénibles. Tout ça sent le complexe d’Œdipe, pas qu’un peu… et ça ne convainc guère, laissant bien vite une amère impression en bouche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le problème essentiel de &lt;strong&gt;D’autres royaumes&lt;/strong&gt; ne réside pourtant pas dans cette dimen-sion. Le roman est prévisible, peu crédible en même temps, pas très bien construit, affligé de personnages en carton-pâte, et donne, à tort ou à raison, l’impression d’avoir déjà été lu cent fois, en mieux. Certes. Mais le véritable drame est ailleurs&amp;nbsp;: en effet, Richard Matheson semble s’y complaire dans le style laborieux d’un écrivain d’horreur gothique à dix balles. Exorcisme&amp;nbsp;? Peut-être… Mais c’est rapidement insupportable, notamment du fait des incessants appels au lecteur qui parsèment chaque page ou presque de ce roman imbuvable. Arthur Black intervient en effet régulièrement pour commenter ce qu’il écrit, jugeant telle phrase bonne, telle autre mauvaise, quand elles sont toutes affligeantes. Le lecteur est sempiternellement pris à témoin, et bien vite n’en peut plus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On est très loin, ici, du grand Richard Matheson, conteur d’exception qui a su nous régaler à maintes reprises avec son astucieux sens du récit&amp;nbsp;; on n’y retrouve pas davantage la finesse dans la caractérisation de ses meilleures productions&amp;nbsp;; ne reste au final qu’une mauvaise parodie du genre, donnant l’impression que Richard Matheson se moque de lui-même, et par la même occasion du lecteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Comment aurais-je pu écrire ce livre si ma cervelle baignait entièrement dans les eaux du gâtisme&amp;nbsp;?&amp;nbsp;», demande Alexander White/Arthur Black à un moment&amp;nbsp;; le lecteur, ici, ne peut pas vraiment s’empêcher de faire la grimace… De même, plus loin&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Arthur Black me collerait d’office dans une maison de repos pour auteur en fin de carrière.&amp;nbsp;» Douloureuse confession…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Disons-le, même si c’est difficile, voire cruel, du fait de la proximité du décès de Richard Matheson – on aimerait se montrer charitable, voir en &lt;strong&gt;D’autres royaumes&lt;/strong&gt; un roman au pire médiocre –, mais le fait est que ce livre est calamiteux de bout en bout. La forme est atroce, le fond sonne creux. L’hommage plus ou moins déguisé ne séduit pas, et tourne à la parodie laborieuse. Livre sans intérêt, livre inutile, livre de trop, &lt;strong&gt;D’autres royaumes&lt;/strong&gt; ne sert guère la mémoire d’un auteur que nous avons connu tellement brillant. Aussi vaut-il mieux s’abstenir de lire cette erreur de vieillesse, qui n’aurait probablement jamais dû être publiée.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot; style=&quot;text-align: right;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-72&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;72&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Laurent Kloetzer, guide de lecture évanescent</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2016/07/06/Laurent-Kloetzer-guide-de-lecture-evanescent</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:9319991b0ea1466341073d1a03964d71</guid>
        <pubDate>Wed, 06 Jul 2016 09:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;figure style=&quot;{figureStyle}&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;p&gt;En attendant la sortie du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-83&quot;&gt;Bifrost 83&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, consacré à &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-kloetzer/&quot;&gt;Laurent Kloetzer&lt;/a&gt; (avec une novella inédite, une longue interview-carrière et un guide de lecture), on se souvient que votre revue préférée suit depuis longtemps l'auteur de &lt;strong&gt;Mémoires vagabondes&lt;/strong&gt;, comme en témoigne ce guide de lecture parallèle…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt; &lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-memoires.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-memoires.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Mémoire vagabonde&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Nouvelle incursion dans la Fantasy chez Mnémos, par, une fois de plus, un jeune auteur (cet éditeur en est une véritable mine). &lt;strong&gt;Mémoire vagabonde&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;est une espèce de &lt;strong&gt;Trois Mousquetaires&lt;/strong&gt; qu'on aurait croisé avec le cycle d'&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-cycle-d-elric&quot;&gt;&lt;strong&gt;Elric&lt;/strong&gt; &lt;/a&gt;de Moorcock — sans épée maudite enchante, ce qui n'est pas un mal. Le tout illustré par Florence Magnin et, toujours aussi admirablement maquetté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Auteur de roman pour dames vivant au crochet des notables qu'il courtise (tout en séduisant leur filles), Jaël de Kherdan est un personnage tourmenté par une double identité (qui écrit exactement ses livres ? est-il ou non l'aventurier dont il raconte la vie?) et un passé sombre dont le meurtre de « frère » Cassiel constitue un motif récurrent. Chassé une fois de plus de la principauté dont il œuvrait pour les bonnes mœurs, Kherdan, que la protection d'une mystérieuse princesse albinos suit de loin, se réfugie dans le port mal famé de Dvern, où il est pris au piège des luttes de pouvoir locales. La mystérieuse Amance, une drogue hypnotique très courue, va désormais hanter sa vie déjà abondamment peuplée de fantômes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ces quatre cent quarante-quatre pages de caractères écrits petits et serrés sont inspirées d'une musique et d'un texte du groupe Noir Désir (&lt;em&gt;Joey 1 &amp;amp; 2&lt;/em&gt;). Ambiance marine, romantique et noire à souhait — les lieux et les personnages y apparaissent cendreux, les marivaudages de capes et d'épées se muent au fil des pages en un carnaval halluciné, et le bateau ivre finit par se métamorphoser en nef des fous. Kloetzer installe dès les premières pages un style égal et une intrigue labyrinthique apparemment structurée. Il finit toutefois par sombrer dans le dernier tiers du roman, quand le sort de son héros se scelle, entraînant le lecteur sur les rivages amers de l'autodestruction. Autre phénomène structural curieux : l'étrange bascule de la première partie toute en badinages, duels et interrogations, à une seconde partie de fantasmes possessifs, repli sur soi-même et homo-érotisme payé au prix fort. L'impression finale étant que l'ensemble, personnages, intrigues, décors, aura dérivé au gré des aléas créatifs, le glacier qui avale tout pouvant être interprété comme une métaphore de la page blanche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-kloetzer/&quot;&gt;Kloetzer&lt;/a&gt; est un jeune auteur aussi prometteur que ceux que nous découvre bien souvent les collections Mnémos, dont la maturité apportera sans doute à l'avenir une maîtrise plus grande des conclusions et apothéoses.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-sice/&quot;&gt;David Sicé&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-7&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;7&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-voie.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-voie.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;La Voie du cygne&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Après un premier roman, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/memoire-vagabonde/&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mémoire vagabonde&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, salué par tous et couronné en 1998 par le prix Julia Verlanger, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-kloetzer/&quot;&gt;Laurent Kloetzer&lt;/a&gt; revient avec cette &lt;strong&gt;Voie du cygne&lt;/strong&gt;, fantasy à la mode Renaissance comme il en paraît de plus en plus, mais dont on n'a pas encore réussi à se lasser. Première originalité de cette histoire, celle de s'inspirer du jeu de l'oie, amusement enfantin qui à priori semble peu propice à stimuler l'imagination. Pourtant, quand on voit le résultat auquel Kloetzer est arrivé, on se prend à rêver que, pour son prochain livre, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/serge-lehman/&quot;&gt;Serge Lehman&lt;/a&gt; s'inspire des petits chevaux. Ou &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-claude-dunyach/&quot;&gt;Dunyach &lt;/a&gt;des sept familles (« C'est ce qu'il a fait pour &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/etoiles-mourantes&quot;&gt;&lt;strong&gt;Étoiles mourantes&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; », me souffle une petite voix perfide. Passons.)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'action se situe dans le domaine de Dvern, ville portuaire dirigée par le jeune prince Melki. Jeophras Denio est un universitaire, respecté, si ce n'est sa passion et son acharnement à construire un engin volant, lubie qui n'est pas du goût de tous. Mais ses projets connaissent un sérieux coup d'arrêt lorsqu'il apprend que Carline, sa fille adoptive, a été arrêtée et est fortement soupçonnée du meurtre du prince Nerio, dirigeant d'un domaine voisin en visite à Dvern. Denio va faire tout son possible pour prouver l'innocence de sa fille, aidé en cela par Jaran, le propre frère de Melki, qui le charge de mener l'enquête en son nom.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Voie du cygne&lt;/strong&gt; se présente donc sous la forme d'une enquête policière classique, Denio tentant au fil de ses rencontres de reconstituer les événements qui ont entraîné la mort de Nerio. En parallèle, Kloetzer met en scène d'autres situations, survenues vingt années plus tôt et qui, on s'en doute, joueront un rôle crucial dans la résolution de cette affaire. Soyons clair, ce roman est passionnant de bout en bout. Le récit est d'une fluidité exemplaire, sa construction parfaite. Que manque-t-il pour en faire un chef-d'oeuvre ? Pas grand chose, une petite dose d'inventivité, un soupçon d'excentricité, dont ont su faire preuve récemment, et dans un registre proche, des auteurs comme Hervé Jubert ou &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-calvo/&quot;&gt;David Calvo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alors quoi ? &lt;strong&gt;La Voie du cygne&lt;/strong&gt; n'est pas un chef-d'oeuvre ? Et alors ? Tel quel, c'est un livre tout à fait réjouissant, un authentique plaisir de lecture. On attend la suite avec délectation.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-16&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;16&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-reminiscences.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-reminiscences.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Réminiscences 2012&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Pour son troisième ouvrage, Laurent Kloetzer a choisi de déserter la fantasy pour la science-fiction. Et plus précisément, pour la nouvelle de science-fiction. En effet, &lt;strong&gt;Réminiscences 2012&lt;/strong&gt; est un recueil — recueil certes un peu particulier, dans la mesure où on retrouve dans tous les textes les mêmes personnages inscrits dans le même univers, mais recueil tout de même. Bref, douze nouvelles qui se décomptent au rythme des douze mois de l'année 2012.&lt;br /&gt;
Le monde de Monsieur K, le héros, perd sa jeunesse : un virus mortel s'attaque à tous les enfants de moins de quinze ans. Seule une drogue synthétisée par une multinationale permet de retarder l'échéance. Mais en contrepartie, elle fait des mômes atteints des junkies sans avenir ni lumière (on se souviendra du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-temps-du-twist&quot;&gt;&lt;strong&gt;Temps du Twist &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;de Joël Houssin…). Bref, rien de bien réjouissant.&lt;br /&gt;
Monsieur K est un être décalé. Petit flic sans envergure, il travaille à la sécurité interne d'une grosse société. Son boulot consiste, la plupart du temps, à régler les affaires de vols de stylos, un train-train pimenté de temps en temps par un meurtre sordide… Bref, pour lui non plus, il n'y a pas d'avenir. Méprisé par ses supérieurs, il rêve d'un monde plus souriant, plus romantique.&lt;br /&gt;
L'arrivée d'Alex dans la vie de Monsieur K va résonner comme un coup de canon. Ce garçon débrouillard, sans âge, possède assez de culot pour bousculer son terne quotidien. Les origines et les motivations d'Alex sont floues — un avatar moorcockien, un compagnon de héros. Drôle et déjanté, il va accompagner K, l'antihéros, dans toutes ses enquêtes, lui sauvant régulièrement la mise. Il est le contre-pied permanent du caractère rêveur et passif de K. D'ailleurs, tous les récits tournent autour de leur couple. Aucun autre personnage n'est aussi développé et deux textes sont même entièrement consacrés à Alex.&lt;br /&gt;
Le décor planté dès la première nouvelle, on peut suivre les enquêtes de K dans les autres. Et ce qui frappe, c'est l'ambiance générale. Si c'est parfois violent, il reste toujours cette atmosphère indéfinissable dans ce décor ultra urbain : il y a de la tendresse et de la poésie chez Kloetzer. Ses personnages, bons ou mauvais, sont souvent décalés, peu adaptés au monde qui les entoure. Cela ne les rend que plus attachant. Mais qu'on ne s'y trompe pas : on ne bascule pas dans la mélancolie. Les nouvelles de &lt;strong&gt;Réminiscences 2012&lt;/strong&gt; sont généralement des textes d'action, dans lesquels l'auteur sème à loisir références et clins d'œil — présence d'Amundsen, le personnage de Jean-Claude Dunyach, rencontre d'Alex avec les Beatles en plein cœur de la forêt de Tom Bombadil, etc. Dans ce monde complètement flingué, Kloetzer se permet tout.&lt;br /&gt;
Au final, &lt;strong&gt;Réminiscences 2012&lt;/strong&gt; est un petit bonheur dont on se délecte nouvelle après nouvelle. Avec un bémol coriace pourtant : son prix. À 159 balles (ou 24,24 euros) les 400 pages, dans un format pas tant éloigné du poche que ça : on fait un peu plus que friser l'arnaque… Quand on sait que pour 6 francs de plus on a &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/sacrements&quot;&gt;le dernier Clive Barker&lt;/a&gt; (qui plus est vachement plus gros, grand, beau !), faut arrêter de déconner… C'est d'autant plus regrettable que voici un ouvrage (en dépit d'une couverture fort laide) qui mériterait de trouver son public. Mais quoi ! ? À ce prix-là, force est de conclure en se disant qu'on attendra une hypothétique reprise en poche.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jerome-vincent/&quot;&gt;Jérôme Vincent&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-24&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;24&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-royaume.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-royaume.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Le Royaume blessé&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;On avance dans cette énorme geste d'heroic-fantasy comme dans l'aube de la narration ; une aube longue et parfaite, contenant toutes les couleurs de la nuit qui précède et du jour qui suivra : à la fois épique, théâtrale, précieuse, brutale, philosophique, fantastique ; mêlant les scènes d'actions, les dialogues enlevés, les récits dans le récit, les mises en abyme et trompe-l'œil, les descriptions précises de tueries et de passions. Un kaléidoscope de mots, de situations et de sensations, tantôt très doux, d'un lyrisme sec, et tantôt d'une violence extrême — souvent ambiguë. C'est un texte écrit avec le recul de quelques années de réflexion sur le genre, une tentative pour sublimer l'héritage des glorieux anciens (Tolkien peut-être, Leiber sans doute, Howard évidemment). Fantasy ? Pas vraiment. On n'y trouve aucune magie, point de dragon ni de quête ni d'anneau : mais une Antiquité et un Moyen-Âge réinventés, subtilement décalés (on reconnaît en filigrane le Saint Empire romain germanique, les clans celtes, l'épopée d'Alexandre…), un héros barbare, des conquêtes et des échecs, une inquiétante étrangeté, quelques fantômes. La filiation est donc évidente. Comme un Guy Gavriel Kay, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-kloetzer/&quot;&gt;Laurent Kloetzer&lt;/a&gt; flirte avec l'épopée, avec le roman picaresque ou historique, à la marge.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'histoire, comme de juste, commence dans une taverne, à Koronia, colonie de l'empire Atlan. Un jeune homme assiste aux représentations de Kyle, le conteur errant, dont les récits échauffent un parterre en mal de héros et de rébellions. C'est que Koronia est une ville prise sur les territoires Keltes, et Kyle raconte l'histoire du plus fameux d'entre eux, Allander Ap'Callaghan, le rassembleur des clans, le Roi Rouge conquérant du monde. Mais Allander est mort et raviver son souvenir n'est pas au goût des autorités, si bien que Kyle est arrêté pour trouble de l'ordre public, laissant son auditeur privilégié avec une question en suspens : qu'est devenu Eylir, le cadet d'Allander ? Car, comme le dit le quatrième de couverture, on ne grandit pas dans l'ombre d'un géant sans être soi-même un jour poussé sur les chemins de l'aventure… Parce que cette destinée tourne pour lui à l'obsession, parce qu'un obscur désir le pousse à la restituer, le jeune homme va devenir le chroniqueur d'Eylir. Mais les règles du jeu sont biaisées : longtemps Eylir se dérobe, ce n'est que par des on-dit, des racontars, des témoignages de seconde main que le chroniqueur peut reconstituer, séquence après séquence, l'œuvre de sang et d'encre qu'est la vie du héros.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Donc, chacun de leur côté, le chroniqueur et le héros avancent dans l'inconnu, au milieu des ombres du passé, du futur : le premier à la recherche d'indices sur l'autre, et l'autre du destin glorieux qui lui a été promis — achever l'entreprise d'Allander, réunir ceux qui ont été séparés. À chacun sa trajectoire, ses épreuves de souffrance. Trajectoires qui se croisent, épreuves qui les mènent partout dans le haut royaume Kelte et au-delà : de Koronia aux sauvages terres pictes, des douceurs de Nymir à l'antique Harmorée, de la pierre de Fâll à la vallée des rois — où Eylir et son héritage seront confrontés — jusqu'au cœur de l'empire Atlan, en passant par les limbes où les morts rêvent et attendent… Tout un monde se révèle sous les pas d'Eylir Ap'Callaghan, tour à tour mercenaire, chef de guerre, bandit, mendiant ou roi. Amours et larmes. Grandeur, gloire et puis néant. De rêves en échecs, au bout des douleurs et des blessures, Eylir trouvera enfin son royaume parfait : un royaume blessé pour un roi blessé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si le roman vaut par son souffle épique, par la qualité de péripéties qui recyclent avec maestria les poncifs de l'heroic-fantasy, sa grande force, sa richesse tient avant tout aux personnages : des seconds rôles bien troussés, Eylir, bien sûr et sa grande ombre Allander, mais surtout, surtout, le chroniqueur — dont Kloetzer nous taira le nom presque jusqu'au bout.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est par le chroniqueur en effet que le roman s'ouvre à une dimension imprévue. Son credo : « J'ai plus voyagé en rêve qu'en vérité. Je veux trouver pour quoi vivre et pour quoi mourir, je voudrais comprendre pourquoi les autres vivent et meurent. J'aime qu'on me raconte des histoires et j'aime en raconter. » Et il nous raconte la sienne. S'emparant d'une figure un peu légendaire, d'un tourbillon, d'une action en marche, il en a exploré les diverses facettes avec tout son corps et toute son âme ; il a suivi le courant d'une aventure, il y a participé, il s'y est trouvé compromis, impliqué. Il a été meurtri, il a été passionné, il a souffert et vécu chaque instant l'histoire qu'il voulait écrire. Son enquête, l'écriture de ce récit dans le récit, basé sur des faits advenus et les témoignages des protagonistes de l'épopée, semble donc procéder d'une feinte. « Je leur ai tout jeté à la face, pour qu'ils s'abaissent devant ces choses qui les dépassaient. Je leur ai raconté mon Eylir. Celui-là, il m'appartenait, il était à moi. Mon Eylir. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C'est que le rapport d'élection entre le périple d'Eylir et le chroniqueur se complique dès lors que celui-ci rencontre son héros, se met à le jalouser, à le détester, à le trahir, se sent attiré par lui (sexuellement ?), se voit aussi comme une sorte d'alter ego déchu : « Je rêvais de lui longtemps avant que nos chemins ne se croisent […] Il est ma part de rêve, mes lambeaux d'autre monde, ma certitude qu'il existe des ciels si bleus qu'ils blessent les yeux et des amours qui valent de mourir pour eux […]. J'ai encore besoin de lui. Même maintenant, alors que toute cette histoire est terminée. C'est lui qui m'a forgé. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le fonctionnaire mondain alterne avec l'enfant aux chairs et aux émotions mutilées, le brillant phraseur dissimule un conteur grossier et ivrogne, l'ami désintéressé et l'artiste prêt à tout pour satisfaire son obsession échangent quotidiennement leurs masques et jouent sur une même scène aux éclairages trompeurs les rires et larmes de la sincérité. De paliers en paliers, on s'enfonce avec lui en eaux troubles, jusqu'aux fonds boueux ultimes dont on ne revient pas. À la fin, lorsqu'il soulève le masque du Maître — cette étrange ombre suiveuse abattue par la lame d'Eylir — ce n'est peut-être pas le visage d'Allander qu'il voit mais lui-même, représenté et aboli en monstre manigançant à coup de visions et de ruses un récit qui semble, à son tour, une défiguration de tous les principes romanesques. Si le roi ne peut mentir, si la parole du héros modèle le monde, le chroniqueur, lui, ment sans cesse pour extirper le vrai, à moins que le mensonge soit partie prenante d'une vérité immanente que seule la parole de l'écrivain aurait le don de révéler. Qui donc, du héros ou du chroniqueur, modèle le monde, alors ? À ce dernier, Lyciane, la femme d'Eylir, dit : « Eloigne-toi de mon mari. Fuis-le le plus possible. C'est parce qu'il y a des gens comme toi, pour croire qu'il est plus qu'un homme, qu'il se comporte comme s'il était plus qu'un homme. » Pas du tout, répond le chroniqueur, à moitié sûr de son fait, je ne pense pas qu'Eylir soit plus qu'un homme. Mais nous, nous savons qu'un rêve a conditionné l'épopée depuis le début ! « Je rêvais de lui longtemps avant que nos chemins ne se croisent. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman de Kloetzer évidemment procède, lui aussi, d'une feinte : le dénouement du texte, les péripéties, le point final suspendu à la mort d'Eylir (à laquelle le chroniqueur assiste), nous connaissons tout cela, nous avons déjà lu tout cela, ailleurs… et Kloetzer n'essaie jamais de placer des coups de théâtre là où tout est déjà joué : la chronologie des événements, l'obsession du chroniqueur, moitié dévoré par les ténèbres de cette épopée, moitié vampirisant la cervelle d'Eylir en lui promettant la vie éternelle dans les pages d'une Odyssée qu'il ne lira jamais. L'art est ici à double fond, naissant d'un rapport constant à la solitude et d'une tension fantastique, verticale, entre la crapulerie constitutive (qui tire vers le trou, et la tombe) et une injonction morale supérieure (qui aspire vers le ciel, et la gloire). Kafka disait en substance qu'écrire, c'était faire un bond hors du rang des menteurs et des assassins. Ce roman montre avec une belle acuité les points d'appui, les déséquilibres et la périlleuse voltige de ce bond rédempteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S'il faut conclure, disons simplement que &lt;strong&gt;Le Royaume blessé&lt;/strong&gt; est une claque monumentale, la meilleure illustration qu'un genre décrié peut aussi accoucher d'une œuvre exigeante et de qualité. C'est simple : en français, dans le domaine, on n'a jamais rien lu de mieux ; on n'a pas lu grand-chose de mieux non plus parmi ses inspirateurs anglo-saxons, dont Kloetzer a su capter l'essence et qu'il a donc renouvelé magistralement. Un récit en manière d'hommage, mais encore l'aboutissement d'une histoire vieille d'un siècle, si on considère que l'heroic-fantasy est né avec Robert E. Howard. Souhaitons maintenant que le pari insensé de l'éditeur (750 pages de fantasy sans sorcier ni grand méchant, c'en est un) soit suivi par les lecteurs, pour offrir à ce roman la postérité qu'il mérite.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-44&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;44&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-cleer.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-cleer.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;CLEER&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Deux Kloetzer pour le prix d’un, c’est la promotion de rentrée offerte par la collection « Lunes d’encre », avec en prime un habillage impeccable et résolument hype. Roman à quatre mains signé &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-kloetzer/&quot;&gt;Laurent&lt;/a&gt; et Laure Kloetzer (L.L. Kloetzer, donc), &lt;strong&gt;Cleer &lt;/strong&gt;s’impose d’entrée de jeu comme un texte à part, littérairement et physiquement. Le graphisme soignée rend l’objet aussi curieux que désirable, et l’étiquetage « Fantaisie Corporate » le classe parmi les ovnis littéraires. De fait, &lt;strong&gt;Cleer &lt;/strong&gt;se range sans doute plus facilement du côté des transfictions qu’autre chose, la saveur politique en plus. Car même si les Kloetzer s’en défendent et s’abritent derrière une neutralité ironique, Cleer est une interrogation politique sur le monde moderne, traitée comme un texte d’anticipations aux accents fantastiques. A travers les aventures (?) de deux employés d’une multinationale tentaculaire qui symbolise à peu près tout ce que le capitalisme tertiaire fait de pire, on contemple par petites touches (cinq nouvelles, en fait) un paysage moderne et quasi extraterrestre de l’aliénation voulue. Charlotte Audiberti et Vinh Tran sont jeunes, beaux, intelligents et super efficaces. Ils sont recrutés par la société Cleer pour gérer les situations de crise. Si les Kloetzer baptisent ce service Cohésion Interne, la Gestion de Crise existe bel et bien dans l’organigramme des entreprises d’aujourd’hui. En gros, il s’agit de jouer les interfaces entre la boîte et les médias, de remettre de l’ordre quand il le faut et de savoir se montrer discret quand tout devient gênant. Et ceux qui bossent dans ce service font de l’argent. Beaucoup d’argent. Entités en plastique aux allures de Ken et Barbie, Charlotte et Vinh avancent comme des automates dans un monde parfait, où les écologistes sont des terroristes, où les saboteurs font du social, où les cultures transgéniques sont aussi belles qu’utiles. Les deux agents servent un mode de vie aussi glaçant que totalitaire, sans jamais s’interroger sur le bien fondé de leur action. A l’image de ces scientifiques sympathiques, chevelus et fumeurs de joints qui travaillent pour Matra à la mise au point d’un missile révolutionnaire par guidage laser, Charlotte et Vinh sont tout simplement déconnectés du monde réel et vivent littéralement pour leur entreprise. Si les émotions et le sexe ne sont pas absents de leur existence, ils les relèguent à la marge. Seul compte le board, les résultats, les meetings, le traitement des données et la neutralisation des problèmes. Le reste, c’est de la morale. Et c’est là où les Kloetzer tapent juste, dans la représentation d’un univers tautologique qui se suffit à lui-même dont la morale (et l’éthique) touche au vide. Ici, ni bien, ni mal. Deux personnages qui font ce qui doit l’être. Et qui le font bien. Le tout dans une ambiance blanche, lumineuse, propre. Flippante, en fait. Impossible de ne pas se souvenir de la dernière phrase de l’indispensable &lt;strong&gt;1984 &lt;/strong&gt;: « Il aimait Big Brother. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Glaçant, effrayant, bien ficelé, &lt;strong&gt;Cleer &lt;/strong&gt;impressionne. Malheureusement, le côté collage de nouvelles lasse sur la longueur. C’est d’ailleurs le seul défaut du roman. Quelques pages sabrées et sans doute un peu moins d’explications auraient encore renforcé cette impression de réalisme magique assez unique. Défaut mineur, tant la lecture de &lt;strong&gt;Cleer &lt;/strong&gt;interroge. Un questionnement renforcé par les étranges passages fantastiques (rêvés ?) dans lesquels s’embourbent les personnages. Magie, prescience, troisième œil ? On n’en saura rien et c’est très bien comme ça. Le livre refermé, le lecteur pense. Le lecteur réfléchit. Et les livres capables d’entraîner ce genre de réactions ne sont pas si nombreux.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/patrick-imbert/&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-61&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;61&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-petitesmorts.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-petitesmorts.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Petites Morts&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Petit retour au siècle dernier : en 1997, Laurent Kloetzer faisait son entrée en littérature avec &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/memoire-vagabonde&quot;&gt;&lt;strong&gt;Mémoire vagabonde&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, roman de fantasy devant davantage aux mémoires de Casanova et à l’œuvre de Choderlos de Laclos qu’aux traditionnelles références du genre. Un récit où, par le biais des aventures libertines et picaresques de son héros, Jaël de Kherdan, l’auteur s’interrogeait sur les rapports entre réalité et fiction, souvenirs et mensonges, et développait un univers bien plus complexe que ce qu’il semblait être de prime abord. Quinze ans plus tard, il renoue avec le personnage de ses débuts — personnage qu’il n’avait d’ailleurs jamais tout à fait abandonné, puisque deux des cinq nouvelles qui composent ce livre, davantage roman que recueil, d’ailleurs, ont déjà été publiées précédemment.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Premier constat : Laurent Kloetzer écrit mieux que jamais. Il n’est qu’à lire les quelques scènes du premier roman qu’il revisite ici pour juger du parcours accompli. C’est également cette écriture ciselée qui donne tout leur charme aux deux premières nouvelles au sommaire de &lt;strong&gt;Petites&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;morts&lt;/strong&gt; : « Eva » et « Mademoiselle Belle ». La première, une fois n’est pas coutume, apporte un regard extérieur sur le personnage de Jaël, héros romantique tel que le rêvent Eva, jeune valétudinaire de douze ans, et sa grande sœur Léora. Un triangle amoureux qui ne peut bien entendu que très mal finir. La seconde est une merveille d’érotisme pas toujours feutré, où l’on batifole au cœur d’un jardin luxuriant et où l’on s’émeut d’une gorge à peine découverte ou de la courbe d’une nuque, avant de s’abandonner à des jeux d’une rare perversité. L’une comme l’autre de ces nouvelles constitue une fête des sens permanente, comme peu d’écrivains sont capables d’en mettre en scène.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Malheureusement, la seconde moitié de &lt;strong&gt;Petites morts&lt;/strong&gt; abandonne en grande partie ces célébrations charnelles pour renouer avec les principaux thèmes qui animaient &lt;strong&gt;Mémoire&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; vagabonde&lt;/strong&gt;. A la recherche de sa propre identité, Jaël y est balloté en permanence entre rêve et réalité, manipulé par des forces qui le dépassent et des individus dont il ignore tout. Dans le dernier texte au sommaire, « Immacolata », le récit bascule d’ailleurs dans la pure science-fiction, remettant en cause tout ce qu’on pensait avoir compris de cet univers. Mais à force d’empiler ainsi les strates de réalité et de remettre sans arrêt en question leur existence véritable, Laurent Kloetzer finit par perdre son lecteur. Et il est d’autant plus difficile de suivre ses développements que les textes n’offrent pas grand-chose à quoi s’accrocher. Pas les univers, qui se succèdent sans révéler leur vraie nature, ni les protagonistes, qui dissimulent leurs motivations — quand ce n’est pas leur identité — sous plusieurs épaisseurs de faux-semblants. Certes, « Immacolata » parvient in fine à renouer certains fils, en même temps qu’il offre à Jaël l’une de ses incarnations les plus intéressantes et qu’il prolonge dans une nouvelle direction la plupart des thèmes précédemment abordés. Néanmoins, à trop souvent se montrer cryptique dans sa narration, Laurent Kloetzer finit par perdre de vue l’essentiel, et les bonheurs de lecture qu’il a si bien su susciter dans la première moitié de &lt;strong&gt;Petites morts&lt;/strong&gt; ne se retrouvent que trop rarement dans la seconde.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-66&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;66&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;figure style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;kloetzer-gdl-anamnese.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/kloetzer-gdl-anamnese.jpg&quot; /&gt;&lt;/figure&gt;

&lt;h3&gt;Anamnèse de Lady Star&lt;/h3&gt;

&lt;h3&gt; &lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt;, le nouveau roman de L. L. Kloetzer, est un ouvrage personnel, comme l’était &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/cleer-roman&quot;&gt;&lt;strong&gt;Cleer&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Milieu connu des auteurs dans &lt;strong&gt;Cleer&lt;/strong&gt;, approches connues d’eux dans &lt;strong&gt;Ana&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;mnèse&lt;/strong&gt;. Clin d’œil à la méthode Karenberg qui fait jonction entre les deux romans. Et encore ici, la Suisse, le groupe vocal Norn, Giessbach sans doute.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Futur proche. Survient le Satori. Un attentat et une apocalypse. La plus grande partie de l’humanité est éradiquée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avant, un complot. Un sémiologue, des militaires, tous extrémistes. Un enquêteur. Et une femme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après, la traque des responsables dans un monde ravagé. Des militaires, des agents, des chercheurs. Et une femme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L.L. Kloetzer déroule pour le lecteur le fil des évènements. Des prémisses, dix-huit ans avant le Satori, jusqu’à la fin ultime (ou pas), cinquante-quatre ans après. Il montre les transformations que subissent l’Humanité et la Terre elle-même, comme lieu habité. Il montre surtout la quête pour retrouver et neutraliser l’élément manquant du complot, la « femme », inspiratrice, servante, esclave, et muse. Ne pas oublier, pour que ça ne se reproduise pas !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Disons-le clairement, &lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt; est un roman qui se mérite. Quatre cent cinquante pages, serrées ; j’ignore combien de caractères mais chacun d’eux compte. Dense, touffu, &lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt; ne peut se lire dans le métro ou à la plage. Il lui faut du calme, de la concentration. Il a définitivement quelque chose d’une ballade un peu sélective. Effort, concentration, on l’a dit, puis satisfaction d’avoir fait une belle promenade et vu des choses rarement visibles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Car L.L. Kloetzer ne donne rien. Il suggère, insinue, pose des points impressionnistes auxquels seule une vue globale donnera sens.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le background d’abord. Il faut le saisir tout au long du roman. Des mots, des références, des lignes de dialogue, à collectionner pour que se dessine très progressivement un monde d’où presque toute vie humaine a disparu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des milliards de morts. Une Nature en reconquête territoriale au sein de laquelle errent et survivent des groupes errants de « porteurs lents », infectés par le « contagieux » mème tueur, aussi létaux que des zombies. Des villes et des villages abandonnés qui menacent ruine. L’effondrement progressif de la plupart des créations humaines.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des survivants indemnes de toute contamination. Après la guerre consécutive au Satori, une communauté internationale les regroupant s’est constituée, installée dans des enclaves, souvent sur des îles, là où il fut possible de se protéger en isolant le mème (et ses porteurs) à l’extérieur. Ils utilisent une technologie avancée. Certains dorment en stase et attendent des jours meilleurs, d’autres enfin partent pour l’espace vers une nouvelle terre promise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais l’essentiel n’est pas là. Le background n’est qu’un fond sur lequel se déroule le plus important, la convergence progressive de la chasseuse et de la proie, seule réalité à occuper le devant de la scène en pleine lumière. Ce qui importe dans &lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt;, c’est la quête. Retrouver et neutraliser « la » femme, la dernière qui possède en mémoire le secret de la bombe iconique qui a anéanti l’Humanité. C’est cette tâche que s’assigne une jeune chercheuse, Magda, poussée par un mentor qui y a voué sa vie. Pour cela, elle doit remonter dans le temps ; re-trouver les traces subliminales de la femme dans l’océan infini des documents informatiques, réaliser l’anamnèse, c’est-à-dire l’histoire des antécédents de la maladie, de la personne, ou de ses incarnations (au choix, les trois s’appliquent ici). Comme les archéologues numériques Qeng Ho d’&lt;strong&gt;Au tréfonds du ciel&lt;/strong&gt; de Vernor Vinge, Magda fouille les bases de données, les blogs, les enregistrements publics et privés, les archives des réseaux sociaux, les vestiges d’un univers virtuel. Elle y cherche des preuves de l’existence de la femme mystère et des indices sur sa localisation. Aidée d’outils de &lt;em&gt;data mining&lt;/em&gt; ultra-performants, elle fouille l’énorme botte de foin des mémoires informatiques sur la trace de la paille qui s’y cache. Et souvent, ce n’est même pas la paille qui est signifiante ; l’absence parfaite, trop parfaite, de toute preuve, là où il devrait y en avoir une, signifie sans équivoque l’effacement des données, donc la présence préalable de la chose. Prouver les omissions ou les mensonges des témoins survivants aussi ; après des décennies, la mémoire est une chose fragile, a fortiori si on joue avec. Magda elle-même se connaît mieux en se remémorant, en tirant presque involontairement les fils de sa mémoire, dans un processus de réminiscence (anamnèse) dont l’aboutissement la choque en l’éclairant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout ceci serait difficile mais raisonnable si la proie était une simple femme. Ce n’est pas le cas. « La » femme est Elohim, non humaine mais si proche. Passant d’apparence en apparence, d’identité en identité, de lieu en lieu, de nom en nom, et de rôle en rôle, « la » femme est irrésistiblement attirée par le désir qu’on éprouve pour elle ; ce désir l’attache à la matière et il faut la nommer pour l’y attacher plus encore et, en quelque sorte, la définir. « La » femme au centre d’&lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt; semble être une Idée platonicienne que le désir humain fait s’incarner dans le monde sensible, que le désir de nombreux humains (y compris ceux qui la traquent pour la tuer) fait pénétrer irrésistiblement sous maintes formes dans le monde de la matière. Et c’est la gageure de Magda, comme celle du philosophe, de dépasser par la raison le multiple, de remonter à l’unique par une dialectique ascendante, et de voir, par-delà les informations sensibles infiniment variables, la Vérité essentielle de la chose. Mais qu’elle est longue et difficile, la sortie de la caverne !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Chasseuse et proie se trouvent finalement. La traque s’achève. Le risque est écarté (ou pas). Peut-on annihiler une idée (celle de la bombe iconique ?), et peut-on tuer une Idée, aussi longtemps que quelqu’un espèrera (même dans le secret de l’âme) son incarnation ?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Remontant du passé vers le présent et alternant dans chaque phase passé et présent, dans un traitement qui rappelle le &lt;em&gt;Memento&lt;/em&gt; de Christopher Nolan, L.L. Kloetzer joue avec l’attention du lecteur qui doit se souvenir sans cesse où il est, à quel moment, et qui parle car les locuteurs alternent aussi. Loin de la linéarité abordable de cet autre récit de reconstitution historique post-apocalyptique qu’est le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/world-war-z&quot;&gt;&lt;strong&gt;World War&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Z&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Max Brooks, &lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt; brouille les témoignages et les traces, plaçant par là même le lecteur dans la peau de son héroïne, au cœur d’un écheveau particulièrement embrouillé et touffu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’une construction minutieuse et parfaitement maitrisée, &lt;strong&gt;Anamnèse&lt;/strong&gt; évoque ces œuvres de marqueterie qui impressionnent par l’agencement complexe des nombreuses pièces qui les composent, et l’absence totale de solution de continuité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, les nombreuses références posées dans le texte comme par accident donnent le sentiment d’une profusion intellectuelle, d’une culture qu’on ne rencontre pas tous les jours, ni dans tous les romans.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-jentile/&quot;&gt;Éric Jentile&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-71&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;71&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Neil Gaiman, guide de lecture rêvé</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2016/04/13/Neil-Gaiman-guide-de-lecture-reve</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:eff1fb5f18de951e367b75668eb0daf5</guid>
        <pubDate>Wed, 13 Apr 2016 08:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img class=&quot;media&quot; alt=&quot;gaiman-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-une.jpg&quot; /&gt;&lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt; n'a pas attendu d'avoir vingt ans pour s'intéresser à Neil Gaiman. Le père du Sandman et de Coraline est un auteur que l'on suit avec attention depuis &lt;strong&gt;Neverwhere&lt;/strong&gt;&lt;strongneverwhere&lt; strong=&quot;&quot;&gt;. Aussi, en complément du guide de lecture du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-82&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;82&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, voici donc un autre guide, rassemblant les critiques des romans de Gaiman parues au fil des numéros… (Lisez Gaiman&amp;nbsp;!)&lt;/strongneverwhere&lt;&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La critique de &lt;strong&gt;Neverwhere&lt;/strong&gt; par André-François Ruaud, parue dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-10&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°&amp;nbsp;10&lt;/a&gt; est à lire sur &lt;a href=&quot;http://noosfere.org/icarus/livres/niourf.asp?numlivre=-327608#Crit_-352570&quot;&gt;nooSFère&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-miroirs.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Miroirs et fumées&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-miroirs.jpg &quot; /&gt;Miroirs et fumées&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Gaiman a une fascination pour les magi­ciens, leurs trucs et astuces, leurs jeux de miroirs, leurs effets de fumées. Et, en vrai bon fan, à force de fasci­nation, il en est devenu un. Tout simple­ment. Un magicien. Voilà ce qu'il est. Rares sont les auteurs à avoir acquis aussi rapidement — ou, plus précisément, à travers aussi peu d'œuvres — une réputation telle que la sienne.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Car après tout, en France, que connaît-on de Neil Gaiman ? Principalement son travail de scénariste de comics, sur &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Sandman&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (trois tomes au Téméraire, coll. «&amp;nbsp;Vertigo&amp;nbsp;») ou bien encore &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Death&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (deux tomes, également au Téméraire et toujours en «&amp;nbsp;Vertigo&amp;nbsp;»), voire, peut-être, pour certains d'entre vous, son troublant roman graphi­que, &lt;strong&gt;Mr. Punch&lt;/strong&gt;, mis en images par Dave McKean et publié en France en 1997 chez Reporter. Il y a aussi l'amusant roman, co-écrit avec la star britannique Terry Pratchett, &lt;strong&gt;De Bons présages&lt;/strong&gt; (J'ai Lu — 1995). Puis, bien sûr, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/neverwhere&quot;&gt;&lt;strong&gt;NeverWhere&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (cf. interview de Gaiman in&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-11&quot;&gt; Bifrost 11&lt;/a&gt;), un formidable roman de fantasy urbaine dans la collection «&amp;nbsp;Millénaires&amp;nbsp;». On ajoutera, pour la mesu­re, une poignée de nouvelles publiées ça et là (à commencer par «&amp;nbsp;Chevalerie&amp;nbsp;», dans le Dossier Fantasy de la revue thématique &lt;em&gt;Yellow Submarine&lt;/em&gt;, rééditée ici sans aucune mention de la part de l'éditeur, ce qui fait toujours plaisir…). Bref, et en résumé : voici un auteur dont on a lu deux romans, quel­ques nouvelles et des scénars de BD. Pas grand chose, donc, mais rien que du bon, voire de l'excellent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Nous attendions ce recueil en J'ai Lu « Millénaires ». Marion Mazauric ayant quit­té le groupe Flammarion pour fonder sa propre maison d'édition, c'est d'Au diable vauvert qu'il nous arrive. Qu'importe. La couverture a changé (elle n'est d'ailleurs pas plus folichonne que ce que nous pro­pose habituellement la collection « Millénaires ») mais le contenu demeure le même : à savoir un recueil non pas artifi­ciellement réuni mais pensé, imaginé, réa­lisé et présenté par l'auteur lui-même. Ce dernier point est fondamental. Car &lt;strong&gt;Miroirs et fumée&lt;/strong&gt; n'est pas qu'un excellent recueil, c'est avant tout un état, une compilation représentative du travail fort particulier et personnel d'un écrivain, de ses premiers pas dans le métier, au début des années 80, jusqu'à 1998, date à laquelle Gaiman a rassemblé ces textes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Gaiman est un auteur à la palette extrê­mement étendue, tant au niveau de ses vecteurs d'expressions (la BD, la littérature, le cinéma, la télévision) que des genres, des traitements et des sujets. Miroirs et fumée se fait tout naturellement l'écho de cette diversité. Science-fiction, fantastique, fantasy, le tout pour aborder des sujets aussi divers que le sexe, la créativité, la maladie, la mort, la religion… autant de sujets eux-mêmes abordés dans des traités différents, nouvelles en proses ou en vers, poèmes, pastiches, contes, etc. C'est un flo­rilège magnétique, accaparant (magique ?), servi par une écriture légère et un sens du mot remarquable (on saluera à ce propos l'excellente traduction de Patrick Marcel). Gaiman est de ces auteurs capables, en deux lignes pleines de nostalgie, de vous faire décrocher le téléphone afin d'appeler votre grand mère pour le simple plaisir d'entendre sa voix, chose que vous n'aviez pas faite depuis des semaines…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Miroirs et fumée&lt;/strong&gt; est un recueil à se procurer d'urgence. Ceux qui connaissent déjà Gaiman ne se feront pas prier. Les autres découvriront un auteur riche et magique, qu'ils auront tôt fait de placer aux côtés d'autres illusionnistes magiciens, qu'ils se nomment Tim Burton ou Clive Barker, par exemple.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-22&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;22&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-stardust.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Stardust&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-stardust.jpg &quot; /&gt;Stardust&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;La première erreur du jeune Tristran Thorn aura été de tomber amoureux. Et qui plus est de cette petite salope de Victoria Forester, une vraie garce qui, pour prix d'un baiser, lui demande d'aller chercher une étoile filante (et pourquoi pas décrocher la Lune, hein ?). Étoile qui a la mauvaise idée de tomber de l'autre côté du Mur, cette frontière qui sépare le paisible petit village de Wall du monde étrange et merveilleux du Pays des Fées. Une frontière gardée nuit et jour par les villageois, et qui n'entrouvre ses portes que tous les neuf ans à l'occasion de la Foire des Fées, un marché fabuleux qui se tient juste de l'autre côté du Mur. Mais qu'importe le Mur et ses gardes. L'amour ne connaît aucune frontière. Tristran Thorn ira jusqu'au bout de sa quête, jusqu'au bout de son destin, quitte à affronter tous les mystères de la Faërie…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Bienvenue de l'autre côté du miroir, au pays des merveilles perpétuelles. Et croyez bien qu'avec un guide comme Neil Gaiman, le voyage promet des chatoiements.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Stardust &lt;/strong&gt;se présente en fait comme l'exemple même d'une fantasy puisée à ses sources, ni plus ni moins qu'un conte de fées. Et en matière de contes de fées, Gaiman, en maître raconteur, connaît ses gammes sur le bout des doigts. Tous les grands poncifs du domaine sont là : la quête, l'amour, le mythe de la frontière, l'enfant volé, le pays fantastique et ses êtres magiques, la reine des sorcières, les morts-vivants, l'accession au pouvoir, l'initiation… Et cette manière toute gaimanienne d'instiller au récit, avec un air de ne pas y toucher, comme un goût de cruauté diffus et prégnant tout à la fois. On frissonne, on vibre, on s'émerveille et savoure&amp;nbsp;: bref, on se divertit. Et ce même si cette histoire, profondément ancrée dans le substrat folklorique anglais, doit avoir, on l'imagine aisément, une saveur toute particulière pour le lecteur anglo-saxon (les références sont nombreuses et il ne fait pas de doute que nous, public nourri au lait de la francophonie, en ratons en certain nombre).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Un regret, toutefois : l'absence des magnifiques illustrations de l'édition originale signées Charles Vess (édition américaine, chez DC Comics «&amp;nbsp;Vertigo&amp;nbsp;»). Ç'eût été plus cher, évidemment, mais ô combien plus beau &amp;nbsp;!&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Las&amp;nbsp;! Le texte se suffit à lui-même et s'apprécie en tant que tel. Gaiman démontre une nouvelle fois cette force narrative qui en fait un des auteurs les plus exceptionnels de ces dernières années.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On achèvera sur une dernière précision, un souvenir qu'on se remémorera, plutôt… l'évocation, par Gaiman lui-même, dans son interview publiée dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-11&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 11&lt;/a&gt;, d'une suite à &lt;strong&gt;Stardust&lt;/strong&gt;, ou plus exactement d'une autre histoire mais qui se passerait dans le même univers et chronologiquement après les événements narrés dans le présent roman, une histoire qu'il aurait déjà commencé à écrire et qui s'intitulerait &lt;em&gt;Wall&lt;/em&gt;. Vivement&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-24&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;24&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-americangods.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;American Gods&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-americangods.jpg &quot; /&gt;American Gods&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Ombre a payé sa dette à la société. Condamné à six ans, libéré au bout de trois, il sort de prison avec de solides projets de réinsertion. Aussi, c'est en pensant tourner définitivement cette page sombre de son existence qu'il prend l'avion pour rejoindre son épouse. Il ne sait pas encore à quel point sa vie et sa conception du monde vont bientôt être irrémédiablement bouleversées. Plus que le décès et la résurrection de sa femme — événement déjà peu banal s'il en est — , c'est cette rencontre, pas tout à fait fortuite, avec un borgne très mystérieux qui, telle Alice, le fait basculer de l'autre côté du miroir. Bientôt, il comprend que l'Amérique est en réalité bien plus étrange qu'il ne le pensait. Mais après tout, quel mortel pourrait soupçonner ce dont est faite la vie des dieux&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;&lt;p&gt;De Lakeside, Wisconsin, à Las Vegas, Nevada, Neil Gaiman navigue sans cesse entre l'Amérique profonde et celle des guides touristiques. D'autres, beaucoup d'autres, l'ont précédé en ces territoires, cette forme particulière de régionalisme étant même devenue, depuis le succès de Stephen King, un poncif du fantastique à l'anglo-saxonne. Gaiman, pourtant, s'en tire haut la main, s'appuyant plus que jamais sur cet humanisme, ou plutôt cette humanité, dans laquelle il a toujours su tremper sa plume. Ses personnages ont en partage cette qualité rare, subtile et indéfinissable, qui transcende l'encre et le papier pour toucher le lecteur directement au cœur. Même lorsqu'il revisite — avec beaucoup de finesse, d'ailleurs — des archétypes fantastiques aussi usés que le dieu oublié marchant parmi les mortels ou la morte-vivante transie d'amour, Gaiman parvient, souvent en à peine quelques paragraphes, à produire de la vie, de la réalité. Sans doute cette impression provient-elle également — paradoxe intéressant — de cette distance bienveillante et doucement ironique dont il pétrit sa narration. Un humour à l'anglaise, qui opère un décalage contrôlé — et diablement efficace — avec les thèmes, les personnages et les décors de son roman&amp;nbsp;: l'Amérique, les Américains, leur histoire et leurs légendes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les lecteurs qui connaissent et apprécient le travail de Gaiman en bande dessinée retrouveront dans &lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt;, plus encore que dans ses précédents romans, tout ce qui fait le charme de sa magistrale série &lt;em&gt;Sandman&lt;/em&gt;. Il puise en effet de nouveau très largement à ce vivier inépuisable que sont la religion, la mythologie et le folklore. Force est d'ailleurs de constater que depuis &lt;em&gt;Sandman&lt;/em&gt;, il a beaucoup progressé dans la maîtrise de ce périlleux exercice. Là où la bande dessinée renvoyait parfois l'image d'une mosaïque quelque peu anarchique, &lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt;, qui troque le royaume onirique de Morpheus contre une Amérique peuplée de divinités oubliées, séduit par l'exploitation beaucoup plus raisonnée de ces personnages mythologiques. Sans doute est-ce parce qu'il a aujourd'hui bien plus de métier qu'à l'époque où il écrivait les scénarios de &lt;em&gt;Sandman&lt;/em&gt;, mais on peut également penser que la bande dessinée lui a permis de raffiner son approche syncrétique du folklore mondial.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Un sens aigu du dialogue, une attention particulière portée au quotidien de ses personnages, à ces petits détails qui le rendent si vivant, une maîtrise rare de l'enchevêtrement harmonieux du naturel, du surnaturel et du merveilleux, un humour tout en finesse et en nuances, marquent la maturité d'un auteur dont on ne peut qu'espérer qu'il porte encore en lui plusieurs romans du calibre de ce très enthousiasmant &lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/johan-scipion/&quot;&gt;John Scipion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-27&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;27&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-coraline.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Coraline&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-coraline.jpg &quot; /&gt;Coraline&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Coraline vient d'emménager dans sa nouvelle maison avec ses parents. Elle part à la découverte de son nouveau monde et rencontre ses étranges voisins — deux anciennes actrices de théâtre et un vieux monsieur éleveur de rats — qui ne cessent de l'appeler Caroline. Elle explore les moindres recoins, mais son sujet d'étude favori, celui qui monopolise bientôt toute son attention, est une porte condamnée dans son salon. Et surtout ce qu'il y a derrière…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Derrière, elle découvre un appartement presque identique au sien. Et dans lequel vivent ses parents. Enfin, ses autres parents…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C'est par le biais du livre pour enfants que nous revient Neil Gaiman. Vu son talent à susciter notre émerveillement (souvenez-vous de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/neverwhere&quot;&gt;&lt;strong&gt;Neverwhere&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;), cela n'a rien de surprenant. Il nous livre ici une version sombre d'Alice au pays des merveilles, livre auquel se réfère du reste la quatrième de couverture. Il est vrai que les ressemblances sont frappantes : une jeune protagoniste guidée par un chat qui découvre un monde qu'elle ne soupçonnait pas et passe de l'autre côté du miroir. Mais l'embêtant, c'est que ce nouveau monde serait presque plus sympathique que le sien : dans sa réalité, ses parents, très occupés, n'ont pas de temps à lui consacrer. Tout le monde se trompe dans son prénom, et les couleurs sont maussades. Dans l'autre appartement, les teintes les plus joyeuses sont de mise, ses voisins — décalcomanies de ceux du vrai monde — prononcent correctement « Coraline », et ses parents se mettent en quatre pour elle. Bref, s'il n'y avait les yeux de ces doubles, des yeux en forme de boutons noirs, elle serait très contente…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Neil Gaiman laisse finement de côté tout manichéisme, préférant jeter son héroïne — et son lecteur avec elle — dans le flou. Bien sûr, on n'est pas dupe longtemps, mais ce sentiment de marcher sur la corde raide fait beaucoup pour le plaisir du lecteur. Lequel se souvient en outre des longues journées passées à découvrir son environnement et à s'inventer des aventures extravagantes, de telle sorte qu'il n'a aucun mal à s'identifier au personnage de Coraline, même s'il n'a pas son âge. Enfin, au moment où l'on apprend que le prochain Harry Potter fera sans doute plus de sept cents pages, Neil Gaiman a le bon goût de nous livrer un court roman (cent cinquante pages écrit gros) qui se suffit à lui-même et qu'on viendra souvent relire, aussi bien en famille que seul.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bruno-para/&quot;&gt;Bruno Para&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-30&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;30&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-panique.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Pas de panique !&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-panique.jpg &quot; /&gt;Pas de panique&amp;nbsp;!&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Même s'il ne désirait pas n'être que l'auteur du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Guide galactique&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, Douglas Adams aura été étiqueté comme tel, car disparu trop tôt pour avoir le temps de développer des œuvres aussi puissantes et remarquables que sa célèbre trilogie en cinq volumes. Il est vrai que celle-ci a été développée sur tant de supports, souvent assez succès mais aussi avec des échecs retentissants, qu'elle ne pouvait qu'éclipser ses autres écrits. Le détective Dirk Gently, après deux enquêtes saugrenues, était prometteur, mais sa carrière s'acheva en plein milieu du troisième opus.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce livre n'est pas une biographie de Douglas Adams (on se reportera pour cela au livre qui lui fait pendant, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/fonds-de-tiroir&quot;&gt;&lt;strong&gt;Fonds de tiroir&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, où, en vingt pages, Nicholas Wroe en dit plus sur le personnage que Gaiman sur 350 pages) mais l'histoire de la carrière mondiale du &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Guide Galactique&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, depuis les débuts artisanaux à la radio jusqu'aux éditions dans de nombreuses langues en passant par les adaptations télévisuelles, cinématographiques, CD-Rom et autres. On y voit un Adams soucieux de préserver l'unité de son univers, cherchant à intervenir à tous les niveaux, allant jusqu'à apprendre l'informatique (et perdre beaucoup de temps dans les jeux) pour adapter le jeu vidéo du &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Guide&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pour mieux coller à l'esprit de l'œuvre, Neil Gaiman s'efforce d'adopter, quand le discours s'y prête, le même humour loufoque, ce qui permet de ne pas trop s'endormir dans les passages ennuyeux d'embrouilles de studios et de réunions de collaborateurs émaillant les péripéties de cette aventure galactique.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Cet ouvrage est avant tout destiné aux fans de la série, même si la genèse de l'œuvre ne manque pas de piquant. Adams savait perdre son temps : il s'adonnait à ses distractions et sa gadgétomanie avant de devoir travailler dans l'urgence, parfois enfermé dans un hôtel sous la surveillance d'un éditeur jusqu'à ce qu'il livre la mouture finale du projet en cours. On en retire l'impression d'un homme qui, pour pouvoir paresser, était sans cesse sous pression, un paradoxe qui convient parfaitement à l'auteur du &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Guide galactique&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; !&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-35&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;35&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-anansiboys.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Anansi Boys&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-anansiboys.jpg &quot; /&gt;Anansi Boys&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Du haut de ses 46 piges et en une poignée de bouquins (cinq romans «&amp;nbsp;adultes&amp;nbsp;» dont une coécriture avec Pratchett, sans oublier un recueil de nouvelles, auxquels on ajoutera l'excellent Coraline paru dans la non moins excellente collection jeunesse «&amp;nbsp;Wiz&amp;nbsp;» d'Albin Michel), Neil Gaiman, auteur de BD culte, s'est imposé en une petite dizaine d'années comme l'un des romanciers anglo-saxons les plus originaux, les plus novateurs, les plus trans-genres, bref, les plus doués, quelque part entre Christopher Moore et Clive Barker, c'est dire… Un statut en rien usurpé, pour peu qu'on se souvienne du remarquable roman de fantasy urbaine &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/neverwhere&quot;&gt;&lt;strong&gt;Neverwhere&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, ou encore, plus récemment, d'&lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt; (tous les bouquins de Gaiman sont disponibles en poche chez J'ai Lu, et ils ont tous, ou peut s'en faut, été critiqués dans &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;&amp;nbsp;: à vous de chercher). Aussi, lorsqu'un nouveau Gaiman arrive chez notre dealer préféré, sommes-nous nombreux à nous ruer sur l'objet, quand bien même il est doté d'une couverture aussi repoussante que dans le cas présent, assurés qu'on est de passer un bon moment au cœur d'un univers dans lequel on se sent comme chez soi…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Gros Charlie travaille à Londres, un petit boulot peinard dans une agence qui gère la carrière et les actifs de quelques célébrités. Gros Charlie est un gars consciencieux, timide, foncièrement honnête. Gros Charlie va bientôt se marier à Rosie, dont la maman, madame Noah, est comme il se doit une vraie peau de vache. Gros Charlie a un papa. Et son papa est un dieu, Anansi, un dieu roublard et farceur, le propriétaire de toutes les histoires. Un dieu qui vient de mourir. Mais les dieux peuvent-ils mourir&amp;nbsp;? Enfin, Gros Charlie à un frère, et ça, Gros Charlie ne le savait pas. Un frère du genre encombrant, du genre à avoir hérité de tous les pouvoirs divins paternels, un type cool, une rock star en puissance, un mec à qui tout réussi parce qu'après tout, ben ouais, c'est un demi-dieu. Et quand un demi-dieu débarque dans votre vie bien pépère, forcément, ça fout le bordel…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Que ce soit clair, et contrairement à ce qu'on a pu lire çà et là, &lt;strong&gt;Anansi Boys&lt;/strong&gt; n'est pas la suite d'&lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt;. Il se passe probablement dans le même univers, ce monde où les dieux, faute de croyants, se sont incarnés pour vivre sous une humaine condition aux quatre coins de l'Amérique, mais la filiation s'arrête là — ici, point d'immersion dans une géographie fantasmée de l'Amérique et, en soi, mythologique, point de réflexion sur le statut du divin et l'opposition entre permanence et impermanence, point de personnages aux profondeurs abyssales et à l'âme sillonnée par les écorchures de la vie, aucun discours sur la modernité et ses errances. Autre évidence&amp;nbsp;: Gaiman s'est fait plaisir. Pas de doute possible, l'auteur est Anansi, le dieu tisseur d'histoires : drôle, malin, touchant, sûr de son talent. En immense professionnel de l'écriture, Gaiman livre un roman remarquablement goupillé de bout en bout, construit aux petits oignons, mêlant les lignes de narrations pour, telle la toile de l'araignée Anansi, ficeler le lecteur dans une intrigue mince mais efficace car portée par des personnages, comme toujours chez lui, d'une remarquable dimension humaine. On ne s'ennuie pas, non, on sourit même beaucoup (Pratchett n'est pas loin) et… on achève le livre. Voilà, oui, c'était bien. Et alors&amp;nbsp;? &lt;strong&gt;Anansi Boys&lt;/strong&gt; appartient à cette famille bizarre des livres trop bien faits. Non pas qu'on s'y ennuie, loin de là, mais il est sans aspérité aucune, d'un excellent niveau global mais dénué de scènes véritablement fortes, curieusement dépourvu de toute vibration. Bref, on se dit que oui, décidemment, ce Gaiman est vraiment fort, qu'&lt;strong&gt;Anansi&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Boys&lt;/strong&gt; est un pur livre plaisir (plaisir de l'auteur à l'avoir écrit, c'est flagrant, plaisir de lecture pour celui qu'y s'y plonge, c'est tout aussi évident), mais qu'on est loin de l'âpreté et de la dimension proprement mythologique d'&lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt;, de l'émerveillement teinté d'angoisse de &lt;strong&gt;Neverwhere&lt;/strong&gt;, ou de l'étrangeté douceâtre et inquiétante de &lt;strong&gt;Coraline&lt;/strong&gt;. Ainsi referme-t-on l'ouvrage à la fois curieusement satisfait par le «&amp;nbsp;système Gaiman&amp;nbsp;» et pour autant aucunement rassasié, dans l'attente d'un écrivain qui remettrait le couvert en nous proposant le vrai plat de résistance. Alors, maître Gaiman, la choucroute, c'est pour quand&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-43&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;43&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-fragiles.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Des choses fragiles&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-fragiles.jpg &quot; /&gt;L’Île au trésor&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Après l'indispensable &lt;strong&gt;Miroirs et fumée&lt;/strong&gt;, Neil Gaiman, que l'on ne présente plus, nous revient aujourd'hui avec un second recueil de nouvelles, poèmes et autres expérimentations diverses et variées, dont bon nombre de textes primés. Et l'auteur britannique, à n'en pas douter, a choisi pour son ouvrage à la fois dense et volumineux le meilleur des titres. Ce sont bien, en effet, «&amp;nbsp;des choses fragiles&amp;nbsp;» que ces trente-deux textes de taille variable, et bien souvent des «&amp;nbsp;merveilles&amp;nbsp;». Une succession d'instants précieux, de petites histoires enchâssées les unes dans les autres, de fragments plus ou moins hermétiques, de saynètes tantôt drôles, tantôt cauchemardesques, alternant gravité et légèreté, quelque part entre l'enfance de tous les possibles et les tristes réalités de l'âge adulte. Des petits bijoux, camées fourmillant de détails, gravés avec délicatesse et méticulosité. La confirmation, s'il en était besoin, de l'art de l'auteur, tout particulièrement pour ce qui est de la forme courte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Difficile, ceci étant, d'en dire beaucoup plus&amp;nbsp;: dans bien des cas, en dire quelques mots, c'est déjà en dire trop. Et détailler par le menu ce recueil confinerait à l'absurde…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il faudra donc bien se contenter ici d'impressions, de survol, de souvenirs plus particulièrement saillants : évoquer par exemple la confrontation des univers de Lovecraft et de Conan Doyle dans «&amp;nbsp;Une étude en vert&amp;nbsp;», la nouvelle qui ouvre ce recueil (prix Hugo 2004).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ou mentionner parallèlement la novella (on préférera ce terme à celui de «&amp;nbsp;court roman&amp;nbsp;» employé un peu abusivement par la quatrième de couverture…) intitulée «&amp;nbsp;Le Monarque de la vallée&amp;nbsp;», qui clôt le volume et rappelle à notre bon souvenir Ombre, le héros du roman sur-primé &lt;strong&gt;American Gods&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;; Ombre, ici amené à participer à d'étranges festivités au cœur de l'Ecosse la plus embrumée et la moins touristique, où il croisera les inquiétants et fascinants personnages que sont Smith et son employeur M. Alice, que l'on avait déjà suivis auparavant dans «&amp;nbsp;Souvenirs et trésors&amp;nbsp;», une nouvelle particulièrement glauque.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C'est qu'il y eut, entre temps, bien des «&amp;nbsp;nouvelles et merveilles&amp;nbsp;», expérimentations plus ou moins anecdotiques, poèmes épars et, surtout, petits bijoux de nouvelles. «&amp;nbsp;La Présidence d'Octobre&amp;nbsp;», par exemple (prix Locus 2003)&amp;nbsp;; ou «&amp;nbsp;Amères moutures&amp;nbsp;» et ses filles-café&amp;nbsp;; ou «&amp;nbsp;Les Bons garçons méritent des récompenses&amp;nbsp;» et son merveilleux souvenir d'enfance&amp;nbsp;; ou encore «&amp;nbsp;L'Oiseau-soleil&amp;nbsp;», avec ses fins gourmets en quête du plus précieux des repas… Mais on pourrait en citer bien d'autres&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;La Vérité sur le cas du départ de Mlle Finch&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;Comment parler aux filles pendant les fêtes&amp;nbsp;»…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il y eut aussi, régulièrement, des univers accaparés et/ou revisités (dont, dans un sens, celui de Matrix avec «&amp;nbsp;Goliath&amp;nbsp;»), des histoires et archétypes renouvelés, de Boucles d'or à Arlequin. Un texte de jeunesse au titre à coucher dehors, également («&amp;nbsp;Les Épouses interdites des esclaves sans visage dans le manoir secret de la nuit du désir redoutable&amp;nbsp;»). Et nombre de bizarreries souvent savoureuses, et en tout cas largement rétives à la classification comme au commentaire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Bien des choses, tout ce qui, en somme, fait de Neil Gaiman un des meilleurs auteurs du genre, a fortiori en tant que nouvelliste. Ce n'est sûrement pas un hasard si le volume est dédié à Ray Bradbury, Harlan Ellison et Robert Sheckley, «&amp;nbsp;grands maîtres de l'art&amp;nbsp;». Et le fait est qu'il se montre ici à son meilleur, particulièrement convaincant quand il se livre au travail de précision. &lt;strong&gt;Des choses fragiles&lt;/strong&gt; le confirme, s'il en était encore besoin après &lt;strong&gt;Miroirs et fumée&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;: Neil Gaiman est bel et bien un des meilleurs nouvellistes de sa génération.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-55&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;55&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-cthulhu.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Moi, Cthulhu&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-cthulhu.jpg &quot; /&gt;Moi, Cthulhu&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Plus proche de nous, Neil Gaiman, grand amateur du corpus lovecraftien, auquel il a souvent rendu hommage (comme nous le rappelle Patrick Marcel dans son introduction), nous propose un «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Moi, Cthulhu &lt;/em&gt;&amp;nbsp;» plus drôle que le texticule de Clarke, malin (il faut une sacrée culture lovecraftienne pour tout comprendre), et par conséquent nettement plus convaincant. L’introduction suscitée, une lettre de Neil Gaiman et un gros appareil de notes complètent ce «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Moi, Cthulhu&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» qu’on recommandera aux fans de Gaiman, à ceux de Lovecraft et aussi aux joueurs de &lt;em&gt;L’Appel de Chtulhu&lt;/em&gt; — ce qui fait du monde…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pour commander ces livres, &lt;a href=&quot;http://www.clef-argent.org&quot;&gt;une seule adresse&lt;/a&gt;&amp;nbsp;; on paye par PayPal, c’est simple, sûr et pratique.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-69&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;69&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;gaiman-gdl-ocean.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;L’Océan au bout du chemin&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/gaiman-gdl-ocean.jpg &quot; /&gt;L’Océan au bout du chemin&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Alors qu’il revient dans la ville qui l’a connu enfant, un homme se souvient de ce qu’il y vécut à l’âge de sept ans…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ses parents louent une chambre à un vendeur de passage&amp;nbsp;; celui-ci, un homme inquiétant qui écrase le chat du garçon, vole un jour une voiture. Lorsque le véhicule est signalé stationnant sur une route de campagne, le narrateur s’y rend avec son père pour y découvrir que le voleur s’est suicidé dans le véhicule. Le garçon est alors emmené loin des lieux par une de ses voisines, une fille à peine plus âgée prénommée Lettie, qui le ramène chez elle. Il y fait la rencontre de sa mère et sa grand-mère, qui semblent connaître la nature des événements sans y avoir assisté. Elles parlent également de la mare derrière leur ferme, qui serait un océan vers un autre monde… Au contact de Lettie, le garçonnet découvre progressivement l’existence non seulement d’une certaine forme de magie, mais aussi de menaces bien réelles… qui semblent s’incarner dans la personne d’Ursula Monkton, la nouvelle locataire de la chambre de sa maison.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Neil Gaiman a confié avoir écrit ce livre pour sa compagne, la chanteuse Amanda Palmer&amp;nbsp;; en partie autobiographique (l’anecdote sur le suicide est issue de ses souvenirs), &lt;strong&gt;L’Océan au bord du chemin&lt;/strong&gt; était censé être une novella avant que Gaiman ne se rende compte qu’il venait d’écrire un roman… Un livre qui aurait bien pu obtenir le prix Hugo si son auteur ne l’avait pas déclaré inéligible — pour laisser leur chance aux autres, et parce qu’il s’agit plus de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; que de science-fiction (ce qui l’a pas empêché d’obtenir le prix Locus et d’être élu Book of the Year au Royaume-Uni).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Premier livre pour adultes de Gaiman depuis près de dix ans, &lt;strong&gt;L’Océan…&lt;/strong&gt; démarre très fort avec la noirceur des premières pages (la mort du chat, le suicide), puis la scène chez la famille Hempstock, où les trois générations de femme évoquent bien sûr des divinités mythologiques, manières de Parques déformées. Et la légende qui fait d’une simple mare un océan menant vers un autre monde est splendidement suggérée, attisant la curiosité du lecteur. Sauf que très vite, le livre retrouve l’habillage habituel des romans jeunesse de l’écrivain&amp;nbsp;: des protagonistes enfants confrontés à des menaces incarnées par des êtres proches, et auxquelles ils vont s’opposer par la force de leurs convictions enfantines, qui céderont par là même la place à des considérations plus adultes. Et le roman, qui s’annonçait comme un renouveau dans l’œuvre de l’auteur, de basculer peu à peu dans la redite de ses livres précédents, notamment &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/coraline&quot;&gt;&lt;strong&gt;Coraline&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Certes, Gaiman reviendra &lt;em&gt;in extremis&lt;/em&gt; vers des rivages adultes, puisque le roman est un grand flash-back sur ces événements formateurs, mais il sera passé avant cela par un certain nombre de figures imposées qu’on croirait sorties de ses œuvres antérieures. Ce n’est pas désagréable, bien sûr — Gaiman a un vrai talent pour nous faire ressentir les émotions contradictoires vécues par ses protagonistes, et son imagination est toujours aussi débordante —, mais on ne peut s’empêcher de penser que le romancier est tout doucement en train de se mettre à radoter, voire à s’auto-parodier, ce qui est d’autant plus dommage pour un livre qu’il nous «&amp;nbsp;vend&amp;nbsp;» comme des plus personnels. Signé par un autre, &lt;strong&gt;L’Océan au bout du chemin&lt;/strong&gt; aurait fait office de très bonne surprise. Sauf qu’on est en droit d’attendre plus surprenant, plus innovant, de la part de quelqu’un du calibre de Neil Gaiman.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bruno-para/&quot;&gt;Bruno Para&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-77&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;77&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;</description>
        
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        <title>Pierre Pelot, guide de lecture bis</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2016/02/01/Pierre-Pelot-guide-de-lecture-bis</link>
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        <pubDate>Mon, 01 Feb 2016 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img class=&quot;media&quot; alt=&quot;pelot-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-une.jpg&quot; /&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/category/Guide-de-lecture&quot;&gt;Comme à l'accoutumée&lt;/a&gt;, voici un nouveau guide de lecture bis venant compléter celui du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-81&quot;&gt;Bifrost 81&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, consacré à &lt;strong&gt;Pierre Pelot&lt;/strong&gt;. Un guide constitué des critiques des livres de « l'ours vosgien » parues au fil des numéros de votre revue préférée…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-messager.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Messager des tempêtes lointaines&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-messager.jpg &quot; /&gt;Messager des tempêtes lointaines&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;«&amp;nbsp;C'est alors que la lumière s'intensifia au point de devenir une matière presque solide sur laquelle le moindre jet, le plus infime projectile eût rebondi avec un vrai tintement de cloche. La lumière envahit tout le ciel… Marine tomba à genoux. Une douleur jamais ressentie encore la traversa, passant par elle et se dissipant aussitôt… Les baraquements préfabriqués construits cinq heures à peine auparavant s'écroulaient parmi les silhouettes anonymes qui se hâtaient en tous sens…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Une fois morte, Marine ouvrit les yeux. L'étranger agenouillé auprès d'elle souriait pour la rassurer.&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans un futur où un pouvoir totalitaire ordonne de gigantesques travaux d'exploitation minière, puis organise le massacre des mineurs lorsque ceux-ci découvrent les reliques du passé, une jeune fille, qui croit avoir découvert le «&amp;nbsp;Sauveur des Pénitents&amp;nbsp;» (c'est-à-dire ceux qui luttent pour la mémoire du passé) entreprend de le guider jusqu'au lieu mythique qu'il prétend rejoindre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Oui, l'idée de fond est bonne. Non, le récit qu'en tire Pelot ne m'a pas passionné (mais peut-être qu'il vous passionnera, vous&amp;nbsp;?). La raison, en ce qui me concerne, tient au fait qu'une fois la trame tracée sur 60 à 90 pages, l'auteur se borne à meubler les quelques 200 restantes avec des intrigues secondaires filiformes, des personnages qui se contentent plus ou moins d'être là au bon (?) moment, puis de mourir dans leur coin, tandis que la cohérence générale de l'univers tressaute au gré des péripéties dramatiques. Il faut bien entendu relativiser. C'est bien écrit&amp;nbsp;; pour une fois on ne nous ressert pas la scène de sexe gratuite homo ou hétéro histoire d'épicer l'indigeste saveur du reste de l'intrigue. Tout cela nous vaut un roman francophone moyen, mais puisque l'idée centrale est bonne, pourquoi pas y jeter un coup d'œil, même s'il est peu probable que vous conserviez de cette lecture un souvenir impérissable.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-sice/&quot;&gt;David Sicé&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-2&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;2&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-graal.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Les Pirates du Graal&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-graal.jpg &quot; /&gt;Les Pirates du Graal&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Balancer le Christ à la flotte. Dans les bayous, en Louisiane, Voir sa tête couronnée d'épines gobée comme un gros bonbon par les alligators du cru, ça vous inspire&amp;nbsp;? Si oui, il va vous falloir lire ce petit roman de Pierre Pelot qui fait suite au &lt;strong&gt;Chant de l'homme mort&lt;/strong&gt;, naguère paru dans la collection «&amp;nbsp;Aventures et mystères&amp;nbsp;» (même éditeur).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;D'enlèvements en détentions, de détentions en évasions, de séparations en retrouvailles, il vous faudra suivre Matt Garden et sa nièce, Nadia, sur la piste du Graal qui, du fief cathare de Montségur aux bayous du pays Cajun, est semée de nombre d'embûches. Piste qui mène au père de l'un, oncle de l'autre, chasseur de trésor qui a exhumé celui des Templiers sous la forme d'une momie christique – fausse au demeurant – et n'a rien d'une sinécure. L'Organisation Mondiale de Protection du Mensonge étant prête à tout afin que ne soit pas révélé, et encore moins prouvé, que ce brave Jésus ne mourût pas le moins du monde sur la croix mais en France après avoir assuré sa descendance. Un petit coup de pouce des Enfants du Graal, ces authentiques descendants du fils de Dieu, ne sera pas de trop pour arracher les héros à un sort funeste…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sur ce thème pour le moins iconoclaste, Pierre Pelot brosse un sympathique roman d'aventures et d'actions. &lt;strong&gt;Les Pirates du Graal&lt;/strong&gt; n'a bien évidemment rien d'un livre&amp;nbsp;: ambitieux&amp;nbsp;; c'est juste un bon petit moment de détente. Si ce n'est pas un impérissable Fleuve Noir, il faut néanmoins reconnaître à Pierre Pelot le talent de produire ici un œuvre alimentaire sans se foutre du monde ni sombrer dans la médiocrité, assumant son statut d'écrivain populaire et professionnel.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C'est supérieur à une bonne part de la collection. De la littérature de quai de gare, certes, mais en première classe.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-12&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;12&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-pacte.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Le Pacte des loups&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-pacte.jpg &quot; /&gt;Le Pacte des loups&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Sur les forêts vibrantes de septembre et sur les landes recuites par trois mois de sécheresse et sur les plaies croûteuses des ruisseaux, les pluies revenues déferlaient brusquement, cohortes safres surgies des brumes en ululant&amp;nbsp;». C'est par ces mots que commence la novélisation du &lt;strong&gt;Pacte des loups&lt;/strong&gt;, un des trois titres [avec &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-louve-et-l-enfant&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Louve et l'Enfant&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/nadya&quot;&gt;Nadya&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;] du début d'année à s'intéresser à cet animal fascinant. Nous sommes dans le Gévaudan en 1764, deux hommes (un naturaliste français et Crying Freeman privé dieu sait pourquoi de ses gros calibres et de son katana) arrivent sous une pluie digne d'un clip de Whitney Houston. Et pourquoi qu'y viennent&amp;nbsp;!&amp;nbsp;? Hébin, pour mettre fin à un règne de terreur qui a fait plus de cent victimes – une bête rôde, très très méchante, même qu'elle tue des mannequins scandinaves à 100 000 balles le défilé, déguisées en fermières du Gévaudan… Oui, vraiment, c'est bien la première fois qu'il nous est offert de lire une novélisation plus intéressante que le film dont elle a été tirée (on s'amusera d'ailleurs à remarquer les petites divergences, parfois savoureuses). Dans une langue riche, prodigieusement maîtrisée, Pierre Pelot évite certains écueils ridicules du film de Christophe Gans et nous offre, dès janvier, ce qui sera peut-être le meilleur livre de fantasy francophone de l'année 2001.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/cid-vicious/&quot;&gt;Cid Vicious&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-23&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;23&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-broceliande.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Brocéliande&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-broceliande.jpg &quot; /&gt;Brocéliande&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Après &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-pacte-des-loups&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Pacte des loups&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, Pierre Pelot revient ici à la novelisation, toujours pour le compte de Rivages, ce qui est la moindre des choses, le film ayant été réalisé par Doug Headline (directeur de collection chez ce même éditeur).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La réception du film par la critique s'échelonnant du froid à la descente en flammes en passant par le tir à boulets rouges, il fallait s'attendre au pire. D'autant qu'il faut bien reconnaître que le film ne se goûte guère…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ça ne se passe pas dans les Vosges chères à Pierre Pelot, mais en Bretagne, à Rennes et, bien sûr, en forêt de Brocéliande.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Chloé, l'héroïne, est une grenobloise étudiante en histoire celtique qui travaille comme serveuse dans une boite de nuit et vit en cité U. La nuit de la rentrée, elle voit un monstre tuer un homme dans le parc de la cité. Sauf que les flics ne trouvent nulle trace du forfait et constatent que Chloé avait pas mal picolé. À la reprise des cours, elle se fait quelques relations, Léa, Thomas, un beau ténébreux répondant au nom couleur locale d'Erwann et découvre ses profs, Vernet et Brennos notamment. Les travaux pratiques sont menés en forêt de Brocéliande où les fouilles mettent à jour d'immenses catacombes qui s'étendent sous la forêt. Elle rencontre également Iris, qui s'avère être la fille du professeur Brennos… Dans le même temps, quelqu'un s'introduit chez elle à plusieurs reprises pour y laisser de macabres avertissements. Une secte celtique est déterminée à invoquer à coups de sacrifices humains la Morigane, déesse de la guerre qui pourrait être difficile à contrôler.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En tant que thriller, l'intérêt de &lt;strong&gt;Brocéliande &lt;/strong&gt;réside dans l'interrogation du lecteur qui se demande qui, parmi les personnages qui gravitent autour de Chloé, sont les bons et les méchants. L'intrigue, bien que classique, lorsqu'elle est servie par un conteur de l'envergure de Pierre Pelot, se tient bien, même si on pourra regretter que le suspense du «&amp;nbsp;qui est qui&amp;nbsp;» soit un peu tôt levé ainsi que le «&amp;nbsp;deus ex chaudron&amp;nbsp;». Si ce livre n'est évidemment pas à la hauteur des créations originales de Pierre Pelot, on y passe néanmoins une agréable soirée et il se révèle finalement d'un meilleur niveau que le film dont il est tiré. Il reste certes une œuvre alimentaire, mais le contrat de lecture est rempli et c'est déjà pas si mal, par les temps qui courent…&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-30&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;30&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-cestainsi.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;C’est ainsi que les hommes vivent&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-cestainsi.jpg &quot; /&gt;C’est ainsi que les hommes vivent&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Voici donc ce roman qui a connu une si longue gestation, écrit sur deux ans mais déjà bénéficiaire d'une bourse à la création en 1994 afin de mener les recherches nécessaires. Il ne s'agit pas de S-F, bien que cette Lorraine du XVIIe offre un dépaysement et un exotisme au moins aussi grands que l'exploration d'une autre planète. Il ne s'agit pas non plus de fantastique, même si le roman s'ouvre sur un procès en sorcellerie minutieusement conté, observé par les mentalités de l'époque, et se poursuit par une impressionnante descente aux enfers. Il s'agit simplement d'un roman de Pelot, d'un grand roman où l'on retrouve toutes les qualités de l'auteur, un récit d'une extrême noirceur où surnagent cependant des îlots de tendresse&amp;nbsp;: Dolat, né pendant la captivité de la supposée sorcière, échappe à la mort et devient le filleul d'adoption d'Apolline, une fillette de haute lignée éduquée par les religieuses de Remiremont. Mais la belle marraine qui déniaise le «&amp;nbsp;fils du Diable&amp;nbsp;» à son adolescence l'entraîne dans ses intrigues coupables&amp;nbsp;: ayant cherché à se débarrasser de la mère supérieure qui a aboli certains privilèges des religieuses par des maléfices auxquels elle a associé Dolat, elle fuit avec lui dans la montagne habitée par des «&amp;nbsp;myneurs&amp;nbsp;» et des «&amp;nbsp;forestaux&amp;nbsp;» vivant en marge de la société et des juridictions locales. Les péripéties, et elles sont nombreuses, qui ont jusqu'ici émaillé la vie de ces deux personnages, ne sont rien en comparaison des épreuves qui les attendent. Ce cortège de malheurs où l'humain descend toujours plus bas sans jamais toucher le fond atteint son point culminant lors des sanglants épisodes de la guerre de Trente Ans.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Parallèlement à cette intrigue, Lazare Grosdemange, grand reporter récemment victime d'une crise cardiaque qui l'a rendu partiellement amnésique, se penche sur ses origines jusqu'à ce que ses recherches croisent les événements dont ses ancêtres furent les acteurs. Travail de mémoire pour retrouver des bribes de sa vie, mémoire du passé&amp;nbsp;: la double quête rejoint celle de l'identité. Cette préservation de l'oubli est également à l'œuvre quand Apolline entreprend d'écrire sa vie. Pelot, pour qui écrire, c'est respirer, souligne bien les vertus identitaires de l'écriture, a fortiori si elle est biographique (ce qu'est en partie ce roman)&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Parce que l'écrire, c'était admettre. Qu'admettre c'était donc exister…&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On n'avait pas lu pareille fresque depuis longtemps. Pierre Pelot a magnifiquement restitué le moindre détail de cette sombre période, en effectuant notamment un impressionnant travail sur le langage, qui intègre les mots d'alors dans un phrasé très contemporain. C'est un torrent de mots qui roule, dévale et ravine, un torrent qui n'est pas fait d'une eau pure comme les phrases filtrées pour éliminer les redondances, choisir les expressions et peser le sens des mots, mais une eau de terre et de pierres mêlée, qui charrie un vocabulaire glaiseux encore mal dégrossi de sa gangue originelle, des gravillons de patois crachés avec un accent rocailleux, des expressions profondément racinées dans le rude quotidien du lieu et de l'époque, des tournures anciennes immergeant dans ce passé révolu le lecteur ballotté comme un fétu, tournures qui se succèdent tumultueusement le long d'infinis déroulements de phrase, virevoltant et tourbillonnant dans le flot furieux des pensées cherchant à se fixer comme des branchages qui s'accrocheraient sur une berge ou un tronc flottant qui se coincerait entre deux rocs de certitude, revenant avec obstination sur l'image, l'idée, la scène, pour les mieux préciser, à coups d'adverbes et d'adjectifs qui sans cesse nuancent, corrigent, retouchent ou redressent l'impression première, avec l'impossible mais convaincant et sinon séduisant projet de réaliser par ces patientes touches impressionnistes une fresque hyperréaliste qui restituerait la trame et la texture même de ce monde éteint, afin de témoigner que c'est ainsi que les hommes vivent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce roman n'est pas un chef-d'œuvre de plus de Pierre Pelot&amp;nbsp;: c'est son chef-d'œuvre&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-33&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;33&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-delirium.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Delirium Circus&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-delirium.jpg &quot; /&gt;Delirium Circus&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Pierre Pelot est un auteur prolifique qui est parvenu à écrire jusqu'à aujourd'hui plus de 150 romans. Ecrivain multiple, il débute par des romans de western, puis, lorsque sa série doit cesser, se lance dans diverses catégories de la littérature de genre. Ainsi, il écrit des romans de S-F au Fleuve Noir sous le pseudonyme de Pierre Suragne, puis sous son vrai nom pour d'autres éditeurs, notamment J'ai Lu, Robert Laffont et Denoël. Véritable hydre-écrivain, Pelot livre aussi des romans fantastiques, des reconstitutions scientifiques, des novélisations, mais encore des scénarii de cinéma et de télévision. Longtemps considéré comme un littérateur populaire – aux connotations diverses –, il se libère des clichés qui lui collent à la plume avec &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/c-est-ainsi-que-les-hommes-vivent&quot;&gt;&lt;strong&gt;C'est ainsi que les hommes vivent &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;(Denoël), fresque brutale et puissante, incontournable.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Devant une telle quantité de textes, il est parfois difficile de faire un choix, pour celui qui tenterait de s'immiscer dans cet univers fécond. Et pourtant, le recueil &lt;strong&gt;Delirium Circus&lt;/strong&gt; présente en un fort volume quatre romans de Pelot qui, avec une certaine unité thématique, exposent différentes facettes de l'auteur et la qualité de son œuvre. Au sommaire&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Delirium Circus&lt;/strong&gt; (1978), &lt;strong&gt;Transit &lt;/strong&gt;(1978), &lt;strong&gt;Mourir au hasard&lt;/strong&gt; (1980) et &lt;strong&gt;La Foudre au ralenti&lt;/strong&gt; (1983)&amp;nbsp;; les deux premiers textes sont couronnés par des prix littéraires, le premier par le Grand Prix de l'Imaginaire, le second par le Graouly d'or de Metz.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;D'un côté, deux romans rapides, nerveux et radicaux&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mourir au hasard &lt;/strong&gt;montre une société qui établit à la naissance un pronostic de vie, ne laissant à première vue aucune place au hasard de la mort. Le roman se déploie comme un véritable thriller S-F mené par un natural killer. &lt;strong&gt;La Foudre au ralenti &lt;/strong&gt;est une sombre histoire de réplication humaine, rouge sang à l'odeur de polar, où plusieurs personnages se croisent dans la fumée des bars louches de Denvercolorado.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;De l'autre, deux romans «&amp;nbsp;dickiens&amp;nbsp;» plus élaborés&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Delirium Circus &lt;/strong&gt;décrit un monde qui serait calqué sur celui du cinéma. Une société autarcique qui se développe en univers-bulles le long d'une grande roue perdue dans l'espace. Les personnages se démènent dans ce lieu hiérarchisé selon les métiers du cinéma pour découvrir leur être profond, mais aussi pour percer le secret du Dieu-public&amp;nbsp;; univers truqué et satire de l'existence par procuration. &lt;strong&gt;Transit&lt;/strong&gt;, c'est l'histoire de deux mondes radicalement opposés, traversés par deux personnages qui ne sont qu'une seule et même personne – errance d'amnésique en utopie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L'unité de ces quatre romans se retrouve dans leur thématique qui dénonce sans cesse et sous toutes les formes le simulacre – c'est-à-dire l'abus de pouvoir et l'injustice, les bases vérolées de la société, le problème de la liberté de l'individu, l'identité de soi au sein de la masse. Chaque texte, à sa manière, explore les faux-semblants d'univers viciés, parce que construits sur le trucage, et dénonce l'impossibilité d'ébranler des conventions universelles. La fiction pelotienne est une remise en question de la réalité comme elle est perçue par l'être social, face aux autres et à soi-même. Réalité trop présente pour que les personnages ne se fassent pas broyer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le style de l'auteur participe pleinement de cette catharsis. Ainsi, la construction narrative ne cesse d'amener le sujet au travers de différents parallélismes&amp;nbsp;: en suivant plusieurs personnages qui se croiseront pendant le récit, en mettant en miroir différents mondes. Comme pour accentuer l'effet implacable de la machine à démembrer les illusions humaines, les univers de Pelot se répètent en eux-mêmes par des effets de mise en abyme – la fiction illustrant les trucages de la réalité. En général, Pelot excelle dans l'économie du texte, présentant nerveusement ses mondes imaginaires. Parfois, l'auteur laisse couler son texte vers des horizons plus lyriques – îlots de tranquillité – qui sont souvent brisés par des passages plus violents – crudité ramenant le texte dans la dureté de son propos. Il ne faut pas se fier aux apparences&amp;nbsp;: Pelot est un architecte minutieux qui sait manier les styles afin de raconter une histoire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce recueil illustre tout cela et démontre la puissance narrative de Pelot en tant que conteur implacable – pour reprendre les paroles de Philippe Curval à son sujet&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;car, comme tous les grands romanciers populaires – je n'hésite pas à citer Gaston Leroux ou Maurice Leblanc à son propos –, Pierre Pelot jouit d'un souffle 1 […]&amp;nbsp;». Pour être plus radical, l'auteur dépasse les classifications convenues&amp;nbsp;: Pelot est un romancier qu'il faut avoir lu.&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p&gt;Notes&amp;nbsp;:&lt;br /&gt;1. Philippe Curval, «&amp;nbsp;Chronique du temps qui vient&amp;nbsp;» in Futurs n°5, novembre 1978.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/frederic-jaccaud/&quot;&gt;Frédéric Jaccaud&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-39&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;39&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-tresor.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;L’Île au trésor&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-tresor.jpg &quot; /&gt;L’Île au trésor&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Ile au trésor&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;! L'impérissable chef-d'œuvre de Robert Louis Stevenson, qui n'est pas autre chose que l'archétype même du roman d'aventure. C'est à ce monument de la littérature que Pierre Pelot a décidé de s'attaquer. Une entreprise pour laquelle il ne faut manquer ni de talent ni de courage, car l'échec s'y paie cash et la médiocrité ne saurait y être de mise. Haute est la barre et, coûte que coûte, il faut la franchir… Ou renoncer. Echouer à revisiter une œuvre d'une telle envergure vous expédie illico au «&amp;nbsp;terminus des prétentieux&amp;nbsp;», ce cimetière où gisent tant de grenouilles ayant voulu se faire aussi grosses que le bœuf. Selon l'adage bien connu, le ridicule ne tue pas&amp;nbsp;; il peut néanmoins causer beaucoup de tort, même à un écrivain aussi établi et réputé que Pierre Pelot. Inutile de maintenir davantage le suspense. Pierre Pelot a les armes pour relever et tenir la gageure.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il n'y a pas si longtemps, à l'aune de ses plus de quarante ans de carrière, Pierre Pelot a publié chez Héloïse d'Ormesson &lt;strong&gt;L'Ombre des voyageuses&lt;/strong&gt;, un roman historique où la piraterie était déjà à l'honneur. Or, qui dit roman de pirates, dit &lt;strong&gt;L'Ile au trésor&lt;/strong&gt;. Les plus splendides monuments historiques ont parfois besoin d'un bon ravalement de façade pour retrouver tout leur lustre d'antan, mais il ne saurait être question de confier pareille tâche à des gougnafiers qui saloperont le boulot. Il existe plusieurs manières de rendre hommage à un texte ou à un auteur. Pierre Pelot a choisi celle consistant à réécrire purement et simplement le même roman en le mettant au goût du jour. Ça n'a l'air de rien, comme ça. Il n'y a rien à inventer, l'histoire existe déjà. Or, justement, la difficulté gît là car il s'agit alors de respecter le plus possible le texte d'origine tout en changeant le maximum de ce qui doit l'être.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quand, vers 1880, Stevenson écrit &lt;strong&gt;L'Ile au trésor&lt;/strong&gt;, la marine à voile brille de ses derniers feux, ceux des grands clippers à coque d'acier qui mènent une lutte perdue d'avance contre ces vapeurs sur l'un desquels il rejoint sa future femme en Californie. La marine en bois, elle, n'est déjà plus qu'un souvenir romantique avalé par l'histoire. À l'instar, par exemple, d'Alexandre Dumas, son roman d'aventure est aussi un roman historique. En 1880, les chevaliers et autres nobles gentilshommes ont définitivement cédé la place à des capitaines d'industrie ou de commerce, rationnels et avides de bénéfices, pour qui la chasse au trésor est passée de mode, si tant est qu'elle l'ait jamais été ailleurs que dans des esprits épris de romantisme. L'époque est pourtant celle de la ruée vers l'or, de la course aux pôles et des dernières grandes explorations, mais l'âme en est celle de la révolution industrielle. C'est &lt;strong&gt;Oil&lt;/strong&gt;, le roman d'Upton Sinclair, qui reflète bien mieux le Zeitgeist au tournant du siècle. C'est donc depuis un recul de deux siècles et non d'un que Pelot va devoir brosser &lt;strong&gt;L'Ile au trésor&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pierre Pelot reprend le même mode narratif, quasiment les mêmes péripéties et, bien sûr, les mêmes personnages, au premier chef desquels Jim Hawkins, neveu au lieu de fils d'aubergiste – dont le père est inconnu/absent plutôt que mort. La tante se substituant à la mère et le compagnon de celle-ci, Trelaway, remplaçant, en sus du père, le chevalier Trelawney. Billy Bones tient son rôle et connaît son funeste sort, tache noire/rouge oblige. Long John Silver, archétype du pirate, devient, du fait des prothèses handisports qui ont remplacé sa mythique jambe de bois, Johnny «&amp;nbsp;Jump&amp;nbsp;» Silver, et perd son emploi de cuisinier au profit de celui d'affréteur de l'Hispaniola, bateau qui conserve son nom de baptême. Le trésor est toujours celui de Flint, quoiqu'il soit devenu pour le coup un mercenaire d'envergure «&amp;nbsp;faisant&amp;nbsp;» de l'Afrique, à l'image d'un Bob Denard du XXIe siècle. Ben Gun(n), qui perd un «&amp;nbsp;n&amp;nbsp;», ce qui renvoie mieux à un surnom de baroudeur, n'a plus été abandonné sur l'île par Flint mais ne s'y est pas moins retrouvé piégé. Des scènes aussi capitales que celle du tonneau de pomme passent quasiment à l'identique du passé au futur. Et à la fin, Silver s'enfuit avec la portion congrue d'un magot qui tombe bel et bien dans les mains prévues quoique désormais roturières.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Si l'on y tient absolument, on peut considérer cette version de &lt;strong&gt;L'Ile au trésor&lt;/strong&gt; comme de la science-fiction puisque l'action est située dans quelques décennies, après que le réchauffement climatique a fait fondre les calottes glaciaires et, partant, modifié le dessin des continents. Ces soubresauts écologiques ont ébranlé les régions du monde les moins stables, dont l'Afrique, au profit d'aventuriers tels que Flint, Silver, Bones, Gun. Le pognon a été rematérialisé et soustrait aux voraces appétits des uns et des autres.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pour Jim Hawkins, ado plutôt dégourdi dont la mère a un beau jour disparu sans crier gare, tout va commencer par l'arrivée de Billy Bones au Barraco, comme porté par un ouragan. Bones n'arrive pas là par hasard. Il est à la recherche de la mère du garçon. Jim est fasciné par la personnalité de Bones et se lie d'amitié avec lui. Pelot renforce les liens entre les personnages et accroît ainsi la crédibilité de l'intrigue à petites touches, tout en finesse. Durant ce premier tiers du roman, qui se passe dans l'auberge, les éléments se mettent en place tandis que la tension liée à l'obscure menace que l'on sent peser sur Billy Bones monte progressivement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Jim, narrateur a posteriori de toutes ces aventures, nous les conte de son point de vue, loin qu'il est de connaître tous les tenants et aboutissants de la situation. De temps à autre, il interpelle le lecteur qui sait depuis le début qu'il va s'en sortir mais ce n'est pas l'enjeu du roman. Hawkins laisse des zones d'ombre dans sa narration avec le dessein de les combler ultérieurement en respectant la chronologie événementielle. Le moteur de lecture reste la découverte du puzzle final où l'on voit comment s'agence l'ensemble des éléments. Le récit coule inexorablement vers sa conclusion attendue, à l'instar d'un fleuve vers son embouchure, les divers rebondissements s'y greffant comme autant d'affluents sur le cours principal, apportant leurs éléments à l'intrigue.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Comme il est si bien dit en quatrième de couverture, on mesure là tout le prix d'un grand roman d'aventure. Pierre Pelot a gagné haut la main son pari et on mesure à l'aune de Stevenson combien il est un grand écrivain populaire – dans «&amp;nbsp;grand écrivain populaire&amp;nbsp;», il y a «&amp;nbsp;grand écrivain&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; «&amp;nbsp;populaire&amp;nbsp;» n'est pas un terme réducteur, au contraire. Leur talent n'est nullement circonscrit à une élite, mais ouvert au plus grand nombre. Il faut lire et relire &lt;strong&gt;L'Ile au trésor&lt;/strong&gt;, jouir du bonheur qui nous est donné. Pelot et Stevenson. Pelot, diable d'écrivain, gît dans les détails.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-54&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;54&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p class=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;pelot-gdl-ville.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot; La Ville où les morts dansent toute leur vie&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pelot-gdl-ville.jpg &quot; /&gt;La Ville où les morts dansent toute leur vie&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;Roque Grange, nom pour le moins rugueux, à l’image du personnage, illustrateur sur le retour, alcoolo, voit débarquer un jour Léonore, une jeune femme dont il serait le père et que la mère, qu’il n’a pas revue depuis leur brève liaison, avant qu’elle ne soit enceinte, lui confie car, malade, elle ne peut plus s’occuper d’elle. Mais Léonore est schizophrène et elle veut rejoindre «&amp;nbsp;la ville où les morts dansent toute leur vie&amp;nbsp;», où se serait réfugiée sa mère, ce à quoi consent Roque qui refuse d’assumer cette paternité impromptue. Léonore, belle, fantasque, impudique, est fermement ancrée dans ses rêves…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On pense à &lt;strong&gt;Elle qui ne sait pas dire Je&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Commence alors un &lt;em&gt;road movie&lt;/em&gt; en direction de l’Est, alors qu’on est en train d’évacuer la région suite à une catastrophe climatique qui n’est pas précisément nommée, mais se révèle d’envergure, voire apocalyptique…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On pense alors au &lt;strong&gt;Sourire des crabes&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Nous sommes dans un futur indéterminé, où Nadine Morano est décédée depuis un certain temps des suites d’un AVC. Le pays semble à la dérive, les villes livrées aux délinquants, comme ceux qui se dressent sur la route de Roque et Léo, laquelle, pour ingénue qu’elle soit, peut se révéler redoutable quand elle a une arme dans la main. Elle rêve d’être croquée par Roque en personnage de western, avec une carabine à la main.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Progressivement, on en sait davantage sur Roque, dont les carnets de notes parsemés de dessins (signés Pelot, appartenant à toutes les périodes) racontent la trajectoire à rebours, entre journal intime et scènes dialoguées comme au théâtre. De même qu’on cerne un peu mieux la personnalité fantasque et perturbée de Léo, dont le confident imaginaire se nomme Pas-Robert.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Du récit post-cataclysmique au polar urbain, on traverse divers types de récits, au gré des rencontres et des scènes marquantes, le temps d’une fusillade mémorable, improbables ou fantasmagoriques, comme ce lion couché sur la banquette arrière de l’automobile, poétiques assurément, ainsi la troublante danse érotique de Léonore. On passe du rire aux larmes, de la poésie au tragique, brutalement, à l’image de l’humeur de Léo, jusqu’à une conclusion encore plus brutale. Voilà tout Pelot en un livre, œuvre picturale et théâtrale comprises.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;A l’origine, &lt;strong&gt;La Ville où les morts dansent toute leur vie&lt;/strong&gt; est une pièce diffusée sur France Culture en 2009. Elle se limitait à la confrontation entre le père et la jeune fille de vingt ans. Pelot a entièrement repris l’histoire, la plaçant sur une autre trajectoire. Relecture transversale d’une œuvre, toutes ses histoires se télescopent ici, tous les genres qu’il a abordés, les ambiances qu’il a travaillées, patchwork résumant une formidable carrière et accouchant au final d’un récit généreux et sensible, que domine l’attachante figure de Léonore.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Reste à parler de l’écriture. Depuis le temps que Pelot s’attache à raconter sans expliquer, même indirectement, à croquer les attitudes, à retranscrire la banalité d’échanges qui en disent bien plus, il est passé maître dans l’art de laisser le contexte faire résurgence, comme il peut affleurer aux yeux et aux oreilles d’un étranger immergé dans un quotidien dont il ignore tout. Il confine ici au sublime, et de ce traitement vient en grande partie l’émotion que suscite cette tranche de vie. Il faut se laisser porter par le récit, vivre avec les personnages pour recomposer le puzzle de leur histoire et en sortir bouleversé. On ne peut conclure sans évoquer la très belle couverture de Manu Larcenet, ni aussi, surtout, l’émouvante dédicace au fils disparu, à qui ce formidable conteur racontait des histoires petit, avant qu’il ne se mette à en imaginer à son tour.&lt;/p&gt;&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-72&quot;&gt;Bifrost n°&amp;nbsp;72&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;</description>
        
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        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 81)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2016/01/29/objectif-runes-en-plus-bifrost-81</link>
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        <pubDate>Fri, 29 Jan 2016 09:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img class=&quot;media&quot; alt=&quot;objr81-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr81-une.jpg&quot; /&gt;La faute à un dossier Pierre Pelot des plus conséquents, une petite partie du cahier critique du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-81&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 81&lt;/a&gt; se retrouve délocalisée sur le blog. &lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/category/Critiques&quot;&gt;Comme de coutume&lt;/a&gt;, on s'intéresse ici à des titres en marge des genres qui nous intéressent ou ayant échoué à nous convaincre complètement.&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr81-mystere.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Le Mystère Dyatlov&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr81-mystere.jpg&quot; /&gt; Le Mystère Dyatlov&lt;/h3&gt;&lt;h5&gt;Anna Matveeva - Presses de la Cité - mars 2015 (roman inédit traduit du russe par V. Patte - 318 pp. GdF. 13,45 euros)&lt;/h5&gt;&lt;p&gt;En février 1959, dans l’Oural, neuf jeunes gens bien entraînés, sept garçons et deux filles, partaient pour une randonnée sportive vers le Kholat-Siaskhyl &lt;em&gt;, le mont des cadavres&lt;/em&gt; dans la langue mansi, l’ancien peuple autochtone. Ils ne reviendront jamais. On les retrouvera morts, certains gelés, d’autres ayant subi des coups, éparpillés hors de leur tente lacérée. Aucun ne portait ses chaussures.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C’était l’époque de Khrouchtchev, un moment de respiration après la mort de Staline. Mais aussi l’époque des escadrons de la mort à la recherche des zeks évadés, l’époque des tests de fusées et d’armes nucléaires. Une époque de secrets. L’enquête n’a permis aucune conclusion définitive, les parents des disparus ont dû se battre pour accéder aux quelques informations qu’on voulait bien leur donner.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sur ces faits réels passionnants, Anna Matveeva construit un roman très bancal. Son héroïne et double fictionnel vit comme l’auteur, en 1999 à Sverdlovsk/Iekaterinenbourg, la ville d’où était originaire le groupe Dyatlov, et se retrouve par un hasard un peu fantastique à lire une pile de vieux documents sur le groupe. Ce procédé, de mêler enquête réelle et fiction, est assez élégant en ce qu’il permet de construire une relation émotionnelle avec les faits. Malheureusement la fiction, si elle nous donne une vision intéressante de la vie en Russie à la fin des années 90, est globalement très mal écrite, mal ficelée et sans intérêt. Toutes les pistes intéressantes (la vision du premier chapitre, la relation aux voisins bizarres…) sont abandonnées, et le style est au mieux plat.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On s’en moque un peu, car l’auteur cite et commente de nombreux documents réels (près de la moitié du livre, en fait), reproduits dans une police de caractère spécifique, qui permettent au lecteur de disposer de tous les éléments et de se faire sa propre opinion quant à l’explication du mystère. Prisonniers en fuite&amp;nbsp;? Avalanche&amp;nbsp;? Accident militaire&amp;nbsp;? Opération de nettoyage&amp;nbsp;? (Créature indicible&amp;nbsp;?)&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Rien ne colle parfaitement, on ne saura jamais. Mais le temps de ce (court) documentaire, on sera replongé dans un monde tout aussi étrange pour la narratrice que pour nous, lecteurs français&amp;nbsp;: l’Union Soviétique des années 1950, ses étudiants, ses sportifs, ses chansons, ses carnets de randonnée. Le plongeon dans le passé et le beau mystère valent quand même le coup d’œil. On songe en rêvant à ce qu’une romancière plus rigoureuse et plus chevronnée pourrait faire d’une pareille histoire.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Kloetzer&lt;/h5&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr81-fantome.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Le Fantôme de la tasse de thé&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr81-fantome.jpg&quot; /&gt; Le Fantôme de la tasse de thé&lt;/h3&gt;&lt;h5&gt;Lafcadio Hearn, Jean-Philippe Depotte, N. M. Zimmermann &amp;amp; Jérôme Noirez - Issekinicho - octobre 2015 (recueil inédit illustré par R. Maynègre, N. Peña &amp;amp; J. Walder - 159 pp. GdF.&lt;/h5&gt;&lt;p&gt;Lafcadio Hearn est connu pour &lt;strong&gt;Kwaidan&lt;/strong&gt;, recueil d’histoires de fantômes et autres bizarreries nippones. Parmi les textes le composant, il est un fragment intitulé «&amp;nbsp;Dans une tasse de thé&amp;nbsp;» qui n’a pas vraiment de chute&amp;nbsp;: nous y voyons un homme d’armes du nom de Sekinaï qui, lors d’une halte dans une maison de thé, aperçoit dans sa tasse un reflet qui n’est pas le sien – celui d’un fantôme de samouraï. Il boit néanmoins, et se retrouve hanté par l’esprit de Shikubu Heinaï, qui lui annonce qu’il se vengera bientôt de cet affront inacceptable…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Et ça s’arrête là. Ce qui est certes un brin frustrant…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;D’où l’idée de cet étrange petit livre&amp;nbsp;: trois auteurs imprégnés de culture nipponne y livrent leurs «&amp;nbsp;suites&amp;nbsp;», chacun étant accompagné d’un illustrateur différent, respectivement Rémi Maynègre (plutôt quelconque…), Nancy Peña (l’approche la plus classique, via des sortes d’estampes), et Johan Walder (dans un style manga tordu).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Jean-Philippe Depotte entame l’exercice, mais biaise, dans la mesure où son récit n’est pas à proprement parler une «&amp;nbsp;suite&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: il entend remonter le temps pour expliquer comment le visage du détestable samouraï a fini dans cette tasse de thé. L’histoire est classique mais astucieuse. Sauf que lorsque le récit s’arrête, on en reste au même point&amp;nbsp;: on ignore ce qui va arriver à Sekinaï.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;N. M. Zimmermann livre bel et bien une «&amp;nbsp;suite&amp;nbsp;» directe – et c’est sans doute elle qui a l’approche la plus classique, voire convenue. Cela reste une conclusion bienvenue quoique prévisible à l’anecdote de &lt;strong&gt;Kwaidan&lt;/strong&gt;. On appréciera notamment la manière dont l’auteur emploie le thème du double suicide (les différents récits sont parsemés de traits culturels japonais, et cela participe sans doute de l’intérêt du livre).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Reste Jérôme Noirez, qui quitte le Japon féodal pour nous ramener au temps présent – sa «&amp;nbsp;suite&amp;nbsp;» n’a donc rien de direct, et le lien avec le matériau de base est assez lâche… Son récit est le plus connoté «&amp;nbsp;jeunesse&amp;nbsp;», avec son narrateur adolescent victime d’un cruel drame amoureux. C’est bien le caractère rude de ce récit qui fait son intérêt. Une bonne idée par ailleurs, toujours dans la mise en scène de la culture japonaise&amp;nbsp;: l’intérêt des personnages pour la cérémonie du thé… Mais certaines scènes peuvent donner une impression d’artifice, comme si elles étaient des concessions arrachées pour la forme.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On pourrait considérer que seule N.M. Zimmermann a pleinement joué le jeu – mais la manière dont Jean-Philippe Depotte et Jérôme Noirez ont accompli l’exercice ne manque pas pour autant d’intérêt, et évite au recueil de sombrer dans la répétition. Bref, nous voici avec une curiosité, peut-être pas totalement satisfaisante, certainement pas renversante, mais néanmoins sympathique. Et nul doute que les jeunes lecteurs – &lt;em&gt;a fortiori&lt;/em&gt; ceux qui s’intéressent à la culture nipponne – pourront y trouver un intérêt.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr81-dictionnaire.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Le Dictionnaire Khazar&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr81-dictionnaire.jpg&quot; /&gt; Le Dictionnaire Khazar&lt;/h3&gt;&lt;h5&gt;Milorad Pavić - le Nouvel Attila - octobre 2015 (réédition d’un roman traduit du serbe par M. Bejanovska - 288 pp. GdF. 24 euros)&lt;/h5&gt;&lt;p&gt;Qui sont les Khazars&amp;nbsp;? Une peuplade turc semi-nomade, qui, depuis son berceau originel entre la mer Noire et la mer Caspienne, a établi un khaganat&amp;nbsp;; à son apogée, celui-ci s’est étendu des Carpates jusqu’à l’ouest du Khazastan, du Sud de la Russie actuelle jusqu’à la Géorgie. Puis, peu avant le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; millénaire, les Khazars se sont convertis à l’une des trois grandes religions du Livre (mais laquelle&amp;nbsp;?), et ont disparu des annales historiques peu de temps après. La question de leur conversion soulève encore des controverses. C’est aussi le sujet central de ce &lt;strong&gt;Dictionnaire khazar&lt;/strong&gt;, premier roman de l’auteur serbe Milorad Pavić, originellement paru chez Belfond en 1988, indisponible depuis longtemps, et réédité au Nouvel Attila à l’automne 2015. Elégante réédition&amp;nbsp;: découpage de couverture, reliure apparente, maquette sobre et créative. Sous-titré «&amp;nbsp;Roman-lexique en 100 000 mots&amp;nbsp;» (avouons-le, nous n’avons pas compté), ce &lt;strong&gt;Dictionnaire…&lt;/strong&gt; consiste en trois dictionnaires – le premier de sources chrétiennes, le deuxième de sources islamiques, et le dernier de sources hébraïques – louvoyant autour de la polémique khazare&amp;nbsp;: lorsque le khagan a convoqué trois émissaires des trois grandes religions monothéistes, et qu’il leur a demandé d’interpréter son rêve, déclarant qu’il prendrait la religion de celui qui lui apporterait l’interprétation la plus convaincante, à quel dieu – Dieu, Allah ou Yahvé – s’est-il converti&amp;nbsp;? Et quel jeu a joué la princesse Ateh&amp;nbsp;? Forts d’une quinzaine d’entrées de longueurs inégales, se renvoyant les unes aux autres, ces trois dictionnaires s’attachent aux participants à la polémique khazare au VIIIe siècle (à moins que ça ne soit le IXe), les chroniqueurs du XIIe siècle, les auteurs de ces dictionnaires au XVIIe siècle, et les chercheurs qui étudièrent la question khazare au XXe siècle, dans un jeu de vraie-fausse érudition digne de Borges. C’est certain, ce &lt;strong&gt;Dictionnaire khazar&lt;/strong&gt; n’aurait pas déparé dans les ouvrages aussi magnifiques qu’imaginaires décrits par l’auteur argentin dans son recueil &lt;strong&gt;Fictions&lt;/strong&gt;. Réel et fiction s’entremêlent au sein d’un écheveau serré, dans un exercice à la fois fascinant et aride&amp;nbsp;: il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, en-dehors de la non-résolution de la polémique khazare, et chaque entrée de dictionnaire prend soin d’épaissir le mystère. Histoires enchâssées, digressions parfois longuettes, symétries étranges, jeux de correspondances et de miroirs imprègnent ce livre&amp;nbsp;: rien d’étonnant à ce que &lt;strong&gt;Le Dictionnaire khazar&lt;/strong&gt; existe en deux versions, une édition masculine et une édition féminine, qui ne diffèrent que par un seul et unique mot, forcément crucial.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On l’aura compris, voici un indispensable pour les amateurs d’objets littéraires non-identifiés. Et l’on espère que le Nouvel Attila poursuivra son travail d’exhumation des œuvres du fascinant Milorad Pavić.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr81-comedie.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;L’Infinie Comédie&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr81-comedie.jpg&quot; /&gt; L’Infinie Comédie&lt;/h3&gt;&lt;h5&gt;David Foster Wallace - éditions de l’Olivier - août 2015 (roman traduit de l’anglais [US] par F. Kerline &amp;amp; C. Recoursé - 1488 pp. GdF. 27,50 euros)&lt;/h5&gt;&lt;p&gt;«&amp;nbsp; &lt;em&gt; Ensuite j’ai perdu ma femme à cause de la boisson. Je ne dis pas que je ne savais plus où elle était et tout ça, seulement un beau jour, quand je suis arrivé, y avait quelqu’un d’autre qui s’en chargeait à ma place. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;»&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Un kilo deux cent quatre-vingt grammes pour 1488 pages sur papier bible dans son édition française qui aura failli rendre fou l’un de ses traducteurs &lt;sup&gt;1&lt;/sup&gt;, mettre quelques éditeurs&lt;sup&gt;2&lt;/sup&gt; courageux sur la paille et, surtout ne jamais sortir dans notre beau pays&lt;sup&gt;3&lt;/sup&gt;. C’eût été dommage tant la presse littéraire, ou ce qu’il en reste par-ci par-là, s’est galvanisée à grands coups d’articles parfois forts intéressants sur &lt;strong&gt;L’Infinie comédie&lt;/strong&gt;, monument incontesté de la littérature américaine&lt;sup&gt;4&lt;/sup&gt;. Si l’argument annonce clairement le contexte d’un futur proche, le lecteur surbooké d’Imaginaire est en droit de se demander si David Foster Wallace fait réellement partie de &lt;em&gt;notre club&lt;/em&gt;, et s’il doit plonger tête baissée dans un univers qu’il ne quittera peut-être pas de sitôt.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;A la première question, on répondra&amp;nbsp;: oui, David Foster Wallace fai(sai)t&lt;sup&gt;5&lt;/sup&gt; résolument partie de &lt;em&gt;notre club&lt;/em&gt; dans la mesure où Philip K. Dick, William S. Burroughs et James G. Ballard&lt;sup&gt;6&lt;/sup&gt; hantent son œuvre d’une page l’autre. A la seconde interrogation, on placera le lecteur devant lui-même et face à ses responsabilités&amp;nbsp;: un monument, ça se visite, même si on n’est pas obligé d’en tomber amoureux&lt;sup&gt;7&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(1) à en croire Francis Kerline qui, quand il s’exprime dans le &lt;em&gt;Books&lt;/em&gt; d’octobre 2015, avoue qu’il aurait bien traité l’auteur d’«&amp;nbsp;enfoiré&amp;nbsp;» après une dure année de travail.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(2) après avoir édité des recueils de nouvelles, et autres textes plus courts, Le Diable Vauvert, alors titulaire des droits, jeta l’éponge.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(3) alors qu’il a fait un tabac en Allemagne, en Italie, en Australie, etc.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(4) entre le colloque tenu en septembre dernier à la Sorbonne et l’incroyable somme exégète qu’on trouve sur internet…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(5) gravement dépressif, l’auteur s’est pendu, non sans succès, en 2008.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(6) technologie dickienne, toxicomanie burroughsienne et folie balardienne sont au rendez-vous. La preuve par trois, rires et sourires en plus.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;(7) ceci était un test&amp;nbsp;: l’ouvrage contient 380 notes sur 157 pages et leur lecture est indispensable, comme celle, du reste, de &lt;strong&gt;L’Infinie comédie&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Grégory Drake&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Stephen King, guide de lecture terrifiant</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2015/10/26/Stephen-King-guide-de-lecture-terrifiant</link>
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        <pubDate>Wed, 28 Oct 2015 09:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img class=&quot;media&quot; alt=&quot;king-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-une.jpg&quot; /&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/category/Guide-de-lecture&quot;&gt;Comme de coutume&lt;/a&gt;, voici, en complément de l'exhaustif guide de lecture Stephen King du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-80&quot;&gt;Bifrost 80&lt;/a&gt; un autre guide, constitué des critiques des livres du roi de l'épouvante, parues au fil des numéros… Cela, dès le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-2&quot;&gt;numéro 2&lt;/a&gt; de la revue — preuve s'il en est que l'auteur de &lt;strong&gt;Carrie&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;Ça&lt;/strong&gt; est quelqu'un que nous suivons de près depuis longtemps.&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;La Ligne verte&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img class=&quot;media&quot; alt=&quot;king-gdl-ligneverte-tt.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-ligneverte-tt.jpg&quot; /&gt;&lt;/p&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;«&amp;nbsp;– Je cuis&amp;nbsp;! criait le vieux Thot. Je cuis-cuis! Ahhh&amp;nbsp;! J'suis rôti comme une dinde!&lt;/p&gt;&lt;p&gt;– Merde alors, a dit Harry. Y a un témoin qu’est arrivé avec une journée d'avance.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Assise sur le seuil, sa queue soigneusement lovée autour de ses pattes, la souris observait la scène de ses petits yeux de jais.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;p&gt;Le couloir de la mort (années 30) comme si vous y étiez, vu par un ex-chef des gardiens flirtant avec Alzheimer (pratique pour prendre l'histoire en route). Une atmosphère et un sens du suspens excellent, même si l’impression d'avoir déjà vu les jumelles Detterick au détour des couloirs de l'hôtel de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Shining&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. Une documentation, un style, une montée en tension irréprochable — précisons que je ne suis pas un lecteur de King.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La ligne verte parait en épisode dans une collection à 10 FF, mais si vous ajoutez le prix des six volumes, ça fait 60 FF le roman complet. À part ça, c'est vrai que la présentation en roman-feuilleton fait qu'on ne peut pas tricher et aller regarder comment l'histoire se finit. Alors, Caffrey frira-t-il sur la chaise électrique du pénitencier de Cold Mountain pour un crime qu'il n'a peut-être pas commis&amp;nbsp;? Et quelle mort affreuse Edward Delacroix va-t-il connaître&amp;nbsp;? Lecteur veinard, peut-être le savez-vous déjà&amp;nbsp;! (Fichu décalage spatio-temporel).&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/david-sice/&quot;&gt;David Sicé&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-2&quot;&gt;Bifrost n° 2&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Les Yeux du dragon&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-yeux.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-yeux.jpg&quot; /&gt;Si le nom de quelques personnages ou de certains lieux laissent un instant à penser que l'on retrouve là l'un des mondes bien connus de Stephen King, la lecture de ce récit oblige rapidement à se rendre à l'évidence&amp;nbsp;: il s'agit là d'un nouveau royaume tout droit sorti de l'imagination du romancier du Maine.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ni récit de pure terreur, ni introspection pénétrante, &lt;strong&gt;Les yeux du dragon&lt;/strong&gt; est purement et simplement un conte de fées, mais un conte de fées à la manière de Stephen King.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au fil de ce récit, on croise ainsi des princes, des chevaliers et même un dragon. Il manque toutefois une belle princesse dont le héros pourrait s'enamourer. Il y a bien évidemment un diabolique sorcier aux pouvoirs terrifiants nommé Flagg ou encore l'Homme Noir. Mais, lorsque le temps est enfin venu, la noirceur de cette âme damnée et les actions maléfiques de ce sombre Machiavel ne résistent pas longtemps face à la pureté d'un héros sans peur et sans reproche, le roi Peter.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Personnages simplistes pour une histoire simple, Peter, son frère Thomas et tous les autres n'ont pas la complexité habituelle des héros de Stephen King. Mais c'est là une chose normale lorsque l'on sait que Les yeux du dragon est bel et bien ce qu'il parait être, un simple conte de fées écrit par l'auteur pour sa fille Naomi et publié en tirage limité en 1984 par Philtrum Press, la maison de micro-édition de Stephen King. La version proposée ici par Pocket (et celle présentée en 1987 par les Editions Albin Michel) correspond à l'édition grand public de Viking Press amplement revue et corrigée par King.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En fait, le plus intéressant dans ce conte de fées à la manière King est de voir comment ce récit peut s'intégrer de façon cohérente au grand œuvre du romancier. Sorcier maléfique, Flagg est certainement une incarnation ancienne de cette vivante personnification du mal qui hante les pages du Fléau, autre roman de Stephen King. Et il suffit d'une phrase au romancier dans le second volet de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Tour Sombre&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; pour réussir à faire le lien avec le monde de Roland le pistolero, lorsqu'il écrit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Sur les talons de Flagg, étaient survenus deux autres personnages, des jeunes gens respirant le désespoir mais n'en dégageant pas moins une aura sinistre, et qui se nommaient Dennis et Thomas.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sans être le plus passionnant des livres écrits par Stephen King, &lt;strong&gt;Les yeux du dragon&lt;/strong&gt; est un récit agréable à lire même si quelques péripéties supplémentaires auraient pu apporter le brin de folie ou le grain de piment qui manquent par instant. À noter enfin que &lt;strong&gt;Les Yeux du dragon&lt;/strong&gt; a déjà été publié en France dans une édition illustrée par Christian Heinrich par Albin Michel d'abord, puis par Pocket «&amp;nbsp;Junior Frissons&amp;nbsp;», avant d'intégrer la désormais classique collection «&amp;nbsp;Terreur&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-paygnard/&quot;&gt;Philippe Paygnard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-9&quot;&gt;Bifrost n° 9&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;La Tour sombre T4&amp;nbsp;: Magie et cristal&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-toursombre4.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-toursombre4.jpg&quot; /&gt;1978&amp;nbsp;: Roland le pistolero fait ses premiers pas de héros dans «&amp;nbsp;The Gunslinger&amp;nbsp;», une courte nouvelle publiée par &lt;em&gt;The Magazine of Fantasy and Science Fiction&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;1998&amp;nbsp;: Roland et son katet animent sans peine les six cents pages et plus de &lt;strong&gt;Magie et cristal&lt;/strong&gt;, le quatrième tome du Cycle de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Tour Sombre&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En vingt ans, le pourtant fort prolifique Stephen King n'a écrit que quatre chapitres de la quête de Roland de Gilead, le dernier pistolero de l'Entre-Deux-Mondes. Cette série de romans d'aventures écrite en parallèle à l'œuvre classique de Stephen King continue à vivre et à grandir grâce aux milliers de fans qui ne cessent de rappeler au romancier du Maine qu'il s'était engagé, voici donc bientôt vingt ans, à écrire un véritable cycle romanesque consacré au monde de Roland. Fidèle à ses promesses, Stephen King livre enfin le quatrième volet des aventures du Pistolero et s'engage, dans sa postface, a boucler le présent cycle de son vivant…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pour l'heure, le romancier nous invite à retrouver Roland, Eddie, Susannah, Jake et Ota dans la bien mauvaise posture où il les avait placés à la fin des&lt;strong&gt; Terres perdues&lt;/strong&gt;, entre les griffes de Blaine le Mono Une fois passée cette première épreuve, Roland, héros du récit de King, se transforme à son tour en conteur pour livrer à ses compagnons d'aventures quelques-uns de ses secrets. Il leur raconte comment, à peine âgé de quinze ans, il fit ses premières armes de pistolero en affrontant, aux côtés de ses amis Alain et Cuthbert, quelques-uns des séides de John Farson. Il leur confie également comment il rencontra Susan Delgado, le seul amour de sa vie de pistolero.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Comme c'est devenu une habitude chez le romancier du Maine, Stephen King tisse quelques liens plus ou moins ténus entre ses différentes œuvres. Ce jeu de références est parfois subtil et souvent amusant. Cette fois, il s'agit plutôt d'énormes cordages puisque King nous fait visiter la ville de Topeka dévastée par une supergrippe, une catastrophe en tous points semblable à celle du &lt;strong&gt;Fléau&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On prend un grand plaisir à retrouver l'univers du Pistolero, même sachant que si King continue sur le même rythme, il faudra attendre 2002 pour lire le cinquième volet des aventures de Roland. Un héros qui, pourtant, ne cesse de se rapprocher de son but&amp;nbsp;: la Tour Sombre… En attendant, les lecteurs américains auront plus de chance que nous puisqu'ils pourront bientôt lire une longue nouvelle située dans le monde du Pistolero, «&amp;nbsp;The little sisters of Eluria&amp;nbsp;», qui doit paraître dans l'anthologie &lt;strong&gt;Legends&amp;nbsp;: Stories By the Masters of Modern Fantasy &lt;/strong&gt;dirigée par Robert Silverberg. À suivre…&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-paygnard/&quot;&gt;Philippe Paygnard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-10&quot;&gt;Bifrost n° 10&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;La Tempête du siècle&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-tempete.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-tempete.jpg&quot; /&gt;Affirmons-le d'emblée ce n'est pas là le nouveau grand roman de Stephen King. Ce dernier a déjà un titre, &lt;strong&gt;Bag of Bones&lt;/strong&gt;, et il a été publié aux Etats-Unis par Simon &amp;amp; Schuster — il semble fort raisonnable d'espérer qu'il paraîtra bientôt en France. &lt;strong&gt;La Tempête du siècle&lt;/strong&gt; n'est pas non plus la novélisation de la mini-série homonyme de la chaîne américaine ABC. En fait, il s'agit tout simplement du scénario brut de décoffrage de cette production. Certes, ce texte est bel et bien signé par Stephen King, mais il a été pensé et formaté pour être joué et mis en scène.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au-delà de la forme, qui ne facilite pas la lecture, on peut quand même apprécier le récit de King réservant, comme d'habitude quelques bonnes surprises pour le lecteur et d'autres moins bonnes pour les personnages. Car, après la fantasy de &lt;strong&gt;La Tour sombre&lt;/strong&gt;, le romancier fait un retour aux sources et renoue ici avec l'horreur pure, celle de ses premières œuvres, de &lt;strong&gt;Carrie &lt;/strong&gt;à &lt;strong&gt;Bazaar&lt;/strong&gt;, en passant par &lt;strong&gt;Christine &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Simetierre&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ne pouvant situer cette nouvelle histoire à Castle Rock, cette ville ayant été dévastée dans &lt;strong&gt;Bazaar&lt;/strong&gt;, Stephen King choisit la petite communauté de Little Tall Island. L'île de &lt;strong&gt;Dolores Claiborne&lt;/strong&gt; est en effet idéale pour un huis clos tel que &lt;strong&gt;La Tempête du siècle&lt;/strong&gt;. Isolés du monde par une catastrophe naturelle — la tempête dite «&amp;nbsp;du siècle&amp;nbsp;» qui frappe les États-Unis, et le Maine en particulier —, les hommes, les femmes et les enfants de Little Tall Island vont devoir affronter une autre catastrophe, surnaturelle celle-là, personnifiée par cet étranger nommé André Linoge. Par bien des aspects, ce dernier ressemble au Leland Gaunt de &lt;strong&gt;Bazaar &lt;/strong&gt;ou au Randall Flagg du &lt;strong&gt;Fléau&lt;/strong&gt;. Son arrivée à Little Tall Island provoque la fin de l'harmonie toute apparente qui existait sur cette petite île. Sa venue est marquée par un meurtre horrible et incompréhensible, celui de Martha Clarendon. Un crime dont l'assassin est immédiatement identifié par Mike Anderson, comptable à temps partiel de Little Tall Island, en la personne d'André Linoge. Cependant, le fait de mettre ce meurtrier sous les verrous est loin de résoudre tous les problèmes. Comme les habitants de Little Tall Island s'en rendront compte et de la manière la plus tragique qui soit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Habituellement, ce qui fait le charme et l'efficacité des récits de Stephen King, c'est son inimitable approche des personnages. Leur caractérisation parfaite est la marque de fabrique de ce romancier, dont le goût du détail parvient à humaniser presque totalement les créations de son esprit fécond. Hélas, dans &lt;strong&gt;La Tempête du siècle &lt;/strong&gt;les personnages sont réduits à la portion congrue au profit des dialogues et des indications techniques (puisque toutes les mises en place de caméra et formats de prise de vue sont présentes dans le texte proposé par Albin Michel). Avec un brin d'exagération, on peut dire que ce ne sont plus que des marionnettes sans âme que des acteurs tels que Tim Daly (Mike Anderson) Debrah Farentino (Molly Anderson), Casey Siemaszko (Hatch), Jeffrey DeMunn (Robbie Beals), Julianne Nicholson (Cat Withers) et surtout Colm Feore (André Linoge), ont animées lors du tournage, sous la direction du réalisateur Craig R. Baxley (&lt;em&gt;L'Agence tous risques&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Dark Angel&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On ne peut donc qu'attendre, avec une certaine impatience, de voir le résultat à l'écran. Notons au passage que &lt;em&gt;La Tempête du siècle&lt;/em&gt; (la mini-série) a été diffusée par la chaîne américaine ABC les dimanche 14, lundi 15 et mardi 16 février 1999, à 21h00.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au final, &lt;strong&gt;La Tempête du siècle&lt;/strong&gt; (le livre) apparaît donc comme un simple pis-aller, un vulgaire substitut, un banal moyen de calmer les fans du King en manque de sa prose inimitable. Mais à trop jouer ce jeu-là, les éditeurs risquent de dégoûter plus d'un lecteur. Ce qui, on en conviendra, serait plus que regrettable...&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-paygnard/&quot;&gt;Philippe Paygnard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-13&quot;&gt;Bifrost n° 13&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;La Tour sombre T1 à T3&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-toursombre123.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-toursombre123.jpg&quot; /&gt;Hosanna&amp;nbsp;! Hosanna&amp;nbsp;! Chant de joie pour ses fans inconditionnels, Stephen King a enfin achevé son cycle de &lt;em&gt;&lt;strong&gt;La Tour Sombre&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (sept volumes, de plus en plus gros), en profitant pour déclarer qu'il s'agissait de «&amp;nbsp;la Jupiter de son Système imaginaire&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;[petite pensée polémique pour les anglophiles&amp;nbsp;:]&lt;/p&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Jupiter? oh no, it's just shit from Uranus.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Hélas, trois fois hélas, aimant bien l'œuvre du géant du Maine, je me suis porté volontaire pour suivre Roland de Gilead, le dernier pistolero, dans la longue quête qui finira par l'amener jusqu'à la Tour Sombre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans le premier volume — western post-apocalyptique très marqué par la Bible, &lt;strong&gt;Le Seigneur des anneaux &lt;/strong&gt;et les films de Sergio Leone —, Roland poursuit l'Homme en Noir, massacre les habitants d'une petite ville (scène hallucinante), rencontre le jeune Jake avant de le laisser mourir dans un monde souterrain — une fin qui ressemble un peu trop à mon goût à la chute de Gandalf dans la Moria. À la fin du volume, bien entendu, le dernier pistolero retrouve l'Homme en Noir sur le Golgotha. Et ils ont beaucoup de choses à se dire…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans le second volume, Roland — attaqué par une «&amp;nbsp;homarstruosité&amp;nbsp;» — perd trois doigts, chope une sale infection, récupère (dans notre monde) Eddie et Susannah, ses futurs compagnons de route — Eddie étant un ancien junky, Susannah une femme de couleur schizophrène privée de ses deux jambes à la suite d'une tentative de meurtre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans le troisième volume, Roland et ses compagnons décident de ramener Jake d'entre les morts. Pour ce, le trio devra se rendre à Lud, une étrange cité. Mais avant ils affronteront et vaincront un des «&amp;nbsp;douze gardiens&amp;nbsp;» — un ours gigantesque (format King Kong, pour tout dire) portant une antenne radar sur le sommet du crâne…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Soyons clairs, &lt;em&gt;&lt;strong&gt;La Tour Sombre&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; — inspiré d'un poème de Robert Browning, «&amp;nbsp;Le Chevalier Roland s'en vient à la tour noire&amp;nbsp;» — est un navet, et pas un petit, planté au beau milieu de l'œuvre d'un écrivain qui avait souvent réussi à passionner (&lt;strong&gt;Shining&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Dead Zone&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Misery&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Simetierre&lt;/strong&gt;…). Tout y est trop. C'est trop gros car trop long (ou l'inverse), c'est régulièrement trop con (l'auteur, très fier de lui, il suffit de lire ses postfaces, préfaces, avant-propos, semble croire que ses lecteurs sont capables de gober n'importe quoi et donc écrit n'importe quoi), trop américain (comme si on avait besoin de ça en ce moment), trop amateur d'un point de vue purement stylistique, trop puéril (bonjour l'humour caca-boudin, et donc cauchemardesque, du deuxième tome).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le premier volume est quasi incompréhensible (ce que n'arrange pas une «&amp;nbsp;nouvelle traduction&amp;nbsp;» plus mauvaise que la précédente), le second volume, avec ses va-et-vient entre le monde de Roland et notre monde (ah, que c'est beau New York&amp;nbsp;!), est pénible à cause de sa longueur, son côté répétitif, son autosatisfaction permanente. Quant à&lt;strong&gt; Terres Perdues&lt;/strong&gt;, c'est certes le meilleur du lot, mais je l'ai fini aux forceps, à la rame et dans l'unique but d'achever mon papier pour &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce navet de comices agricoles qui promettait pourtant moult plaisirs de lecture est surtout un gâchis monumental (il n'y a pas d'autre mot) car durant les rares moments où King se réveille, et donc réveille ses lecteurs, il se révèle brillant, hallucinant de justesse… ces étincelles créatives apparaissant généralement au détour d'un dialogue, d'une description ou d'une scène d'action. Toujours au détour du récit, et non au cœur du problème…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au final, &lt;em&gt;&lt;strong&gt;La Tour Sombre&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, où en tout cas ses trois premiers opus, est l'œuvre d'un auteur qui refuse son sujet comme un cheval refuse l'obstacle. Sans doute trop ignorant des règles du monde de Roland, Stephen King n'a pas su affronter (construire&amp;nbsp;?) cet univers à bras-le-corps. Il a écrit &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Tour Sombre&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; au fil de la plume, sans plan véritable, sans horizon précis&amp;nbsp;; résultat, il passe plus de temps à réparer les incohérences flagrantes de son récit-fleuve qu'à s'y consacrer vraiment. Reste que cette œuvre tend à ses lecteurs — même ceux qui ne l'ont pas appréciée —, un piège intéressant, car j'ai beau bougonner, pester comme un balai à chiottes qui vient de survivre à la fête de la bière de Munich, je ne peux m'empêcher de me demander, en français dans le texte&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Putain, mais c'est quoi cette Tour Sombre&amp;nbsp;?!&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/cid-vicious/&quot;&gt;Cid Vicious&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-38&quot;&gt;Bifrost n° 38&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Cellulaire&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-cellulaire.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-cellulaire.jpg&quot; /&gt;En déplacement à Boston, Clayton Ridell, dessinateur de BD, vient juste de signer un contrat qui arrangera peut-être ses relations avec son épouse lorsque l'enfer se déchaîne autour de lui&amp;nbsp;: toutes les personnes utilisant leur portable sont saisies de folie meurtrière. Avec deux compagnons d'infortune, Tom, un homme mûr, et Alice, une jeune fille, il fuit la ville désorganisée. La catastrophe ne serait que temporaire si les victimes du téléphone portable se comportaient en zombies classiques. Mais ils acquièrent des pouvoirs, dont celui de télépathie, et se regroupent en bandes quadrillant le territoire. Les rescapés n'ont d'autre choix que de se laisser regrouper dans les zones qu'ils leur allouent. Pour avoir éliminé un regroupement de zombies du temps où la résistance semblait encore possible, le groupe qui s'est constitué autour du trio de base est traité comme des pestiférés. Un espoir subsiste cependant pour annuler le programme qui, via les portable, a instauré ce cauchemar…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Référence avouée aux films de Romero comme à &lt;strong&gt;Je suis une légende&lt;/strong&gt; de Matheson, King montre habilement avec quelle rapidité la société peut s'effondrer à présent que le monde entier est interconnecté. Il sait instaurer avec le talent qu'on lui connaît un sentiment d'oppression ponctué de fortes scènes d'action, mais on reste cependant sur sa faim car, à aucun moment, on ne délivre d'explication sur le phénomène nommé l'Impulsion, sur son origine ou ses causes, pas plus qu'on n'informe le lecteur de la situation dans le reste du monde. Ces manques deviennent toujours plus criants à mesure que progresse l'intrigue et provoquent la déception quand, en fin de récit, on comprend qu'ils ne seront pas comblés. Bref, un roman singulièrement inabouti, qui surprend de la part d'un conteur comme Stephen King.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-43&quot;&gt;Bifrost n° 43&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Histoire de Lisey&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-lisey.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-lisey.jpg&quot; /&gt;Le célèbre écrivain Scott Landon est mort. Deux ans après, sa veuve entreprend de ranger les manuscrits et les papiers qui encombrent son bureau. Après vingt-cinq ans de vie commune, elle continue d'entretenir un dialogue avec son mari, dont elle a copié pas mal de tics de langage.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lisey a peut-être de l'argent, mais sa vie n'est pas simple&amp;nbsp;: elle a quatre sœurs dont l'une, de plus en plus fragile psychologiquement, a besoin de sa présence maintenant qu'elle est frappée d'une nouvelle crise de catatonie. Un professeur d'université qui la harcèle pour récupérer les inédits de Scott Landon a dépêché un malade mental chargé de les récupérer&amp;nbsp;; celui-ci se fait toujours plus menaçant et il est trop tard pour l'arrêter. N'ayant pas encore totalement achevé son deuil, Lisey craque. Les souvenirs l'envahissent au fur et à mesure qu'elle classe les documents&amp;nbsp;: la tentative d'assassinat de son mari, le récit de son enfance martyre aux côtés de son frère Paul, qui le défendait contre un père manifestement fou, et surtout, le secret de son imagination, la mare aux histoires située dans un lieu hors du temps et de l'espace, où il va pêcher ses idées, voire s'entretenir avec les autres qui le fréquentent ou y végètent, cadavres amenés là ou esprits dérangés que le délire a conduit en ces lieux. Parfois, on n'en revient jamais. Cet endroit inquiétant, dangereux à certaines heures, Lisey s'y est rendue, il y a longtemps, guidée par Scott. Elle doit à présent y retourner seule, pour y récupérer sa sœur égarée ou pour régler son compte à ce malade mental bien décidé à la torturer. Peut-être pour y revoir son mari une dernière fois.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En affrontant les peurs du présent ou les fantômes du passé se dessinent la relation particulière qui unissait le couple et la personnalité de cet écrivain adulé. Ecrire était chez lui un processus thérapeutique le délivrant de sa cauchemardesque enfance. Stephen King reprend là le concept rebattu (et discutable) selon lequel il faut avoir souffert pour être un auteur. Il est douteux cependant de croire qu'on puisse devenir écrivain après avoir vécu l'enfance de Scott Landon&amp;nbsp;: la grandeur de l'œuvre n'est pas proportionnelle aux traumatismes subis. Passons&amp;nbsp;: il faut croire que Scott Landon a eu énormément de chance pour parvenir à sublimer ces horreurs tout au long de sa vie, une chance qui pourrait bien s'appeler Lisey, Babylove comme la surnommait son mari. L'épouse, en apparence effacée derrière la star, se révèle farouche et volontaire, acharnée à défendre les siens et à faire leur bonheur avec une détermination qui force l'admiration. Elle se révèle admirable à tous points de vue et ses passages à vide, ses moments de faiblesse ne la rendent que plus attachante.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;D'autant plus que le bonheur qu'elle a distribué autour d'elle résulte d'un combat quotidien contre la folie et ses multiples manifestations&amp;nbsp;: folie de Scott capable de se mutiler pour lui prouver son amour, folie des admirateurs excessifs, folie de sa sœur catatonique, folie des mots et du langage que l'écrivain n'a cessé de tordre jusqu'à bizarrement travestir le quotidien&amp;nbsp;: Cigarette-moi, crapouasse, toufoutu, termes déclinés dans des phrases à la syntaxe malmenée, parasitées par des jeux de mots à deux balles ou crevassées d'éruptions de grossièretés, jusqu'à ce foutu nard, aux sens multiples, exprimant la surprise, qui peut-être plaisante (bon-nard) ou angoissante (traque-nard), le nard-de-sang de l'enfance de Scott présageant généralement quelque indicible cruauté. Saluons au passage le travail de la traductrice qui a cherché dans San Antonio et ailleurs, jusque dans le langage de sa fille, des transpositions françaises acceptables du style de Landon.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ceci dit, on a du mal à croire que Landon puisse être un grand écrivain à travers l'aperçu qu'on donne de son écriture, un rien puérile (mais Landon a de nombreux côtés gamin) et plutôt artificielle. Mais King n'allait pas élaborer un véritable langage d'auteur juste pour les besoins de l'histoire&amp;nbsp;: il suffit de savoir que Landon est célèbre et particulier dans son expression.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En revanche, il a voulu soigner l'écriture de ce roman, mais le collage un peu brouillon de scènes issues de diverses époques, loin de paraître moderne, désarçonne le lecteur, l'histoire peinant à démarrer. En voulant immédiatement entrer dans l'univers littéraire de Scott Landon et les pensées de Lisey, l'auteur déverse une masse d'infos telle qu'on perd le fil et qu'on peine à identifier les personnages. Le langage distordu de Scott achève de dérouter&amp;nbsp;: il faut dépasser les deux cents premières pages pour que les choses se stabilisent autour d'une intrigue identifiable et que, familiarisé avec l'univers de Lisey, on puisse à son tour entrer dans l'histoire. Passé ce cap, King se révèle excellent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Misery&lt;/strong&gt;, Stephen King a délivré les processus d'écriture qui le travaillaient. &lt;strong&gt;L'Histoire de Lisey&lt;/strong&gt; n'est pas un livre sur les sources de la création comme l'affirme le dos de couverture, quand bien même l'intrigue s'articule autour de la mare aux histoires et que les souffrances de l'enfance sont à la base du processus d'écriture, mais c'est un formidable roman d'amour qui témoigne, au passage, de la fusion identitaire des vieux couples ayant en commun manies et façons de penser. L'épouse de l'écrivain se trouve au centre de son existence, elle en est le pivot, l'élément stabilisateur sans lequel l'auteur n'est rien. Et la façon que trouve Stephen King pour révéler cette dimension de l'histoire est tout simplement magnifique. Finalement, en mettant de côté la mare aux histoires, il se pourrait bien que le roman soit malgré tout basé sur les processus de création.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-49&quot;&gt;Bifrost n° 49&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Charlie&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-charlie.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-charlie.jpg&quot; /&gt;États-Unis. Années 70. Au milieu de dix autres étudiants, Andy McGee et Vicky Tomlinson participent, contre 200 dollars, à une expérience du docteur Wanless durant laquelle leur est injecté un soi-disant hallucinogène léger apparenté au LSD et appelé Lot 6. L'expérience tourne mal&amp;nbsp;: un des étudiants s'arrache les yeux, un autre fait un arrêt cardiaque fatal. Andy et Vicky ont l'impression d'être passés au travers et se mettent en couple, jusqu'à ce qu'ils s'aperçoivent que cette expérience les a changés. Andy a le pouvoir de pousser les gens à agir contre leur gré, un pouvoir qui lui occasionne ensuite de terribles migraines&amp;nbsp;; Vicky ferme le frigo depuis l'autre côté de la cuisine sans vraiment y penser, sans vraiment s'en rendre compte. Et puis le bonheur arrive dans la maison, sous la forme d'un bébé, Charlie, une petite fille qui en cauchemardant ne va pas tarder à mettre le feu à sa chambre, car elle a un don autrement plus impressionnant que ceux de ses parents&amp;nbsp;: elle est dotée du pouvoir de pyrokinésie. Après la mort (accidentelle&amp;nbsp;?) de Vicky, il est temps pour le docteur Wanless de réapparaître et avec lui «&amp;nbsp;La Boîte&amp;nbsp;», cette étrange agence gouvernementale qui n'est ni la CIA, ni le FBI, ni la NSA…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Stephen King a commencé sa carrière littéraire en 1974 avec &lt;strong&gt;Carrie&lt;/strong&gt; (adaptée au cinéma par Brian De Palma dès 1976) et n'a jamais vraiment cessé d'écrire sur les pouvoirs parapsychologiques&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Shining&lt;/strong&gt; (1977), &lt;strong&gt;Dead Zone&lt;/strong&gt; (1979, écrit juste avant &lt;strong&gt;Charlie&lt;/strong&gt;), &lt;strong&gt;La Ligne&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;verte&lt;/strong&gt; (1996), &lt;strong&gt;Cœurs perdus en Atlantide&lt;/strong&gt; (1998), &lt;strong&gt;Dreamcatcher&lt;/strong&gt; (2001), etc. En considérant cette liste non exhaustive et la qualité de ces titres (&lt;strong&gt;Dreamcatcher&lt;/strong&gt; est sans doute le plus faible de la liste), force est de constater que les pouvoirs psys ont plutôt bien inspiré King. &lt;strong&gt;Charlie&lt;/strong&gt; (dont l'intrigue ressemble sans doute trop à &lt;strong&gt;Furie&lt;/strong&gt; (1976) de John Farris&amp;nbsp;; le traqueur est Amérindien dans les deux livres, ce qui a donné lieu à quelques explications d'avocats) est une des réussites majeures de l'auteur, une sorte de «&amp;nbsp;roman de gare&amp;nbsp;» parfait. La course-poursuite est haletante, les personnages fouillés, les scènes d'action remuent, ça chauffe (pour le moins) et le vertige naît à plusieurs moments. Servi par un sens de la narration, et notamment du flash-back, tout simplement magistral, &lt;strong&gt;Charlie&lt;/strong&gt; se dévore par paquets de 100 pages (malgré une traduction française qui mériterait d'être revue, F. M. Lennox arrivant à restituer à l'identique tous les faux amis de la langue américaine ou presque). Cette lecture, qui nous happe comme par un torrent furieux, nous rappelle, car on l'avait un petit peu oublié ces dernières années, que Stephen King est un géant, tout autant dans le domaine de la littérature populaire que celui de la littérature dite «&amp;nbsp;générale&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-54&quot;&gt;Bifrost n° 54&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Dôme&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-dome12.png&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-dome12.png&quot; /&gt;Chester’s Mill, petite ville du Maine, près de Castle Rock, se retrouve du jour au lendemain isolée sous un champ électromagnétique qui a sectionné tout ce qui se trouvait à cheval sur la frontière, provoquant d’emblée une série de catastrophes routières et aériennes. L’écrasement d’un avion contre le dôme invisible, au pourtour vite matérialisé par une double rangée d’oiseaux morts, marque d’ailleurs le spectaculaire début de ce huis-clos à l’échelle municipale. Dale Barbara était en train de quitter la ville. Le cuisinier du fast-food local, ex-vétéran de la guerre d’Irak, avait eu quelques jours plus tôt une altercation avec quelques mauvais garçons de la ville, dont Junior Rennie, fils du deuxième conseiller de Chester’ Mill,&amp;nbsp; fraîchement exclu de la fac parce qu’il a du mal à canaliser sa violence, ce qu’ignore son père, concessionnaire automobile aux manières patelines. C’est précisément parce que ce dernier prend mal la mesure de la situation que les premiers problèmes apparaissent. Pour ne pas se laisser distancer par un leader quelconque, il cherche à accroître son pouvoir sur la population en jouant sur le levier de la peur, n’hésitant pas à laisser pourrir les choses, voire à provoquer des drames pour devenir l’homme de la situation. D’ailleurs, il s’avère vite que le premier adjoint, le pharmacien Andy Sanders, n’est qu’une marionnette entre ses mains, un responsable placé en première ligne pour porter le chapeau en cas de problème. Et que les décisions sont également prises pour dissimuler un juteux trafic orchestré à grande échelle, lequel, à mesure qu’il se précise, permet de comprendre la fortune de quelques administrés ou de réinterpréter les histoires qui traînent dans la ville. Du fait de l’isolement, toutes ces affaires souterraines rendent la situation explosive et finissent par dégénérer en conflit ouvert. Pour renforcer celui-ci, les protagonistes extérieurs au dôme n’interviennent que de façon indirecte, par le biais de conversations téléphoniques ou d’interventions télévisées.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il s’agit donc moins d’un roman d’horreur classique que d’une étude de caractères en période de crise, à l’instar de n’importe quel récit catastrophe. Mais pas de n’importe quels caractères&amp;nbsp;: Stephen King prend une photo de l’Amérique actuelle, travaillée par les pires courants réactionnaires et puritains. Les conséquences de l’isolement décrites ici sont surtout celles, sociologiques, qui modifient le comportement des habitants, en particulier l’attitude des dirigeants. Certes, l’absence d’électricité, les pénuries progressives d’alimentation, le manque d’eau et la pollution atmosphérique croissante sont des facteurs aggravants générant nombre de rebondissements. Mais les principaux dommages sont d’abord causés par les élus et la police municipale.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Des portions de territoires isolées du monde ne sont pas neuves en science-fiction, depuis celles volontairement coupées de l’extérieur à celles mises en coupe par les extraterrestres comme dans &lt;strong&gt;Les Coucous de&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Midwich&lt;/strong&gt;. Difficile surtout de ne pas penser à &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-maison-qui-glissait&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Maison qui glissait&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Jean-Pierre Andrevon, publié au Bélial’, qui a un axe d’entomologie sociale identique et propose la même explication au phénomène, d’autant plus que le roman de l’auteur américain, conçu et entamé en 1976, mais abandonné à deux reprises, prenait pour point de départ la population d’un immeuble coupé du monde. Seule la perspective diffère.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Si le scénario minutieux de Stephen King permet pareillement de déclencher des réactions en chaîne, jusqu’au macabre horrifique qui donne volontiers dans le grotesque et l’hystérique au gré des situations, son but n’est pas seulement d’éviter les baisses de régime dans la narration mais de donner des responsables l’image d’une agitation irrationnelle et frénétique. Car ce roman est avant tout une charge politique contre les Républicains des derniers mandats, en particulier depuis le 11 septembre qui a renforcé la politique isolationniste du pays et restreint les libertés publiques.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce n’est pas un hasard si le récit commence avec une catastrophe aérienne. Le détestable deuxième adjoint est une référence avouée à Dick Cheney (c’est d’ailleurs un masque à son effigie qu’utilisent les révoltés pour attaquer le poste de police), la fabrication de preuves, grossières pour accabler le coupable désigné, rappelle fortement celles désignant l’Irak, de même que le musellement de la presse, l’accablement de témoins gênants, et jusqu’au trafic auquel se livrent les élus, qui n’est pas sans rapport avec les bénéfices engendrés par le clan Bush. La dévotion excessive, l’horreur des excès de langage, va de pair avec le racisme et les pratiques mafieuses, la violence, y compris sexuelle, étant tolérée du moment qu’elle sert de «&amp;nbsp;justes&amp;nbsp;» intérêts. Tout y est, depuis le spectre de l’insécurité sans cesse agité jusqu’à l’amalgame religieux avec l’Axe du Mal. Ce qui paraît excessif chez King cesse de l’être pour peu qu’on se remémore la première décennie du XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. Dès lors, les séquences grotesques deviennent une parodie jouissive. Les problèmes de pollution qui se manifestent surtout dans le second tome élargissent la métaphore de la ville sous dôme à l’échelle de la planète.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Question écriture, l’auteur a manifestement misé sur l’efficacité, laissant de côté les exercices de style qui caractérisaient quelques-uns de ses derniers opus. Personne ne sera étonné d’apprendre que King n’échappe pas à certaines longueurs, malgré un découpage inspiré des séries télévisées actuelles, qui saucissonne l’intrigue en scènes très brèves pour soutenir le suspense. Spielberg en a d’ailleurs acquis les droits dans ce but. Ce Stephen King a l’envergure du &lt;strong&gt;Fléau&lt;/strong&gt; ou de &lt;strong&gt;Ça&lt;/strong&gt;, la dimension polémique en plus. Tout de même…&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-62&quot;&gt;Bifrost n° 62&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Nuit noire, étoiles mortes&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-nuitnoire.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-nuitnoire.jpg&quot; /&gt;Les quatre nouvelles qui composent ce recueil parlent une fois de plus de drames intimes, de gens ordinaires confrontés à des drames qui les amènent à réagir, et pas toujours de la façon dont on s’y attend. Dans «&amp;nbsp;1922&amp;nbsp;», un fermier du Nebraska assassine sa femme, acariâtre, désagréable, avant qu’elle ne vende la propriété qui les fait vivre afin de pouvoir s’installer en ville. Il s’assure la complicité de leur fils, aisément manipulable depuis qu’un amour adolescent fait battre son cœur pour la fille de la ferme voisine. Mais on a beau préméditer soigneusement son acte, rien ne se passe comme prévu, et la cascade d’évènements qui découle du meurtre originel sera pire que tout… C’est comme cette femme, auteur de polars à succès, qui, pour avoir emprunté le raccourci indiqué par la présidente d’un cercle littéraire, est violée et laissée pour morte par un «&amp;nbsp;Grand chauffeur&amp;nbsp;» au retour de sa conférence&amp;nbsp;: en décidant de faire justice elle-même, et découvrant des turpitudes connexes en cours d’enquête, elle risque bien de basculer à son tour dans l’inhumanité… Les motifs qui poussent des gens ordinaires à des conduites excessives sont foncièrement égoïstes, ainsi cet homme condamné qui, afin d’éloigner le cancer pour quelques années encore, est prêt à accepter un pacte pour que son chanceux ami d’enfance voit la roue tourner. «&amp;nbsp;Extension claire&amp;nbsp;» est le plus fantastique récit du recueil. «&amp;nbsp;Bon ménage&amp;nbsp;» s’inscrit dans le droit fil des précédents&amp;nbsp;: comment va agir une femme qui découvre, après vingt-sept ans de bonheur sans nuage, que son mari est un tueur en série&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La vengeance personnelle plutôt que par voie de justice est un thème récurrent, surtout aux Etats-Unis, mais il est d’ordinaire traité de façon quasi automatique alors que la prise de décision mûrit ici lentement, parfois étayée par des motifs largement secondaires par rapport au préjudice subi. C’est au choix, face à un drame intense, que sont confrontés les personnages de Stephen King dans chaque récit. Des choix cornéliens, qui peuvent pousser la victime à devenir coupable. C’est dans les interstices des vies banales que se niche l’horreur, du moins que le lecteur trouvera les éléments glaçants du récit. L’impensable agit ici comme un révélateur des tréfonds de l’âme humaine, laissant penser que bien des gens honorables ne sont restés estimables que parce que le destin les a épargnés.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pour nous faire partager ces pénibles prises de décision, Stephen King n’épargne aucun détail de la biographie de ses personnages, insiste sur les aspects sordides des drames, et donne à lire les pensées in-times, les voix intérieures devenant même audibles quand le protagoniste fait jouer à ses figurines le rôle d’interlocuteur. Coller au plus près de la personne a un effet d’empathie certain, mais la propension au ba-vardage atténue beaucoup l’impact de ces récits.&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;Bifrost n° 67&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;22/11/63&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-22-11-63.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-22-11-63.jpg&quot; /&gt;Commençons par être désagréable. Si l’on en croit certains propos récents (&lt;a href=&quot;http://www.sudouest.fr/2012/08/17/nadine-gassie-la-voix-de-stephen-king-796659-3333.php&quot;&gt;sudouest.fr, le 17/08/2012&lt;/a&gt;), l’actuelle traductrice de Stephen King semble considérer que faire ses armes chez Harlequin tient lieu d’excellente école de traduction, ce que nous nous garderons bien de contester. Mais force est de constater qu’avoir été à bonne école ne prémunit pas contre les approximations, maladresses et autres faux-amis, et que de toute évidence, la notion de registre de langue n’est pas encore tout à fait assimilée chez ladite traductrice.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mais pardonnons ces errements — qui seront certainement corrigés dans la version définitive (à l’heure où nous bouclons, nous n’avons eu accès qu’à un jeu d’épreuves non corrigées) —, car King conduit sa machine à voyager dans le temps de main de maître&amp;nbsp;: chaos et nids-de-poule, pour agaçants qu’ils soient, ne parviennent jamais à faire oublier aux passagers la réussite de l’excursion.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les règles du voyage dans le temps à la sauce Stephen King sont des plus simples&amp;nbsp;: le départ se fait dans la réserve de la caravane où Al Templeton a installé son diner, au fond de la cour d’une usine textile désaffectée de Lisbon Falls, dans le Maine&amp;nbsp;; l’arrivée, dans la cour de cette même usine, tournant à plein régime, le 9 septembre 1958 à 11h58. Comme chaque passage remet les pendules à l’heure, chaque voyage est le premier voyage. Et peu importe le temps que l’on passe «&amp;nbsp;là-bas&amp;nbsp;», l’aller-retour (pour peu qu’il y ait un retour) ne prend jamais plus de deux minutes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Voilà ce que Al, presque vaincu par la maladie, sera à même de révéler à Jake Epping, prof d’anglais au lycée de Lisbon Falls. Quelques règles d’un phénomène inconcevable, et, surtout, le fruit d’années de recherches consacrées à ce qui était devenu son grand projet&amp;nbsp;: déjouer l’assassinat de JFK, le 22 novembre 1963 à Dallas. Empêcher la guerre du Vietnam. Sauver Martin Luther King. Eviter les émeutes raciales qui ont suivi. Prolonger le rêve américain, rendre le monde meilleur, peut-être…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;En acceptant le défi, Jake ne s’attend pas à une tâche facile&amp;nbsp;: il devra tout mettre en œuvre pour établir avec certitude la culpabilité de Lee Harvey Oswald, s’assurer que celui-ci sera bel et bien le tireur isolé qu’il prétendra être, et pas l’ultime pièce d’une machination qui bien qu’improbable, n’en reste pas moins possible. Lourde responsabilité, d’autant que même avec la possibilité de tout reprendre à zéro (chaque voyage est le premier voyage&amp;nbsp;!), les cinq ans qui sépareront son arrivée dans le passé et la visite présidentielle à Dallas lui interdisent la perspective d’un coup d’essai…&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Cinq ans durant lesquels Jake Epping, devenu George T. Amberson, devra surtout vivre une vie riche d’évènements et d’une multitude de choix qui, sans doute, infléchissent l’Histoire aussi sûrement que la mort d’un grand de ce monde. Cinq ans de rencontres avec ces personnages qui peuplent les meilleurs textes de King&amp;nbsp;: attachants, profondément humains, et sans doute tout aussi éprouvés par la vie que par l’irruption du surnaturel. Car ce &lt;strong&gt;22/11/63&lt;/strong&gt; n’est pas fait que de voyage dans le temps. Dès les premiers pas en 1958, une ombre s’installe insidieusement. Les règles peuvent-elles vraiment être si simples&amp;nbsp;? Ces étranges coïncidences, ces «&amp;nbsp;harmonies&amp;nbsp;» entre le passé qui fut et celui qui pourrait être ne sont-elles pas le signe que le passé ne &lt;em&gt;veut pas&lt;/em&gt; être changé&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La tension, le flou qui s’installent entre les possibles nourrissent ainsi l’ensemble du roman. De Derry, maléfique ville (imaginaire) du Maine qui était déjà le terrain de jeux du clown de &lt;strong&gt;Ça&lt;/strong&gt; à Jodie, lumineux contrepoint texan (tout aussi imaginaire) où George Amberson posera un temps ses valises, King laisse libre cours à sa fascination et sa nostalgie pour une époque révolue, enluminée de modes passées, de musiques alors inédites, d’emblématiques marques disparues… Sans jamais manquer de lucidité sur la réalité d’une époque qui porte en germe les travers de la nôtre, il dévoile «&amp;nbsp;son&amp;nbsp;» Amérique, où l’horreur se niche entre un âge d’or impossible et le monde que connaissent et vivent lecteur, auteur et principal protagoniste.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Stephen King, qui a porté ce &lt;strong&gt;22/11/63&lt;/strong&gt; près de quarante ans, affirme en postface se réjouir de ne pas l’avoir écrit plus tôt. On ne peut qu’abonder en son sens&amp;nbsp;: ce qui en 1972 n’aurait sans doute été qu’une variation uchronique sur une «&amp;nbsp;&lt;em&gt;blessure (…) encore trop fraîche &lt;/em&gt;» est devenu quelque chose de plus grand, un roman d’une profonde maturité, à même de séduire et réconcilier fans et détracteurs&amp;nbsp;: le «&amp;nbsp;Grand Roman Américain&amp;nbsp;» d’un géant de la culture pop.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Alors, qui a tué JFK&amp;nbsp;? King a tranché, bien sûr, mais au fond, est-ce vraiment important…?&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-legendre/&quot;&gt;Olivier Legendre&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-70&quot;&gt;Bifrost n° 70&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;h3&gt;Docteur Sleep&lt;/h3&gt;&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;king-gdl-docteursleep.jpg&quot; class=&quot;media&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/king-gdl-docteursleep.jpg&quot; /&gt;Cher Monsieur Esménard,&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C’est avec une émotion toute particulière que je tenais à vous féliciter pour ce nouveau Stephen King. Amateur de longue date du maître de l’horreur, j’attendais avec impatience, comme beaucoup, cette suite donnée à &lt;strong&gt;Shining&lt;/strong&gt;, trente-six ans après la chute de l’hôtel Overlook. J’ai donc couru l’acheter et n’ai pu le lâcher qu’une fois décortiqué dans tous les sens.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Vous avez beau ne pas être près de moi, je vous imagine sourire… Dubitatif&amp;nbsp;? On vous l’a sans doute déjà dit&amp;nbsp;: passée la satisfaction de retrouver Danny Torrance, le jeune héros de &lt;strong&gt;Shining&lt;/strong&gt;, et de découvrir ce qui lui est arrivé après avoir échappé à son père dipsomane, il ne se passe pas grand-chose de bien original. Danny sombre dans l’éthylisme avant de trouver la rédemption par le travail et une stricte assiduité aux réunions des Alcooliques Anonymes. Le fils doit faire face au même démon que son père, et résister à l’appel du côté obscur pour devenir le maître d’une jeune apprentie, Abra, chez qui le Don se révèle très puissant. Si puissant qu’elle devient la proie du «&amp;nbsp;True Knot&amp;nbsp;», troupe nomade de vampires psychiques prêts à tout pour se nourrir de sa «&amp;nbsp;vapeur&amp;nbsp;», figuration gazeuse de l’âme, d’autant plus nourrissante qu’elle est riche en Don.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;King a favorisé avec brio un thème qui lui est cher&amp;nbsp;: la sobriété. Dommage qu’il n’ait pas insisté sur celui des maisons de retraite&amp;nbsp;: il n’effleure que la surface d’un problème qui lui aurait permis de terrifier ses lecteurs comme au bon vieux temps. &lt;strong&gt;Docteur&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Sleep&lt;/strong&gt;, même en restant sympathique, apporte peu à l’Œuvre. La seule réelle surprise vient d’une écriture râpeuse comme jamais, truffée d’expressions incohérentes&amp;nbsp;; bref, d’un style ne correspondant pas à ce qu’on connaît de King dans la langue de Molière, ni dans celle de Shakespeare. C’est ce qui m’a mis la puce à l’oreille. Vous avez réalisé une véritable prouesse. Vous êtes fort, Monsieur Esménard. Très fort.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Reconstitution&amp;nbsp;: le nouveau King arrive dans vos locaux, rue Huyghens. Verdict&amp;nbsp;: sympa, mais pas terrible. Très en dessous de &lt;strong&gt;22/11/63&lt;/strong&gt;. Souci&amp;nbsp;: il vient pour la première fois en France faire sa promotion&amp;nbsp;; si les fans ne s’y retrouvent pas, tout est foutu. Et là, vous avez l’idée de génie&amp;nbsp;: rappeler Nadine Gassie aux affaires et lui laisser carte blanche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quelle astucieuse stratégie qui ne risque pas de réveiller un grand public acquis aux vacuités stylistiques d’un Werber ou d’un Chattam&amp;nbsp;! Il ne doit pas être facile de saboter le style fluide de King, qui sait créer l’illusion d’être là, avec vous au coin du feu, par une nuit sombre&amp;nbsp;; pas facile de rendre grotesques ses personnages si finement ciselés qu’on peine à croire qu’ils sont fictifs&amp;nbsp;; pas facile de faire taire cette voix qui nous raconte le quotidien de l’Amérique depuis plus de trente ans.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Vous sauvez ainsi les &lt;em&gt;aficionados&lt;/em&gt; de la déception en recentrant le débat sur la piètre qualité de la traduction. Nous avons donc joué à &lt;em&gt;Où est cachée Nadine&amp;nbsp;? &lt;/em&gt;et je ne peux résister à l’envie de partager avec vous quelques truculences choisies.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Passons le «&amp;nbsp;True Knot&amp;nbsp;» transformé en un navrant «&amp;nbsp;Nœud vrai&amp;nbsp;». Nadine a su rendre ses méchants plus sordides que ceux de King en les adaptant aux clichés franchouillards sur les Gens du voyage — qui parlent forcément le langage peu châtié des parias malfaisants. C’est à la mode, ça tombe bien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Après 169 pages à m’érafler les yeux, j’ai eu droit à une épiphanie. Bérurier est toujours vivant&amp;nbsp;! Il travaille dans un hospice au fin fond &lt;strike&gt;de Belleville&lt;/strike&gt; du New Hampshire&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Qui c’est qu’a clamecé et qui t’as&lt;/em&gt; &lt;em&gt;foutu&lt;/em&gt; &lt;em&gt;sur&lt;/em&gt; &lt;em&gt;les&lt;/em&gt; &lt;em&gt;endosses&lt;/em&gt;&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» pour le plus naturel «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Who died and left you in charge&amp;nbsp;?&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; («&amp;nbsp;Qui est mort et t’a laissé te débrouiller seul&amp;nbsp;?&amp;nbsp;»). Madame Gassie n’utilise pas que son fabuleux sens de l’exportation idiomatique, elle dénature aussi à merveille les registres de langage. Ainsi, page 240, «&amp;nbsp;&lt;em&gt;He fooled you, Brad&lt;/em&gt;.&amp;nbsp;» («&amp;nbsp;Il t’a trompé, Brad.&amp;nbsp;») devient «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Il t’a entubé, Brad&lt;/em&gt;&amp;nbsp;». Les deux procédés peuvent être maniés conjointement pour doubler l’effet comique. Prenez «&amp;nbsp;&lt;em&gt;But give me another kiss first. Maybe a little of that educated tongue, for good measure&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» («&amp;nbsp;Mais donne-moi d’abord un autre baiser. Et peut-être un peu de cette langue experte, pour faire bonne mesure.&amp;nbsp;» - p. 355). En croisant les effluves (et en rajoutant un peu n’importe quoi), elle obtient&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;&lt;em&gt;Mais fais-moi encore un bécot&lt;/em&gt; &lt;em&gt;avant&lt;/em&gt; &lt;em&gt;de&lt;/em&gt; &lt;em&gt;partir.&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Une&lt;/em&gt; &lt;em&gt;bonne&lt;/em&gt; &lt;em&gt;grosse galoche, tiens avec cette belle langue sucrée que&lt;/em&gt; &lt;em&gt;tu&lt;/em&gt; &lt;em&gt;as.&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» Combo&amp;nbsp;! Avec Nadine Gassie, c’est tout de suite plus sexy. Surtout quand les filles de treize ans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;mouillent leur culotte&lt;/em&gt; &lt;em&gt;pour&lt;/em&gt; &lt;em&gt;les&lt;/em&gt; &lt;em&gt;mêmes&lt;/em&gt; &lt;em&gt;chanteurs&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» au lieu de «&amp;nbsp;couiner&amp;nbsp;» («&amp;nbsp;&lt;em&gt;All of them (...) moan over the same band.&lt;/em&gt;&amp;nbsp;» - p. 379).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je pourrais vous en noircir des pages entières, votre «&amp;nbsp;traductrice&amp;nbsp;» étant capable de tout, même d’inventer le verbe «&amp;nbsp;&lt;em&gt;cradosser&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; pour rendre «&amp;nbsp;&lt;em&gt;make the mess&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; («&amp;nbsp;mettre la pagaille&amp;nbsp;») un peu plus pittoresque.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Madame Gassie a bien rempli la mission que vous lui avez confiée. Vous pouvez maintenant la renvoyer chez Harlequin.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Vôtre,&lt;/p&gt;&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/gregory-drake/&quot;&gt;Grégory Drake&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-74&quot;&gt;Bifrost n° 74&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Yves et Ada Rémy, mini-guide de lecture</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2015/07/22/Yves-et-Ada-Remy-mini-guide-de-lecture</link>
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        <pubDate>Wed, 22 Jul 2015 12:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;remy-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/remy-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;À chaque dossier de &lt;strong&gt;Bifrost&lt;/strong&gt;, on vous propose sur le blog un &lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/category/Guide-de-lecture&quot;&gt;guide de lecture parallèle&lt;/a&gt;, formé des critiques des livres de l'auteur concerné. &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/yves-remy/&quot;&gt;Yves&lt;/a&gt; &amp;amp; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/ada-remy/&quot;&gt;Ada Rémy&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, à l'honneur du &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-79&quot;&gt;numéro 79&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de la revue, n'échappent pas à la règle… quoique avec un guide tout mini, auquel nous avons rajouté la toute-première critique (dans le milieu SF du moins) des &lt;strong&gt;Soldats de la mer&lt;/strong&gt;, due à Roland Stragliatti et parue dans sa rubrique &lt;strong&gt;Lectures insolites&lt;/strong&gt; du &lt;a href=&quot;http://www.noosfere.com/icarus/livres/niourf.asp?numlivre=2146569708&quot;&gt;Fiction 179&lt;/a&gt;. (Mais ne manquez pas la critique du &lt;strong&gt;Mont 84&lt;/strong&gt;, dernier roman en date du couple, dans le &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 79.)&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;remy-gdl-soldats1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/remy-gdl-soldats1.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;L'édition Presses Pocket du roman-recueil&quot; /&gt;Les Soldats de la mer&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Enfin&amp;nbsp;! Un livre comme on n'en espérait plus&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Les soldats de la mer&lt;/strong&gt;. Deux jeunes auteurs, Yves et Ada Rémy — qui sont aussi mari et femme — nous donnent là quelque chose qui semblera neuf à d'aucuns et dont le mérite n’est pas mince. D’autant que cela n’a rien à voir avec la sempiternelle autobiographie tout juste déguisée qu'est, quasi généralement, une première œuvre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Que sont donc ces &lt;strong&gt;Soldats de la mer&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;? Des chroniques, assurent les auteurs. Pour moi, encore que plusieurs de leurs thèmes me soient déjà connus, j'y vois surtout une assez belle collection de récits fantastiques. Dix-sept au total, qui, si l'on s'en tient au décor, aux costumes, au langage, aux noms de personnes et de lieux, se passent apparemment tant à la fin du XVIIIe siècle que durant la première moitié du XIXe et, partiellement, dans cette Allemagne si chère au cœur de Marcel Brion. En fait, la fédération d'Etats qu'ils nous présentent, la Fédération de Laërne, se situe bel et bien dans un univers parallèle et qu'éclairent deux lunes.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais les soldats, me direz-vous, les vrais&amp;nbsp;? Eh bien, qu'ils soient dragons, fusiliers, hussards, grenadiers, artilleurs, chevau-légers — toutes les armes y passent — ces soldats, qui sont ceux de la Fédération, ont mission de veiller aux frontières, de réprimer les soulèvements éventuels, de chasser l'envahisseur — Gardes Noirs et autres Queues de Loutre — et d'annexer de nouveaux territoires jusque par-delà les mers. Ce sont eux, ces soldats, que, revenants, amoureux, fantômes ou vampires, nous retrouverons tout au long de ces récits. Cela donne au volume plus d'unité encore que les astucieux extraits d'une soi-disant &lt;strong&gt;Nouvelle histoire de la Fédération&lt;/strong&gt; qui visent ouvertement à cet effet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les auteurs des &lt;strong&gt;Soldats de la mer&lt;/strong&gt; ne se défendent point d'aimer à la fois le fantastique et la science-fiction. Pas plus qu'ils ne font mystère d'admirer Jean Ray. Aussi n'ai-je guère été surpris de retrouver dans leur ouvrage, et plus spécialement dans «&amp;nbsp;Enfants perdus, perdus&amp;nbsp;», dans «&amp;nbsp;Verso d'ailleurs&amp;nbsp;», ces énigmatiques forêts enchantées qui foisonnent chez Harry Dickson. Un autre nom me vient à l'esprit, qu'ils ne citent point, celui de Perutz. Peut-être l'ignorent-ils. Il ne m’en a pas moins semblé qu'il y avait, dans «&amp;nbsp;Suicide par imprudence&amp;nbsp;», dans «&amp;nbsp;Celui qui se faisait appeler Schaeffer&amp;nbsp;» — par quoi s'ouvre le volume — dans «&amp;nbsp;Olga Mensonge&amp;nbsp;» aussi, beaucoup plus qu'un simple écho du &lt;strong&gt;Marquis de Bolibar&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’écriture d'Yves et Ada Rémy est le plus souvent de qualité. Ils aiment les mots. Sensibles à leur charme, ils savent bien les choisir et les utiliser. Certains, toutefois, tels «&amp;nbsp;messire&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;standard&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;coopératif&amp;nbsp;», ne sont pas plus dans le ton général de l'œuvre que dans celui de l'époque — qu'elle nous restitue à merveille. Il n'en demeure pas moins que, pour un premier livre, &lt;strong&gt;Les Soldats de la mer &lt;/strong&gt;ne sont pas loin d’être un coup de maître.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Roland Stragliatti&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans Fiction n° 179&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;remy-gdl-prophete.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/remy-gdl-prophete.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Le retour gagnant des Rémy&quot; /&gt;Le Prophète et le Vizir&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Nous sommes au huitième siècle de l’Hégire, notre xiv&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle. «&amp;nbsp;Du golfe Persique à la mer Rouge, des côtes de l’Arabie Heureuse à celles de la Méditerranée&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: c’est ce domaine que va parcourir Kemal, qu’Allah (ou Iblis&amp;nbsp;?) a nanti d’un don de voyance. Il voit trop loin sans doute&amp;nbsp;: la guerre du Golfe, la révolution iranienne, la peste de Marseille, le siège de Malte par les Ottomans. Il ne peut pas prouver son don — en tout cas au début. Car chacune de ses visions successives se rapproche du présent, et le jour viendra où les deux flots, celui de sa voyance qui s’écoule vers l’amont et celui de sa vie qui s’écoule vers l’aval, se rencontreront, au prix d’inévitables remous. C’est à Tunis qu’il achèvera sa destinée et marquera celle du vizir Fares qui vient d’envahir la ville. Kemal a prédit que les huit enfants du conquérant périront, et ce dernier n’aura de cesse, par tous les moyens, de déjouer cette prophétie. Ou du moins d’essayer…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une confession&amp;nbsp;: je voue un culte au couple Rémy. Dans mon opinion, ce sont des lapidaires, plus que des écrivains. Ils façonnent leurs textes rares, ils les polissent, ils leur donnent un brillant auquel peu parviennent. J’ai dit «&amp;nbsp;rares&amp;nbsp;»&amp;nbsp;; de fait, les Rémy ont donné trois romans, de 1968 à 1978, et quelques nouvelles. Deux de ces romans, &lt;strong&gt;Les Soldats de la mer&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;La Maison du cygne&lt;/strong&gt;, figurent, je crois, parmi les plus belles réussites de l’Imaginaire francophone, «&amp;nbsp;Imaginaire&amp;nbsp;» au sens le plus large, qui dépasse les genres et englobe des auteurs tels Gracq, Tournier et Le Clézio. C’est dire si j’attendais avec impatience ce livre inédit, composé de deux longs récits se faisant suite. On peut y voir un roman siamois ou un recueil au plus bref des sommaires possibles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On est loin de la manière habituelle de la fantasy, malgré les incursions du surnaturel&amp;nbsp;: prophéties avérées, certes, glissements temporels, en quelque sorte, fantômes, entraperçus… Les atours arabisants, bien entendu, peuvent renvoyer aux &lt;strong&gt;Mille et une nuits&lt;/strong&gt;, mais les visions de Kemal nous rappellent qu’il s’agit d’une légende moderne (même si les Rémy écrivent naphte au lieu de pétrole). Et le style, ciselé, n’a pas grand-chose à voir avec le tout-venant de la BCF.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Oui, c’est une fable, aussi belle que sombre. On en lit peu de cette eau.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Pierre-Paul Durastanti&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°67&lt;/a&gt;/h5&amp;gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;remy-gdl-soldats2.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/remy-gdl-soldats2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;La réédition du roman-recueil chez Dystopia&quot; /&gt;Les Soldats de la mer&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Quand, voici quelques mois, les jeunes éditions Dystopia Workshop publièrent&lt;strong&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/le-prophete-et-le-vizir&quot;&gt;Le Prophète et le vizir&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, la surprise fut de taille. On ne s’attendait pas le moins du monde à voir le couple Rémy revenir à l’écriture et publier de l’inédit. Il avait eu une assez belle carrière dans les années 70, dont plus d’un se serait satisfait, mais il semblait qu’elle fût désormais de l’histoire ancienne&amp;nbsp;; le métier de cinéaste institutionnel avait définitivement pris le pas sur la carrière littéraire des époux Rémy. Ils avaient donné trois livres, comptant parmi ce que l’imaginaire français a produit de meilleur, et une poignée de nouvelles de qualité. C’était il y a plus de trente ans. J’ignore comment la route de ces vieux auteurs a croisé celle de ce jeune éditeur, mais peu importe, il suffit à notre bonheur de lecteur que cela soit. Dystopia Workshop n’en est pas resté là&amp;nbsp;; il eut été dommage, en effet, de s’arrêter en si bon chemin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dystopia Workshop a donc réédité le premier livre d’Yves et Ada Rémy, &lt;strong&gt;Les Soldats de la mer&lt;/strong&gt;, initialement publié en 1968 chez Julliard, alors que votre serviteur se penchait sur son premier abécédaire… Entre temps, le livre a connu trois rééditions. Une première chez Seghers, en 1980, sous la houlette de Gérard Klein, dans l’éphémère mais réputée collection «&amp;nbsp;Les Fenêtres de la nuit&amp;nbsp;». Une deuxième en 1987, au format de poche, chez Pocket, où il put être découvert à un prix modique par un large public. En-fin, &lt;strong&gt;Les Soldats de la mer&lt;/strong&gt; prirent place au Fleuve noir, en 1998, dans la «&amp;nbsp;Bibliothèque du fantastique&amp;nbsp;», qui se voulait une collection de référence, mais ne connut pas le succès escompté… Tous les livres n’ont pas ainsi la chance d’être régulièrement remis à la disposition du public&amp;nbsp;; c’est un honneur qui se mérite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman est un fix-up. Un ensemble de nouvelles liées entre elles par une trame qui en fait un tout sous-titré «&amp;nbsp;Chroniques Illégitimes Sous la Fédération&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur une Terre qui n’est pas la nôtre, aux nuits éclairées par deux lunes, dans une Europe qui ressemble à la nôtre, du moins à ce qu’elle fut avant la naissance des nations italiennes et allemandes, naît une fédération impérialiste de cités unissant à l’origine Lauterbronn, Laërne et Ozmüde, rejointes au fil de l’histoire par quatre autres capitales… Voici des histoires avant tout militaires, où la guerre est omniprésente, surtout peuplée de fringants officiers subalternes&amp;nbsp;; des guerres, des batailles, des régiments et des uniformes, des uniformes surtout. Un monde où les lignes de front restent bien dessinées et où, après cinquante ans de fédération, la guerre ne semble pas avoir évolué, comme entre Waterloo et Gettysburg. Voilà en guise d’esquisse de trame. Peut-être peut-on voir dans ce goût pour l’imagerie militaire, que l’on retrouvera dans cet autre chef-d’œuvre qu’est &lt;strong&gt;Le&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Grand&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;midi&lt;/strong&gt;, une orientation majeure de la carrière cinématographique ultérieure des Rémy, qui compte de nombreux films pour les armées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Chacun des récits composant le volume constitue une anecdote de cette époque où les événements fantastiques sont tout à fait communs. Doubles, vampires et fantômes hantent à foison le quotidien de ce monde à l’envers du nôtre. On peut passer à ses risques et périls dans un autre monde où ne luit qu’une unique lune. Des soldats de plomb ou de bois peuvent s’y animer le temps de changer le cours d’une bataille et l’avenir de ce monde…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Soldats de la mer&lt;/strong&gt; n’est pas sans évoquer, tant par les personnages que par le ton, le climat ou les qualités d’écriture, &lt;strong&gt;Le Rivage des Syrtes&lt;/strong&gt; de Gracq, ou &lt;strong&gt;Le Désert des Tartares &lt;/strong&gt;de Buzzati, et on y perçoit comme un petit quelque chose de Borges ou de Supervielle. Il est possible de rêver à une parenté moins élogieuse… D’autres récits auraient pu être écrits a posteriori, mais n’auraient rien apporté de plus. L’ultime nouvelle, «&amp;nbsp;Fondation&amp;nbsp;», est une forme de coda qui clôt définitivement le livre sur lui-même et l’ancre au cœur de la fantasy, dont il reste à ce jour l’un des plus magnifiques fleurons.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-71&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°71&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 79)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2015/07/20/objr-en-plus-bifrost-79</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:6da29da5473c051bd4e0de0a0050efc2</guid>
        <pubDate>Mon, 20 Jul 2015 12:30:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-79&quot;&gt;Bifrost 79&lt;/a&gt; a beau compter exceptionnellement 196 pages, soit 4 de plus que les &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; les plus épais, ce n'était pas suffisant pour le cahier critique. Comme pour les numéros &lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/post/2014/10/24/objr-en-plus-bifrost-76&quot;&gt;76&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://blog.belial.fr/post/2015/01/23/objr-en-plus-bifrost-77&quot;&gt;77&lt;/a&gt;, une partie de celui-ci se retrouve délocalisé sur le blog. Où l'on s'intéresse à des titres plus davantage en marge des genres qui nous font vibrer, ou bien qui ont tout simplement échoué à le faire…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-groseilles.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-groseilles.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;L'homme qui connaissait la langue des groseilles ? ;-)&quot; /&gt;Les Groseilles de Novembre&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Andrus Kivirahk – Le Tripode – octobre 2014 (roman inédit traduit de l’estonien par Antoinr Chalvin – 266 pp. GdF. 21 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Que son précédent roman traduit, &lt;strong&gt;L'Homme qui Savait la Langue des Serpents, &lt;/strong&gt;également au Tripode, ait remporté le Grand Prix de l'Imaginaire 2014 dans la catégorie du meilleur roman étranger fait qu'Andrus Kivirahk n'est plus tout à fait inconnu sous nos latitudes. Selon l'éditeur, &lt;strong&gt;Les Groseilles de Novembre&lt;/strong&gt; serait considéré en Estonie comme son meilleur roman…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La présentation de l'ouvrage qui se réfère volontiers au précédent donne à penser qu'il ne sont guère différents, peut-être est-ce là le plus gros reproche que l'on pourra leur adresser. &lt;em&gt; «&amp;nbsp;Lire Kivirahk, c'est à chaque fois entrer dans un monde proprement extraordinaire. &lt;strong&gt;L'Homme qui savait la Langue des Serpents &lt;/strong&gt;nous avait habitué à l'idée d'une époque où il était encore possible d'épouser des ours, d'avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l'aide d'ossements humains.&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; La quatrième de couverture nous annonce simplement &lt;em&gt;«&amp;nbsp;Le destin de l'homme n'est pas facile. On vit. On Meurt. Puis on se change en démon.&amp;nbsp;» &lt;/em&gt;Ce sont des choses qui arrivent…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Groseilles de Novembre&lt;/strong&gt; entonne le même air comme une suite de variations sur ce fantastique bien particulier. Fantastique ou &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; d'ailleurs&amp;nbsp;? On est là en plein sur une frontière entre deux genres qui n'a jamais trop fait débat. On est en Estonie. Dans le village qui semble hors du temps, comme s'il était unique ou presque, à une époque avant la télé et la bagnole, pré-soviétique évidement… Ça pourrait bien être notre monde à l'époque des barons baltes mais c'est un monde où le fantastique fait irruption à tous les coins de rue, au sens propre. Il est omniprésent à un point tel que cette Estonie là glisse dans les territoires du merveilleux sans que nul n'y trouve à redire. Ce roman est une chronique des événements du mois de novembre au jour le jour. Un journal, donc. Mais sans auteur. Comme si le lecteur, sous une forme invisible, avait pu assister lui-même aux événements. Il n'y aura ni début ni fin. C'est comme si vous vous étiez coupé une portion du saucisson du temps avant de la trancher.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En ce premier jour de novembre, Jaan, le valet de ferme de Koera Kaarel, est bien mal en point, en proie à de violentes convulsions abdominales. On s'en est allé quérir Sander, le ganger, un sorte de guérisseur qui demande au malade &lt;em&gt; «&amp;nbsp;Ça sentait la rose&amp;nbsp;? Qu'est-ce qui t'as pris de le manger, alors&amp;nbsp;? Est-ce&lt;a name=&quot;_GoBack&quot;&gt;&lt;/a&gt; que tu broutes les fleurs en été&amp;nbsp;? Comme une vache&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; Parce que le bougre à qui il manque un bon quart d'heure de cuisson a bouffé du savon dans le garde-manger du manoir. Le ton est donné. Drôle. Souvent à se tordre…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il faut dire que piller le manoir de ce vieux baron allemand qui n'y voit goutte et que du feu, tout particulièrement son garde-manger, avant de se voler les uns les autres le fruit de ces larcins est le grand sport local auquel tout un chacun s'adonne avec la ferveur la plus compulsive. Tous ces madrés paysans préfèrent recourir à leur kratt pour commettre leurs forfaits afin de rester chez eux à surveiller leur butin qui sans ça aurait tendance à s'envoler fissa. Le kratt est une créature folklorique confectionnée avec des rebuts de ferme&amp;nbsp;: sceau, vieux balais, tonneaux, branches etc. que l'on anime en allant acheter une âme au diable à la Croisée des Chemins. À la nuit tombée, vous pouvez les voir parcourant le ciel avec le feu aux fesses comme par un effet de postcombustion allant dérober ici ou là ceci ou cela. Il suffit toutefois que la victime tapât du pied gauche pour que le pinocchio volant chût du haut des airs. Ainsi en va-t-il au village où les contrats en bonne et due forme avec le Malin qui ne l'est pas tant que ça sont paraphés par ces roués paysans avec le jus des groseilles du titre plutôt qu'avec leur sang…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et vous en avez comme ça, à foison… un mois complet&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman est très drôle dans son ensemble bien qu'il glisse vers la fin sur une tonalité douce-amère qui s'enchaîne très logiquement avec les péripéties précédentes… &lt;strong&gt;Les Groseilles de Novembre&lt;/strong&gt; est incontestablement un livre très original des plus amusants qui sort allègrement des sentiers battus de la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;. Tous les événements ne sont pas empreints de surnaturel quand bien même souvent est-ce le cas. Ainsi, quand deux petits vieux pas plus honnêtes mais moins malins que les autres villageois trouvent enfin, par miracle, le trésor enfoui qu'ils ont espéré toute leur vie, ils n'ont de cesse de l'enterrer aussitôt ailleurs de crainte qu'on ne le leur vole…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Voici donc une excellente occasion de lire en s'amusant un livre des plus désopilants qui, bien que plus drôle, n'est quand même pas aussi bon que le recueil de Karen Russell mais dont il serait néanmoins bien dommage de se priver. Andrus Kivirahk pourrait bien combler les amateurs de feu Terry Pratchett…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3 id=&quot;vilnius&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-vilnius.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-vilnius.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Visitez Vilnius !&quot; /&gt;Vilnius Poker&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ričardas Gavelis – Monsieur Toussaint Louverture – janvier 2015 (roman inédit traduit du lituanien par M. Leborgne – 544 pp. GdF. 24 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Dans le cahier critique du précédent &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;, nous disions à propos de &lt;strong&gt;LoveStar&lt;/strong&gt; que les romans islandais à paraître en français ne sont pas légion, et que ceux à relever des genres qui nous intéressent le sont encore moins. Une remarque tout aussi valable pour le présent &lt;strong&gt;Vilnius Poker&lt;/strong&gt; de Ričardas Gavelis, récit venu tout droit de Lituanie — le titre laisse à ce sujet peu d’équivoque — mais qui ne relève de l’Imaginaire que par la bande. On ne pourra que louer ces éditeurs qui vont creuser les veines des littératures de genre au-delà du seul monde anglophone…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Selon la légende, Vilnius aurait été fondée au XIVe siècle après que le grand-duc de Lituanie, Gediminas, se fut assoupi au pied d’une colline&amp;nbsp;: le souverain aurait rêvé d’un loup de fer aux hurlements puissants. Un prêtre païen expliqua au grand-duc que ce rêve lui enjoignait d’édifier en ce lieu, à la confluence de la Vilnia et de la Néris, une capitale, laquelle acquerrait une grande renommée. Par la suite, cependant, dans le monde de l’éveil, la ville va basculer sous l’influence de la Pologne voisine, avant d’être intégrée à l’Empire russe. Si la Lituanie acquiert une brève indépendance entre 1918 et 1940, Vilnius demeure en territoire polonais. Après son intégration forcée au sein de l’URSS, ce pays balte n’acquiert finalement son indépendance qu’en 1990. Voilà pour le rappel historique, pas forcément inutile pour appréhender &lt;strong&gt;Vilnius Poker&lt;/strong&gt;, roman qui s’inscrit en plein dans l’histoire complexe de la Lituanie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vilnius Poker&lt;/strong&gt; suit l’itinéraire de Vytautas Vargalys. Dernier membre de sa lignée, rescapé du goulag, il travaille désormais en tant que bibliothécaire et se désole de voir son pays croupir sous Leur joug. Ils sont partout&amp;nbsp;: Ils, ceux que Vytautas appelle les «&amp;nbsp;kanuk’ai&amp;nbsp;», dont le but est de «&amp;nbsp;kanuk’er&amp;nbsp;» le monde. C’est-à-dire asservir les peuples et engourdir les esprits. Envers et contre tout, Vytautas, dont la paranoïa est une seconde nature, veut protéger son amour, la belle Lolita — mais n’est-il pas déjà trop tard&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Roman polyphonique, &lt;strong&gt;Vilnius Poker&lt;/strong&gt; est narré tour à tour par Vytautas (pour l’essentiel du texte) puis par ses proches (plus brièvement). Il y a Martynas, fasciné par le concept d’homo lithuanicus contre celui d’homo sovieticus, qui revient sur le passé de son ami. Il y a Stefa, d’origine polono-biélorusse et qui peine à s’intégrer à Vilnius. Et il y a Gediminas, le meilleur ami de Vytautas, qui a fini réincarné en chien — drôle de destin pour celui qui porte le prénom du grand-duc… Mais en définitive, le personnage central du roman n’est autre que Vilnius elle-même, «&amp;nbsp;la frontière où s’affrontent l’expansionnisme russe et l’esprit européen&amp;nbsp;», où «&amp;nbsp;chaque maison, chaque intersection est à la fois le tableau de la vie d’antan et celui de la catalepsie contemporaine&amp;nbsp;», ville que Vytautas qualifie pourtant de «&amp;nbsp;nécropole mentale&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Vytautas, Gediminas&amp;nbsp;: rien d’étonnant à ce que les protagonistes portent les prénoms des deux souverains les plus prestigieux de la Lituanie. &lt;strong&gt;Vilnius Poker&lt;/strong&gt; se veut le roman d’une nation qui a courbé l’échine pendant des siècles et qui continuait de le faire au moment de la rédaction dudit texte. Volontiers sarcastique, le portrait est à charge contre les Lituaniens, dont l’auteur fustige avec ironie la passivité et le fatalisme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Premier roman de Ričardas Gavelis, publié en 1989, &lt;strong&gt;Vilnius Poker&lt;/strong&gt; s’avère d’une lecture intense et ardue. L’intrigue y est minimale, le fantastique se situe à la toute marge, et éprouver un minimum d’intérêt pour la Lituanie semble un prérequis. Mais on tient là un grand roman, transcendant les genres. Pourvu que Monsieur Toussaint Louverture continue à nous proposer des livres de cet acabit.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-j.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-j.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Non, ce n'est pas J comme Joie&quot; /&gt;&lt;s&gt;J&lt;/s&gt;&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Howard Jacobson – Calmann-Lévy – janvier 2015 (roman inédit traduit de l’anglais [UK] par P. Loubet – 512 pp. GdF. 21,90 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Port-Reuben, petite ville trop tranquille d’une Angleterre future… Ailinn, jeune femme sans histoire, orpheline, tombe amoureuse de Kevern Cohen, tourneur sur bois. Drôle de bonhomme, ce Kevern, tourmenté par son ascendance incestueuse, et qui a l’étrange habitude de porter ses doigts à ses lèvres closes dès lors qu’il s’agit de prononcer la dixième lettre de l’alphabet. Dans le passé, une catastrophe a eu lieu, peut-être&amp;nbsp;: ce qui s’est produit, si cela s’est produit. Des gens ont — auraient — disparu, en masse. Personne n’en parle, mais en dépit des précautions oratoires, tout le monde sait que cela s’est effectivement passé. L’une des conséquences de ce désastre humain a été l’Opération Ismaël, dont le résultat a vu tous les individus survivants baptisés de noms bien particuliers&amp;nbsp;: Cohen certes, mais aussi Rosenthal et Gutkind ou encore Rabinowitz. Au milieu de tout cela, Ailinn et Kervern, donc, que l’on surveille de près, et que l’on pousse à tomber dans les bras l’un de l’autre. Dans quel but&amp;nbsp;? Y aurait-il un lien avec leurs lignages mystérieux&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les amateurs d’uchronies à la &lt;strong&gt;Fatherland&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Le Cercle de Farthing&lt;/strong&gt;, les afficionadios du post-apo’ (il est bel et bien indiqué postapocalyptique sur la quatrième de couverture&amp;nbsp;: ce n’est pas faux, mais il ne faut surtout pas s’attendre à du &lt;em&gt;Mad Max&lt;/em&gt;) ou ceux qui se font des délices des dystopies en seront pour leurs frais&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;&lt;s&gt;J&lt;/s&gt;&lt;/strong&gt; se tient bien en marge des mauvais genres. L’intrigue louvoie, oscille entre paranoïa, anticipation, romance et roman policier, mais échoue à convaincre dans chacun des genres abordés, et en définitive, &lt;strong&gt;&lt;s&gt;J&lt;/s&gt;&lt;/strong&gt; peine tout simplement à passionner. La révélation quant à la nature de la catastrophe, le lecteur s’en doute très (trop) rapidement. Les personnages s’avèrent peu aptes à éveiller quelque sympathie, et le contexte, ce qui s’est produit, si cela s’est produit, demeure par trop succinct. Pourquoi, comment&amp;nbsp;: cela demeure inexpliqué, et nuit à la crédibilité du roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur le fond (attention spoilers), &lt;strong&gt;&lt;s&gt;J&lt;/s&gt;&lt;/strong&gt; est inattaquable pourtant&amp;nbsp;: Howard Jacobson, auteur dont les romans mettent en scène des personnages juifs se questionnant sur leur judéité (chez Calmann-Lévy, notamment), propose avec celui-ci une réflexion sur l’antisémitisme, le passé, la mémoire, la culpabilité, dans le cadre d’une Solution finale ayant réussi. Sur la forme, malheureusement, &lt;strong&gt;&lt;s&gt;J&lt;/s&gt;&lt;/strong&gt; se plante, peu satisfaisant sur le pur plan romanesque tout autant que peu crédible. Bref, dans un genre similaire, on (re)lira plus volontiers &lt;strong&gt;Le Complot contre l’Amérique&lt;/strong&gt; de Philip Roth.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-parapluie.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-parapluie.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Sortez couverts…&quot; /&gt;Parapluie&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Will Self – éditions de l’Olivier – février 2015 (romain inédit traduit de l’anglais par B. Hoepfnner – 412 pp. GdF. 24 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Trois périodes se télescopent dans &lt;strong&gt;Parapluie&lt;/strong&gt;. Dans les années 70, Zachary Busner, jeune psychiatre au Friern Hospital, administre de la L-DOPA, substance proche du LSD, à des patients atteints d’encéphalite léthargique, dont une vieille femme, Audrey Death (ou Deer, ou Deeth, ou De’Ath) enfermée ici depuis cinquante ans, ce qui les tire de leur état catatonique. Le récit de cette dernière fait revivre le Londres du début du siècle, de 1905 à la Grande Guerre, à laquelle elle et ses deux frères, Stanley et Albert, participent chacun à leur manière. Busner, âgé, de nos jours, revient sur cette histoire vieille de quarante ans, l’incompréhensible évolution du traitement mais aussi son implication personnelle, et tente d’en tirer les leçons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit se base sur les faits relatés dans &lt;strong&gt;L’éveil,&lt;/strong&gt; le roman que le neurologue Oliver Sacks a tiré de sa propre expérience, adapté au cinéma avec Robert de Niro et Robin Williams, mais aussi au théâtre par Harold Pinter, et qui a en partie inspiré Neil Gaiman pour la BD &lt;em&gt;Sandman&lt;/em&gt;. On sait Will Self, dont la folie est le thème récurrent, admirateur de Sacks et de son écriture riche en détails, centrée sur la perception, cherchant à décrire de l’intérieur les maladies neurologiques&amp;nbsp;; «&amp;nbsp;Zach&amp;nbsp;» Busner, déjà croisé dans &lt;strong&gt;Les Grands Singes&lt;/strong&gt; et ailleurs, comme le rappelle d’entrée de jeu une rengaine (&lt;em&gt;I am a ape man&lt;/em&gt;), en est une référence transparente.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette volonté de description intime est exactement ce que réalise Will Self dans ce récit déroutant où tout, les descriptions objectives et les narrations à la première personne de quatre protagonistes, les sensations et les errements de la pensée, sont placés sur le même plan, sans rien délivrer pour permettre au lecteur de se raccrocher à un détail qui faciliterait sa compréhension.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Autant le dire d’emblée&amp;nbsp;: il faut s’accrocher à la lecture. Nous sommes aux limites du roman, et même de la lisibilité. Baigné dans ce flux ininterrompu de conscience, on ne peut avancer dans le récit qu’en acceptant de se laisser porter par le flot de phrases parfois inachevées, à la syntaxe torturée, irriguée de pensées parasites, traversées de mots valises, d’onomatopées, et de termes phonétiquement orthographiés pour imiter un accent ou des phrasés particuliers («&amp;nbsp;Cruchoé — chette quintechenche de petit bourgeois&amp;nbsp;»). Ininterrompu, car un même paragraphe peut s’étaler jusque sur vingt pages&amp;nbsp;; on passe d’un narrateur à l’autre au sein de la même phrase, sans forcément signaler ce basculement par un indice. L’éveil ne concerne pas que les patients bénéficiaires de la L-DOPA, mais le lecteur, qui se trouve dans la situation d’un nouveau-né entendant des sons, langage, cris et bruits de fond, sans possibilité de les comprendre, jusqu’à ce que cette bouillie finisse par faire sens. Dans une interview, Self explique que le refus du narrateur impersonnel critiqué par Ballard, dont il est un disciple, le recours au subjectivisme de Joyce, est une réaction davantage émotionnelle que «&amp;nbsp;théorico-littéraire&amp;nbsp;». Elle n’en est pas moins radicale ici, même s’il reconnaît n’avoir pas totalement abouti dans son entreprise.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’éveil, c’est aussi celui de la société technologique&amp;nbsp;: Audrey raconte le Londres s’ouvrant à la modernité, avec le téléphone et le métro, lequel poussera bientôt son père conducteur d’omnibus hippomobile au chômage, avec une certaine liberté de mœurs, aussi, le militantisme des suffragettes. Mais on découvre très vite les maux qu’engendre la technique avec le passage à la guerre industrielle. L’effort de guerre provoquait chez les «&amp;nbsp;munitionnettes&amp;nbsp;», aussi surnommées «&amp;nbsp;canaris&amp;nbsp;» en raison de leurs mains jaunes qui enfonçaient l’explosif dans les têtes d’obus, des tremblements et des crises d’épilepsie. On trouve de terribles pages sur la condition des soldats coincés dans les tranchées. La stupeur et les tremblements accompagnent ces débordements. L’encéphalite léthargique, qui se propagea bien sous forme épidémique entre 1915 et 1922, reçut d’ailleurs le nom de maladie du sommeil européenne, ce qui fait dire à Zach que le responsable de cette propagation n’était pas la densité de la population, mais celle de la mécanisation et de la technologie. Accusées de dénaturer la conscience humaine et d’affecter la mémoire, Self a cherché à transcrire leur impact dans ses personnages, rejetés hors du temps jusqu’à ce qu’une molécule les y ramène avec des effets inattendus. C’est aussi à une réflexion sur le temps que se livre Will Self autour de cette maladie de la conscience, qui fait de la léthargique une fascinante voyageuse temporelle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce premier tome d’une trilogie centrée sur le danger de la technologie occidentale sera suivi de &lt;strong&gt;Shark&lt;/strong&gt;, autour d’Hiroshima, et de &lt;strong&gt;Téléphone&lt;/strong&gt;, qui se situera en Irak. Sans relever à proprement parler du champ de la science-fiction, &lt;strong&gt;Parapluie&lt;/strong&gt; contient suffisamment d’éléments insolites et de notations scientifiques (comparant par exemple le long corridor qu’arpentent les malades à un «&amp;nbsp;accélérateur de particules linéaires humaines&amp;nbsp;») pour mériter qu’on s’y attarde. Malgré les difficultés de lecture inhérentes à cette déconstruction de la narration, on y trouve de très belles pages et d’intelligentes réflexions. Un livre brillant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

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&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-tetrameron.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-tetrameron.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Mais le Pentaméron, c'est très bien aussi&quot; /&gt;Tétraméron&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;José Carlos Somoza – Actes Sud, coll. «&amp;nbsp;Lettres hispaniques&amp;nbsp;» – février 2015 (roman fix-up inédit traduit de l’espagnol par M. Millon – 240 pp. GdF. 21,50 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Jeune fille au sortir de l’enfance, Soledad part en excursion avec son école dans un ermitage. Isolée parmi ses camarades, avec la tenace impression d’être invisible, elle se perd dans l’ancien bâtiment et aboutit dans une pièce obscure où siègent quatre personnes silencieuses aux regards envoûtants ou hostiles. Assises autour d’une table, elles entraînent la jeune intruse dans un ballet verbal où se mêlent angoisse et érotisme, hermétisme et clins d’œil malicieux. Chacun à son tour, les deux hommes puis les deux femmes vont prendre la parole et raconter chacun deux histoires. Au terme de cette «&amp;nbsp;cérémonie&amp;nbsp;», Soledad se trouvera confrontée à un choix capital.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Récit initiatique (la jeune fille deviendra femme), &lt;strong&gt;Tétraméron&lt;/strong&gt; se présente comme un livre à clefs, multiples, pas toujours claires, ouvrant des boites ouvragées. Dès les premières pages, le narrateur s’adresse au lecteur, le prend à témoin, le met en position d’acteur. Tout est en place pour un spectacle captivant. José Carlos Somoza se propose alors de nous confronter à nos peurs, nos pensées dérangeantes, nos vices refoulés. Il commence par l’atome, ennemi de l’humanité, et poursuit par le sexe. Très présent dans cet ouvrage, il apparaît souvent de façon provocante — à travers le personnage principal, notamment, une jeune fille de douze ans, habillée en écolière, qui se dénude au fur et à mesure de l’histoire. Mais on y trouve aussi des sacrifices humains, sanglants, douloureux. Et aussi le Mal, dans toute sa cruauté. De quoi satisfaire tout le monde en somme, remuer et déstabiliser.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Lorgnant très explicitement du côté du &lt;strong&gt;Décaméron&lt;/strong&gt; de Boccace ou de l’&lt;strong&gt;Heptaméron&lt;/strong&gt; de Marguerite de Navarre, José Carlos Somoza nous offre hélas un récit décevant. Loin de ses modèles, entraînants et riches, le &lt;strong&gt;Tétraméron&lt;/strong&gt; reste superficiel, voire artificiel. Les tabous exposés dans les contes ont déjà été traités tant de fois, les péchés mis en lumière ont déjà été ressassés par tant d’écrivains, bons ou mauvais, tant de réalisateurs, talentueux ou pompeux&amp;nbsp;! Pourquoi se lancer dans ce sillon&amp;nbsp;? D’autant que la forme courte des nouvelles enchâssées dans un récit semble moins bien réussir à l’auteur espagnol que les romans au long cours. Sa plume est toujours pointue, acérée, mais les histoires peinent à décoller. Pas de rythme, un symbolisme tellement obscur, parfois, qu’il en perd tout intérêt. La bien mauvaise mayonnaise que voilà…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De grands regrets, donc, surtout au regard du talent de José Carlos Somoza, conteur hors pair, créateur d’univers oniriques et fous où l’on aime se perdre. Pourvu qu’il nous revienne rapidement avec toute sa puissance littéraire, et on oubliera tout aussi vite cette tentative avortée.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

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&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot; objr79-sable.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-sable.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Western + zombies !&quot; /&gt;Avaler du sable&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Antônio Xerxenesky – Asphalte – février 2015 (roman inédit traduit du portugais [Brésil] par Mélanie Fusaro – 192 pp. GdF. 15 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p id=&quot;xerxenesky&quot;&gt;Les éditions Asphalte ont pour vocation première de faire découvrir au lecteur des villes, tout un imaginaire urbain. Le plus souvent noir, mais n’excluant pas quelques détours du côté des mauvais genres – ainsi avec la science-fiction de Tommaso Pincio. &lt;strong&gt;Avaler du sable&lt;/strong&gt; ne détonne donc pas forcément tant que ça dans la production de la maison d’édition, puisqu’il se centre sur la ville de Mavrak (anciennement Maverick, mais des lettres tombent tandis qu’on en remplace d’autres…). Et sa présence dans les pages de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; se justifie amplement, dans la mesure où ce qui n’aurait pu être qu’un énième western ultra-référencé (Ford, Peckinpah, peut-être un léger avantage à Leone) se teinte de fantastique macabre et même d’horreur quand les morts se relèvent de leurs tombes pour, comme de juste, bouffer les vivants. Mais on est bien loin d’un banal roman zombifique comme on nous en inflige beaucoup trop ces dernières années, genre qui a pu donner quelques merveilles (l’épatant &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.belial.fr/blog/world-war-z&quot;&gt;World War Z&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; de Max Brooks en tête) mais s’est surtout complu dans une facilité consternante et anti-littéraire sous prétexte de faire dans le «&amp;nbsp;pop&amp;nbsp;» alors qu’il ne s’agit que de putasserie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais revenons à Mavrak, donc, où, dès la première ligne, un mystérieux chaman annonce que «&amp;nbsp;les morts reviendront à la vie&amp;nbsp;!&amp;nbsp;» Nous n’en sommes toutefois pas encore là. Pour l’instant, il n’y a que l’archétypale bourgade paumée au milieu d’un désert infini. Forcément, deux clans, les Ramirez et les Marlowe, s’affrontent pour la domination de ce coin de sable sans valeur, même si le conflit est pour le moment larvé. Ici, on pense à &lt;em&gt;Pour une poignée de dollars&lt;/em&gt;, mais nul Clint Eastwood anonyme à l’horizon. Quand la situation dégénère du fait du meurtre d’un Ramirez (que son clan, faute de preuve, attribue nécessairement aux perfides Marlowe), un inconnu craignant pour la suite réclame l’intervention d’un shérif, qui n’a pas exactement le charisme de celui qui vient faire régner l’ordre dans la sanglante &lt;strong&gt;Warlock&lt;/strong&gt; d’Oakley Hall (on ne dira jamais assez de bien de ce classique du genre). Il ne picole pas, il ne baise pas, et, à vrai dire, il ne sait pas trop comment gérer l’affaire, entre récriminations des Ramirez et dénégations outragées des Marlowe. Alors il va boire (de l’eau) chez McCoy, dont la femme, Maria, tient un bordel à l’étage (la vilaine&amp;nbsp;!) et attend un peu que tout lui tombe dans la main.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’autres se montrent plus actifs par la force des choses. Et notamment Juan Ramirez, héritier du patriarche Miguel depuis la mort de Martin, qu’on lui préférait largement. C’est que Juan n’a rien d’un héros&amp;nbsp;: le jeune homme a étudié dans les grandes villes du nord et en a gardé quelque chose d’un peu «&amp;nbsp;yankee&amp;nbsp;» en lui. C’est aussi et surtout le pistolero le plus minable de l’Ouest, lent et imprécis&amp;nbsp;: un duel avec un Marlowe le conduirait illico au cercueil. Mais son père lui bourre le crâne quant à la perfidie de leurs ennemis, qui trameraient quelque chose de pas très catholique dans leur cave… Les Ramirez peuvent bien en faire autant, non&amp;nbsp;? Mais contre les machines que semblent incarner les Marlowe, eux se tourneront vers un passé tout aussi destructeur, sinon davantage, et Juan devra ainsi rendre une petite visite au chaman. «&amp;nbsp;Les morts reviennent à la vie&amp;nbsp;!&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si le cocktail «&amp;nbsp;western + zombies&amp;nbsp;» d’&lt;strong&gt;Avaler du sable&lt;/strong&gt; justifie qu’on en parle ici, avouons qu’il n’est forcément d’une originalité bouleversante, littérature et jeux de rôle tendance «&amp;nbsp;weird west&amp;nbsp;» nous ayant depuis longtemps habitués au procédé. Pourtant, au-delà de cette mécanique narrative à la construction sans faille, le roman du jeune auteur brésilien Antônio Xerxenesky fait plus que convaincre. Parce qu’il y a ce style tout en nuances, générateur d’une belle atmosphère ensablée. Parce qu’il y a ces personnages authentiques, le falot mais sympathique Juan en tête. Parce que l’inévitable jeu sur les références se montre plus subtil que ce l’on pourrait croire à première vue, et tout à fait justifié. L’histoire est bien narrée, et l’on ne s’ennuie pas un seul instant à la lecture de ce roman, il est vrai fort bref.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et puis il y a la cerise sur le gâteau, un jeu façon «&amp;nbsp;métafiction&amp;nbsp;» que l’auteur assume audacieusement (et sans doute avec une certaine coquetterie) tout en s’en moquant un brin. En effet, l’auteur du roman, détrompez-vous, n’est pas Antônio Xerxenesky, mais un vieillard mexicain porté sur la tequila et ayant depuis trop longtemps rompu les ponts avec son fils, et qui entend raconter l’histoire de ses ancêtres (oui, avec des zombies dedans, parfaitement&amp;nbsp;: tout est parfaitement vrai, puisque littéraire). La narration est ainsi régulièrement interrompue par des considérations de cet auteur «&amp;nbsp;de second niveau&amp;nbsp;» sur ce qu’il fait, ses doutes, ses craintes, ses faiblesses, ses incapacités. Et il en vient à dire que son roman (ressemblant étrangement, lui dit son fils lors d’une brève entrevue, à celui d’un autre vieillard mexicain faisant lui aussi dans le western horrifique… à moins que&amp;nbsp;?) a en fait pour raison d’être, au-delà de la seule bonne histoire, au-delà même du destin de Mavrak, d’étudier les rapports conflictuels entre père et fils, via les Ramirez et le jeune déserteur Juan. S’agirait-il, pour autant, à la manière psychanalytique, de «&amp;nbsp;tuer le père&amp;nbsp;»&amp;nbsp;? Mais est-ce seulement possible&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout cela, en tout cas, fait d’&lt;strong&gt;Avaler du sable&lt;/strong&gt; une bonne surprise, un roman aussi divertissant qu’intelligent, au fond bien conçu et à la forme irréprochable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

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&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr79-culturama.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr79-culturama.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Culturama, Des siècles de culture à la lumière des big data&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Erez Aiden et Jean-Batiste Michel – Robert Laffont – essai traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie-France Desjeux – avril 2015 (304 pp. GdF. 20 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;On sait que les big data, par leur capacité à traiter de grandes masses de données, sont en passe de corriger notre vision du monde. Un changement d'échelle comparable selon les auteurs à la révolution galiléenne où la lentille grossissante changea la vision et donc la compréhension du cosmos en révélant les lunes de Jupiter. Les recherches exploratoires des big data sont dépourvues d'hypothèse, mais offrent des résultats inattendus souvent instructifs. Profitant de la numérisation de trente millions d'ouvrages par Google, les auteurs ont imaginé une nouvelle approche de la culture, du langage et de l'Histoire basée sur la récurrence des termes à travers les textes, à laquelle ils ont donné le nom de &lt;em&gt;culturomique&lt;/em&gt;. À vrai dire, elle n'est pas inédite puisque des recherches lexicographiques ont déjà été menées par des linguistes qui ont patiemment recensé les occurrences d'un terme à travers une période ou dans l'espace restreint d'un livre&amp;nbsp;; l'aspect fastidieux de l'entreprise limitait ces évaluations à quelques rares recherches. Les capacités de l'ordinateur permettent de systématiser ce type de questionnement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cet ouvrage retrace l'aventure des chercheurs&amp;nbsp;: il a fallu convaincre Google de l'utilité d'une telle exploration pour se voir accorder l'accès aux calculateurs et aux données couvrant l'édition de 1800 à nos jours. L'obtention de graphes a rencontré un tel enthousiasme auprès des utilisateurs potentiels, sociologues, historiens, linguistes, qu'un Ngram Viewer, &lt;em&gt;N&lt;/em&gt; identifiant le nombre d'éléments recherchés dans une requête, est désormais en libre accès (https://books.google.com/ngrams).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cet aspect anecdotique est de peu d'intérêt. Les premiers chapitres sont un exposé un peu laborieux de la constitution du savoir et de sa consultation depuis les origines. Mais il s'agit d'un ouvrage grand public, qui a pour corollaire de délimiter clairement la question. Pour exploiter les statistiques, il est nécessaire de se doter d'outils mathématiques&amp;nbsp;: on saura ainsi en quoi consiste la loi de Zipf (qui établit dans les années trente la liste des mots composant l'&lt;em&gt;Ulysse&lt;/em&gt; de James Joyce), celle de Benford, ou la fréquence de Hautpoul.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À quoi sert-il de relever les occurrences d'un terme dans un ensemble de livres ou de revues&amp;nbsp;? On peut ainsi démolir des idées reçues ou constater des mouvements de fond invisibles autrement, car étalés dans le temps ou occultés par le crépitement de l'actualité. On réalise là une traque de la matière noire de la culture. Ainsi, véritable matière noire lexicale, la loi de Zipf détermine que les mots revenant moins d'un million de fois ne sont pas repérés par les dictionnaires, même spécialisés. Le seuil d'entrée est fixé à un milliard d'occurrences.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il est troublant de constater que la fréquence de régularisation d'un verbe irrégulier en langue anglaise, du fait d'un emploi erroné généralisé, est similaire à la demi-vie d'une substance radioactive. Il est ainsi possible de connaître le nombre de verbes irréguliers qui le seront toujours dans cinq siècles et même de déterminer le prochain à recevoir une forme régulière. De même, l'entrée de mots nouveaux dans un dictionnaire est dépendante de leur fréquence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les exemples qui constituent l'essentiel de l'ouvrage, souvent surprenants, recensent les emplois possibles de telles recherches&amp;nbsp;: mise en évidence d'une censure dans l'Allemagne nazie jusqu'à présent passée inaperçue, activités garantissant une célébrité rapide (les grands criminels avant les acteurs) et courbe de l'oubli au sein de la mémoire collective, taux de pénétration d'une invention, accélération de la capacité d'apprentissage de la population. Au passage, on fait appel aux fractales de Mandelbrot ou à la théorie des jeux de von Neumann. Des applications pratiques sont également envisageables avec les big data, comme la détection des fraudeurs dont les déclarations ne suivent pas la courbe de Benford lors du trucage des chiffres. Sur le plan culturel, la mesure de l'accélération du progrès et des changements du mode de vie humain met en évidence la proximité d'une singularité typiquement vingienne d'une limite au-delà de laquelle l'activité humaine telle que conçue actuellement ne pourrait se poursuivre. De façon plus prosaïque, des changements progressifs de l'opinion peuvent être mis au jour, dont des publicistes ou des politiques pourraient tenir compte. Nous ne sommes pas loin de la psychohistoire asimovienne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Instructif et distrayant, l'ouvrage a le mérite de rendre ces notions statistiques accessibles au grand public. Corollaire&amp;nbsp;: il manque une analyse plus en profondeur des implications philosophiques et sociales de telles recherches. Mais chaque lecteur trouvera ici les éléments pour mener sa propre réflexion.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Ursula K. Le Guin, guide de lecture autre</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2015/04/27/Ursula-K-Le-Guin-guide-de-lecture-autre</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:bdf840f979958a63e40ec95004f117f4</guid>
        <pubDate>Mon, 27 Apr 2015 13:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;En complément au (court) guide de lecture spécial &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/ursula-k-le-guin&quot;&gt;Ursula K. Le Guin&lt;/a&gt; figurant dans l'exhaustif dossier consacrée à l'auteure dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-78&quot;&gt;Bifrost 78&lt;/a&gt;, voici l'annexe traditionnelle, regroupant toutes les critiques de ses romans parues au fil des numéros de la revue. L'occasion de revenir faire un tour du côté de Terremer ou sur les planètes de l'Ekumen…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;Le Dit d’Aka&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-aka.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-aka.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;strong&gt;Le Dit d'Aka&lt;/strong&gt; , qui s'inscrit dans le « &lt;em&gt;&lt;strong&gt;cycle de l'Ekumen&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; », marque le grand retour d'Ursula Le Guin à la science-fiction. Peintre humaniste de cultures différentes dont l'exposition amène à réfléchir sur la nôtre, l'auteure aborde cette fois le problème de l'intolérance à laquelle peuvent mener le fanatisme et la honte : le mouvement religieux anti-scientifique dont Sutty l'indienne devenue l'émissaire de l'Ekumen, a subi les exactions, trouve un écho dans la nouvelle civilisation scientiste de la planète Aka, qui, impressionnée par la supériorité technologique de l'Ekumen, s'efforce de gommer par la répression des siècles d'immobilisme et, estime-t-elle, de sous-développement. Parce que le même radicalisme est à l'œuvre malgré des idéologies opposées, on estime que la jeune femme sera à même de sauver les vestiges de la culture Aka dont on a programmé la destruction en interdisant, entre autres, les livres et l'écriture.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Heureusement pour Sutty, perdurent dans les montagnes des conteurs qui transmettent leur culture à travers les infinies variations du Dit d'Aka, « vaste ensemble de discours philosophiques sophistiqués sur l'être et le potentiel, la forme et le chaos ; de méditations mystiques sur le Faire et le Fait », admirable série de poèmes célébrant l'harmonieuse union de l'homme et de la nature. Évitant de marcher sur les traces du Bradbury de &lt;em&gt;Fahrenheit 451&lt;/em&gt;, Le Guin s'attache à dévoiler progressivement cette civilisation faite d'humilité plus que de simplicité, éprise de vérité, et dont les charmes sont autant de réquisitoires contre la civilisation technologique occidentale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si, en ethnologue confirmée, elle emprunte largement aux Akha de la forêt thaïlandaise, eux-mêmes menacés par le rejet dont ils font l'objet, ayant perdu l'écriture et perpétuant une culture à travers « dix mille vers de poésie, qu'ils se transmettent par voie orale, grâce à une chaîne ininterrompue de maîtres et de disciples appelés pimas » (« maz » chez Le Guin), c'est pour mieux transcender par la fiction la question des cultures menacées d'extinction et le problème, propre à l'ethnologie, du choc des cultures : la civilisation la plus avancée, toute neutre et bienveillante qu'elle soit, risque fort de générer chez son interlocuteur des sentiments de honte et de rejet de sa propre culture, de sa propre identité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'intelligence, la sensibilité et le style de Le Guin font du &lt;strong&gt;Dit d'Aka&lt;/strong&gt; un grand roman.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il est complété par &lt;strong&gt;Le Nom du monde est Forêt&lt;/strong&gt;, dont la dernière édition française remonte à 1984, où l'intervention de la Ligue des Mondes est plus brutale puisqu'elle asservit les créâtes, les singes verts de la planète-forêt Athsthe, dans le but de récupérer le bois et de transformer leur monde en un paradis dont ils seront exclus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, est repris en fin de volume, avec un avant-propos pour la présente édition, un essai de Gérard Klein datant de 1975, « Malaise dans la science-fiction américaine », dont la pertinence et la clairvoyance furent célébrées en son temps et qui reste d'actualité un quart de siècle plus tard, étude dans laquelle, après avoir analysé le groupe social que constitue la science-fiction, Klein commente abondamment l'œuvre et l'extraordinaire univers de Le Guin, une autrice hors du commun.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-22&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 22&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Contes de Terremer&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-contes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-contes.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Comment parler du troisième volume de « &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Terremer »&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, de Le Guin, sans enfoncer des portes ouvertes ? Certainement pas en revenant sur la qualité de l'œuvre dans son ensemble, qui n'est plus à démontrer. On se contentera de signaler qu'on dispose enfin de cet opus, et que c'est tant mieux, même si, question couverture, on fait décidément mieux que les éditions Robert Laffont (encore que celle-ci soit presque esthétique…)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On se permettra tout de même quelques remarques sur l'ouvrage, histoire de se faire plaisir. En premier lieu, il faut dire que l'avant-propos de l'auteur est un morceau d'anthologie. L'auteur y joue de son statut à la fois de romancière et de « chroniqueuse » de Terremer avec subtilité, présentant ouvertement son œuvre comme une suite qui lui a été réclamée par les lecteurs — et son éditeur… —, ce qui l'a obligée à retourner à Terremer (!), tout en assumant que cet archipel est imaginaire, et son histoire fictive. On en est profondément troublé, voire inquiet pour sa santé mentale. Je cite : « Comme ces faits fictifs, ainsi que les cartes de royaumes imaginaires, fascinent certains lecteurs, j'inclus ladite description après les récits. J'ai, de même, redessiné les cartes de ce livre pour son édition originale et, ce faisant, j'en ai découvert une autre, très ancienne, dans les archives d'Havnor. » Confondant, non ? Au passage, on apprend que ces fragments sont logiquement à lire avant les deux premiers volumes (&lt;strong&gt;Terremer &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Tehanu &lt;/strong&gt;— même éditeur), car ils retracent le passé de Terremer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Lorsqu'on entre dans le cœur du sujet, c'est-à-dire les six textes qui composent le livre — cinq nouvelles et un essai sur Terremer —, on croit ne devoir lire, sur la foi des allégations de l'auteur, que des récits disparates. Il n'en est rien : la macro-structure du recueil est le fruit d'un travail fouillé. Les nouvelles entrent en résonance les unes avec les autres, et on se rend compte que même l'avant-propos vient jouer un jeu de miroir avec le document final, en montrant les « vrais » documents sortis des archives, le supposé support historique des mythes. Les textes suivent un ordre chronologique, qui retrace en filigrane l'histoire de l'École de Roke, de sa création à sa chute. Une série de pseudo-mythes, dans le style des &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Seigneurs de l'Instrumentalité&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; de Cordwainer Smith, où c'est au lecteur de décoder les indices, les allusions qui émaillent les nouvelles, ou encore de voir leur portée symbolique, pour reconstruire l'évolution de l'École.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La première nouvelle, mythe de la fondation si l'on veut, est aussi la plus longue. Son héros, Loutre, est un enfant doué du pouvoir de métamorphose et du talent de Trouvier. Ses dons d'enchanteur sont aussi sa malédiction, la raison de son exclusion sociale. Prenant au cours de son épopée conscience que la magie est employée pour le mal, alors que, si on la respectait, elle ne devrait l'être que pour le bien, il se met en quête de l'île de Morred, sur laquelle on dit que règne encore « la justice du temps des Rois ». Les épreuves qu'il traverse, douloureuses, le mettront en contact permanent avec des femmes courageuses, qui l'aideront à rejoindre l'Ile, sur laquelle il devra encore s'imposer au milieu d'une société profondément féministe. Tout au long de son parcours, il utilisera sa faculté de métamorphose, successivement Loutre, puis Sterne. En miroir inversé, la dernière nouvelle se centre sur une femme portant un nom d'animal : Libellule, elle aussi doté de dons magiques, qui se déguise en homme pour s'introduire dans l'École, alors interdite au sexe féminin, et la détruire avant de retrouver sa forme naturelle de dragon. De l'animal à l'homme, puis de la femme au dragon, la boucle est fermée, le mythe est complet et le cycle peut recommencer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Rosenoire et Diamant », qui ferait un joli titre pour un conte de Grimm, reste dans la lignée de l'amour adolescent contrarié. On est en pleine tradition médiévale : Tristan et Iseut ne sont pas loin. Ce n'est certainement pas le meilleur texte de l'ouvrage : il faut dire que le sujet lui-même ne se prête guère à l'originalité. Un garçon doué de talents magiques exceptionnels refuse de poursuivre dans la voie royale des Mages par amour pour son amie d'enfance… Son pendant, « Dans le Grand Marais », expose quant à lui une autre « déviance » chez les apprentis-mages : si Diamant avait renié Roke par amour, Irioth en a été chassé pour punir son orgueil démesuré. On a l'impression que l'auteur s'amuse, comme Asimov avec son &lt;strong&gt;Livre des Robots&lt;/strong&gt;, à édicter une loi (Trois Lois ?) pour devenir mage, et examine ensuite tous les cas de transgression.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au centre du système : « Les Os de la Terre ». Forme ronde du globe et du récit cyclique autour duquel tout pivote. C'est un récit de formation traditionnel, dans lequel l'élève prend la suite de son maître, dans un éternel recommencement. Ce « récit exemplaire » apparaît comme le moment d'équilibre du système, le point d'acmé de la courbe d'évolution, avant que ne commence le processus de décomposition (texte qu'on aura pu lire, déjà, dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-28&quot;&gt;numéro 28&lt;/a&gt; de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On pourrait ainsi développer les analyses pendant fort longtemps, tant l'écriture est travaillée : jusqu'à l'introduction de la première nouvelle, qui reprend la technique médiévale du « jointoyage ». Ce n'est pas ici le but. Mais il faut conserver cette finesse à l'esprit quand on lit l'ouvrage, car c'est elle qui distingue les &lt;strong&gt;Contes de Terremer&lt;/strong&gt; d'un simple recueil de fantasy, qui en fait une œuvre littéraire à part entière — et qui fait la force de l'écriture d'Ursula Le Guin dans toutes ses œuvres.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Sylvie Burigana&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-33&quot;&gt;Bifrost n° 33&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Anniversaire du monde&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-anniversaire.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-anniversaire.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Sur les huit nouvelles qui composent ce recueil, sept appartiennent au &lt;em&gt;&lt;strong&gt;cycle de L'Ekumen&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, que Le Guin a amplement exploité dans nombre de ses romans. La plupart abordent la question de la sexualité, selon une approche ethnologique et sociale dont l'auteur est coutumier, sans négliger cependant l'émotion ou la sensualité. « Puberté en Kharaïde », racontant l'éveil sexuel d'un Géthénie, qui peut alternativement devenir homme ou femme, son androgynie le faisant entrer en somma ou kemma selon son entourage, résume bien la position de Le Guin sur les sexualités différentes : « Somma ou kemma, l'amour, c'est l'amour. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur O, les relations entre couples sont compliquées par le sedoretu, qui impose un mariage à quatre où chaque couple a des relations sexuelles avec les deux conjoints de l'autre couple mais pas avec le sien. « Un Amour qu'on n'a pas choisi » pose les problèmes qui se présentent dans la cellule familiale tandis que « Coutumes montagnardes » raconte le stratagème imaginé par des amants pour se retrouver malgré tout.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans « La Question de Seggri », femmes et hommes vivent séparément ; les premières disposent du savoir et choisissent leurs étalons parmi les vainqueurs de compétitions sportives. Elles paient les Garçons qu'elles rencontrent dans les Forniqueries. La simple confrontation avec les Humains venus de l'espace suffit à modifier la place des hommes dans cette société. Il en va de même dans « L'Anniversaire du monde », où le pouvoir faisant du souverain un dieu vivant ne résiste pas au choc culturel causé par la venue d'un vaisseau spatial.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Solitude », très beau texte sur l'acculturation, présente une femme isolée sur un monde dont elle étudie la culture et sur lequel sa fille s'intègre très bien, au point de considérer comme étrangère la société dont elle est issue. La question de l'esclavage est abordée dans « Musique ancienne et les femmes esclaves » avec beaucoup de sensibilité, montrant les sentiments de colère, de honte et d'impuissance qui animent une personnalité de l'ambassade Ekuménique traité en esclave lors d'une guerre civile.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin, « Paradis perdu », qui clôt le recueil, brasse en une seule novella nombre de questions sociales et culturelles se posant à un vaisseau-génération. Malgré l'abolition des religions sur Terre, la longueur du voyage permet d'assister au retour du sacré à bord, ce qui divise la population en deux factions et réveille les vieux démons de l'humanité jusqu'à ce que la dissimulation, la manipulation et finalement la violence, menacent de faire échouer la mission. L'ignorance des personnes ayant tout oublié d'une vie terrestre, malgré les manuels détaillant tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour coloniser un monde, est également très bien rendu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au terme de ce voyage, on ne peut que constater qu'Ursula Le Guin reste, par la finesse de ses analyses et la qualité de son écriture, une grande dame de la science-fiction, voire de la littérature tout court.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-43&quot;&gt;Bifrost n° 43&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Quatre Chemins de pardon&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-4chemins.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-4chemins.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;La science-fiction aime créer des mondes étrangers. Elle aime décrire minutieusement des écosystèmes entiers et s'amuse à y mettre en scène, avec la rigueur de l'ethnologue, des humanités apparemment autres. Souvent, ces cadres somptueux n'offrent qu'un décor à des aventures exotiques et dépaysantes — mondes en kit pour &lt;em&gt;planet opera&lt;/em&gt; distrayant. Il arrive aussi que ces mondes soient le lieu imaginaire d'expérimentations sociales ou environnementales ; encore que l'une et l'autre soient fréquemment liées. Parfois, l'auteur fait œuvre de démiurge afin de faire jaillir de la différence des psychologies — de l'étrangeté apparente des êtres — la touchante sincérité et l'unicité des sentiments humains.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quatre chemins de pardon&lt;/strong&gt; appartient à cette dernière catégorie. Organisé à la façon d'une suite de nouvelles interconnectées les unes aux autres, ce livre se rattache à l' &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Ekumen&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, « cet univers pseudo-cohérent qui a des trous aux coudes », comme le dit Ursula Le Guin elle-même. Ici l'auteur se focalise sur les planètes Werel et Yeowe. Le lecteur Le Guinophile connaît forcément Werel depuis qu'il a lu la nouvelle « Musique ancienne et les femmes esclaves », paru dans le recueil Horizons lointains (disponible chez J'ai Lu), puis plus récemment réédité dans le recueil L'Anniversaire du monde. En fait, cette nouvelle est postérieure à &lt;strong&gt;Quatre chemins de pardon&lt;/strong&gt; et ne pas l'avoir lue ne constitue pas un handicap. Pour revenir à Werel et Yeowe, ces deux planètes sont inextricablement liées depuis que la première a colonisé et mis en exploitation la seconde. Quatre corporations capitalistes se sont partagées Yeowe qui a été littéralement pillée et saccagée. Naturellement, on a reproduit sur la planète coloniale le modèle social dominant de Werel ; une société esclavagiste où la ségrégation repose sur la couleur de peau. Malicieusement, Ursula Le Guin a fait des mobiliers — les esclaves — les habitants à la peau claire, et des propriétaires, ceux à la peau sombre. Naturellement, elle ne ménage pas son imagination pour accoucher de deux mondes ethnologiquement et historiquement cohérents. L'ouvrage est, à ce propos, doté d'appendices très détaillés à destination des lecteurs que la multitude des références aux rites religieux, aux hiérarchies et rapports sociaux, au mode de fonctionnement de l'esclavage, aux relations géopolitiques qui émaillent les textes, n'a pas rassasié. Chaque nouvelle est racontée par un ou deux narrateurs/acteurs différents. Le procédé est habituel chez l'auteur, pour qui apprendre à connaître l'autre n'est pas qu'une posture de circonstance. L'interaction des subjectivités suscite ainsi des échos qui se répondent harmonieusement et contribuent à l'humaine complexité des sentiments car ce sont bien les relations entre hommes et surtout entre hommes et femmes qui composent les œuvres vives de cet ouvrage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Trahisons », qui ouvre le livre, prend place sur Yeowe peu de temps après la révolution et la guerre de trente années qui a chassé de la planète les corporations et les propriétaires. Le personnage narrateur est une vieille femme, Yoss, qui a fait le choix de se retirer dans les marais afin d'entrer dans le silence, comme elle le dit ; un silence propice à l'oubli ; oubli du départ de ses enfants vers un autre monde de l'Ekumen ; oubli des années de guerre de libération et des déchirements que n'a pas manqué de susciter l'indépendance. Son plus proche voisin, Abberkam, vit ce silence comme un purgatoire. Leader révolutionnaire puis chef du parti politique le plus influent de Yeowe, il a été déchu de tout son pouvoir après avoir trahi. Désormais, les remords l'empêchent de trouver la paix intérieure. Une longue maladie et des soins attentifs vont pourtant le rapprocher de Yoss et l'on va se rendre compte que la convalescence la plus longue n'est sans doute pas celle du corps. Le deuxième texte, « Jour de pardon », met encore en scène un homme et une femme que tout contribue à séparer. Solly, une jeune femme mobile — comprendre, un agent de l'Ekumen non attachée à un monde —, réprouve l'esclavage qui lui apparaît comme une intolérable pratique barbare. Malgré cette réprobation et son inexpérience, elle est envoyée pour prendre contact avec le divin Royaume de Gatay, une des puissances secondaires de Werel. Le gouvernement de Voe Deo, la puissance dominante de Werel, lui affecte pour l'accompagner, comme garde du corps, un individu rigide et peu loquace qu'elle a tôt fait de mépriser, le surnommant par dérision le major. Elle ne sait évidemment pas que celui-ci a une longue et dramatique histoire à raconter. Dans cette nouvelle, ce n'est pas la maladie qui provoque la confrontation, puis le rapprochement des deux personnages, mais une prise d'otage. À l'intrigue intimiste s'ajoute une machination de nature plus géopolitique. Cependant, c'est sans doute l'itinéraire personnel de Teyeo — le major — qui s'impose comme le plus bouleversant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Un homme du peuple » et « Libération d'une femme » sont les deux facettes d'un même récit et constituent le point culminant de Quatre chemins de pardon. Nous épousons d'abord le point de vue d'un Hainien, Havzhiva, qui a rompu tous les ponts avec sa communauté natale et ses traditions ancestrales. Formé à l'école de l'Ekumen, spécialisé en Histoire, Havzhiva apprend à jauger les diverses cultures avec le recul de l'historien. Au terme de sa formation, il choisit d'être affecté sur Yeowe, qui vient d'être libérée. Il y découvre la persistance du sexisme. Refusant de hiérarchiser les cultures, Ursula Le Guin démontre à travers le trajet de Havzhiva que les savoirs traditionnels peuvent et doivent coexister avec le savoir universel auquel ils ne s'opposent pas nécessairement. Evidemment, l'éducation et l'Histoire ont un rôle déterminant à jouer dans cette cohabitation, semant par la même occasion les germes de l'avenir car : « Tout savoir est local, toute vérité est partielle. Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. Vraie ligne, vraie couleur. Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l'ensemble. » Ce premier point de vue ouvre la voie à la nouvelle suivante, « Libération d'une femme », qui est le récit poignant et dur de Rakam, une femme-liée appartenant à un grand domaine de Werel. Grâce à son témoignage, nous pénétrons au cœur du système esclavagiste de ce monde, système dans lequel la femme — si elle n'a pas la chance d'être protégée par un maître — est considérée comme moins que rien. Ballottée entre des mains peu recommandables — Ursula Le Guin ne nous épargne rien des viols successifs que subit l'ancienne esclave —, Rakam finit par faire reconnaître son affranchissement et migrer sur Yeowe, d'où personne ne revient jamais, chante-t-on, mais où les mobiliers viennent d'arracher leur liberté. Une nouvelle désillusion et un nouveau combat l'attendent car, lorsque l'on est un immigrant et de surcroît une femme, il n'est pas aisé d'être traité dignement. Dans cette nouvelle, Ursula Le Guin n'énonce pas de jugement à l'emporte-pièce et n'assène pas de discours revanchard. C'est avec une grande retenue qu'elle laisse entendre qu'il ne sert finalement à rien de ressasser les outrages passés car « c'est dans nos corps que nous perdons ou découvrons la liberté. C'est dans nos corps que nous acceptons ou abolissons l'esclavage ».&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-48&quot;&gt;Bifrost n° 48&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Pêcheur de la mer intérieure&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-pecheur.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-pecheur.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Ursula K. Le Guin fait partie des auteurs n’ayant plus rien à prouver et dont on attend pourtant avec angoisse chaque publication. Les microéditions Souffle du Rêve, sises dans l’Orléanais, nous gratifient de huit nouveaux textes de l’auteure américaine. Nouveau au sens d’inédit dans l’Hexagone, car, à l’exception de « La Première pierre », déjà publié chez le même éditeur, les autres titres sont des inédits parus entre 1983 et 1994.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après « Ailleurs &amp;amp; demain » puis l’Atalante, nous n’en finissons pas de découvrir et d’explorer l’œuvre d’un auteur s’aventurant avec un égal bonheur dans les domaines de la fantasy — le cycle de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Terremer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; —, de la S-F — &lt;strong&gt;&lt;em&gt;L’Ekumen&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; —, et de la littérature générale. Un auteur à l’aise dans la forme courte comme longue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pêcheur de la mer Intérieure &lt;/strong&gt; regroupe des textes illustrant le versant science-fictif de Le Guin. Le recueil révèle également un aspect de sa personnalité que d’aucuns ont trop souvent tendance à ignorer : l’humour. « Première Rencontre avec les Gorgonides » et « L’Ascension de la face nord » témoignent de cette veine et, dans le genre surprenant, la dame ne fait pas les choses à moitié. On se trouve en effet devant deux blagues dont on peut juger l’effet raté, surtout pour la seconde, mais donnant une image plus légère de leur auteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les choses redeviennent plus habituelles et intéressantes avec « Le Sommeil de Newton ». Le titre de cette histoire fait référence à une phrase du poète William Blake mettant en garde les hommes contre le danger de la vision unique. On est immergé au sein d’une microsociété, quelque peu sectaire dans ses prémisses, dont les membres/adeptes se sont réfugiés dans l’espace pour échapper aux turpitudes terrestres d’une humanité qu’ils observent avec condescendance. Hygiénistes, technophiles et scientistes, les membres de cette communauté rejettent le sentimentalisme qui les rattache à la Terre. Mais, si le sommeil de la raison engendre des monstres, celui de Newton est hanté d’apparitions bien peu cartésiennes qui mettent à dure épreuve les certitudes de l’un d’entre eux. Au-delà du drame personnel, Ursula Le Guin écorche aussi quelque peu une certaine vision élitiste de la S-F. Si l’avenir de l’homme se trouve dans l’espace, il demeure toutefois une créature enracinée dans la boue de sa Terre natale.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Continuant dans l’excellence avec « La Première pierre », on touche cette fois-ci à la question de la rébellion, sujet récurrent dans l’œuvre de la dame. A l’université d’Obling, les nurolb sont les serviteurs. Ils préparent les repas, nettoient les bâtiments, les réparent à la fin des crues et rangent les objets que laissent traîner les obls, leurs maîtres. Ils subissent également leurs sévices, viol et violence, en silence, car il serait tout à fait inconvenant de se révolter. Bu vit pour servir les obls, accomplissant sa besogne avec zèle. Un jour, elle découvre que les galets, utilisés pour composer les mosaïques ornant les terrasses de l’université, dessinent un message coloré. Un message forcément écrit par les nurolbs l’ayant précédée puisque les olbs ne distinguent pas les couleurs. Mais avoir connaissance d’un tel secret, n’est-ce pas déjà chercher à s’émanciper ? Usant du procédé de la parabole, Ursula Le Guin évoque ici un sujet universel : celui de l’oppression et du processus qui mène à la révolution. Le tout avec une économie de moyens admirable. On en redemande.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Passons rapidement sur « Le Kerastion », court texte dramatique sur les méfaits du conformisme social, pour chroniquer plus longuement « L’Histoire des Shobies », « La Danse de Ganam » et « Pêcheur de la mer Intérieure », un trio se rattachant à « L’Ekumen ». En concevant ce cycle, Ursula Le Guin n’a suivi aucun plan ou schéma directeur préétabli. Planifier une histoire du futur de l’humanité n’a que peu d’intérêt à ses yeux. Elle préfère mettre en scène des destins individuels et des sociétés, optant pour un point de vue anthropologique. Visiteurs étrangers au monde qu’ils observent ou plus simplement autochtones en rupture de ban, les personnages de Le Guin sont les médiateurs d’une réflexion éthique, voire politique. Ils mettent en scène l’altérité et se frottent aux limites de la liberté. Une succession de romans et de nouvelles est ainsi née des efforts de l’auteur, comme une série de motifs brodés sur une trame générale. Un pseudo univers qui a des trous aux coudes, selon ses propres dires, mais jouissant au final d’une grande cohérence interne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ayant résolu la question de la communication, via l’ansible, un raccourci narratif pratique, Ursula Le Guin imagine avec « L’Histoire des Shobies » un moyen de voyage instantané. Une sorte de téléportation trichant avec la théorie d’Einstein et dénommée effet churten. Un équipage est réuni pour effectuer le premier transit. Les plans sont dressés, il ne reste plus qu’à expérimenter. Mais la transilience a une conséquence imprévue. L’équipage ne parvient pas à réintégrer la réalité consensuelle, une fois arrivé à destination. Confusion des sens, sentiment d’irréalité, l’expérience manque de lui être fatale. S’amusant beaucoup de la situation, Le Guin dénoue le drame d’une manière originale. En convoquant l’art du conteur plutôt que celui du scientifique. Une manière de dire que pour exister, il faut raconter son histoire à autrui. Une conclusion qui n’est pas sans rappeler le propos du &lt;strong&gt;Dit d’Aka&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« La Danse de Ganam » fait un peu penser à &lt;strong&gt;L’Homme qui voulut être roi &lt;/strong&gt;de Kipling. Un groupe de Mobiles se rend sur un monde nouvellement contacté, via la transilience. Une planète morcelée entre plusieurs cités préindustrielles respectant le principe du matriarcat. Le groupe s’intègre sans faire de vagues, conformément à l’éthique de l’Ekumen, mais son meneur devient l’époux de la reine, position lui promettant un destin funeste. Sous couvert d’étude ethnologique, Le Guin traite surtout ici de la divergence des points de vue par rapport à un événement, ajoutant comme paramètre supplémentaire la disharmonie résultant du churten.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Point d’orgue du recueil, « Pêcheur de la mer Intérieure » s’impose comme un des textes majeurs de la dame. Finesse de la psychologie des personnages, usage subtil de métaphores encapsulées dans le récit, tension dramatique admirable et construction narrative impeccable, le texte conjugue de nombreux points forts. L’histoire prend place sur la planète O, un monde ayant déjà servi de décor à deux nouvelles figurant au sommaire du recueil &lt;strong&gt;L’Anniversaire du Monde&lt;/strong&gt; (disponible au Livre de Poche). C’est l’occasion de goûter à nouveau au mariage sedoretu, union complexe à quatre personnes, et de voir Ursula Le Guin réaliser un vieux rêve : permettre à un de ses personnages de mener une double vie simultanément. Au final, on ressort impressionné par ce récit recyclant avec brio un des plus vieux thèmes de la S-F : le voyage temporel.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par sa vitalité, son ampleur, la précision de son imagination, son aspect ludique, la richesse et la puissance de ses métaphores, le recueil &lt;strong&gt;Pêcheur de la mer Intérieure&lt;/strong&gt; illustre idéalement le propos tenu par Ursula Le Guin dans la préface. Voici une lecture indispensable pour ceux appréciant la beauté des idées, des mots et des émotions.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-61&quot;&gt;Bifrost n° 61&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Lavinia&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-lavinia.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-lavinia.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;[Critique figurant, dans une version légèrement remaniée, dans le guide de lecture du &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 78.]&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Période faste pour l’Atalante. Les parutions d’auteurs francophones se multiplient et Ursula K. Le Guin nous réjouit le cœur et l’intellect. Pendant que l’excellent cycle pour la jeunesse &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Chroniques des rivages de l’Ouest &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;poursuit son bonhomme de chemin (la conclusion est prévue pour mars), l’éditeur nantais nous gratifie d’un roman adulte, auréolé du Prix Locus, excusez du peu. Même si une récompense n’est pas toujours un gage de qualité, elle apparait ici amplement méritée, distinguant en outre un roman admirable.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Abandonnant les préoccupations très contemporaines, Ursula Le Guin nous invite à un voyage dans le passé, quelque part entre mythe et réalité, en cette terre du Latium où naîtra la Rome républicaine puis impériale. Une pause enchanteresse et bucolique où s’exerce l’acuité redoutable du regard de l’ethnologue. Une parenthèse empreinte de poésie et de lyrisme. Une invitation à relire &lt;strong&gt;L’Enéide&lt;/strong&gt; de Virgile, texte épique s’il en est, retraçant le périple d’Enée et les origines mythiques de la cité de Rome.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Une fille lui restait, seule héritière de sa maison et de ses vastes domaines, déjà mûre pour le mariage, bien en âge de prendre un époux. Plusieurs princes du vaste Latium et de l’Ausonie toute entière briguaient son alliance. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La place de Lavinia tient à peu de chose dans &lt;strong&gt;L’Enéide&lt;/strong&gt;, son rôle consistant à devenir la femme du héros Enée, et par là même à sceller l’alliance entre les Troyens et les Latins. Ursula Le Guin choisit de faire de la jeune femme la narratrice et le personnage titre de son roman. &lt;strong&gt;Lavinia&lt;/strong&gt; apparaît ainsi comme la réécriture, du point de vue féminin, d’une partie de l’épopée de Virgile. L’auteur mourant apparaît lui-même dans le récit, comme une apparition spectrale en provenance du futur, lorsque Lavinia se recueille dans le secret du sanctuaire de sa famille. Le dialogue noué entre les deux personnages — le réel et le fictif — se révèle très touchant, un des moments forts du roman. Le poète lui dévoile le passé — la guerre de Troie, le séjour en Afrique chez Didon — et le futur — l’arrivée d’Enée et la période augustéenne —, se faisant ainsi oracle. On le constate rapidement, ce dispositif narratif sert de prétexte à une réflexion sur la liberté et le destin, sur le réel et la fiction. Personnage anecdotique et pourtant capital de l’épopée — en elle, la lignée d’Enée fait souche —, Lavinia ne vit qu’au travers des écrits de Virgile. Ici, elle incarne la légende, restant consciente de son caractère fictif, en grande partie imaginaire, et interpellant avec régularité le lecteur à ce propos. Ce faux monologue impulse un sentiment de trouble. Il rend la jeune femme d’autant plus réelle. Lavinia incarne aussi un destin livresque et tente de l’accorder à sa liberté. Un destin pour ainsi dire gravé dans le marbre. Forcer la main à son père, s’opposer à sa mère, à sa famille et à son peuple. Epouser la cause de l’étranger, de l’exilé. Exister en tant que tel et non uniquement sous la plume d’un autre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Lorsque le roman débute, Enée débarque avec armes et bagages. Lavinia assiste à l’événement annoncé par le spectre de Virgile. Puis, sans transition, l’histoire se décale dans le passé. Ursula Le Guin nous plonge au cœur du Latium archaïque. Immersion immédiate aux côtés de gens simples, petits paysans, esclaves, maisonnée du roi Latinus. La limpidité de la narration et l’authenticité de la reconstitution frappent aussitôt l’esprit. Une vie près de la nature, le sacré imprégnant par ses rites chaque geste du quotidien. Les couleurs, les odeurs, les sons, rien ne manque. Le cadre du drame à venir est dressé. Il ne reste plus aux événements qu’à se dérouler, fatidiques puisque déjà écrits. Alors en attendant, on fait connaissance avec Latinus, vieux roi fatigué désirant la paix. Avec son épouse Amata, rendue folle par le chagrin, avec Turnus, impétueux et jeune souverain de Rutulie, avec Drances, conseiller roublard de Latinus. Avec Enée enfin… On s’émerveille du traitement des personnages, de l’atmosphère envoutante tissée par Ursula Le Guin. Un tropisme dépourvu d’artifices et de fioritures. Tout l’art du conteur au service de la littérature.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être don-née, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;A près de 80 ans, Ursula Le Guin démontre avec &lt;strong&gt;Lavinia&lt;/strong&gt; que le meilleur de son œuvre n’est pas derrière elle. Loin de s’endormir sur son passé, elle écrit un roman tout bonnement époustouflant. &lt;strong&gt;Lavinia&lt;/strong&gt; rappelle ainsi les titres les plus importants de sa bibliographie : &lt;strong&gt;Les Dépossédés&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;La Main gauche de la nuit&lt;/strong&gt; pour n’en citer que deux. Et il s’impose comme une des parutions incontournables du début de l’année 2011.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-62&quot;&gt;Bifrost n° 62&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Chroniques des Rivages de l’ouest&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-rivages.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-rivages.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Ces dernières années, délaissant — pour un temps ? — ses incontournables cycles de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Terremer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; et de&lt;strong&gt;&lt;em&gt;l’Ekumen&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, Ursula K. Le Guin a livré une nouvelle trilogie de fantasy avec&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Chronique des Rivages de l’Ouest&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, composée de &lt;strong&gt;Dons&lt;/strong&gt; (Pen/USA Award 2005), &lt;strong&gt;Voix&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;et&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Pouvoirs&lt;/strong&gt; (prix Nebula 2008) ; ce qui fait tout de même une belle brochette de récompenses, a fortiori si l’on y rajoute le prix Locus ô combien mérité remporté par l’excellentissime &lt;strong&gt;Lavinia&lt;/strong&gt;, paru en début d’année chez le même éditeur. Pour ceux qui en douteraient, il semblerait donc que l’auteur de &lt;strong&gt;La Main gauche de la nuit&lt;/strong&gt; a encore bien des choses à nous dire…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Chronique&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; &lt;em&gt; &lt;/em&gt; &lt;strong&gt;&lt;em&gt;des&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; &lt;em&gt; &lt;/em&gt; &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Rivages de l’Ouest&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; , à l’origine, a été vendue comme une série de littérature « jeunesse » ; ce que traduisent assez ces abominables couvertures flashouilles (et par ailleurs mensongères) et, au dos, la mention « Pour tous lecteurs à partir de 14 ans ». On notera cependant, outre cet âge relativement élevé (nous sommes donc plutôt dans la catégorie « young adult »), que l’Atalante a choisi de ne pas insister sur cette dimension « jeunesse », et de publier ces trois volumes dans la collection « La Dentelle du cygne » ; ce qui apparaît particulièrement justifié à leur lecture, tant on peut légitimement se demander s’ils sauront séduire un jeune public : certes, les récits sont focalisés sur le parcours initiatique de trois adolescents (les romans peuvent d’ailleurs se lire indépendamment les uns des autres, même si le « héros » du premier joue un rôle non négligeable dans les deux suivants), mais le ton très contemplatif et sérieux de l’ensemble, ainsi que l’absence quasi totale « d’action » au sens le plus vif du terme (le mot « chronique » renvoyant ici à la biographie et à la micro-histoire, celle du quotidien, et non aux beaux gestes des cycles épiques), en réserveront sans doute la lecture à un public peut-être plus âgé, finalement, que celui de la trilogie originale de &lt;strong&gt;Terremer&lt;/strong&gt;, déjà bâtie sur un moule assez semblable. Pas dit que les plus jeunes s’y retrouvent, donc. Ce qui est certain, c’est que les adultes auraient bien tort de s’abstenir de lire cette série en se basant sur cette seule catégorisation, car Ursula Le Guin, tout en se pliant à sa manière aux contraintes de l’exercice « jeunesse », prend bien soin de ne jamais rabaisser son lecteur, mais au contraire de l’élever en l’amenant à réfléchir de lui-même sur des sujets graves et sérieux dont l’actualité ne saurait faire de doute ; tendance qui se dessine de plus en plus nettement au fil du cycle, jusqu’à culminer avec la réflexion politique et éthique de &lt;strong&gt;Pouvoirs&lt;/strong&gt;, qui s’inscrit dans la droite lignée des &lt;strong&gt;Dépossédés&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;Quatre&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;chemins&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;de&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;pardon&lt;/strong&gt; (pas ce que l’auteur a produit de pire, donc…).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les Rivages de l’Ouest ne sont véritablement décrits qu’en creux, quand bien même chaque roman se voit précédé d’une ou plusieurs cartes. On ne saurait donc se livrer à une présentation globale, comme pour &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Terremer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. Notons juste que cet univers de fantasy est passablement réaliste : pas de bestioles étranges ici (à une exception près, assez anecdotique), et le surnaturel n’y intervient que très rarement (ce qui, là encore, rebutera peut-être les plus jeunes lecteurs), généralement sous la forme de « dons » ou « pouvoirs » de nature plus ou moins magique ou spirituelle, dont bénéficient — ou souffrent — les principaux protagonistes du récit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’essentiel de l’action de &lt;strong&gt;Dons&lt;/strong&gt; se concentre dans les collines des Entre-Terres. Là vivent des fermiers, qui sont tous autant de sorciers, ayant hérité de leur lignage un « don » particulier. Orrec dispose ainsi du pouvoir de destruction : il peut « défaire » tout et n’importe quoi, y compris le vivant. Un pouvoir qui le terrifie au point qu’il a choisi de ne pas en faire usage en se « mutilant » : il s’est « aveuglé » à l’aide d’un bandeau sur les yeux. Car il est réputé avoir l’Œil sauvage, et peut-être bien l’Œil fort… Ce court roman nous rapporte ainsi les souvenirs d’Orrec, de sa plus tendre enfance à ce que l’on appellera son « émancipation », si ce n’est l’âge adulte. On le suit donc dans ses jeux innocents avec son amie Gry, et dans sa vie de famille avec ses parents Canoc et Melle, la citadine enlevée il y a bien longtemps. Car les fermiers se révèlent parfois pillards, et leur vie, déjà passablement rude, est faite de tensions régulières, débouchant parfois sur des guerres privées. Les chefs de clans, les « brantors », négocient ainsi des alliances et des mariages de raison, et leurs domaines sont autant de petits fiefs sans suzerain supérieur. Les Entre-Terres connaissent une forme d’anarchie continuelle, dont les habitants se satisfont la plupart du temps, mais qui peut avoir des conséquences cruelles. Ursula Le Guin, dans ce court roman, se montre toujours aussi douée pour inventer et décrire par le menu des sociétés complexes et crédibles. Un cadre de choix pour développer une thématique initiatique passionnante, où domine la question du libre-arbitre, fondamentale pour l’ensemble du cycle. Et on y retrouve tout ce qui a toujours fait le talent de l’auteur, son sens du détail, sa pertinence anthropologique, sa subtilité dans l’émotion, son talent pour la caractérisation des personnages… et une certaine atmosphère indéfinissable, bucolique et sauvage, particulièrement réussie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Voix&lt;/strong&gt; adopte pour sa part un cadre urbain, la cité portuaire d’Ansul, et laisse la première place à une jeune fille, Némar. Ansul était autrefois réputée pour sa bibliothèque et son université. Mais tout cela a changé avec la conquête de la ville par les Alds, adorateurs du dieu ardent et unique Atth, qui n’ont que mépris pour les femmes, et, surtout, voient dans les livres l’œuvre des démons. Après avoir pris la ville, ils ont anéanti la bibliothèque et instauré un régime de terreur. La résistance n’est guère que symbolique ; il s’en trouve quelques-uns pour sauver des livres, et les amener à Galvamand, la Maison de l’Oracle, où ils savent qu’ils seront en sécurité. Car Galvamand possède une bibliothèque secrète, et Némar sait tracer dans l’air les lettres qui ouvrent la porte de cette caverne au trésor. Mais si les Alds méprisent les livres, ils raffolent des poètes ; aussi accueillent-ils chaleureusement le célèbre Orrec Caspro. Le Gand des Alds attend du poète qu’il récite pour lui les chants guerriers de son peuple, mais les habitants d’Ansul n’ont aux lèvres qu’un poème de la composition même d’Orrec, qui a nom « Liberté »… Sorte de &lt;strong&gt;Fahrenheit 451&lt;/strong&gt; transposé dans un univers de fantasy, &lt;strong&gt;Voix&lt;/strong&gt; est un vibrant réquisitoire contre les intégrismes les plus obscurantistes. Mais, contexte oblige, on avouera qu’il paraît cibler tout particulièrement les tendances les plus radicales de l’islamisme, et en premier lieu celui des Talibans. La révolution libératrice ayant en outre, plus ou moins, un déclencheur extérieur, il est difficile de ne pas faire le lien avec l’actualité. Avec tout autre auteur qu’Ursula K. Le Guin, cela aurait pu sentir passablement mauvais… Mais nul excès de manichéisme n’est à craindre dans ce livre d’une profonde humanité et d’une grande justesse, riche en belles et complexes figures. L’identification avec les personnages est quasi instantanée, et, si le récit n’est finalement guère épique en dépit de son contexte révolutionnaire, on se prend néanmoins d’enthousiasme pour la cause des Ansuliens, leurs subtils débats politiques quant aux fins et aux moyens, et, par-dessus tout, pour ces personnages si humains, avec leurs faiblesses…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pouvoirs&lt;/strong&gt; , enfin, prolonge et achève ces réflexions sur la liberté, l’identité, le savoir, et les relations complexes que ces notions entretiennent. Le narrateur est cette fois Gavir, un jeune esclave de la Cité-Etat d’Etra, qui n’a jamais véritablement connu la liberté — il a été enlevé tout enfant — et se contente dès lors volontiers du statu quo. Mais de graves événements surviennent, qui vont amener l’enfant des Marais, doté d’une mémoire prodigieuse et de facultés prophétiques, à fuir ses maîtres et à faire le difficile apprentissage de la liberté, en même temps qu’il cherchera à définir son identité. Long et douloureux périple — tenant de l’exode ou de la diaspora —, qui l’amènera à croiser nombre de personnages hauts en couleurs, dont un charismatique émule de Spartacus et de Robin des Bois, et à remettre en question tout ce qu’il croyait savoir ; car la réalité et l’apparence ne font pas toujours bon ménage, et la liberté, la vraie liberté, n’est pas chose si répandue de par les Rivages de l’Ouest. Bien plus long que les deux romans précédents, &lt;strong&gt;Pouvoirs&lt;/strong&gt; est tout aussi réussi, et en reproduit les qualités. On notera cependant que c’est, des trois volumes, celui dont la dimension « initiatique » est la plus affichée, et donc — paradoxalement ? — celui dont les traits « jeunesse » sont les plus sensibles, ce qui ne nuit en rien à l’intérêt du livre, toujours aussi juste et profond ; mais on ne peut s’empêcher de penser, à la lecture de cet ultime volume, aux &lt;strong&gt;Dépossédés&lt;/strong&gt; et à &lt;strong&gt;Quatre chemins de pardon&lt;/strong&gt;, et on reconnaîtra que, malgré son prix Nebula, &lt;strong&gt;Pouvoirs&lt;/strong&gt;, qui en est un prolongement « allégé », pourrait-on dire, ne soutient pas la comparaison, sans être déshonorant pour autant.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quoi qu’il en soit, avec &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Chronique des Rivages de l’Ouest&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, Ursula K. Le Guin livre à nouveau une brillante trilogie riche de son intelligence coutumière, et les amateurs de la dame ne seront certainement pas déçus du voyage. Chaque volume, pris indépendamment, est du plus grand intérêt, et, si l’on n’osera pas dire que l’on y atteint les sommets des meilleurs volumes de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;l’Ekumen&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; ou de &lt;strong&gt;Lavinia&lt;/strong&gt; — c’est que la barre est placée très haut —, on passe néanmoins à chaque fois un excellent moment dans cet univers « réaliste », propice à la réflexion éthique et politique. &lt;strong&gt;Dons&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Voix&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Pouvoirs&lt;/strong&gt; sont donc à recommander, au-delà des considérations d’âge, à tous ceux qui apprécient la fantasy subtile et intelligente, bien loin des clichés de la &lt;em&gt;big commercial fantasy&lt;/em&gt; lobotomisante et sans âme.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-63&quot;&gt;Bifrost n° 63&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Vallée de l’éternel retour&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-vallee2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-vallee2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, &lt;strong&gt;La Vallée de l’éternel retour&lt;/strong&gt; bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi, &lt;strong&gt;La Vallée de l’éternel retour&lt;/strong&gt; dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car &lt;strong&gt;La Vallée de l’éternel retour&lt;/strong&gt; n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;leguin-gdl-vallee1.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/leguin-gdl-vallee1.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; title=&quot;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des &lt;strong&gt;Dépossédés&lt;/strong&gt;, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Economie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Echange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, &lt;strong&gt;La&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;Vallée de l’éternel retour&lt;/strong&gt; s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot;&gt;Bifrost n° 67&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 77)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2015/01/23/objr-en-plus-bifrost-77</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:6bdaa9b5dea2173fa1d21e543a5c137b</guid>
        <pubDate>Fri, 23 Jan 2015 10:00:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr77-une.jpg&quot; class=&quot;media&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr77-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; title=&quot;&quot; /&gt;Parce que le nombre de pages de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n'est malheureusement pas extensible, parce que notre équipe critique s'emballe parfois quant à la quantité de livres à lire, une partie du cahier critique du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-77&quot;&gt;numéro 77&lt;/a&gt;, en librairie depuis le 22 janvier, se retrouve délocalisé sur le web, afin de continuer à coller au plus près à l'actualité des littératures de l'imaginaire, au sens large…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr77-fondsperdus.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr77-fondsperdus.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Fonds perdus&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Thomas Pynchon - le Seuil - août 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par N. Richard - 464 pp. GdF. 24&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;C’est peu dire que chaque nouveau roman de Thomas Pynchon fait l’événement. Avec neuf ouvrages en cinquante ans, on ne peut guère l’accuser d’être un pisse-copie – même si les trois derniers sont sortis en moins d’une décennie, une prolixité inhabituelle pour l’auteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fonds perdus&lt;/strong&gt; commence le premier jour du printemps 2001, à New York. Détective privée ayant perdu sa licence, Maxine Tarnow (mélange entre l’Œdipa Mass de &lt;strong&gt;La Vente à la criée du lot 49&lt;/strong&gt;, guère plus apaisée, mais désormais mère de famille et affligée d’un ex-mari-pas-si-ex, et Doc Sportello, le détective privé azimuté de &lt;strong&gt;Vice caché&lt;/strong&gt;) est contactée par un ami cinéaste expérimental qui envisage de tourner un film sur hashslingrz, une société de sécurité en ligne qui n’a curieusement pas coulé suite à l’explosion de la bulle internet quelques mois plus tôt. Ledit cinéaste peine à obtenir toutes les informations nécessaires et charge Maxine d’enquêter sur hashslingrz. Il s’avère que cette société fait transiter de grosses sommes – les fonds perdus du titre – à destination du Moyen-Orient, tout en étant en lien étroit avec la NSA. Que fabrique le fondateur de hashslingrz, l’insaisissable Gabriel Ice&amp;nbsp;? Quelque chose d’énorme se tramerait-il&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;Pour moi, non, la paranoïa est l’ail dans la cuisine de la vie, pas vrai, il n’y en a jamais trop&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, déclare l’un des personnages du roman. Mais règne ici un goût de cendres&amp;nbsp;: celui des débris du World Trade Center. Comme dans tout bon Pynchon, la paranoïa et le complot rôdent, avec un terreau ici des plus propices&amp;nbsp;: on sait combien l’effondrement des tours jumelles a suscité son lot de théories conspirationnistes. Alors, où se trouvent les traces du complot en question&amp;nbsp;: dans les chiffres aléatoires que crache un ordinateur et qui cessent de l’être aux alentours de la date fatidique&amp;nbsp;? Dans la chute des actions de la compagnie United Airlines&amp;nbsp;? Dans ce DVD que retrouve Maxine, où l’on voit des snipers s’exercer du toit d’un immeuble&amp;nbsp;? Dans les arcanes du Web Profond, hanté par des hackers en goguette – un Web inaccessible aux moteurs de recherche, une «&amp;nbsp;&lt;em&gt;décharge qui s’étale à l’infini&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, traité par Pynchon quasiment comme un monde de &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, aux règles floues&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au fil de ses romans, Pynchon questionne l’histoire américaine – du tracé de la ligne Mason-Dixon en 1763-67 jusqu’à l’orée du XXIe siècle et la chute des tours du World Trade Center. Avec humour, nostalgie et un zeste &lt;s&gt; de bordel &lt;/s&gt; d’entropie, il met en ici scène la Silicon Alley new-yorkaise qui se remet d’une gueule de bois, celle de l’éclatement de la bulle Internet, et ignore ce qui va bientôt arriver&amp;nbsp;: les attentats aériens. Et l’auteur de tirer le triste constat des conséquences de cette dernière attaque sur l’état du pays&amp;nbsp;: «&amp;nbsp; &lt;em&gt;Le 11 septembre infantilise ce pays. Il avait l’occasion de grandir, au lieu de cela il a décidé de retomber en enfance&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, déclare l’un des personnages.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Volontiers allusif et elliptique, truffé de jeux de mots plus ou moins traduisibles et de références plus ou moins évidentes, &lt;strong&gt;Fonds perdus&lt;/strong&gt; contient sa galerie de personnages excentriques, des chansons, une intrigue complexe ou peut-être juste floue, le tout soutenu par une érudition sans faille – l’exégèse du roman pynchonien s’avère aussi longue que le texte qu’elle analyse – qui table sur l’intelligence du lecteur. Néanmoins, et à l’inverse des monstrueux et complexes &lt;strong&gt;Arc-en-ciel de la gravité&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Contre-jour&lt;/strong&gt;, difficiles d’accès, ce dernier roman en date s’avère plus accessible (ouf&amp;nbsp;!), et renoue avec la veine «&amp;nbsp;detective story&amp;nbsp;» déjantée du précédent &lt;strong&gt;Vice caché &lt;/strong&gt;(dont l’adaptation filmique par Paul Thomas Anderson est prévue pour le mois de mars), ou du classique &lt;strong&gt;Vente à la criée du lot 49&lt;/strong&gt;. Une bonne introduction à l’œuvre du romancier.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En somme, &lt;strong&gt;Fonds perdus&lt;/strong&gt; est comme un roman de Thomas Pynchon&amp;nbsp;: différent. Et la différence, par les temps qui courent, ça fait du bien…&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr77-spiridons.png&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr77-spiridons.png&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Spiridons&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Camille Von Rosenschild&lt;br /&gt;
1. &lt;strong&gt;Spiridons&lt;/strong&gt; – Don Quichotte – octobre 2013 (roman inédit - 400 pp. GdF. 19,90&amp;nbsp;€)&lt;br /&gt;
2. &lt;strong&gt;La prisonnière du Kremlin&lt;/strong&gt; - Don Quichotte - septembre 2014 (roman inédit - 368 pp. GdF. 19,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Dieu… ce mensonge&amp;nbsp;!&amp;nbsp;» Victor va vite se rendre compte de la véracité de ce cri asséné par Olga, une vieille Tzigane. Arrivé à Moscou pour une affaire banale, le jeune Français se retrouve menacé de mort, battu et sauvé in extremis par cette femme sans âge. Elle le prend à son service, le loge et le nourrit contre un travail rébarbatif et sans intérêt apparent. Mais peu de temps après, elle meurt, laissant Victor aux prises avec une réalité qu’il n’était pas prêt à entendre. Et il l’apprendra, cette vérité, de la bouche de cinq personnages étranges, disparates, au comportement surprenant. Mais peut-on attendre d’un «&amp;nbsp;fantôme&amp;nbsp;» une réaction humaine normale&amp;nbsp;? Car oui, Ferdinand, Piotr, Soledad, Anatoli et Viviane sont morts depuis des années. Et pourtant, ils sont avec Victor, le suivent, l’entourent. Du moins l’essaient-ils, car ils sont incapables de s’orienter même sur quelques mètres et finissent régulièrement à se cogner dans un mur. Et toujours à se disputer, se chamailler, bouder. Pour tout dire, et c’est un défaut du premier tome de cette série, ils sont insupportables. Toujours à râler, se contredire. Sans que l’on comprenne toujours pourquoi. Certes, ils sont à fleur de peau et leur condition n’a rien d’enviable. Mais trop c’est trop. D’autant que Victor lui-même a des côtés tête à claque qui donnent envie de le livrer pieds et poings liés à ses ennemis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cependant, il ne faut pas se laisser arrêter par ce détail. D’autant qu’il disparaît en grande part dans le deuxième tome. Le rythme de &lt;strong&gt;La prisonnière du Kremlin&lt;/strong&gt; est mieux maîtrisé. Sa construction est plus efficace, avec des chapitres courts, alternant les points de vue, les personnages. Et les aventures de Victor et de ses Spiridons, déjà prenantes dans &lt;strong&gt;Spiridons&lt;/strong&gt;, deviennent réellement entraînantes. En effet, le jeune homme, pour survivre tout d’abord, mais aussi tenter de comprendre ce nid de guêpes dans lequel il s’est fourré, va traverser le pays. Camille Von Rosenschild nous fait partager, lors de descriptions vivantes, la fascination qu’elle a ressentie pour la Russie. Ainsi que sa répulsion devant certains quartiers inhumains de Moscou, devant certaines régions sauvages.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au cours de ses pérégrinations de la capitale aux confins de la Russie, Victor va progressivement mettre en place les différentes parties du puzzle. Les Tziganes d’un côté, opposées à ces mystérieux moines, tout de sombre vêtus, tous borgnes et inquiétants. Les tenants d’une vérité et ceux qui veulent la combattre. La raison de l’existence des Spiridons et de leur présence à ses côtés. Et même, il découvrira que toute sa vie n’a été qu’un vaste mensonge.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Spiridons&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;La prisonnière du Kremlin&lt;/strong&gt; sont avant tout des ouvrages divertissants. L’auteure prend son lecteur par la main et l’embarque sans lui laisser le temps de la réflexion dans des péripéties nombreuses, pas toujours originales, mais narrées avec une certaine fraîcheur. Et pimentées de quelques idées astucieuses. Un voyage plutôt réussi au pays des âmes tourmentées.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr77-alphabet.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr77-alphabet.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;L'Alphabet de Flammes&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ben Marcus&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;- éditions du Sous-Sol – février 2014 (roman traduit de l’anglais [US] par Thierry Decottignies - 346 pp. GdF. 22&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;À la fin était le Verbe. Peut-être pourrions-nous ainsi résumer ce roman de Ben Marcus qui nous propose une apocalypse du langage&amp;nbsp;? &lt;strong&gt;L'Alphabet de Flammes&lt;/strong&gt; est le témoignage au passé et à la première personne de Samuel sur une épidémie des plus étranges. Le langage des enfants est devenu toxique pour leurs parents et les adultes en général.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'un des artifices de l'imaginaire spéculatif consiste à prendre une métaphore au sens littéral. C'est à ce jeu que Ben Marcus s'adonne ici avec une virtuosité étourdissante. Le langage peut faire mal. Il y a des mots qui font mal. Des mots peuvent provoquer une somatisation telle qu'elle conduit à la grande hystérie naguère décrite par Freud. Le trauma psychique pouvant être généré par de simples mots, sans forcément de volonté consciente. Ben Marcus généralise et amplifie le concept. L'épidémie a commencé avec les enfants juifs du Wisconsin puis s'est répandue à travers les Etats-Unis. La parole plus ou moins innocente des enfants et adolescents rend leurs parents et les adultes malades, comme frappés d'une sorte de consomption dont ils finissent par mourir. Ben Marcus pousse dans ses ultimes retranchements l'idée selon laquelle la communication avec les enfants et les jeunes n'a rien de facile et frise parfois l'incommunicabilité. Samuel cherche à extruder une alternative au langage afin de renouer une forme de communication avec sa fille Esther. C'est une quête éprouvante, pour le lecteur également, qui le confronte à Murphy au long de la deuxième partie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Alphabet de Flammes&lt;/strong&gt; n'a rien d'un roman d'accès facile. Le témoignage de Samuel est d'autant plus glaçant qu'il est livré sur un ton froid où le narrateur intellectualise son propos sans chercher à faire part de son ressenti. C'est paradoxalement un livre qui n'a pu être qu'écrit et ne peut être que lu et ne saurait être transposé dans un autre média sans être gravement dénaturé. Les événements restent à l'arrière plan d'une problématique concomitamment liée au style que Marcus prête à son narrateur. Le roman est truffé, faudrait-il dire perclus, de métaphores. La chronologie distordue rappelle celle de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/notre-ile-sombre&quot;&gt;Notre île sombre&lt;/a&gt; de Christopher Priest pour un effet comparable. La description clinique récurrente des symptômes confère au livre une atmosphère oppressante et dérangeante qui évoque parfois Daniel Walther et engendre un malaise prégnant qui entre en résonnance et s'amplifie avec l'idée de ne plus pouvoir communiquer avec ceux que l'on aime sans souffrir et mourir. Un malaise qui s'apparente à la confrontation à la maladie d'Alzheimer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dès les toutes premières lignes, le lecteur se voit projeté dans un univers à l'inquiétante étrangeté. Rapidement, ce n'est plus «&amp;nbsp;simplement&amp;nbsp;» notre monde en proie à la toxicité du langage infantile car derrière se profile l'univers pour le moins bizarre des juifs sylvestres. Etrange congrégation qui reçoit en couple l'enseignement du rabbin Burke dont les sermons remontent de la terre dans une cabane perdue au fond des bois via une radio molle reliée à un réseau souterrain qui fait à la fois penser aux réseaux pneumatiques qui équipaient jadis les grandes villes et à la console de jeu biologique d'eXistenZ. &lt;em&gt; «&amp;nbsp;Le véritable enseignement juif n'est pas destiné à la consommation de masse, aux groupes, ne doit pas être corrompus par sa communication. Propager des messages les dilue. Même les comprendre les compromet.&amp;nbsp;» &lt;/em&gt; (p. 59) Ainsi, les deux pôles d'étrangeté du roman semblent se faire l'écho l'un de l'autre. A travers la jungle foisonnante de langage qui constitue le roman de Ben Marcus se distingue la lancinante question de savoir ce qui reste de notre humanité lorsque la parole s'est perdue et que même ce qui en constitue l'aspect le plus essentiel, à savoir la communication avec les être qui nous sont chers, n'est plus possible.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman qu'il faudra sans doute lire et relire encore pour en extraire tout le suc est sans aucun doute l'un des livres les plus importants de l'année. L'un des rares qu'il semble vraiment essentiel de lire.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr77-xenome.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr77-xenome.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Xénome&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nicolas Debandt - éditions de l’Homme sans nom - juin 2014 (roman inédit - 397 pp. GdF. 19,90&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;2184, Paris, Yann s’éveille, dans les sous-sols du Louvres. Il ne sait ni qui il est, ni d’où il vient, ni ce qu’il fait là. Sa mémoire est une page blanche sur laquelle il va tenter d’écrire une histoire, d’abord celle de son origine. Mais, dans le Paris inégalitaire de 2184, de puissantes forces veulent mettre la main sur Yann. Il semble donc que certains savent ce qu’il ignore&amp;nbsp;: d’où il vient, et pourquoi.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Thriller futuriste épicé &lt;em&gt;cyberpunk&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;genepunk&lt;/em&gt;, puis, à la fin, quoi&amp;nbsp;? &lt;em&gt;cyborgpunk&lt;/em&gt;&amp;nbsp;? &lt;strong&gt;Xénome&lt;/strong&gt; mélange beaucoup de genres entre deux couvertures. Pourquoi pas&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il décrit un Paris dans lesquels les progrès fulgurant de la génétique ont amené une scission de la race humaine en sous-races distinctes aux capacités intellectuelles différenciées et aux droits politiques profondément inégaux. Une dystopie fondée sur la génétique&amp;nbsp;; le risque, si minime soit-il, existe&amp;nbsp;: en parler n’est pas idiot.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et puis, il y a l’attrait du thriller. L’enquête, un indice en amenant un autre, se laisse lire sans déplaisir de fond, même si la fin, inutilement surprenante, est peu satisfaisante.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais qu’importe l’histoire finalement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S’il ne faut &lt;em&gt;pas&lt;/em&gt; lire &lt;strong&gt;Xénome&lt;/strong&gt;, c’est en raison de son écriture. Je pourrais évoquer ici la grandiloquence de certaines déclamations qui font très adolescentes, le caractère convenu de ce qui se veut politique, ou la naïveté presque touchante de certaines images ou affirmations péremptoires. Mais même ça, un cœur compatissant pourrait s’en accommoder. Malheureusement, le pire est ailleurs, dans le style général du roman. &lt;strong&gt;Xénome&lt;/strong&gt; offre au lecteur une bouillie stylistique bien fade et un peu lourde, dans laquelle flotte des approximations de vocabulaire, de tournure, de syntaxe telles qu’on se demande parfois si ce ne sont pas des coquilles. Ce roman n’est ni écrit ni édité, il ne doit pas être lu.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr77-amesenvolees.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr77-amesenvolees.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Les Âmes envolées&amp;nbsp;: Pax Germanica&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nicolas Le Breton - Les Moutons électriques – novembre 2014 (roman inédit - 321 pp. GdF. 22&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Parfois, à la rédaction, on n’est pas d’accord. Imaginez la scène quand on a reçu ce livre… Certains se réfugiaient derrière leur bureau, en maugréant, «&amp;nbsp;Quand est-ce que les Moutons électriques vont sortir un livre sans coquilles&amp;nbsp;!&amp;nbsp;», tandis que d’autres criaient leur joie devant la beauté incroyable de l’objet (bravo à Melchior Ascaride). Le rédacteur en chef a pointé le bout de son nez, puis, rassuré de voir que ce tapage n’était pas causé par une visite impromptue de monsieur De Mesmaeker, est retourné prestement dans son antre, me glissant au passage&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Tu aimes le steampunk, petit. Ce livre est pour toi.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Âmes envolées&lt;/strong&gt; &lt;em&gt; &lt;/em&gt; est une uchronie steampunk qui commence par un court prologue. En 1912, Louis Lépine, préfet de Seine et fondateur du concours éponyme, participe à l’assaut final contre la bande à Bonnot, lors d’un ultime affrontement aérien. Puis les corps des bandits sont promptement escamotés de la morgue pour être objets d’une opération chirurgicale aussi mystérieuse que contre nature. Nous retrouvons ensuite Lépine jeune retraité de la police, que l’on appelle à la rescousse pour une dernière enquête&amp;nbsp;: des scientifiques de renom disparaissent, probablement enlevés par une organisation secrète allemande… À partir de ce moment, le roman choisit le rythme de la course-poursuite effrénée, allant de la France au Tibet, pour finir dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Autour de Lépine se constitue progressivement un groupe hétéroclite, à la tête duquel se trouve la mémorable Léontine, baronne de Laroche, première femme pilote au monde&amp;nbsp;! Du roman populaire, nous avons les péripéties et les retournements de situation. Le péril est toujours présent, et peut surgir à chaque instant. Le méchant est impitoyable jusqu’à la folie. Seuls leur valeur et leur sens du sacrifice permettent à nos héros de triompher des plus sombres dangers. L’exotisme et l’émerveillement verniens sont également de rigueur. Nicolas Le Breton assume cet héritage, écrivant dans une langue riche en préciosités stylistiques, avec un goût évident pour le mot rare et la métaphore décadentiste.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman est très généreux, racontant beaucoup, multipliant les épisodes. Il aurait peut-être gagné à être un peu plus resserré dans la narration de certains passages de transition. Mais le monde de «&amp;nbsp;Pax Germanica&amp;nbsp;» est vaste, l’auteur évidemment désireux de le parcourir et de le faire découvrir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Loin des brumes londoniennes et des clichés steampunk, du moteur à vapeur aux héroïnes en corset, le roman se déroule dans un monde où la science a juste fait un pas de côté par rapport au nôtre, entraînant par conséquent le développement considérable des transports aériens. Une petite dose de science-fiction permet l’apparition d’une science déviante, entraînant la création de «&amp;nbsp;réÂmnimés&amp;nbsp;», sorte de zombies aussi puissant que dépourvus de sentiments, mais aussi nombre de machines surprenantes, dignes d’Albert Robida, permettant des voyages lointains, des combats aériens, mais aussi des poursuites souterraines&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le steampunk francophone a une identité unique et une saveur immédiatement reconnaissable. Que les auteurs qui veulent s’y frotter ne l’oublient surtout pas&amp;nbsp;: ce roman indique la voie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 class=&quot;right&quot;&gt;Etienne Barillier&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Objectif Runes en plus (Bifrost 76)</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2014/10/24/objr-en-plus-bifrost-76</link>
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        <pubDate>Fri, 24 Oct 2014 08:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Critiques</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-une2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-une2.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Contingence du monde matériel, les pages de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; ne sont pas aussi infinies que celles du borgésien &lt;strong&gt;Livre de Sable&lt;/strong&gt;. Surtout lorsque la livraison critique de rentrée s'avère plus chargée que prévue. Raison pour laquelle une partie du cahier critique du &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-76&quot;&gt;numéro 76&lt;/a&gt; de votre revue préférée se retrouve sur le web, afin de continuer à coller au plus près à l'actualité des littératures de l'imaginaire, d'Orson Scott Card à Greg Egan…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-racines.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-racines.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Les racines du mal&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Ian Tregillis - Panini Books, coll. «&amp;nbsp;Eclipse&amp;nbsp;» - avril 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par S. Julien - 468 pp. GdF. 18 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;La Seconde Guerre mondiale, on connaît. Mais on ne connaissait pas celle de Ian Tregillis. &lt;strong&gt;Les Racines du mal&lt;/strong&gt;, roman d’histoire parallèle/secrète/uchronique — difficile de classer — nous invite à la découvrir.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Espagne, Années 30. Guerre Civile. Le capitaine Raybould Marsh, espion britannique en mission d’exfiltration d’un transfuge nazi, est le témoin d’évènements extraordinaires. L’impossible ayant été observé, l’improbable vérité se fait jour et les services britanniques, dirigés par le mentor de Marsh, doivent se rendre à l’évidence&amp;nbsp;: les nazis ont développé un groupe de super-hommes — &lt;em&gt;übermenschen&lt;/em&gt; — dotés de super pouvoirs. Confrontées à la menace d’un groupe d’autant plus inquiétant qu’il est mystérieux et aux revers militaires qui annoncent une invasion possible de l’île, les autorités britanniques décident de retrouver et de mobiliser les sorciers cachés du royaume pour protéger Albion. La lutte sera longue, âpre, d’autant plus cruelle que les entités invoquées par les sorciers pour les servir, les énochéens Eidolons, exigent leur dû de sang anglais.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Surhommes contre sorciers, l’idée peut paraître étrange. Mais pourquoi pas&amp;nbsp;? C’est après tout l’approche de l’univers partagé «&amp;nbsp; &lt;strong&gt;Wild Cards&lt;/strong&gt;&amp;nbsp; » que chapeaute GRRM, ce même GRRM qui est un ami de Tregillis et qui dit du bien de lui sur la couverture.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais ici, la réalisation est loin d’être à la hauteur. En dépit d’une action rapide qui peut capter l’attention du lecteur, les défauts du roman sont vraiment trop nombreux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’abord, quelques personnages principaux un peu développés cachent des secondaires qui ne sont que de fond tant ils ne dépassent pas le stade de silhouettes. Les principaux sautent de scène en scène sur plusieurs années, n’interagissant que lorsque nécessaire avec le monde ou les personnages de complément, ce qui donne des évolutions biographiques abruptes et une impression de décousu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ensuite, une inconsistance historique marquée tant par l’absence de point de divergence clair que par le flou absolu dans lequel se développe l’histoire. Pourquoi la guerre&amp;nbsp;? Où&amp;nbsp;? Comment&amp;nbsp;? Rien n’existe ou presque hors du champ de vison des personnages. La guerre est un décor, pas plus utile au récit que les dojos de &lt;em&gt;Mortal Kombat&lt;/em&gt;. La manière désinvolte dont Tregillis utilise les noms et les grades de l’époque signifie bien que ce n’est guère important pour lui. On n’attendait pas &lt;strong&gt;Les Bienveillantes&lt;/strong&gt;, mais un peu de rigueur n’aurait pas nui. Rien de cet ordre ici, on a le sentiment que, pour Tregillis, toute cette affaire de guerre mondiale est bien compliquée et finalement peu nécessaire à la progression de l’intrigue. Ce que propose &lt;strong&gt;Les Racines du mal&lt;/strong&gt;, c’est une histoire divergente pour incultes historiques, calibrée peut-être pour le goût de certains américains qui trouvent que le monde, décidément, c’est bien loin d’ici.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;S’y ajoute une approche «&amp;nbsp;young adult&amp;nbsp;», au mieux, avec ce qu’elle a d’exaspérant. La forme allie bonne humeur et humour bas de gamme (ça s’arrange un peu dans la deuxième moitié), expressions et vocabulaire à la «&amp;nbsp;Club des Cinq&amp;nbsp;», et toute la bonhommie mièvre du genre. Dans le fond, les stations du calvaire sont parcourues. Coup de foudre, mariage (modeste), bébé (merveilleux), mort du bébé, rivalité amoureuse à bas bruit amortie par de nobles sentiments, rien ne manque, illustré de dialogues consternants.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;em&gt;Last but not least&lt;/em&gt; , ce n’est pas pour l’écriture qu’il faut lire le roman. Le style de Tregillis est quelconque, handicapé régulièrement, qui plus est, par l’option d’un lexique bonhomme. Une traduction guère inspirée achève d’enfoncer le texte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Premier d’une trilogie, &lt;strong&gt;Les Racines du mal&lt;/strong&gt; se termine alors que les Soviétiques sont entrés dans le jeu et que l’issue du conflit est toujours incertaine. Je ne suis pas convaincu qu’il soit nécessaire de s’enquérir de la suite.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Eric Jentile&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-poussepierres.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-poussepierres.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Les Pousse-pierres&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Arnaud Duval - Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;» - juin 2014 (roman réédité - 544 pp. LdP. 8,90 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Trois sociétés distinctes composent l’humanité de la deuxième moitié du XXIIe siècle&amp;nbsp;: sur Terre, les corporations ont remplacé les États mais dépendent, pour leur approvisionnement en matières premières, des Spatieux qui prospectent la ceinture d’astéroïdes, le tout régulé par les occupants de la station orbitale au point de Lagrange 1, lesquels veillent tout particulièrement à interdire l'accès de l'espace aux Terriens. Bien que foncièrement pacifiques ils disposent des armes nécessaires pour empêcher le système capitaliste de contaminer le système solaire. Les Lagrangiens de Eloane ont en effet développé une sorte d'utopie égalitaire, notamment par le biais d'un implant neural interconnectant les individus entre eux, permettant les échanges silencieux et empêchant surtout le mensonge. Face aux mœurs libérales des Grangiens, les règles à bord des vaisseaux des «&amp;nbsp;pousse-pierres&amp;nbsp;» sont strictes, car adaptées à la survie, mais reposent sur un code d'entraide et de solidarité, au sein de structures familiales qui compensent les rigueurs de la hiérarchie quasi militaire. C'est ainsi que Maureen, adolescente survivante du vaisseau spatial de ses parents ayant explosé au large de Jupiter, est réceptionnée dans sa capsule de survie par un cargo, &lt;em&gt;L'Améthyste&lt;/em&gt;, non sans lui causer des dégâts qui en font l'obligée des Trajan, sous forme de contrat d'apprentissage de deux ans.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Par ailleurs, la famille Trévise, un couple et ses deux enfants, fuit frauduleusement la Terre pour se faire admettre comme citoyens de la société pourtant très fermée de Eloane. L'action est vue par les yeux du fils, Richard, en pleine crise d'adolescence, d'autant plus réfractaire à ce changement de statut qu'il n'en a pas été avisé et que sa méconnaissance des sociétés spatiales se double de sa peur du vide. Les fils de l'intrigue se nouent autour d'un complot politique de grande ampleur, pour le contrôle du système solaire, où interviennent armes nouvelles et créatures hybrides au cours de combats spatiaux ou planétaires.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le cadre de ce space-opera ne manque pas d'originalité et aurait en effet mérité d'être développé plus avant. On regrette presque son insertion dans un roman pour la jeunesse qui privilégie l'action et s'appuie sur des personnages stéréotypés&amp;nbsp;: l'adolescent confronté à un univers différent et éprouvant ses premiers émois, les attachants compagnons robots, comme celui, déglingué, qui zozote, etc. Heureusement, l'auteur fait montre d'une certaine habileté pour jouer avec les poncifs du genre, s'attachant à raconter avant tout une aventure captivante, sans temps mort. Il connaît manifestement ses classiques en matière de space-opera, qu'il dévoile dans de discrets clins d'œil. Certains passages font même penser à Heinlein, notamment dans les dialogues servant de justification morales aux contraintes de la vie en groupe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L'ensemble manque toutefois de constance. Le ton vif et alerte, une dynamique générale des plus entraînantes, aident à pardonner des facilités et des naïvetés du scénario, mais la lecture bute sur des aspects plus discutables de l'univers, comme une société pacifique capable de se battre avec des fusils à balles explosives et des lance-roquettes dans une station spatiale (on peut supposer qu'elle aurait développé d'autres types d'armes adaptées à l'espace) ou des conséquences climatiques comme les mangues de Bourgogne et les activités estivales de février, quand on sait que le réchauffement global entraînera un refroidissement local, notamment sur la façade atlantique. De même, l'écriture se contente de dérouler l'action à l'aide de dialogues et de courtes phrases d'exposition, sans effort particulier sur le style, ce qui convient parfaitement à un récit jeunesse centré sur la narration. On regrette toutefois de devoir passer sur des faiblesses d'écriture comme&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;L'accident ne leur avait laissé aucune chance.&amp;nbsp;» au deuxième paragraphe du roman, un défaut de vigilance de radar et des distractions comme «&amp;nbsp;En une phrase elle venait de résumer un drame.&amp;nbsp;» à la suite de&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Papa n'a pas voulu que je retourne à l'intérieur. Maman est restée... pour arrêter la pile...&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;C'est là où&amp;nbsp;» ces défauts placent le roman un cran en-dessous du niveau auquel il aurait pu prétendre. L'ouvrage a bénéficié des bêta-lectures du collectif CoCyclis, où des amateurs bénévoles donnent leur avis, qui repose avant tout sur l'impression d'ensemble. Et, en effet, ces défauts n'obèrent en rien le plaisir de lecture, constamment nourri par des trouvailles, éléments de langage ou codes sociaux insolites, que l'auteur insère tout au long de l'histoire. Toutes ne sont pas heureuses ni en cohérence avec l'ensemble (&lt;em&gt;nom de Zeus, vidéo-rorman&lt;/em&gt;), mais elles témoignent d'une générosité et d'un entrain sympathiques. Duval a manifestement des idées&amp;nbsp;: il lui reste à travailler le reste. Pour un premier roman, le résultat est tout à fait honorable. Le prix Futuriales de la révélation jeunesse décerné en 2012 est, à ce titre, amplement mérité.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-systemed.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-systemed.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Le Système D&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Nathan Larson - éditions Asphalte, coll. «&amp;nbsp;Fictions&amp;nbsp;» - juin 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par P. Barbe-Girault - 256 pp. GdF. 21 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;A l'instar de Mirobole ou de Cambourakis, Asphalte fait partie de ces petites maisons ne craignant pas de défricher les territoires délaissés par les grosses structures éditoriales. Sans doute plus libre, et aussi plus curieux, l’éditeur parisien dispose d’un catalogue international digne d’intérêt, ne dédaignant pas la littérature interstitielle, raison pour laquelle quelques-uns de ses titres ont déjà été chroniqués ici même.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Système D&lt;/strong&gt; relève de cette approche où se mêlent les ressorts de la science-fiction et du polar, la littérature et le cinéma. Parfait melting-pot d’influences diverses, le roman illustre idéalement la fusion des genres dans le creuset de la culture &lt;em&gt;pulp&lt;/em&gt;. Un registre dans lequel Duane Swierczynski s’est illustré dans trois romans parus dans nos contrées chez Rivages «&amp;nbsp;Noir&amp;nbsp;» (&lt;strong&gt;A toute allure&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;The Blonde&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Date limite&lt;/strong&gt;).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;New York dans un avenir si récent qu’il semble passé. La Grosse Pomme se relève difficilement des attentats et de la pandémie de grippe qui l’ont frappée. Dans un décor de fin du monde qui n’est pas sans rappeler celui de Bagdad après sa libération par l’Axe du Bien, nous suivons les pérégrinations de Dewey Decimal. Le bonhomme crèche dans la bibliothèque de la ville où il peut assouvir sa passion pour les livres. Il emprunte d’ailleurs son identité au système de nomenclature de l’institution, car de son passé, il ne conserve rien. Juste des bribes dont il n’est même pas sûr. En fait, Dewey est persuadé qu’il s’agit de faux souvenirs implantés par l’armée. Paranoïaque, hypocondriaque, amnésique, affligé d’obsessions lui pourrissant l’existence, tous ces maux ne l’empêchent pourtant pas d’effectuer régulièrement des missions pour le compte du procureur de la ville. Un type ingrat et autoritaire qui semble en savoir plus long que lui-même sur sa véritable identité. Chargé d’exécuter un malfrat ukrainien, Dewey est détourné de sa mission initiale par une série de fâcheux contretemps. Il y laisse sa rotule, sa santé, et manque d’y perdre la vie. Heureusement, il récupère aussi un Sig Sauer, une main momifiée, la droite, rencontre une beauté fatale et retrouve au final une certaine dignité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sous l’égide de Megan Abbott, bien connue des lecteurs de thrillers, la quatrième de couverture invoque les mânes de Philip K. Dick et Chester Himes. Elle aurait pu tout aussi bien convoquer les fantômes du 11 septembre 2001 et des diverses interventions militaires des Etats-Unis dans les Balkans et au Proche-Orient. Ces événements de l’Histoire récente, mais aussi la crainte d’une pandémie fatale, semblent condensés dans les attentats du 14 février dont les ravages servent de décor à la mission de Dewey. Soldat perdu, tueur impitoyable, pauvre type, on a beaucoup de difficultés à cerner la psychologie gigogne du personnage, et s’il faut en retenir un trait dominant, misons sur sa chance de pendu. Le bougre partage aussi bon nombre des caractéristiques du privé des romans noirs dont il subit par ailleurs toutes les avanies. Passage à tabac, femme fatale, procureur corrompu, flic bouffant à tous les râtelier et faux semblants, Nathan Larson ne lui épargne rien, se contentant de saupoudrer son intrigue d’une bonne dose de dinguerie, d’humour et de nonchalance. Dewey est à l’image d’un pays ayant perdu la boussole quelque part du côté du 11 septembre. Un pays en état de siège, taraudé par ses fantasmes. Heureusement, il dispose du Système pour échapper au marasme ambiant. Une méthode en valant une autre et qui a fait ses preuves.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Système D&lt;/strong&gt; rejoint sans peine la longue liste des livres singuliers dont le charme apparaît proportionnel à l’agacement qu’il peut provoquer chez le lecteur refusant de lâcher prise. Et si ce premier roman paraît un tantinet décousu aux entournures, il fait montre de suffisamment d’inventivité et de punch pour mériter plus qu’un coup d’œil. On vous le dit, l’essayer, c’est l’adopter. Ça tombe bien, un deuxième épisode est disponible aux Etats-Unis, et le prochain doit paraître à l’automne.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-clan.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-clan.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Le Clan suspendu&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Etienne Guéreau - Denoël, coll. «&amp;nbsp;Y&amp;nbsp;» - août 2014 (roman inédit - 240 pp. GdF. 20 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Antigone, Ismène, Hémon… des prénoms rendus célèbres, entre autres par Sophocle. Synonymes pour les uns de tragédie émouvante et terrible, pour les autres de leçons poussiéreuses pleines d’ennui. Si vous pouvez en citer des passages entiers par cœur, vous ne serez pas dépaysé. Quant à ceux qui ignorent tout du destin des princes de Thèbes, qu’ils se rassurent&amp;nbsp;: Etienne Guéreau, qui semble ici signer son premier roman, fait un sort à ce classique de l’Antiquité grecque.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si Antigone est présente tout au long du roman, c’est sous les traits de l’héroïne, jeune fille qui quitte l’enfance bien plus violemment qu’elle n’aurait voulu. Elle réside dans le Suspend, village caché au sein des arbres, où cohabitent trois générations. Dans un si petit espace, la survie nécessite des règles strictes. Les rituels marquent le temps, justifient les actions, confortent les rôles de chacun. Le texte sacré n’est pas la Bible, le Coran ni la Torah, mais &lt;strong&gt;Antigone&lt;/strong&gt; de Sophocle. Tous les habitants apprennent cette pièce par cœur (l’écrit a disparu, ou presque), s’en transmettent les vers et en récitent des passages à tout propos. Elle ponctue les conversations, clôt les discussions, unit le groupe à l’instar de la peur d’un ennemi cruel, implacable, qui guette au sol. Interdiction formelle de descendre, sauf pour les chasseurs, et encore, le moins fréquemment possible, tant le danger est grand. Anne Dersbrevik rôde et la liste de ses victimes s’allonge.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais peu à peu, l’ordre établi se délite. Les anciens perdent leur autorité. Hémon, un jeune chasseur, veut les renverser, prendre le pouvoir. Les dieux, explique-t-il, fidèle à la tragédie de Sophocle, exigent des sacrifices. Et le quotidien, autrefois dur mais rassurant, bascule progressivement dans la violence. Pour fuir ce péril, Antigone va en affronter un plus effrayant encore&amp;nbsp;: elle va descendre de l’arbre, quitter la protection de son village.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;&lt;em&gt;Quand &lt;strong&gt;Antigone&lt;/strong&gt; rencontre “&lt;strong&gt;The Hunger Games&lt;/strong&gt;”. Inoubliable&amp;nbsp;! &lt;/em&gt;» Encore un bandeau racoleur, sans réel lien avec le roman. Les points communs avec la trilogie à succès sont bien minces&amp;nbsp;: une jeune fille comme personnage principal&amp;nbsp;; une lutte pour la survie (et encore, pas de jeu, pas de société «&amp;nbsp;organisatrice&amp;nbsp;»). En fait, à part dans la volonté d’attirer un public «&amp;nbsp;young&amp;nbsp;» (ce roman est l’un des premiers de la collection «&amp;nbsp;Y&amp;nbsp;» de Denoël), cette comparaison est sans fondement. Reste que si ces livres ne boxent pas dans la même catégorie, cela n’enlève rien au caractère «&amp;nbsp;addictif&amp;nbsp;» (pour reprendre un autre terme de la couverture) du &lt;strong&gt;Clan suspendu&lt;/strong&gt;, ni à sa valeur. L’histoire est solide, bien menée. La mise en place est alerte, rythmée&amp;nbsp;; les événements s’enchainent avec naturel et Antigone s’avère un guide aussi émouvant qu’attachant. A travers sa vie dans le village, puis son périple haletant sur et sous le sol, elle entraîne le lecteur vers le dénouement, la compréhension de cet univers particulier. Au fil des pages, des bribes d’informations distillées avec plus ou moins d’habileté permettent de saisir l’étendue du mystère entourant le Suspend, son origine, le monde d’en bas.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On peut souhaiter au &lt;strong&gt;Clan suspendu&lt;/strong&gt; le succès des «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Hunger Games &lt;/strong&gt;». Il a les qualités, en tout cas, pour divertir de manière aussi efficace qu’agréable. Et puis, cerise sur le gâteau, il donne envie de (re)découvrir l’histoire de la «&amp;nbsp;vraie&amp;nbsp;» Antigone et son destin funeste. Pourquoi bouder son plaisir, alors&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-terre.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-terre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;La Terre Embrasée&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;&lt;strong&gt;Orson Scott Card&lt;/strong&gt; &amp;amp; &lt;strong&gt;Aaron Johnston&lt;/strong&gt; - l’Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» - juin 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par F. Bury - 542 pp. GdF. 25 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Terre Embrasée &lt;/strong&gt; est le deuxième volume des préquelles à &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/la-strategie-ender&quot;&gt;La Stratégie Ender&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; et fait suite à &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/avertir-la-terre&quot;&gt;Avertir la Terre&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. Dans le premier volume on voyait le vaisseau interstellaire des aliens baptisés «&amp;nbsp;formiques&amp;nbsp;» aborder et traverser le Système Solaire en y laissant un sanglant sillage. Il se dirige vers la Terre et point n'est besoin d'être grand clerc pour deviner leurs funestes intentions. Dans ce deuxième volume, le vaisseau formique atteint la Terre et l'invasion commence par la Chine. En fait, leur dessein n'est ni d'envahir ou de conquérir, ni même d'exterminer les humains mais d'éradiquer toutes formes de vies terrestres.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On retrouve les principaux protagonistes du premier tome. Victor a bien réussi à atteindre la Lune mais peine à faire prendre conscience à l'humanité du danger qui se précipite vers elle. Lem Juke rejoint aussi la Lune, davantage préoccupé par l'idée de détrôner son père à la tête de la plus puissante corporation du Système Solaire et la manière d'exploiter l'invasion formique à cette fin. Enfin, les Soldats d'élite Wit O'Toole et Mazer Rackham qui nous avait été présenté en marge des péripéties d'&lt;strong&gt;Avertir la Terre&lt;/strong&gt; entrent en action, prenant même pour le second, le premier rôle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les auteurs privilégient clairement le romanesque à la plausibilité et une poignée de héros sauve le monde. Comme Ender et Bean. Certes. Mais ces deux personnages avaient été «&amp;nbsp;fabriqués&amp;nbsp;» dans cet unique dessein et c'est justement ce qui conférait da dimension spéculative à &lt;strong&gt;La Stratégie Ender.&lt;/strong&gt; On se demande pourquoi la stratégie des formiques est si peu expéditive et s'expose ainsi à une contre-offensive. On sait depuis la Seconde Guerre mondiale qu'il faut détruire l'infrastructure de l'ennemi&amp;nbsp;: hôpitaux, centres et voies de communication, sites de production, par des bombardements massifs avant d'envoyer l'infanterie fignoler la besogne. Les formiques, à l’instar de Göring, opteront pour un choix différent axé sur la terreur. On ne croit pas le moins du monde au GOM, une unité d'élite internationale dépendant de l'ONU chargé de défendre la veuve et l'orphelin mais qui tombe vraiment à pic lorsque surviennent les formiques…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman d'invasion extraterrestre s'inscrit dans une tradition déjà longue depuis &lt;strong&gt;La Guerre des Mondes&lt;/strong&gt; et n'est pas sans rappeler par maints aspects le film de Roland Emmerich &lt;em&gt;Independence Day&lt;/em&gt;&lt;strong&gt;. &lt;/strong&gt;L'aventure pour l'aventure. De l'action à toutes les pages. &lt;strong&gt;La Terre Embrasée &lt;/strong&gt;est à &lt;strong&gt;La Stratégie Ender &lt;/strong&gt;ce que les &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/la-maison-des-atreides&quot;&gt;préquelles de &lt;strong&gt;Dune&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; sont à &lt;strong&gt;Dune &lt;/strong&gt;: l’exploitation du filon. C'est d'une lecture bien agréable, certes, mais sans la moindre once spéculative. Du pur divertissement.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-hommesoleil.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-hommesoleil.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;L’Homme-Soleil&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;John Gardner - Denoël coll. «&amp;nbsp;Lunes d’encre&amp;nbsp;» - février 2014 (réédition d’un roman traduit de l'anglais [US] par C. &amp;amp; A. Mourthé – 800 pp. GdF. 29,50€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Dans L’Homme-soleil, j’ai un vernis de réalisme, mais sous ce vernis, des choses remontent comme des bulles à la surface.» Voilà qui rassurera le lecteur de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; se demandant ce que peut bien trafiquer &lt;strong&gt;L’Homme-soleil&lt;/strong&gt; de John Gardner dans la collection «&amp;nbsp;Lunes d’encre&amp;nbsp;» et, à fortiori, dans sa revue favorite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À Batavia, dans l’état de New-York, au milieu des années soixante, Fred Clumly assume sa charge de chef de la police malgré un vieillissement certain jusqu’au jour où son équipe met sous les verrous un homme étrange à l’identité non déterminée. Celui qui se présente comme l’Homme-soleil a pris soin de détruire ses papiers avant d’être arrêté pour avoir peinturluré le mot Amour en travers d’une des artères de la ville. La détermination du prisonnier à faire tourner en bourrique les policiers prend une tournure bien plus grave quand il décide de s’échapper avec ses codétenus à la manière d’un Houdini&amp;nbsp;: l’évasion finit dans un bain de sang.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dès lors, le chef Clumly n’aura d’autre obsession que d’élucider le mystère de l’Homme-soleil. Avec une frénésie croissante, il remuera ciel et terre à Batavia, et surtout le passé souvent boueux de la famille Hodge, de médiocres notables locaux qui doivent essentiellement leur position sociale à leur patriarche, feu Arthur Hodge Sr, membre du Congrès. Enfin, Clumly acceptera l’impensable&amp;nbsp;: ouvrir et maintenir le dialogue avec sa Némésis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Homme-soleil&lt;/strong&gt; ne raconte pas tant une enquête policière qu’un voyage intérieur fait de doutes et de désillusions menant aux portes de l’enfer. Au fil des pages, le sol se dérobe sous les pieds de Fred Clumly. Ce personnage reste pourtant, malgré les apparences et comme l’a voulu Gardner, la seule constante dans un univers rempli de faux semblants et de sombres secrets. Un monde où les humains sont des acteurs pour qui l’hypocrisie semble la seule défense valable contre une inéluctable dégénérescence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Homme-soleil&lt;/strong&gt; , paru en 1972, a progressivement connu un très grand succès aux États-Unis. À une époque marquée par l’antagonisme entre l’idéologie hippie et celle de Richard Nixon, beaucoup ont cru qu’il mettait en scène un combat symbolique entre un pouvoir monolithique et une rébellion ouverte sur le monde. Mais Gardner va beaucoup plus loin&amp;nbsp;: il démontre qu’ordre et anarchie sont les deux faces d’une seule et même médaille, des faux-jumeaux fratricides, nés d’une bonne volonté et d’un appétit de vivre qui s’épuisent avec le temps.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’exigeant John Gardner, sur près de huit cents pages qu’il a toujours refusé d’amputer, déploie d’incroyables talents de conteur&amp;nbsp;: il tisse un décor plus vrai que nature, il y insère des personnages finement profilés, insuffle la vie à une création que l’on peine à distinguer de la réalité et, enfin, fait pétiller l’ensemble avec de toutes petites bulles d’imaginaire. Une pièce de maître.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Grégory Drake&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-crime.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-crime.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;God save the crime&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Pierre Dubois - Hoëbeke - mars 2014 (court roman inédit - 192 pp. LdP avec rabats. 15 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Un beau manteau, un haut chapeau, une grappe de raisin et un long couteau. Tout le monde connaît Jack L'éventreur et ses crimes… La véritable identité du ou des coupables, personne ne sait &amp;nbsp;: Sir William Gull (intéressant mais improbable, il avait eu une attaque avant le dernier meurtre), Aleister Crowley (trop jeune&amp;nbsp;! Il avait 13 ans), Montague John Druitt (un brillant avocat, mouais…), un boucher juif (ça ne correspond guère aux descriptions d’un &lt;em&gt;gentleman &lt;/em&gt;venu s’encanailler à Whitechapel), Sherlock Holmes (il semblerait que ce soit un personnage de fiction, même s’il est permis d’en douter)… Peu importe qui était Saucy Jack, il est maintenant une légende. Et quelle légende &amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans son court roman &lt;strong&gt;God save the crime&lt;/strong&gt;, Pierre Dubois (surtout connu comme elficologue) choisi un angle a priori inédit&amp;nbsp;: le couple criminel, et nous jette au visage un roman «&amp;nbsp;sadien en diable&amp;nbsp;», une histoire d’amour fou et de meurtres abjects, arrosée de sang, de cyprine, de foutre et de viscères libérées de toutes leurs attaches.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette galerie des horreurs, cette impétueuse pornographie, ce fantasme littéraire victorien farci d’anachronismes (&lt;strong&gt;Le Vent dans les saules&lt;/strong&gt; , 1908&amp;nbsp;; &lt;strong&gt;Peter Pan&lt;/strong&gt;, 1902) ne nous épargne rien, y compris quelques scènes pédophiles qui prennent ici sens en se plaçant fort judicieusement dans l’ombre de Lewis Carroll.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et si on peut parfois regretter l’abus de mots anglais dans la prose de Pierre Dubois, on saluera surtout une langue incroyable, prenante, somptueuse. En un mot&amp;nbsp;: érotique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;God save the crime&lt;/strong&gt; est un petit livre fou, presque aussi choquant que &lt;strong&gt;Salo ou les 120 journées de sodome&lt;/strong&gt;, un plaisir sans doute inavouable, à lire sous le manteau ou plutôt sous les couvertures, à deux, un jour de pluie.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Thomas Day&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt; &lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-grimnoir.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-grimnoir.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Foudre de Guerre&lt;br /&gt;
Chroniques du Grimnoir, tome 3&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;Larry Correia - l'Atalante, coll. «&amp;nbsp;La Dentelle du Cygne&amp;nbsp;» - août 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par M. Surgers - 448 pp. GdF. 23 euros)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;L’intrigue de &lt;strong&gt;Foudre de Guerre&lt;/strong&gt;, nominé au prix Hugo 2014,se situe dans la continuité de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/malediction&quot;&gt;&lt;strong&gt;Malédiction&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Jake Sullivan, le lourd, recrute une équipe d’actifs de chocs pour se lancer dans une mission suicide afin de débusquer l’éclaireur. Faye, la voyageuse censée être morte, part à la recherche de Jacques Montand pour en apprendre davantage sur sa «&amp;nbsp;malédiction&amp;nbsp;». Quant à Francis Stuyvesant, le bougeur, il œuvre dans l’ombre contre la loi de fichage des actifs que souhaitent mettre en place les États-Unis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;On prend les mêmes et on recommence&amp;nbsp;». Cette maxime s’applique aussi bien aux défauts qu’aux qualités de &lt;strong&gt;Foudre de Guerre&amp;nbsp;:&lt;/strong&gt; un manichéisme trop marqué (les gentils américains, les méchants japonais), des combats homériques &lt;em&gt;ad nauseum&lt;/em&gt;, des protagonistes qui commettent atrocités sur atrocités mais en les justifiant toujours de belle manière pour se donner bonne conscience (quand ils en possèdent une). L’intrigue linéaire ne surprendra personne, les meilleures idées sont sous-exploitées, certaines lignes narratives ou personnages quasiment abandonnés pendant plusieurs centaines de pages avant de réapparaître. Quant aux lecteurs avertis de l’univers Marvel, ils ne pourront s'empêcher de faire quelques rapprochements embarrassants (fichage des mutants/actifs, le cérébro/la machine de l’impérium, les Skrull/l’éclaireur).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Observer les mêmes défauts, filés sur la trilogie complète, a de quoi décourager&amp;nbsp;; l'auteur ne fait montre d'aucun progrès. Heureusement, le bébé n’est pas à jeter avec l’eau du bain&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;Foudre de Guerre&lt;/strong&gt; possède quand même quelques vrais points forts. Correia insuffle un rythme soutenu à son récit&amp;nbsp;; seulement 448 pages pour clore une trilogie c’est assez bref par les temps qui courent. Et la qualité principale du roman tient dans sa galerie de personnages, plus déjantés les uns que les autres. On retrouve et on suit avec plaisir (quoique pas toujours…) les aventures de nos actifs. Mention spécial au Docteur Wells qui aurait mérité d’être plus développé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au cinéma, on parle volontiers de série B. &lt;strong&gt;«&amp;nbsp;La trilogie du Grimnoir&amp;nbsp;»&lt;/strong&gt; n'est rien de plus. On réservera &lt;strong&gt;Foudre de Guerre&lt;/strong&gt; à ceux que les deux premiers tomes ont enthousiasmé. Les autres passeront leur chemin sans regret.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Manuel Beer&lt;/h5&gt;

&lt;h3 id=&quot;orthogonal&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-orthogonal123.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-orthogonal123.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;Orthogonal&lt;/h3&gt;

&lt;h5&gt;1. The Clockwork Rocket (2011, inédit en français)&lt;br /&gt;
2. The Eternal Flame (2012, inédit en français)&lt;br /&gt;
3. The Arrows of Time (2013, inédit en français)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Il y a quasiment un an, au moment où paraît le n°76 de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;, Greg Egan concluait sa trilogie «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Orthogonal&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: un prétexte comme un autre pour nous pencher dessus.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après avoir emmené son lecteur dans des futurs de plus en plus distants — mille ans pour &lt;strong&gt;Diaspora&lt;/strong&gt; (1997), vingt mille pour &lt;strong&gt;Schild’s Ladder &lt;/strong&gt;(2002) et cent mille pour &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/incandescence&quot;&gt;&lt;strong&gt;Incandescence&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (2008) —, Egan le transporte ici dans un autre univers. A première vue, on pourrait craindre que notre auteur s’intéresse de moins en moins à l’humain, faisant &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/blog/zendegi&quot;&gt;de &lt;strong&gt;Zendegi&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (2010 pour la VO) une anomalie dans son œuvre. Les choses ne sont cependant pas aussi tranchées.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un autre univers donc, rigoureusement décrit, et qui, en bref, diffère du nôtre sur deux points essentiels&amp;nbsp;: le temps y est une dimension comme les autres, et la vitesse de la lumière est une variable (certaines longueurs d’onde sont plus rapides que d’autres). Différences qui n’ont en rien empêché l’éclosion de la vie et de l’intelligence. Ainsi, cette race de métamorphes humanoïdes, qui se reproduit par fission. (Et Egan de battre en brèche le présupposé selon lequel toute Nature serait intrinsèquement bonne&amp;nbsp;: la procréation est ici fatale aux femmes.)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;The Clockwork Rocket&lt;/strong&gt; se centre sur le personnage de Yalda, une femme hors du commun. Issue d’une société agraire, elle gagne la ville pour ses études d’astronomie. En butte à l’hostilité et au conservatisme de ses pairs, elle va néanmoins effectuer des découvertes révolutionnaires sur la nature de son univers. Et comprendre que sa planète est menacée&amp;nbsp;: depuis plusieurs années, des étoiles filantes toujours plus nombreuses illuminent le ciel. Ces «&amp;nbsp;fonceurs&amp;nbsp;» représentent un danger pour la planète, risquant de l’annihiler en cas de collision. L’état actuel des connaissances ne permet hélas pas de faire face à ce péril. Ce que Yalda sait néanmoins, c’est que, dans cet univers, avancer à une vitesse relativiste augmente la durée du trajet pour le voyageur. Elle émet alors le projet de lancer un vaisseau spatial selon une trajectoire orthogonale au temps de son monde d’origine, ce qui laissera aux passagers la durée pour résoudre le problème des «&amp;nbsp;fonceurs&amp;nbsp;» tandis que seules quatre années s’écouleront pour ceux restés sur place. C’est ainsi qu’est lancé dans les cieux le&lt;em&gt;Peerless&lt;/em&gt; (le Sans-Pareil), rien de moins qu’une véritable montagne, et dont le voyage est raconté dans &lt;strong&gt;The Eternal Flame&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;The Arrows of Time&lt;/strong&gt;. Le deuxième tome se déroule plusieurs générations après le départ du &lt;em&gt;Peerless&lt;/em&gt;, à bord du vaisseau. Certains problèmes ont été résolus, d’autres ont fait leur apparition&amp;nbsp;: les principaux sont la surpopulation du vaisseau et le carburant. Sans oublier un planétoïde non loin, fait de matière orthogonale. Les recherches sur ces trois problèmes et leurs implications ne vont pas sans causer peurs ou rejets au sein d’une société où le conservatisme est encore fort. Bien plus tard, au moment où débutele troisième tome, le &lt;em&gt;Peerless&lt;/em&gt; est sur le point de faire demi-tour — une décision qui navre certains, peu désireux de sauver ce monde des origines qu’ils n’ont jamais connu. Mais ce qui divise l’équipage du vaisseau est l’invention d’une caméra capable d’envoyer des messages à rebrousse-temps. La moitié des voyageurs y voit la fin de son libre-arbitre, tandis que l’autre moitié s’enthousiasme pour les possibilités de l’appareil pour résoudre des problèmes futurs. Les tensions sont telles que certains envisagent l’exil. Une expédition est donc lancée orthogonalement vers une planète proche… dont la flèche temporelle s’avère inversée par rapport aux explorateurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Orthogonal&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;», Greg Egan donne une dimension supplémentaire et inédite au &lt;em&gt;worldbuilding&lt;/em&gt;, créant un univers de toute pièce, jusqu’à ses lois physiques. De fait, on serait bien en peine de prendre l’auteur en défaut, tant chaque point de cet univers est détaillé. De fait, chaque tome de la trilogie possède son lot d’échanges de points de vue entre chercheurs, biais par lequel on découvre et comprend ce monde en même temps que les personnages. Les notions abordées dans &lt;strong&gt;The Clockwork Rocket&lt;/strong&gt; font la part belle à l’astrophysique, tandis que &lt;strong&gt;The Eternal Flame&lt;/strong&gt; aborde biologie et physique des particules, dans des chapitres parfois arides qui risquent d’en rebuter certains. Enfin, le temps et ses directions font l’objet de casse-têtes dans &lt;strong&gt;The Arrows of Time&lt;/strong&gt;. Une trilogie complexe donc, mais pas illisible&amp;nbsp;: Egan donne au lecteur les clés pour appréhender son univers clés, et les nombreux schémas (dont la présence n’a rien d’injustifié) agrémentant les livres permettent de mieux saisir les concepts exprimés&amp;nbsp;: de fait, «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Orthogonal&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» s’avère dans ses développements plus aisé d’accès que &lt;strong&gt;Schild’s Ladder&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Incandescence&lt;/strong&gt;. Y demeure cependant en commun le leitmotiv d’Egan&amp;nbsp;: la primauté du questionnement, de la recherche et de la méthode scientifiques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’auteur n’en propose pas moins également une aventure humaine. Bien loin des personnages de &lt;strong&gt;Schild’s Ladder&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Incandescence&lt;/strong&gt;, parfois guère plus que des silhouettes, on en vient à vibrer pour Yalda et ses pairs, face à l’adversité des conservateurs ou aux dangers de cet univers où rien n’est intuitif.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;objr76-egan.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/objr76-egan.jpg&quot; style=&quot;float: right; margin: 0 0 1em 1em;&quot; /&gt;Certainement l’une des œuvres les plus ambitieuses d’Egan, la trilogie «&amp;nbsp;&lt;strong&gt;Orthogonal&lt;/strong&gt;&amp;nbsp;» est aussi ardue que fascinante. S’il n’est pas évident qu’elle réconcilie les allergiques à l’auteur, on la recommandera sans réserve aux amateurs (anglophones).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;A noter enfin, la parution en mai dernier d’une étude de Karen Burnham sur Greg Egan, titrée &lt;strong&gt;Greg Egan&lt;/strong&gt;, aux presses universitaire de l’Illinois dans la collection «&amp;nbsp;Modern Masters of Science Fiction&amp;nbsp;». Passant en revue les thématiques de l’auteur, explicitant la méthode scientifique qui sous-tend son œuvre, l’étude se conclut par une longue interview. Rien moins que passionnant.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Poul Anderson, guide de lecture outretemporel</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2014/07/24/Poul-Anderson-guide-de-lecture-outretemporel</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:04692cc6df5614de0fa48d1e28ae48e9</guid>
        <pubDate>Thu, 24 Jul 2014 10:26:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-une.jpg&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;En complément au guide de lecture &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/poul-anderson/&quot;&gt;Poul Anderson&lt;/a&gt; paru dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-75&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°75&lt;/a&gt;, en librairie depuis le 10 juillet, et à son &lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2014/07/17/Appendice-au-guide-de-lecture-Poul-Anderson&quot;&gt;appendice sur le blog&lt;/a&gt;, voici une nouvelle annexe, regroupant toutes les critiques des livres de notre auteur parues au fil des numéros de la revue… &lt;/p&gt; &lt;h3&gt;La Saga de Hrolf Kraki&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;
&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-hrolf.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-hrolf.jpg&quot; /&gt;Poul Anderson s'approprie les «&amp;nbsp;Dits&amp;nbsp;» constituant la saga de Hrolf Kraki, cinq chants mis en forme au XIe siècle. L'équivalent de la transcription akkadienne faite par Silverberg pour &lt;strong&gt;Gilgamesh, roi d'Ourouk&lt;/strong&gt; (l'Atalante), ou du fascinant &lt;strong&gt;Grendel &lt;/strong&gt;de John Gardner (Denoël) contant les exploits de Beowulf vu par le monstre. Beowulf qui n'hésite pas à donner un coup de main aux Skjoldung, lignage tourmenté dont est issu Hrolf Kraki. Car la famille régnante du Danemark n'a pas attendu Hamlet pour donner dans la chicane familiale. Ici, point de col en dentelles, mais des palais de planches à l'atmosphère saturée de fumée, de relents d'hydromel et de corps mal lavés. Sexe et batailles rythment la saga, deux moteurs du destin qui détermineront l'existence de Hrolf, et sa fin. D'entrée, la maison Skjoldung est frappée par le drame&amp;nbsp;: Frodi tue son frère Halfdan, épouse sa veuve et s'approprie la couronne du Danemark. Hroar et Helgi, fils du monarque défunt, fuient avant d'obtenir vengeance. Hroar dirige le pays en souverain avisé tandis que Helgi, roi de guerre, s'attire la malédiction des entrailles. D'une Elfe, il a une fille, Skuld, qui conspirera à perdre le royaume. Du viol de la reine Olof naît également une héritière, Yrsa, dont il fera son épouse. Hrolf est donc un fils incestueux, mais à la santé de chêne qui lui vaudra le surnom de Kraki, ou «&amp;nbsp;tronc&amp;nbsp;». Il s'entoure de champions issus d'un homme-ours, combat les bersekers et parvient à unifier le pays. Mais il lui reste à délivrer sa mère Yrsa, contrainte d'épouser Adils de Suède, le roi sorcier. Hrolf et ses douze braves iront au combat, dans l'assurance de vaincre mais aussi de mourir car ils ont bafoué Odin…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
On l'aura compris, voici un roman qui sent sous les bras. Une pure jouissance de lecture, rendue disponible au lectorat français par une traduction remarquable qui parvient à préserver le rythme des chants, mais aussi la modernité du style d'Anderson. Nul doute que l'éditeur offrira à Pierre-Paul Durastanti deux pucelles nattées qui fourrageront dans sa barbe. Enfin, notons que Poul Anderson avait déjà mis en scène le roi Helgi dans «&amp;nbsp;&lt;em&gt;L'Homme qui était arrivé trop tôt &lt;/em&gt;» (&lt;strong&gt;Histoires de voyages dans le temps&lt;/strong&gt;, Livre de Poche), nouvelle qui voyait un soldat contemporain projeté au VIe siècle et défaillir à l'odeur de pieds vikings. Quand je vous dis que ce n'est pas de la littérature pour buveurs de verveine, parole de Loki&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumejean&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-36&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 36&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Trois Cœurs, Trois Lions&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-3coeurs.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-3coeurs.jpg&quot; /&gt;
Longtemps les ouvrages de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/poul-anderson/&quot;&gt;Poul Anderson&lt;/a&gt;, en dehors de l'amusant &lt;strong&gt;Les Croisés du cosmos&lt;/strong&gt; (Folio «&amp;nbsp;SF&amp;nbsp;»), ont été assez difficiles à trouver dans l'Hexagone. Cependant, il semble qu'Anderson profite actuellement d'un regain d'intérêt dans nos contrées science-fictives. Ainsi, le Bélial' s'illustre ici pour la troisième fois (après les rééditions de &lt;strong&gt;La Saga de Hrolf Kraki&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;La Patrouille du temps&lt;/strong&gt;, et en attendant la suite inédite de cette même Patrouille…) dans le come-back de cet auteur star aux Etats Unis mais méconnu par chez nous. Cette réédition s'enrichit pour l'occasion d'une préface de Jean-Daniel Brèque — en attendant la parution de son livre sur Anderson annoncé pour septembre 2007 chez Les Moutons électriques —, et de deux nouvelles, les fameux «&amp;nbsp;deux regrets&amp;nbsp;» du titre (le premier des deux récits, «&amp;nbsp;L'Auberge hors du temps&amp;nbsp;», étant initialement paru dans Fiction en 1980, l'autre, «&amp;nbsp;La Ballade des perdants&amp;nbsp;», étant pour sa part inédit).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Une fois n'est pas coutume, commençons par la fin. Les deux nouvelles qui clôturent cette réédition ne sont pas nécessaires à la compréhension du roman lui-même. Elles offrent à Anderson l'occasion de prolonger ces rencontres impossibles entre personnages réels et fictifs issus d'époques différentes et d'univers parallèles dans un lieu neutre né de son imagination&amp;nbsp;: l'auberge Au Vieux Phénix. De ces deux rencontres impossibles imaginées par Anderson se dégage une atmosphère de fatalisme. Malgré la connaissance que leur offre leur séjour dans ce lieu neutre, toutes les personnalités illustres qui se côtoient temporairement restent liées à leur histoire personnelle sans possibilité de changer celle-ci. Finalement, seuls les amoureux et les poètes peuvent tirer profit de ce répit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Penchons-nous maintenant sur le morceau principal de cette réédition&amp;nbsp;: le roman &lt;strong&gt;Trois cœurs, trois lions&lt;/strong&gt;. Un texte qui a ceci de particulier qu'il ressortit de ce sous-genre étrange qu'est la fantasy rationnelle. Une telle entrée en matière peut paraître paradoxale, voire hérétique aux yeux du plus fervent des rationalistes. Elle correspond pourtant à la réalité du récit tel qu'il a été conçu et écrit par Anderson. Aussi, précisons les choses pour éviter toute controverse stérile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Au début du récit, le héros Holger Carlsen est en fâcheuse posture. Engagés dans une opération capitale pour la Résistance et les Alliés, lui et ses camarades sont cernés par l'armée allemande sur une plage de la Baltique. L'avenir de Carlsen semble se borner à deux possibilités&amp;nbsp;: au mieux, les geôles de l'occupant&amp;nbsp;; au pire, une mort qu'il espère prompte et sans douleur. Cependant, une troisième éventualité s'offre à lui sans crier gare&amp;nbsp;: être projeté dans un univers parallèle, univers de fantasy que notre héros danois va s'empresser d'investir afin de survivre. En effet, le monde dans lequel Carlsen atterrit, nu comme un ver, est un univers de fantasy héroïque de la plus belle eau. En matière d'archétypes, on y trouve que du lourd&amp;nbsp;: dragon, ogre, géant, troll, elfe, fée, chevalier, sorcière, mage… Anderson a cependant le bon goût de s'inspirer de l'imagerie carolingienne et non de la matière de Bretagne. Nous sommes ainsi en terre plus continentale qu'insulaire, plus germanique que celte. Ce qui n'enlève rien au caractère merveilleux de l'affaire, d'autant plus qu'Holger se retrouve fort rapidement embarqué dans une quête où il sera beaucoup question d'affrontement entre Loi et Chaos. Un Chaos qui menace… Fort heureusement, Poul Anderson nous narre les mésaventures de messire Holger avec une légèreté et une drôlerie — un peu à la manière des &lt;strong&gt;Croisés du cosmos&lt;/strong&gt; — qui aiguise le sourire plus d'une fois et c'est sans doute cela qui rend cette lecture moins pesante au final.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Mais revenons à notre affirmation de départ&amp;nbsp;: où est le rationnel dans tout ce fatras de fantasy&amp;nbsp;? Dans le point de vue du héros Holger Carlsen/Danske, qui ne se départit à aucun moment de son esprit logique. Tout phénomène a son explication et si celle-ci lui échappe, c'est qu'il n'a pas la connaissance suffisante pour la formuler. Il interprète ainsi les événements extraordinaires avec le regard d'un ingénieur, il accomplit des exploits avec l'aide de ses connaissances scientifiques et techniques, comme par exemple lorsqu'il vainc un dragon avec quelques notions de thermodynamique. Finalement, son excursion dans ce monde médiéval fantastique n'est que l'expérimentation de la conférence sur les univers parallèles à laquelle il a assisté juste avant-guerre et qui ouvre le récit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Au terme de cette chronique, il faut reconnaître que ce roman léger, qui n'accuse en rien ses quarante-cinq ans d'âge, est à lire autant par curiosité (il est indéniable qu'on y trouve l'une des inspirations majeures du Michael Moorcock du Champion Eternel) que pour se distraire. Terminons en soulignant le sérieux du travail accompli (traduction révisée et bibliographie en fin d'ouvrage — voici un détail qui compte dans une période de rééditions trop souvent bâclées), et en soulignant l'existence de &lt;strong&gt;Tempête d'une nuit d'été&lt;/strong&gt;, autre roman de Poul Anderson appartenant au même cycle que &lt;strong&gt;Trois cœurs…&lt;/strong&gt;, dont on murmure qu'il pourrait lui aussi être réédité aux éditions du Bélial'.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Maintenant, si le cœur vous en dit…&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-44&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 44&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Chevalier de l’Empire terrien&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-chevalier.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-chevalier.jpg&quot; /&gt;
Parmi les (re)découvertes du patrimoine de la science-fiction, Poul Anderson fait figure de poids lourd. Longtemps victime dans l'Hexagone d'un ostracisme tenace, l'écrivain états-unien est désormais l'objet d'un véritable engouement. En effet, ce ne sont pas moins de dix ouvrages — inédit et réédition, one-shot et composante de cycle, fiction et non-fiction — qui sont parus depuis 2004. Joli regain d'intérêt, se permettra-t-on de noter, pour un auteur que l'on associe fréquemment à l'âge d'or de la S-F américaine, même s'il a largement poursuivi sa carrière au-delà du terme de celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Les éditions l'Atalante ont fait le choix de se concentrer sur le personnage de Dominic Flandry, un des héros récurrents de l'œuvre d'Anderson. &lt;strong&gt;Chevalier de l'Empire Terrien&lt;/strong&gt; est le troisième opus de ses aventures. On trouvera ici deux courts romans inédits en France. Le premier, &lt;strong&gt;Enseigne Flandry&lt;/strong&gt;, revient sur la jeunesse du personnage et montre de quelle façon il a intégré les services de renseignements terriens. Le second, &lt;strong&gt;Chevalier de spectres et d'ombres&lt;/strong&gt;, prend place au crépuscule de sa carrière, après une vie bien remplie au service de l'Empire. Il y a évidemment matière à gloser sur l'évolution personnelle de Flandry. En dépit des apparences, le grand écart entre les deux romans n'est pas que temporel&amp;nbsp;; trente années entre les deux aventures de l'espion, neuf entre l'écriture des deux textes. Les deux histoires se distinguent également par leur tonalité contrastée. Enseigne Flandry est un récit rondement mené, mais sans véritable éclat. Les rebondissements y sont convenus, les personnages et extraterrestres archi-stéréotypés, le traitement s'avère finalement très «&amp;nbsp;old school&amp;nbsp;». Bref, on se situe dans la norme des space operas classiques, ni plus, ni moins, avec tout ce que l'exercice comporte comme facilités. Ce n'est heureusement pas le même constat avec Chevalier de spectres et d'ombres qui se révèle le morceau de choix du recueil. Même si on est très loin des flamboyances déployées par l'auteur dans certains textes du cycle de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/serie/la-patrouille-du-temps&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Patrouille du temps&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (publié dans son intégralité, soit quatre tomes, aux éditions du Bélial'), le recul sur la carrière de Flandry et sur le devenir de l'Empire procure ici une profondeur dont était dépourvu &lt;strong&gt;Enseigne Flandry&lt;/strong&gt;. Certes, le récit ne déroge pas aux conventions du space opera. Mais celui-ci ne se cantonne pas uniquement au domaine de la guerre secrète, avec ses complots et ses faux-semblants, pas plus qu'il ne se réduit aux ressorts basiques d'une aventure pimentée d'un zeste de cynisme. Anderson ajoute à propos une dimension supplémentaire, propice à une réflexion plus globale que l'on peut interpréter comme une sorte de paratexte implicite qui court dans toute son œuvre. Là se trouve sans aucun doute le point fort de l'auteur états-unien. Pour mémoire, rappelons que le cycle de «&amp;nbsp;L'Empire terrien&amp;nbsp;» correspond à une phase de l'histoire du futur qu'Anderson a improvisé progressivement en lui rattachant les textes de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Ligue polesotechnique&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. L'écrivain y dévoile ses représentations sur l'Histoire — représentations qui relèvent de l'Histoire comparée et dans lesquelles l'entropie joue un rôle déterminant. L'Empire terrien se révèle ainsi comme un avatar science-fictif des nombreux empires qui ont dominé l'Humanité pendant l'Histoire, un avatar décrit ici sur son déclin. Et pendant que le collapsus dure, il ne reste plus à Flandry qu'à faire de son mieux pour repousser la Longue Nuit qui menace de tomber sur la civilisation, avec l'espoir de léguer aux générations à venir le récit édifiant de ses exploits afin qu'elles en tirent les leçons qui s'imposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Au terme de cette chronique, revenons à des considérations plus terre-à-terre. Si &lt;strong&gt;Chevalier de l'Empire Terrien&lt;/strong&gt; finit par emporter l'adhésion, ce n'est pas en raison du premier texte qui figure au sommaire. L'ouvrage vaut surtout d'être lu pour le roman &lt;strong&gt;Chevalier de spectres et d'ombres&lt;/strong&gt; qui mérite, sans conteste, d'être reconnu comme un titre incontournable de la Geste andersonienne.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-54&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 54&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;La Patrouille du Temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-patrouille2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-patrouille2.jpg&quot; /&gt;
Manson Emmert Everard, lieutenant plusieurs fois décoré durant la Seconde guerre mondiale, ingénieur célibataire et bibliophile, est engagé au terme d'une série de tests par un Bureau d'Ingénierie. Sous cette façade officielle se cache la Patrouille du Temps, police créée par les Danelliens, nos lointains descendants qui ont pour but de préserver la trame des événements. Après une formation à l'Académie, située dans l'Oligocène, Manse Everard connaîtra un certain nombre d'aventures qui lui feront croiser un célèbre détective anglais, Cyrus roi des Mèdes, des patrouilleurs en délicatesse temporelle, un contingent mongol découvrant le continent américain, et rien moins que la totalité des Terriens appartenant à une réalité alternée. Entre deux paradoxes, Manse étudie les écrits perdus du docteur Watson, en bourrant sa pipe, mais pas la jolie Cynthia Denison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
&lt;em&gt;&lt;strong&gt;La Patrouille du Temps &lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;d'Anderson n'est pas un cycle sur le temps, mais sur l'Histoire. En ce sens, il se détache de l'archéotexte de Wells qui, au dernier moment, renonça à envoyer son voyageur au XVIe siècle. De même, sa patrouille ne s'intéresse pas à l'avenir, du moins dans les premiers récits. Ce qui cantonne l'activité de la police au passé, contrairement à la Section des Crimes Futurs de Lloyd Biggle Jr.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Récits sur l'Histoire, donc, entendue à la fois comme succession des faits, et constitution de l'événement par l'historien. L'originalité d'Anderson ne réside pas dans l'action menée par Manse Everard. Dans ses intentions, et le travail qu'il accomplit, Everard ne se distingue en rien du chercheur universitaire, et son mode opératoire pourrait être enseigné aux étudiants de première année. Il intervient nécessairement après les faits, engage dans un premier temps sa subjectivité pour tenter de comprendre une époque, travaille à partir d'un matériau autorisant plusieurs lectures événementielles (d'où les variations), puis réalise une synthèse qui, alors seulement, aura valeur objective. La vérité du patrouilleur n'est qu'une interprétation créditée par l'autorité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Plus étonnant est le travail de sape conduit en sous-main par le héros. Everard a pour consigne de se soucier non du temps mais de la continuité historique. Or, à l'occasion, il substitue à cette dernière une autre forme de durée, la dimension mythique. Dans le chapitre 9 de &lt;strong&gt;La Poétique&lt;/strong&gt;, Aristote affirme préférer l'œuvre du poète au travail de l'historien (historikos&amp;nbsp;: enquêteur en grec, nous aimerions dire policier). L'historien se contente de collecter les faits particuliers, quand le poète propose des modèles universels. L'homme fort ou la femme belle de l'enquêteur ne vaudront jamais l'homme fort comme Héraklès ou la femme belle comme Aphrodite. Manse Everard, dont Poul Anderson nous dit plusieurs fois qu'il est bibliophile, privilégie lui aussi l'universalité du mythe. Ainsi, dans «&amp;nbsp;Le Grand roi&amp;nbsp;», second récit du présent recueil, le héros découvre qu'un patrouilleur a pris la place de Cyrus. Cela, parce que le légendaire suzerain mède n'a jamais existé. Everard cautionne la décision du remplaçant, autrement dit un choix subjectif, et bouleverse l'objectivité historique en créant un paradoxe permettant de faire advenir le vrai Cyrus. N'en déplaise aux Danelliens et leur orthodoxie égoïste, l'Histoire ne peut être qu'en n'étant pas, sa réalité est une vérité d'archétype.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Ce qui pose le problème du sens de l'Histoire, entendu à la fois comme signification et direction. Dès la première nouvelle, nous savons que l'orientation historique est garantie par les Danelliens. Cela, à leur propre avantage, puisque cette force obscure fait de chaque événement une étape en vue de leur apparition. Les humains ne sont alors que de simples moteurs conduisant à l'avènement Danellien. Autrement dit, à la fin de l'Histoire. Ainsi, loin de préserver la continuité historique, les patrouilleurs œuvrent à sa destruction. Ce n'est pas là le moindre paradoxe du cycle d'Anderson. Reste la liberté individuelle, incarnée par Everard, qui ne consent à servir les buts collectifs qu'à l'unique condition qu'ils s'accordent à son propre intérêt. Manse Everard est un anarque, serviteur de l'ordre tant qu'il demeure son propre maître.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Un grand bonheur de lecture, assorti d'une superbe bibliographie.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumejean&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-39&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 39&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Le Patrouilleur du temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-patrouille1.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-patrouille1.jpg&quot; /&gt;
«&amp;nbsp;Les lignes temporelles finiraient par s'ajuster. Comme toujours.&lt;br /&gt;&amp;nbsp;— Si tel était le cas, nous n'aurions pas besoin d'une Patrouille. Tu dois prendre conscience du risque que tu cours.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Cet échange, p. 218, donne parfaitement le ton du deuxième volume que Poul Anderson consacre à sa Patrouille du temps. Car les trois récits qui le composent s'intéressent au moins autant au maintien de l'unité de l'Histoire qu'à l'identité mise à mal de ses protecteurs. «&amp;nbsp;Qui garde les Gardiens&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» demandait Platon dans &lt;strong&gt;La République&lt;/strong&gt;. Peut-on préserver sa santé, physique et plus encore mentale, quand le but de votre existence est de ne pas être, non-événement qui garantit, sans qu'on le sache, la réalité des faits&amp;nbsp;? Qu'on se rassure, le tout avec du cul et de la charcle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Le recueil s'ouvre sur «&amp;nbsp;D'ivoire, de singes et de paons&amp;nbsp;», nouvelle au titre emprunté à la &lt;strong&gt;Bible&lt;/strong&gt;, précisément au premier livre des Rois. An 950 avant J.-C., Manse Everard, agent non attaché, ce qui signifie qu'il n'est pas assigné à une époque, débarque à Tyr sous l'identité d'Eborix, un Celte d'Europe centrale. À peine arrivé, il fait l'objet d'une tentative d'assassinat au pistolet. Everard prend contact avec Chaim Zorach, l'antenne locale de la Patrouille. Ils ont pour mission d'arrêter Merau Varagan et son commando de chronoterroristes qui cherchent à altérer le cours de l'Histoire. Si les pirates temporels réussissent, le Judaïsme n'adviendra pas au bénéfice d'un maintien et de l'expansion de la culture phénicienne. À long terme, c'est l'existence même de la démocratie qui est en jeu. Dès le premier récit, on retrouve intact le talent de conteur d'Anderson, et l'essentiel des préoccupations qui sous-tendent le cycle. Car les récits consacrés à la Patrouille portent moins sur le temps, envisagé comme donnée objective, que sur les actions humaines qui créent l'Histoire. On peut s'interroger en effet sur le bien-fondé des corrections apportées aux événements, puisqu'elles n'ont pour but que d'assurer l'existence des Danelliens, créateurs de la Patrouille et nos lointains descendants. Bien que moins présents dans ces trois textes, il est tout de même dit, p. 38 et concernant la Patrouille, que «&amp;nbsp;sa fonction première était de préserver les Danelliens&amp;nbsp;». D'ailleurs, rien ne distingue fondamentalement Manse Everard de son ennemi Merau Varagan, dont les noms se ressemblent. Ils n'hésitent pas l'un et l'autre à modifier les faits. Accordons que le héros apparaît comme un révisionniste, quand le bad guy s'assume en négationniste. C'est au premier qui ouvrira la boîte de Pandore, pour libérer et organiser les faits. Phénomènes sensibles aux conditions initiales, dont la moindre variation peut entraîner des conséquences s'amplifiant de façon exponentielle puisque, comme il est dit p. 141&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Le chat de Schrödinger se cache dans l'Histoire tout autant que dans sa boîte.&amp;nbsp;»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
«&amp;nbsp;Le Chagrin d'Odin le Goth&amp;nbsp;» se déroule au IVe siècle, en Europe de l'est. L'agent Carl Farness a pour mission de récupérer la littérature germanique de l'Age des Ténèbres. Mais, très vite, l'érudit va oublier son simple statut d'observateur pour devenir Le Vagabond. Carl incarne Wodan, père de tous les dieux, le verbe se fait chair en la personne du lettré. Rappelé à l'ordre par Manse Everard, le patrouilleur devra précipiter à leur perte ceux-là même qu'il cherche à protéger pour, littéralement, accomplir les écritures, celles du peuple Goth. Ce récit, à la fois violent et terriblement mélancolique, rappelle «&amp;nbsp;Le Grand roi&amp;nbsp;», nouvelle publiée dans le premier volume, qui voyait un historien contraint d'endosser la figure de Cyrus le Mède. Mais surtout, on pense à &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/voici-l-homme&quot;&gt;&lt;strong&gt;Voici l'Homme&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Michael Moorcock, où Glogauer se résignait à devenir le Messie, jusqu'à la crucifixion. Moorcock, qui n'a jamais caché son admiration pour Poul Anderson. Il existe de pires maîtres, et des disciples moins doués…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
«&amp;nbsp;La Mort et le chevalier&amp;nbsp;» clôt le présent volume par une courte nouvelle qui se déroule à Paris, le 10 octobre 1307. Durant douze ans, l'agent temporel Hugh Marlow, sous l'identité d'Hugues Marot, a progressé dans la hiérarchie de l'Ordre des Templiers, jusqu'à devenir le compagnon et l'amant d'un de ses hauts responsables, Foulques de Buchy. Mais les moines chevaliers n'ont plus la faveur du roi Philippe le Bel. Marlow tente de prévenir le drame, risquant ainsi de remettre en cause la trame du temps. Everard doit exfiltrer l'agent, afin qu'il n'altère pas l'Histoire, et pour sa propre sécurité car sa vision du futur le désigne comme sorcier. Ce récit pourrait sembler d'un intérêt moindre, non par son thème, mais par son traitement. L'histoire paraît expédiée, mais en réalité l'auteur fait preuve de cohérence et d'une certaine audace. Dans la mesure où l'anomalie a été résorbée, il n'est pas lieu de s'attarder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
On l'aura compris, le titre du recueil est générique. Il ne porte pas sur l'agent Everard mais sur n'importe quel agent. D'ailleurs on sent Everard davantage en retrait, moins tête brûlée qu'au début, assurément plus réfléchi. En mars 1990, il habite toujours l'appartement qu'il occupait en 1954, date de son enrôlement quand il avait trente ans. C'est en ce sens que le présent volume ne constitue pas une redite, pas même une suite, mais véritablement un cycle dans la mesure où il revient au principe même de l'intrigue développée par Anderson. Une boucle, forcément temporelle.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumejean&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-48&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 48&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;La Rançon du Temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-patrouille3.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-patrouille3.jpg&quot; /&gt;
Disons-le tout de suite, la lecture de ce troisième opus consacré au cycle de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Patrouille du temps&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; est indispensable. Parce qu'il offre son lot d'évasion — politesse sans cesse reconduite par Poul Anderson au fil de ses écrits — et parce qu'il nous en apprend davantage sur Manse Everard et son organisation. Qu'on en juge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Le court roman «&amp;nbsp;Stella Maris&amp;nbsp;» s'ouvre sur l'arrivée d'Everard en mai 1986, à Amsterdam, dans les locaux d'une petite compagnie d'import-export qui sert de couverture à la Patrouille. L'agent non attaché ne tarde pas à contacter Janne Floris, séduisante femme, spécialiste de l'âge de fer romain et de l'Europe du Nord. Il s'agit de mettre au clair certaines incohérences apparues dans une chronique de Tacite. En effet, les chercheurs attachés à la Patrouille ont décelé au moins une divergence dans un exemplaire des Histoires, qui par ailleurs paraît authentique. L'altération, survenant au livre V, prolonge d'une année la guerre opposant Romains et tribus germaniques. Cela, du fait d'une sybille, Veleda, qui exhorte par ses visions les peuples à lutter contre Rome. De façon intéressante, à la même époque, l'empereur Vespasien puis son fils Titus ont fort à faire en Palestine, région plus propice à un bouleversement pour les pirates temporels. Dans ce cas, pourquoi le changement a-t-il lieu dans les contrées froides de la Grande Germanie&amp;nbsp;? Everard endosse l'identité d'un Goth pour se présenter auprès de Claudius Civilis, jadis brillant stratège servant Rome, qui lutte aujourd'hui contre elle, après avoir repris son véritable patronyme, Burhmund. Là, par observations progressives des acteurs impliqués dans l'action, éliminant toutes les possibilités de ruptures temporelles, le patrouilleur concentrera son attention sur Veleda et Heidhin, jeune homme au caractère noir et farouche qui ne vit que pour accomplir les prédictions de la prophétesse. Si on les laisse faire, les cultes germaniques pourraient bien supplanter la civilisation chrétienne…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Comme le souligne Jean-Daniel Brèque dans son avant-propos, ce récit fonctionne en complément de «&amp;nbsp;Le Chagrin d'Odin le Goth&amp;nbsp;», publié dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-patrouilleur-du-temps&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Patrouilleur du temps&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (second volet du cycle). Les deux missions ne se déroulent pas sans dégâts, tant chez les natifs de l'époque que chez les patrouilleurs. Carl Farness dans le premier récit, Janne Floris dans celui-ci, paieront un lourd tribut psychologique pour s'être pris de compassion envers les sujets observés. La cause de la divergence dans «&amp;nbsp;Stella Maris&amp;nbsp;» surprendra le lecteur habitué au cycle, et permet à Poul Anderson de dénouer son canevas habituel. À petites causes, grands effets, la tragédie individuelle, que l'on pourrait tenir pour négligeable, influe sur la trame universelle du temps. Manse Everard n'en sortira pas non plus indemne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Plus légère est la nouvelle «&amp;nbsp;L'Année de la rançon&amp;nbsp;», probablement, comme le souligne le traducteur et préfacier, parce qu'elle a été initialement publiée dans une collection destinée à la jeunesse. Pérou, le 3 juin 1533. Sous l'identité d'un moine franciscain, le patrouilleur Stephen Tamberly a rejoint le contingent du conquistador Francisco Pizarro. L'agent temporel a pour mission de procéder à un inventaire de magnifiques pièces d'art locales en or avant qu'elles ne soient fondues puis expédiées en Espagne. Il s'acquitte de sa tâche en présence de don Luis Ildefonso Castelar y Moreno, bretteur qui pense bien périr d'ennui quand surgissent un groupe de chronoterroristes dirigé par Merau Varagan. C'est l'occasion pour le lecteur d'en apprendre davantage sur les Exaltationnistes, pirates temporels déjà croisés dans «&amp;nbsp;D'ivoire, de singes et de paons&amp;nbsp;» (nouvelle publiée dans &lt;strong&gt;Le Patrouilleur du temps&lt;/strong&gt;). Ce sont des surhommes, êtres génétiquement modifiés qui, lassés du joug imposé par leur civilisation, se sont rebellés et ont été vaincus, non sans parvenir à fuir. Depuis, ils ne cessent de conspirer à modifier la trame du temps pour leur propre avantage. Las, c'est compter sans Don Luis qui passe les pirates au fil de sa rapière, s'empare d'un scooter temporel, abandonne l'agent dans une époque non identifiée et cherche à faire de la Conquista une véritable croisade. Manse Everard devra quitter son confortable appartement pour retrouver le patrouilleur avec l'aide rapprochée de sa nièce, Wanda Tamberly, et calmer le fier hidalgo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Outre le pur plaisir ressenti à la lecture du récit, notre sympathie allant pour une bonne part au capitaine castillan, «&amp;nbsp;L'Année de la rançon&amp;nbsp;» offre quantité de renseignements sur le cycle. Probablement parce qu'il s'agit au départ d'un «&amp;nbsp;juvenile&amp;nbsp;», Poul Anderson prend bien soin de multiplier les détails renforçant la véracité de son univers aux yeux d'un jeune lecteur. On (re)découvre ainsi notamment que la Patrouille n'est pas seule à voyager dans le temps, mais que les civils y sont autorisés, sous contrôle, dès l'invention du procédé. De plus, le champ d'action de l'organisation est limité à la Terre et son orbite, «&amp;nbsp;de l'ère des dinosaures à celle précédant l'avènement des Danelliens&amp;nbsp;», ce qui constitue une contrainte littéraire que s'impose volontairement l'écrivain. Et nous laissons au lecteur le soin de découvrir les goûts de Manse Everard en matière de boisson ou de déco d'appartement…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
De façon intéressante, les renseignements fournis dans &lt;strong&gt;La Rançon du Temps&lt;/strong&gt; le sont par deux biais narratifs assez distincts. Le premier récit, court roman sombre et désabusé, fonctionne en écho à une aventure précédente, et donc renforce l'univers de la série. Le second, au ton moins grave, fourmille de détails qui ne relèvent pas de la simple anecdote mais établissent une complicité avec le lecteur. Cohésion narrative et empathie, deux modes distincts par lesquels l'auteur parfait son œuvre qui se poursuivra pour sa traduction l'année prochaine avec &lt;strong&gt;Le Bouclier du temps&lt;/strong&gt;, long roman et ultime volet du cycle.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumejean&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-52&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 52&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Le Bouclier du Temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-patrouille4.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-patrouille4.jpg&quot; /&gt;
Enfin&amp;nbsp;! On aura mis le temps (aha), mais, avec la publication de ce &lt;strong&gt;Bouclier du temps&lt;/strong&gt;, le cycle, majeur, de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Patrouille du temps&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; est enfin disponible intégralement en français. Louons donc le Bélial' et Jean-Daniel Brèque pour leur édition de ce monument de la science-fiction, très justement récompensée aux dernières Utopiales par un Grand Prix de l'Imaginaire. Une injustice est réparée, et le lecteur français ne saurait s'en plaindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Poul Anderson est régulièrement revenu sur ce cycle pendant une quarantaine d'années, ce qui suffit déjà à lui conférer un caractère exceptionnel&amp;nbsp;; à bien des égards, &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Patrouille du temps &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;est l'œuvre d'une vie. Rappelons-en l'essentiel&amp;nbsp;: Manse Everard, Américain du XXe siècle, passe un jour une série d'entretiens mystérieux qui l'amènent à intégrer la Patrouille du temps. L'institution a été fondée par nos lointains descendants post-humains, les Danelliens, après la découverte du voyage dans le temps, afin de lutter contre l'éventualité de toute modification de l'histoire susceptible d'empêcher leur apparition. Manse Everard devient vite un agent non-attaché, et remplit nombre de missions à travers le temps, mais essentiellement dans notre passé, qu'il s'agit pour lui de préserver. &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Patrouille du temps&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; s'avère donc avant tout être un cycle prenant l'histoire pour base&amp;nbsp;: si les paradoxes du voyage dans le temps sont bien entendu régulièrement évoqués, l'essentiel est cependant de faire vivre à Manse Everard et à ses collègues de palpitantes aventures dans le passé, appuyées généralement sur une solide documentation (quand bien même on peut renâcler ici ou là devant quelques simplifications abusives, ou, en sens inverse, devant le didactisme old school de certaines aventures — c'est tout aussi vrai pour ce dernier volume).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
&lt;strong&gt;Le Bouclier du temps&lt;/strong&gt;, dernier récit de la Patrouille, est un long roman, le plus long texte que Poul Anderson ait consacré au cycle. Et il se pose très vite en apothéose sous forme de bilan, recoupant tous les principaux éléments de la série. Il est cependant possible de le découper en trois parties, reliées par de brèves séquences de transition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Dans la première, «&amp;nbsp;Les femmes et les chevaux, le pouvoir et la guerre&amp;nbsp;», on retrouve le versant le plus aventureux du cycle&amp;nbsp;: Manse Everard y poursuit en effet la lutte (entamée dans les deux précédents volumes) contre les Exaltationnistes, sortes de terroristes temporels, cette fois dans la Bactriane du IIIe siècle av. J.-C, un cadre superbe et brillamment utilisé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Dans la deuxième partie, «&amp;nbsp;Béringie&amp;nbsp;», prenant pour cadre une terre préhistorique depuis longtemps disparue, nous suivons cette fois Wanda May Tamberly, la charmante jeune fille dont on avait pu faire la rencontre essentiellement dans «&amp;nbsp;L'Année de la rançon&amp;nbsp;», court roman initialement destiné à la jeunesse repris dans le troisième volume du cycle, La Rançon du temps. Pourtant, il ne s'agit pas cette fois d'une aventure débridée&amp;nbsp;: avec cette très belle séquence, où le dilemme posé par les interventions de la Patrouille ressurgit, Poul Anderson explore à nouveau avec talent le versant le plus intimiste et psychologique de «&amp;nbsp;La Patrouille du temps&amp;nbsp;», celui du chef-d'œuvre «&amp;nbsp;Le Chagrin d'Odin le Goth&amp;nbsp;» (tome 2, &lt;strong&gt;Le Patrouilleur temps&lt;/strong&gt;) et de «&amp;nbsp;Stella Maris&amp;nbsp;» (dans le &lt;strong&gt;tome 3&lt;/strong&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Enfin, la troisième partie, «&amp;nbsp;Stupor Mundi&amp;nbsp;», réunit Manse Everard et Wanda May Tamberly pour une saisissante variation de «&amp;nbsp;L'Autre Univers&amp;nbsp;» (tome 1 — La Patrouille du temps)&amp;nbsp;: l'histoire a été modifiée, suscitant l'apparition d'un futur uchronique. Il s'agit dès lors pour nos héros de rétablir l'histoire telle que nous la connaissons, le point de divergence se situant en Sicile au XIIe siècle&amp;nbsp;; mais cela s'annonce plus difficile que jamais, à tous les points de vue… et peut-être tout simplement vain, l'entropie étant de la partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Les amateurs ne seront pas déçus du voyage&amp;nbsp;: on retrouve bien dans &lt;strong&gt;Le Bouclier du temps&lt;/strong&gt; tout ce qui faisait la saveur des trois précédents volumes. Poul Anderson, quand bien même il sombre parfois dans le travers du didactisme — mais ces passages se lisent malgré tout fort bien —, nous rappelle ici qu'il était un conteur d'exception. Et si ce dernier roman n'atteint pas la perfection de la novella «&amp;nbsp;Le Chagrin d'Odin le Goth&amp;nbsp;», si l'on peut bien en critiquer quelques aspects (la lourdeur des passages amoureux, s'il ne fallait en citer qu'un), il ne s'en révèle pas moins efficace et passionnant. L'auteur y fait preuve d'une maestria tout à fait remarquable dans l'usage du thème classique du voyage dans le temps, multipliant les sauts en arrière et en avant sans jamais perdre le lecteur pour autant, ni achopper sur l'écueil des paradoxes insurmontables. Poul Anderson rassemble ici tous les éléments de son cycle, dont la cohérence éclate au grand jour, tout en en révélant de nouveaux aspects plus ou moins perceptibles jusqu'alors&amp;nbsp;: on ne saurait imaginer meilleure conclusion à l'ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Ajoutons que la traduction de Jean-Daniel Brèque est comme il se doit irréprochable, et que cette édition se voit complétée par une intéressante postface de Xavier Mauméjean. Les lecteurs des trois premiers tomes ne sauraient donc faire l'impasse sur ce dernier volume&amp;nbsp;; quant aux autres, on ne saurait trop les engager à la lecture de ce cycle majeur de la science-fiction. Il est heureux que les lecteurs français puissent enfin redécouvrir aujourd'hui l'œuvre de cet immense auteur du genre, et l'on ne peut que souhaiter de nouvelles parutions de semblable qualité.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet&quot;&gt;Bertand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-55&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 55&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Tau Zéro&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-tauzero.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-tauzero.jpg&quot; /&gt;
Manchu a réalisé l’une de ses plus belles illustrations pour ce roman qui a dû attendre plus de quarante ans sa traduction française&amp;nbsp;! &lt;strong&gt;Tau zéro&lt;/strong&gt; est paru outre-Atlantique en 1970, aux plus chaudes heures de la contre-culture et de la new wave, alors que paraissaient là-bas les &lt;strong&gt;Dangereuses visions&lt;/strong&gt; d’Harlan Ellison et les anthologies &lt;strong&gt;Orbit&lt;/strong&gt; de Damon Knight. Mais aux USA, il y avait encore de la place éditoriale pour un livre de facture aussi classique sous réserve qu’il soit bon. Dans le même temps, en France, s’imposait une gauche culturelle qui ne tarderait pas à squatter toute la place disponible. Pas encore considéré de ce côté-ci de l’Atlantique comme un auteur majeur, mais déjà comme un auteur de droite, Poul Anderson allait se voir ostracisé en compagnie notamment de Larry Niven et Ben Bova. Quinze ans plus tard, la révolution culturelle de la science-fiction française était passée de mode et s’il n’y avait plus de gardiens à l’oubliette où gisait Poul Anderson, nul n’avait songé à l’en tirer. Gageons que si, quinze années plus tard encore, Olivier Girard n’en avait fait l’un des auteurs fétiches de sa maison, il y croupirait encore… &lt;strong&gt;Tau zéro&lt;/strong&gt; est ainsi le huitième volume de Poul Anderson à paraître au Bélial’.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Certains qui méconnaissent la SF la résument ainsi&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Des histoires de fusées qui vont dans les étoiles&amp;nbsp;». Eh bien oui&amp;nbsp;! &lt;strong&gt;Tau zéro&lt;/strong&gt; correspond exactement à cette définition. Difficile de faire plus classique&amp;nbsp;! On a dit du fabuleux trompettiste Miles Davis qu’il avait donné à nombre des plus grands standards du jazz leur version la plus aboutie, indépassable… C’est ce que Poul Anderson a fait pour ce thème de la SF. Pas moins. Il remet une fois de plus sur le métier ce pont aux ânes de la SF qu’est le récit de la première expédition interstellaire pour en extirper la quintessence, la forme ultime. Pour ce faire, il va recourir aux canons de la hard science… On pourra comparer, juste pour le fun, avec ce navet sidéral qu’est &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-papillon-des-etoiles&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Papillon des étoiles&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Bernard Werber&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Le Leonora Christina emporte dans ses flancs un équipage mixte à parité composé de la fine fleur de spécialistes en tout genre pour un voyage sans retour vers Bêta Virginis, plus connue sous son nom arabe de Zavijava, distante d’une trentaine d’années-lumière. On découvre certains membres de l’équipage, dont Charles Reymont, le gendarme, force de l’ordre de cette petite communauté, qui confèrera bien un ton conservateur au roman. Mais surtout, on découvre l’astronef. Son mode de propulsion relativiste, les solutions retenues et les conséquences de leur mise en œuvre. Non seulement ce n’est pas lourdingue, mais c’est ça qui est vraiment passionnant, et ça l’est parce qu’Anderson joue la carte de la hard science, du scientifiquement plausible qui aboutit à ce joli paradoxe&amp;nbsp;: on peut aller beaucoup plus vite que la lumière bien que cette vitesse soit indépassable&amp;nbsp;! On a droit en prime à un petit cours soft de relativité. Toutes ces perspectives techniques sont commentées dans la passionnante postface de Roland Lehoucq, bien connu des lecteurs de Bifrost. Tout devient clair comme de l’eau de roche à ceux qui, comme moi, avaient toujours trouvé ces concepts intéressants, mais confus et rébarbatifs. Les choses ne sont compliquées que tant que l’on ne vous les explique pas simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Le bât blesse au niveau des diverses péripéties qui agitent la petite communauté d’astronautes&amp;nbsp;; un brin de jalousie par là, bien que ce soit une société aux mœurs très libérées, un bourre-pif par ici&amp;nbsp;; un coup de raide de temps à autre pour se remonter le moral et, si ça ne suffit pas, une bonne âme se dévouera pour une gentille partie de bête à deux dos. A vrai dire, on s’en fout carrément&amp;nbsp;! La seule péripétie intéressante est l’accident. L’astronef traverse une minuscule nébuleuse où il détériore son système de freinage et le voilà contraint de continuer à accélérer sans fin. Il va manquer sa cible, c’est anecdotique…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
L’astronef accélère sans cesse, s’approche toujours davantage de la vitesse de la lumière sans jamais l’atteindre, mais, ce faisant, le temps à bord passe de plus en plus lentement par rapport à un observateur qui serait resté sur Terre, par exemple. Ils escomptent trouver dans le cosmos un endroit suffisamment vide entre les galaxies pour pouvoir réparer sans être irradié à mort quand ils couperont les moteurs. Le voyage prendrait alors fin quelque part dans l’amas de la Vierge, à une vingtaine de mégaparsecs de la Terre, soixante millions d’années dans l’avenir. Mais ça ne suffit pas&amp;nbsp;! Le plongeon dans l’espace et le temps devient de plus en plus vertigineux… Ça, c’est du sense of wonder&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Pour une fois, le panégyrique de quatrième de couverture est parfaitement justifié. L’un des cent livres de SF les plus importants jamais écrit pour David Pringle (je confirme&amp;nbsp;: il est entré sans difficulté dans mon top cent personnel). Récit de science-fiction ultime pour James Blish. La science-fiction à l’état pur. Faites lire ce bouquin à ceux à qui vous voulez faire découvrir la SF&amp;nbsp;: si ça ne leur parle pas, ils sont d’ores et déjà perdus pour le cœur de genre. En ces temps où l’amateur de trolley-dragons peine à choisir ses lectures tant il s’en produit, &lt;strong&gt;Tau zéro&lt;/strong&gt; va aisément s’imposer aux lecteurs de SF comme l’un des incontournables de l’année. En publiant ce livre, le Bélial’ a fait davantage que de combler un vide, il a corrigé une faute.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-68&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 68&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Barrière mentale&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl2-barriere.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl2-barriere.jpg&quot; /&gt;
Il aura fallu près de soixante ans pour que ce roman publié en 1954 soit enfin intégralement traduit. Tout avait pourtant bien commencé. La version originale avait eu la chance de ne pas se voir caviardée par l’éditeur américain, comme il était fréquent à l’époque, mais ensuite c’était une version française tronquée qui avait paru dans les deux premiers numéros de la revue Satellite en 1958. Comme elle avait été reprise à l’identique au Masque SF en 1974, il fallait bien s’en contenter jusqu’à présent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Les événements — la Terre sort d’un champ électromagnétique inhibiteur de l’intelligence dans lequel elle avait été plongée avant même que n’apparaisse l’humanité&amp;nbsp;; les humains, mais aussi les animaux, voient alors leurs capacités mentales s’accroitre vertigineusement — sont censés se dérouler dans le futur proche de la date de publication américaine. Et ça se sent. Ainsi, Nathan Lewis a pris l’habitude de longs repas à Vienne, avant l’Anschluss (p. 36). Lorsque Corinth joue aux échecs contre Mandelbaum, allusion est faite au talent de J. Raul Capablanca, champion du monde de 1921 à 1927, mort en 42, plutôt qu’à V. Anand ou Magnus Carlsen, voire Kasparov, qui reste le plus connu du grand public (p. 56). Page 160, en matière de psychiatrie, il est question d’électrochocs et de lobotomies, des techniques passées de mode pour l’essentiel. Ça oblige à une curieuse gymnastique mentale. Les anciens livres de SF situés dans un futur proche désormais dépassé ont glissé dans une uchronie involontaire à l’étrange saveur…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
&lt;strong&gt;Barrière mentale&lt;/strong&gt; traite d’un accroissement global de l’intelligence et diffère en cela de livres tels que &lt;strong&gt;Des fleurs pour Algernon&lt;/strong&gt;, de Daniel Keyes, ou &lt;strong&gt;Camp de concentration&lt;/strong&gt;, de Thomas M. Disch, où il s’agissait d’expérience conduite sur une échelle de population des plus réduite. Notons que Poul Anderson ne limite pas son propos au seul accroissement de l’intelligence stricto sensu&amp;nbsp;; on voit poindre le thème des pouvoirs psi, récurrent dans la SF de l’époque, et allusion est faite à la «&amp;nbsp;sémantique générale&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Le roman s’articule autour d’une poignée de personnages&amp;nbsp;: le physicien Pete Corinth, sa femme Sheila, Nathan Lewis, Felix Mandelbaum, Helga Arnulfsen et, à part, le simple d’esprit Archie Brock, tous reliés à travers le milliardaire Rossmann.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Il n’y a pas à proprement parler d’intrigue ni guère de progression dramatique en dehors du sort de Sheila, qui sert de fil rouge au roman. L’événement est survenu. Les personnages en prennent acte puis essaient, avec plus ou moins de bonheur, de s’adapter à la situation qui nous est présentée au travers de «&amp;nbsp;sketches&amp;nbsp;» dont quelques-uns sont situés ailleurs pour montrer la globalité du phénomène.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
«&amp;nbsp;Heureux les esprits simples car le royaume des cieux leur est ouvert&amp;nbsp;» (Mathieu 5.3) illustre le cas de Sheila, à qui l’augmentation intellectuelle n’a ouvert que sur la vacuité de sa vie de femme au foyer sans qu’elle parvienne à s’y adapter, car l’intelligence ne modifie ni le caractère, ni la personnalité. Elle voudrait revenir à la situation antérieure. Anderson imagi-ne une scission de l’humanité en deux espèces distinctes&amp;nbsp;: ceux qui ne se seront pas adaptés, et ceux qui se le seront. Archie Brock, désormais d’une intelligence normale, est, lui, satisfait de ne plus être l’idiot du village.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Anderson joue d’effets typographiques pour «&amp;nbsp;montrer&amp;nbsp;» l’évolution du langage, mais surtout on «&amp;nbsp;dit&amp;nbsp;» que l’intelligence s’est accrue — ou qu’elle est supérieure — plutôt qu’on ne le «&amp;nbsp;montre&amp;nbsp;», car cela reste une gageure de le mettre en scène.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
Le roman est très spéculatif. Il ne cesse d’interpeler le lecteur à deux niveaux. Tout d’abord&amp;nbsp;: est-ce que cela se passerait ainsi si l’intelligence venait soudain à être amplifiée&amp;nbsp;? Et, deuxièmement&amp;nbsp;: qu’est-ce que l’intelligence&amp;nbsp;? Est-ce la capacité de traiter des informations nécessaires à la survie de l’espèce et, accessoirement, de la société qui n’a d’autre but&amp;nbsp;? Deux chercheurs en neurosciences cognitives signent un article sur la question en fin de volume, qui complète le roman en tentant de répondre aux questions posées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;
&lt;strong&gt;Barrière Mentale&lt;/strong&gt; soulève une riche problématique et le thème n’est pas si fréquent que l’on puisse faire l’impasse sur ce roman complété par trois nouvelles sur ce même sujet, malheureusement, à l’instar du roman, ni inédites ni rares. De la vraie SF qui fait réfléchir.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-72&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n° 72&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Appendice au guide de lecture Poul Anderson</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2014/07/17/Appendice-au-guide-de-lecture-Poul-Anderson</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:59c779fbfe31ea6815303c239fd4f090</guid>
        <pubDate>Thu, 17 Jul 2014 10:43:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;img title=&quot;Bifrost 75&quot; alt=&quot;Bifrost 75&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Si temps et espace sont sans limite, ce n’est malheureusement pas le cas des pages de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Afin d’étendre le dossier consacré à &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/poul-anderson/&quot;&gt;Poul Anderson&lt;/a&gt; dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-75&quot;&gt;numéro 75&lt;/a&gt; de la revue, retrouvez sur le blog un complément au guide de lecture des œuvres de l’auteur de la « Patrouille du temps ». &lt;h3&gt;Retour impossible&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-retourimpossible.jpg&quot; alt=&quot;Retour impossible&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;em&gt;No World of Their Own&lt;/em&gt;, 1955, roman traduit de l’américain par A. Arnaut-Kabou - Fleuve Noir, 1984) &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L’intérêt de la collection «&amp;nbsp; Best Sellers&amp;nbsp;» du Fleuve Noir fut de faire découvrir quelques romans originaires des pays de l’Est, dont plusieurs des feux frères A. et B. Strougatski. Côté SF américaine, le Fleuve n’a, à cette occasion, publié ni chef-d’œuvre ni best-sellers et, bien que les auteurs fussent de premier plan — Robert Silverberg, Philip José Farmer, John Brunner (qui était anglais) et Poul Anderson —, il ne s’agissait que de romans mineurs ou juvéniles. Celui-ci n’échappe pas à la règle. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L’idée de base de ce roman ne diffère guère de celle de &lt;strong&gt;La Troisième Race&lt;/strong&gt; qui date de la même époque. Le capitaine Langley revient sur Terre après un voyage interstellaire et cinq mille ans se sont écoulés. L’extraterrestre qu’il a ramené de son périple dispose de pouvoirs qui font de lui l’enjeu des luttes qui animent les factions aux prises. Chanthavar, le prêtre du Technon (le gigantesque ordinateur qui préside aux destinés de la Terre), Valti, l’agent de la Société Commerçante, et enfin Lord Brannoch, qui représente la Ligue du Centaure, se le disputent comme des chiens un os. Chacun de leur côté, ils essaient de circonvenir l’équipage venu du passé afin de récupérer Saris Hronna, l’ET qui s’est enfui. Partant de là, les péripéties s’enchaînent sur un rythme trépidant jusqu’au coup de théâtre final. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Retour impossible&lt;/strong&gt; , tout comme le titre de la version publiée en revue (&lt;em&gt;«&amp;nbsp; The Long Way Home&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;), est un titre piégeur, car on s’attend à ce qu’en fin de compte les astronautes finissent par rentrer chez eux, or, non seulement il n’en est rien, cette problématique semblant hors de propos, mais encore le coup de théâtre final n’a-t-il rien à voir avec cela. Ni le retour chez eux, ni le fait qu’ils soient surgis du passé ne sont exploités. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Retour impossible&lt;/strong&gt; est un roman d’aventures rondement mené, avec ce qu’il faut de paranoïa issue des plus belles années de la guerre froide. C’est un roman d’espionnage comme il s’en écrivait alors des milliers, transposé dans un contexte futuriste. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion &lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;La Troisième Race&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl-3erace.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-3erace.jpg&quot; /&gt; (&lt;em&gt;The War of Two Worlds&lt;/em&gt;, 1959, roman traduit de l’américain par B.R. Bruss - dernière édition&amp;nbsp;: Édito-Service, 1983) &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C’est une curieuse sensation que celle procurée par l’idée de chroniquer ce livre publié pour la première fois en France avant ma naissance, en 1960, époque où le thème de l’invasion extraterrestre faisait encore florès et où la guerre froide battait son plein. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Bref, une histoire d’invasion, donc&amp;nbsp;; dont tout le suspense est dans le titre et le prologue. La Terre a livré et perdu une longue et cruelle guerre contre Mars. De grossières erreurs stratégiques en cascade de part et d’autre ont fait durer le conflit. Quand un camp semblait enfin tenir la victoire, le mauvais choix était fait et le balancier repartait dans l’autre sens comme pour les Carthaginois d’Hannibal après la bataille de Cannes, chaque camp gravissant tour à tour les barreaux de l’échelle de l’inexpiable et stimulant la vindicte adverse. Finalement, les Terriens capitulent et les Martiens occupent la Terre, déterminés à ce que jamais elle ne puisse se relever de sa défaite en y supprimant toute industrie et recherche. Telle est la situation au début du roman. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le commandant David Arnfeld, des forces terriennes, est démobilisé et décide de rentrer chez lui. C’est son récit qu’on lira et qui constitue l’essentiel du roman. Avec sa femme et un officier martien des forces d’occupation, il lève le lièvre ainsi que le lecteur s’y attend depuis les toutes premières pages. S’ensuit une longue traque qui occupe une bonne partie de la pagination. Le suspense est maintenu comme dans les enquêtes de l’inspecteur Columbo, non pas sur le «&amp;nbsp; qui&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» mais sur le «&amp;nbsp; comment&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» Comment en est-on arrivé à la situation finale&amp;nbsp;? Et accessoirement «&amp;nbsp; Pourquoi&amp;nbsp;?&amp;nbsp;» La conclusion, somme toute attendue et sans qu’il y ait de quoi crier au génie, est assez bien tournée. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans ces années-là (1959/60), quand l’extraterrestre n’était pas une métaphore du Nègre que l’on venait coloniser, il était celle du communiste soviétique venant nous (l’Occident) envahir. Dans le contexte de ce roman, si les Martiens tiennent le rôle des Russes, les mutants de Sirius se verront alors attribuer celui de Chinois maoïstes, essayant de tirer les ficelles et les marrons du feu. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;La Troisième Race&lt;/strong&gt; restera comme un roman d’aventures mineur mais pas désagréable, bien dans la manière de l’époque, avec un brin de paranoïa en guise d’épice. Il était parfaitement à sa place dans la collection «&amp;nbsp; Anticipation&amp;nbsp;». Un petit plaisir pour nostalgiques. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion &lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Après l’Apocalypse&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl-apresapo.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-apresapo.jpg&quot; /&gt; (&lt;em&gt;The Day after Doomsday&lt;/em&gt;, 1962, roman traduit de l’américain par M. Deutsch - OPTA, 1966, couplé avec &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Trois mondes à conquérir&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;) &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si Poul Anderson fut considéré comme réactionnaire, un roman tel que celui-ci n’y est peut-être pas étranger. &lt;strong&gt;Après l’Apocalypse&lt;/strong&gt; est publié au début des années 1960 alors que Ballard écrit déjà, que Philip K. Dick connaît son apogée et que des auteurs tels que Zelazny ont amorcé une révolution stylistique dont &lt;strong&gt;La Chute des tours&lt;/strong&gt;, de Samuel R. Delany, reste un bel exemple. Quelques-unes des œuvres les plus importantes et ambitieuses de toute la SF, &lt;strong&gt;Dune&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Tous à Zanzibar&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Le Vagabond&lt;/strong&gt;, sont en gestation au moins dans la tête de leurs auteurs. Même Robert A. Heinlein, qui a lui aussi subi le feu roulant des mêmes critiques politiques qu’Anderson, se fend d’un très remarquable &lt;strong&gt;En Terre étrangère &lt;/strong&gt;en pleine phase avec le Zeitgeist. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Anderson semble, lui, avoir carrément loupé le virage… comme s’il avait décidé de continuer à écrire pour une frange du lectorat rétive aux évolutions en cours et réclamant à cor et à cri des histoires de fusées pisciformes se posant sur la queue avec des femmes astronautes en bikini munies d’un aquarium sur la tête en guise de scaphandre. Bien sûr, &lt;strong&gt;Après l’Apocalypse&lt;/strong&gt; est une œuvre de deuxième, voire de troisième ordre, mais la facture n’en est pas moins davantage archaïque que classique. On lorgne du côté de E. E. «&amp;nbsp; Doc&amp;nbsp;» Smith ou Jack Williamson plutôt que vers… Barry N. Malzberg. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La guerre froide avait livré sur un plateau à Anderson un schéma déjà rencontré dans &lt;strong&gt;La Troisième Race&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Retour impossible&lt;/strong&gt; qui aurait pu faire de lui un intéressant auteur d’espionnage (qui serait donc totalement oublié aujourd’hui). Pourquoi changer un cheval qui gagne&amp;nbsp;? Après les thèmes de l’invasion et du retour des voyageurs, Anderson donne ici un authentique &lt;em&gt;space opera&lt;/em&gt; avec anéantissement de la Terre, flottes spatiales, rebondissements et tous les ingrédients indispensables pour relever cette cuisine. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De retour d’expédition, le vaisseau &lt;em&gt;Franklin&lt;/em&gt; retrouve la Terre anéantie et des indices selon lesquels les Kandémiriens seraient les auteurs du forfait. Il ne leur reste plus qu’à retrouver dans l’immensité de la galaxie le vaisseau &lt;em&gt;Europa&lt;/em&gt; dont l’équipage est féminin afin que l’histoire humaine n’en reste pas là. Sous la poigne de Dennan, les Terriens s’allient non sans mal avec les Monwaingiens et les Vorlakiens contre Kandémir. Le morceau de bravoure intervient au chapitre 13 où la grande bataille spatiale est contée sous la forme d’un poème destiné à être chanté. C’est la forme que prend l’appel de Dennan à l’&lt;em&gt;Europa&lt;/em&gt;. On trouve dans ce roman un des traits marquants de l’œuvre d’Anderson&amp;nbsp;: la Terre est vaste et multiple et même si les personnages sont américains, il n’y a pas qu’eux dans le monde&amp;nbsp;; il prête ici ce même trait aux extraterrestres qui ne sont pas des entités monolithiques mais également plurielles, ce qui n’a rien d’anecdotique. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D’une certaine manière, Anderson se voulait plus ou moins féministe en mettant en scène des femmes capables de piloter des astronefs et de se débrouiller dans la galaxie, mais il n’est pas dit que les féministes contemporaines apprécient beaucoup de voir, au premier coup de sifflet de Maître-Mâle revenu de la guerre, lesdites femmes rappliquer illico dans la cuisine pour se coller aux casseroles et aux fourneaux, offrir le repos du guerrier et élever toute une marmaille… Dans le contexte de ce roman, elles auraient acheté aux Monwaingiens, bio-techniciens dans l’âme, une technologie parthénogénétique et puis basta&amp;nbsp;! &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De la SF de grand-papa, assez bien réussie dans sa catégorie mais qui datait déjà furieusement lors de sa parution américaine. Je vous laisse imaginer les relents de grenier qu’il y a à ouvrir ce roman aujourd’hui. À lire en connaissance de cause. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion &lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Le Hors-le-monde&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl-horsmonde.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-horsmonde.jpg&quot; /&gt; (&lt;em&gt;The Byworlder&lt;/em&gt;, 1971, roman traduit de l’américain par J.-C. Dumoulin - Albin Michel, 1973)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Un vaisseau extraterrestre venu de Sigma du Dragon s’est placé en orbite autour de la Terre. Jusqu’à présent, la communication avec le Sigmien s’est révélée impossible. Pourquoi est-il venu&amp;nbsp;? Que veut-il&amp;nbsp;? Nul n’en sait rien, mais les technologies qu’il recèle en ses flancs pourraient bien faire basculer le précaire équilibre du monde en faveur de celui qui le premier parviendra à établir le contact. Ça va se jouer entre Américains et Chinois, chacun persuadé de son bon droit et convaincu qu’il n’y a pas d’avenir pour l’humanité en dehors de sa propre vision des choses. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Yvonne Canter, une linguiste américaine, effectue une première percée et noue le premier embryon de communication avec l’extraterrestre. L’annonce naïve de ce résultat va amener les Chinois à vouloir sa peau pour empêcher que les Américains ne progressent… &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans le même temps, Skip Wayburn, un jeune artiste marginal, globe-trotter et aventurier à ses heures, le Hors-le-monde, a une idée pour entrer pour de bon en communication avec le Sigmien. Il fait jouer divers contacts et parvient à rencontrer Yvonne au sein d’une communauté d’errants de la mer où elle à trouvé refuge… &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Contrairement à &lt;strong&gt;La Troisième Race&lt;/strong&gt; ou à &lt;strong&gt;Retour impossible&lt;/strong&gt;, ce roman plus tardif manque de rythme avec cependant quelques soubresauts qui le sauvent, ainsi que son lecteur, de l’ennui. Parmi les moments intéressants, on retiendra les passages où Yvonne et Wang Li rencontrent leurs supérieurs respectifs, Almeida et Chou, qui l’un et l’autre s’évertuent à convaincre leur subordonné du bien-fondé de leur ligne de conduite. Les spéculations sur la biologie sigmienne ne sont pas non plus dénuées d’intérêt. Poul Anderson maintient le suspense en retardant autant que faire se peut la révélation de l’idée du Hors-le-monde, mais certaines naïvetés font que l’on a peine à croire à l’intrigue qui nous est ici proposée. Néanmoins et quoique attendue, la fin est plutôt réussie. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec &lt;strong&gt;Le Hors-le-monde&lt;/strong&gt;, Poul Anderson met une nouvelle fois en scène son penchant pour l’initiative individuelle triomphant des apparatchiks de tous poils incarnés par Wang et Chou, mais aussi Almeida, qui se retrouvent en fin de compte tous le bec dans l’eau. Anderson adopte ici l’esprit du Heinlein qui irriguait &lt;strong&gt;En Terre étrangère&lt;/strong&gt; (tout juste réédité) mais sans nourrir les mêmes ambitions, ce qui est d’autant plus regrettable que l’idée avait le potentiel de produire un livre beaucoup plus convaincant. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion &lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Le Dernier Chant des Sirènes&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl-sirenes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-sirenes.jpg&quot; /&gt; (&lt;em&gt;The Merman’s Children&lt;/em&gt;, 1979, roman traduit de l’américain par Michel Lodigiani - Fleuve noir, 1982)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si l’on connaît surtout Poul Anderson pour son œuvre de SF, l’auteur américain n’a pas pour autant dédaigné la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt;, recherchant son inspiration du côté de l’histoire médiévale et de la mythologie scandinave. &lt;strong&gt;Le Dernier Chant des sirènes&lt;/strong&gt; ne figure pas parmi ses titres les plus mémorables&amp;nbsp;: des romans comme &lt;strong&gt;Trois Cœurs, trois lions&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;La Saga de Hrolf Kraki&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Tempête d’une nuit d’été&lt;/strong&gt; viennent plus facilement à l’esprit. Paru jadis au Fleuve noir dans la collection «&amp;nbsp; Les Best-sellers&amp;nbsp;», le roman est issu de la novella &lt;em&gt;«&amp;nbsp; The Merman’s Children&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;, disponible dans nos contrées sous le titre &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Les Enfants du nixe&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; (cf. &lt;strong&gt;Le Manoir des roses&lt;/strong&gt;, Presses Pocket, 1978), et de la nouvelle &lt;em&gt;«&amp;nbsp; The Tupilak&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Passé un prologue faisant un peu pièce rapportée, le récit débute au Danemark dans la cité sous-marine de Liri où vivent paisiblement des nixes, variante scandinave de nos ondins. Suite à l’exorcisme d’un religieux trop zélé, ses habitants sont dispersés. La majorité des survivants suit son roi dans un périple qui les fait échouer sur la côte dalmate. Les autres, les quatre enfants du roi, des hybrides nés de l’union avec une humaine, restent en arrière, le temps de trouver un refuge à la cadette. Confiée aux bons soins d’un prêtre, elle accepte finalement le baptême, troquant ses origines et ses souvenirs contre une âme immortelle. L’irréversibilité du processus oblige sa fratrie à lui procurer l’argent nécessaire pour faire un bon mariage, lui évitant ainsi le célibat et la réclusion monacale. Ils s’embarquent alors dans une chasse au trésor avec l’aide d’une femme de petite vertu. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si la thématique du &lt;strong&gt;Dernier Chant des sirènes&lt;/strong&gt; n’est pas sans rappeler la manière de Thomas Burnett Swann, transposée dans l’Europe chrétienne des xiii&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; et xiv&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècles, le ton se veut beaucoup moins sensuel et nostalgique. Poul Anderson se place résolument du côté de l’Histoire, nous racontant le crépuscule d’un âge où le merveilleux côtoyait la civilisation. Et si l’atmosphère se fait plus sombre, lorgnant vers une &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; héroïque, nul manichéisme ne vient entacher le propos. Les créatures de la féerie ne doivent pas s’effacer, comme un archaïsme ou un reliquat de superstition à éradiquer. Elles peuvent jouer leur rôle sans se poser de questions, ou opter librement pour la fusion au sein de l’humanité, contribuant ainsi à son évolution. Un cheminement dont l’un des personnages pressent qu’il conduira l’homme à élucider tous les mystères, jusqu’à ceux de la foi, et à dépasser les limites du globe terrestre pour atteindre les étoiles. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Toutefois, malgré le progressisme du propos, on ne peut s’empêcher de trouver le récit un tantinet décousu. On sent bien que l’auteur a voulu donner plus d’ampleur à sa novella, lui adjoignant des épisodes supplémentaires qui mettent en scène d’autres créatures issues des mythologies scandinave, slave et inuit. Le périple des survivants de Liri et des enfants de son roi sert par conséquent de prétexte à une juxtaposition d’aventures, entre Groenland, Danemark et Dalmatie, marquées par les rencontres avec l’ultime selkie, un tupilak et une variante de roussalka. Malheureusement, le fil directeur unissant les deux arcs narratifs apparaît pour le moins ténu, quand il ne semble pas un peu forcé. Ajoutons à cela une traduction guère convaincante, où l’on mélange notamment les souverains danois. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Bref, si à bien des égards &lt;strong&gt;Le Dernier Chant des sirènes&lt;/strong&gt; s’apparente à une lecture distrayante, on ne le retiendra pas parmi les indispensables de l’auteur. Ou alors, on se contentera de lire la novella &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Les Enfants du nixe&amp;nbsp;»&lt;/em&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot;&gt;Laurent Leleu &lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;Les Abîmes angoissants de Poul Anderson&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; alt=&quot;anderson-gdl-abimes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/anderson-gdl-abimes.jpg&quot; /&gt; (recueil composé par Richard D. Nolane, traduit de l’américain par M. Deutsch, J. Polanis et J.-P. Pugi - Casterman, 1983)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Six nouvelles composent ce recueil concocté par un Richard D. Nolane vindicatif quant à l’ostracisme dont Poul Anderson fait l’objet en France. L’ouvrage a pour but de présenter la palette de ses talents à travers des textes très variés, écrits entre 1960 et 1981. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Long cours&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; présente un monde pré-industriel autour duquel orbite un vaisseau spatial, qui nourrit bien des superstitions et dont le dernier survivant, naufragé, désespère de trouver de quoi le réparer, tandis que des factions se montrent avides de mettre la main sur son savoir et ses trésors technologiques. Cette intéressante réflexion sur le refus de disposer d’une connaissance acquise par d’autres remporta le premier des sept prix Hugo de Poul Anderson. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Un moment difficile à passer&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; , de facture plus légère, est une histoire à chute autour d’une cocasse explication sur l’impossibilité de voyager dans le passé au-delà de la date d’invention du procédé. La nouvelle est anecdotique mais montre que l’auteur est aussi capable d’humour. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Deux nouvelles fantastiques illustrent ses talents pour le récit plus intimiste&amp;nbsp;: &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Le Visiteur&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; verse dans l’insolite avec une rencontre dans un rêve entre une fillette et un adulte, le rêveur, sommé de raconter celui-ci à quelqu’un qui sait de quoi il retourne&amp;nbsp;; &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Le Chaton&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; exploite le thème de la hantise d’un mari dominateur qui voit, depuis que sa femme l’a quitté, un chaton revenir malgré les multiples mises à mort qu’il lui inflige. C’est avec un sentiment d’horreur croissante qu’on assiste à la lente dégradation mentale d’un individu toujours plus intolérant et violent avec ses semblables. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans le registre de la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; épique, &lt;em&gt;«&amp;nbsp; La Saga de Hauk&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; retrace le destin de trois générations de vikings. La culture nordique de Poul Anderson donne du relief à ce récit très coloré qui ne se contente pas de jouer sur les poncifs du genre, puisqu’il est aussi bien question d’un viking qui préfère le commerce au maniement des épées que d’un fantôme terrifiant un clan. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Enfin, &lt;em&gt;«&amp;nbsp; Le Jeu de Saturne&amp;nbsp;»&lt;/em&gt; marie la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; avec l’aventure spatiale dans un subtil récit sur le thème du jeu, utile au développement lors de l’apprentissage, notamment le psychodrame qui permet de s’inventer d’autres destins, du «&amp;nbsp; gendarme et voleur&amp;nbsp;» des enfants au jeu de rôle ou aux réalités virtuelles. Mais à trop s’immerger dans le rêve, on perd le sens des réalités et la notion du danger, comme l’apprennent à leurs dépens des astronautes en exploration sur Japet. Ce court roman qui reçut le Hugo et le Nebula n’a pas perdu de sa pertinence. Le recueil s’achève sur une interview de Poul Anderson par Richard D. Nolane et Charles Moreau, que vous trouverez dans le numéro 75 de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; consacré à l’auteur. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken&quot;&gt;Claude Ecken &lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Guide de lecture moranien</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2014/02/12/Guide-de-lecture-moranien</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:860f02d807f33271b305489c1b26b75f</guid>
        <pubDate>Wed, 12 Feb 2014 10:01:00 +0100</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-une10.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-une10.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p class=&quot;MsoNormal&quot;&gt;Avec ce dixième épisode, le dossier Bob Morane touche à son terme. Et après avoir étudié de long et en large le personnage, quoi de plus naturel que d’essayer de donner envie de (re)lire ses aventures&amp;nbsp;? C’est la tâche que se propose ce guide de lecture, concocté par des amateurs du héros, recensant dix romans. Sans oublier de rendre à &lt;s&gt;César&lt;/s&gt;Morane ce qui lui appartient, avec une bibliographie et quelques remerciements de bon aloi.&lt;/p&gt; &lt;h5&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2014/02/05/Rencontre-avec-Henri-Vernes&quot;&gt;Épisode précédent.&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;h4&gt;De La Vallée infernale jusqu'au cycle d'Ananké, en passant par deux avis sur Les Cavernes de la nuit, ce guide de lecture fait la recension dix aventures de Bob Morane.&lt;/h4&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-titre10.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-titre10.jpg&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h1&gt;Guide de lecture moranien&lt;/h1&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Vallée infernale (BM 1, 1953)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM001.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM001.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; «&amp;nbsp;Égaré dans la vallée infernale…&amp;nbsp;» On connaît la chanson, mais, soixante ans après la prime publication de &lt;strong&gt;La Vallée infernale&lt;/strong&gt;, peut-on encore relire ce roman&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette toute première aventure de Bob Morane débute quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale (vraisemblablement en 1949). Le héros, démobilisé, est désormais pilote d’avion en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Avec Bill Ballantine, son ami de longue date devenu mécano, il fait dans le transport de marchandise. L’aventure débute lorsque son patron le contraint à prendre dans son avion trois passagers. L’un souhaite juste prendre des photographies aériennes, les deux autres affirment vouloir se rendre en pèlerinage sur le lieu du crash de leur avion lors de la guerre, dans la vallée de Shangri-la. Leur but véritable diffère quelque peu&amp;nbsp;: voler deux énormes émeraudes qui ornent la statue d’une divinité pygmée. Ce, à n’importe quel prix. Tant pis si l’avion s’écrase en pleine jungle. En attendant les secours, les trois bandits s’enfoncent dans la forêt vierge… et se font attaquer par une tribu de guerriers anthropophages. Malgré les fortes réserves de Ballantine, Bob Morane décide de sauver les scélérats. Son esprit chevaleresque l’y oblige, même si cela risque de le mener à une mort certaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Roman long de quelque cent cinquante pages, &lt;strong&gt;La Vallée infernale&lt;/strong&gt; est mené tambour battant du début jusqu’à la fin, et pose déjà quelques-uns des jalons des futures aventures de Bob Morane&amp;nbsp;: du dépaysement, de l’action, et ce qui sera bientôt l’inséparable tandem Morane-Ballantine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le décor est photogénique au possible&amp;nbsp;: jungles moites et impénétrables, vallées perdues et grottes labyrinthiques. Il y a même un volcan, mais éteint. S’il manque quelque chose au cocktail classique de l’aventure, c’est bien une «&amp;nbsp;petite fille&amp;nbsp;», orpheline ou jeune demoiselle en détresse. Mais elles viendront par la suite…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant aux personnages, ils sont loin d’avoir donné tout leur potentiel&amp;nbsp;: on a vu méchants plus convaincants que ce trio de crapules. Les héros n’ont pas non plus étiré tous leurs muscles.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bill commence à montrer ses formidables aptitudes physiques, même s’il n’est pas encore doté du bagout argotique qui sera le sien par la suite. Et Bob est déjà cet aventurier noble de caractère (autrement dit&amp;nbsp;: indécrottablement chevaleresque) et respectueux des peuplades qu’il rencontre. On peut d’ailleurs remarquer l’aspect xénophile du roman&amp;nbsp;: alors que le processus de décolonisation n’en est qu’à ses balbutiements lors de la parution de &lt;strong&gt;La Vallée infernale&lt;/strong&gt;, le roman est dépourvu de tout relent de colonialisme ou paternalisme envers les autochtones.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout n’est certes pas parfait dans ce premier &lt;strong&gt;Bob Morane&lt;/strong&gt;, qui a, par certains aspects, un peu vieilli&amp;nbsp;: les dialogues sont ampoulés, et méchants comme gentils prennent bien soin d’expliquer leurs intentions. Mais l’écriture reste par ailleurs irréprochable, évocatrice voire lyrique dans ses descriptions, lisible dans les scènes d’action.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Vallée infernale&lt;/strong&gt; se révèle donc d’une (re)lecture des plus plaisantes, pas seulement pour la volupté de la nostalgie, mais aussi pour le doux frisson de l’aventure.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Dents du tigre (BM 30-31, 1958)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM030-31-2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM030-31-2.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En soixante ans, plus de 200 aventures de Bob Morane ont été publiées. Parmi celles-ci, certaines ont particulièrement marqué le lecteur. Les Dents du Tigre en fait partie, tant au niveau du récit que de l’objet lui-même. Sorti en 1958, c’est un gros volume de 302 pages, agrémenté d’illustrations intérieures et même d’une carte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les premiers chapitres constituent la quintessence du roman d’aventure classique. Un vieux parchemin entraîne Bob Morane et ses amis vers un lieu mystérieux. Cette première phase constitue une fabuleuse invitation au rêve, chargée de noms évocateurs. On y retrouve de nombreuses allusions au continent légendaire de Mu, et à cela viennent même s’ajouter des Yétis.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman de cité perdue se compose habituellement de deux parties&amp;nbsp;: la marche d’approche puis des intrigues au sein de la civilisation découverte. Ici, si la première partie est respectée, la deuxième prend un tour inédit vu que Bob Morane et ses compagnons découvrent non pas une cité perdue mais une base secrète chinoise (ou plutôt de l’Empire Asiate), d’où le cruel Kuo-Ho-Tchan vise à envahir le reste du monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Durant tout le roman, on aura des réminiscences du Péril Jaune, cher aux auteurs du début du vingtième siècle, même si Henri Vernes a su éviter les relents de racisme qui accompagnent d’ordinaire ce type d’ouvrage. Il est intéressant de noter que deux aventures seulement après la conclusion de ce roman, Bob Morane se verra confronter à un certain Monsieur Ming qui très bientôt deviendra l’Ombre Jaune, une autre incarnation du Péril Jaune, du moins dans les premières aventures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les héros sont capturés, s’évadent et prennent la fuite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le début de la deuxième partie montre un comportement pour le moins inhabituel chez Bob Morane&amp;nbsp;: il part se cacher dans sa vallée privée au Pérou. On assiste alors à une attaque nucléaire de l’Empire asiate sur le reste du monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec des capitales entières détruites, on est sur de la destruction à grande échelle, et le statu quo de la série est balayé. Le monde à la fin de l’histoire ne saurait être identique à celui du début. Et pourtant… Format série oblige, tous les romans suivants ignoreront cette destruction massive, comme si elle avait eu lieu dans quelque monde parallèle.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’envahisseur est finalement repoussé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Morane et ses compagnons repartent pour le Tibet pour s’emparer des plans de la Terreur Verte, une arme de Kuo-Ho-Tchan visant à détruire un quart des habitants de la Terre en cas de défaite. Tout se déroule bien, et Jess Paintree, un perceur de coffre-fort qui les accompagne, tue Kuo-Ho-Tchan avant d’être lui-même tué. Lointaine époque où le héros répugnait à tuer, même le plus immonde des salopards, et où il allait de soi que l’individu agissant dans ce sens devait trouver la mort. C’était une époque où Bob Morane était présenté comme un «&amp;nbsp;boy scout&amp;nbsp;», avant le durcissement du personnage survenu dans les années 70.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On apprend finalement que la Terreur Verte est une algue capable de faire fondre la banquise. L’armée US attaque une base au Groenland et le danger est définitivement éliminé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour conclure, on peut se demander si, avec la prolifération des algues vertes sur les côtes bretonnes, la fonte des banquises et le réchauffement de la planète, Kuo-Ho-Tchan n’a pas finalement réussi son opération Terreur Verte&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Michel Vannereux&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Guerriers de l’Ombre jaune (BM 72, 1965)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM072.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM072.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; Le lecteur se retrouve plongé, avec &lt;strong&gt;LesGuerriers de l’Ombre Jaune&lt;/strong&gt;, dans une délicieuse ambiance à la Fu Manchu, où la super-science de Monsieur Ming relaie un ahurissant secret des empereurs mongols, oublié depuis des siècles. Ceux-ci ont fait jadis congeler dans les glaces polaires des centaines de milliers d’hommes condamnés par la maladie. L’idée était de les ramener plus tard à la vie, à une époque où les maladies incurables dont ces humains en animation suspendue étaient atteints pourraient être guéries, grâce aux progrès de la médecine et de la chirurgie&amp;nbsp;! Les insatiables conquérants disposeraient alors d’une gigantesque réserve de combattants particulièrement dociles… Les empereurs mongols avait donné à cette entreprise délirante le nom d’«&amp;nbsp;Opération du Merveilleux Mammouth […] en souvenir des corps de ces pachydermes trouvés intacts dans glaces sibériennes&amp;nbsp;». L’Ombre Jaune a redécouvert ces véritables gisements humains conservés dans la glace et a entrepris, à partir d’une île au nord du Spitzberg où il possède un repaire scientifique, de les ramener à la vie. Il teste ses nouveaux «&amp;nbsp;guerriers&amp;nbsp;» à San Francisco, en Alaska et à Londres où Bob Morane possède un appartement. Et comme le terrible Mongol adore titiller son adversaire préféré…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le thème de la suspension d’animation du corps humain par congélation n’est pas rare dans la littérature d’aventure d’avant-guerre (et même après), dont Henri Vernes est depuis toujours un fin connaisseur. Peut-être s’est-il souvenu d’un feuilleton de José Moselli, &lt;strong&gt;La prison de glace&lt;/strong&gt; (1919-20), un auteur qu’il apprécie tout particulièrement, ou encore du roman de Georges-G. Toudouze, &lt;strong&gt;Les Compagnons de l’Iceberg en feu&lt;/strong&gt; (1922), où il est question de la découverte d’un navire de l’invincible Armada pris dans les glaces de l’Arctique, et dont on ramène l’équipage à la vie…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Henri Vernes se régale, et excelle à décrire les bouges sordides de bas-fonds londoniens qui n’existaient déjà plus dans les années soixante, en tout cas, pas sous la forme dont il les présente. Mais qu’importe&amp;nbsp;! Il s’agit ici de rendre hommage aux bons vieux classiques de l’aventure et du mystère, et plus particulièrement à un auteur emblématique&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;«&amp;nbsp;Et, en dépit du tragique de l’instant, Bob ne pouvait s’empêcher de songer à ce qu’avait écrit un de ses auteurs favoris, le grand écrivain fantastique Jean Ray&amp;nbsp;: &lt;em&gt; Une fenêtre dans la nuit est une épouvante. J’ai connu des gens qui devinrent fous rien que d’attendre l’être de cauchemar, surgi des ténèbres, qui collerait sa face mortelle sur les carreaux. &lt;/em&gt; &amp;nbsp;»&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Joseph Altairac&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Talisman des Voïvodes (BM 84, 1967)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM084.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM084.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; En 1967, quand le &lt;strong&gt;Talisman des Voïvodes&lt;/strong&gt; arrive dans les librairies, Bob Morane est un aventurier qui a bien vécu. Déjà plus de quatre-vingts livres sont parus. L’aventure, le roman policier ou d’espionnage, la science-fiction et le fantastique&amp;nbsp;; tous les genres qui font sa renommée ont déjà été abordés, même si parfois assez naïvement ou avec un style policé comme celui qui convient à la littérature destinée aux jeunes. Ce dernier opus ne va pas bouleverser cette longue théorie, d’ailleurs la critique, toujours, le négligera et pourtant le lecteur attentif peut découvrir dans ce mince volume des nouveautés qui marquent un certain passage.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;L’époque est celle du changement, la révolution est encore à venir, mais ses prémices sont là. La musique et le cinéma déjà ont abandonné le formalisme des années d’après-guerre pour se transformer en profondeur. Les guitares électriques déchirent les partitions et James Bond comme la nouvelle Vague, bien qu’en apparence opposés, travaillent les vielles idées dans le vif. Henri Vernes est un auteur populaire qui cherche son inspiration dans le monde qui l’entoure, il a déjà purgé ses admirations de jeunesse dans d’autres titres de la série dont nous ne dresserons pas la liste ici, elle est bien connue. Avec sa série consacrée à l’Ombre Jaune il a déjà pu dépasser ses modèles mais il n’a pas encore atteint la maturité qui s’annonce (1). Le &lt;strong&gt;Talisman des Voïvodes&lt;/strong&gt; est l’ouvrage qui lui permet de passer à la vitesse supérieure. Ce livre est, incontestablement l’un de ceux, sinon celui, qui sera la charnière qui permettra au lecteur de passer d’une littérature relativement convenue à un monde d’imagination où rien ne sera plus interdit&amp;nbsp;! (2) La science-fiction marquera d’ailleurs durablement cette période.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais revenons à notre livre. Après deux pages liminaires, l’action commence immédiatement, sans autre raison que la volonté de démarrer sur les chapeaux de roues. Un adolescent court dans les rues, poursuivi par une puissante limousine. La Jaguar de Morane et Ballantine s’interpose et ça y est tout se déclenche…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dès lors, c’est une véritable course poursuite qui va s’engager entre nos héros et leurs perfides adversaires. Une course-poursuite en effet puisque les protagonistes passeront une bonne partie de l’intrigue en voiture à foncer sur les routes, de jour ou de nuit. Le livre lorgne vers ces &lt;em&gt;road-movies&lt;/em&gt; que projettent les cinémas. Et, pour une fois, la seule&amp;nbsp;? Bob Morane est le passager de son ami. Tout se passe extrêmement vite, aussi bien le trajet qui va les mener en Moldavie que la résolution de l’intrigue qui donne une forte impression de simplicité. De toute évidence, ce n’est pas l’argument policier qui attire l’auteur, par contre les nombreuses descriptions qui émaillent cette tourmente sont de pures merveilles littéraires. Tout au long de ces pages Vernes décrit magistralement la Zone, l’atmosphère maussade et pluvieuse des paysages que ses héros traversent, mais il enrichit aussi sa prose avec des images puissantes qui atteignent au lyrisme, ainsi page 35&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Pendant que la Mustang fonçait, tel un monstre de feu, dans des grondements de tigre en fureur, à travers les huit flagellée de pluie, Bob Morane ne pouvait s’empêcher de se poser de nouvelles questions.&amp;nbsp;» De même les descriptions des divers malfaiteurs qui se dresseront sur cette route seront aussi pittoresques et bien venues&amp;nbsp;! À tel point que du &lt;em&gt;road-movie&lt;/em&gt; on se surprend à basculer dans un western spaghetti&amp;nbsp;! Les affreux sont plus vrais que nature et pourraient sortir d’un film de Sergio Leone (3).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais la proximité des genres ne s’arrête pas là. Les tziganes pourraient être remplacés par des peaux-rouges sans qu’il y ait grand-chose à changer dans les dialogues&amp;nbsp;; on y parle aussi bien de race que de coutume et la sagesse des uns n’est pas sans rappeler celle des autres&amp;nbsp;! D’ailleurs ne trouve-t-on pas dans le cœur du texte les mots de «&amp;nbsp;frontière&amp;nbsp;» ou même ce «&amp;nbsp;sentier de la guerre&amp;nbsp;» que Ballantine prend&amp;nbsp;! Ballantine d’ailleurs est lui-même étonnant. En plus d’être le chauffeur de l’équipée, il se révèle également lettré, car il cite aussi bien Sherlock Holmes que Harry Dickson&amp;nbsp;! Et puis Morane, d’habitude si mesuré, que fait-il à s’équiper comme un véritable &lt;em&gt;gunslinger&lt;/em&gt; ou comme un ordinaire James Bond&amp;nbsp;! Il se charge d’armes qu’il dissimule sur lui, un revolver, un stylet mais aussi une pastille de cyanure planquée dans un bouton et plus tard des explosifs&amp;nbsp;! On le voit ce livre n’est pas commun &amp;nbsp;! Sensitif même, Morane découvre un explosif dans la Mustang rouge de l’écossais sans autre aide que son intuition. Et ce livre, ce policier ou ce western &amp;nbsp;? ne voilà-t-il pas qu’il flirte avec le fantastique&amp;nbsp;! Cette intuition d’abord puis les mystérieux pouvoirs des quatre nains Dragoor qui vont affronter le groupe dans un cimetière gothique&amp;nbsp;! Mais, sans ménagement, il leur sera répondu à coup de chevrotines&amp;nbsp;! Retour au western&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, on l’a deviné, ce roman rapide et acéré est une pépite. Cependant paru dans une période fertile, il nous apparaît comme un peu négligé. &lt;strong&gt;Le Cratère des Immortels&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Les Crapauds de la Mort&lt;/strong&gt; qui sont sortis juste après lui l’étouffent un peu. Pourtant ils nous paraissent moins ciselés que lui. En tout cas beaucoup plus stéréotypés car, dans la droite ligne du personnage, ils ne dérogent pas comme ce talisman. Moins imprégnés du caractère de leur époque, moins incisif, ils reprennent un train-train qui, bien que parfaitement goûtable, nous a privé d’une certaine évolution vers une littérature plus dure que celle pratiquée en général dans la série. Encore que plus tard, &lt;strong&gt;Poison Blanc&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Le Sentier de la Guerre&lt;/strong&gt; (4) et d’autres nous semblèrent y revenir…&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Francis Saint Martin&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Notes&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;(1)&amp;nbsp;: Ce qui nous est d’autant plus facile à écrire que nous, nous écrivons ce texte en 2013, avec la vision synoptique de toute son œuvre&amp;nbsp;! Facile de pérorer dans ces conditions&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;(2)&amp;nbsp;: Entendons-nous, compte tenu des limitations du genre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;(3)&amp;nbsp;: &lt;em&gt;Pour une poignée de dollars&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Et pour quelques dollars de plus&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Le Bon, la Brute et le Truand&lt;/em&gt; sont sortis respectivement en 1964, 1965 et 1966 avec des critiques diverses mais un retentissement mondial. Vernes n’a pu les ignorer.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;(4)&amp;nbsp;: Tiens tiens&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Satellite de l’Ombre jaune (BM 91, 1968)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM091.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM091.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; En orbite autour de la Terre, un satellite, lancé par l’Ombre jaune en dépit des efforts de Bob Morane, contient un pool de savants de pointe, en vue d’une offensive qui étendra les plans de Ming à une échelle véritablement cosmique. Grâce à la Patrouille du Temps, Bob, Bill et Sophia sont dépêchés en 2500 pour aborder le satellite en toute sécurité et le saboter. Mais l’engin est armé et se défend.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Qu’on me permette un aparté personnel pour situer ma première lecture de ce roman: en ce temps-là, l’approvisionnement des quelques libraires qui recevaient les Pocket Marabout semblait très irrégulier. En fait, ils recevaient de petites quantités et sans doute en loupais-je parce que des clients m’avaient précédé à mes adresses favorites. Ma stratégie était de rendre des visites à peu près régulières pour vérifier la présence ou non de nouveaux titres. Le premier volume du &lt;strong&gt;Cycle du Temps&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;La Forteresse de l’Ombre jaune&lt;/strong&gt;, m’a ainsi échappé. J’ai directement acheté, sans méfiance, ce &lt;strong&gt;Satellite&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À l’abord, la présentation insolite révélait un traitement de prestige par rapport à la production moranienne: un joli marque-page dédié, et ce cachet en étoile sur la couverture: «&amp;nbsp;le Cycle du Temps&amp;nbsp;». Intitulé grandiose, voire pompeux, promettant un cadre plus ample dans une collection qui, même pour parler de voyages dans le temps, ne s’était guère écartée du ton du roman d’aventures&amp;nbsp;; annonçant une vision quasi mystique. La couverture, pourtant, n’en laissait trop rien voir: Sophia Paramount y anticipait la Sandra Bullock de &lt;em&gt;Gravity&lt;/em&gt; de quelques décennies, avec Bob en George Clooney.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En revanche, désorientation dès les premières pages. Je tombais en pleine intrigue, avec des rappels à une aventure précédente totalement inconnue de moi, et très vite le ton est devenu très bizarre. La découverte de la Terre (de la France de l’an 10 000: le ton restait résolument franco-centré, et l’avancement «&amp;nbsp;la chose&amp;nbsp;» est présenté en termes de départements, unité de mesure qui, paradoxalement, rendait vertigineuse l’évocation de l’univers menacé d’invasion), la découverte de la France de l’an 10000, donc, cette pesante ambiance de désolation, de pluie silencieuse sur une planète déserte (les quelques survivants signalés plus tard n’y changent rien: la planète reste pour nous un décor vide). Cet étrange château de conte de fées sous globe, dans les montagnes d’Auvergne.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mon jeune esprit était troublé par l’entre-choc de concepts qui juraient ensemble: les contes de fées et la science-fiction, unis dans un cadre de fin des temps. Et le Grand-Guignol du satellite de l’an 2500, ce mélange de grotesques mutations scientifiques et d’êtres pratiquement fantomatiques. Ces créatures dont la nature varie en fonction des époques, vivants ou morts, baudruches ou hommes, robots ou animaux… Dans le riche catalogue des êtres créés par Monsieur Ming, &lt;strong&gt;Le Satellite de l’Ombre jaune&lt;/strong&gt; tranche encore par son ambiance oppressante, qui survit pour l’essentiel à une relecture à l’âge adulte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La dernière partie, le sabotage dans le présent, est plus traditionnelle de l’action typique des romans. La chute, prévisible pour tout lecteur de science-fiction, mais forte pour un jeune adolescent qui découvre tout juste Wells, ramène un instant à ce futur lugubre, qui semble limiter la gloire toute-puissante qu’annonce la Patrouille du Temps.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est peut-être cette étouffante sensation de chute inéluctable, de disparition sans rémission, qui donne à ce &lt;strong&gt;Bob Morane&lt;/strong&gt; précis une forte ambiance pessimiste qui n’est guère dans le registre habituel d’Henri Vernes (on y reviendra avec le &lt;strong&gt;cycle d’Ananké&lt;/strong&gt;, mais de façon moindre: sa structure de parenthèse, dont on ne sait où elle se situe, l’isole quelque peu). Cette singularité en fait pour moi un des plus forts tomes d’une série qui a initié ses jeunes lecteurs à nombre de concepts qu’ils pourraient approfondir dans des romans plus adultes, par la suite.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Patrick Marcel&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Captifs de l’Ombre jaune (BM 92, 1968)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM092.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM092.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; Trois personnages historiques (Jacques de Molay, Nicolas Flamel &amp;amp; Napoléon Bonaparte) sont enlevés à leurs époques respectives par l’Ombre Jaune qui compte profiter de leurs talents (le trésor des Templiers, la pierre philosophale, le génie militaire) pour devenir le maître du monde. Bob Morane, Bill Ballantine et Sophia Paramount sont contactés par le colonel Graigh, de la Patrouille du Temps afin de contrer cette nouvelle offensive du démoniaque Mongol. Ils y parviendront en faisant un détour par une époque préhistorique, et avec l’aide inattendue d’un démon imaginaire – le Baphomet.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pourquoi celui-là&amp;nbsp;? En toute objectivité, même s’il se lit d’une traite grâce à un rythme soutenu et un thème intrigant, il souffre d’un certain nombre d’invraisemblances, communes à beaucoup d’histoires de voyage dans le temps qui manquent de rigueur. Je n’en citerai qu’un exemple&amp;nbsp;: à la fin du volume, monsieur Ming se plaint que Napoléon, capturé à Sainte-Hélène, ne soit plus que l’ombre de lui-même et ne dispose plus de son génie militaire. Pourquoi diable, alors, ne pas l’avoir fait prisonnier au lendemain d’Austerlitz&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette question-là, et toutes les autres du même type, je ne me les suis cependant pas posées quand, adolescent, j’ai lu ce roman-là, et il m’a marqué tout particulièrement. Parce qu’il n’était fait que de premières fois.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;D’abord, il contient la première apparition des Whamps, ces créatures synthétiques qui ouvrent la gorge de leurs adversaires avec les dents avant d’en boire le sang – sans aucun doute la création la plus horrifique de l’Ombre Jaune, de quoi donner des cauchemars à plusieurs générations de gamins et le goût des buveurs de sang à quelques autres.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ensuite, il y a une idée fabuleuse&amp;nbsp;: Ming, ayant absorbé les esprits de ses captifs, se retrouve aussi affecté de leurs croyances et de leurs peurs, si bien que c’est sa force mentale qui anime la statue du Baphomet devant causer sa propre perte cat il a inconsciemment la certitude de se trouver devant un démon. Ces deux concepts, l’influence de l’esprit sur la matière et la puissance de l’inconscient, je pense que je ne les avais jamais non plus rencontrés auparavant. Je les ai maintes fois réutilisés par la suite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Enfin et surtout, si ce n’était pas mon premier Bob Morane (cet honneur revenant au &lt;strong&gt;Collier de Çiva&lt;/strong&gt;), c’était un de mes premiers bouquins de SF, sans doute ma toute première histoire de voyage dans le temps, et la toute première, dans mon parcours de lecteur, qui se permettait de jouer avec l’histoire. À l’époque, j’en avais promptement plagié la trame pour écrire une histoire fantastique, en classe, à l’occasion de je ne sais quelle rédaction. Et depuis… ma foi, je pense que l’auteur de &lt;strong&gt;L’Équilibre des Paradoxes&lt;/strong&gt; aurait du mal à renier &lt;strong&gt;Les Captifs de l’Ombre Jaune&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Merci, monsieur Vernes.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Michel Pagel&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Commando Épouvante (BM 100, 1970)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM100.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM100.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; Jungle du Matto Grosso, quelque part à l’est du fleuve Araguaya. Un prospecteur devenu fou et les Indiens de la tribu Chavantes font état de mystérieux Cônes tombés dans la forêt. Les engins seraient enveloppés d’un nimbe doré, et d’étranges phénomènes se dérouleraient dans leur périmètre. A Paris, Bob Morane et Bill Ballantine se font estourbir au moyen d’une seringue hypodermique pour se réveiller trois jours après au Brésil. Le tout en 19 pages. Ensuite arrive un mulâtre apportant des victuailles locales, servies fort heureusement avec du vin français. Ce bon vieux Herbert Gains de la CIA annonce aux deux camarades la mort en série de pilotes survolant la région où sont tombés les Cônes. Un computer désigne Bob comme ultime recours. L’Aventurier ne peut résister à l’«&amp;nbsp;appel au sentiment humanitaire&amp;nbsp;» de l’Agence. Le calculateur mécanique émet la possibilité de succomber lors de la mission, ce qui est somme toute banal. Le nom de code, «&amp;nbsp;Commando épouvante&amp;nbsp;» tombe page 29, réglé comme du papier à musique. Sur ce, le commandant et l’Ecossais font la connaissance d’une beauté locale répondant au doux prénom de Jacinta qui leur balance du &lt;em&gt;senhores&lt;/em&gt; mais ne pèse pas lourd quand apparaît la divine eurasienne Miss Ylang-Ylang (page 43, sous vos applaudissements). Le «&amp;nbsp;pon-pon&amp;nbsp;» des sirènes de police sonne clairement plus exotique que notre pin-pon national. Bob se prend une branlée aux échecs, «&amp;nbsp;ce qui tendait à prouver qu’il ne se trouvait pas dans son état normal&amp;nbsp;». Quelques poursuites en voitures avec virages à angle droit et la découverte d’un certain Joao Rua qui «&amp;nbsp;ne dormait pas à poings fermés&amp;nbsp;; il avait une manchette plantée dans le dos, juste au niveau du cœur&amp;nbsp;». Bill suppose que «&amp;nbsp;L’assassin l’a tué&amp;nbsp;», preuve qu’il y a un authentique mental à l’œuvre dans cette carcasse de géant au poil roux. On se rend dans la ville de Sertao, sur la rive gauche du rio Araguaya. Et à partir de la page 69 (véridique) on assiste à une véritable tête à queue (si je vous le dis) sur la seconde partie du roman puisque BILL MEURT. Bob a les poings serrés et se trouve au bord des larmes, le lecteur braie comme un âne, puis on pénètre dans un vaisseau extra-terrestre à multi dimensions spatio-temporelles, impressionnant et über classe pour un gamin d’alors, et là MISS YLANG-YLANG avoue au commandant qu’elle ne l’a jamais haï et elle MEURT dans les bras de BOB MORANE QUI MEURT&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est dans ce type de situation qu’un gamin de 10 ans prend soudainement conscience de sa finitude, et que la mort s’avère l’horizon ontologique indépassable. Ou plutôt il a envie de maraver la gueule à sa sœur qui écoute des chanteurs débiles sur son mange-disques alors même qu’il est en pleine tragédie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et comme c’est le numéro 100 le lecteur croit qu’Henri Vernes en a juste marre et qu’il en profite pour arrêter, genre «&amp;nbsp;t’es gentil Sherlock mais j’aimerais dorénavant écrire exclusivement sur l’élevage de rennes Tungus, alors bye&amp;nbsp;». Mais en fait ce n’était qu’un programme de simulation mis au point par la CIA, cela dit très moderne pour l’époque, afin de les préparer à leur mission. Ouf.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Suit un index alphabétique de 50 pages reprenant tous les personnages, majeurs et secondaires, apparaissant dans les aventures de l’Aventurier. Un collector, mais qui ne pouvait à son époque être véritablement apprécié qu’à la parution du n°&amp;nbsp;101, signe que les affaires reprenaient.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, du pur concentré d’aventure, un &lt;strong&gt;Bob Morane&lt;/strong&gt; d’exception, l’un des musts de la série.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Cavernes de la nuit (BM 103, 1970)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM103.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM103.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; Bob Morane est appelé à la rescousse par Sophia Paramount, mais quand il arrive au rendez-vous fixé par la journaliste anglaise, celle-ci est enlevée par des inconnus. Grâce à un bon samaritain, «&amp;nbsp;La Vinasse&amp;nbsp;», Morane arrive devant la propriété du comte Vorodanne, propriétaire infirme de la demeure, ainsi que de sa bande (Catherine de Vilieu, Zoltan Breller, âme damnée de Vorodanne, et Khole dit «&amp;nbsp;la Vinasse&amp;nbsp;»). Le comte apprend à Bob que sa maison est bâtie sur un véritable royaume habité par des géants rouges. Présents depuis toujours dans les sous-sols, ils sont les dépositaires de grands savoirs et sont contrôlés par «&amp;nbsp;le Père&amp;nbsp;». C’est cet homme que Bob doit ramener à la surface. Morane cherche à s'enfuir en compagnie de Sophia mais, finalement, il est contraint d'aider Vorodanne. Équipé pour affronter les ténèbres des cavernes, Bob Morane s’y enfonce. Il est rejoint par Breller qui veut venir avec lui pour retrouver son fils, disparu dans ces grottes. Les cavernes pullulent de géants rouges mais tant que les visiteurs ont de la lumière ils ne risquent rien. Les deux hommes arrivent dans une immense salle couverte d’ossements, restes macabres des malheureux qui se sont déjà introduits dans les lieux. Toujours surveillés par les Yeux Noirs, ils débouchent dans une salle votive où gît Sophia, inconsciente. À peine la jeune femme est-elle réveillée que deux bandes antagonistes surgissent et s’affrontent brutalement. Bob et ses compagnons s’éclipsent et bivouaquent. Morane presse ensuite ses compagnons de se diriger vers l’extrémité d'un ravin. Tout comme Sophia, il reçoit des messages mentaux qui le guident vers un être artificiel, en fait une machine, gardienne du savoir ancestral dont Vorodanne cherche à s’approprier. La machine révèle à Morane que les Yeux Noirs ne sont que des androïdes chargés de la garder. Elle grave dans l’esprit de Breller la certitude d’avoir accompli sa mission et confie à Morane un appareil qui lui permettra d’influencer le comte. À peine remontés à la surface, le monstrueux infirme se précipite dans les cavernes, sur ordre psychique de l’être artificiel. Plus tard, Morane et Sophia se réveillent quai Voltaire où Bill Ballantine les a amenés. Il les a retrouvés endormis, loin de Paris, dans le domaine déserté du comte. Bien que l’entité des cavernes ait affirmé à Morane qu’il perdrait le souvenir de cette aventure, des lambeaux de mémoire commencent à lui revenir à l’esprit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À partir des années 70, Bob Morane commence à aller dans l'espace et le temps. Concurremment, ses aventures épousent également le domaine du polar noir et du fantastique. C'est à l'instigation du directeur de collection, Philippe Vandooren, que Morane devient plus «&amp;nbsp;adulte&amp;nbsp;» dans des récits où l'intrigue compte beaucoup, ainsi que la nervosité dans l'écriture. &lt;strong&gt;Krouic&lt;/strong&gt; (histoire qui se déroule entièrement dans un cirque), &lt;strong&gt;Ceux-des-roches-qui-parlent&lt;/strong&gt; (avec un peuple de petits hommes vivant dans les Andes), &lt;strong&gt;La malle à malices&lt;/strong&gt; (une course poursuite pour retrouver une malle bourrée d'or), &lt;strong&gt;El Matador&lt;/strong&gt; (où un contrat est lancé sur la tête de Morane), toute la saga du Tigre (où le cerveau de grands savants est enfermé dans le crâne d'un pauvre ère), Poison blanc (qui parle explicitement du trafic de drogue), et d'autres encore, beaucoup d'autres, où, semble-t-il, la patte de Vandooren est pour beaucoup dans l'intérêt que l'on éprouve encore à la lecture de ces romans.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Les cavernes de la nuit&lt;/strong&gt;, il y avait à l'époque un vrai choc à voir, sur une couverture de romans pour adolescents, l'image en premier plan d'un géant rouge, à moitié nu&amp;nbsp;! Et, au loin, dans les dites cavernes, Morane et Sophia Paramount semblaient avancer, inconscients du danger. C'est cette accroche graphique qui a fait beaucoup pour attirer mon attention d'adolescent sur ce roman, accroche qui était secondée par un roman intriguant, à la fois fantastique dans son ambiance et science-fictionnesque par l'explication finale. Le personnage du comte Vorodanne (anagramme de Vandooren), vicieux à souhait (et revu ensuite dans &lt;strong&gt;Ceux-des-roches-qui-parlent&lt;/strong&gt;) aurait pu, aurait dû être vu dans d'autres aventures… Il fait partie de toute cette panoplie de d'individus cruels dont Henri Vernes et consorts ont abreuvé notre imagination un rien morbide… pour notre plus grand plaisir.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Rémy Gallart&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Cavernes de la nuit (BM 103, 1970)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;BM103-2.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/BM103-2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; Première contribution à Bob Morane de Philippe Vandooren (Vorodanne est son anagramme – chacun de ses opus en aura un), directeur de la collection Pocket Marabout, et auteur, à partir de cette même année 1970, des aventures de &lt;strong&gt;Sylvie&lt;/strong&gt;, l'hôtesse de l'air crée par René Philippe dans la collection Marabout Mademoiselle, &lt;strong&gt;Les Cavernes de la nuit&lt;/strong&gt; constitue une heureuse surprise. En effet, sur les neuf précédents titres, six étaient des reprises d'épisodes déjà parus en bandes dessinées. Certes, il s'agissait de deux titres dessinés par Dino Attanasio, au graphisme vieillot face à William Vance, et d'inédits en albums, dont les planches furent publiées dans les pages de Femmes d'Aujourd'hui, mais ces adaptations en série étaient le signe d'un certain essoufflement. Cet épisode, plus dense, plus violent, est aussi écrit avec davantage de nervosité, malgré des tunnels de dialogues et des répliques artificielles qui ratent leur cible. Le personnage de Bob Morane est plus dur, un rien plus sarcastique, comme sa remarque ironique sur l'efficacité de la police. On devine l'auteur en train de se familiariser avec le personnage tout en cherchant à injecter du rythme et de la vivacité. On trouve par moment une recherche dans le vocabulaire même une audace typographique. L'ensemble fascine par son ambiance fantastique et son méchant haut en couleurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le récit joue davantage sur les images que sur la cohérence, avec un impact certain sur l'imaginaire, qui se joue des faiblesses du récit. Ce sera un peu la marque de fabrique de Vandooren, qui privilégie un fantastique ne s'embarrassant pas d'explications du moment qu'il fournit sa dose d'adrénaline&amp;nbsp;; voir par exemple &lt;strong&gt;Krouic&lt;/strong&gt; et surtout la série &lt;strong&gt;Ananké&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des couleuvres, il faut en avaler, pour admettre qu'une machine vivante gardienne du savoir soit recluse dans des cavernes en compagnie de robots de chair. Sa nature comme sa présence ne sont pas réellement définies. La première moitié du roman est un peu brouillonne&amp;nbsp;: l'auteur temporise à l'excès, retardant les révélations à coup de rebondissements et de digressions artificiels. Les motivations manquent également de précision, les explications se dédoublent et se contredisent parfois, les informations ne sont pas toujours données dans l'ordre hiérarchique. Citons seulement l'enlèvement de Bob à titre préventif (Vorodanne craignant qu'il soit au courant de ses agissements, du fait qu'il connaissait Sophia Paramount) et comme enrôlé de force dans une mission périlleuse, sans parler d'un combat mortel avec un Yeux Noirs durant sa fuite, que Vorodanne aurait provoqué pour lui donner une leçon. Tout est fait pour retarder le centre du récit, à savoir la descente dans les cavernes. Mais ces détails n'ont aucune incidence sur l'impression d'ensemble, très positive. Le jeune lecteur ne s'attarde pas sur ces points, la situation extraordinaire et la narration procurant suffisamment de souffle et de rythme pour le conduire à tourner les pages sans sourciller jusqu'à la fin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais Vandooren s'amuse&amp;nbsp;: on se souviendra son goût pour les états de rêve second, dans des épisodes de &lt;strong&gt;Bob Morane&lt;/strong&gt; mais aussi avec la série BD &lt;em&gt;Nic&lt;/em&gt;, dessinée par Hermann, son beau-frère, hommage à &lt;em&gt;Little Nemo&lt;/em&gt;, scénarisé sous le pseudonyme éloquent de Morphée)&amp;nbsp;: il fait feu de tout bois. Il ne serait pas surprenant que l'idée de cet épisode lui soit venu en ayant passé, par curiosité, un chiffon à la photocopieuse, illustration qu'on trouve en page intérieure de l'ouvrage. Sinon, quel intérêt de placer cette image ici&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour la petite histoire, à l'époque, Henri Vernes éprouvait de la lassitude pour son personnage, au moment où le succès était à son plus haut niveau (environ 100 000 exemplaires) et que son éditeur désirait l'entretenir, ainsi que pour &lt;strong&gt;Sylvie&lt;/strong&gt;, fer de lance de la collection Marabout mademoiselle, à raison d'un livre tous les deux mois. Ce qui justifie l'emploi de nègres, dont le directeur de collection lui-même, qui rédigea donc nombre de &lt;strong&gt;Sylvie&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;Bob Morane&lt;/strong&gt;. Henri Vernes ne nie pas ces collaborations, précisant qu'elles travaillaient d'après un synopsis élaboré par ses soins et qu'il était toujours obligé de réécrire la version finale. Il désavoua notamment &lt;strong&gt;La Terreur verte&lt;/strong&gt;, réalisé d'après la BD. Mais le style Vandooren se reconnaît aisément. Les romans sont en général plus longs et des détails personnels, des anagrammes, parsèment chaque récit – certains parus après sa mort en 2000&amp;nbsp;: &lt;strong&gt;La Plume de cristal&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;La Porte du cauchemar&lt;/strong&gt; (un titre qui lui ressemble), en 2004 et 2005, voit intervenir une certaine Rachel Vandendooren.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans les années 80, discutant au téléphone avec Philippe Vandooren, qui confirma que &lt;strong&gt;Les Cavernes de la nuit&lt;/strong&gt; était son premier Bob Morane, je lui ai avoué que j'avais estimé à l'époque que le niveau de la série remontait. Il y eut un long silence après quoi Vandooren estimait que ma vile flatterie était déplacée. J'ai heureusement réussi à le détromper en lui expliquant ce qui m'avait frappé dans le roman à l'époque.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Cycle d’Ananké (BM 127, 130, 134, 141, 146 et 164bis, 1974-79)&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-spacetime-ananke03.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-spacetime-ananke03.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt; Prix Eurocon IV (1978) le meilleur cycle européen de littérature fantastique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le menuisier venu remplacer une porte donnant sur le jardin de Simon Lusse, à Paris, ne savait pas qu’en la franchissant il allait passer dans un monde parallèle sans grand espoir de retour. Un univers hostile fait d’autant de mondes étranges auxquels on accède en un seul sens par d’étranges rosaces. Pendant trente-six ans, Lusse va faire disparaître nombre de gens dont le père de Florence, Peter Rovensky, diamantaire de son état et propriétaire d’un fabuleux diamant. Sa fille l’y suivra et nos inséparables amis Bob et Bill vont à leur tour franchir la porte fatidique non sans y avoir entraîné le sordide Simon. À partir de là, une longue et double quête va commencer&amp;nbsp;: il leur faut non seulement retrouver Florence et son père mais aussi la sortie de cet univers infernal et concentrique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le présent volume reprend l’intégralité des cinq romans et un chapitre inédit&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;La Dernière Rosace&amp;nbsp;». Le premier monde où échouent nos héros est digne des récits d’E. R. Burroughs. Il est peuplé d’Hommes Oiseaux pour qui les jeux mortels qu’ils inventent s’apparentent à ceux du Cirque de la Rome Antique. Les rosaces font passer nos amis vers d’autres lieux de plus en plus insolites et éprouvants tant moralement que physiquement. Ils y rencontrent des personnages attachants, qui s’y sont échoués il y a déjà plus de vingt-cinq ans&amp;nbsp;; ils y perdent aussi des amis d’infortune et risquent eux-mêmes d’y laisser la vie plus d’une fois. Vernes revisite avec un bonheur inattendu le mythe du vampire. Un vampire nommé Vlad Tepes qui non seulement cherche à tout prix à ne pas mordre ses victimes mais doit, de surcroît, être tué par chacune d’elles. Il y a ces êtres mi-hommes mi-anges, aveugles, qui utilisent la force mentale de vieillards et d’enfants, soumis à un esclavage sans nom, pour leur donner le pouvoir de voir et de voler. Puis cet autre monde fait de plaines immenses, peuplés d’hommes une fois encore aveugles. Il cache une terrible réalité&amp;nbsp;: le soleil qui se couche génère une obscurité que tout être voyant doit fuir à tout prix pour ne pas mourir. Ils doivent alors affronter d’énormes araignées dans un escalier qui semble mener tout droit en enfer. Bob, Bill et Flo combattent aussi un peuple de lycanthropes et l’étrange Père Lupi, lui-même loup-garou. Finalement, dans une nouvelle plaine, d’immenses gisants à leur effigie semblent les attendre car là est l’ultime épreuve pour sortir de cet enfer. Il leur faut y pénétrer et faire face à eux-mêmes et à leurs tentations. Bob Morane découvrira que le temps écoulé n’est pas le même dans toutes ces mondes&amp;nbsp;: c’est l’épisode de la petite fille perdue dans une dimension… de la dimension elle-même improbable où Bob va disparaître longtemps mais… un court instant pour les amis qu’ils laissent derrière lui. Les visions d’horreur et les étrangetés se succèdent tout au long de cette gigantesque saga.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Malgré un style propre à l’écrivain fleuve qui ne se relit pas, ces aventures se dégustent comme autant de friandises. Les clichés machistes et désuets, bien sûr, y abondent&amp;nbsp;; c’est incontournable chez Henri Vernes au même titre que les tics de Bob qui nous feront toujours sourire. Vernes ajoute aux cinq récits de multiples sujets de réflexion parfois philosophique et un jugement pas toujours tendre envers notre Société. Collant à l’image que l’on se faisait du héros vernien, Morane est évidemment un militaire dans l’âme et un ex commandant de fait. On regrettera donc le côté macho omniprésent tant de Bob que sans doute et surtout de son créateur. Mesdames, pardonnez-lui ces images de la femme idiote qui ne sait ce que veut dire «&amp;nbsp;anagramme&amp;nbsp;», qui ne se sépare jamais de ses ustensiles de cuisine, même face à l’inconnu et à la mort&amp;nbsp;; qui dans les moments magiques où ses désirs se matérialisent, ne voit que visons, chinchillas et bijoux des plus grandes marques. Pardonnez à Henri Vernes d’être resté prisonnier de l’une de ces boucles du temps jadis où la femme était reléguée à la cuisine, ne possédait pas d’âme et se laissait traiter de petite fille, fascinée par l’aura d’un superman aux cheveux taillés en brosse et au regard d’acier. Et vous aussi, amis Ecossais, pardonnez à notre écrivain belge la caricature de plus en plus simpliste qu’il fait de Bill Ballantine, montagne de muscles sans trop de cervelle (mais tout de même plus que dans la tête d’une femme), amateur de poulets mais surtout de whisky. Car heureusement qu’il est présent, à l’instar du Capitaine Haddock pour Tintin, pour atténuer le côté par trop sérieux de notre héros français.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant au dernier chapitre, était-il indispensable&amp;nbsp;? Peut-être Vernes aurait-il mieux fait de «&amp;nbsp;remixer&amp;nbsp;» sa première mouture en ajoutant plus de cohérence au final qui laisse pantois tant il est bâclé (et le mot est faible). En effet, revenue de son incroyable aventure parallèle, Flo ne semble pas se souvenir qu’elle cherchait son père, disparu de façon atroce (seul Bob l’a vu) et les survivants ne sont pas plus heureux que ça de réintégrer le monde «&amp;nbsp;d’ici&amp;nbsp;». Pourtant, quand vous aurez lu ce par où ils passent, il y aurait eu de quoi sauter en l’air mû par une joie ineffable&amp;nbsp;! À peine ont-ils retrouvé notre bon vieux monde, que la longue barbe des uns et les longs cheveux de la jeune fille disparaissent instantanément&amp;nbsp;! Je vous vois venir&amp;nbsp;: c’est sans doute voulu par l’auteur, pour confirmer leur retour au «&amp;nbsp;réel&amp;nbsp;». L’imaginaire fantastique de notre écrivain est cependant stupéfiant de trouvailles innovantes, de mondes de cauchemar digne de Stephen King et sa façon tout à fait originale de traiter les grands mythes comme celui des vampires et des loups-garous n’a pas son pareil. Rien que pour cela nous oublierons les quelques imperfections du scénario. Et pour terminer, d’où vient donc ce nom d’Ananké&amp;nbsp;? Dans la mythologie grecque, c’est la nécessité, le destin défavorable, la face sombre et maléfique. Elle renferme l’idée de contrainte, de captivité, d’être retenu contre son gré. C’est aussi le nom de la goélette de l’oncle Cassave dans le film de Harry Kümel, tiré de &lt;strong&gt;Malpertuis&lt;/strong&gt; de Jean Ray.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;El Jice&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h1&gt;Bibliographie&lt;/h1&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Outre les &lt;strong&gt;Bob Morane&lt;/strong&gt;, dont une partie est disponible en papier chez Ananké ou en numérique chez Ananké Digital, plusieurs ouvrages ont été fort utiles dans la conception de ce dossier.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;&quot; src=&quot;http://media.biblys.fr/book/51/45951-w200.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Bob Morane, Francis Valéry, Le Bélial’, 2014&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Réédition en numérique d’un ouvrage paru en 1994 et depuis longtemps épuisé. Votre serviteur ne saurait chanter les louanges de cet opuscule sans paraître suspect, aussi se contentera-t-il d’affirmer que ce titre constitue une très bonne introduction à l’œuvre d’Henri Vernes, et qu’il bénéficie d’une bibliographie mise à jour.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-gdl-professionaventurier.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-gdl-professionaventurier.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Bob Morane&amp;nbsp;: professeur aventurier, Francis Saint-Martin &amp;amp; Rémy Gallart, Encrages, 2007&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Une étude très complète sur Bob Morane, qui passe en revue à peu près &lt;em&gt;tout&lt;/em&gt;. Les personnages sont à l’honneur, notamment avec un chapitre entier dédié à l’Ombre jaune (ainsi qu’un index de ses inventions), et un chapitre s’intéresse de près aux collaborateurs de Vernes. Contient un résumé des deux cent sept premières aventures. Les deux auteurs connaissent leur sujet sur le bout des doigts, et ont pour lui une passion qui n’exclut pas la critique de l’œuvre vernienne. Indispensable pour tout amateur de Bob Morane.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-gdl-doublevie.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-gdl-doublevie.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Bob Morane et Henri Vernes, une double vie d’aventure, Daniel Fano, Le Castor astral, 2007&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Composé d’interviews, de commentaires divers sur le corpus moranien, d’interventions de personnalités pour qui Bob Morane a importé, et de quelques «&amp;nbsp;friandises&amp;nbsp;», parmi lesquelles deux courtes aventures de Bob Marone et des textes de Henri Vernes hors-BM, cet ouvrage est celui d’un amateur, dans le sens noble du terme. Sans être indispensable, ce titre reste plaisant à lire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-gdl-50ansmarabout.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-gdl-50ansmarabout.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;50 ans de culture Marabout, Jacques Dieu, Editions Nostalgia, 2000&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Cet ouvrage, abondamment illustré, n’aborde Bob Morane que par la bande, mais se révèle un document très fouillé, et richement illustré, pour qui s’intéresse à l’histoire cette maison d’édition. Les autres…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-spacetime-eco.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-spacetime-eco.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;De Superman au surhomme, Umberto Eco, Grasset, 1978&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Un formidable recueil d’articles de l’auteur du Nom de la rose, abordant avec autant de passion que d’érudition &lt;em&gt;Les Mystères de Paris&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Superman&lt;/em&gt; et Nietzsche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-gdl-paralitteratures.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-gdl-paralitteratures.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Paralittératures, Alain-Michel Boyer, Armand Colin coll. «&amp;nbsp;128&amp;nbsp;», 2008&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Une très bonne introduction aux paralittératures.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;bm-gdl-romanpopulaire.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/BM/bm-gdl-romanpopulaire.jpg&quot; style=&quot;margin: 0 auto; display: block;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le roman populaire 1836-1960, sous la direction de Loïc Artiaga, Autrement coll. «&amp;nbsp;Mémoire/Culture&amp;nbsp;», 2008&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;Un ouvrage plus fouillé sur un siècle de littérature populaire.&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bob Morane est également présent sur le web, sur quelques sites et forums. En voici quelques-uns :&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://aproposdebobmorane.net/&quot;&gt;À propos de Bob Morane&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, forum consacré exclusivement à l'aventurier ;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.annees-marabout.com/&quot;&gt;Nos années Marabout&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, forum s'intéressant plus largement aux séries éditées par Marabout ;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.fanbobmorane.fr/index.htm&quot;&gt;Tout l'univers de Bob Morane&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : malgré une apparence très datée, ce site de fan propose une base conséquente de résumés des romans ;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.stellarque.com/meteore/indexmeteore.php&quot;&gt;Le Météore&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; : le site du fanzine propose une bibliographie très complète de Bob Morane, Doc Savage ou le Fleuve Noir Anticipation.&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h1&gt;Remerciements&lt;/h1&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour leur participation à ce dossier Bob Morane, je remercie chaleureusement Joseph Altairac, François Angelier, Claude Ecken, Rémy Gallart, Serge Lehman, Patrick Marcel, Xavier Mauméjean, Michel Pagel, Jean-Luc Rivera, Francis Saint-Martin, Francis Valéry, Michel Vannereux et Philippe Ward. Ainsi que Christophe Corthouts, Gilles Devindilis et biens sûr Henri Vernes. Et mon père, qui pour moi fut l’Aventurier.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt;

&lt;h5&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2014/02/05/Rencontre-avec-Henri-Vernes&quot;&gt;Épisode précédent.&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Miche Pagel, guide de lecture paradoxal</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2013/07/18/Miche-Pagel-guide-de-lecture-paradoxal</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:bcd226b86c4da63d8b25fca20275af7f</guid>
        <pubDate>Thu, 18 Jul 2013 09:50:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-une.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;En guise de complément au &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-71&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°71 spécial Michel Pagel&lt;/a&gt;, en librairie depuis le 11 juillet, découvrez son officieux guide de lecture, regroupant toutes les critiques des livres de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/michel-pagel/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;notre auteur&lt;/a&gt; parues au fil des numéros de la revue… En six mots comme en six cents&amp;nbsp;: lisez Pagel, c'est du bon.&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;Casino perdu&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-casinoperdu.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-casinoperdu.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Chelterre, Barbarie, Céleste et Plommée, tels sont les noms des quatre planètes habitées d'un petit système solaire perdu au fin fond de l'espace. De ces quatre planètes, trois sont peuplées d'êtres humains arrivés à quelques dizaines d'années d'intervalle sur des arches d'ensemencement énormes après un voyage long de plus de mille ans. Quant à Barbarie, elle accueille les E.N.H.P — aussi appelés « pious-pious » — des extraterrestres à , la repoussante apparence — de véritables BEM, les fameux bug-eyed monsters de l'Âge d'Or — dont on ne sait pas grand-chose. Au cours des ans, chacune des communautés humaines en présence a développé à l'extrême le particularisme majeur des premiers colons qui constituaient l'équipage originel des vaisseaux. Ainsi Céleste est-elle une théocratie « fanatisante » et monothéiste ne jurant que par Mammet, Plommée un monde ou l'armée est la quintessence de la société, le grade l'unique et seule distinction sociale, et Chelterre une parodie de démocratie libérale, avec son inévitable quota d'exclus, de zonards.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La principale singularité de ce petit système solaire complètement paumé et oublié du reste de l'humanité, c'est un phénomène pour le moins étrange et absolument unique dans l'univers, connu sous le nom d'Achronie. Aucun scientifique n'est capable d'expliquer les causes de l'Achronie, ni même de clairement énoncer l'intégralité de ses effets. Ce que l'on sait, c'est qu'avant l'arrivée de créatures pensantes sur ces quatre mondes, les planètes en question semblaient évoluer dans une sorte de stase ou le temps n'avait plus cours. Les colonisations successives ont débloqué le processus, mais avec un décalage de temps entre chaque planète puisque les colonisations des quatre mondes n'ont pas eu lieu au même moment. Résultat : les colons ne peuvent quitter leurs mondes d'adoption sans s'exposer à un réajustement temporel inévitablement mortel équivalent à la période durant laquelle les planètes furent temporellement figées, à savoir un lapse de temps de plusieurs milliers d'années ! Jusqu'au jour où apparaissent sur Chelterre, Barbarie, Céleste et Plommée, des portes permettant de relier aléatoirement chacune de ces planètes et n'exposant donc le voyageur qu'au décalage temporel de quelques dizaines d'années existant entre celles-ci. Vous suivez ? Cela conduit inévitablement ces mondes, aux fondements éthiques radicalement différents, à se livrer une guerre larvée par espions interposés. Au bout de quelques siècles, la situation entre les quatre peuple s'étant inévitablement enlisée, l'Accord est conclu. Chaque monde désignera aléatoirement un champion dont le but sera de liquider les trois autres. Le vainqueur offrira ainsi à sa planète tutélaire la suprématie sur tout le système solaire. Ici débute l'intrigue de &lt;strong&gt;Casino perdu&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Michel Pagel, dont on salue le grand retour (après son roman fantastique, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/michel-pagel/nuees-ardentes&quot;&gt;&lt;strong&gt;Nuées Ardentes&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; aux éditions Orion), signe avec &lt;strong&gt;Casino perdu&lt;/strong&gt; un planet opera plein de rebondissements, de complots secrets et d'entités mystérieuses, dans la digne lignée d'un Jack Vance. L'intrigue, menée avec une grande maîtrise, accomplit parfaitement son office : nous faire tourner les pages sans lassitude aucune et irrésistiblement nous mener au mot « fin », après tout de même plus de 400 pages, ce qui n'est pas rien. On regrettera en revanche le peu d'épaisseur des mondes décrits qui, au-delà de quelques différences radicales et très caricaturales, tant du point de vue psychologique des habitants (les libéraux, les militaires, les prêtres et enfin les E.T., bien plus humains que les humains, naturellement…) que de l'aspect physique et géographique (ici il fait très chaud, là très froid, etc), manquent cruellement de relief. Quoiqu'il en soit, si Pagel avait pour motivation de faire œuvre de divertissement avec son &lt;strong&gt;Casino perdu&lt;/strong&gt;, il y est incontestablement parvenu.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-8&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 8&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Orages en terre de France&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-orages.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-orages.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Rares sont les auteurs à avoir eu l'oppor­tunité de publier un recueil de nouvelles dans la défunte collection « Anticipation ». Michel Pagel est le seul à en avoir publié deux : &lt;strong&gt;Désirs cruels&lt;/strong&gt;, en 1989, et &lt;strong&gt;Orages en terre de France&lt;/strong&gt; deux ans plus tard. Ce dernier livre, aujourd'hui réédité, regrou­pe quatre uchronies se déroulant à la fin du XXe siècle, dans une France en guerre contre l'Angleterre depuis près de mille ans. La Révolution n'a pas eu lieu, la monarchie s'est maintenue des deux côtés de la Manche et l'Église est toujours aussi puissante et respectée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans « Ader », un universitaire à la retraite construit la première machine volante. Une invention absolument révolutionnaire, mais qui risque fort de lui valoir les foudres de l'Église — au mieux l'excommunication, au pire la mort. « Bonsoir, maman » est une courte vignette où une malade revient une dernière fois chez elle, auprès de sa famille, avant de mourir. « Le Templier » raconte la machination mise en place pour discréditer Frédéric d'Arles, le plus célèbre télévangéliste français. Quatrième et dernière nouvelle, « L'inondation » s'intéresse au destin de trois personnages : un déserteur de l'armée anglaise, la femme qu'il a tuée, l'homme qui l'a ressuscitée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Si ces textes relèvent de l'uchronie, Michel Pagel ne se soucie guère de justifier historiquement son univers et préfère s'intéresser à ses personnages. Le plus mémorable d'entre eux est certainement Frédéric d'Arles, manipulateur de foules, fou de Dieu, haïssable en tous points et pourtant extrêmement humain. Les protagonistes des autres nouvelles sont aussi finement dessinés : des hommes et des femmes subissant une guerre dont ils ne comprennent plus depuis longtemps les enjeux ; écrasés par le poids des traditions, essayant tant bien que mal de faire face à des situations exceptionnelles. Certains choisiront de se rebeller contre les pouvoirs en place et l'absurdité de leur condition, d'autres accepteront de transiger, n'ayant plus d'autre but que de sauver leur vie. Tout au long de ce recueil, Michel Pagel nous fait partager les désirs et les craintes de ses personnages leurs espoirs et leurs doutes. Une œuvre d'une rare sensibilité.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-10&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 10&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;h3&gt;Cinéterre&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-cineterre.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-cineterre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Le nouveau roman de Michel Pagel, &lt;strong&gt;Cinéterre&lt;/strong&gt;, est dédié à tous les fans de Bela Lugosi et de Lon Chaney Jr, aux admirateurs de Terence Fisher et de Roger Corman, aux inconditionnels de &lt;em&gt;Frankenstein&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Le monstre de l'enfe&lt;/em&gt;r et de &lt;em&gt;Le Vampire a soif&lt;/em&gt;, bref à tous les nostalgiques d'un cinéma fantastique qui n'avait pas recours à des hectolitres de sang pour faire frissonner le spectateur et où « les effets spéciaux n'avaient pas encore supplanté le scénario » (p. 11).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Yann, le jeune héros de &lt;strong&gt;Cinéterre&lt;/strong&gt;, est justement l'un de ces amateurs. Durant les vacances scolaires, il parvient à se faire embaucher au Gothic, petite salle spécialisée dans le cinéma bis d'antan. L'histoire bascule lorsque Marion, la charmante fille du projectionniste, est enlevée par une étrange femme semblant tout droit sortir d'une adaptation cinématographique du &lt;strong&gt;Carmilla&lt;/strong&gt; de Joseph Sheridan Le Fanu. Pour retrouver Marion, Yann devra passer de l'autre côté de l'écran, littéralement, et explorer l'univers parallèle auquel les productions de la Hammer et consorts ont donné naissance, univers dans lequel le docteur Frankenstein ou Dracula existent réellement, et ont bien entendu les visages de Peter Cushing et de Christopher Lee.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;À l'instar de son compère Roland C. Wagner, Michel Pagel s'appuie sur les concepts d'inconscient collectif et d'archétypes incarnés pour créer le monde de &lt;strong&gt;Cinéterre&lt;/strong&gt;. Mais le romancier ne s'encombre guère de justifications pseudo-scientifiques pour entraîner le lecteur dans une aventure bondissante, rendant au passage hommage de façon fort (trop ?) respectueuse aux grandes figures du genre fantastique et plus généralement à une forme de cinéma et de littérature populaires aujourd'hui disparue. Là résident sans doute les limites de ce roman : malgré toute sa bonne volonté, Michel Pagel (à moins qu'il ne s'agisse du lecteur) ne parvient pas à retrouver cette naïveté, cette innocence qui donnaient une grande partie de leur charme aux oeuvres qui l'ont inspiré, et &lt;strong&gt;Cinéterre&lt;/strong&gt; n'est pas autre chose qu'un exercice de style, réalisé certes avec brio, mais pour lequel il est difficile de se passionner. On rangera donc à regret ce roman parmi les ouvrages mineurs de son auteur.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-11&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 11&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Équilibre des paradoxes&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-equilibre.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-equilibre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Nous sommes en France, début 1904. Raoul Corvin est journaliste à &lt;em&gt;L'Humanité&lt;/em&gt;, en une période ou le socialisme est encore bien souvent considéré comme une tare et ses zélateurs des terroristes. Il fait route vers la Bretagne en compagnie d'un couple de ses amis, le commandant Armand Schiermer et sa jeune épouse Amélie. Tous trois sont bien décidés à rencontrer Gilberte Debien, ancienne fiancée de Raoul vivant recluse depuis des mois dans son manoir de Ravanech et ayant coupé les ponts avec tout son entourage après la mort de sa mère et d'une servante, toutes deux sauvagement violées et assassinées. D'autant que le doute n'est plus permis : la pauvre Gilberte a elle aussi été victime du monstre qui a tué sa mère : il semblerait même qu'elle en ai conçu un enfant, une misérable petite créature contrefaite et hideuse. Et puis il y a ces rumeurs étranges colportées par la presse locale, ces meurtres irrésolus, ces apparitions indicibles, cette épidémie de folie incompréhensible… La seule pensée d'une Gilberte isolée dans son immense manoir lugubre, au cœur d'une région en proie à de biens dramatiques événements, suffit à rendre Raoul fou de colère et de douleur. Il doit sauver son ancienne fiancée de cette horreur et tirer les choses au clair, quitte à plonger lui-même dans l'innommable…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ainsi s'ouvre&lt;strong&gt; L'Équilibre des paradoxes&lt;/strong&gt; : un collage de journaux intimes, une succession de mémoires, de témoignages et d'articles divers ; une ambiance, au début tout du moins, très fantastique et gothique. Et la magie opère dès les premières pages de ce fort gros roman. Pagel&amp;nbsp;s'amuse et le lecteur avec. À peine le temps de dire ouf et vous voilà plongé dans cette France du début du siècle avec un luxe de détails, un réalisme croustillant. Et si l'histoire s'annonce sur le ton du fantastique, l'auteur change de registre avec maestria, l'histoire prend un tour nouveau pour revisiter avec bonheur le thème du voyage temporel et son cortège de paradoxes. On l'a dit, Pagel s'amuse. Et le voici qui trimbale ses héros, une fois réunis suite à de nombreuses mésaventures, aux quatre coins de la France, de Paris à Tanger, d'un univers parallèle à l'autre, du passé au futur et inversement. Ça part dans tous les sens. Les personnages principaux ont des personnalités bien trempées, la galerie des protagonistes secondaires est tout simplement extraordinaire : de la maquerelle parisienne au pirate sans foi ni loi, de l'officier français en poste dans les colonies sous le soleil nord-africain au jeune milliardaire désœuvré…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Équilibre des paradoxes&lt;/strong&gt; est dans son genre une parfaite réussite. On tremble autant qu'on s'y amuse tout au long de ses 450 pages, lesquelles sont dévorées d'une traite avec plaisir. Roman d'inspiration steampunk (une manière fort à la mode en ce moment) documenté, on y (re)découvre aussi les enjeux mondiaux de ce début du XXe siècle qui conduiront inévitablement à ce que l'on sait.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On savait Pagel un excellent auteur populaire ; il signe ici tout simplement son meilleur roman, un bouquin d'une qualité à laquelle le Fleuve Noir ne nous avait plus habitué. Tout est dit : achetez &lt;strong&gt;L'Équilibre des paradoxes&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/olivier-girard/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Olivier Girard&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement paru in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-14&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 14&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;La Sirène de l’espace&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-sirene.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-sirene.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Démobilisé après un service militaire de cinq ans durant la guerre de la Fédération terrienne contre Jupiter, le radio Francis Briand est aussitôt enlevé par un corsaire de l'espace qui l'enrôle sur son vaisseau en route pour une mission secrète. Le capitaine John Golden cache à son bord une sirène de l'espace, une créature de laboratoire dont le chant communique une émotion ou un état d'esprit à l'auditeur, au point de le pousser, s'il s'agit de mélancolie, au suicide. Francis tombe amoureux de la créature qui devient sa protégée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tous les ingrédients du récit de pirates sont présents : l'enlèvement se fait dans une taverne, où le héros est saoulé ; Jones, le second, est une brute antipathique et, en s'opposant à lui, Francis s'attire le respect de l'équipage ; les duels ont lieu au sabre…laser ; on retrouve bien entendu un irlandais jovial nommé O'Brien et un scandinave taciturne, Morgenssen.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce roman pourrait n'être qu'un récit d'aventures sans intérêt, bourré de poncifs d'ailleurs avoués dans le livre : la folie de John Golden consiste à imiter les grands corsaires du passé et à s'identifier plus particulièrement au capitaine de &lt;strong&gt;L'Île au trésor&lt;/strong&gt; de Stevenson. Mais il s'agit d'une folie contagieuse, qui pousse son entourage à se conformer au rôle qu'on leur attribue. Dès lors, les archétypes que sont les personnages s'en trouvent pleinement légitimés et en deviennent même… nécessaires. Bien que l'argument soit un peu mince, l'idée est séduisante et bien menée. Le malicieu Pagel&amp;nbsp;a su reprendre des recettes éculées non pour les détourner ni les parodier mais pour les justifier au moyen d'une théorie qui met en parallèle la fiction et la réalité : la conclusion attendue, qui aurait respecté les codes narratifs, s'efface au profit d'une fin plus prosaïque.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-8&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 15&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les escargots se cachent pour mourir&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-escargots.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-escargots.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Le titre loufoque donne une idée du contenu : les deux romans (initialement parus au Fleuve Noir et depuis longtemps introuvables) qui nous sont ici proposés figurent parmi les pires que Pagel&amp;nbsp;ait pu commettre. Les pires, c'est-à-dire les meilleurs pour les amateurs d'humour déjanté, où les loufoqueries tiennent lieu de ligne narrative et où les jeux de mots plus qu'approximatifs sont l'expression d'envolées lyriques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/michel-pagel/pour-une-poignee-d-helix-pomatias&quot;&gt;&lt;strong&gt;Pour une Poignée d'helix pomatias&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, le livre aux cent notes de bas de page, met en scène un héros pour le moins particulier : Chris Malet est en effet capable de s'introduire dans les intrigues romanesques dont il modifie la trame pour le compte d'une très secrète agence gouvernementale. Sommé de changer une scène secondaire d'un roman gore louchant sur Jack l'Éventreur, où l'héroïne s'empoisonne avec des escargots de Bourgogne, dans un restaurant français qui plus est, il apprend qu'il est lui-même un personnage fictif créé par un certain Pagel dont les apparitions intempestives prouvent qu'il est bien décidé à ne pas laisser les produits de son imagination modifier son scénario à leur guise. Outre les nombreuses références à Chandler, Hammett, Fleming, Ramsey Campbell, ce roman est également truffé de private jokes renvoyant à la condition d'écrivain, que les nouvelles notes de bas de page explicitent parfois pour ceux qui n'auraient pas connu le paysage littéraire à l'époque de la première parution.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus classique dans sa trame, hommage référencé au space opera, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/michel-pagel/le-cimetiere-des-astronefs&quot;&gt;&lt;strong&gt;Le Cimetière des astronefs&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; utilise les poncifs et les stéréotypes du genre avec une verve rafraîchissante. Gaba, contrebandier avec scrupules, part à la recherche du cimetière des astronefs pour le compte du richissime Aykip D. Foot, où se trouverait la Campanule Cosmique ayant appartenu à John I. Mustgotothe, où seraient enfouies les notes ayant permis à ce P.D.G. de devenir immortel. Il embarque à bord de Betty, son vaisseau déglingué qui manifeste sa jalousie quand il prend à son bord une pulpeuse blonde recherchée pour meurtre. Les péripéties qui s'ensuivent valent les meilleurs romans de Brown et la conclusion ébouriffante n'est pas sans rappeler Philip K. Dick, dans un registre toutefois moins métaphysique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme le signale l'auteur, dans une préface sans doute appelée à devenir un morceau d'anthologie, il est difficile de trouver plus stupide. Mais, revendiquant haut et fort son attachement aux séries populaires auxquels ces livres très référencés appartiennent, il ne s'en excuse même pas, vu le délassement qu'ils lui ont procuré, et que le lecteur partagera sans doute. En ricanant bêtement.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-32&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 32&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Œuvre du diable&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-oeuvredudiable.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-oeuvredudiable.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Ce roman plonge ses racines à plus d'un titre dans la deuxième moitié des années 80. Tout d'abord parce que les premiers titres de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Comédie inhumaine&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; sont parus à cette époque, mais aussi parce que la plupart d'entre eux s'y déroulent en temps réel. Cela se passait au sein de la collection « Anticipation » du Fleuve noir, et leur publication a fait de Michel Pagel le représentant le plus atypique de la Génération perdue, laquelle brillait déjà par son atypisme.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour mémoire, la caractéristique principale de cette poignée d'auteurs fut d'avoir raison trop tôt. Alors que la « tendance » était à une S-F « littérairement » privilégiant la forme, ils s'obstinaient à vouloir raconter des histoires ; ce fut tout naturellement qu'ils trouvèrent un espace de liberté au Fleuve Noir, s'y installant peu à peu sous la direction « historique » de Patrick Siry avant de s'imposer au tournant de la décennie sous la tutelle bienveillante de Nicole Hibert. Comme Michel Pagel, j'ai appartenu à ce vague groupe, en compagnie de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;, Michel Honaker, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/richard-canal/&quot;&gt;Richard Canal&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-marc-ligny/&quot;&gt;Jean-Marc Ligny&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-claude-dunyach/&quot;&gt;Jean-Claude Dunyach&lt;/a&gt;. Les deux derniers de la liste avaient été publiés dans la collection « Présence du Futur », place forte des « lithotripteurs », avant de passer au Fleuve Noir ; quant à Canal, il avait sorti un premier roman en grand format — ce qui était exceptionnel à l'époque — aux éditions La Découverte. Plus tard, nous avons été rejoints par &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-genefort/&quot;&gt;Laurent Genefort&lt;/a&gt;, Ayerdhal et Don Hérial, certains d'entre nous ont pseudonymisé quelques livres, et la Génération perdue s'est diluée à la fin de l'année 1991 avec le changement de direction à la tête d'« Anticipation ». Le bilan de ces quatre années est clairement positif, et il est paradoxal de constater que cette période s'est achevée alors que la mode, avec un bon lustre de retard, était passée au « retour au récit » — un retour inutile pour Michel Pagel qui ne s'en était jamais écarté.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Puisqu'il avait les mains libres, il en a profité. Pour mettre sur pied les bases d'un cycle de romans fantastiques où Dieu et le Diable auraient leur rôle à jouer. Et où, accessoirement, il pourrait régler ses comptes avec la religion catholique. Après avoir tordu le cou aux contes de fées dans les quatre volumes des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Flammes de la nuit&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; (récemment réédité chez J'ai Lu), le moment était venu de s'attaquer à un morceau encore plus gros. Cela donna &lt;strong&gt;Le Diable à quatre&lt;/strong&gt;, mélange très réussi d'horreur et d'humour, &lt;strong&gt;Sylvana&lt;/strong&gt;, une histoire de vampire toute en finesse, &lt;strong&gt;Désirs cruels&lt;/strong&gt;, premier recueil de nouvelles de l'histoire de la collection, et&lt;strong&gt; Les Antipodes&lt;/strong&gt;, où l'on assistait, au milieu d'autres horreurs, à la naissance du fils de Dieu et de la fille du Diable.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Nous y voilà. Non seulement Pagel met en scène deux des principales icônes de l'imaginaire mystique, mais il leur donne une progéniture, dont il nous invite à découvrir le destin dans &lt;strong&gt;L'Œuvre du Diable&lt;/strong&gt;, conclusion (provisoire ?) de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Comédie inhumaine&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. Il fallait oser un truc pareil, il l'a fait. Il fallait aussi le réussir — mission accomplie. La petite quinzaine d'années qui sépare &lt;strong&gt;Les Antipodes &lt;/strong&gt;du présent roman lui a permis de mûrir peu à peu son projet. De toute manière, il n'avait aucune raison de se presser : il était bien obligé d'attendre que la progéniture en question atteigne un âge où il deviendrait possible de leur faire vivre des aventures un tantinet crédibles sur un certain plan — je suis certain que vous pouvez sans peine deviner lequel. On ne s'étonnera donc pas que &lt;strong&gt;L'Œuvre du Diable&lt;/strong&gt; possède une certaine complexité, voire une complexité certaine. Il faut dire qu'entre-temps, Pagel a ajouté deux opus à sa noire &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Comédie &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;: &lt;strong&gt;Nuées ardentes&lt;/strong&gt;, fondement de certains aspects du cycle, et &lt;strong&gt;L'Ogresse&lt;/strong&gt;, livre d'une rare perfection formelle. Il fallait réunir tout ça et le faire tenir debout — ce qui n'avait rien d'évident. Là encore, Pagel l'a fait. Et il l'a fait avec brio, maestria, tout ce que vous voudrez, profitant d'un autre espace de liberté, cette fois aux éditions J'ai Lu — un espace qui s'est malheureusement refermé, lui aussi, les bonnes choses n'ont qu'un temps.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout sépare bien entendu les deux adolescents. Eve, la fille du Diable, est une adolescente délurée — avec un père pareil, vous pensez ! —, alors qu'Emmanuel, le fils de Dieu, a été élevé au Vatican. Mais ils ont tous deux des pouvoirs, et, s'ils ne savent pas s'en servir, ils auront largement l'occasion d'apprendre au cours de ce roman dont la longueur se justifie par la richesse des péripéties et le soin apporté à la caractérisation des personnages ; le fantastique repose avant tout sur eux, un vieux renard comme Michel Pagel le sait bien. Or, des personnages, Eve et Emmanuel vont en rencontrer une pléiade, dont naturellement bon nombre que l'on a pu croiser au détour de l'un ou l'autre volume du cycle. Et c'est notamment là que le solide métier de l'auteur apporte un plus incontestable. Car jamais les indispensables « résumés des épisodes précédents » ne sombrent dans la lourdeur ou, justement, le résumé. Je veux dire que l'on n'a à aucun moment l'impression d'avoir manqué quelque chose si l'on n'a pas lu les volumes précédents ; les rappels indispensables sont insérés en douceur, au même titre que les informations inédites. Non seulement, on peut lire &lt;strong&gt;L'Œuvre du Diable&lt;/strong&gt; sans avoir connaissance du reste, mais cette lecture donne envie de découvrir le contenu exact des autres volets de &lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Comédie inhumaine&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. En effet, en dépit de l'épaisseur du roman, Pagel a appliqué ce que j'appellerais le principe d'économie : il lui arrive peut-être de s'attarder un peu sur une description ou sur la psychologie d'un personnage, mais, en ce qui concerne l'intrigue, il va droit à l'essentiel avec une sobriété héritée de son apprentissage au Fleuve Noir, du temps où une histoire devait tenir dans un certain format pour pouvoir être publiée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ce n'est pas le moindre paradoxe de ce livre où ils sont légion. Les lecteurs s'attendant au traditionnel combat entre le Bien et le Mal, vont avoir une — grosse — surprise. Eve et Emmanuel ne correspondent pas non plus à l'idée qu'on pourrait se faire de la fille du Diable et du fils de Dieu. Et les retournements abondent à tous les niveaux, tant à l'intérieur de la mécanique du roman et du cycle que sur des plans plus généraux. Ainsi, l'abondance et la précision du vocabulaire lié au catholicisme romain créent une dimension ironique qui imprègne littéralement le récit. Après le mort-vivant du Diable qui se parfume parce qu'il a « tout de même rendez-vous avec une dame », voici Dieu qui fait de l'auto-stop. Et l'un des sommets du livre est cette scène extraordinaire où le Diable explique, pince-sans-rire, sa conception quasi matérialiste du monde : il n'y a pas de transcendance, pas de vie après la mort, pas d'Enfer ni de Paradis. Un tel paradoxe résume à mon sens très bien l'esprit de cet excellent roman, étonnante pierre de faîte d'une construction littéraire originale et intelligente.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;La Génération perdue ne l'a pas été pour tout le monde.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/roland-c-wagner/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Roland C. Wagner&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-36&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 36&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;L’Esprit du vin&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-espritduvin.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-espritduvin.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Une guerre larvée oppose les Detersac, vignerons progressistes et notables du hameau, aux Gilbert, qui tiennent à préserver une viticulture bio. Les premiers accusent les seconds de répandre les maladies de la vigne qu'ils sont prêts à arracher. Cerise, que sa grand-mère Anna, guérisseuse et sorcière, initie au culte d'un Esprit du vin protégeant le vignoble, aime le fils du clan opposé. Leur amour saura-t-il surmonter les rivalités, malgré le caractère timoré du fils et la violence du père ? Alors que les fils du drame se nouent, Cerise réalise qu'elle est bien plus apte que sa grand-mère à recevoir en elle l'Esprit du vin. Un écrivain, récemment abandonné par sa femme, est le témoin privilégié de cette tragédie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Une fois de plus, Michel Pagel&amp;nbsp;prouve ses formidables capacités de conteur. La justesse du ton, la véracité des personnages ne peuvent que nous toucher et nous parler. Deux nouvelles complètent le récit, perverses variations sur le thème du pacte avec le diable : si le ton semble plus badin dans « Mille Pattes », et suscite l'effroi dans « Le Syndrome de Bahrengenstein », il ne se départit jamais de cette finesse psychologique qui est la marque de fabrique de cette « Comédie inhumaine » dans son ensemble remarquable.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-40&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 40&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Mages du Nil&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-magesdunil.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-magesdunil.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Dans le roman de Pagel&amp;nbsp;comme dans les essais de Samuel Noah Kramer, l'histoire commence donc à Sumer, en 3200 avant Christ, lors de l'apparition de l'écriture.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le pays entre les deux fleuves est une contrée paisible jusqu'au jour où deux mages, natifs de la ville d'Uruk, reçoivent d'une sorte de Noé mésopotamien le don de l'immortalité…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avec, par ordre d'apparition : le bon mage Alad, dont la gentillesse est « la plus grande qualité et le plus gros défaut » ; le truand Eneresh, son frère aîné, à l'ambition féroce ; et la brute Gurunkash (ça rime avec hache), âme damnée du précédent. Soit. Eneresh veut dominer le monde, pour cela il est prêt à trahir et sacrifier les siens ; Alad, bien sûr, ne l'entend pas de cette oreille, trop couard peut-être pour revendiquer sa part d'un destin glorieux. Fuyant la voracité de son aîné, Alad disparaît soudain, avalé par la terre ; Eneresh, lui, se laisse avaler par les siècles. Pendant six cents ans, il peaufine ses talents, oublié des hommes mais non de sa chère déesse Innana ; revenu à Uruk, il se dépense en complots et exactions divers, gravissant les échelons du pouvoir jusqu'à devenir le personnage le plus influent de la Mésopotamie, après le roi. Quand Sargon l'Akkadien apparaît au tournant de l'Histoire, il y voit l'occasion de mettre la dernière main à son plan de conquête. Mais là : patatras. Alad réapparaît aussi soudainement qu'il a disparu, investi lui aussi, par le Peuple des esprits féeriques, de talents surnaturels — et accessoirement d'une mission : retarder (pour leur bien) l'hégémonie des hommes sur le monde. C'est à ce point qu'entrent en scène les seconds rôles : un couple de femmes fatales inféodées aux deux frères (une dryade pour Alad, une intrigante pour Eneresh), un jeune premier un peu benêt, une maîtresse de club sado-maso, et un nécromancien amateur de chair fraîche.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Entre Tigre et Euphrate, tout ce beau monde va s'agiter, assassiner à qui mieux mieux, invoquer des démons, copuler jusqu'à épuisement, dans le but (fumeux) de dominer/sauver l'ensemble du monde connu. La B.O. semble tirée d'un album de Bal Sagoth ; le décor, d'un film avec Brad Pitt ou Christophe Lambert, rehaussé par les notes éclairées de Jean Bottéro.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Avis cependant aux amateurs de péplums à rebondissements : sous des aspects musclés, voire sanglants, le scénario fait la part belle aux ressorts de l'intellect et aux intrigues de couloir. Le duel des mages, quant à lui, est une resucée de &lt;em&gt;Magic : the gathering&lt;/em&gt;. Eneresh joue un jeu noir pur contrôle, Alad un tricolore vert/blanc/bleu (perso, j'ai une nette préférence pour le noir pur). L'interaction entre les différents protagonistes se révèle plus subtile qu'il n'y paraît ; d'où il ressort que condition humaine et condition divine se rejoignent sur bien des points (les passions, notamment ; mais on le savait depuis les anciens Grecs). Une immense métaphore en outre traverse le roman : la certitude que tout est lié, divinité, humanité, religion, écriture ; tout est lié par le fil de la fiction. Le mythe rejoint l'Histoire. Subtile évocation, certes, mais laissant un goût d'inachevé, la faute à une fin trop abrupte. En effet, là où on s'attend à un méga règlement de comptes avec effets spéciaux, on n'aura qu'un pétard mouillé. Soyons lucides, ce parti pris scénaristique relève de la stratégie commerciale : comme le concept d'immortels se déglinguant à travers les siècles a toujours eu du succès, autant le décliner en plusieurs épisodes. C'est vrai, quoi. Au diable l'avarice.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;Le Roi d'août&lt;/strong&gt;, ce nouvel ouvrage de fantasy historique de Michel Pagel est une franche réussite. Fluide, imaginatif, bien rythmé et bien écrit, orné parfois de superbes envolées ironiques conjuguées au subjonctif imparfait, il se lit d'une traite, fera prendre son pied au lecteur et languir après la suite (qu'on espère rapide).&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-43&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 43&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Les Mages de Sumer&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-magesdesumer.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-magesdesumer.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Coucou, les revoilou !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les Immortels&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, acte deux : où Eneresh, Alad et compagnie gagnent la cour de Pharaon, et ce qui s'ensuit…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Entre Mésopotamie et Egypte éternelle, d'un fleuve ou d'un désert à l'autre, rien de nouveau sous le soleil. On nage toujours en plein complot, au milieu de crocodiles perruqués, maquillés, et qui sentent bon le kyphi — dont Plutarque disait qu'il avait le pouvoir d'apporter calme et quiétude à tous ceux qui le respirent.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De kyphi, Michel Pagel, lui, n'en a guère respiré (pour notre plus grande joie) : sexe, sang, assassinat, sexe, courses-poursuites, combats, sexe, folie, rebondissements à foison, son roman réunit tous les éléments d'une vigoureuse fresque touristico-antique — jusqu'à proposer un remake fort brutal de &lt;strong&gt;Mort sur le Nil&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais résumons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mérenrê et Nicotris règnent sur l'Egypte. Le premier nommé est une lopette que la seconde aspire secrètement à renverser, au profit de son frère Sahoumaât. Lequel est un salaud fini, prêt à n'importe quelle horreur pour arriver au sommet. Les uns et les autres tentent de se mettre dans la poche une société d'assassins, les hommes-chats de la déesse Bastet, qui font la pluie et le beau temps dans tout l'empire. C'est dans ce contexte qu'Eneresh débarque, suivi comme son ombre mais à bonne distance par Alad, le jeune frangin rebelle. Les menées des deux frères et de leurs alliés compliquent un écheveau déjà bien embrouillé, où les marchés de dupes sont à double-fond.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans l'extraordinaire décor d'une Egypte baignée de surnaturel, mêlant hommes, dieux, esprits tutélaires de la Nature, le duel des mages ennemis (qui feraient passer Imhotep pour un bateleur de foire) répond enfin aux attentes suscitées par la première levée du cycle (&lt;strong&gt;Les Mages de Sumer&lt;/strong&gt;), et prend même sur la fin une dimension inattendue… Les seconds rôles ne sont pas en reste, Pagel ayant le bon goût de leur ménager quelques fécondes perspectives d'avenir (mentions spéciales à la pulpeuse Ershemma et à Gurunkash — mon préféré).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Conclusion : contrairement à ce que peut laisser croire cette chronique, l'auteur n'est ni une brute ni un obsédé : outre le sérieux de la reconstitution, son récit est troussé avec style, ses vulgarités ont toujours de la classe. Moi, en tout cas, j'en redemande.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après Sumer et le Nil, on prend rendez-vous pour Cnossos ou Mycènes ?&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-46&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 46&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h3&gt;Le Dernier des Francs&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;pagel-gdl-dernierfranc.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/pagel-gdl-dernierfranc.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;César est mort ! Assassiné ! Vous le saviez déjà ? Oui, mais ce que vous ignorez, c’est que, dans &lt;strong&gt;Le Dernier des Francs&lt;/strong&gt;, il ne tombe pas, comme nous l’ont appris nos livres d’histoire, sous les coups de sénateurs effrayés de la place que prenait ce grand homme. Il ne meurt pas trahi par son fils adoptif, Brutus, en prononçant ces paroles célèbres : « Toi aussi, mon fils. » Non, César trépasse sous les coups d’un Gaulois, lors du siège d’Alésia, alors que celui qui allait devenir Vercingétorix (avec une majuscule) résistait encore. Brennus, par ce meurtre, a changé l’histoire. Notre histoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et nous nous retrouvons huit siècles plus tard dans un univers bien différent de celui qu’enseignent les professeurs de latin à nos « chères têtes blondes ». L’empiré romain n’existe pas. Ou plutôt, si. Mais il est moins puissant, ayant dû partager le monde avec trois autres : les Celtes, bien sûr, les Parthes et les Huns. Un équilibre précaire est maintenu, malgré quelques escarmouches sans grande conséquence. Or, suite à des manœuvres de l’empereur de Rome, les Celtes et les Huns projettent de s’unir. C’est un mariage qui sera le garant de cette alliance. Pour les Romains, cette union ne peut avoir lieu.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est dans cette situation tendue qu’est plongé Lucius Antonius, un jeune Romain. Protégé par un sénateur puissant, il espère gravir les échelons du pouvoir malgré son handicap physique. Il n’est pas appelé Tubero (« le bossu ») pour rien. Et à Rome, en cette période, le physique joue un grand rôle. Aussi accepte-t-il sans hésiter longtemps la tâche qu’on lui confie : servir de couverture à une mission d’importance. Pour cela, il devra voyager jusqu’à Gergovie. Et y épouser une charmante jeune femme. Que demander de plus ? Hélas pour lui, rien ne va se dérouler comme prévu. Et ce périple de se transformer en cauchemar, aux conséquences autrement plus importantes que la simple petite vie de Lucius Antonius Tubero.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Michel Pagel est un habitué de l’histoire. Dans son cycle des «&lt;strong&gt; Immortels &lt;/strong&gt;», il nous a entraîné en 3200 avant J.-C. à Sumer et en Egypte. Dans &lt;strong&gt;Le Roi d’août&lt;/strong&gt;, c’est sur les pas de Philippe Auguste qu’il nous a conviés. Il n’y a donc rien d’étonnant à le voir une fois de plus nous offrir un récit aux apparences historiques. Car après la lecture du &lt;strong&gt;Dernier des Francs&lt;/strong&gt;, il est difficile de ne pas croire à cette réalité, à ce monde imaginé mais aux accents si vrais. Les sociétés décrites, les personnages rencontrés et l’intrigue choisie sont frappants de réalisme. L’auteur connaît son sujet, on ne peut en douter. Et même si les aventures de Lucius manquent un peu de rebondissements, de surprises, la façon dont Michel Pagel nous les narre pallie cette légère réserve. Un roman qui mérite le détour, assurément.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/raphael-gaudin/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Raphaël Gaudin&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue in &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-68&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; 68&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Stephen Baxter, le guide de lecture parallèle</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2013/04/24/Stephen-Baxter-le-guide-de-lecture-parallele</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:2139be0981ca71f940b4ce6394b802ff</guid>
        <pubDate>Wed, 24 Apr 2013 08:05:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-une.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;&lt;a hreflang=&quot;fr&quot; href=&quot;http://www.belial.fr/stephen-baxter/&quot;&gt;Stephen Baxter&lt;/a&gt; n'est pas le moins prolifique des auteurs. Rien d'étonnant à ce que &lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;ait gardé un œil attentif sur ses parutions au fil du temps. Aussi, en parallèle au guide de lecture officiel du &lt;a hreflang=&quot;fr&quot; href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-70&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost &lt;/em&gt;spécial Baxter&lt;/a&gt;, voici un guide de lecture complémentaire, regroupant les critiques de ses romans et nouvelles parues dans les précédents numéros de la revue…&lt;br /&gt; &lt;h3&gt;Les Vaisseaux du Temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-vaisseaux.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-vaisseaux.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Ce récit reprend la narration du héros de &lt;strong&gt;La Machine à explorer le temps &lt;/strong&gt;exactement là où H. G. Wells l'avait achevée, il y a cent ans. S'apprêtant à retourner dans le futur pour sauver Weena, la séduisante Eloï, des griffes des Morlocks, le Voyageur découvre un futur différent, où ses ennemis de jadis sont à présent une race évoluée et pacifique, qui a émigré sur le plus vaste territoire jamais conçu : les deux faces d'une gigantesque sphère englobant le soleil. Il ne lui est même plus possible de retrouver son époque, chaque déplacement dans le temps induisant la création d'un univers parallèle. Ses tentatives, en compagnie d'un Morlock, l'amènent successivement dans un 1938 où la première guerre mondiale n'a pas encore pris fin, au paléocène où elle se poursuit, et jusqu'aux débuts de l'univers, au-delà du Big Bang !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est impossible de rendre compte en quelques lignes de la richesse et de l'inventivité de ce livre, aux détails prolixes. Le narrateur a plus d'une fois l'occasion de se fréquenter, ce qui, en observateur intègre, ne le rend que moins indulgent envers lui-même. Ce n'est pas le moindre mérite de Stephen Baxter que d'avoir poussé à l'extrême les paradoxes temporels pour mieux les éliminer : ces derniers ne sont qu'apparents, ce qu'il démontre en formulant, avec la rigueur et la logique du mathématicien qu'il est, un principe de Conservation fonctionnant dans une dimension supérieure intégrant la Multiplicité des Histoires. En effet, cette aventure de l'extrême est également un conte philosophique dénonçant l'absurdité des guerres, apprenant la tolérance et esquissant, à la façon d'un Zadig de retour de ses pérégrinations, une quête du bonheur (le roman finit d'ailleurs sur ce mot). Les amateurs de sense of wonder ne seront pas déçus en lisant la relation de ce voyage aux confins de l'extrême : il y a longtemps qu'on n'a plus éprouvé pareil vertige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref on ne saurait rêver de plus bel hommage au père de la science-fiction moderne. Baxter a non seulement poussé la réflexion aussi loin qu'a pu le faire son illustre prédécesseur à son époque, il a également imité son style à la perfection, de telle sorte que les deux journaux de voyage semblent bien avoir été écrits par la même plume. Ce livre a déjà ramassé trois prix littéraires, ce qui n'est pas étonnant ; &lt;strong&gt;Les Vaisseaux du temps&lt;/strong&gt; est plus qu'une performance : c'est un chef-d'œuvre !&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-12&quot;&gt;Bifrost 12&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h3&gt;Lumière des jours enfuis&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-lumiere.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-lumiere.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;La technologie des trous de ver offre la possibilité de relier deux espaces très éloi­gnés l'un de l'autre. Si l'énergie qu'elle réclame ne permet pas encore de franchir des distances cosmi­ques, encore moins d'y expédier des humains, elle autorise par contre l'emploi de caméras capables de filmer ce qui se déroule à l'autre bout du monde. Tout le monde peut donc être espionné à son insu, et les journalistes ne s'en privent pas. Cette dé­couverte intervient au moment où un astéroï­de géant, Absinthe, contre lequel le monde est impuissant, annon­ce l'éradication prochaine de l'espèce hu­maine. Il n'y a plus de secret pour person­ne. Les révélations tant politiques que privées changent la donne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pire : la Camver permet de filmer le passé et de révéler les mensonges des siècles révolus, sur lesquels s'est bâtie la civilisation. Les hauts faits héroïques, la naissance du christianisme, la conquête des libertés sont autant de cinglantes désillusions quand la légende est démolie par la réalité des faits. L'impact de ces révélations, s'il génère des troubles dans un premier temps, finit par faire émerger une nouvelle humanité, plus humble et plus sin­cère, car n'ayant rien à cacher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On songe aux &lt;strong&gt;Enfants d'Icare&lt;/strong&gt;, où la venue d'extraterrestres est porteuse d'une nouvelle humanité. Sauf que dans le cas présent, l'apocalypse annoncée tue tout espoir dans l'œuf.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les protagonistes de cette ultime aven­ture lui donnent le relief humain nécessaire : l'inventeur de la Camver, Hiram Patterson, richissime conquérant industriel illustrant les temps anciens, ses deux fils Bobby et David — le premier étant un clone que le magnat a cherché à configurer à son image aux moyens d'implants cervicaux, le second, fils d'un premier mariage, étant le réel inventeur de la Camver — , et une jour­naliste, Kate, aussi radicale que critique face à Hiram, qui s'éprendra de Bobby et lui rendra sa liberté, sont autant de per­sonnages attachants parce que bien cam­pés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle fresque narrant un changement radical de la société, malgré la justesse de certains comportements, n'est pas exemp­te de naïvetés ni d'erreurs de jugement qui prêtent à sourire, comme quand la jeune génération, se sachant espionnée par les invisibles Camvers, se promène nue et fait l'amour en public. A ces défauts s'ajoutent quelques lourdeurs stylistiques heureuse­ment éparses, probablement dues au souci de précision des auteurs, qui décrivent une personne affligée d'épithélium avec une figure « tavelée de multiples cratères de car­cinomes basocellulaires ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le propos des auteurs n'est cependant pas la peinture sociale dans une période de crise, même si elle occupe une large place — et l'on regrette d'ailleurs que la construc­tion du roman soit bancale sur ce point. Après avoir montré comment la civilisation s'est bâtie sur des mensonges, ils opèrent une poétique rétrospective à travers les âges, remontant le temps jusqu'à l'origine de l'homme puis des espèces qui lui ont donné naissance, pour démontrer que la vie de notre espèce n'est qu'un chanceux hasard, favorisée par de nombreux acci­dents antérieurs qui auraient pu générer des voies différentes. Cette perspective très humble donne, sur la fin, la véritable tonali­té du roman, qui oppose le principe de vie à l'univers, la tragédie de Sisyphe dépas­sant sa condition humaine pour devenir celle de toute vie qui n'a rien à « attendre de plus de l'univers qu'un coup de massue régulier sur la vie et l'esprit d'évolution parce que l'état d'équilibre du cosmos est véritablement la mort ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au final, un livre réussi, qui se perd par­fois dans les méandres de son sujet, vu son ampleur, et qui se veut, malgré tout, un message d'espoir, moins en faveur de l'hu­manité que de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-21&quot;&gt;Bifrost 21&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h3&gt;Évolution&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-evolution.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-evolution.jpg&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un livre-univers sur 650 millions d'années, voilà ce que nous propose ici Stephen Baxter. Le projet ne manque pas d'ambition, pour le moins : conter l'histoire de notre lignée depuis la fin du Crétacé jusqu'à un demi-milliard d'années dans l'avenir. Baxter a conçu son ouvrage en trois parties, « Les ancêtres » d'abord, puis « L'être humain » et enfin « Les descendants ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il était une fois, au Crétacé, le purgatorius, une femelle de cette espèce de primate qui hésite entre la taupe et le loir mais ne ressemble en rien à un singe, que Baxter personnifie en Purga. En ce temps-là, les mammifères existent depuis longtemps déjà mais sont loin de tenir le haut du pavé car règne Sa Majesté, le dinosaure. Première rencontre sur cette échelle de Darwin, Purga vivait il y a 65 millions d'années, juste au moment où une comète embrase le ciel puis la terre… Purga échappera aux dinosaures et leur survivra ainsi qu'à la catastrophe. Purga ne se pose bien sûr aucune question, sa vie est régie par l'instinct, elle ne lâche jamais le morceau et se bat. Contrairement à la brave petite chèvre de monsieur Seguin, elle ne se couche pas dans l'herbe au matin pour voir venir sa fin. Quand arrive son heure, elle a fait le boulot, le grand boulot de la vie, assurer sa descendance, transmis ses gènes. Qui doivent être les bons, puisqu'elle y est parvenue…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, notre connaissance de ces époques révolues compte bien des lacunes où Baxter s'engouffre à plaisir. N'oublions pas qu'Evolution est un roman, pas un essai, ni même un essai romancé. Ce que l'on peut lui reprocher, certes, mais cela donne aussi la parole au poète et permet à l'auteur d'évoquer des dinosaures intelligents ayant vécu au Jurassique ou un très poétique quoique improbable cachalot du ciel se nourrissant de plancton aérien…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Petit à petit, au fil des millions d'années qui, comme des perles, s'enfilent sur le collier de l'évolution, on assiste à la lente transformation de nos primates primitifs en singes, puis des singes en hommes. L'imagination de Baxter fait survivre les dinosaures en Antarctique jusqu'il y a 10 millions d'années… Il y a eu peu de fouilles sous l'islandsis jusqu'à présent…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes, les singes. Les mâles, les femelles. Rien ne change vraiment en dépit de l'évolution. Les donnes passent, la règle reste la même. Toujours la même et éternelle lutte pour assurer la prééminence de ses gènes sur ceux du voisin. Il ne faut bien sûr y voir aucun projet individuel. C'est un jeu de chance et de massacre. Jusqu'à ce que le bon individu soit au bon endroit au bon moment, mais sans que cela corresponde à un quelconque projet de la nature. Ce n'est pas le mieux adapté qui s'impose, c'est le plus adaptable. Celui qui survit quand les conditions changent. Ce facteur d'adaptation conduit à un cerveau de plus en plus gros. La capacité de traitement de l'information augmente et accroît son empire sur le monde. Mais ce n'est qu'une des stratégies de l'évolution parmi d'autres…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit l'homme entrer dans la période historique puis la chute de Rome, mais, à ce moment-là, du point de vue évolutionniste, le genre homo est déjà sur le déclin…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la troisième partie du roman, la plus courte, Baxter entre explicitement en science-fiction. En 2031. Dans la situation de stress écologique extrême induite par la civilisation industrielle, l'éruption du super volcan Rabaul sera un événement comparable à la chute de la comète de Chicxulub, qui mit fin au Crétacé et à l'ère des dinosaures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour rendre compte de cette fin du monde humain tel que nous le connaissons, Baxter recourt à cet expédient bien connu en S-F qui consiste à projeter des gens du XXIe siècle dans l'avenir — grâce à une forme d'hibernation. Un groupe de militaires anglais se retrouve ainsi au moins mille ans après la fin de la civilisation et l'évolution a déjà repris sa route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les rongeurs vont dominer le monde, le cerveau des primates se réduit. La capacité à traiter l'information n'est plus leur stratégie de survie en tant qu'espèces qui se diversifient à nouveau. Au dernier chapitre, 500 millions d'années dans l'avenir, sur une Terre agonisante, sèche, désertique, la collaboration a pris le dessus sur la compétition et plantes et animaux survivent en symbiose…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà un livre énorme mais pas trop gros car le sujet est si vaste qu'il peut se résumer en vingt mots ou se déployer sur vingt tomes. Le sujet est tout à fait passionnant et il est rare que l'on trouve à lire ouvrage d'une telle envergure. Mais voilà, l'ouvrage a aussi les défauts de ses qualités. C'est que l'évolution, surtout telle que Baxter nous la donne à voir, est répétitive à l'envie. Un même panel de solutions est décliné à chaque itération évolutive. Il nous imagine fort bien d'ici 30 millions d'années remonter dans les arbres… et, quoiqu'il arrive, le vivant n'a d'autre ambition que de se perpétuer. Pour nous le montrer et nous en convaincre, Baxter ne cesse de le remettre sur le métier, encore et encore. Telle est la machinerie de la vie ; là-dessus, notre si brillante civilisation n'est que la peinture sur la voiture, et elle est beaucoup plus fragile. Il ne lui faut guère que mille ans pour disparaître totalement et à jamais. Comme dans &lt;strong&gt;Poussière de lune&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt;, on retrouve en Stephen Baxter un farouche partisan d'une littérature descriptive, un Balzac de la science et de la technologie. Il va sans dire que l'action s'en trouve grevée et, quelque part, le plaisir miné. &lt;strong&gt;Evolution &lt;/strong&gt;est un roman qui arrive à être tout à la fois et simultanément ennuyeux et passionnant sans que ce soit un défaut ; c'est inhérent au sujet et à la vision qu'en donne l'auteur. La rareté du sujet en fait néanmoins un livre absolument incontournable.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-40&quot;&gt;Bifrost 40&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h2&gt;Trilogie de la NASA&lt;/h2&gt;
&lt;h3&gt;Voyage&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-nasa1.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-nasa1.jpg&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si, au lieu de se tourner vers la navette spatiale au lendemain d'Apollo, Richard Nixon s'était orienté vers une expédition martienne ? Dans la continuité de l'aventure lunaire, elle aurait suivi la même méthode générale, subissant son lot de contraintes budgétaires et de choix techniques minimalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Jules Verne, Baxter inscrit sa SF dans une période contemporaine (ou immédiatement passée : 1969-1986), et à sa différence, il pratique une uchronie pointilliste et pointilleuse. Documenté et précis sur les faits et les dates, il met en scène des réalisations astronautiques demeurées dans notre monde au stade des essais préliminaires (comme ce dernier étage de Saturn V à propulsion nucléaire !). Technophile passionné, Baxter se méfie pourtant de l'enthousiasme conquérant des successeurs de Von Braun. L'importance plus ou moins grande accordée à la protection de la vie des astronautes est au cœur des passages les plus poignants du livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Même audacieux, un vol spatial habité requiert une préparation minutieuse, apparemment interminable en regard des instants de gloire passés loin du plancher des vaches. Fort logiquement donc, le roman consacre l'essentiel de sa longueur (et ses meilleures pages) à cette préparation. Si le vol vers Mars s'envole dès les premières pages, son déroulement est entrecoupé de flash-backs beaucoup plus substantiels qui expliquent comment furent choisis hommes et matériel pour la mission. Souvent contre toute attente. Les interrogations du lecteur (on n'ose dire suspense) porteront donc sur le chemin tortueux qui mène au résultat déjà connu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rivalités entre astronautes et entre fournisseurs industriels de la NASA, enjeux de pouvoir bureaucratiques et politiques : cette uchronie où la survie de John F. Kennedy à Dallas se réduit à une toile de fond des débats entre Langley et Huntsville (deux centres de recherche de la NASA) peut paraître aussi aride que le désert martien. Au pire, on pense aux pavés explicatifs en bas d'image des Buck Danny de la grande époque. Toutefois, Baxter sait faire vivre un moment captivant, un accident spatial qui tient à la fois de celui d'Apollo 13 (qui appartient aussi à l'univers du roman) et à l'explosion de la navette Challenger. Ce moment n'a que le tort d'arriver tard dans le livre, vers la fin du premier volume.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme dans &lt;em&gt;L'Étoffe des héros&lt;/em&gt; de Tom Wolfe, les personnages sont nombreux, parfois difficiles à distinguer au début (Baxter n'a pas la maîtrise romanesque de son modèle). Émerge heureusement la figure de Natalie York, première femme astronaute et première sur Mars, qui triomphe des obstacles placés sur son chemin par le machisme ordinaire. Et toute une galerie de scientifiques et d'administrateurs, avec leurs vies tordues, voire détruites par l'entreprise pharaonique à laquelle ils se sont voués.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut sûrement pour plonger dans ce livre avoir conservé une pincée de passion pour l'aventure spatiale. Technophiles, amoureux d'écriture journalistique transparente, vous adorerez. Baxter laboure l'étroit sillon d'un réalisme « alternatif » : on peut se piquer à son jeu à condition d'avoir quelques prédispositions.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/pascal-j-thomas/&quot;&gt;Pascal J. Thomas&lt;/a&gt;&lt;br /&gt; Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-15&quot;&gt;Bifrost 15&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h3&gt;Titan&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-nasa2.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-nasa2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Voici, au cœur même du genre, un pavé de pure S-F que l'on pourra comparer, mais que l'on se gardera de confondre, avec l'opus homonyme de John Varley. Un &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; hollywoodien face à un &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; « Kim Robinsonien ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, si Baxter a récemment co-signé au Rocher &lt;strong&gt;Lumière des jours enfuis&lt;/strong&gt; avec Arthur C. Clarke, c'est qu'il est bien l'authentique successeur du vieux maître. Si la S-F de Baxter ne renvoie pas à celle de Varley — rien dans leurs déclinaisons respectives de l'exploration de Titan n'ayant quoi que ce soit à voir avec l'autre —, elle se tourne d'une part vers la « &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trilogie Martienne&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; » de Robinson et, de l'autre, évoque &lt;strong&gt;2001, l'odyssée de l'espace&lt;/strong&gt;, le chef-d'œuvre de Clarke et Kubrick dont &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; partage la thématique. À savoir, un vol habité vers Saturne à la recherche des prémices de la vie, avec la panspermie en toile de fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au point de départ, un fait réel : l'arrivée sur Titan de la sonde Huygens en septembre 2004. De là, spéculation sur la découverte espérée de molécules prébiotiques — molécules chimiques complexes qui président à la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Point de mystique clarkienne ici. Ni de HAL. Simplement, si Huygens donnait en 2004 un espoir sérieux de trouver de la vie sur Titan, que ferait-on ? Point de « Roue Spatiale » tournoyant sur champ d'étoiles et fond de valse ironique. Point de Freedom. Mir qui barre en rouille… Les fonds de pensions qui ne supportent aucune idée d'investissements à long terme… La conquête de l'espace, c'est du passé. &lt;em&gt;L'Étoffe des héros&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Apollo 13&lt;/em&gt; sont des œuvres historiques. La Terre est peuplée — ou le sera bientôt, à fortiori en 2004 — d'une majorité de gens qui n'ont pas pu assister à une marche lunaire depuis leur naissance. Alors ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conservateurs qui gèrent et profitent des fonds de pensions ainsi que leurs alliés écolos veulent mettre fin à la gabegie spatiale. Jake Hadamard est un de ces cadres, spécialisés dans le démantèlement d'entreprises qui permettent à la spéculation de flamber au nom d'une rationalisation de la production, très prisés des administrations libérales où l'on aspire à l'arrêt total de l'activité. Il a été placé à la tête de la NASA pour en finir. Le projet de Paula Benacerraf et Rosenberg d'un vol habité vers Titan va lui permettre de brûler tous ses vaisseaux et de tuer le rêve une fois pour toute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les navettes, et des Saturn V restaurées pour l'occasion, sont utilisées pour lancer un équipage vers Saturne. Six années de voyages et de drames avant de toucher Titan…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que nous sommes en présence de 700 pages de hard science, d'une écriture froide et technique. Destiné à ceux qui ont apprécié son précédent ouvrage, &lt;strong&gt;Voyage&lt;/strong&gt; (même éditeur), &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; vise un public ciblé qui va adorer. Les autres ne le finiront probablement pas. Quoi de plus lent, monotone et routinier, qu'une trajectoire orbitale de six années dans un engin pas plus grand qu'un Airbus ? Et pourtant, Baxter s'en tire haut la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Roman de genre moderne, &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; est remarquable de précision. Trop, diront ses détracteurs. Peut-être. C'est un roman de spécialiste selon la mode ; un ouvrage qui est à l'ingénieur en aéronautique (l'autre métier de Baxter) ce que le legal thriller est à l'avocat. L'imaginaire tient ici peut de place, à l'inverse du souci de restitution du réel. Ce qui n'empêche pas le sense of wonder d'être au rendez-vous. Et puis, à défaut de suspense, il y a le drame, la tension de l'inéluctable et l'apothéose des héros… Surtout, &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; est un roman intelligent qui ouvre nombre de débats sur la place de la technique et de la science et leurs rôles dans l'avenir de l'Homme. La place fait ici cruellement défaut pour débattre, mais on en redemande.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-22&quot;&gt;Bifrost 22&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h3&gt;Poussière de lune&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-nasa3.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-nasa3.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;C'était fatal. Ça devait arriver. Il fallait bien qu'un jour ou l'autre la nouvelle génération d'auteurs de S-F britanniques assume la tradition. Qu'après des auteurs tels que John Wyndham ou Jim G. Ballard, après des romans comme &lt;strong&gt;Le Vent de Nulle Part&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Les Furies&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Les Triffides&lt;/strong&gt;, l'actuelle génération ajoute sa pierre à l'édifice et vienne compléter un corpus déjà riche de romans catastrophes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais imaginer de nouveaux cataclysmes n'est nullement chose aisée. En littérature, tout est déjà tombé sur le râble de cette pauvre humanité, de son fait ou non. De l'ouragan absolu à la révolte végétale, de l'invasion de guêpes à la montée des eaux… Et l'Amérique a adopté le genre à défaut du ton, tant en lettres qu'en images. &lt;strong&gt;Génocides &lt;/strong&gt;(Disch),&lt;strong&gt; Shiva le Destructeur&lt;/strong&gt; (G. Benford &amp;amp; W. Rotsler),&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-mere-des-tempetes&quot;&gt;&lt;strong&gt; La Mère des Tempêtes&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (Barnes). Au cinéma, le plus improbable est coutumier. Des astéroïdes qui pleuvent comme des missiles (&lt;em&gt;Meteor&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Armageddon&lt;/em&gt;, etc.), des guerres atomiques à foison, des invasions de tout et n'importe quoi, de l'inénarrable &lt;em&gt;Independence Day &lt;/em&gt;aux araignées, escargots, tomates, et surtout des navets où la terre tremble comme si elle avait chopé la danse de Saint Guy !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tremblements de Terre et méga volcans seront cette fois encore au programme, mais pour cause de nanotechnologie, alien, bien sûr… Du « tout en un » pour une belle apocalypse. Il s'agit d'être à la page.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'examen d'une pierre lunaire qui était restée 30 années durant à prendre le moisi dans un buffet de la NASA, à Houston, initie la calamité. Quelques grammes répandus sur le basalte des vieux volcans éteints d'Ecosse et les voilà qui se réveillent, rongés jusqu'au magma. Vénus vient juste d'exploser, se transformant en un générateur de trous noirs et c'est ce qui guette la Terre. Au moins, c'est radical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baxter s'y entend à merveille avec les laboratoires et les fusées, l'astronautique. Après Voyage et Titan, la démonstration n'est plus à faire. Aller sur Mars, atteindre Titan avec les moyens actuels, retourner sur la Lune tout de suite ? Quand on veut, on peut. C'est une histoire de paire de couilles. De l'audace, de l'imagination, du risque. Parce que sur la Lune, on va y aller en décapotable !… Et il arrive à rendre tout cela plausible, crédible…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les relations humaines atteignent par contre certains sommets. Baxter y fait preuve d'une impressionnante finesse et il aurait dû appeler son roman « La femme, son amant et le cocu sauvent le monde », parce que ce sont ces trois-là qui s'en vont terraformer la Lune… Dans le Soyouz — c'est que ce n'est pas très grand, un Soyouz — Geena dirige la mission à laquelle participe son ex-mari, Harry Meacher, géologue et héros patenté du sauvetage de l'humanité, et son amant russe. Liaison dont Meacher ignore tout. Il est bien connu que le cocu est toujours le dernier informé de sa situation. Aussi quand, dans la promiscuité du Soyouz, il tombe sur les deux tourtereaux en plein chantier, on sombre dans le vaudeville. Et tout ça ne sert strictement à rien. Meacher ayant intégré la libération de la femme, il s'en fout et ne manifeste aucune jalousie. Ça n'influe en rien sur l'intrigue, alors à quoi bon ? Pour rallonger davantage encore la sauce ? Pour « faire » S-F moderne avec des personnages qui « vivent » hors de l'intrigue ? Certains auteurs, Tchékhov ou Mansfield par exemple, s'entendent fort bien à dépeindre de manière réaliste les sentiments et états d'âmes en des moments ordinaires de la vie courante. Mais pourquoi inclure ce type d'éléments sous forme pachydermique dans un roman catastrophe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre délayage, les nombreuses scènes, inspirées d'une syntaxe cinématographique, où apparaissent des personnages aussitôt vus, aussitôt morts, sans rapport avec l'intrigue. Il s'agit bien sûr de faire dans le larmoyant afin que l'on pleure dans les chaumières à la manière hollywoodienne. Dans le même ordre d'idée, par manque de chance, Jane, la nouvelle femme de Meacher, se fait irradier par l'explosion d'une centrale nucléaire en quittant Edimbourg…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre qu'il est infesté de coquilles, voilà encore un livre frappé d'obésité romanesque et contaminé par une sirupeuse sentimentalité à deux balles qui aurait tout gagné à maigrir de moitié, à se focaliser sur la catastrophe et la mission spatiale. Il y a des écrivains — la plupart en fait — qui sont plus doués que Baxter pour mettre en scène des rapports humains et on sait où les trouver, si c'est ce que l'on souhaite lire. Baxter sait par contre nous faire croire que l'on pourrait retourner sur la Lune sur le champ si seulement on le voulait et il sait rendre cela vraisemblable comme peu. Si on lit de la hard science ou du roman catastrophe, c'est peut-être pour le voir déployer son talent là où il en a. Ce n'est pas parce qu'il y parle de volcanisme que l'auteur doit se laisser enterrer sous les scories… On passe.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement paru dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-33&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost 33&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h2 id=&quot;xeelees&quot;&gt;Cycle des Xeelees&lt;/h2&gt;
&lt;h3&gt;Gravité&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-xeelee1.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-xeelee1.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Imaginez ! !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà ce Stephen Baxter fait. Il nous donne à voir ce que jamais encore nous n'avions vu. Il ne renouvelle pas tant le genre qu'il ne le pousse à de nouvelles extrémités, qu'il ne le transcende, pour paraphraser l'un de ses titres les plus récents. Il est un continuateur. Principalement celui de feu Arthur C. Clarke, avec qui il avait collaboré, notamment pour &lt;strong&gt;Lumière des jours enfuis&lt;/strong&gt;. Malheureusement, comme pour Clarke, la narration n'est pas son point fort et ses romans &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Poussière de lune&lt;/strong&gt; souffrent d'une longueur qui confine à la langueur. L'intérêt suscité par les idées éblouissantes qu'il développe peine cependant à compenser un manque de rythme patent. Dans &lt;strong&gt;Titan&lt;/strong&gt;, il pèche par une sorte d'excès de réalisme, faisant coïncider le rythme du récit à l'extrême lenteur de l'action. Eh oui ! Les trajectoires orbitales vers Saturne prennent beaucoup de temps…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt;, son premier roman, date de 1991. Il est bien plus court que les pavés qu'il produira par la suite, dont &lt;strong&gt;Evolution&lt;/strong&gt; (Pocket) est l'un des meilleurs exemples. Vu ses piètres qualités de narrateur, c'est assurément un atout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, regardons la belle couverture signée Manchu qui représente « la Ceinture », un des lieux de l'action. Elle n'est pas sans rappeler celle de l'&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Anneau-Monde&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; de Larry Niven. Et pour cause ! C'est un anneau-monde ! Un minuscule anneau-monde. &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; se passe dans un univers où la constante gravitationnelle est des milliers de fois plus forte que dans le nôtre. Baxter pose, avec la plus grande simplicité, le fameux « Et si… », fondateur de l'essentiel de la S-F. Ensuite, il applique. En physicien, il connaît le rôle joué par la constante gravitationnelle dans l'apparence de notre univers. Bien entendu, tout un chacun expérimente en permanence l'effet de cette constante dans sa vie quotidienne, mais d'une manière si totalement empirique que c'était loin d'être une évidence. Baxter ne s'est pas tant posé la question de savoir à quoi ressemblerait le monde humain dans les conditions de son hypothèse que celle de savoir à quoi pourrait ressembler l'univers en question. Dans cet univers, les humains sont des pièces rapportées. D'absolus aliens, naufragés venus d'un autre univers — le nôtre — qui survivent tant bien que mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la nature même de cet univers qui va dicter les péripéties du roman aux protagonistes humains. Ils vivent dans une nébuleuse où ils respirent sans appareil ni difficulté, se tiennent debout sur la Ceinture comme des hirondelles sur un fil électrique, exploitant une mine de fer sur une étoile éteinte de cinquante mètres de diamètre… Pour sûr, voilà un univers qui ne ressemble guère au nôtre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rees est mineur, mais il se pose des questions. Il a deviné que son monde change et meurt, il veut comprendre et si possible, agir. Il va connaître bien des vicissitudes qui le conduiront jusque chez les Osseux pour un passage qui nous rappellera Serge Brussolo au mieux de sa forme. Rees — et a fortiori, les autres personnages — n'est pas un modèle de profondeur. Par contre, ce roman est, de loin, le plus remuant qui ait été traduit à ce jour de l'auteur anglais. Bien qu'elle découle directement de l'univers créé par Baxter, l'action n'a rien d'étrange en soi. En la matière, l'auteur anglais ne fait guère montre d'originalité. L'intrigue, linéaire s'il en est, est à la portée du premier venu et, malgré son étrangeté radicale, l'univers proposé par Stephen Baxter est tout aussi accessible. Parce que Baxter maîtrise parfaitement les paramètres de l'univers qu'il a créé, les explications viennent au fil du texte, sans jamais en grever le rythme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce premier tome du cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, on n'en voit pas un seul, ni même n'en entendons parler, juste une ombre diaphane et fugitive ici et là, où nul ne songerait à les voir si l'on n'était pas prévenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus simple, plus rythmé, ce premier roman est une bonne pioche. Aux frontières indécises du space opera et de la hard science, &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; aborde la thématique devenue rare de l'intrusion dans un autre univers. La S-F très populaire des débuts du Fleuve Noir « Anticipation » en faisait pourtant ses choux gras, mais des livres tel que &lt;strong&gt;Au-delà de l'infini&lt;/strong&gt; (n° 8) de Jimmy Guieu, aux limites de la cohérence, n'avaient pas le moindre crédit scientifique. De loin s'en faut. C'est ce que Baxter apporte : la plausibilité, la crédibilité. Il est quasiment le premier à nous proposer un univers étranger qui tienne debout. &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; est l'archétype du roman de S-F néoclassique. Ce premier roman est certes moins complexe et abouti que ceux qui suivront, mais il est aussi plus vif et dynamique, plus aventureux mais tout aussi passionnant.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-53&quot;&gt;Bifrost 53&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h2&gt;Singularité&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-xeelee2.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-xeelee2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Avant toute chose, permettez-moi de revenir brièvement sur &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; à l'aune de ce qui apparaît désormais. &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; peut se lire indépendamment, on n'y voit nul Xeelee, on n'en entend pas même parler. D'après la chronologie de l'univers Xeelee qui nous est proposée dans ce deuxième volume, les événements de &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; se déroulent en l'an 104858, selon notre bon vieux calendrier grégorien, soit bien après ceux de &lt;strong&gt;Singularité&lt;/strong&gt; (hormis ce qui apparaît comme une coda). Stephen Baxter aurait pu décider que &lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt; ne s'inscrivait point dans sa vertigineuse histoire du futur. Au contraire de &lt;strong&gt;Singularité&lt;/strong&gt;, les événements qui y sont relatés ne sont pas historiques, au sens où un fait-divers n'est pas historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Singularité&lt;/strong&gt;, on entre enfin de plain-pied dans la plus prodigieuse histoire du futur jamais écrite. En lisant le dernier Bifrost, l'opportunité nous est donnée de la comparer à l'une des références en la matière : celle de Robert A. Heinlein. (L'autre étant bien sûr &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/les-sondeurs-vivent-en-vain&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les Seigneurs de l'Instrumentalité&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Cordwainer Smith.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a 13,5 milliards d'années, soit à peine 200 millions d'années après le Big Bang, alors que naissent les étoiles, ont lieu les premiers contacts entre Xeelees et Photinos. Ces derniers apparaissent dans la chronologie (pages 243 à 248) mais il n'en a pas encore été question à l'exception d'une allusion dans l'ultime chapitre de Singularité. « … Les Xeelees se sont échappés. Ils sont désormais hors d'atteinte des… êtres dont ils n'ont, au bout du compte, pas osé subir les foudres. » (p. 232) Dès cette époque, les Xeelees disposaient de vaisseaux temporels. À l'autre bout de l'histoire, dans 5 millions d'années seulement, quand Michael Poole émerge de la singularité détruite, les Xeelees ont quitté un univers agonisant qui a fortement divergé des modèles que nous propose le modèle standard de la cosmologie sous l'action des intelligences cosmiques. Baxter prolonge encore son histoire jusqu'à 5 milliards d'années dans l'avenir, jusqu'à ce que la Voie Lactée et Andromède entrent en collision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La S-F a rarement offert une perspective aussi étendue tant dans l'espace que dans le temps. Pour trouver une œuvre comparable, il faut se tourner vers la S-F archaïque, pré-campbellienne, et prendre la mesure de tout ce qui rapproche et de tout ce qui sépare Kimball Kinnison de Michael Poole. La série des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Fulgurs&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; de E. E. « doc » Smith (Albin Michel) est l'une des rares œuvres à avoir un volume littéraire suffisant, quoique moindre, et des perspectives universelles quant au contenu pour se mesurer au cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. On pourrait citer &lt;strong&gt;Ysée-A&lt;/strong&gt; de Louis Thirion, l'un des meilleurs space opera français, où les humains se retrouvent les instruments de la lutte qui opposent les Tulgs à GLORVD. La perspective universelle est bien là, mais 230 pages seulement !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; relève du nouveau space opera (NSO) dont il existe deux courants principaux. Le NSO postmoderne dont &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt; de Dan Simmons est un bon exemple et dont les œuvres de Samuel R. Delany rassemblées dans &lt;strong&gt;Chants de l'Espace&lt;/strong&gt; (Bragelonne) sont les précurseurs. Et le NSO classique, représenté, entre autres, par ce cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; dont les précurseurs sont le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/dans-l-ocean-de-la-nuit&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Cycle du Centre Galactique&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de Gregory Benford, précurseur davantage temporel que conceptuel, et &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-paille-dans-l-oeil-de-dieu&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Paille dans l'œil de Dieu&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (le Bélial') qui constitue le dernier grand space opera classique. On a bien évidemment encore écrit des space opera de cette facture mais en s'inscrivant, délibérément ou non, dans une sorte de revival.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au début des années 80, la S-F compte plusieurs tendances dont un space opera essoufflé qui est en quête de son propre avenir à travers des œuvres telles que &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/la-mecanique-du-centaure&quot;&gt;&lt;strong&gt;La Mécanique du Centaure&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; de M. John Harrison ; la hard science dont &lt;strong&gt;Un paysage du temps&lt;/strong&gt; de Gregory Benford reste emblématique et qui est une S-F sur-campbellienne. Enfin, le cyberpunk, interpolation du roman noir et des nouvelles technologies émergentes dont &lt;strong&gt;Neuromancien&lt;/strong&gt; demeure l'archétype. En à peine dix ans, le NSO va naître de la confluence de ces trois courants. Le space opera fournira le théâtre, la hard science lui imposera sa rigueur et ses contraintes qui sont une exigence nouvelle, née d'une suspension de l'incrédulité restreinte. Il n'est plus question de simplement poser que le progrès, auquel nul ne croit plus, a permis la fabrication d'un moteur PVL, parce que tous les gens qui ont une once de culture scientifique, dont les lecteurs de S-F, savent que d'après la physique actuelle, il est impossible d'aller plus vite que la lumière. Le NSO dépouillera enfin le cyberpunk de ses noirs oripeaux punk pour les recycler sous formes d'intelligences artificielles, de nanotechnologie, de biotechnologie avec clones, immortels et consorts, y compris la fameuse « Singularité » chère à Vernor Vinge, aux neurosciences et autres cogniticiens qui se résument en « Il nous est impossible de prévoir et de décrire quelque chose qui soit plus intelligent que nous ne le sommes » et constitue une sorte d'horizon des événements conceptuel — le grand jeu de la S-F actuelle consistant quant à lui à la circonvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est toutefois pas à cette singularité-là que le roman de Baxter doit son titre. Les singularités dont il est ici question relèvent de la physique : celle des trous noirs. Dans ce roman, les protagonistes jouent avec des trous noirs comme des gamins jouent aux chiques. Michael Poole a créé des singularités stables et en a envoyé une dans l'avenir à la remorque d'un vaisseau relativiste, créant ainsi un tunnel temporel. Malheureusement, celui-ci débouche sur une époque où l'Humanité a été asservie par les Qax. Baxter se prend alors à jouer un curieux jeu dans le domaine du romanesque : celui des contingences. Sans en abuser mais en les explicitant clairement. Il faut bien admettre que cela renforce l'historicité de son futur. Les premiers à surgir dans le passé sont les Amis de Wigner, sur un étrange vaisseau de terre surmonté des pierres mégalithiques de Stonehenge et bourré de singularités au moyen desquelles ils envisagent de transformer Jupiter en une singularité nue, animé d'un dessein anthropique. Ils soutiennent, espèrent et croient que l'humanité a un rôle à jouer dans le destin de l'univers, rien de moins. Pour ce faire, ils ont plongé dans le passé au nez et à la barbe de l'occupant Qax plutôt furieux, qui craint d'être ainsi frappé dans son propre passé. Les Qax de l'ère d'occupation installent un second trou de ver vers le futur, deuxième barreau à l'échelle d'où émerge un Qax bien plus vindicatif à l'égard de l'humanité car, dans ce futur-là, un humain, Bolder, aura signé la perte des Qax et la destruction de leur monde. Ce Qax-là est bien décidé à engager la guerre temporelle afin d'éradiquer les humains avant qu'ils ne nuisent trop. Il arrive de l'avenir avec deux Splines, des astronefs vivants, et Jasoft Parz, un humain tenant le sale rôle d'un « Pétain » de l'ère d'occupation Qax. Miriam Berg, qui est revenue contrainte et forcée dans le passé avec les Amis, en appelle à son ex, Michael Poole, qui coulait des jours paisibles dans les limbes du système solaire, loin de l'agitation du monde, pour tenter d'empêcher les Amis de commettre leur folie. Tout ce joli monde va se battre dans les parages de Jupiter, notamment en tirant des singularités comme au lance-pierre…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En écrivant plus court qu'il ne le fait aujourd'hui, Stephen Baxter donnait des romans plus compacts, menés tambour battant. Ce space opera remontant à l'aube de sa carrière (1992, donc) fait preuve d'une véritable débauche d'effets pyrotechniques et l'on voit, à lire le tristounet et mollasson &lt;strong&gt;Déluge&lt;/strong&gt;, qu'il ne s'est nullement bonifié avec l'âge. La chronologie de l'univers des Xeelees qui nous est livrée en fin de volume, où sont positionnés tous les textes de Baxter écrits jusqu'à présent s'y référant, est du plus haut intérêt car elle permet d'avoir une vue d'ensemble de cette colossale histoire du futur. Il ne nous reste plus qu'à saliver en attendant &lt;strong&gt;Flux&lt;/strong&gt; à la fin de l'année, puis &lt;strong&gt;Ring&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-58&quot;&gt;Bifrost 58&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;h3&gt;Flux&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-xeelee3.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-xeelee3.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Les amateurs de hard SF partagent avec les enfants et les scientifiques la conviction que le monde qui nous entoure est une source inépuisable de surprises et d’émerveillement — un sense of wonder qui ne fait qu’ajouter à la beauté des choses ou des textes, sans jamais rien en retirer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un domaine semblait pourtant lui échapper : du monde quantique, a-t-on longtemps estimé, on ne saurait parler que prudemment et le sense of wonder se devrait de faire place à une sorte de crainte respectueuse devant les vertiges conceptuels orthodoxes. Les auteurs de SF n’abordaient que les aspects les plus superficiels d’idées quantiques qui fascinaient pourtant leur public. Il a fallu attendre plus d’un demi-siècle pour qu’ils s’en emparent progressivement, du &lt;strong&gt;Number of the Beast&lt;/strong&gt; (1980) et du &lt;strong&gt;Chat passe-muraille&lt;/strong&gt; (1985) de Robert Heinlein aux variations de Greg Egan (&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/isolation&quot;&gt;&lt;strong&gt;Isolation&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, 1992 ; &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/l-enigme-de-l-univers&quot;&gt;&lt;strong&gt;L’Enigme de l’univers&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, 1995) et de Stephen Baxter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois auteurs, trois approches radicalement différentes. Dans son cycle du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Monde comme mythe&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, Heinlein appliquait les principes quantiques à la littérature et s’amusait à montrer comment les multivers fictionnels permettaient d’en déjouer les paradoxes. Egan joue en virtuose des vertiges des interprétations probabilistes, de la multiplicité des univers parallèles. Baxter, quant à lui, choisit d’appliquer au monde quantique l’arsenal narratif traditionnel de la SF : il nous en décrit les merveilles par les yeux de personnages pour lesquels elles sont des réalités quotidiennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux de &lt;strong&gt;Flux&lt;/strong&gt; (1993) vivent près de la surface d’une étoile à neutrons, dont la densité interdirait a priori toute vie organique. Ce sont donc des êtres au corps d’étain et à la taille microscopique, au sens premier du terme : ils ne dépassent pas quelques microns de hauteur ; la vaste cité qui fait leur fierté, Parz, ne mesure guère qu’un centimètre ; et un voyage de quelques mètres est une prodigieuse aventure. Ce qui tient lieu d’air y a des propriétés proprement quantiques, comme la superfluidité ; le « deuxième son » (une onde de température à pression constante plutôt que l’inverse) permet la vision, et l’on apprend dès les premières lignes du roman que les photons ont une odeur. Nos héros ressentent également les variations de champ magnétique, le « flux » du titre, qui dominent leur univers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’étrangeté de ces perceptions sensorielles participe puissamment au dépaysement du lecteur, le paradoxe n’est qu’apparent : conçus à notre image, ces humanoïdes auxquels on s’identifie sans peine ont comme nous cinq sens, mais qui ne sauraient fonctionner comme les nôtres, et les mêmes mots recouvrent des mécanismes somato-physiques très différents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce stade, il convient de saluer les traducteurs de &lt;strong&gt;Flux&lt;/strong&gt;, Sylvie Denis et Roland Wagner : leur fidélité au langage inventé par Baxter pour rendre compte de ces conditions de vie extrêmes s’accompagne de véritables trouvailles lexicales, comme le « magmont » et le « magval » des lignes de champ (up- et downflux, dit moins joliment Baxter). La couverture de Manchu réussit également la gageure de combiner l’élégance de la composition avec la justesse de la vue d’artiste, dont le moindre détail trouve sa justification dans le texte. Du grand art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette micro-histoire s’inscrit par ailleurs dans un arc immense, dont l’ouvrage intègre une chronologie courant sur près de vingt milliards d’années. Après &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/gravite&quot;&gt;&lt;strong&gt;Gravité&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (1991) et &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/singularite&quot;&gt;&lt;strong&gt;Singularité&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (1992), &lt;strong&gt;Flux&lt;/strong&gt; est le troisième volet de ce cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. La quête de sa protagoniste, la jeune Dura, a pour enjeu de comprendre à quelles fins sa race a été créée par nous autres « archéo-humains » — et d’accepter, ou non, son destin cosmique. Les amateurs de space opera en prendront aussi pour leur sense of wonder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un roman foisonnant, donc, facétieux parfois, si riche que le puriste en moi a presque mauvaise conscience à regretter que d’autres aspects de cet univers fascinant n’aient pas été plus approfondis — que les habitants de ce monde quantique ne rencontrent pas de problèmes particuliers de mesure, par exemple, que l’écologie en soit à peine esquissée ou la politique rudimentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un roman difficile, aussi. Les amateurs moins confirmés gagneront peut-être à aborder la hard science baxtérienne par le biais de ses nouvelles, comme celles du recueil &lt;strong&gt;Vacuum Diagrams &lt;/strong&gt;qui viendra bientôt compléter le cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; chez le même éditeur. Elle le mérite. Car avec Stephen Baxter et Greg Egan, le Bélial’ affirme plus que jamais une posture militante, offrant au public français des textes de la science-fiction la plus ambitieuse, dans des traductions impeccables.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/eric-picholle/&quot;&gt;Éric Picholle&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-63&quot;&gt;Bifrost 63&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h2&gt;Les Enfants de la Destinée&lt;/h2&gt;
&lt;h3&gt;Coalescence&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-destinee1.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-destinee1.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;De nos jours. À la mort de son père, George Poole, informaticien londonien, apprend qu'il aurait eu une sœur jumelle. Cherchant à résoudre ce secret familial, sur lequel sa sœur aînée, Regina, expatriée aux Etats-Unis, refuse de se répandre, il se lance sur la piste de l'Ordre de Sainte Marie Reine des Vierges, une institution basée à Rome, spécialisée dans la généalogie, aidé par Peter, un ancien camarade d'école qui élabore des idées bizarres sur la nature de l'univers, la mécanique quantique ou sur l'Anomalie de Kuiper, l'étrange lumière récemment apparue dans la ceinture d'astéroïdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous la domination romaine, Regina, fille de dignitaires occupant la Bretagne, voit son univers se délabrer : sa famille dispersée ou décimée en peu de temps, elle est hébergée par la famille de son esclave affranchie, laquelle essuie à son tour des revers et fuit devant les invasions barbares. Malgré la série de malheurs qui l'accablent, Regina, au fort instinct de survie, se fraie un chemin dans la vie, jusqu'à intégrer, à Rome, une communauté féminine, qu'elle va faire évoluer pour assurer à sa descendance un havre de paix. Dans les catacombes transformées en abri inviolable, les femmes de l'Ordre de Sainte Marie prospèrent à l'écart de la folie du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nos jours encore, Lucia, élevée dans l'Ordre, est effrayée par le destin qui l'attend car elle est capable, au contraire de ses sœurs stériles, de concevoir des enfants d'une façon non orthodoxe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois récits entrelacés forment une fascinante intrigue qui permet à Stephen Baxter de se pencher, une fois de plus, sur le thème de l'évolution. Ici, il développe le concept d'émergence en étudiant la façon dont un agrégat d'actions isolées, une coalescence, se transforme en structure : c'est l'embouteillage automobile résultant de décisions individuelles prises dans l'ignorance, c'est la ville adoptant sa physionomie avec ses rues commerçantes et ses quartiers insalubres, ou encore une mosaïque d'activités comme le transport de marchandises, les services de voirie ou de sécurité débouchant sur un système autonome, une société qui perdure malgré les actions des dirigeants à leur tête. C'est la ruche, où l'individu, dont le rôle est permutable, n'a pas de vision globale du système. Par sa perfection même, cette eusocialité figée est une impasse évolutive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La démonstration qu'en fait Baxter à travers son roman est aussi implacable que vertigineuse. Il la poursuit même vingt mille ans dans l'avenir, dans une conclusion opposant l'Expansion à la Coalescence. Et par une de ces acrobaties intellectuelles dont il a le secret, l'auteur parvient à relier son propos à la manipulation de l'espace-temps par un générateur de trou noir et à l'Anomalie de Kuiper qui pourrait bien se révéler être une menace pour l'évolution de l'humanité… dans un volume à venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a du mal à apparenter ce roman à de la science-fiction tant l'essentiel du récit, alternativement conté sur le mode du thriller ou de l'épopée romanesque, est faible en éléments permettant de le reconnaître pour tel. Les révélations entraînant ces puissantes spéculations n'interviennent qu'en fin de volume, après que Poole est parvenu au terme de sa passionnante enquête et que le récit de Regina, superbe reconstitution historique de la décadence romaine, s'achève, et juste avant de conclure de façon magistrale ce fascinant opus. Baxter est si stimulant intellectuellement que personne n'a plus honte, grâce à lui, de lire de la science-fiction ; on aurait plutôt honte d'avouer qu'on n'a pas encore lu Baxter. Magistral.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-43&quot;&gt;Bifrost 43&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h3&gt;Exultant&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-destinee2.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-destinee2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Dans le premier volume, une secte très ancienne élevait les enfants à la façon d'une ruche, avec le but de créer une coalescence susceptible de devenir une structure sociale défiant le temps, même en l'absence de dirigeant. Le roman s'achevait vingt-cinq mille ans dans le futur, au cours d'une interminable guerre opposant les Humains aux Xeelees. Le second tome de cette tétralogie (que l'éditeur persiste à considérer comme une trilogie…) commence là où s'arrête le premier, dans l'espace, lors d'un combat où il est clairement admis que les jeunes recrues ne sont que de la chair à canon formatée pour mourir jeune. Une vie brève brille d'une lumière vive est leur devise. Les Xeelees sont d'autant plus difficiles à vaincre que, par la magie des déplacements plus rapides que la lumière, ils sont en mesure de connaître les manœuvres de l'adversaire avant que celui-ci ait arrêté son plan. Pirius a joué sur ces décalages temporels pour gagner la première bataille contre l'ennemi, mais se retrouve dans une ligne temporelle du passé, face à son double qui n'accomplira jamais cet acte de bravoure mais n'en sera pas moins puni, en même temps que son auteur, car les initiatives personnelles, mêmes victorieuses, sont contraires aux ordres. Pirius Bleu (celui du futur) est envoyé comme simple soldat sur un astéroïde où il subit un entraînement éreintant tandis que l'innocent Pirius Rouge est contraint d'accompagner le commissaire Nilis dans des missions loin du front. Il se rendra progressivement compte que ce châtiment est en réalité une aubaine permettant à l'humanité de prendre l'avantage dans la guerre contre les Xeelees, dont on ne sait rien, ni sur les vaisseaux ni sur la raison pour laquelle ils investissent Chandra, le gigantesque trou noir au centre de la galaxie, hormis le fait qu'ils semblent y puiser leur énergie…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce roman pourrait n'être qu'un space opera de grande envergure — ce qui est tout à fait honorable — racontant une guerre contre un ennemi hors norme. Au passage, Baxter nous régale avec sa débordante imagination, notamment concernant d'autres formes de vie comme les Qax ou les redoutables Fantômes d'Argent, qui ressemblent à des miroirs sphériques dont la peau ferait partie d'un autre univers, ou encore les quagmites, formes de vie primitives nées quand l'univers n'était encore qu'une soupe de quarks. Mais Baxter nous transporte bien plus loin…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa réflexion sur l'évolution se poursuit avec un tableau récapitulant les étapes de la formation de l'univers depuis le Big Bang, qu'il parvient à peupler avec de la vie dès le premier millionième de seconde ! Outre cette époustouflante démonstration, il réussit le tour de force d'expliquer par ce biais les énigmes restantes de l'astronomie ou de la mécanique quantique : la masse manquante de l'univers et la répartition de la matière visible par agrégats, la prépondérance de la matière sur l'anti-matière, la structure de la galaxie spirale et la proportion anormale de lithium dans l'univers… Le tout est assaisonné de réflexions philosophiques sur l'apparition de la vie ou la nature de l'univers et la relation au temps, Baxter passant d'une idée à l'autre avec une agilité empêchant son audacieux échafaudage de s'effondrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les amateurs d'aventure et d'action sauteront sans peine ces passages qu'ils jugeront bavards, les autres resteront bouche bée devant la maestria avec laquelle Baxter suscite chez le lecteur de science-fiction ce fameux &lt;em&gt;sense of wonder&lt;/em&gt; qui est la matière exotique de cette littérature. C'est un enchantement permanent et du grand art, &lt;em&gt;vraiment&lt;/em&gt; !&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-47&quot;&gt;Bifrost 47&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h3&gt;Transcendance&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-destinee3.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-destinee3.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Après le récit historique et contemporain de la naissance de la &lt;strong&gt;Coalescence&lt;/strong&gt;, et la plongée dans le futur lointain (25 000 ans !) d'une humanité jetée dans une guerre sans merci (&lt;strong&gt;Exultant&lt;/strong&gt;), le dernier volume des « &lt;em&gt;&lt;strong&gt;Enfants de la destinée&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; » se déroule conjointement dans un futur proche miné par les bouleversements climatiques et cinq cent mille ans dans l'avenir, époque où les post-humains ayant essaimé sur plusieurs mondes sont regroupés dans un Commonwealth à l'échelle de la galaxie. Cette expansion a été rendue possible par l'exploitation d'une source récupérant l'énergie des particules de matière grâce à un réacteur à énergie de Higgs. Chaque individu, bardé de nanomachines, maîtrisant la téléportation (on parle de swiffer), est chargé d'Observer un ancêtre de l'humanité. La Transcendance, composée d'immortels, a en effet, dans son objectif de Rédemption, rendu obligatoire l'Observation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À cette lointaine époque, Michael Poole, neveu du George Poole découvrant le monde souterrain de la Coalescence dans le premier tome (Michael, qu'on retrouvera d'ailleurs dans &lt;strong&gt;Singularité&lt;/strong&gt;, second volet du cycle des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelees&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; à paraître en 2009 au Bélial'), est considéré comme une figure majeure de l'humanité, celui qui lui a donné un avenir ; en 2047, il n'est pourtant qu'un individu aux rêves d'espace disparus avec la récession énergétique : on n'emprunte que très rarement l'avion et la voiture individuelle n'est plus qu'un souvenir. Méprisé par son fils dont il n'a pas su s'occuper pour s'être trop lamenté de la mort de son épouse Morag, ce brillant ingénieur du nucléaire n'est plus que l'ombre de lui-même. Il trouve cependant un regain de vitalité quand son fils Tom manque de périr dans l'explosion d'une poche de méthane libérée par la fonte du permafrost en Sibérie. Conscient que la planète risque de sauter dès lors qu'une réserve géante de gaz s'échappera vers la surface, il met au point, avec son fils et avec l'aide de Géa, une intelligence artificielle dédiée à la modélisation de la biosphère, un projet visant à éradiquer la menace. Ce semblant de réconciliation est pourtant contrarié par les apparitions de plus en plus fréquentes du fantôme de sa femme qui, manifestement, tente d'entrer en communication avec lui, ce qui irrite Tom, persuadé que son père s'entiche de surnaturel. Les relations familiales sont encore compliquées par un contentieux opposant Michael à son frère John, riche homme d'affaires, et par les liens qu'il renoue avec sa tante Rosa, vieille dame encore très active, prêtre catholique, qui accorde davantage de crédit aux visions de Michael.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le futur, Alia, qui a en héritage la vie de Michael Poole, apprend qu'elle a été désignée pour rejoindre les immortels de la Transcendance, proches de la divinité vers laquelle tend à présent la post-humanité. C'est dans ce but qu'a été entrepris la Rédemption. Alia reste en proie au doute, s'apercevant que le remords et la torture que l'Observation démultiplie à l'infini ne sont pas le fait de la Rédemption mais des immortels eux-mêmes. La Rédemption vise cependant à réellement réparer le passé. Dans le cadre de la théorie d'un univers fini, passé et futurs se rejoignent, et l'écoute des ondes gravitationnelles, en permettant d'entrevoir la structure et le contenu de l'univers, autorise l'envoi de sondes dans le futur afin de mieux les projeter dans le passé profond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Transcendance, ultime étape de l'humanité, ne serait-elle pas en même temps la pire des menaces ? C'est autour de questions métaphysiques que s'organisent les diverses intrigues de ce dernier opus, autour de la place de l'homme dans l'univers et de sa destinée, sur son identité, s'il est amené à abandonner celle-ci au profit de l'espèce. C'est, à un autre niveau, ce qui advient à Berra, drone né dans une ruche de la Coalescence uniquement parce qu'Alia a besoin de s'entretenir avec elle et qui, prenant conscience de ce qu'elle est et n'ayant plus de motif de vivre une fois sa mission remplie, ne peut que mourir. Baxter oppose la coalescence, adaptative, à l'humanité, essentiellement volontariste, question qu'il examine sous tous les angles : l'adaptation n'a pas forcément besoin d'esprit, mais « mieux valait ne pas savoir qu'on vivait dans une ruche ». En bon compositeur de symphonies, Baxter ne cesse de jouer des motifs de son thème à plusieurs niveaux. À la culpabilité de la Coalescence correspond celle de Michael Poole envers sa femme et son fils. Il le fait également avec un sens de la narration jamais démenti et une écriture qui transforme la science en poésie. Ainsi, il voit un réseau de communication s'élever à la conscience « de la même façon que le schéma tracé par le givre émerge de l'interaction des molécules de glace ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa &lt;em&gt;hard science&lt;/em&gt; se fait plus discrète ou s'étoffe de considérations plus humanistes, ce qui ne l'empêche pas de se lancer à tout bout de champ dans de vertigineuses réflexions ou de donner à voir des images science-fictives proprement saisissantes — ainsi le Récif, immense dépôt d'ordures composé de voitures entassées, montagne sur laquelle s'est développée une écologie incluant les rats, les corbeaux mais aussi les humains. L'évolution, la destinée humaine, sont plus que jamais au centre de sa réflexion, et &lt;strong&gt;Transcendance&lt;/strong&gt; clôt de façon magistrale les « &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Enfants de la destinée&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; », une trilogie à coup sûr promise au rang de classique.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-52&quot;&gt;Bifrost 52&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;
&lt;h2&gt;Les Univers multiples&lt;/h2&gt;
&lt;h3&gt;Temps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-manifold1.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-manifold1.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Persuadé que l'avenir de l'homme est dans l'espace, Reid Malenfant, exclu de la NASA, a convaincu des investisseurs de financer un programme concurrent de conquête spatiale à rentabilité immédiate avec l'exploitation d'astéroïdes. C'est un excentrique optimiste qui n'est jamais là où on l'attend. Son ancienne épouse, Emma Stoney, qui est restée sa secrétaire, le soupçonne de s'être inventé une maîtresse juste pour se consacrer davantage à ses projets. Ceux-ci changent notablement quand Cornelius Taine, un mathématicien, parvient à théoriser l'extinction de l'humanité dans les deux siècles à venir par un cataclysme quelconque, une conséquence de la surpopulation ou de l'épuisement des matières premières, théorie qui ne peut que flatter les idées d'un Reid pressé de voir l'homme quitter la planète. Taine le convainc cependant de tenter une expérience délirante, persuadé que si l'homme est parvenu à s'en sortir, il a envoyé un message dans le passé pour prévenir ses ancêtres. La détection de ce message, réalisée à partir du comptage de neutrinos issus de désintégrations de quarks et d'anti-quarks, est une preuve d'autant plus vertigineuse qu'elle désigne un astéroïde a priori insignifiant, Cruithne, mais dont l'orbite est si bien ajustée à celle de la Terre qu'elle constitue un mystère. Il n'en faut pas plus pour que Reid modifie ses plans, envoyant sa fusée sur un objectif moins facile à atteindre, avec, à son bord, un calmar génétiquement modifié dont l'intelligence, pour rudimentaire qu'elle nous apparaisse, est exceptionnelle par rapport à ses congénères. Sheena 5 sait que son voyage est sans retour et l'accepte plus facilement que bien des humains ayant appris sa présence à bord. Alors que se posent des questions éthiques sur l'emploi de calmars dans l'espace, l'humanité s'inquiète, dans le même temps, de l'apparition d'enfants surdoués à travers le monde, dans des quartiers défavorisés, qui tous dessinent des cercles bleus. La peur qu'ils suscitent amène la société à les confiner dans une école en Australie, où ils sont suivis…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autour de ces trois axes, les enfants surdoués, les céphalopodes amenés à l'intelligence et le message en provenance du futur, Stephen Baxter élabore une intrigue échevelée, où la découverte sur Cruithne d'un artefact permettant de passer d'un univers à l'autre emmène les héros dans une multitude de mondes parallèles. Tout au long de cette folle aventure se pose la question du sens de la vie et celle de l'immortalité de l'espèce. L'humain se refuse à croire qu'il s'éteindra un jour, au mieux avec la mort de son soleil, ni, s'il parvient à essaimer dans la galaxie et au-delà, à disparaître en même temps que l'univers, lui aussi mortel. La théorie des univers parallèles qu'il développe, si elle assure une pérennité, pose cependant d'autres questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stephen Baxter a le sens du cosmique. La première partie du roman, passionnante dans ses développements très hard science, comme l'usage de particules voyageant dans le temps, l'emploi de calmars pour l'exploration spatiale, la confiscation de l'espace par la NASA (un reproche qu'il a déjà utilisé ailleurs) rappelle que l'auteur fut lui-même un candidat aux étoiles refusé par la NASA. Si l'espace a perdu un astronaute, la science-fiction a gagné un écrivain d'envergure, qui possède un sens de l'intrigue et du rythme capables de transformer le plus assommant exposé scientifique en insoutenable suspense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au terme de cette aventure absolue se pose la question de savoir ce que Baxter pourra bien encore raconter dans les prochains volumes de la trilogie (&lt;strong&gt;Espace&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Origine&lt;/strong&gt;), tant il semble être allé loin dans l'exploration de son univers. Il est surprenant que ce très grand roman ait dû attendre huit ans pour être traduit en France (mais il est tout aussi irritant de voir que nombre d'œuvres de Baxter, comme les séries &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelee&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Behemoth&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Time's Tapestry&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, restent inédites chez nous).&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-46&quot;&gt;Bifrost 46&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
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&lt;h3&gt;Espace&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-manifold2.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-manifold2.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Il n'est pas nécessaire d'avoir lu le premier (et excellent) volume pour apprécier celui-ci. Ceux qui l'auront lu risquent même d'être déstabilisés en pensant lire la suite chronologique de ce premier opus. Or, on y retrouve Reid Malenfant alors qu'il rêve encore à l'espace ; il est toujours ce promoteur du retraitement de minerai des astéroïdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois, l'intrigue s'articule autour d'une autre réponse apportée au paradoxe de Fermi : si la vie intelligente est un phénomène susceptible d'apparaître ailleurs, alors, depuis le temps qu'elle existe, la Galaxie aurait déjà dû être colonisée, voire plusieurs fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Précisément, la scientifique japonaise Nemoto a découvert les traces d'une activité extraterrestre aux abords du système solaire. Reid Malenfant découvre ainsi une espèce mécanique auto-réplicante baptisée les Gaijin (étrangers en japonais) dont une entité le mène à travers des portes débouchant sur d'autres mondes. Cette technologie permet bientôt à des groupes d'humains de voyager à travers l'espace et de coloniser nombre de planètes et satellites du système solaire, Mercure, Io, Titan…, sachant qu'aucun d'eux ne retrouvera, du fait des déplacements relativistes, sa terre d'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est bien un peu perdu en s'efforçant de suivre, à des périodes différentes non chronologiques étalées sur un millénaire, Malenfant, bien sûr, mais également Franck Paulis, ingénieur aussi cynique que riche, Madeleine Meacher, grande voyageuse, Carole Lerner, la première à se poser sur Vénus, Dorothy Chaum, pasteur, et bien d'autres, sans parler de l'intrigante Nemoto à l'exceptionnelle longévité, qui nourrit une rancœur tenace envers les extraterrestres. Les Gaijin se contentent de piller les ressources de la ceinture de Kuiper, devant l'humanité impuissante : Nemoto sait que le jour où l'humanité en aura besoin, il n'y aura plus rien. Mais ils ont permis à l'humain d'essaimer dans l'espace et se révèlent juste désireux de nous observer et nous comprendre. Ils fuient aussi une menace autrement plus terrible. Derrière eux se profilent d'autres espèces, comme les Incendiaires, dont les voiliers solaires progressent grâce aux explosions des étoiles sur leur passage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est bien un peu perdu par ces tribulations en apparence éparpillées mais toujours époustouflé par l'inventivité de &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/stephen-baxter/&quot;&gt;Baxter&lt;/a&gt; qui agite nombre de concepts scientifiques avec méthode et rigueur, jusqu'à les pousser dans des retranchements inattendus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme souvent chez cet auteur, mais contrairement au premier volume, la vie n'est pas une exception ; elle apparaît dans les conditions les plus extrêmes et se décline sous les formes les plus inattendues. Toujours interpellé par les questions d'évolution, Baxter confronte les explorateurs à des Néandertaliens ressuscités par les Gaijin, puis montre une humanité régressant jusqu'au mode tribal, ou des colonies à l'agonie suite au manque de ressources, peut-être pour mieux rappeler que l'expansion de notre espèce dans l'espace demeure problématique voire vouée à l'échec. Et c'est ainsi que, l'air de rien, Baxter récupère son propos dans les cinquante dernières pages en expliquant pourquoi les preuves de vie extraterrestre sont apparues seulement maintenant. Le paradoxe de Fermi se trouve expliqué et immédiatement dépassé en même temps qu'il ouvre des horizons encore plus vastes sur l'évolution et le destin non seulement de l'humanité mais de toute espèce évoluée. On en reste époustouflé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En dépit d'un milieu un peu brouillon, ce roman est remarquable par les interrogations métaphysiques qu'il suscite et le &lt;em&gt;sense of wonder&lt;/em&gt; qu'il véhicule de bout en bout. Magistral, une fois encore.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-49&quot;&gt;Bifrost 49&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
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&lt;h3&gt;Origine&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-manifold3.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-manifold3.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Livre probablement chroniqué dans un numéro de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; d’un univers parallèle.&lt;/p&gt;
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&lt;h2&gt;« Diptyque du désastre »&lt;/h2&gt;
&lt;h3&gt;Déluge&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-deluge.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-deluge.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Le changement climatique prévoyait la montée des eaux de dix mètres avant la fin du siècle, l'archipel des îles Tuvalu englouti, ainsi que le delta du Gange et bien d'autres coins de la planète. Toutes ces prédictions très sérieuses se sont produites bien avant les estimations, et ont même été balayées par un déluge impensable dans la mesure où le volume liquide dépasse largement la somme des océans. Ce ne sont pas dix, cent, ni même mille mètres qui submergent la planète, mais bien plus, de quoi engloutir l'ensemble des terres en moins d'un demi-siècle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'emblée, on se demande comment un tel prodige est possible. Pour le justifier, Baxter sort de son chapeau une théorie rendant compte de formidables masses liquides sous le manteau rocheux, d'un volume supérieur à celui des océans actuels. De là à imaginer l'engloutissement des plus hautes cimes de l'Everest : de telles quantités sont en jeu qu'on doute la chose possible. Pour une fois, Baxter ne fait pas preuve d'une grande rigueur scientifique, mais ce n'est pas non plus autour de ces questions qu'il a basé son roman…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, son récit s'inscrit clairement dans la tradition anglo-saxonne des romans catastrophes, à laquelle il a déjà souscrit, et ambitionne de raconter une lutte pour la survie. Les problèmes à surmonter diffèrent à chaque changement d'échelle. C'est avant tout cette perspective qui sert de moteur à l'intrigue et c'est autour de ces questions que le récit est rationalisé. Pour ce faire, Baxter s'appuie sur quatre scientifiques retenus en otage durant cinq ans, en Espagne, par des fanatiques religieux, deux hommes, Gary et Piers, et deux femmes, Lily et Helen, laquelle fut violée et accoucha en captivité d'une enfant qu'elle chérit comme la prunelle de ses yeux et qui lui sera enlevé à sa libération. Spécialistes du changement climatique en mission, ces scientifiques étaient à même d'apprécier, en 2016, l'ampleur des catastrophes survenues durant leur réclusion. La relation de l'inondation de Londres tandis que Lily y retrouve sa sœur est emblématique du désarroi de la population et de l'impuissance de la société à secourir tout le monde à la fois : on devine la civilisation sur le point de craquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conscient des drames à venir, un milliardaire visionnaire, Lammockson, prend les savants sous son aile et pense déjà à reconstruire la civilisation après le chaos. Il a en effet acheté des terrains sur les hauteurs, prévu la confection de vêtements fonctionnels et durables, placé des graines en lieu sûr. Sa réussite est aussi basée sur un pragmatisme un rien cynique, une absence de compassion face aux millions, puis aux milliards de victimes inévitables, ce qui lui permet d'avoir toujours un temps d'avance. C'est ainsi qu'il établit une ville dans les hauteurs péruviennes tandis que le reste de la planète ne gagne les hauteurs qu'au rythme de la montée des eaux. Son but ultime est la fabrication d'arches autosuffisantes susceptibles d'abriter ce qui reste de l'humanité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que l'intrigue se resserre progressivement sur Lily et sa famille, en proie à des problèmes plus prosaïques mais qui découlent également de la situation, on assiste aux bouleversements accompagnant la fin d'un monde, panorama certes incomplet mais qui comprend quelques beaux tableaux et des scènes épiques, comme les infatigables marcheurs cherchant où s'arrêter, les microsociétés négociant cher le moindre privilège ou les plates-formes flottantes récupérant des biens au-dessus des cités englouties. Il ne s'agit cependant que de vignettes disparates : étalées sur plusieurs décennies, fractionnées sur plusieurs sites, elles ont du mal à agréger une intrigue stable autour des principaux protagonistes. L'alchimie ne prend que dans le dernier tiers, quand la montée des eaux a considérablement réduit la surface habitable, les moyens d'action et les intervenants. Baxter refuse également le spectaculaire ou le voyeurisme qu'on peut aisément imaginer avec un tel sujet, parvenant néanmoins à faire frémir, un peu, avec l'évocation de la plus sordide des séquences morbides. Mais cette mise à distance atténue également la portée dramatique du récit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se montre en revanche plus intéressé par les questions d'évolution, la pression darwiniste jouant également à fond dans ce récit catastrophe, qui voit les plus réactifs sauver leur peau. Baxter parvient à bien faire comprendre que les états d'âme n'ont plus cours et que la compassion peut s'avérer mortelle, prise de conscience qui sous-tend une bonne partie des relations, souvent conflictuelles, entre les protagonistes. Il s'attarde également sur les enfants, qui n'ont connu que la fuite devant le déluge et parviennent à remarquablement s'adapter à la situation, nageurs émérites à l'aise dans de grandes profondeurs et capables d'évoluer en apnée prolongée. L'adulte est forcé, à regret, d'abandonner dans ce nouvel environnement des pans entier de son savoir, pour une grande part obsolètes. C'est sur la transmission de la culture et, partant, des valeurs commune à une cellule familiale, que Baxter s'interroge le plus ; à cheval sur deux générations, le roman montre la faillite de cet enseignement. Alors que chaque parent s'imagine donner à sa progéniture les moyens de faire son chemin dans la vie, ici la rupture est à chaque fois consommée : la fille de Helen, les enfants d'Amanda, la sœur de Lily, le fils du milliardaire, tous finissent par s'opposer de la plus radicale façon à leurs parents ou substituts, et c'est une autre question concernant les mécanismes de l'évolution et de la transmission d'un bagage dans des circonstances extrêmes, que l'auteur pose ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Déluge&lt;/strong&gt; se situe cependant un cran en dessous de ce à quoi il nous avait habitués. Baxter est-il au creux de la vague ? La lecture de ce roman n'est pas désagréable, d'autant plus que la psychologie des personnages est davantage fouillée. Il est manifeste également que ce sont les stratégies de survie qui sont au cœur du récit ; ce premier volume étant destiné à amener l'humanité sur des cités-radeaux, il faudra attendre la suite, &lt;strong&gt;Ark&lt;/strong&gt;, pour vérifier si cette mise en place un peu laborieuse méritait le détour.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-57&quot;&gt;Bifrost 57&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
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&lt;h3&gt;Arche&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-arche.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-arche.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0; &quot; /&gt;Suite de &lt;strong&gt;Déluge&lt;/strong&gt;, qui a vu la Terre inondée par de gigantesques poches d'eau souterraines ayant fait résurgence, &lt;strong&gt;Arche&lt;/strong&gt; décrit le projet gouvernemental consistant à exiler un fragment de l'humanité vers un autre monde. C'est une aventure s'étalant sur plus d'un demi-siècle que Baxter propose dans ce volume, où les protagonistes du début s'effacent progressivement au profit de leurs enfants et de la génération suivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La destination est une planète distante d'une vingtaine d'années-lumière, autour d'une étoile relativement semblable au Soleil. Afin de ne pas perdre trop de temps dans le trajet à destination, le mode de propulsion choisi, dans une bulle de distorsion échappant à l'espace-temps, reste cependant hautement spéculatif, comme le reconnaît l'auteur en postface, ne serait-ce que pour embarquer l'accélérateur de particules destiné à modifier localement la constante cosmologique, lequel nécessite l'énergie d'une antimatière récoltée au large de Jupiter, car trop longue à fabriquer avec les moyens humains classiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En adepte des voyages spatiaux, l'auteur n'omet aucun détail d'une expédition dont on imagine sans peine la difficulté. La catastrophe planétaire devient, rétrospectivement, le seul impératif de survie suffisamment fort pour justifier cette entreprise hors normes et dans un temps réduit. Pour mieux convaincre le lecteur, Baxter présente quelques scènes sordides liées à la survie et aux bouleversements sociaux accompagnant la montée des eaux. C'est encore l'imminence du désastre, et la faible dangerosité en cas d'accident, qui autorise la reprise de projets remisés au placard, comme le vaisseau spatial Orion à propulsion nucléaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les candidats choisis pour leur jeune âge, leurs grandes capacités intellectuelles, sont formés de manière à réussir cette expédition de plusieurs années. Dès le départ, des impératifs politiques, des modifications de programme, des désordres divers infléchissent le projet. Des passagers clandestins aux accidents engageant la survie du groupe, des conflits psychologiques à la schizophrénie individuelle, en passant par des modes de gouvernance successifs, de l'abandon de la destination initiale pour une autre en passant par le désir de rebrousser chemin, aucune piste narrative n'est négligée, Baxter s'amusant même à les traiter toutes en un seul ouvrage, comme il traita jadis dans &lt;strong&gt;Les Vaisseaux du temps&lt;/strong&gt; de l'ensemble des thèmes liés au voyage temporel. C'est donc une compilation de toutes les situations qu'a engendré le thème de l'arche stellaire qui est présentée ici, en tenant compte des avancées scientifiques réalisées entre-temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exercice a l'avantage et l'inconvénient du pot-pourri, à savoir que ces thèmes familiers manquent d'originalité et qu'à peine esquissés, ils sont abandonnés pour le suivant. Si on suit les péripéties avec intérêt, l'intrigue s'éparpille malgré tout entre les multiples protagonistes et les théâtres des opérations. L'auteur a du mal, et on le comprend, à rassembler les fils des intrigues croisées en une seule trame cohérente, celle de la survie globale de l'humanité étant trop ravaudée pour être satisfaisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un thème dominant finit tout de même par émerger, récurrent chez l'auteur, à savoir les possibilités de vie et leur évolution dans l'univers. D'abord contenu dans la seule tragédie de l'humanité, il se dégage insensiblement du spectacle des mondes croisés, épuisés plutôt que morts, et de l'absence de signaux intelligents. En fin de roman réapparaît donc le Stephen Baxter des vertigineuses spéculations ; mais peut-être avait-il lui aussi besoin d'accomplir ce long périple pour se retrouver.&lt;/p&gt;
&lt;h5&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-61&quot;&gt;Bifrost 61&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
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&lt;h2&gt;Nouvelles&lt;/h2&gt;
&lt;h3&gt;« Tu ne toucheras plus jamais terre » in Aventures lointaines 01&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;On reste dans l'uchronie avec l'étrange « Tu ne toucheras plus jamais terre », de Stephen Baxter, où Hermann Göring découvre l'Axe, mais pas celui auquel on pense en général. je vous en laisse la surprise… &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/pierre-paul-durastanti/&quot;&gt;Pierre-Paul Durastanti&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-16&quot;&gt;Bifrost 16&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;h3&gt;« Mittelwelt » in Aventures lointaines 02&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;« Mittelwelt », uchronie signée Stephen Baxter, se déroule dans un univers proche, sinon identique, à celui de sa première nouvelle parue dans &lt;strong&gt;Aventures Lointaines 01&lt;/strong&gt;, « Tu ne toucheras plus jamais terre ». On y assiste au premier vol d'un bombardier révolutionnaire devant permettre à l'armée allemande d'asseoir sa supériorité militaire. L'histoire ne présente guère d'intérêt et, contrairement à la précédente, qui s'achevait sur la découverte d'un artefact assez stupéfiant, se révèle sans surprise.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/philippe-boulier/&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-19&quot;&gt;Bifrost 19&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/baxter-gdl-nouvelles1.jpg&quot; alt=&quot;baxter-gdl-nouvelles1.jpg&quot; /&gt;
&lt;h3&gt;« Remembrance » in N.S.O.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;« Remembrance » de Stephen Baxter, située dans l'univers des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Xeelee&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, parvient à donner le sentiment que même dans un univers où elle est plus ou moins condamnée à être la victime de civilisations plus puissantes, comme les Squeem, les Qax et les Xeelee, l'humanité peut encore prendre quelques décisions importantes — à condition d'avoir la mémoire longue. &lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sylvie-denis/&quot;&gt;Sylvie Denis&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;em&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-55&quot;&gt;Bifrost 55&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;h3&gt;« George et la comète » in Utopiales 2009&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Spécialiste de hard science, Stephen Baxter prouve avec « George et la comète » qu'il peut aussi avoir beaucoup d'humour. Phil Beard, salarié d'une boîte informatique, se réveille à la fin du monde dans le corps d'un lémurien, flanqué d'un congénère à la politesse exquise. Le soleil est une géante rouge, la terre a disparu, les deux hommes régressés habitent une sphère artificielle de modeste dimension dont l'axe est un arbre immense. Qui a bâti la sphère ? Pourquoi Phil et George y ont-ils été placés, et comment ? Telles sont les énigmes que l'auteur s'attache à résoudre en vingt pages remplies de sense of wonder. Puissant et hilarant.&lt;/p&gt;
&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/sam-lermite/&quot;&gt;Sam Lermite&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;Critique originellement parue dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-58&quot;&gt;Bifrost 58&lt;/a&gt;&lt;/h5&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Bifrost fait sa rentrée ! - 5</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2012/09/21/Bifrost-fait-sa-rentree-5</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:cbe8916e1568b26c18e63465480c70b7</guid>
        <pubDate>Fri, 21 Sep 2012 09:48:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-bifrost-une05.jpg&quot; alt=&quot;rentree-bifrost-une05.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Suite et fin de la sélection spécial imaginaire des amis et collaborateurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; pour cette rentrée littéraire 2012. Au programme de ce dernier billet, du costaud, avec de la proto-science-fiction deux cents ans avant l’heure (et en alexandrin s’il vous plaît), un space op’ pur jus, le très couillu nouveau roman de Sire Cédric, une autre manière de faire des choses aux mouches contre leur gré (ou non), et un exercice de style dans la droite lignée de Jorge Luis Borges. &lt;h2&gt;Ponson d’Ortolan : Théâtre&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Ponson d’Ortolan – Éditions La Pléthore – septembre 2012 (omnibus comprenant trois pièces de théâtre – 280 pp. GdF. 25 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-boulier-theatre.jpg&quot; title=&quot;rentree-boulier-theatre.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-boulier-theatre_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-boulier-theatre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Parmi les précurseurs de la science-fiction en France, il est un nom qui est systématiquement oublié dans la plupart des études sur le genre (il n’y a guère que Pierre Versins à lui avoir consacré une entrée dans la troisième édition de son &lt;strong&gt;Encyclopédie de l’Utopie et de la Science-Fiction&lt;/strong&gt;, et Joseph Altairac a signé un long article dans &lt;em&gt;Nous les Martiens&lt;/em&gt; n°24) : Ponson d’Ortolan. Une œuvre rare, qu’on a longtemps cru perdue, qui fut finalement rééditée à quelques dizaines d’exemplaires en 1886, et qui bénéficie désormais aujourd’hui d’une nouvelle édition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Né à Orléans en 1712, Ponson d’Ortolan a connu une carrière de dramaturge aussi brève qu’infructueuse. Aucune des trois pièces qu’il a écrites n’a jamais été jouée en public, ce qui n’a pas empêché l’auteur de s’attirer les foudres de la censure et de se faire quelques ennemis mortels en haut lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ponson d’Ortolan écrit sa première pièce, &lt;strong&gt;L’inconnue des étoiles&lt;/strong&gt;, en 1740. Il s’agit d’une histoire d’amour entre un jeune homme de bonne famille, Orante, et, plus étonnant, une extraterrestre. Orante doit épouser la fille du duc d’Entremont, de 15 ans son aînée, une bigote acariâtre souffrant qui plus est d’une horrible maladie de peau (« &lt;em&gt;On aurait pu passer la journée à compter / Tous ces boutons suintants qui la défiguraient &lt;/em&gt;»). Un matin, alors qu’Orante fait sa promenade quotidienne, apparait au bord d’un lac situé à proximité du domaine familial une jeune femme à la beauté inhumaine, nue, mais dont le corps semble recouvert de plumes. Bien qu’elle parle une langue inconnue (« &lt;em&gt;Un sabir gazouillant qui enchantait mon cœur / Dont les intonations m’inondaient de bonheur &lt;/em&gt;»), Orante en tombe aussitôt amoureux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Elle était si fragile, délicate et menue,&lt;br /&gt;
En ce matin béni où elle m’apparut,&lt;br /&gt;
Avec pour seule vêture son sublime plumage&lt;br /&gt;
Que je la pris d’abord pour un cruel mirage.&lt;br /&gt;
Car quoi ! Comment peut-on concevoir qu’il existe,&lt;br /&gt;
Sur la terre ou aux cieux, si l’on est réaliste,&lt;br /&gt;
Un seul être vivant qui puisse être plus digne&lt;br /&gt;
D’un amour absolu que cette femme cygne.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La pièce prend ensuite des allures de comédie balourde lorsqu’Orante tente de présenter à ses parents la jeune créature, qu’il baptise Cléa, comme une servante venue d’Orient. Évidemment, le physique particulier de Cléa ne passe pas inaperçu (« &lt;em&gt;Quand elle franchit la porte, je crus voir un poulet / Ou plutôt une dinde qui serait déguisée&lt;/em&gt; » déclare le père d’Orante) et le jeune homme finit par révéler la vérité, d’abord à son fidèle ami, Michel (« &lt;em&gt;Je ne puis plus attendre, mon plan est arrêté / Je m’en vais de ce pas annoncer sans délai / Mon projet d’épouser cette personne exquise. / — Mais vous n’y pensez pas, que dira la marquise ?&lt;/em&gt; »), puis à ses parents, s’attirant aussitôt leurs foudres (« &lt;em&gt;Moi vivant, je le jure, il est hors de question / Que vous épousiez ce vilain volaillon&lt;/em&gt; » s’exclame son père). Orante envisage de fuir en compagnie de sa bien-aimée, lorsque celle-ci lui fait comprendre — sans qu’on sache bien comment, serait-elle télépathe ? — qu’elle ne peut rester à ses côtés et qu’elle doit regagner son monde natal, ce qu’Orante ne peut bien entendu pas accepter :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Comment ? Que dites-vous ? Notre amour, impossible ?&lt;br /&gt;
Sachez que de vos flèches mon cœur était la cible&lt;br /&gt;
Et que ni Dieu ni Roi ne pourront m’empêcher&lt;br /&gt;
De vous aimer toujours, toujours et à jamais.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il ne peut pourtant rien faire pour retenir Cléa (« &lt;em&gt;Dans un bruissement d’ailes elle s’est envolée / Me laissant seul sur Terre, meurtri et désolé&lt;/em&gt; ») et se lance alors dans un interminable monologue de près de quatre cents alexandrins où il maudit « [sa] &lt;em&gt;famille, le destin, les Cieux et les nuages / Le soleil et la lune, la pluie et les orages&lt;/em&gt; » jusqu’à épuisement complet du lecteur. Il s’en prend même au Roi de France, au clergé et à l’aristocratie locale, ce qui vaudra à Ponson d’Ortolan d’être condamné par contumace à une lourde peine de prison. Prudent, le dramaturge avait toutefois pris les devants et fui Orléans pour aller s’installer dans un petit village breton. Bien qu’il lui faille devenir pêcheur pour subsister, il n’abandonne pas pour autant ses ambitions littéraires et, de 1742 à 1745, il travaille sur une nouvelle pièce intitulée &lt;strong&gt;Les Deux Barons de Mornelieu&lt;/strong&gt;, un texte qui, malgré ses vers de mirliton (il faut bien reconnaitre que Ponson d’Ortolan n’est pas un grand styliste) est d’une modernité assez stupéfiante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Deux Barons de Mornelieu&lt;/strong&gt; débute comme une comédie, enchainant divers quiproquos et malentendus. Le baron du titre est accusé de crimes et de méfaits qu’il nie avoir commis. Ainsi son vieil ami le duc d’Arlon lui reproche-t-il d’avoir séduit son épouse :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Ce n’est pas moi vous dis-je, je n’étais même pas là,&lt;br /&gt;
J’assistais à Paris à un noble gala.&lt;br /&gt;
— Comment ? Que dites-vous ? Vous parait-il habile&lt;br /&gt;
De me considérer comme un triste imbécile ?&lt;br /&gt;
Allons ! Ne mentez pas ! Je vous ai reconnu&lt;br /&gt;
Je ne peux me tromper, c’est bien vous que j’ai vu.&lt;br /&gt;
Vous m’avez salué, appelé par mon nom,&lt;br /&gt;
Puis courtisé ma femme, la duchesse d’Arlon,&lt;br /&gt;
Que vous avez ravi, profitant de l’orage,&lt;br /&gt;
Pour lui faire subir les ultimes outrages.&lt;br /&gt;
— Mais enfin…&lt;br /&gt;
— Il suffit ! J’exige réparation,&lt;br /&gt;
Ou je détruis ce lieu jusqu’à ses fondations.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Précisons que le duc d’Arlon a débarqué chez le baron de Mornelieu armé d’une sorte de bâton lumineux dont il nous est dit qu’il possède des capacités de destruction extraordinaires. Car, on le découvre assez vite, l’action de cette pièce se déroule dans le futur, au début du XX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle, et Ponson d’Ortolan imagine toutes sortes de technologies totalement novatrices pour l’époque : les voyages d’un bout à l’autre du monde se font par téléportation (« &lt;em&gt;Je reviens à l’instant de Nouvelle Hollande / Et l’on m’attend dans l’heure du côté de Marmande&lt;/em&gt;. »), le serviteur du baron est un robot (« &lt;em&gt;Gontran n’est ni vivant, ni exactement mort / Il se meut et agit par la grâce d’un sort&lt;/em&gt; »), dans une scène, le baron utilise une sorte de visiophone pour dialoguer avec sa sœur qui vit sur la Lune (« &lt;em&gt;Je vous vois comme si vous étiez à côté / Alors que par l’éther nous sommes séparés&lt;/em&gt; »), dans une autre il se sert d’une machine qui lui permet d’imprimer le journal (« &lt;em&gt;Gontran, amenez-moi les nouvelles du jour / Que je sache ce qui se déroule à la cour&lt;/em&gt; »), sans oublier cet autre appareil capable de préparer en quelques secondes et sans effort un somptueux diner (« &lt;em&gt;N’est-il pas succulent ce délicieux canard / Qui tout à l’heure encore barbotait dans sa mare ? &lt;/em&gt;»). Même s’il n’explique jamais comment fonctionnent les objets qu’il imagine et met en scène, Ponson d’Ortolan fait preuve d’une inventivité permanente tout à fait inattendue pour l’époque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir à l’intrigue principale, après quelques malentendus, il ne fait bientôt plus de doute qu’il y a bien deux barons de Mornelieu. Il faudra toutefois attendre le dernier acte pour que les deux se rencontrent (« &lt;em&gt;Je me vois ! Je te vois ! Je suis toi ! Tu es moi ! / Quel est ce sortilège qui me remplit d’effroi ?&lt;/em&gt; »). Il s’avère que le second baron vient d’un univers parallèle (« &lt;em&gt;C’est presque comme ici, mais pas exactement / Malgré les ressemblances je viens d’un autre temps / Ou bien d’un autre lieu, je ne suis pas très sûr / Un lieu moins accueillant et où la vie est dure&lt;/em&gt; ») et qu’il a décidé de s’offrir quelques vacances dans notre monde, où il peut laisser libre cours à toutes ses envies. Le second baron finira par rentrer chez lui en laissant à son double le soin de s’excuser auprès des épouses déshonorées, des maris cocufiés, des aristocrates cambriolés, et même auprès d’un évêque qu’il a humilié devant ses ouailles. Comparée à &lt;strong&gt;L’Inconnue des étoiles&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Les Deux Barons de Mornelieu&lt;/strong&gt; est une pièce plus maitrisée, plus vive et plus inventive, mais malheureusement guère mieux écrite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu’il disparait prématurément en 1751, dans des circonstances non élucidées, Ponson d’Ortolan travaille sur une troisième pièce, qui restera inachevée : &lt;strong&gt;Le Jugement dernier&lt;/strong&gt;, une histoire d’invasion extraterrestre. Cette guerre des mondes avant l’heure est racontée du point de vue du chevalier de Grammont, qui va prendre les armes pour combattre une armée de créatures de cauchemar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les extraterrestres n’apparaissent jamais sur scène, les différents protagonistes les décrivent néanmoins avec force détails :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Des créatures affreuses, monstres tentaculaires,&lt;br /&gt;
Aux crocs démesurés pouvant percer les chairs,&lt;br /&gt;
Aussi grands que cinq hommes et marchant sur six pieds&lt;br /&gt;
Sur leur victime ils posent des yeux démesurés&lt;br /&gt;
Des yeux brillants de haine, qui n’ont pas de pitié&lt;br /&gt;
Pour nous, pauvres humains, qu’ils mangent à satiété.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ou encore :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Une odeur méphitique ne les quittait jamais&lt;br /&gt;
Elle les précédait comme pour les annoncer&lt;br /&gt;
Semant cris et terreur parmi la populace&lt;br /&gt;
Qui ne pouvait que fuir, abandonner la place,&lt;br /&gt;
Si elle ne voulait pas servir de déjeuner&lt;br /&gt;
À ces visions d’horreur que rien n’arrêterait.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais aussi, lorsque le chevalier raconte son premier face à face avec l’un des envahisseurs :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Sinistre et grumeleuse, elle me surplombait&lt;br /&gt;
Et une bave noire de sa gueule suintait.&lt;br /&gt;
Je n’ai jamais rien vu qui soit aussi vilain&lt;br /&gt;
Que cette créature qui grognait comme un chien.&lt;br /&gt;
Elle tenta alors de me décapiter&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;
&lt;em&gt;D’un mortel coup de griffes que je pus esquiver&lt;br /&gt;
Puis j’en parai un autre de ma fidèle épée&lt;br /&gt;
Le coup était si fort qu’elle eut pu se briser.&lt;br /&gt;
À mon tour je frappai à hauteur d’un genou&lt;br /&gt;
Mais ne pus l’entamer, il résistait à tout&lt;br /&gt;
Alors je pris la fuite, ce n’est pas très glorieux,&lt;br /&gt;
Mais si j’en ai le choix, je voudrais mourir vieux.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Effectivement, rien ne semble pouvoir arrêter l’avancée de ces créatures, qui sèment la mort et la destruction sur leur passage. Ponson d’Ortolan décrit Paris en proie aux flammes, survolée par des sortes d’œufs géants, les vaisseaux spatiaux qui ont amené ces monstres sur Terre (« &lt;em&gt;C’est de ces véhicules planant haut dans les cieux / Qu’ils sortent par centaines comme des demi-dieux / Venus juger le monde et condamner ses gens / À périr par le feu, vidés de tout leur sang&lt;/em&gt; »).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Terre résistera-t-elle à d’aussi fantastiques envahisseurs ? Nous ne le saurons hélas jamais, Ponson d’Ortolan étant mort avant d’avoir pu boucler son récit. Lequel s’achève brusquement, acte 2, scène 4, alors que son héros s’est réfugié dans une église et pris le Ciel de lui apporter le courage nécessaire pour renvoyer les aliens d’où ils viennent (« &lt;em&gt;Ô ! Donne-moi la force, le courage et la foi / Pour mener le combat une dernière fois / Vaincre une fois pour toute ces affreux malotrus / Oui ! Donne-moi la force de leur botter le &lt;/em&gt;») Le dramaturge est mort sans avoir pu achever ce dernier vers, laissant au lecteur le soin d’imaginer la conclusion de cette guerre des mondes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgré la piètre qualité de ses alexandrins et des rimes d’une pauvreté navrante, on ne peut qu’être admiratif face à l’imagination de Ponson d’Ortolan, dont l’œuvre regorge d’innovations toutes plus étonnantes les unes que les autres. Il faudra attendre plus d’un siècle pour voir d’autres auteurs s’engager sur des chemins qu’il aura été le premier ou presque à défricher. Et si Verne et Wells restent les pères de la science-fiction, il serait bon de ne pas oublier pour autant ce lointain ancêtre, qui n’aura eu que le tort de naitre bien trop tôt.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/tag/Philippe%20Boulier&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Philippe Boulier&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Les trois pénis de la salamandre de feu&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Sire Cédric – Le Pré aux clercs, coll. « Thriller » – septembre 2012 (roman inédit – 260 pp. GdF. 17 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-day-salamandre.jpg&quot; title=&quot;rentree-day-salamandre.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-day-salamandre_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-day-salamandre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Vivent sur les contreforts de certains volcans indonésiens des salamandres extrêmement rares que l’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre. Ces salamandres de feu ont plusieurs particularités : les mâles sont dotés de trois pénis, longs et fins, qu’ils peuvent « tresser » avant la copulation ; mâles et femelles secrètent un mucus abondant aux propriétés grandement appréciés par la pharmacopée chinoise. Non seulement ce mucus rend les salamandres qui le secrètent insensibles au feu (y compris celui des coulées de lave), mais, utilisé comme lubrifiant, il amplifie l’orgasme masculin au point de le rendre encore plus puissant que l’orgasme féminin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au moment où commence le roman, un groupe d’hommes d’affaires toulousains (qui sont en fait des satanistes chiraquiens en quête d’un orgasme suffisamment puissant pour invoquer le Diable à moindre coût) missionne en Indonésie un couple particulièrement mal assorti : lui, contrefait, maladroit, lunettes sur le bout du nez, hypocondriaque à un degré rarement atteint en littérature, spécialiste mondial des grenouilles et autres salamandres ; elle, gothique, magnifique, adepte du Glock 9mm, du couteau speedlock, des étreintes recto-verso et enfin experte en langues, pas seulement étrangères. Pour l’anecdote, on remarquera à ce stade du roman, dans ce groupe d’hommes d’affaires, la présence d’un Baudouin Dominici qui ressemble comme deux gouttes de sperme à l’homme politique Dominique Baudis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout d’une centaine de pages, nos deux héros, Kevin Lemaire et Damiane Vacek, se retrouvent en possession d’un couple de salamandres, mais sont aussi poursuivis par d’étranges tueurs japonais qui ne se déplacent que de nuit…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après une série de thrillers un brin fainéants (mais paradoxalement remarqués), Sire Cédric revient à ses premières amours : le gothico porno grand-guignol with vampires inside (en effet, le mucus de la salamandre de feu permet aussi aux vampires de bander et aux vampirettes de mouiller, ce qui le rend plus cher à la goutte que la plus coûteuse des truffes de nos contrées). Roman qui ne se prend jamais au sérieux, &lt;strong&gt;Les trois pénis de la salamandre de feu&lt;/strong&gt; se dévore à la plage, dans le train, à l’aéroport, sous la douche (enfin peut-être pas sous la douche). Comme le dit si bien Romuald D., gothique toulousain bien connu (des services de police, notamment) : « Putaing, on a failli attendre. »&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Les souffles de Mars&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;John W. W. Smith – Éditions Circle Sphere – août 2012 (roman inédit traduit de l’anglais [Canada] par Michel Reverso – 365 pp. Gdf. 24 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-leroux-mars.jpg&quot; title=&quot;rentree-leroux-mars.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-leroux-mars_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-leroux-mars.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Alors ! Comment dire ? Comment taire ? Jeu de mots, Maître Capello. Et bien en fait, pas grand-chose à dire et surtout rien à taire ! Deuxième jeu de mots, on s’amuse, on s’amuse ! Par où commencer ? L’histoire peut-être ? Allons-y … John Malone (deux jours de brainstorming dixit le site internet de l’auteur pour attribuer des noms aux protagonistes de l’histoire !), pilote un remorqueur d’astéroïdes, le &lt;em&gt;Asimov III&lt;/em&gt;, autour de la planète Mars pour le compte du consortium Metal+, dont la puissance financière s’étend déjà sur la Terre, la Lune et Mars. De retour d’une expédition de deux mois, chargé d’un précieux rocher, Malone se retrouve dans l’incapacité de rentrer en contact avec la base martienne. Après quelques investigations, notre héros découvre que la Terre est sous le joug d’une guerre civile. La population lutte pour survivre face au dictat du « monstre » Metal+ et les riches actionnaires se sont réfugiés dans leur cité sous bulle, protégés ainsi de la gangrène prolétarienne. Malone est le seul à pouvoir régler la situation. De retour sur Terre et accompagné de l’amour de sa vie, Mia, la sulfureuse ambassadrice américaine sur la Lune, ils devront tous les deux déjouer un plan machiavélique fomenté par les cinq plus grandes puissances financières de « Terra ». L’aventure peut commencer. Nous avons eu la possibilité de vérifier le texte en VO tant nous étions, disons, dubitatifs, à la lecture de la VF. La bonne nouvelle, c’est que la traduction est excellente. Pour ne pas dire littérale ! Un chef d’œuvre d’abnégation et de patiente. Quelques exemples révélateurs : « &lt;em&gt;Le &lt;/em&gt;Asimov III&lt;em&gt;, en pleine accélération, crachait de ses réacteurs des flammes de tous les Dieux, embrasant de son empreinte l’espace infini […] Malgré la fumée qui limitait sa visibilité, Malone, grâce aux hélices frontales et latérales du &lt;/em&gt;Asi’&lt;em&gt;, réussit finalement à stabiliser l’imposante structure et sa cargaison cahotante &lt;/em&gt;». Plus loin : « &lt;em&gt;Malone, manuel au quotidien, intellectuel de toujours, savait manier les mots et les boulons avec la même dextérité […] son sens de la répartie allait lui permettre de négocier finement tout en gardant une poigne dont la Terre manquait cruellement depuis des lustres&lt;/em&gt; ». Ou encore : « &lt;em&gt;Mia, mon adorée, ma lumière, mon soleil de mille feux, je ne peux accepter de laisser libre court à notre amour dans un espace opprimé, où la liberté n’aurait plus sa place. Mia, je parle de notre liberté. Alors, mon amour, relève la gueule, je suis là, t’es pas seule. Nous vaincrons ensemble ou nous ne vaincrons pas. Y’a que dans les HLM (Hélio Lumino Militarus – note du traducteur) qu’ils ont toujours des problèmes. Battons-nous, maintenant, ensemble ! &lt;/em&gt;». Enfin, un dernier pour la route de l’invraisemblable rendu possible, car oui, mes amis, avec JWW, tout est possible ! : « &lt;em&gt;Le trajet de Mars à Terra m’avait usé. 36 heures à piloter sur l’autoroute de l’enfer. On a beau être en 2020, le corps de l’homme reste fragile quand il est soumis aux aléas de l’espace absolu. Dans le silence obscur de l’&lt;/em&gt;Asi’&lt;em&gt;, je commence seulement à appréhender la tâche qui m’attend pour sauver ma planète. Le cœur n’y est plus mais je suis encore vaillant ! Alors chante Malone, chante : Malone traverse la couche d’ozone ; Malone bientôt sera sur zone ; Malone ne f’ra jamais l’aumône …&lt;/em&gt; ». Merde, c’est beau ! Voilà, difficile de vous en dire plus tant l’ouvrage est complet ! L’équipe de Bifrost a souhaité offrir ledit ouvrage à Roland Lehoucq pour son anniversaire. Vous retrouverez à la fin du prochain numéro des nouvelles de Roland suite à son hospitalisation. Les secours l’ont retrouvé chez lui en crise de larmes et de rire, au beau milieu d’une flaque qui semblait être de source urinaire. Roland et son voisin de chambre, Michel Reverso, devraient sortir dans quelques semaines. Reste un ouvrage de SF indispensable à tout fan de science-fiction qui se respecte. Ne serait-ce que parce que nous savons tous que nous planquons dans notre bibliothèque ou dans notre DVDthèque des séries Z que nous ressortons les soirs de grande solitude, quand &lt;em&gt;Chasse, pêche, nature&lt;/em&gt; est déprogrammé au dernier moment. Parce que, quand même, quand c’est mauvais à ce point-là… c’est beau. C’est poignant. C’est touchant. C’est finalement peut-être ça la plus belle expression de l’art… une forme de sublimation. 24 €, ce n’est finalement pas grand-chose pour que John W. W. Smith et son grandiose &lt;strong&gt;Les souffles de Mars&lt;/strong&gt; entre à jamais dans votre vie. Dans votre panier immédiatement. C’est un must !&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a hreflang=&quot;fr&quot; href=&quot;http://www.belial.fr/herve-le-roux/&quot;&gt;Hervé Le Roux&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;De la sodomie drosophilienne&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Kléber Valéra – Édition Dubois – août 2012 (recueil inédit – 150 pp. GdF. 17 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-burigana-sodomie.jpg&quot; title=&quot;rentree-burigana-sodomie.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-burigana-sodomie_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-burigana-sodomie.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De la sodomie drosophilienne &lt;/strong&gt;&lt;em&gt;… &lt;/em&gt;Si, c’est un titre. Au moins, on ne peut pas dire que cela verse dans le domaine du commercial lissé. À la vue d’une couverture simplement illustrée d’un patchwork de mouches, de vaches, d’un verre à pied et euh…. de la Mort, je m’inquiète franchement de savoir si je vais devoir me farcir un traité de zoophilie nécrophile alcoolisée. Ou alors je me demande si &lt;a href=&quot;http://www.k-pi.com/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;le graphiste&lt;/a&gt; n’avait pas abusé du contenu dudit verre à pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous rassure, il n’en est rien, même s’il faut aimer les vaches, les pierres, les mouches, les narrateurs et… la Mort. Cet ouvrage rassemble une série de textes courts, voire très courts, dans la veine de ceux de Fredric Brown, pour citer le maître du genre. L’auteur a choisi ici de suivre une organisation « génèsique », si je peux oser le néologisme, pour interroger le monde, de la pierre au robot, &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; l’humain tout de même. Une progression émaillée de l’omniprésence de la Mort, forcément inséparable de cette lente évolution. Vous ne regarderez plus jamais un caillou sur une plage de la même manière après avoir refermé le livre. Ni un verre à pied d’ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les textes alternent humour noir et romantisme, philosophie et dérision, délire total et interrogation profonde. L’auteur, qui voue une admiration sans borne à Boris Vian, s’en inspire pour alimenter son propre regard sur le monde tel qu’il est. Il problématise également de manière intéressante, bien qu’avec parfois trop de lourdeur dans l’écriture, le statut du narrateur/auteur/écrivain vis-à-vis de son lecteur (et de son éditeur !) avec un humour et une lucidité bien rafraîchissants, loin de ces romanciers qui considèrent leur œuvre et leur être comme le nombril du monde. Cette approche décalée s’illustre à merveille dans un des textes les plus longs du recueil, intitulé « &lt;em&gt;Question &lt;/em&gt;», parfaite métaphore de la vacuité de certaines « œuvres ». On retrouvera également un regard amusé sur l’auteur et son personnage dans « &lt;em&gt;Les nuits d’Ambre &lt;/em&gt;», qui m’a semblé être, dans sa construction, le texte le plus abouti. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les textes très courts, l’intérêt réside dans la pointe finale — bien envoyée, comme dirait Cyrano, ou dans le choix du déplacement des réflexions philosophico-psychanalytico-émission-de-fin-de-soiréeco dans un univers animal, minéral ou végétal qui semble avoir acquis bien plus de sagesse que l’humanité. Du comptage des mouches dans « &lt;em&gt;Passe-temps &lt;/em&gt;», qui confine à la névrose, au monologue de « &lt;em&gt;Mauvaise herbe &lt;/em&gt;», ou à l’autobiographie d’une fourmi, dans « &lt;em&gt;F&lt;/em&gt; », l’humain est replacé au niveau d’élève des vaches dans « &lt;em&gt;Broute…&lt;/em&gt; ». Le tout, bien sûr, n’est jamais dénué d’un second degré qui lui permet de ne pas tomber dans l’option « émissiondefindesoirée ». Sinon, c’est nettement moins drôle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le recueil se présente néanmoins comme une sorte d’échiquier, pavé de textes plus sombres, lorsque la Mort ou l’humour &lt;em&gt;vraiment&lt;/em&gt; noir se manifestent. Judicieusement placées, ces nouvelles ne conduisent pas l’ouvrage à la sinistrose, mais offrent une mise en perspective nécessaire — et salvatrice — aux textes plus légers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette polyphonie, qui s’articule entre darwinisme, Mort, et cerveau d’auteur, crée un ensemble farfelu, un kaléidoscope oubliant de se prendre au sérieux. Il n’en reste pas moins que ce détachement apparent porte sans effort le lecteur à s’interroger sur son regard au monde, sur la notion même d’œuvre littéraire et, éventuellement, sur le nombre d’orteils d’un verre (chose à éviter en société, vous en conviendrez).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un recueil, donc, dont on ressort avec l’idée que même Cioran est capable de vous faire sourire, et un excellent début pour un jeune auteur qui se risque dans un exercice périlleux. Espérons que ses œuvres ultérieures seront du même calibre, et garderont la même fraîcheur.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;Sylvie Burigana&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Hrönir&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Dragoslav Vrzba – Cambourakis – août 2012 (recueil inédit traduit du slovaque par Marta Deutscher – 180 pp. GdF. 17 €) &lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/bustosdomecq-hroenir4.jpg&quot; title=&quot;Hrönir&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.bustosdomecq-hroenir4_s.jpg&quot; alt=&quot;Hrönir&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Hrönir&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Il n’y a pas moins portègne que Dragoslav Vrzba, écrivain slovaque originaire de Trenčín. Son premier ouvrage traduit en français est néanmoins frappé d’un indéniable sceau borgésien. Plus qu’un recueil de nouvelles, &lt;strong&gt;Hrönir&lt;/strong&gt; est un recueil de nouvelle — notez le singulier. De fait, ce livre &lt;em&gt;est&lt;/em&gt; singulier mais, au premier regard, a de quoi laisser incrédule : il contient quatorze fois le même texte (on le verra, le nombre n’est pas anodin), à quelques variations près. Tous portent le même titre étrange, « Hrön », ce qui n’aide pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grossièrement résumée, la première nouvelle raconte l’enquête, dans une ville labyrinthique, d’un jeune homme pour retrouver ceux qui assassinèrent son père, quelque vingt ans plus tôt lors d’un conflit. À mesure que ses investigations avancent, il se trouve pris dans un insondable jeu de miroirs entre présent et passé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxième nouvelle raconte la même chose que la première, mais les défauts latents de « Hrön-1 » y sont amplifiés : les dialogues sonnent faux, les métaphores sont bancales. « Hrön-3 » semble exagérer davantage les maladresses de « Hrön-2 », avec quelques erreurs inexplicables. Arrivé là, l’on serait en droit de laisser tomber &lt;em&gt;Hrönir&lt;/em&gt; et de choisir une autre lecture, bien moins pénible. Mais il y a « Hrön-4 », qui se focalise avec une grâce onirique sur les détails, et met en lumière les points restés obscurs dans « Hrön-1 ». « Hrön-5 » est une lente déconstruction de « Hrön-1 » qui révèle de nouveaux aspects de l’enquête. « Hrön-6 » est « Hrön-1 », à l’envers. Miroité, en somme. Les septième et huitième variations sur « Hrön » ont leurs particularités qu’il sera regrettable de dévoiler. La neuvième nouvelle est exactement semblable à la première. Ou presque. Le diable est dans les détails, dit-on. Quelques tournures de phrases diffèrent, un personnage secondaire change de nom : seul le plus attentif des lecteurs remarquera les nuances. Elles sont lourdes de sens en ce qui concerne la résolution de l’intrigue. « Hrön-11 » est ce que « Hrön-1 » aurait pu, aurait dû être — magique, mystérieuse, métaphysique. La douzième variation est dénuée d’intérêt à la première lecture ; aux suivantes aussi. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nombre total de hrönir est de quatorze, pas un de plus. Dans « La Demeure d’Astérion », Borges associe ce nombre à l’infini. Le projet littéraire qui sous-tend &lt;strong&gt;Hrönir&lt;/strong&gt; demeure insaisissable si l’on ne connaît pas « Tlön Uqbar Orbis Tertius » de Borges, nouvelle qui ouvre le recueil &lt;strong&gt;Fictions&lt;/strong&gt;. L’auteur argentin y décrit entre autres choses les hrönir, ces objets secondaires prenant existence dans le monde de Tlön après la disparition de l’original. Des objets secondaires pouvant eux-mêmes avoir des versions secondaires, chacune dotées de certaines propriétés, que Borges explique dans sa nouvelle : « Les hrönir au second et au troisième degré […] exagèrent les aberrations du premier ; ceux du cinquième sont presque uniformes. » &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hrönir ne servent en définitive qu’à une chose : dessiner les contours de ce que Borges désigne comme l’&lt;em&gt;ur&lt;/em&gt;, « la chose produite par suggestion, l’objet déduit par l’espoir ». Cet &lt;em&gt;ur&lt;/em&gt;, on se l’imagine magnifique sans le moindre doute. Et c’est exactement le cas de &lt;strong&gt;Hrönir&lt;/strong&gt;. Dans ce recueil, tout est dans le titre. L’&lt;em&gt;ur&lt;/em&gt; de ces quatorze hrönir est immanquablement superbe, dans la lignée de la onzième variation, mais on ne la lira jamais. Dommage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, sur le papier, le projet a de quoi séduire, il faut reconnaître qu’à la lecture de ces quatorze variations sur un même thème, on peut rester dubitatif. La moitié des textes sont ratés, volontairement qui plus est. C’est aussi admirable qu’idiot. Vrzba aurait peut-être dû s’inspirer davantage de Borges et décrire &lt;strong&gt;Hrönir&lt;/strong&gt; au lieu de l’écrire. Sur son blog, l’auteur a annoncé son intention d’écrire ces romans inexistants que Borges, dans &lt;strong&gt;Fictions&lt;/strong&gt;, ne fait que décrire : &lt;strong&gt;L’Approche d’Almotasim&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;April March&lt;/strong&gt;… Un programme qui serait alléchant mais au vu du laborieux exercice de style qu’est &lt;strong&gt;Hrönir&lt;/strong&gt;, on peut craindre la fausse bonne idée. Tous ces livres qu’évoque Borges devraient rester des idées, incomparablement plus belles que toute tentative de réalisation qui pourra jamais en être faite.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/21/Bifrost-fait-sa-rentree-6&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;H. Dustos Mobecq&lt;br /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Bifrost fait sa rentrée ! - 4</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2012/09/18/Bifrost-fait-sa-rentree-4</link>
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        <pubDate>Tue, 18 Sep 2012 08:00:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-bifrost-une04.jpg&quot; alt=&quot;rentree-bifrost-une04.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Les amis et collaborateurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; continuent leur sélection spécial imaginaire en cette rentrée littéraire 2012. Pour ce quatrième billet, ils ont dégoté du beau et du bon, avec un roman célébrant l’insoutenable blancheur des choses, un pamphlet démontant une imposture vieille de deux mille ans, un space opera visionnaire jusqu’à l’étrange, une uchronie russe et une autre, plus jazzy, un roman Kinder Surprise et un étonnant mille-feuilles littéraire. Filez en librairie, qu'on vous dit… &lt;h2&gt;Blanc&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Mitchell Houairizzetelle – Flammarion – septembre 2012 (roman inédit – 576 pp. GdF. 20,90 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-para-blanc.jpg&quot; title=&quot;rentree-para-blanc.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-para-blanc_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-para-blanc.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Ah ! je les entends d’ici, les chantres de la science-fiction ! « Bien évidemment que &lt;strong&gt;Blanc &lt;/strong&gt;fait partie du corpus SF ! Mieux, il montre que la SF, à sa quintessence, est capable de proposer des pistes de réflexion qu’aucune autre littérature. » Mais encore faudrait-il prouver que le livre de Mitchell Houairizzetelle est bien 1) un livre de science-fiction 2) un chef-d’œuvre. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Première interrogation : avons-nous affaire avec &lt;strong&gt;Blanc &lt;/strong&gt;à de la SF ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai beau ne pas être un spécialiste, il me semble que cette histoire de monomaniaque dépressif qui entame un monologue dans une pièce vide de tout meuble ne parle pas du tout de SF mais bien d’humanité. Et, à l’image d’Angelo Rinaldi qui déclarait que « le recours à la &lt;em&gt;science&lt;/em&gt;-&lt;em&gt;fiction&lt;/em&gt;, c’est déjà un signe de faillite chez un romancier », je ne conçois pas que l’on puisse aborder l’aspect le plus fondamental de l’existence, la notion même d’humanité, par le biais d’une chose aussi futile que la science-fiction. Car, après tout, celle-ci, avec sa quincaillerie habituelle, est à mille lieues, que dis-je, des années-lumière, des préoccupations les plus profondes, les plus signifiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, bien sûr, il semble y avoir dans le monologue de &lt;strong&gt;Blanc &lt;/strong&gt;des sous-entendus selon lesquels l’homme (sans nom) qui nous parle serait le dernier humain. Mais j’opposerai à cet état de fait deux éléments de réflexion : comment peut-on croire un seul instant que l’idée même d’un dernier homme sur Terre puisse exister ? La race humaine, cette merveille de la Création, aurait vocation à s’éteindre un jour ? Voyons, cela n’est pas sérieux ! La race humaine existe pour l’éternité, n’en déplaise à ces pauvres hères perclus d’un pessimisme qui leur colle à la peau comme un exo-squelette poisseux. Non, plutôt qu’une prétendue fin du monde, je préfère y voir la description d’une folie au stade ultime : hors de toute réalité tangible, le protagoniste s’est lui-même persuadé qu’il est le dernier homme sur Terre, et entend nous convaincre du bien-fondé de sa théorie, prétexte pour l’auteur à nous interroger sur le célèbre triptyque « qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? où allons-nous ? ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, pour les convaincre de leur inanité, j’irai chercher les thuriféraires de la SF sur leur propre terrain, en leur rappelant la définition de Norman Spinrad : « Il n’existe qu’une seule définition de la science-fiction qui me paraisse utilisable et sensée : &quot;La science-fiction c’est tout ce qui est publié sous le nom de science-fiction.&quot; » Or, &lt;strong&gt;Blanc&lt;/strong&gt; a-t-il été publié dans une collection spécialisée ? Au contraire, c’est dans une collection de référence que ce livre sort, sous une couverture dépourvue des oripeaux de la SF la plus putassière (vous me pardonnerez ce terme quelque peu ordurier). De toute façon, le débat de rattacher telle ou telle œuvre au corpus SF est un faux débat : Isaac Asimov, un autre de ces supposés grands auteurs dont la SF semble s’enorgueillir n’a-t-il pas déclaré : « Aucun de ceux qui l’écrivent ne sont capables de s’entendre sur sa définition » ? Si quelques dizaines de fanatiques décérébrés n’arrivent pas à s’entendre entre eux, à définir ce qu’elle est, comment pourrait-on conférer à cette SF une quelconque respectabilité, un quelconque intérêt ? Le sujet est définitivement clos si l’on en croit Frederik Pohl, auteur toujours issu du même sérail : « La science-fiction, c’est cette chose que les gens qui savent ce qu’est la science-fiction désignent en disant : &quot;C’est de la science-fiction.&quot; » Un tel degré de renonciation montre bien que, à l’intérieur même de ses frontières, la science-fiction est en perdition. Bref, la SF, parlons-en peu, parlons-en bien ; et le mieux que l’on puisse faire, c’est de ne pas en parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà, la réponse à la première question est définitive : &lt;strong&gt;Blanc&lt;/strong&gt;, de Mitchell Houairizzetelle, n’est pas de la science-fiction. Dont acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxième interrogation : Blanc est-il un chef-d’œuvre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant que nous avons montré que &lt;strong&gt;Blanc&lt;/strong&gt; n’est pas de la SF, son accès au statut de chef-d’œuvre est donc possible. Pour qu’une œuvre acquière ses lettres de noblesse, il faut qu’elle parle à tous, tout en restant d’une exigence évidente. Et, bien sûr, elle doit marquer durablement son lecteur. Contrat pleinement rempli : quiconque aura lu Blanc ne pourra s’ôter de l’esprit son personnage profondément humain, aux préoccupations les plus universelles (la vie, la vie, toujours la vie) mais aussi les plus intimes, qui ne concernent que lui tout en correspondant à tous. Houairizzetelle, à travers lui, pose des questions, mais se garde bien de donner la moindre réponse, laissant chacun trouver son propre cheminement dans cette quête vertigineuse de l’identité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l’a déjà dit, sous le prétexte — vite éventé, car là n’est pas l’essentiel — du dernier homme sur la Terre, l’auteur nous livre un portrait au vitriol de l’espèce humaine, de ses tares. Mais, en humaniste éclairé, il sait aussi nous montrer sa grandeur, sa capacité d’interagir avec son monde pour le façonner et en faire un éden. Aussi la conclusion (qu’on me pardonnera de dévoiler ici) sonne comme une fin mais aussi un recommencement plein de promesses : alors qu’il s’englue dans sa folie la plus extrême, celle de croire qu’il est le dernier homme sur Terre, le coup qui résonne à la porte agit comme un révélateur de son errance. Houairizzetelle ne nous raconte pas ce qu’il advient ensuite, mais on imagine aisément que, même sans savoir qui se manifeste, le personnage comprend alors qu’il a fait fausse route, se reprend, et envisage à nouveau l’avenir avec l’optimisme qui ne saurait quitter durablement l’être humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, à cette seconde question nous pouvons répondre par l’affirmative : oui, &lt;strong&gt;Blanc&lt;/strong&gt; est un authentique chef-d’œuvre, un roman universel d’une puissance inégalée, à l’opposé du décorum débilitant et dérangé de cette science-fiction que certains voudraient nous vendre comme le nouvel eldorado littéraire. Un livre qui fait de Mitchell Houairizzetelle un écrivain ultime, celui qui renvoie tous ces écrivaillons de quincaillerie à leurs études, et saura définitivement leur clouer le bec.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bruno-para/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Bruno Para&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;L’Ancien Testament et les Évangiles – Tentative d’une étude critique et raisonnée&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;J.I. – Gimme Some Truth – septembre 2012 (essai – 333 pp. GdF. 21 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-di-rollo-ancientestament.jpg&quot; title=&quot;rentree-di-rollo-ancientestament.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-di-rollo-ancientestament_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-di-rollo-ancientestament.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Les œuvres apocryphes sont légion. Peu inspirent le respect et l’attention des experts, probablement à cause de l’inhérente incertitude liée à leurs auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Ancien Testament et les Évangiles - Tentative d’une étude critique et raisonnée&lt;/strong&gt;, manuscrit retrouvé dans le désert du Sinaï, est la somme indispensable à une meilleure compréhension d’ouvrages eux-mêmes apocryphes, et dont elle s’efforce de démonter, verset après verset, l’inanité et les vaines spéculations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout y est en effet décortiqué, analysé sous le spectre de la seule véracité; l’inénarrable création, le parcours édifiant de Moïse, puis les miracles et la résurrection, entre autres, sont systématiquement passés au peigne fin. Et tout y est démysthifié proprement, méthodiquement. Cliniquement, oserait-on dire. Jusqu’à remettre en cause, de manière salutaire, le concept même de Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un ouvrage écrit par un certain J. I. (le fameux Judas Iscariote ?) se sentant écrivain sur le tard, probablement juste avant de mourir — la datation au carbone 14 a en effet situé la rédaction de l’œuvre aux alentours de 70), à l’époque où le christianisme ne faisait que balbutier, l’entreprise et l’intention étaient plus que louables. Évidemment, personne ne sait si ce corpus a eu en son temps les honneurs d’une tribune ou d’une audience digne de lui ; même si on peut en douter. Plus de deux mille ans après la fondation d’une civilisation fondée sur le corsetage — et le mot est faible — des esprits et des corps, nul doute que &lt;strong&gt;L’Ancien Testament et les Évangiles - Tentative d’une étude critique et raisonnée &lt;/strong&gt;aurait pu contribuer à un rééquilibrage des forces intellectuelles en présence à ce moment précis de l’histoire humaine et, peut-être, mettre à bas l’influence sans partage du catholicisme sur les consciences fragiles et complaisantes des plus crédules, les religions nous faisant cruellement perdre notre temps et n’étant, au bout du compte, que l’aveu de notre propre lâcheté face à la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dommage.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.thierry-di-rollo.net/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Thierry Di Rollo&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&quot;Rasputinia&quot;&gt;Rasputinia&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Xavier Mauméjean – Belfond - septembre 2012 (roman inédit – 444 pp. GdF. 21,50 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-lelay-rasputinia.jpg&quot; title=&quot;Rasputinia&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-lelay-rasputinia_s.jpg&quot; alt=&quot;Rasputinia&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Rasputinia&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;&lt;a hreflang=&quot;fr&quot; href=&quot;http://www.belial.fr/post/rosee-de-feu&quot;&gt;Rosée de feu&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; (éditions du Bélial', 2010) et &lt;strong&gt;L'Ami de toujours&lt;/strong&gt; (Flammarion jeunesse, 2011), voici le nouveau roman de Xavier Mauméjean, &lt;strong&gt;Rasputinia&lt;/strong&gt;, dont le titre fait évidemment écho à &lt;a hreflang=&quot;fr&quot; href=&quot;http://www.belial.fr/post/lilliputia&quot;&gt;&lt;strong&gt;Lilliputia&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (Calmann-Lévy « Interstices », 2008). Après les nains, un ogre. On passera rapidement sur la couverture Belfond qui n'a pas grand intérêt pour noter plutôt la longueur du livre : 444 pages (en très grand format) qui sont loin d'être aérées, bien au contraire. C'est du lourd, du dense, un projet littéraire que l'on devine ambitieux avant même d'en avoir lu une ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rasputinia&lt;/strong&gt; raconte la vie de Grigori Iefimovitch Raspoutine de sa naissance en Sibérie en 1869 jusqu'à sa mort à Los Angeles en 1969, alors qu'il est âgé de 100 ans. Les férus d'histoire russe verront tout de suite que quelque chose cloche, puisque Raspoutine a été assassiné à Saint-Pétersbourg durant la nuit du 16 au 17 décembre 1916. Mais voilà, Xavier Mauméjean en a décidé autrement et nous suivons un Raspoutine qui met en échec la révolution d'octobre, participe à l'écrasement du nazisme, grâce à l'aide de services secrets russes d'une grande efficacité. Un Raspoutine conseiller des tsars qui mène la Russie vers d'immenses succès, technologiques notamment, mais aussi une désastreuse guerre sino-russe qui s'embourbera quarante ans durant. Le monde de &lt;strong&gt;Rasputinia&lt;/strong&gt; n'a pas grand-chose à voir avec le nôtre : les nazis n'ont jamais atteint le pouvoir ; les juifs du monde entier ont reçu de l'ONU Madagascar comme Terre Promise ; la Seconde guerre mondiale a eu lieu en 1954 et n'implique pas les mêmes états que la nôtre, et finalement c'est Pékin qui est rasée par la première bombe atomique utilisée dans le cadre d'une opération de guerre ; Che Guevara a fait assassiner Fidel Castro avant d'être à son tour assassiné par Raul ; le premier homme à poser un pied sur la Lune est un Russe, mais Mars sera probablement américaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rasputinia&lt;/strong&gt; est une incroyable fresque, dans laquelle Anton Szandor LaVey et Marilyn Monroe se marient en présence de Raspoutine mais aussi du sénateur John Fitzgerald Kennedy. Les dernières pages nous emmènent en Californie, à Berkeley, où Raspoutine a décidé de finir ses jours et, de sa voix éteinte, ordonne à ses hommes de main, l'incendie de la Manson Farm dans la Vallée de la Mort. Sharon Tate n'aura jamais son bébé car elle ne rencontrera jamais l'homme politique malgache Roman Polanski.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le seul reproche que l'on pourrait faire à cette uchronie est son extrême densité, mais Raspoutine est un personnage fascinant et quand le petit voisin Mike Mignola, sept ans, annonce à Raspoutine qu'il en ferait bien un héros de comics, le vieux russe l'encourage tout en lui précisant, « alors n'oublie pas mes ténèbres, car globalement le monde ne connaît de moi que ce que j'ai bien voulu laisser aux projecteurs. » Page 442, Raspoutine cueille une rose rouge et meurt, dans son jardin, un peu comme Marlon Brando dans &lt;strong&gt;Le Parrain&lt;/strong&gt;. Parfois les monstres partent paisiblement.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;Nolwenn Le Lay&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Starwisp legacy&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Tim Newhone – Hypermondes – juillet 2012 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Hervé Stumpe – 714 pp. GdF. 24,90 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-lehoucq-starwisp.jpg&quot; title=&quot;rentree-lehoucq-starwisp.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-lehoucq-starwisp_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-lehoucq-starwisp.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Voici enfin la traduction française de &lt;strong&gt;Starwisp legacy&lt;/strong&gt;, paru il y a deux ans aux USA. Dans cet ouvrage, Tim Newhone raconte l’histoire du premier voyage interstellaire vers la naine rouge Lalande 21185, quatrième étoile la plus proche du Soleil. Relevant de la hard-science la plus pure et prenant la forme d’un journal techniquement très détaillé, cet ouvrage n’avait, à l’époque, pas soulevé l’enthousiasme de la critique américaine. C’était alors le premier texte de son auteur qui depuis n’en a publié aucun autre. La présente traduction répond à l’énorme &lt;em&gt;buzz &lt;/em&gt;qu’a provoqué une curieuse suite de coïncidences dont cet ouvrage est le centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juillet dernier, l’équipe de l’instrument Harps II installé sur le télescope de 3,6 mètres de l’Observatoire de La Silla, au Chili, annonçait la découverte d’une planète de type terrestre situé dans la zone habitable de Lalande 21185. Quelques jours plus tard, un lecteur publia sur un forum SF américain un post remarquant que la planète nouvellement découverte par Harps II était précisément la cible de l’ouvrage de Newhone, qu’il nommait Tanis. Mieux, &lt;strong&gt;Starwisp legacy&lt;/strong&gt; indiquait des valeurs des paramètres planétaires et orbitaux qui étaient égales à celles mesurées par les astronomes. Cette remarquable coïncidence n’est pas sans rappeler le précédent de Jonathan Swift. Dans la troisième partie des &lt;strong&gt;Voyages de Gulliver&lt;/strong&gt;, « Voyage à Laputa », (1727), il précisait que Mars possédait deux satellites et donnait leur distance par rapport à la planète. Si l’auteur irlandais avait vu juste sur le nombre de satellites de Mars, il s’était largement trompé sur les rayons de leurs orbites. Le cas de Tim Newhone est beaucoup plus curieux car les indications chiffrées qu’ils donnent et pour lesquelles des mesures ont été faites sont toutes exactes. Quand l’Union Astronomique Internationale (UAI) décida de baptiser « Tanis » cette exoterre, les membres de la commission III de l’UAI furent soupçonnés d’avoir lu &lt;strong&gt;Starwisp Legacy&lt;/strong&gt;. Leur démenti formel provoqua la stupeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’accumulation de ces coïncidences fit largement enfler la rumeur sur internet, dépassant largement le cadre des lecteurs de SF. Les théories les plus farfelues ont été émises, les plus courantes affirmant que l’auteur de &lt;strong&gt;Starwisp Legacy &lt;/strong&gt;est un extraterrestre, un télépathe capable de communiquer avec les planètes lointaines ou encore un voyageur venu du futur. Contacté à propos de l’identité de Tim Newhone, son éditeur n’a pu fournir aucune information précise, affirmant qu’il ne communiquait avec lui qu’à son initiative. Il précisa que Newhone avait souhaité que ses droits d’auteur de tous pays soient intégralement reversés à la fondation Icarus Interstellar, qui tente de réaliser un vol interstellaire avant 2100. Évidemment, Lalande 21185 est l’une des cibles potentielles de ce projet de mission…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l’instant, le mystère entourant &lt;strong&gt;Starwisp Legacy &lt;/strong&gt;reste entier. Est-ce une habile mystification ? Les informations que contient cet ouvrage sont-elles toutes vraies ? Tanis est-elle vraiment une planète habitable par l’espèce humaine ? Y enverrons-nous des intelligences artificielles en 2065 ? Serons-nous capables de la coloniser au début du XXIIe siècle ? Les réponses à ces questions finiront bien par arriver, au fil du temps. Resteront alors les questions relatives à l’identité de Tim Newhone et à ses motivations. Toujours est-il que grâce à lui et à son &lt;strong&gt;Starwisp Legacy&lt;/strong&gt;, désormais best-seller aux USA et promis à un bel avenir dans notre pays, l’humanité semble reprendre un peu confiance dans son futur spatial.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/roland-lehoucq/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Roland Lehoucq&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2 id=&quot;Clifford&quot;&gt;Le Remplaçant de Miles Davis&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Samuel S. Panth – Denoël, coll. « Lunes d’Encre » – septembre 2012 (roman inédit traduit de l’anglais [US] par Patrick Marcel – 540 pp. GdF. 23 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-pagel-milesdavis.jpg&quot; title=&quot;rentree-pagel-milesdavis.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-pagel-milesdavis_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-pagel-milesdavis.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Le point de divergence de la plupart des uchronies fait appel à un événement historique archiconnu, afin de stimuler l’imaginaire du lecteur en jouant avec des repères qu’il connaît bien. Rien de tel ici, au point qu’on peut se demander quel public vise ce livre. Le prologue, situé en 1956, nous montre Miles Davis et John Coltrane, au sortir d’une session d’enregistrement, monter dans une voiture conduite par l’épouse du second, Naïma — voiture qui ne tarde pas à quitter la route sous une pluie battante, si bien que ses trois occupants sont tués sur le coup. L’autre trompettiste influent de l’époque, Clifford Brown, aura donc tout loisir de dominer la musique jazz lors des décennies suivantes, avec des résultats radicalement différents de ceux qu’a produits l’influence de Davis dans notre trame temporelle (où, bien sûr, c’est Brown qui est mort dans un accident d’automobile.) On le voit, il s’agit d’un point qui, tout en ayant son importance pour les amateurs de jazz, n’en reste pas moins extrêmement spécialisé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite est à l’avenant. Dès le premier chapitre, nous nous retrouvons en 1968, année charnière. Clifford Brown forme depuis plus de dix ans un quintette avec le batteur Max Roach et le saxophoniste Sonny Rollins, le piano et la basse ayant été tenus successivement par divers musiciens, avant d’être enfin confiés de manière stable à Herbie Hancock et Ron Carter (tous les deux membres, à la même époque, du quintette de Miles Davis dans notre monde.) Ce groupe bénéficie d’un grand succès critique comme public et, s’il ne s’est approché ni du free jazz ni du jazz modal, il a fait évoluer le hard bop vers une sophistication extrême, avec pour principaux atouts la virtuosité de ses musiciens et en particulier celle de Brown lui-même (qu’on peut opposer aux limites techniques du jeu de Davis, dont le génie se situait sur un autre plan). En 68, toutefois, Clifford Brown est désenchanté : engagé politiquement contre la guerre du Viêt-Nam et victime de deux agressions racistes, il désespère de l’Amérique et accepte une longue tournée en Europe. C’est là qu’il rencontre le pianiste sud-africain Dollar Brand, récemment devenu Abdullah Ibrahim par sa conversion à l’Islam. Sous son influence, Brown se convertit à son tour, prenant le nom d’Ali Selim. Ibrahim remplace alors Hancock (qui, impressionné par la musique rock anglaise, rejoint Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker au sein de Cream) et la tournée européenne du groupe débouche sur un voyage en Afrique, à la recherche de racines noires. Là, c’est la rencontre déterminante avec le percussionniste sénégalais prodige Doudou N’Diaye Rose. Alors que Max Roach et Sonny Rollins, ses complices de toujours, rentrent aux États-Unis, en complet désaccord avec l’évolution musicale qu’il désire, Brown monte un nouveau groupe avec Ibrahim, Rose, Carter, et divers musiciens africains, au hasard des déplacements. Après une tournée attirant de plus en plus d’amateurs et parvenant même à toucher un public blanc jeune, le trompettiste ramène ses acolytes en Amérique et leur fait enregistrer successivement deux albums, &lt;em&gt;In an African Way&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Juju Chow, &lt;/em&gt;dont le succès immédiat et planétaire change à jamais la face de la musique populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sam S. Panth, dont c’est le premier roman (il n’était jusque là que critique musical, spécialisé dans le jazz), ajoute à ce qui précède une intrigue plus ou moins policière mettant en jeu une organisation raciste d’extrême-droite, responsable des agressions subies par Brown au début du roman, sans doute dans l’espoir (vain, à mon sens) de ne pas ennuyer les lecteurs qui n’y connaissent rien en jazz, mais elle n’a guère d’importance, d’autant que l’auteur, inexpérimenté, est incapable d’orchestrer correctement son suspense. L’histoire d’amour entre le héros et une jeune chanteuse africaine est, quant à elle, presque digne de la collection Harlequin. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ce livre a un intérêt, il ne faut donc le chercher que dans sa composante uchronique : la naissance d’une musique appelée &lt;em&gt;fusion&lt;/em&gt; qui n’est pas celle du jazz et du rock, comme dans notre univers (en grande partie grâce à Miles Davis), mais du jazz et de la musique traditionnelle africaine – puis d’autres musiques traditionnelles, notamment indienne et arabe, sous la poussée des musiciens emboîtant le pas à Clifford Brown après que les ventes de ses disques ont battu tous les records. À cet égard, la démonstration est convaincante, car Panth connaît bien son sujet, mais la question se pose de savoir qui elle intéresse vraiment. Aux États-Unis, le public du jazz est peut-être encore assez nombreux pour assurer des ventes correctes à un tel livre mais, en France, les amateurs iront-ils chercher un ouvrage de science-fiction dans une collection aux couvertures bariolées (l’illustration, signée des discrètes mais transparentes initiales J.P., est en l’occurrence assez calamiteuse ; on s’étonne de la trouver sur un Lunes d’Encre) et accepter de payer 25€ pour un premier roman mal foutu, consacré à un musicien peu connu ? Même si, conscient du problème, l’éditeur a tenté de corriger le tir en faisant figurer le nom de Miles Davis dans le titre français, assez pauvre au demeurant (&lt;strong&gt;Clifford &lt;/strong&gt;en est le titre originel). On peut se permettre d’en douter. Quant au public habituel des uchronies, il lira la quatrième de couverture, constatera qu’il n’est pas question de Napoléon gagnant à Waterloo et achètera un autre livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bon point, cependant, pour l’édition française : le traducteur a réussi le prodige de rendre assez élégant le style journalistique et purement utilitaire de l’original, ce qui n’a pas dû être une mince affaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au final, un roman qu’on ne saurait en conscience totalement déconseiller, mais dont on se dit qu’il a dû être imposé d’une manière ou d’une autre, avec son illustration de couverture, au directeur de collection. Encore qu’après &lt;strong&gt;Le Talent assassiné&lt;/strong&gt; de Francis Valéry ou &lt;strong&gt;L’Équilibre des paradoxes &lt;/strong&gt;de je ne sais plus quel autre auteur français, Gilles Dumay n’en soit sans doute plus à un fiasco près.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/michel-pagel/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Michel Pagel&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Liminal States&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Zack Parsons – Citadel Press – juin 2012 (roman inédit – 448 p. GdF. $11)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-vicious-liminalstates.jpg&quot; title=&quot;Liminal States&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-vicious-liminalstates_s.jpg&quot; alt=&quot;Liminal States&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; title=&quot;Liminal States&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Premier roman de l’américain Zack Parsons, &lt;strong&gt;Liminal States&lt;/strong&gt; est un bon gros roman comme on les aime, pour trois bonnes raisons : c’est un western, c’est un polar et c’est surtout de la science-fiction. Trois en un, comme les Kinder Surprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces « Phases liminaires » commencent en Californie, peu après la Guerre de Sécession, avec un triangle amoureux. Gideon Long aime Annabelle, l’épouse de Warren Groves. Mais Gideon est un bandit et Warren le sheriff du comté. Annabelle meurt en couches dans l’indifférence de son mari, plus occupé à pourchasser Gideon. Blessé, celui-ci trouve refuge dans un pueblo troglodyte. Au cœur du dédale des grottes, il trouve une flaque à l’aspect étrange. Il y tombe, en ressort guéri. Et immortel. Furieux que Warren ait laissé mourir Annabelle, Gideon lui accorde l’immortalité contre son gré. Les deux hommes se poursuivent et s’entretuent à travers les USA, assurés qu’ils sont de ressusciter dans l’eau trouble de la flaque. Bientôt, des doubles d’eux-mêmes commencent à en émerger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’action se poursuit dans le Los Angeles des années 50. Un duplicata de Warren, sorte de flic interne à la sous-société formée par tous les clones immortels de Warren et Gideon, enquête sur le meurtre d’une femme ressemblant trait pour trait à Annabelle Groves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dernière partie se déroule de nos jours, mais dans un monde qui n’est déjà plus le nôtre. Le nombre de duplicatas de Gideon, Warren et Annabelle est tel que leur existence n’est plus secrète depuis une trentaine d’années. Surtout, des choses ont commencé à sortir de la Flaque, des choses qui ne sont pas humaines et qui pourraient bien venir d’un autre monde. Car la Flaque poursuit des buts qui ne correspondent pas forcément à ceux des humains, duplicatas ou originaux. Et c’est la cata.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Liminal States&lt;/strong&gt; n’est pas loin d’en être une. Confus, bien trop long, bourré de bonnes idées pas toujours exploitées à leur meilleur potentiel… Pourtant, il se dégage clairement de ce premier roman une force et une ambition qui force l’admiration. Dépassant le clivage des genres et célébrant avec intelligence le recyclage d’une manière similaire à celle d’&lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt; il y a vingt ans ou, plus actuelllement, de &lt;strong&gt;As read in the Soulwax Library&lt;/strong&gt;, &lt;strong&gt;Liminal States&lt;/strong&gt; est un roman tripartite dont l’ensemble est supérieur à la somme de ses composantes. Certes, l’histoire est souvent confuse, on n’y comprend parfois goutte, mais quel souffle ! On passe tour à tour du western au polar &lt;em&gt;hard-boiled&lt;/em&gt; jusqu’au &lt;em&gt;survival horror&lt;/em&gt; dans un monde devenu uchronique, l’ensemble étant porté par l’histoire d’amour-haine dans le trio Warren-Annabelle-Gideon. &lt;strong&gt;Liminal States&lt;/strong&gt;, c’est un peu &lt;em&gt;The Foutain&lt;/em&gt; remixé avec &lt;em&gt;Alien&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;X-Files&lt;/em&gt;. Pas de quoi crier au chef-d’œuvre, mais de quoi donner envie d’attendre avec curiosité les prochains livres de Zack Parsons.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/cid-vicious/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Cid Vicious&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;L’Arbre&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Aymeric Philippe – Éditions Petronius le Sage – septembre 2012 (roman inédit – 720 pp. GdF. 27 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-geha-arbre.jpg&quot; title=&quot;rentree-geha-arbre.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-geha-arbre_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-geha-arbre.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« …Si l’on s’intéresse à une vue d’ensemble, le vertige nous emportera avec une force indescriptible. Si nombreuses sont les connexions que nul ne serait en mesure de les dénombrer. Chaque branche mère désigne une lignée, chaque branchette une lignée parallèle ; chaque feuille abrite une famille d’Hommes. Et l’Arbre ne connaît pas l’automne, l’Arbre bourgeonne toujours comme si seul le printemps avait été inventé. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce passage est extrait du prologue de &lt;strong&gt;L’Arbre&lt;/strong&gt;, premier roman d’Aymeric Philippe. Celui-ci se révèle, disons-le tout de suite, une fiction hybride, qui fait tout à la fois appel à la science-fiction, la fantasy et le mythe. Le concept, ambitieux pour une première œuvre, laisse tout d’abord perplexe puis, une fois le lecteur plongé dans les différents récits qui le composent, complètement admiratif : l’Arbre est une entité autonome, un univers en soi, que nous apprenons à découvrir au fur et à mesure des fils narratifs. Nous suivons pas moins de dix-huit histoires parallèles, toutes intradiégétiques hormis le prologue et l’épilogue, rarement liées entre elles, et qui nous permettent d’en savoir plus sur cet Arbre mystérieux. Quelques constantes émergent : les Hommes vivent sur les Feuilles, immenses plateaux nervurés et ligneux jalonnés de fontaines de sève, seule nourriture quotidienne de cette humanité protéiforme. De Feuille en Feuille, l’évolution diffère : par exemple, Lyni, le prospecteur, vit dans une société qu’on l’on pourrait rapprocher de celle des États-Unis du milieu du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle — on note d’ailleurs que la ville principale se nomme Sutter, référence au personnage historique de Johan August Sutter et à la ruée vers l’or. Sur sa Feuille, la sève s’écoule très mal (une anomalie de l’Arbre d’ailleurs), et l’humanité se meurt. Il décide de forer la « croûte terrestre » — pour lui il ne s’agit de rien d’autre — et de chercher la Source, jusqu’au jour où il rencontre le vide… et devient fou. Sur une autre Feuille, Michèle, une jeune infirmière pour enfants handicapés, dans ce monde parvenu à manipuler le végétal pour en faire de la haute technologie, assiste, en observatrice, à une étrange communion mentale entre l’esprit de l’Arbre et les enfants qui ont subi les premières greffes d’organes végétaux artificiels. Ce récit plus particulièrement emporte le lecteur très loin, parce qu’il est le plus proche de révéler les mystères et les secrets multimillénaires de l’Arbre. Si le vertige est ici à son paroxysme, puisqu’il entraîne dans son sillage une foule de questionnements sur les origines de l’univers, il prend toute son ampleur dans la mosaïque, le puzzle que Aymeric Philippe complète par petites touches subtiles. « &lt;em&gt;Les Brumes &lt;/em&gt;», chapitre troublant, se situe dans les marges d’une Feuille anonyme, où un jeune adolescent, un peu trop aventurier, se précipite dans ce brouillard éternel qui borde et délimite les Feuilles. Revisitation du mythe d’Orphée, ce récit émouvant soulève un questionnement sur la fin du monde, au sens propre, géographique. Page 256, Edna, la mère de Rémond, le jeune garçon, parle : « &lt;em&gt;Ce que l’on trouve derrière la Brume, je m’en contrefiche, personne ne s’y intéresse, je veux que l’on me rende mon fils ! Quelle idée lui est donc passé par la tête ? Ne pouvait-il pas se contenter de la Feuille ? De nous ? De notre vie ? &lt;/em&gt;» Parce que c’est ce qui semble relier toutes les Feuilles : la brume. Véritable frein mental, comme nous, sur notre Terre, avons conscience de nos limites dès qu’il s’agit de se lancer dans la conquête spatiale. S’intègre pourtant dans le roman une histoire, à la façon de Bradbury, teintée aussi de poésie, où un scientifique aventurier ; Kit Sop, est le seul à avoir traversé — plus que visité — plusieurs Feuilles, parce que sa soif de connaissances, de découvertes, est inextinguible depuis son enfance. Kit, capitaine Némo de ce monde excentrique, est l’inventeur d’une sorte de capsule en forme de noix qui suit les courants de la sève, tel un sous-marin, et est le seul, finalement, à entrevoir la réalité de l’Arbre. Il est aussi un personnage (le seul) que l’on retrouve tous les trois chapitres. Plus il avance, plus il se rapproche du cœur de l’Arbre. Sa quête s’achèvera dans le mysticisme, un mysticisme qui, même pour un scientifique de haut vol tel que lui, est lié à une technologie — je ne vous en dis pas plus — qu’il est incapable d’appréhender et qu’il finit par confondre avec de la magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’Arbre&lt;/strong&gt;, roman aussi tentaculaire que les innombrables branches qu’il déploie, révèle le talent d’un auteur qui, même si l’on sent derrière sa culture science-fictive (on pense au Aldiss du &lt;strong&gt;Monde vert&lt;/strong&gt;, à Murray Leinster parfois, ou même le Laurent Genefort des &lt;strong&gt;Chasseurs de Sève&lt;/strong&gt;), a réussi le pari d’un livre-monde, complexe, original et riche, aux questionnements aussi denses que la multitude des Feuilles, tout en sachant adapter son écriture à chaque personnage. Parfois tranchante comme l’acier, parfois belle comme une poésie en prose rimbaldienne, l’écriture d’Aymeric Philippe fait plus que convaincre : elle ensorcelle. Et si quelques chapitres peuvent apparaître moins utiles, ils n’entachent en rien le dessein global, qui — je l’ai craint un moment — évite l’écueil d’une fin à la &lt;em&gt;Matrix&lt;/em&gt;. On ressort époustouflé, ravi, de ce livre aux multiples facettes. Et comme le dit Kit Sop : &lt;em&gt;« j’irai au bout du monde, au bout de moi-même, parce que je &lt;/em&gt;dois&lt;em&gt; comprendre le monde, c’est une nécessité qui me ronge et me pousse à voir toujours plus loin »&lt;/em&gt;. Toute l’essence du livre est là. Chapeau Monsieur Philippe.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://thomasgeha.wifeo.com/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Thomas Geha&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Bifrost fait sa rentrée ! - 3</title>
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        <pubDate>Fri, 14 Sep 2012 10:46:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-bifrost-une03.jpg&quot; alt=&quot;rentree-bifrost-une03.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Poursuite de la sélection spécial imaginaire de la rentrée littéraire 2012 par les amis et collaborateurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt;. Au programme de ce troisième billet : de l’évasion, avec une aventure interdimensionnelle et un remix littéraire condensant cent ans de space opera, le réussi retour aux affaires de Greg Digson, et les traductions très attendues du premier roman de Carol Gerritsen et du post-apo déjanté de G. Heargraves. &lt;h2&gt;Les Enfants de Terre Zéro&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Gérard Davier – Robert Laffont, coll. « Ailleurs &amp;amp; Demain » – septembre 2012 (roman inédit - 678 &amp;amp; 546 pp. GdF. 24,50 € chaque)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-ecken-lesenfantsdeterrezero.jpg&quot; title=&quot;Les Enfants de Terre Zéro&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-ecken-lesenfantsdeterrezero_s.jpg&quot; alt=&quot;Les Enfants de Terre Zéro.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Il n’y a pas de planète habitable ailleurs, ou alors à des distances si considérables que l’homme n’a aucune chance d’y accéder un jour. Il a manqué le coche de l’espace, mais il lui reste une dernière chance pour quitter sa planète à bout de souffle, se rendre dans des univers parallèles où les terres vierges à profusion permettent d’ériger un empire démesuré. La Terre d’origine n’a pas délivré le secret de l’accès aux dimensions parallèles, d’abord parce que les colons occupés à construire un monde ne pouvaient disposer immédiatement de la technologie, ensuite parce que les modes de vie adoptés ont trop vite divergé pour coïncider avec la culture d’origine. En effet, le passage d’une dimension à l’autre revient à franchir des distances équivalentes à des années-lumière, de sorte qu’un décalage temporel toujours plus grand éloigne les nouveaux mondes colonisés. Débordés, les administrateurs de Terre Zéro, exécutent des missions de maintien des relations et de partage des connaissances à un rythme effréné.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait croire que la trame d’un empire s’effondrant sous son propre poids, le décalage temporel se résumant ici à un éloignement spatial, déboucherait sur un classique space-opera. Mais avec la maestria qu’on lui connaît, Gérard Davier bâtit une intrigue qui va bien au-delà de ses prédécesseurs, même du Asimov de &lt;strong&gt;Fondation&lt;/strong&gt;. Délaissant l’administration du pouvoir, l’auteur se montre plus que jamais décidé à interroger la nature des sociétés humaines. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Egon Ghar-Koïne, chargé de répertorier les œuvres que les Émissaires ramènent de chaque expédition, est dépassé par une moisson qui occupe la surface de plusieurs villes, faite de dessins, sculptures, écrits, artefacts façonnés dans des matériaux exotiques, œuvres de l’esprit conservés sur des supports variés, avec les technologies de décodage idoines. C’est pour administrer une bibliothèque de Babel plus surprenante que celle de Borges qu’il réclame de nouveaux assistants, lesquels sont recrutés sur les mondes visités. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le personnage principal est un de ces adolescents issu d’une société de style hellénistique, qui découvre que les dieux se présentant chaque siècle pour recueillir des présents et dispenser oracles et bienfaits sont des humains semblables à lui. Devenu un Émissaire, on voit à travers ses yeux un maelström de civilisations bigarrées, dignes d’un Vance, qui pousse à s’interroger sur le sens d’une telle profusion, une version de la « Culture » de Banks dépourvue de règle commune liant les sociétés entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’intrigue de base, un État totalitaire déterminé à s’emparer de la technologie donnant accès aux univers parallèles, n’est que le prétexte à l’exploration de cet univers buissonnant. Parallèlement, d’autres questions surgissent : pourquoi tous les mondes parallèles découverts sont-ils vierges de vie intelligente ? Pourquoi aucune civilisation n’a accédé à l’espace ? Et quelle est la nature réelle de ce nouvel Élu, terme donné sur certains mondes aux recrues choisies pour vivre sur Terre Zéro, qui menace les fondements même de la diaspora humaine ? La réponse qui permettrait de contrer celle-ci se trouve peut-être quelque part dans les archives ramenées de centaines de mondes, les immortels chefs-d’œuvre qu’Egon Ghar-Koïne qu’exhume en pleurant d’impuissance, tel un Sisyphe terrassé par tant de beauté. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Davier ne cède pas à la facilité : ses civilisations sont originales et surprenantes par de multiples aspects font regretter qu’on ne s’y attarde pas et son écriture témoigne de la même exigence, usant de procédés différents pour refléter chaque type de société. Le lecteur à son tour happé par tant de méditations parallèles n’a qu’une envie au sortir de la lecture : reprendre cet imposant pavé depuis le début.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;As read in the Soulwax Library – Pt.1 &lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Stephan et David Dewaele – Inculte, coll. « Afterpop » – septembre 2012 (roman (?) inédit (?) traduit (?) de l’anglais par Claro 750 pp. GdF. 25 €) &lt;/h5&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« C’était à Mégalaxie, banlieue de Iota Aurigae, dans les ranches spatiaux d’Hassaleh. La fusée descendait à travers l’espace. Elle venait des étoiles et des vertiges noirs, des scintillantes orbites et des silencieux golfes interstellaires. C’était une nouvelle machine ; elle recelait du feu dans ses entrailles et des hommes dans ses cellules métalliques. Elle laissait derrière elle un sillage ardent, net et silencieux. À l’intérieur se trouvaient dix-sept hommes, y compris le capitaine. L’appareil n’était plus qu’à une centaine de mètres au-dessus des séracs, quand un avertissement parvint à Kasar.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Attention, capitaine !… À onze heures !… »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Kasar regarda dans la direction indiquée : un chasseur fonçait vers eux, de toute la puissance de ses réacteurs… »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-perchoc-soulwax.jpg&quot; title=&quot;As read in the Soulwax Library - Pt. 1&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-perchoc-soulwax_s.jpg&quot; alt=&quot;As read in the Soulwax Library - Pt. 1&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;On aura peut-être reconnu là les incipits de &lt;strong&gt;Salammbô&lt;/strong&gt; et de « &lt;em&gt;La Troisième expédition &lt;/em&gt;», nouvelle de Bradbury figurant au sommaire des &lt;strong&gt;Chroniques martiennes&lt;/strong&gt;, s’enchaînant avec le dix-septième chapitre d’&lt;strong&gt;Opération Chevalier Noir&lt;/strong&gt;, 123&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; volume des aventures de Bob Morane. C’est ainsi que débute &lt;strong&gt;As read in the Soulwax Library Pt. 1&lt;/strong&gt;, et tout le roman est à l’aune de ces premières lignes. À savoir : un remix littéraire insensé, à côté duquel &lt;strong&gt;Hypérion&lt;/strong&gt; de Dan Simmons fait figure d’aimable plaisanterie. Savoir que les auteurs, les frères Stephen et David Dewaele, sévissent en musique sous le nom de 2 Many DJ’s (quand ils sont en duo) ou Soulwax (en groupe) avec à leur actif des dizaines d’heures de remixes, peut aider à comprendre le projet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce premier « roman » — avec tous les guillemets qui s’imposent — de S. et D. Dewaele a donc pour particularité de ne contenir aucune phrase dont l’un ou l’autre des deux frères ne soit l’auteur. Toutes sont l’œuvre d’autres auteurs de science-fiction, des plus connus à ceux tombés (in)justement dans l’oubli. On y retrouve les mots d’Isaac Asimov, Alain Le Bussy, Arthur C. Clarke, Lester Del Rey, Greg Egan, Hugo Gernsback, Robert A. Heinlein, Howard P. Lovecraft, Thierry Martens, Larry Niven, Edgar Poe, Rosny Aîné, Jacques Sternberg, Henri Verne, Jacques Van Herp, Stanley Weinbaum, E. Zamiatine… Avec un nombre conséquents d’auteurs belges dans le lot. Un index en fin de volume permet de rendre à chaque auteur ses mots : il occupe près de la moitié du livre. Les tractations avec les agents, d’après la postface des Dewaele, a été un véritable cauchemar juridique, et le roman a régulièrement dû être repensé et réécrit (façon de parler) en regard des refus. Pour ce qui est du défi représenté par la traduction de ce roman, il fallait bien quelqu’un de la carrure de Claro, un habitué des challenges de ce genre (c’est à lui que l’on doit les versions françaises d’&lt;strong&gt;O Révolutions&lt;/strong&gt; de Mark Z. Danielewski et de &lt;strong&gt;Mason &amp;amp; Dixon&lt;/strong&gt; de Thomas Pynchon). &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les frères Dewaele n’ont pas écrit un seul mot de &lt;strong&gt;As read…&lt;/strong&gt;, l’histoire est en revanche leur œuvre. Dans un futur lointain, dans une Galaxie peuplée d’une myriade de races extraterrestres, un jeune individu se retrouve mêlé à un imbroglio qui le lancera à la poursuite d’un artefact mystérieux, avec comme enjeu la persistance de l’Univers face à une menace non moins mystérieuse. On l’aura compris, l’originalité n’est pas le point fort de ce roman, qui rassemble et condense tous les poncifs du space opera, nouveau ou bien old school. Fort curieusement, ce roman est très lisible et, surtout, très fun. Même si assez vain. Il n'empêche, l’enfant de onze ans que l’on a été et qui découvre la SF pourra y prendre son pied. Et il y a de quoi rester ébahi face à la vision syncrétiste des deux frères. S’ils n’inventent rien, S. et D. Dewaele recréent néanmoins avec autant de bonheur que de brio le space opera. Promis, l’on jettera un œil attentif aux autres romans promis par le duo, décidé à remixer la fantasy, le western, l’érotisme, le roman d’espionnage et le roman de guerre…&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/tag/Erwann%20Perchoc&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Erwann Perchoc&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Void&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Gregory R. Digson – Bantam Spectra – avril 2012 (roman inédit – 432 pp. GdF. $25.99)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-digson-void.jpg&quot; title=&quot;Void&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-digson-void_s.jpg&quot; alt=&quot;Void&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;On avait cessé d’y croire et pourtant, miracle : au printemps dernier est paru outre-atlantique &lt;strong&gt;Void&lt;/strong&gt;, roman très attendu après plus de dix ans de silence de son auteur, Gregory R. Digson. Les plus jeunes lecteurs de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; ignoreront sans doute jusqu’au nom de Digson, aussi convient-il de commencer cette recension par un rappel biographique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Né en 1961 à Cincinnati, issu d’une famille d’apiculteurs, l’auteur américain se passionne très jeune pour la SF. Dès son premier livre, &lt;strong&gt;Over the Rainbow&lt;/strong&gt; (1986)1&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftn1&quot; name=&quot;_ftnref1&quot; title=&quot;&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt;, considéré par les connaisseurs comme l’un des dix plus grands romans de science-fiction en alexandrins de tous les temps, il révolutionne le genre du &lt;em&gt;space opera. &lt;/em&gt;Dans cette œuvre fulgurante et sans concession, l’humanité lutte pour la suprématie dans la galaxie contre des entités immortelles, immatérielles et inconcevables, dont la nature est si éloignée de la nôtre qu’il est même impossible d’être tout à fait certain qu’elles existent réellement : les Probablithiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Révolutionnaire et iconoclaste, ce premier roman décrochera l’année même de sa parution une demi-douzaine de récompenses littéraires dont deux prix Nebula — fait unique dans l’histoire de la SF et dû à la particularité qu’&lt;strong&gt;Over the Rainbow&lt;/strong&gt;, pesant très exactement 40.000 mots, put concourir à la fois dans les catégories &lt;em&gt;novel&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;novella&lt;/em&gt; (exploitant une faiblesse du règlement qui a depuis été corrigée).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre 1988 et 1996 paraîtront pas moins de neufs romans situés dans le « &lt;strong&gt;Rainbowverse &lt;/strong&gt;» dont plusieurs suites, deux &lt;em&gt;prequels&lt;/em&gt;, un &lt;em&gt;sidequel&lt;/em&gt;, un&lt;em&gt; reboot&lt;/em&gt; et trois &lt;em&gt;spin-off &lt;/em&gt;parmi lesquels on peut citer : &lt;strong&gt;Rainbow’s Sons &lt;/strong&gt;(1988), &lt;strong&gt;Rainbow Warrior &lt;/strong&gt;(1989), &lt;strong&gt;Looking Through The Rainbow &lt;/strong&gt;(1991), &lt;strong&gt;Rainbow 0 : First blood &lt;/strong&gt;(1992), &lt;strong&gt;Double Rainbow &lt;/strong&gt;(1994) ainsi que le méconnu &lt;strong&gt;Aristotle Reincarnated &lt;/strong&gt;(1995)&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftn2&quot; name=&quot;_ftnref2&quot; title=&quot;&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt;. Pointé par ses détracteurs comme « un moyen pour Digson de payer ses impôts », ce cycle unique en son genre est pour les initiés l’objet d’un véritable culte, une épopée littéraire dont l’ampleur ne se dévoile qu’après la lecture attentive des neufs volumes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1999, après trois ans d’exil en Polynésie, Digson surprend en publiant son premier roman hors du « &lt;strong&gt;Rainbowverse&lt;/strong&gt; »(quoique certains obstinés essayent toujours de l’y rattacher). &lt;strong&gt;Whispers of a Dying Bumblebee&lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftn3&quot; name=&quot;_ftnref3&quot; title=&quot;&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt; constitue le récit à la première personne d’un jeune Ukrainien sourd-muet, paraplégique, bègue et daltonien qui, durant l’invasion de l’Armée Rouge en 1920, croit deviner dans les reflets d’une assiette à soupe la tentative de communication d’une forme d’intelligence inconnue. Dans plusieurs interviews, Digson confie que ce changement radical de style est dû à une révélation mystique d’envergure qui l’a incité à « reconsidérer de fond en comble [sa] vie et [son] œuvre et porter plus d’attention aux petites choses du quotidien ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce récit humaniste d’amitié entre un handicapé et une soupière peine à convaincre les fans de la première heure, lesquels attendent avec impatience la conclusion du cycle « &lt;strong&gt;Rainbow &lt;/strong&gt;»(le mythique &lt;strong&gt;Rainbow’s End&lt;/strong&gt;, annoncé mais jamais paru, censé apporter, enfin, la réponse à la question de l’existence ou non des Probablithiques). &lt;strong&gt;Whispers…&lt;/strong&gt;, encensé par quelques critiques avertis, est un flop commercial, ce que Digson et son éditeur vivent très mal. Après l’abandon du projet secret d’adaptation au cinéma d’&lt;strong&gt;Over the Rainbow &lt;/strong&gt;par David Lynch et H. R. Giger, l’auteur sombre dans la dépression et disparaît des rayons des librairies. Tout au plus l’aperçoit-on de temps à autre dans les conventions américaines de SF, hagard, hirsute, le regard halluciné, interrompant les conférenciers par des questions cryptiques au sujet de la « déification de l’anaphore », thématique philosophico-littéraire mystérieuse dont il s’est fait le héraut et qui, prétend-il, traverse toute son œuvre&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftn4&quot; name=&quot;_ftnref4&quot; title=&quot;&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est donc avec une certaine excitation que les membres de la rédaction de &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; (du moins ceux de bon goût) ont appris l’année dernière la parution d’un nouveau roman de Gregory R. Digson. À présent que nous avons la version originale entre les mains, qu’en dire ? Gardons-nous des bons mots de la critique américaine jouant sur la signification du titre (&lt;strong&gt;Void&lt;/strong&gt; signifie « vide » en anglais) pour pointer la prétendue inconsistance du roman. Gardons-nous aussi d’en révéler l’intrigue, laquelle est si ténue, si subtile, si parfaite en somme, qu’en dévoiler le moindre mot pourrait gâcher au lecteur le plaisir de sa découverte. Il lui suffira de savoir que &lt;strong&gt;Void &lt;/strong&gt;déploie tout le prisme des qualités de l’auteur : l’humanisme et la profondeur de caractérisation des personnages de &lt;strong&gt;Whispers…&lt;/strong&gt; mêlés aux vertigineuses interrogations philosophiques du cycle « &lt;strong&gt;Rainbow &lt;/strong&gt;». Et que ceux qui resteraient perplexe face à la fin de &lt;em&gt;Void&lt;/em&gt; soient ici rassurés : sont d’ores-et-déjà annoncées deux suites : &lt;strong&gt;Vacuum &lt;/strong&gt;(2013) et &lt;strong&gt;Nothing &lt;/strong&gt;(2014).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait un éditeur de l’ambition et de l’envergure du Bélial’ pour oser traduire &lt;strong&gt;Void &lt;/strong&gt;en français&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftn5&quot; name=&quot;_ftnref5&quot; title=&quot;&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt; et défendre un roman de science-fiction exigeant au sein de nos rayons éternellement envahis par la &lt;em&gt;fantasy&lt;/em&gt; et la &lt;em&gt;bit-lit&lt;/em&gt;. Reste à espérer que le succès mérité soit au rendez-vous et permette la réalisation de cet autre grand projet : la publication de l’intégrale du cycle « &lt;strong&gt;Rainbow &lt;/strong&gt;» (en clair l’équivalent du &lt;em&gt;Rainbowmnibus&lt;/em&gt; américain) dans sa prestigieuse et remarquable collection Kvasar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftnref1&quot; name=&quot;_ftn1&quot; title=&quot;&quot;&gt;[1]&lt;/a&gt; &lt;strong&gt;Le Vaisseau qui rétrécit &lt;/strong&gt;(J’ai Lu SF, 1988), réed. en 1991 sous le titre &lt;strong&gt;Au-delà de l’arc-en-ciel&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftnref2&quot; name=&quot;_ftn2&quot; title=&quot;&quot;&gt;[2]&lt;/a&gt; &lt;strong&gt;Les Fils de l’arc-en-ciel&lt;/strong&gt;(J’ai Lu SF, 1989), &lt;strong&gt;Les Guerriers de l’arc-en-ciel &lt;/strong&gt;(J’ai Lu SF, 1990), &lt;strong&gt;Visions de l’arc-en-ciel &lt;/strong&gt;(J’ai Lu SF, 1992), &lt;strong&gt;Rainbow : premier sang &lt;/strong&gt;(Fleuve Noir, 1999), les autres titres sont inédits en français.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftnref3&quot; name=&quot;_ftn3&quot; title=&quot;&quot;&gt;[3]&lt;/a&gt; &lt;strong&gt;Les Bourdons se cachent pour mourir&lt;/strong&gt;, projet de traduction annoncé par Le Diable Vauvert en 2001, dont on est malheureusement sans nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftnref4&quot; name=&quot;_ftn4&quot; title=&quot;&quot;&gt;[4]&lt;/a&gt; Et au sujet de laquelle il a annoncé récemment préparer un essai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/post/2012/09/14/Bifrost-fait-sa-rentree-3#_ftnref5&quot; name=&quot;_ftn5&quot; title=&quot;&quot;&gt;[5]&lt;/a&gt; Sa parution en septembre 2013, si ce n’est pas déjà le cas au moment de la parution de cet article, devrait être annoncé sous peu.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://clemlatz.dev/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Clément Latzarus&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Cash Machine &amp;amp; Warning Signs&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Carolyn Gerritsen - Actes Sud – septembre 2012 (roman traduit de l’anglais [US] par Gilles Goullet – 257 pp. GdF. 19 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-imbert-cmws.jpg&quot; title=&quot;CMWS&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-imbert-cmws_s.jpg&quot; alt=&quot;CMWS&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Parmi les quelques six cent cinquante romans annoncés en cette rentrée littéraire 2012, on citera la présence inattendue de l’américaine Carolyn Gerritsen avec son cultissime &lt;strong&gt;Cash Machine &amp;amp; Warning Signs &lt;/strong&gt;dont l’histoire éditoriale est assez mouvementée. Premier roman de la new-yorkaise paru en 2000 et immédiatement propulsé au rayon best-seller, &lt;strong&gt;CMWS &lt;/strong&gt;(comme le net l’a baptisé depuis) aura attendu plus de dix ans avant de sortir sous nos longitudes dans une traduction (impeccable) de Gilles Goullet. Après l’arrêt de la collection Interstices où le texte aurait dû normalement paraître en 2011, pas moins de quatre éditeurs se sont disputés les droits, mais c’est finalement Actes Sud qui a remporté le morceau de haute lutte. &lt;strong&gt;CMWS &lt;/strong&gt;y gagne au passage une préface à quatre mains signées par Claro et Fabrice Colin, dans laquelle les deux auteurs font plus que présenter Carolyn Gerritsen au public français. Ils se livrent pendant plus d’une trentaine de pages à une véritable analyse de l’œuvre à venir, recontextualisent le présent ouvrage, balancent quelques flèches bien senties au milieu littéraire new-yorkais et justifient le maintien du titre en anglais dans son édition française (« &lt;em&gt;&quot;Caisses enregistreuses et panneaux d’avertissement ?&quot; franchement, qui voudrait lire un truc pareil ? &lt;/em&gt;» pour citer Claro). On peut ensuite aborder le roman en lui-même en toute connaissance de cause, et c’est tant mieux, notamment en raison de certaines références plus ou moins obscures pas toujours accessibles au lectorat français non initié. Si le texte de Gerritsen se mérite, il peut aussi se lire comme un simple roman de gare, c’est là sa très grande force. L’auteur y développe une histoire presque stéréotypée, mais la tord, la secoue, la pervertit et y instille finalement un sous-texte d’une violence rarement vue en littérature. Rien de sanglant là-dedans, bien entendu, juste une acuité et une finesse qui font mal, surtout quand on s’aventure sur le terrain toujours changeant des rapports humains. L’histoire ? La voilà : &lt;strong&gt;CMWS &lt;/strong&gt;s’articule autour de la vie d’une jeune journaliste de Los Angeles mariée à un riche producteur d’Hollywood à qui tout réussit. Résumé ainsi, on peut légitimement craindre le pire, mais ce serait méconnaître la précision stylistique de Gerritsen qui se livre à un authentique travail d’entomologiste en disséquant les rapports homme / femme, pouvoir / argent, sexe / frustration avec un humour à la fois hilarant et terrifiant. La presse américaine a parlé de « tendre ironie » sur le malaise postmoderne des jeunes gens riches et créatifs en Californie. Les journaux français auront du mal à trouver quelque chose de similaire, mais c’est en bonne voix. Fabrice Pliskin, par exemple, note dans &lt;em&gt;Le Nouvel Observateur &lt;/em&gt;que « &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Cash Machines &amp;amp; Warning Signs &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;est une formidable transcription de la réalité applicable au petit monde des happy fews français &lt;/em&gt;»&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Il en profite aussi pour louer la traduction de Claro (preuve qu’il n’a pas lu le livre et s’est contenté de la fiche rédigée opportunément par un stagiaire non payé) et s’éloigne ensuite du sujet en évoquant tour à tour BHL et Christine Angot. Autant dire que &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; a fort à faire pour démêler le vrai du faux dans l’immense ramassis d’imbécillités que la sortie de &lt;strong&gt;CMWS &lt;/strong&gt;ne manquera pas de susciter. Oui, le roman de Carolyn Gerritsen est un texte naturaliste et froid (chaleureusement froid, pourrait-on dire) sur l’altérité et l’amour. Non, ce n’est pas le énième roman sur la violence de la normalité. &lt;strong&gt;Cash Machine &amp;amp; Warning Signs &lt;/strong&gt;est beaucoup plus que ça. Sous son verni de simplicité, l’histoire distille une petite musique qui persiste longtemps après lecture, et l’inquiétude ironique qui hante chaque page ne tarde pas à convaincre le lecteur que rien n’est à sa place. C’est d’ailleurs en ce sens que le texte prend des allures de &lt;em&gt;page turner&lt;/em&gt; proche du polar. On se surprend à lire de plus en plus vite pour savoir qui a tué qui — pardon, pour savoir qui a dit quoi, et l’ensemble s’approche parfois de l’enquête policière pure et simple. Celle que l’on ferait sur sa propre existence à la toute fin, pour savoir précisément où on s’est trompé, pourquoi tout s’est effondré et ce que ça aurait donné si on avait fait d’autres choix. Sur la fin, le premier roman de Carolyn Gerritsen prend des allures de tragédie et gagne encore en profondeur, preuve, s’il en fallait une, que l’on tient quelque chose et que l’auteur a &lt;em&gt;beaucoup&lt;/em&gt; de choses à dire. Ça tombe bien, six romans attendent leur traduction française. Aux dernières nouvelles, deux sont en chantier. De quoi avoir confiance en l’avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.icicommeailleurs.org/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Patrick Imbert&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Seul, nu, hagard dans les ruines du temps &lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Gideon Heargreaves – Éditions des Orphelins – septembre 2012 (roman inédit traduit par Gilles Goullet et Pierre-Paul Durastanti – 346 pp. GdF. 18&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-queyssi-seul.jpg&quot; title=&quot;Seul, nu, hagard dans les ruines du temps&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-queyssi-seul_s.jpg&quot; alt=&quot;Seul, nu, hagard dans les ruines du temps&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Les éditions des Orphelins poursuivent la publication des œuvres complètes de l’auteur le plus déjanté que l’Angleterre ait produit depuis Jeff Lint avec ce roman qui date de 1994, le premier du diptyque des « &lt;strong&gt;Ruines du temps&lt;/strong&gt; ». On y découvre les aventures post-apocalyptiques de deux personnages, Soren et Erin, enfants sauvages dont on suit le passage à l’adolescence et la découverte progressive du sexe, de la jalousie, de la (presque) trahison dans un décor de débris et de ruines mêlant toutes les époques du passé depuis la création de la Terre. L’arrière-plan qui nous est proposé entremêle donc dinosaures et empire romain, restes de la conquête spatiale américaine et russe des 50’s au Moyen-Âge européen. Un des protagonistes peut ainsi marcher sur une tablette tactile cassée, sorte de proto Ipad, devant ce qui reste du temple de l’Acropole, à quelques pas des vestiges de Cap Kennedy. Comme si J. G. Ballard s’était amusé à déconstruire &lt;em&gt;Xenozoic Tales&lt;/em&gt;. Un décor dont on ne connaît l’origine, sur fond de ciel éternellement gris, peuplé de créatures étranges et de personnages venus de tous les horizons, de toutes les époques. On pense autant au &lt;strong&gt;Fleuve des Dieux &lt;/strong&gt;par le foisonnement d’humains qui nous est proposé (sans que l’on rencontre de grandes figures historiques) qu’à la nouvelle « &lt;em&gt;Breckenridge et le Continuum &lt;/em&gt;» de Robert Silverberg pour cette façon de convoquer des mythes en les pervertissant, mais sans leur ôter leur portée universelle. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’on ne sait rien sur l’origine de ce monde, on ne connaît rien non plus sur les deux personnages principaux lorsque débute le livre. Et le roman ne nous en dévoilera guère plus. Tout juste sait-on qu’ils se sont rencontrés à l’âge de six ans et qu’ils errent depuis, ensemble, dans cet univers délabré, comme si rien n’avait existé pour eux avant qu’ils se croisent. Pas de parents dont ils se souviennent, pas de vie avant l’autre. Pour autant, l’atmosphère n’est pas vraiment celle du&lt;em&gt; Lagon bleu&lt;/em&gt;. Le monde développé par Heargreaves est cruel, peuplé de salauds obligés de se surpasser dans l’abjection pour survivre (les cannibales ne sont pas rares), mais aussi de génies philosophes, de chercheurs incompris, de poètes quasi invisibles. Un mélange qui n’est pas sans rappeler la double face de l’auteur lui-même. À l’époque (début des années 90), véritable pop star des lettres anglaises, ses frasques faisaient la une des tabloïds tandis qu’il parvenait, on ne sait comment avec 3 heures de sommeil par nuit (les drogues sans doute), à écrire des petits bijoux comme &lt;strong&gt;Seul, nu, hagard dans les ruines du temps&lt;/strong&gt;. Car oui, ce roman, sans être un monument ni un chef d’œuvre, est un de ces textes qui, une fois lus, ne sortent jamais véritablement de la mémoire et peuplent le cortex d’images qui le hanteront des années. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’intrigue ? Il n’y en a pas, ou presque. Soren et Erin font des rencontrent, s’aiment, se déchirent, finissent par baiser, par ne plus baiser et, comme il se doit, ont un destin tragique. Heargreaves, que beaucoup comparaient déjà à Samuel Delany, fait sans doute son &lt;strong&gt;Dahlgren&lt;/strong&gt;, mais le fils adoptif de Michael Heargreaves (pape, dans les 60’s, de la revue de SF &lt;em&gt;Forgotten Universe&lt;/em&gt;) y appose sa patte, sa marque ; celle d’un homme perdu dans son temps et qui s’applique minutieusement à déconstruire les récits qu’il connaît, à défaut de parvenir à leur donner un sens. Comme on « processe » sa journée avant de s’endormir, Heargreaves se repasse le fil de ses lectures sans chercher à les ordonner, et les couche sur le papier, sur un décor universel, des ruines du temps qui peuvent être celles de la mort. Ou de la pré-vie. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou tout à fait autre chose. L’important, dans le livre, n’est pas le sens, ni l’origine, mais le parcours, l’édifice, la reconstruction mentale que chacun fera des éléments qu’on lui propose. Un effort collaboratif, en somme. Un puzzle de huit millions de pièces dont chaque lecture va assembler, au mieux, deux pièces. Mieux qu’un chef d’œuvre parfait et bien construit, élégant et fascinant. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un condensé d’humanité…&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://laurentqueyssi.fr/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Laurent Queyssi&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Bifrost fait sa rentrée ! - 2</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2012/09/12/Bifrost-fait-sa-rentree-2</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:eb871f0ebf869b8fa134309bed75ebe0</guid>
        <pubDate>Wed, 12 Sep 2012 06:45:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-bifrost-une02.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-bifrost-une02.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Deuxième partie de la sélection spécial imaginaire de cette rentrée littéraire par les amis et collaborateurs de Bifrost. Au programme, une histoire de musique et de vampires, l’unique et précieux roman de la formidable Kate Bush, un focus sur la science-fiction scandinave aux éditions Gaïa, et une uchronie martienne à la croisée des œuvres de H.G. Wells et de Gustave Le Rouge. Faites votre choix et courez vers la librairie la plus proche !&lt;/p&gt; &lt;h2&gt;Scherzo sanguinoso&lt;/h2&gt;

&lt;h5&gt;Ferenc Bohr – Anakraon – septembre 2012 (roman inédit - 238 pp. GdF. 18&amp;nbsp;€)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-berthelot-scherzo.jpg&quot; title=&quot;rentree-berthelot-scherzo.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-berthelot-scherzo.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-berthelot-scherzo_s.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est un mini-séisme que viennent de provoquer les éditions Anakraon pour cette rentrée littéraire 2012. On leur devait déjà la réédition complète du cycle de Ferenc Bohr, &lt;strong&gt;Le Rêve arborescent&lt;/strong&gt;, en 2008, soit deux ans après la mort de l’auteur. Avec cette édition, qui incluait le neuvième et dernier volume du cycle (« &lt;strong&gt;Abyme du rêve&lt;/strong&gt; ») jamais publié auparavant, on pensait avoir achevé le tour de l’œuvre romanesque de Bohr. C’est dire la surprise qu’a créée la parution de ce nouvel opus dont on ignorait l’existence. D’autant qu’on ne peut dire de façon précise quand il a été conçu ni réalisé. La maturité du style exclut qu’il s’agisse d’un roman de jeunesse exhumé d’un tiroir. Il semblerait plutôt que Bohr l’ait écrit sur une période de temps assez longue, en y consacrant quelques mois entre la rédaction de deux volumes de son cycle — encore qu’aucun document ne vienne confirmer cette hypothèse.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De quoi s’agit-il ? D’une histoire de musique et de vampires, comme le laisse deviner le titre, mais abordée d’une manière qui ne laisse aucun doute sur l’identité de son auteur. Elle est avant tout centrée sur la passion qui unit deux hommes, dont l’un vit au XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle et l’autre au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt;. Le premier, Aurélien, est un étudiant du Conservatoire qui se prépare à une carrière de hautboïste. Le second est son compositeur préféré, le Russe Sergueï Piotrilev, né en 1840. Un soir, à l’Opéra, en assistant à une représentation du ballet &lt;em&gt;Ondine&lt;/em&gt; dudit Sergueï, Aurélien est frappé par le ton déchirant du leitmotiv qui représente l’héroïne, un appel désespéré énoncé par le hautbois. Le choc est tel qu’il perd conscience durant un bref instant. Mais cet instant, qui a la densité temporelle d’un rêve, le propulse en 1875 dans la demeure de Piotrilev.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Là, il découvre le compositeur en état de choc. Le malheureux, transformé depuis peu en vampire, vient de saigner à mort un jeune moujik. Et ce premier crime, s’il apaisé sa soif de sang, l’a en même temps glacé d’horreur. C’est son cri de désespoir qui a fait franchir à Aurélien la barrière des siècles. Entre le musicien voué au meurtre et ce visiteur du futur qui lui voue une totale admiration, s’installe alors un dialogue passionné, où le plus jeune va essayer d’aider son aîné à surmonter sa malédiction — au risque de découvrir le lien dangereux qui les unit.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le roman se développe donc sur plusieurs époques (la fin du XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle en Russie, les années vingt en Italie, les années cinquante à New York, les années quatre-vingt en Californie) avec des retours périodiques au Paris actuel. Si Piotrilev est devenu immortel, sa métamorphose a mis à mal son génie créateur et il ne survit, au fil des décennies, qu’en tant qu’instrumentiste. Et si Aurélien s’emploie à comprendre pourquoi, et comment y remédier, ses propres voyages temporels ne le laissent pas indemne : dans le passé, il n’est pas totalement incarné, et il n’y ramène que de vagues souvenirs de ce XXI&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle d’où il vient.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le monde des vampires apparaît ici comme une société secrète, survivant avec ses propres lois à travers siècles et pays à l’insu de l’humanité, et tirant le meilleur parti de son statut de &lt;em&gt;légende&lt;/em&gt;. Au fil du temps, Piotrilev est escorté par deux de ses semblables : la très belle comtesse italienne Verena del Mare, responsable de sa métamorphose ; et son garde du corps, Karnak, un ancien lutteur de foire, qu’il a lui-même transformé. L’une devient une star de cinéma, l’autre un catcheur redoutable. Tous trois, cependant, doivent simuler de loin en loin leur propre mort pour renaître ailleurs, sous une autre identité, et entamer une nouvelle carrière. Pendant la guerre de 14, on suit Piotrilev sur les champs de bataille, où il s’abreuve avec une douloureuse pitié du sang des mourants. Les années vingt montrent Verena, devenue star du muet, dans sa luxueuse résidence du lac de Côme où elle organise des orgies sanglantes. Les années quatre-vingt font de Karnak une superstar du catch, qui n’hésite pas à planter ses crocs dans le cou des adversaires. Mais si tous deux restent fidèles à Piotrilev, ils ne se supportent qu’avec peine et apprécient encore moins les visites d’Aurélien — cet humain du futur, trop peu incarné pour qu’ils le saignent comme ils le voudraient.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Scherzo sanguinoso&lt;/strong&gt;, on retrouve la plupart des thèmes familiers de l’auteur : les amours entre hommes, le goût de la cruauté, le problème de la différence, l’art et la création artistique, le rêve d’une existence &lt;em&gt;post mortem&lt;/em&gt;. Les conflits des personnages entre eux et avec le monde qui les entoure créent une tension dramatique constante. Comme à l’accoutumée, son écriture, à la fois poétique et rigoureuse, suit au plus près leurs états d’âme, avec de fréquents recours au discours intérieur où leur folie peut s’exprimer sans retenue. Ses admirateurs seront comblés.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quant aux autres, ce lectorat plus vaste que — malgré nombre de prix — Ferenc Bohr n’est jamais parvenu à attirer à lui, ce qui, à la fin de sa vie, lui faisait dire avec un sourire amer qu’il était un auteur de « worst-sellers », espérons que ce roman relevant d’un thème à la mode (le vampirisme) effacera cette malédiction et lui apportera enfin la renommée qu’il mérite — fût-ce à titre posthume.&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.noosfere.org/heberg/auteursdiv/sommaire.asp?site=65&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Francis Berthelot&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h2 id=&quot;Butterfly&quot;&gt;Fragments of a butterfly’s dream&lt;/h2&gt;

&lt;h5&gt;Kate Bush – Cellapress - avril 2011 (roman inédit – 120 pp. GdF. £17)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-calvo-fragments.jpg&quot; title=&quot;rentree-calvo-fragments.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-calvo-fragments.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-calvo-fragments_s.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il aura fallu plus de trois décennies pour que Kate Bush décide de livrer à ses fans ce qui pourrait bien être une clé dans le décryptage de sa méthode de travail. C’est à l’initiative de son frère, le poète John Carder Bush (dont le livre, &lt;strong&gt;The Cellar Gang&lt;/strong&gt;, a été publié de la même façon), qu’elle plante, pour la première fois, une lance dans le flanc dans la prose. Mais ces mots ne peuvent, et ne doivent, restituer la portée et la teneur fondamentale d’un ouvrage devenu essentiel à tout étudiant sérieux de la pratique poétique.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Stupéfiant de grâce, &lt;strong&gt;Fragments of a butterfly’s dream &lt;/strong&gt;est un cahier d’exercices quotidiens, mis en forme suivant la courbe d’un vol de papillon, un matin d’été. Ce que raconte ce modeste ouvrage n’a finalement que peu d’importance, on serait bien en peine d’y trouver quoi que ce soit permettant d’établir une narration linéaire. Il s’agirait plutôt d’une tentative de description d’une nature rebelle, enceinte d’elle-même, qui accouche, par scissiparité, de son propre ventre. Au fil des courants de vent, des émergences, on y lit, en filigrane, une théorie de la construction mythique, vu du point de vue d’une femme totale. On pense à Robert Graves, bien sûr, malgré ses dénonciations d’un mythe issu des pulsions humaines — mais c’est en délaissant Jung qu’elle retrouve des impulsions primitives qui, à l’évidence, baignent son monde créatif depuis toujours. Ce texte, tout entier consacré à l’étude d’un art vivant, est au cœur d’une approche à la fois très ancienne et totalement moderne, l’érection des ponts entre des motifs disparates. Au cours de ce voyage minuscule, qui compose au battement des ailes un monde aérien où toutes les senteurs, tous les déplacements, sont autant de moments pour considérer l’apparition et la disparition de la joie, le lecteur découvrira une forme de méditation, presque un recueillement — il s’agit d’un livre totalement, irrémédiablement spirituel. Ses traces, les vestiges, les ruines d’une idée en devenir — que le papillon meurt inexorablement dans son ascension vers le soleil, et que son rêve d’images devient le papillon suivant — guident la lecture aussi aisément que la main dans un champ de coquelicots — une fleur au cœur même de l’odyssée. Pulvérisant les clichés de l’écriture naturaliste, Kate Bush rend tout absolument magique. L’hermétisme devient, dès lors, une fin en soit, un passage admis, détruit de l’intérieur par une volonté intime de crever les cocons. Les mots, les phrases n’ont plus besoin d’exister — seul compte l’effet produit par la trajectoire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Formellement, on est ici très proche des premiers textes de Kate, des entrelacs de pulsions sexuelles et d’éveils à la réalité fondamentale, brutale, d’un monde naturel en spirale. Kate Bush n’ayant accordé aucune interview sur le sujet, et son livre restant très confidentiel (500 exemplaires à compte d’auteur, vendus en moins de 24h via le site de son frère), l’amateur se posera la question de son ancienneté. Peut-être était-elle là depuis toujours, cachée, mot après mot, dans les recoins de toutes ces chansons, autant de mystères que de notes déliées. Peut-être est-ce l’esquisse d’un compagnon. &lt;strong&gt;Fragments of a butterfly’s dream &lt;/strong&gt;serait un journal intime transformé en pure quintessence, ou le contraire. Incapable de trouver les mots pour exprimer la force et la puissance de cette vision pastorale, comme une vague vivante dans l’âme d’une femme aux flamboyants égarements, elle aurait distillé le nectar au cours d’une carrière exemplaire, dont, enfin, elle collecterait le fruit : une seule et même note, tendue jusqu’à la rupture, dont les échos créent les subtiles transformations.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette pratique de la glisse, la grâce entre deux mondes, entre deux mots, deux traits, est la preuve que le larsen, quand il est tenu par la vibration de l’âme, est la plus belle des expressions.&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.morethancoral.org/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Sabrina Calvo&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h2&gt;L’automne sera kyligt&lt;/h2&gt;

&lt;h4&gt;Focus sur la SF scandinave chez Gaïa&lt;/h4&gt;

&lt;h5&gt;1.&lt;strong&gt; &lt;em&gt;Maelström &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;– Saga Aspholm – Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit du suédois par Marie-Aude Matignon – 848 pp. GdF. 32 €)&lt;/h5&gt;

&lt;h5&gt;2. &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Kverkfjöll &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;– Solveig Gunnarsdóttir– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit de l’islandais par Louise Soccal – 302 pp. GdF. 21 €)&lt;/h5&gt;

&lt;h5&gt;3.&lt;em&gt; &lt;strong&gt;Les Étoiles borgnes &lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;– Kolbrún Ragnasdóttir– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit de l’islandais par Agathe Jones – 386 pp. GdF. 23 €)&lt;/h5&gt;

&lt;h5&gt;4. &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Partitions : anicroches&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;– Kjesti Pedersen– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit du norvégien par Selma Hélius – 432 pp. GdF. 24 €)&lt;/h5&gt;

&lt;h5&gt;5. &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les chats font bien des chiens &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;– Anne Ries Lund– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit du danois par Marie-Rose Casola – 448 pp. GdF. 25 €)&lt;/h5&gt;

&lt;p&gt;Si vous croyez que les auteurs scandinaves se relaient nuit et jour pour pondre à la chaîne de sombres polars socialement malsains, ne lisez pas cette chronique : votre monde s’écroulera.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En revanche, si votre curiosité est un vilain défaut — et si la présence des mots « fjord » et « défibrillateur » dans la même phrase ne vous fait pas peur — réjouissez-vous !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cette automne, nos lointains voisins investissent en force un autre genre : la science-fiction. J’en tiens pour preuve la rentrée littéraire de Gaïa, qui nous propose cinq inédits. Rien de moins. &lt;strong&gt;Maelström&lt;/strong&gt;, de Saga Aspholm, &lt;strong&gt;Kverkfjöll&lt;/strong&gt;, de Solveig Gunnarsdóttir, &lt;strong&gt;Les Étoiles borgnes&lt;/strong&gt;, de Kolbrún Ragnasdóttir, &lt;strong&gt;Partitions : anicroches&lt;/strong&gt;, de Kjesti Pedersen et l’inclassable &lt;strong&gt;Les chats font bien des chiens&lt;/strong&gt;, de Anne Ries Lund.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-luvan-maelstrom.jpg&quot; title=&quot;rentree-luvan-maelstrom.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-luvan-maelstrom.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-luvan-maelstrom_s.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Dans son &lt;strong&gt;Maelström&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;la Suédoise Aspholm relate les mésaventures grotesques d’une équipe de colons spatiaux à la conquête du Pôle. Le postulat de base est simple : il y a fort longtemps, une poignée d’hommes a quitté notre Pachamama devenue inhabitable. À la recherche d’un plan B, ils errent depuis plusieurs générations à bord du navire-monde &lt;em&gt;Ararat&lt;/em&gt;. Loin de proposer une expérience utopiste, l’arche de Noé multiculturelle essuie trois guerres et deux révoltes, survit à deux holocaustes et échappe de peu à l’autodestruction… Tout ça avant que débute notre histoire ! &lt;em&gt;L’Ararat&lt;/em&gt; se faisant vieux, chaque nouvelle planète suscite son lot de convoitises, au grand dam des partisans de l’immobilisme, qui falsifient les données techniques, chroniques d’un naufrage annoncé. La Cellule, un conseil de technocrates jouant les dictateurs mal éclairés, tente de réguler l’avidité des colons en attribuant un territoire à chaque groupe. Au terme de sessions houleuses durant plusieurs mois, les Scandinaves héritent invariablement du Pôle nord… Mais encore faut-il y planter son drapeau ! Tel un &lt;strong&gt;Candide&lt;/strong&gt;énervé frisant le western spaghetti, &lt;strong&gt;Maelström &lt;/strong&gt;ne nous ménage pas. Luttes de pouvoir sclérosantes ; néonéonéocapitalisme déliquescent ; religions viciées ; technologies déficientes ; maladies bizarres ; nationalismes exacerbés ; poulpes… Tout y passe.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus sérieusement, &lt;strong&gt;Kverkfjöll&lt;/strong&gt;, rédigé de main de maître par la journaliste islandaise Solveig Gunnarsdóttir, nous confronte à une terrible éruption volcanique mettant en péril la survie de l’humanité. Gunnarsdóttir ne se contente pas de maîtriser parfaitement le sujet. Son style sec et analytique nous immerge dans une Apocalypse obscure et crasseuse. Oppressant. Convainquant. Naturaliste. Une &lt;strong&gt;Guerre des mondes &lt;/strong&gt;râpeuse et misanthrope.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-luvan-kverkfjoell.jpg&quot; title=&quot;rentree-luvan-kverkfjoell.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-luvan-kverkfjoell.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-luvan-kverkfjoell_s.jpg&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-luvan-etoiles.jpg&quot; title=&quot;rentree-luvan-etoiles.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-luvan-etoiles.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-luvan-etoiles_s.jpg&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-luvan-partitions.jpg&quot; title=&quot;rentree-luvan-partitions.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-luvan-partitions.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-luvan-partitions_s.jpg&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Étoiles borgnes&lt;/strong&gt;, de sa compatriote Kolbrún Ragnasdóttir, et &lt;strong&gt;Partitions : anicroches&lt;/strong&gt;, de la Norvégienne Kjesti Pedersen explorent deux thèmes ambivalents : l’obscurantisme scientifique et les limites de l’évolution humaine. Ces jeunes auteures ont en commun une formation scientifique et un pessimisme qui tient de la forme de style. Deux récits parfois maladroits, un peu trop techniques par moments, mais qui ne laissent pas indifférents.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-luvan-chatschiens.jpg&quot; title=&quot;rentree-luvan-chatschiens.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-luvan-chatschiens.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-luvan-chatschiens_s.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Prolifique, la Danoise Anne Ries Lund, âgée de 96 ans, a perpétré 75 romans. &lt;strong&gt;Les chats font bien des chiens &lt;/strong&gt;est sa première (et seule) œuvre traduite. C’est infiniment regrettable ! Autour du thème rebattu de la génétique — il n’y a rien de mal à rebattre, surtout quand on maîtrise le marteau et l’enclume aussi bien que Lund — l’auteur nous assène un flic parano obsédé par les piqûres d’abeilles et amoureux d’un apiculteur ; une oie migratrice aux prises avec les avances d’un pigeon nommé Claude ; une petite fille beaucoup trop douée pour les mots croisés ; les pensionnaires d’une maison de retraite en goguette sur les fjords… Un OVNI jouissif qui échappe à toute chronique. J’en suis réduite à paraphraser les Éditions Gaïa : lisez-le, c’est très bien.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sur ce, hej då ! Ha det bra ! Farvel ! Bless !&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.luvan.org/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;luvan, à Bláskógabyggd, pour Bifrost&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;

&lt;h2 id=&quot;genefort&quot;&gt;Les Temps ultramodernes&lt;/h2&gt;

&lt;p&gt;Kelrigo Corégone – Au Diable Vauvert – septembre 2012 (roman inédit – 600 pp. GdF. 25 €)&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-genefort-tempsultramodernes.jpg&quot; title=&quot;rentree-genefort-tempsultramodernes.jpg&quot;&gt;&lt;img alt=&quot;rentree-genefort-tempsultramodernes.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-genefort-tempsultramodernes_s.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il existe de nombreuses sortes d’uchronies : les classiques, se fondant sur un événement historique qui s’est — ou ne s’est pas — produit, l’issue d’une guerre ou le sort d’un conquérant. Les moins classiques, comme &lt;strong&gt;Rêves de gloire &lt;/strong&gt;de Roland Wagner, qui multiplie les points de divergence. Et celles qui mélangent histoires réelle et romanesque. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient &lt;strong&gt;Les Temps ultramodernes&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;.&lt;/em&gt; Publier une uchronie atypique pour la rentrée littéraire est un pari osé, surtout dans cette période difficile pour le milieu du livre. Mais les paris ne font-ils pas partie de la politique de la maison d’édition Au Diable Vauvert ? Pour ce roman de six cents pages, dont l’action se déroule en 1925, Kelrigo Corégone a puisé à deux sources : &lt;strong&gt;Les Premiers hommes dans la Lune &lt;/strong&gt;de H.G. Wells paru en 1901, et le diptyque martien de Gustave Le Rouge, publié moins de dix ans plus tard.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le point de départ, tiré de l’imagination du fondateur de la science-fiction moderne, est simple : d’importants gisements de cavorite, un minerai dont la propriété est d’annuler la gravité, ont été découverts en Amérique du Sud en 1890, ouvrant aussitôt la voie à l’ère aérienne, puis spatiale. Corégone précise la place de ses deux constituants dans la table des éléments de Mendeleïev… même si l’on trouve des interprétations moins orthodoxes de sa nature. Ainsi, pour un fakir, « ce métal — il ignorait ce que le mot “alliage” signifiait — résonnait en permanence, comme une cloche frappée par un marteau. Et la musique inaudible car trop subtile qui en sortait plaisait tant aux mille oreilles du Bouddha que celui-ci, en récompense, le délivrait de son poids ». Pur, le minerai de cavorite est argenté, et diffuse une saveur vinaigrée sur la langue.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quelques années après la découverte du fabuleux métal, des paquebots aériens transocéaniques et transcontinentaux sillonnent le monde ; on construit de nouvelles tour Eiffel servant de port d’attache dans toutes les capitales européennes, qui abritent de monumentales succursales des Galeries Lafayette. Des astrogares fleurissent, évoquant d’« immenses vaisseaux d’acier et de verre, capturés par des toiles d’araignée, dont l’éclairage était si gai, si brillant qu’il rappelait celui des grands cafés des boulevards parisiens. » Armant le béton, la cavorite permet également la construction d’immeubles de dix kilomètres de haut. Quant aux automobiles, elles lévitent à quelques centimètres du sol (car si « le pneu Michelin boit l’obstacle, la cavorite le survole »), et les lignes d’aérobus se multiplient. Le marché de la cavorite génère ses objets quotidiens — et même ses contrefaçons : « Tous ces objets ne sont bien entendu pas constitués d’alliage au cavorium», explique un douanier armé d’un maillet, « il s’agit de formes en mousse plongées dans un bain galvanoplastique ; une fine couche de métal s’y dépose, de sorte que les gogos croient qu’elles sont tout entières en métal à la cavorite. Un simple coup suffit à les cabosser et révéler la supercherie. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Bref, c’est le monde entier qui se trouve bouleversé… mais pas seulement : l’espace aussi, car dès 1900, les premiers astronefs atteignent Mars et Vénus. Et ce que découvrent les explorateurs, c’est non pas la Barsoom de John Carter, mais la Mars de Le Rouge, peuplée d’erloors au corps maigre et aux ailes de chauve-souris… mais, ici, bien moins vindicatifs. Sitôt débarqués, les colons se dépêchent de réduire en esclavage ces « sauvages ».&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On pourrait voir dans cette épopée une nostalgie sous-jacente pour un passé historique que l’on voudrait sans tache ; nul doute que certains lecteurs refuseront de gratter le vernis craquelé et terni de l’entre-deux-guerres. Cependant, la description crue de la « course à Mars » et des implantations humaines, qui s’oppose à l’image officielle savamment entretenue, ne laisse guère de doutes sur les intentions de l’auteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un mot s’impose sur ces colons, qui offrent un contraste frappant avec ceux qui peuplent la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson. Ici, l’humanité des frontières est bien moins reluisante, mais, au moins, plus réaliste : ce sont de simples opportunistes, des pilleurs assistés par l’armée de la République, réduisant sans scrupule aucun les sauvages à l’asservissement. Quant aux tribus récalcitrantes, elles sont décimées à la mitrailleuse du haut du ciel. Caricatural, vraiment ? « Mars est le sauveur des colons spoliés par la suppression de la traite et l’interdiction de l’esclavage », analyse Pierre, le héros. « Pour eux, passe encore qu’un nègre soit considéré comme un être humain ; mais un erloor… Et pourquoi pas lui faire porter l’habit noir et la redingote, pendant que vous y êtes ? m’a dit l’un d’eux. — Une colonie, c’est un débouché », lui rétorque son interlocuteur, membre de l’une des nombreuses ligues colonialistes : « Jules Ferry n’a pas dit autre chose, et plus jamais nous ne connaîtrons le marasme des années 1875-95. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et, de fait, Mars se révèle un pays de Cocagne quand on y découvre d’immenses gisements de cavorite ; si nombreux que les erloors en ont les os tout imprégnés, ce qui leur permet de voler, littéralement.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au chapitre des préjugés, les Allemands ne sont pas en reste, et déjà, Nietzsche est invoqué bien malgré lui par des individus qui voient dans les Martiens et autres « races à venir » autant d’espèces dégénérées qu’il est juste de dominer. Même son de cloche chez les Anglais qui, eux, préfèrent citer Darwin… Il ne viendra à personne d’imaginer que les ruines de temples martiens, incrustés de pierres précieuses aussitôt pillées, aient pu être l’œuvre des erloors de jadis. « Allons, soyons sérieux ! Ils sont trop bêtes », résume le gouverneur général de la Tharsis française. L’auteur fournira d’ailleurs un récit de colonisation tiré du &lt;em&gt;Petit journal&lt;/em&gt; ou de &lt;em&gt;L’Illustration &lt;/em&gt;; l’explorateur y est comme toujours courageux, gardien du bon ordre des choses, aux prises avec le pôle Sud (ultime point du globe inaccessible, conquis en 1902 grâce à la cavorite) ou les planètes intérieures livrées à la barbarie. Le Martien s’y montre ignare et superstitieux, stupide mais souvent brave. Ainsi, quand des erloors évangélisés font état d’une apparition de la Vierge sur Olympus Mons et qu’une « cathédrale pressurisée » y est bâtie, Pierre ne peut s’empêcher de s’esclaffer : « Une apparition ! Il n’y a que les Martiens et les Italiens les plus arriérés pour croire à cela. »&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Comme on s’en doute, cette nouvelle Révolution industrielle bouleverse l’Histoire : en 1925, les empires centraux de l’Europe n’en finissent pas d’agoniser, tandis que la France, l’Angleterre et la Russie, talonnés par une Allemagne isolée, prospèrent. La Première Guerre mondiale n’a pas eu lieu, et la France continue d’essayer de « faire payer l’Allemagne » afin d’oublier la défaite de 1870.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il règne en tout cas cette pesanteur amidonnée du siècle mécaniste qui ne s’est jamais vraiment achevé. Prolongé par la démultiplication de puissance induite par la cavorite, le vingtième siècle se contente le plus souvent d’amplifier les tares du précédent. « Pour Drumont, un Juif ne vaut pas mieux qu’un Martien… et vice-versa », gouaille un journaliste. Face à la devise des futuristes — plus haut, plus vite, plus loin — devenue le crédo de l’Occident en ce premier quart de vingtième siècle, les antiprogressistes tel Paul Claudel se lamentent : « La cavorite consume notre passé à la vitesse d’une locomotive en surchauffe ». Mais le tissu trop usé de ce dix-neuvième siècle craque de toutes parts, malgré le flot d’argent et de ressources offert par un système colonial à son apogée.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est dans ce contexte, mêlant un patriotisme de guerre froide et une fébrilité de guerre économique, qu’apparaît Pierre. Au cours de son périple, notre héros rencontrera ces personnages historiques qui font le sel du récit uchronique ; ainsi que d’autres, inventés de toutes pièces, telle cette suffragette communiste, cet agent double belge, ce médecin qui tentera en vain de faire éclater le scandale de la toxicité du cavorium et finira assassiné, ou ce fonctionnaire de police en poste à Guéret, soudainement muté sur Mars…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pierre représente quant à lui une espèce disparue, emblématique d’une époque : celle du scientifique conscient de ses responsabilités, qui aspire à devenir une figure morale. « Où sont-ils, ces hommes étonnants qui domestiquent la nature, comprennent la logique de la matière et du vivant ? Partout c’est le règne des trafiquants, des industrieux et des politiques. » Enfant, Pierre a visité le palais de l’électricité à l’Exposition universelle, tout inondé de lumière — pareille à celle de la science pure et désintéressée, source intarissable de progrès par lequel elle allège les maux de l’humanité. Un idéal que va tâcher de poursuivre Pierre… idéal qui va être mis à rude épreuve, dans un système solaire livré sans retenue à l’industrie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est dans un paquebot spatial que Pierre, dépêché sur Mars pour recenser les terrains cavorigènes, rencontre Marie Curie, codécouvreuse des propriétés du cavorium. Celle-ci se rend sur Mars afin d’étudier comment l’organisme des erloors supporte la cavorite. Mais au beau milieu du voyage, tous les deux sauvent un journaliste du &lt;em&gt;Matin&lt;/em&gt; tombé dans un guet-apens, dans les tréfonds du pont des troisième classe. Avant de succomber, l’homme leur révèle qu’il soupçonne une compagnie d’extraction de cavorite d’édifier des camps de concentration où les Martiens sont brûlés dans de grands fours crématoires afin de récupérer la cavorite de leurs os. Pierre ne parvient pas à y croire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un détour par les vaisseaux spatiaux s’impose.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les astronefs fonctionnent grâce à des moteurs Rolls-Royce à spires de cuivre-cavorite. On trouve des ferries Terre-Lune, et de grands &lt;em&gt;liners&lt;/em&gt; Terre-Mars et Terre-Vénus. (L’auteur évoque des opposants politiques déportés sur Miranda, la « Sibérie jupitérienne », par le vaisseau &lt;em&gt;Aelita&lt;/em&gt;, de même que des mines d’aluminium sur Mercure&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; mais on n’en saura hélas guère plus là-dessus.) Pour les longs trajets, l’auteur détaille quelques-uns des instruments de navigation, comme cette radio hyperéthérodyne, ou cette machine arithmétique à seize chiffres dont les programmes sont contenus dans des disques de gramophone en ébonite…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le vaisseau spatial français où voyagent nos héros, dont toute la ligne ne semble qu’une seule courbe ininterrompue, vaut à lui seul le détour avec ses pendules ornementales vissées aux murs, ses cabines aux compositions du tout nouvel Art déco plein de sinuosités. On trouve même, dans une cabine de première classe, un aquarium où s’ébat un serpent bicéphale martien. Sans surprise, on l’a baptisé du nom d’un maréchal d’Empire ; les astronefs allemands, quant à eux, s’affublent d’un &lt;em&gt;Parsifal&lt;/em&gt; ou d’un plus banal &lt;em&gt;Guillaume II &lt;/em&gt;; et sur les vaisseaux anglais, les pendules restent obstinément réglées sur l’heure de Greenwich. Le parallèle avec la réalité des croisières en paquebot est frappant, quand l’auteur écrit : « Il existait même un petit journal imprimé, avec le discours du capitaine, les menus servis et le programme des distractions proposées durant la traversée, des charades et des énigmes, les photographies de personnalités prises à bord, ainsi qu’une page sur les événements interplanétaires ». Pour les spectacles se produisent orchestres et célébrités : Sacha et Lucien Guitry (excusez du peu) offrent ainsi une pièce en duo, entre un film allemand, &lt;em&gt;Le Tombeau martien,&lt;/em&gt; joué par la compagnie Emelka et mis en scène par Franz Osten, et un récital des Sons of Genuine Negro Spirituals accompagnés par un ætherophon…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Kelrigo Corégone a adapté son vocabulaire à certaines réalités : le mal de l’espace est qualifié d’« hystérie de l’éther », et les astrophysiciens spéculent sur l’existence de « puits obscurs », gigantesques masses d’anticavorite pure agissant comme des trous noirs. Car c’est peut-être la plus grande originalité de cette uchronie que de développer une physique alternative, troublante dans sa parfaite cohérence.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au cours de son périple sur Mars, Pierre rencontre Étienne-Jules Marey, cinéaste parti capturer sur pellicule la faune martienne. Le vieil homme aide Pierre à filmer les camps de concentration d’erloors — car ils existent. Pourchassés, ils trouvent refuge sur le yacht spatial d’un lord britannique aussi millionnaire qu’excentrique (comme de bien entendu) : « C’était un officier à la retraite qui ne se nourrissait que de foie de &lt;em&gt;roomboo&lt;/em&gt; et de biscuits à la figue trempés dans du thé. Sa crinière grisonnante s’ébouriffait jusqu’à des favoris et des sourcils fournis, perpétuellement froncés. Il était à moitié irlandais et par conséquent francophile, mais n’en restait pas moins un fidèle sujet de Sa Gracieuse Majesté. Il vivait dans son yacht spatial décoré à l’indienne, c’est-à-dire dans le kitsch le plus éhonté. » Lorsque Pierre se confie à l’aristocrate, celui-ci leur avoue la raison de son voyage clandestin : récupérer des informations livrées par Marie Curie. Elle et d’autres scientifiques — dont Albert Einstein, Paul Langevin, Niels Bohr et le tout jeune Louis de Broglie – suspectent en effet que l’utilisation abusive de la cavorite élime la trame même de l’espace-temps. Bientôt elle craquera, et c’est tout le système solaire qui se transformera en « puits obscur ». Le groupe informel se retrouve sur la face cachée de la Lune, et pour eux se dessine une mission : révéler la situation à la face de l’univers. Mais que peut une poignée de savants, face aux intérêts des puissances interplanétaires ? Alors que des phénomènes inquiétants surviennent aux confins du système solaire, ils savent que le temps, désormais, est compté pour l’humanité.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;On le devine, cette vaste fresque est d’abord un prétexte à voyager à travers l’histoire des sciences et des techniques : le lecteur voit s’allumer les premières ampoules, fonctionner des ordinateurs préhistoriques, s’élever dans les airs des paquebots plaqués de cavorite… Il assiste à la dissection d’une bête martienne par Jean-Baptiste Charcot, à une séance d’hypnose ratée par Freud, à une partie de cricket dans la gravité réduite de la planète rouge…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais au-delà de ces images d’Épinal sublimées, &lt;strong&gt;Les Temps ultramodernes &lt;/strong&gt;est une de ces expériences de pensée qui font le bonheur de la science-fiction : la création d’une économie-monde fondée sur une ressource inédite et ses répercussions politiques, sociales et même philosophiques sur la civilisation moderne. Et nous voyons des fortunes-éclairs s’établir en direct, des dynasties émerger, pendant que des empires implosent et que la frénésie du présent pousse des nations entières à oublier leurs valeurs fondatrices pour partir à la dérive, telles des îles de cavorite.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;C’est également, et peut-être surtout, une réflexion sur le colonialisme. Si Pierre rencontre un instituteur franc-maçon ayant fait foi d’enseigner aux esclaves erloors l’écriture et le calcul, et désireux d’apprendre leur culture, l’immense majorité des colons se contente d’exploiter des territoires obtenus au prix d’un génocide. L’esprit colonial est implacablement disséqué par l’auteur. Et le lecteur ne peut qu’aspirer à la libération des erloors opprimés, tant paraissent obscènes l’étalage sans vergogne des richesses, le mépris vis-à-vis des autochtones et la bêtise arrogante des colons. On regrette en passant que cet état d’esprit ait été si peu traité dans notre cinéma et notre littérature, preuve que tous les comptes n’ont pas été réglés avec l’Histoire, la vraie… (on songe tout de même au magnifique &lt;em&gt;La Victoire en chantant&lt;/em&gt; de Jean-Jacques Annaud).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au-delà de la métaphore, &lt;strong&gt;Les Temps ultramodernes &lt;/strong&gt;figure parmi les uchronies à l’univers suffisamment vaste et puissant pour constituer non une histoire alternative, mais une histoire tout court.&lt;/p&gt;

&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://omale.fr/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Laurent Genefort&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>Bifrost fait sa rentrée ! - 1</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2012/09/10/Bifrost-fait-sa-rentree-1</link>
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        <pubDate>Mon, 10 Sep 2012 10:41:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-bifrost-une01.jpg&quot; alt=&quot;rentree-bifrost-une01.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;La rentrée littéraire et ses cohortes de livres… Au dernier recensement, 646 livres pour 2012. À cette occasion, le blog Bifrost vous propose une sélection, aussi éclectique qu’originale, de ces ouvrages, nouveautés ou rééditions bienvenues. Au menu de cette première partie, les amis et collaborateurs de la revue vous font part de leurs coups de cœur : deux textes anonymes, l’un célébrant la mathématique beauté des choses et l’autre prophétisant une fin du monde, le nouveau Iain (M) Banks, et deux romans des plus curieux, l’un argentin, l’autre belge… &lt;h2&gt;La Beauté des choses&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Auteur anonyme – Denoël - septembre 2012 (210 pp. GdF. 17 €)&lt;/h5&gt;
&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-depotte-labeautedeschoses.jpg&quot; title=&quot;La Beauté des choses&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-depotte-labeautedeschoses_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-depotte-labeautedeschoses.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;p&gt;Pour cette rentrée littéraire, Denoël se jette à l’eau et réédite ce phénomène de la littérature parallèle (le terme mathématique est ici fort justifié) qu’est &lt;strong&gt;La Beauté des choses &lt;/strong&gt;(auteur anonyme).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Difficile de savoir de quand date cet ouvrage étrange. Difficile aussi d’en connaitre les auteurs. Ils sont nombreux, assurément. Une récente thèse universitaire a démontré que Lewis Caroll y a participé. On parle aussi de Raymond Queneau et certains, même, affirment reconnaître l’empreinte de Descartes ou de Pascal. Un manuscrit historique que des générations d’esprits éclairés auraient enrichi de leur touche : philosophes, poètes, mathématiciens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S’agit-il d’un roman ? Sur ce point aussi, on pourrait discuter longtemps. L’œuvre est dotée d’une intrigue. Elle est élémentaire, mais c’est de cette simplicité qu’elle tire une partie de sa beauté : le personnage principal — est-il un homme, est-il une femme ? rien n’est dit — se tient assis en haut d’une colline et il admire le paysage qui s’offre à lui. Puis il se lève, traverse le jardin, entre dans la maison, et monte à l’étage jusqu’à la chambre — la sienne ? Il s’approche de la fenêtre et, à travers le carreau, regarde à nouveau le même paysage qu’au début de l’histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est tout ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est tout !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais à travers cette rêverie de quelques 200 pages, &lt;strong&gt;La Beauté des choses&lt;/strong&gt; nous délivre une explosion esthétique inégalée. Un aperçu d’une certaine perfection. Une perfection mathématique…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &lt;em&gt;mathématique&lt;/em&gt;. Car, même si rien n’est dit, on devine dans chaque chose qui nous est montrée la simplicité et la pureté de quelque axiome élémentaire, développé à l’infini en un foisonnement harmonique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le jardin, les primevères (comme ce nom est élégant !) s’alignent étrangement — sans vraiment s’aligner — comme les nombres premiers de la spirale d’Ulam ; perdu dans la contemplation d’un cœur de tournesol, l’œil du lecteur saute d’un grain doré à son voisin et ne découvre qu’en reculant la tête les spirales délicates, rayonnant en tout sens, spirales de Fermat parmi les nombres de Fibonacci ; sur le chemin, une fougère, juste née, s’enroule à l’infini selon la proportion divine du nombre d’or. Le langage est celui de la poésie. Et le lecteur se laisse emporter à admirer la simple beauté des choses, la beauté de la simplicité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, on entre dans la maison, et les dimensions s’ajoutent au spectacle. Le carrelage du couloir, en noir et blanc, s’étend à l’infini sans jamais reproduire son motif, en pavage de Penrose ; ce vase, sur la table, en corne d’abondance est une trompette de Toricelli, à la fois pleine et infiniment vide ; ce lustre de cristal aux reflets irisés est une pseudosphère de Beltrami. Alors, à la lumière de ce lustre étrange, le monde semble se tordre, se distordre, et s’enrichir d’une nouvelle géométrie. Et, comme dans la « nature morte avec le plâtre Cupidon » (de Cézanne, a-t-il participé lui aussi ?), la pièce s’enroule autour de ses objets. Il n’y a plus de perspective, plus de profondeur, ou alors il y en a trop. Et l’on découvre les choses avec un œil nouveau — un œil divin ? —, on revoit le vase, on revoit le lustre de cristal et l’on comprend comme ils sont beaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, c’est la chambre. Un aboutissement. Les motifs de la moquette, en ensembles fractals, guident le regard vers la fenêtre. Les nœuds du rideau sont des nœuds de Perko, tous différents et pourtant identiques ; les murs sont de miroir — comme une chambre de Tokarsky — et la lumière d’une lampe se reflète à l’infini mais laisse dans l’obscurité l’alcôve du lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le verre de la fenêtre, enfin, déforme la vision du premier paysage du roman, que l’on reconnaît — mais transfiguré ! — parmi les volutes de la transformation optique. Et l’œuvre sublime, se terminant en abîme par un paragraphe identique au tout premier du livre, nous rappelle que le temps lui aussi est un objet mathématique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains lisent ce roman comme une composition érudite. Des études fort savantes ont démontré que la structure des phrases même, et des paragraphes, répétait à l’instar d’une fugue de Bach des motifs harmoniques ; que la mise en page, le dessin des lettres sur le papier, reproduisait le canevas d’une éponge de Menger ou la distribution des décimales de Pi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’autres, comme je vous y invite, se laissent emporter, plus simplement, par la beauté du langage et des images, et par la relecture infinie de ce texte sans âge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Beauté des choses &lt;/strong&gt;est un livre impossible à écrire. Et c’est sans doute pour cela qu’il n’a pas d’auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://depotte.com/blog/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Jean-Philippe Depotte&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;INRI (IGNE NATURA RENOVATUR INTEGRA)&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Auteur anonyme - Le L’iable - septembre 2012 (roman (?) inédit - 4201 pp. GdF. 49€.)&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-gruaz-inri.jpg&quot; title=&quot;Igne Natura Renovatur Integra&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-gruaz-inri_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-gruaz-inri.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;&lt;/a&gt;Au début, bien sûr, vous sourirez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà un ouvrage anonyme, mystérieux et lourd à souhait, genre pavé aux proportions dictées par le nombre d’or, à emporter en vacances pour ancrer la serviette sur la plage si vous étiez encore sur une plage sur une serviette et en vacances, osant la provocation de ressortir l’intrigue éculée d’un univers vivant, qui tel un organisme tenterait de guérir, ou de rejeter, un de ses organes malade : oui votre chère bonne vieille Terre à vous… &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De pénibles souvenirs afflueront à votre esprit accablé : à la lecture du résumé &lt;em&gt;complet&lt;/em&gt; que vous n’aviez pas eu le temps de lire, vous imaginerez voir défiler les pires poncifs, tapis pour l’instant, dieu merci, dans l’ordre encore implié derrière les quatre lettres de feu sur fond anthracite de la belle couverture qui vous aura fait craquer au relais de la gare, où vous étiez très pressé comme d’habitude, maudit réveil, maudite attirance pour les belles couvertures, maudit marketing publicitaire, mais faut dire qu’&lt;strong&gt;I.N.R.I.&lt;/strong&gt;, comme titre, c’était diablement intriguant, fallait oser, pis c’était de la science-fiction éditée par &lt;em&gt;Le L’iable&lt;/em&gt;, patronyme que vous pourriez lire comme &lt;em&gt;Le Diable&lt;/em&gt; si vous faisiez une apostrophe plus grande qu’il n’est raisonnable en liant le haut et le bas du L, et qui par ailleurs et par miracle se trouverait être l’anagramme parfait de &lt;em&gt;L’abeille&lt;/em&gt;, et pis aussi vous étiez vraiment très très pressé comme d’habitude. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, vous serez en possession d’un bel objet sombre et luisant d’un éclat menaçant tel un bréviaire, plus pesant que son volume parfait ne le laisserait supposer, comme si ses 4201 pages étaient en papier bible. Et d’ailleurs ce sera le cas. Ce qui accroîtra votre anxiété : et si c’était &lt;em&gt;interminablement&lt;/em&gt; menaçant d’être mauvais à l’intérieur ? &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais vous sourirez quand même. Pour faire bonne figure, pour montrer qu’à vous on ne la fait pas, pour réaffirmer que l’erreur est humaine, ou qu’en fin connaisseur vous aurez déniché une curiosité/monstruosité qui peut-être fera joli dans la bibliothèque. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, dès les premières lignes, vous serez désarçonné, au point de désirer poursuivre votre lecture au-delà de la page une et demie, mais pas encore au point de réviser votre jugement. Ce qui vous frappera d’emblée, ce sera le style maléfique, le ton quasi-clinique d’un rapport confidentiel, l’étrange absence d’empathie, le réalisme détaché et distancié d’un auteur qui consigne une suite d’événements apocalyptiques, frappant une planète qui sans nul doute n’est autre que celle sur laquelle vous vivez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Terre, jouet abandonné à la colère froide de forces surnaturelles. Une Terre convulsée, dénaturée, et plus tout à fait la vôtre, car livrée à des volontés aussi détachées qu’implacables ; mais cependant dans lesquelles vous décèlerez encore les traces d’une lointaine affection, familière, intime, terrible. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ce qui inéluctablement sera en train de tuer, à travers ses habitants, cette planète, pourrait venir aussi bien des étoiles que d’elle-même : mécanisme biologique rendu caduc par nécessité, par programmation, par hasard, ou par une mystérieuse et distante surveillance, c’est l’instinct de conservation des individus qui disparaîtra. Amputée d’un soutien essentiel parce que parvenue peut-être à son degré de population limite, confrontée à l’adversité sans recours, à l’absurdité sans fard, l’humanité vacillera, puis s’abîmera dans le chaos. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous sourirez toujours. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les hallucinantes descriptions de la destruction d’une civilisation, entrecoupées des réflexions intimes et désincarnées d’un énigmatique conteur, provoqueront à coup sûr en vous le début d’un malaise. Cet occulte narrateur, sorte de Faust de la fin des temps, acquerra au fur et à mesure de ses interventions une épaisseur psychologique en rapport inverse de la sécheresse de son observation. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne plus posséder d’instinct de survie ne fera pas de lui, ni d’aucun de ses congénères, un légume apathique. Il conservera toute sa faculté de réflexion, intacte et profonde. Et sur fond de cieux obscurcis par les brasiers mourants de votre monde, il s’interrogera. En sursis, privé de sa peur de disparaître ou de son désir de se perpétuer, moteurs principaux le faisant avancer, lutter, progresser, dominer, que resterait-t-il de ce qui faisait l’homme, l’humain, l’humanité ? N’y aurait-il rien d’autre, dans cette grandeur effondrée, qu’un acharnement à vaincre, à conquérir, pour ne jamais céder sa place ? D’après l’auteur, dans un premier temps, il semblera que non. Les premiers cas de suicides de masse seront vite suivis de déferlantes d’autodestruction face à l’inanité toute nue de faire des efforts dans tant de domaines d’activités désormais sans objet ; une énorme vague de criminalité restera moindre que prévue, et surtout éphémère, mais prélèvera un lourd tribut. Les fléaux nés de la désorganisation, les maladies, les épidémies, les accidents, les famines dues aux destructions massives du patrimoine productif à l’abandon, avec les cortèges de pollutions en découlant, feront rapidement les derniers ravages. Des pages qui rappelleront irrésistiblement par leur puissance certains passages de la Bible consacrés aux courroux de dieux vengeurs. Sans que l’auteur donne jamais dans la sentence facile, ses phrases prophétiques et poétiques sonneront pourtant comme des extraits trompeusement familiers ; et, comme doté d’une étrange omniscience, il décrira les apparitions, dans les rouages de ce qu’il restera de civilisation, de personnages froids, banals ou ordinaires transformés en nouveaux messies, prophètes ou antéchrists, messagers de mort semblant vivre leur vie mais en réalité vécus par un ordre qui les dépasse. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux dernières pages sera venu le temps de la confidence et de l’aveu ultime, croira l’énigmatique conteur. Oui, avec beaucoup d’autres, il aura été un des acteurs, ou plus exactement un des propagateurs des bouleversements qui auront presque annihilé une humanité. À l’instar de l’ouvrage que vous tiendrez entre vos mains, en ces temps apocalyptiques tout art et plus généralement toute forme de communication, opérés par les derniers acteurs du monde sur les agis du monde, seront devenus comme des miroirs reflétant le vide et l’inanité de l’existence, tout entiers orientés vers l’anéantissement de l’espoir ; par un procédé simple : décrire une réalité sans fard, sans consolation, ni but. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyez-vous, il ne s’agira plus que de précipiter la fin. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lucide, si l’auteur en aura été un acteur, il aura aussi été agi, froidement, à son insu ou pas, d’ailleurs ça n’aura plus d’importance, un processus irréversible ayant été enclenché ; mais agi par quoi, par qui ? Une mécanique interne aveugle ou une volonté externe agissante ? &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre sera son testament. Celui de l’humanité également. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À ce point vous aurez encore envie de sourire, mais ce sera d’un rictus. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces masses d’humains démissionnaires, en panne de ce qui les faisait avancer, combattre, triompher parfois, ou ces groupes d’acteurs/agis concourant à hâter l’heure du crépuscule d’une civilisation, seraient-ils déjà en route vers le néant, ou à l’ouvrage dans une œuvre qui ne verra plus aucun gagnant ? &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette Terre basculant vers une agonie indifférente, cette humanité glissant vers les limbes feutrées d’un coma terminal, serait-ce cette même Terre que la vôtre ? &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul besoin de complot, fût-il universel, s’il est désormais seulement question d’un ordre et d’une loi aveugle. D’un jeu, aux règles devenues insaisissables, duquel plus personne ne tirera son épingle. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre ne s’achèvera pas sur cet aveu terrifiant. Une ultime coda, traitée de façon bizarrement impersonnelle, rendue difficilement intelligible par l’usage inhabituel du langage, parlera, à travers un groupe particulier d’humains survivants, de l’évolution inattendue de ce qu’il restera d’humanité, délivrée de toute contingence de survie à tout prix, et donc de domination. Passée l’hébétude de la majorité restante, on assistera, à part, à l’apaisement d’une minorité, rêveuse depuis toujours par essence, et donc moins exposée à la folie générale provoquée par l’exposition à la crudité du réel : ceux qui auront toujours été attirés par le côté fantastique de l’imaginaire, ceux qui auront su adopter par réflexe un recul face à la pauvreté d’une prétendue réalité, ceux, enfin, qui se nommeront eux-mêmes, par dérision et par défi, les &lt;em&gt;Nés de la Veille&lt;/em&gt;. Car même si certains comportements se seront altérés subtilement ou auront brutalement disparu, leurs facultés intellectuelles demeurées globalement intactes les conduiront, au terme des effondrements généralisés, ni au retour aux cavernes, ni aux luttes. Plutôt vers une installation dans une attitude d’attente sereine ; leur peur de mourir se transformera en peur de l’ennui, puis en curiosité. Empruntant une voie neuve, leur évolution devra bien se poursuivre. Régression, involution ? Paradis, limbes, ou enfer ? Si le but du jeu ne sera plus la domination, il demeurera un jeu, et un monde qui va avec. La place de l’instinct de survivre sera occupée par le sentiment aigu d’être de passage au monde. Et sur celui-ci, dévasté et dépeuplé, tant d’êtres humains que d’animaux, restera un sentiment d’appartenance, et, finalement, de confiance. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre se terminera dans une telle absence des repères habituels qu’il deviendra difficile à suivre. Et pourtant, comment se fait-il que vous parviendrez à le comprendre, si bien même, et que sa nouvelle façon d’exprimer la vie renaissante éveillera un tel écho en vos tréfonds ? &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, refermant l’épais volume sans nom d’auteur, à nouveau, vous sourirez. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous sourirez. &lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/pierre-gruaz/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Pierre Gruaz&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Attentat&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Iain (M.) Banks - Calmann-Lévy, label Orbit - juillet 2012 (roman inédit traduit de l’anglais [Écosse] par Patrick Imbert - 422pp. Gdf. 21.90 €) &lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-maumejean-attentat.jpg&quot; title=&quot;Attentat&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-maumejean-attentat_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-maumejean-attentat.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;&lt;/a&gt;Aspherje est la capitale de Calfebraques, une Terre parallèle à la nôtre et qui lui est assez semblable. La paix règne dans cette société entièrement dévolue aux explorations d’univers alternatifs jusqu’au jour où une bombe venue de l’espace tue exclusivement la population défavorisée d’Aspherje. Le fait est d’autant plus remarquable que les domestiques et employés des quartiers riches sont morts, tandis que les gens aisés se trouvant loin de leur espace de vie ont survécu. Qui a pu mettre au point une arme de sélection sociale ? L’unité de circonstances générales parvient rapidement à la conclusion que le projectile a été lancé depuis Arad, planète dont la culture n’a pas les moyens scientifiques et techniques de perpétrer une telle agression. Au même moment, les huit milliards d’habitants d’Arad paraissent se diriger vers l’unique légation humaine présente sur la planète. Aidé par les agents du Concern, l’ambassadeur tente d’organiser l’évacuation alors même que les Aradiens sacrifient en masse leurs enfants. Le Concern s’avise bientôt que les Aradiens laisseront la vie sauve aux humains à la seule condition qu’ils abandonnent leurs propres enfants aux racoleurs, des sortes de mendiants qui se massent le long des routes. Le mouvement des populations sur Arad et la bombe sélective sont-ils liés ? Et qui sont ces curieux voyageurs semblant provenir de notre Terre qui se désignent eux-mêmes comme étant les « touristes des catastrophes » ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec &lt;strong&gt;Attentat&lt;/strong&gt;, Iain (M.) Banks propose au moins trois innovations. Tout d’abord, à titre personnel, il paraît renoncer, au moins pour ce texte, à la distinction établie par lui-même entre « Banks » auteur de littérature générale, et « Iain M. Banks » écrivain de science-fiction. Il s’agit donc ici d’une troisième entité : Iain (M.) Banks. D’autre part, le présent roman prolonge le multivers mis en place dans &lt;strong&gt;Transition &lt;/strong&gt;(déjà traduit chez Orbit par Patrick Imbert), sans en être une suite mais en reprenant le tout puissant Concern, son « Université Spéditionnaire des Talents Pratiques » et la planète Calfebraques ; le tout en relation avec le cycle de la Culture, particulièrement sa source : &lt;strong&gt;L’homme des jeux&lt;/strong&gt;. Enfin, Banks abandonne la narration chorale de &lt;strong&gt;Transition &lt;/strong&gt;mais sans céder pour autant à la facilité narrative, puisque ici il s’adonne à une nouvelle expérience d’écriture dans le sillage d’&lt;strong&gt;ENtreFER&lt;/strong&gt;. L’auteur a en effet exigé de ses futurs traducteurs qu’il privilégie le signifiant sur le signifié, la forme sur le sens. Ainsi la traduction est-elle homophonique, avec par exemple « see » rendu par « scie », « So this » par « saucisse », « truth » par « trousse ». Patrick Imbert s’en tire formidablement bien, proposant par exemple « Il heurte une série d’escrimes » à la place de « He heard a serie of screams ». Et cela durant les 422 pages que fait le roman, dont l’intrigue palpitante, les éclaircissements sur la civilisation de la Culture aussi bien que sur le Concern, tiendront le lecteur en haleine. &lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/xavier-maumejean/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Xavier Mauméjean&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Qui a tué Osvaldo Pavese ? &lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Armando Bix - Métailié, coll. « Bibliothèque hispano-américaine » - septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par C.-G. Robert - 756 pp. Gdf. 29 €)&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-henry-ovasldo.jpg&quot; title=&quot;Qui a tué Osvaldo Pavese ?&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-henry-ovasldo_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-henry-ovasldo.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;&lt;/a&gt;« Dans la mort, écarquillé, Osvaldo Pavese souriait. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est sur cette phrase que s’ouvre &lt;strong&gt;¿Quién mató a Osvaldo Pavese?, &lt;/strong&gt;l’œuvre monumentale, unique, d’Armando Bix, cafetier portègne décédé en 2007, que nous pouvons désormais découvrir en traduction française. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une Buenos Aires à la clarté de rêve, au milieu du siècle passé, le magnat de la restauration Pavese est retrouvé assassiné dans une pièce fermée de l’intérieur. Les suspects sont nombreux dans l’entourage du défunt, frères veules, proches envieux, gouapes interlopes. L’enquête suit des biais sinueux, baladant le lecteur de salons en raouts, de patios en arrière-cours, de cocktails en milongas. Tandis que l’intrigue se noue, le récit gagne en ampleur, en qualité d’écriture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la fin du 11&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; chapitre, alors que les détectives semblent sur le point d’épingler un coupable que tout accuse, le roman bifurque. Les chapitres 12 à 15 sont consacrés à un torrentiel monologue intérieur du mort, confession très libre, émaillée de points de suspension, dans laquelle le lecteur croit deviner la vie de l’auteur plutôt que celle de son personnage. Les chapitres 16 à 29 reprennent le roman à énigme à son commencement, mais sans rigueur et comme avec nonchalance : répétition de scènes et de dialogues, mélange de situations ou de péripéties, interversion de noms de personnages. Vers le chapitre 26 commencent à apparaître d’étranges incises, notes de restaurant, liste de chansons diffusées à la radio dans les années 70, brouillon de lettre d’amour, quatrains de décasyllabes auxquels manquent deux rimes. Le chapitre 30 n’est composé que de deux mots : « Tout arrêter. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’étonnante méthode d’écriture du roman, si l’on accorde foi à l’auteur, est révélée au chapitre 31 : Armando Bix a fait vœu, à l’âge de 32 ans, de consacrer chaque année une semaine de sa vie à la rédaction d’un chapitre du même manuscrit. &lt;em&gt;Qui a tué Osvaldo Pavese ? &lt;/em&gt;est, dès sa conception, pensé comme un récit posthume. Son inévitable achèvement, impossible à prévoir, coïncide avec le décès de l’auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dès le chapitre 31, rédigé pendant la semaine sainte de 1985, la narration revient sur la biographie d’Osvaldo Pavese, détaillant avec minutie sa relation aux hommes, à la ville, aux romans, à la boisson. L’image de son cadavre souriant, décillé, ne cesse de revenir. Quelques unes des plus belles pages de la littérature argentine nous sont données au chapitre 41, lors d’une longue scène de bal aveugle, dans laquelle les protagonistes dansent parmi les bribes de trois siècles d’histoire. Bix, à 73 ans, est au sommet de son art. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chapitres 42 à 44, sans être mauvais, semblent moins inspirés : l’épisode pornographique est plutôt plat, les passages humoristiques ratés. Les huit derniers chapitres sont lacunaires, balbutiants. On pense à de l’épuisement, une forme de sénilité de l’auteur ou un début d’Alzheimer. Une anecdote de comptoir n’en finit pas d’y être bredouillée, percée de pages blanches, de mots sans voyelles. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Restent les dernières pages. Certains soupçonnent qu’elles seraient apocryphes, de la main d’un ayant-droit charitable ou d’un éditeur sans scrupule. On y retrouve, le temps de trente pages, tout les personnages du livre, et Osvaldo Pavese quelques minutes avant sa mort. On y survole Buenos Aires une dernière fois, on y écoute le chant d’un bandonéon. Les enquêteurs, ignorants de tout, dorment tandis que le fleuve glisse. Portes et fenêtres sont fermées. Osvaldo s’écarquille. La mort est dans l’escalier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous laissons aux lecteurs la surprise de l’identité de son assassin. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Armando Bix est enterré au cimetière de Recoleta. &lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.leo-henry.com/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Léo Henry&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;center&quot;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Rotor&lt;/h2&gt;
&lt;h5&gt;Luca Bogaerts - Éditions Chloé des Lys - septembre 2011 (roman inédit - 1111 pp. GdF. 29 €)&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://blog.belial.fr/media/rentree-lehman-rotor.jpg&quot; title=&quot;rentree-lehman-rotor.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;https://blog.belial.fr/media/.rentree-lehman-rotor_s.jpg&quot; alt=&quot;rentree-lehman-rotor.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;&lt;/a&gt;J’ai ramené un livre improbable de ma dernière tournée promotionnelle à Bruxelles. Un premier roman signé Luca Bogaerts, paru en 2011 aux éditions Chloé des Lys : &lt;strong&gt;Rotor&lt;/strong&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’écris « premier roman » car c’est ce qu’on m’a dit boulevard Anspach, à la librairie Brüsel, où je l’ai acheté ; Bogaerts est apparemment un de leurs clients. La quatrième de couverture ne donne pas d’information sur lui, ni le site de l’éditeur, mais il paraît que c’est normal : « Luca, ici, c’est un peu notre Thomas Pynchon » (j’ai entendu ce mantra au moins dix fois). Pas de photo non plus. Etant donnée sa date de parution, &lt;strong&gt;Rotor &lt;/strong&gt;ne fait pas partie de la rentrée littéraire mais comme personne n’en a parlé ici, en France, ça ne devrait pas être un problème.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La couverture, créée par François Schuiten, représente un péristyle d’une simplicité trompeuse. &lt;em&gt;« Le Rotor s’est manifesté hier soir au-dessus du Palais de Justice. » &lt;/em&gt;(Ainsi commence le résumé du livre.) &lt;em&gt;« Ce matin, l’Agence d’Investigation, le Bureau des Recoupements, la Sous-Direction des Recherches et le Contrôle des Menaces ont été placés sous l’autorité du docteur Morgue. “Il me reste moins d’une minute pour vous expliquer ce qui se passe”, vient de déclarer celui-ci à la presse. “Le Rotor va tenter de me tuer mais j’y suis prêt. Toute ma vie, j’ai attendu cet instant. Dans l’Endocosme, il n’y a rien qui puisse se comparer au Rotor. Rien qui lui ressemble. Ecoutez-moi bien. Le Rotor est » &lt;/em&gt;(Ainsi finit le résumé.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le roman fait mille cent onze pages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai commencé à le lire dans le Thalys et je n’arrive pas à m’en dépêtrer. C’est une de ces catastrophes littéraires plus grandes que la vie, un triomphal foutoir qu’on referme périodiquement pour le reprendre à la première page en espérant, cette fois, y voir plus clair. Mon petit doigt me souffle que Bogaerts a prémédité ces &lt;em&gt;reboots &lt;/em&gt;; que c’est ainsi que le mystérieux &lt;em&gt;« Rotor » &lt;/em&gt;se montre. Ce n’est pas un livre à lire, mais plutôt à jouer. Un détail m’a frappé hier soir, alors que je prenais des notes pour ce compte-rendu. On peut ouvrir &lt;strong&gt;Rotor &lt;/strong&gt;n’importe où : il y a toujours une histoire qui commence. Page 71, par exemple : &lt;em&gt;« L’hélicoptère de la Centrale décolla à six heures trente avec, à son bord, le détective Zéro, l’astronome et la géomancienne. Le cruciverbiste prit peur au dernier moment et choisit de rester à terre. “Zeus a été à Suez”, murmura-t-il en froissant son illustré. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Évidemment, il faut aimer les palindromes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce roman devrait plaire aux fans de Howard Waldrop et Jedediah Berry mais je vous en dirai plus quand je l’aurai fini. Si j’y arrive. Il n’est pas interdit de croire que les lecteurs d’Hergé y reconnaîtront certains personnages de &lt;em&gt;Tintin &lt;/em&gt;déguisés, et d’autres issus de « l’univers des canards » de Disney qui semblent conspirer contre eux. La ferveur avec laquelle Bogaerts disserte sur l’architecture et sa fascination pour le Palais de Justice de Bruxelles renvoient directement à Peeters et Schuiten. Cela dit, dans &lt;strong&gt;Rotor&lt;/strong&gt;,la cité la plus obscure s’appelle Picsouville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, ces Belges.&lt;/p&gt;
&lt;p align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/serge-lehman/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Serge Lehman&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;</description>
        
              </item>
          <item>
        <title>George R.R. Martin, le guide de lecture officieux</title>
        <link>https://blog.belial.fr/post/2012/07/12/george-r-r-martin-le-guide-de-lecture-officieux</link>
        <guid isPermaLink="false">urn:md5:0654ce9f5eb621a437fe6a70da1abb40</guid>
        <pubDate>Thu, 12 Jul 2012 14:51:00 +0200</pubDate>
        <dc:creator>Clément</dc:creator>
                  <category>Guide de lecture</category>
                          <category>Collectif</category>
                <description>&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-une.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-une.jpg&quot; style=&quot;display:none;&quot; /&gt;Winter is coming, mais en attendant, l’été est là, et il va falloir penser à remplir les sacs de plage des indispensables pavés estivaux. Comme les quatre tomes de l’intégrale du &lt;strong&gt;Trône de Fer&lt;/strong&gt;. Ou non. Parce que &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/george-r-r-martin/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;George R.R. Martin&lt;/a&gt; est un auteur dont l’œuvre va au-delà de son cycle de fantasy, un auteur dont &lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; a régulièrement suivi l’actualité éditoriale, voici un guide de lecture complémentaire à celui présent dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-67&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;numéro 67&lt;/a&gt;, composé de toutes les critiques de ses romans et nouvelles, parues dans les précédents numéros de la revue…&lt;/p&gt; &lt;h3&gt;Le Chevalier errant * L'Épée-lige&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-chevalier-errant.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-chevalier-errant.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après des années passées à produire en vain d'excellents romans et de brillantes nouvelles, le succès a fini par sourire à George R. R. Martin avec la saga du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; : une sombre épopée médiévale pleine de bruit et de fureur sur laquelle plane l'ombre des dragons.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Les deux textes non inédits composant cet ouvrage sont parus dans l'anthologie &lt;strong&gt;Légendes &lt;/strong&gt;(2001) chez J'ai Lu pour l'un, et dans l'anthologie &lt;strong&gt;Légendes de la fantasy &lt;/strong&gt;T.1 (2005) chez Pygmalion pour l'autre. Ces deux novellas ne constituent ni un prélude ni une préquelle au &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. Elles ne sont en rien liées aux événements ultérieurs. Certes, elles ont Westeros pour cadre et se déroulent plusieurs siècles avant la saga, mais rien de plus. Reste qu'elles ont évidemment vocation à faire connaître cet univers à de nouveaux lecteurs.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Westeros, ce sont les terres de l'Ouest, un pays ou un continent dont on a quelques peines à évaluer les dimensions, connu sous la dénomination des Sept Couronnes ; lesquelles ont été unifiées par des envahisseurs venus de Valyria chevauchant des dragons cracheurs de feu, les Targaryen. Depuis des milliers d'années, sans que l'on en connaisse la raison, Westeros reste figé dans un éternel XIIIe siècle, avant l'apparition de la bombarde… Westeros n'est nulle part sur Terre : c'est un autre monde mais les patronymes, pour beaucoup, fleurent bon le monde anglo-saxon — Stark, Lannister, Tyrell, etc. — ou la francophonie dont les sonorités ont pénétré l'Angleterre à la suite de Guillaume — ainsi Accalmie, Villevieille, Vivesaigues, Motte la Forêt et autres. Cet univers apparaît donc comme une construction synthétique servant de théâtre aux péripéties de la saga. Rien ne vient nous donner à penser que le monde de Westeros appartiendrait à un univers spatial connexe à notre monde.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il suffirait pourtant de remplacer les noms de lieux par d'autres, pris sur des cartes de France ou d'Angleterre, Péronne, Charleroi, Béthune, Reims, pour que l'on passât de l'univers de Martin à celui de Walter Scott, de la saga du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; à Quentin Durward ou Ivanhoé.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tant « Le Chevalier errant » que « L'Epée lige » relève bien davantage du roman historique plutôt que de la fantasy, ces deux textes ne s'appuyant sur aucun élément merveilleux. Dans les deux cas, les règles de la chevalerie constituent les moteurs des intrigues bien qu'elles soient appliquées dans le contexte de Westeros. La pertinence historique des règles en question pourrait peut-être prêter à querelles de spécialistes mais, à Westeros, peu importe. Ce qui compte, c'est qu'elles permettent à l'auteur de nous offrir deux histoires prenantes sans trop malmener notre incrédulité. « L'Epée lige » se compare volontiers au « Service des dames », l'un des textes de &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;htpp://www.belial.fr/post/janua-vera&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Janua Vera&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, le beau recueil de Jean-Philippe Jaworski publié aux Moutons électriques.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Ces deux textes sauront faire patienter les fans de la saga auxquels on conseillera en passant de se pencher sur le recueil de Jaworski, qui le mérite largement et où ils devraient trouver leur bonheur. À près de 20 euros, non inédit, ce diptyque n'a rien d'une priorité. Il faut le prendre pour ce qu'il est : deux textes destinés à promouvoir la saga réutilisés sans vergogne pour faire patienter le lecteur avide de savoir ce que vont devenir Tyrion, Aria, Stannis et Cerseï, l'extraordinaire « méchante » dont Martin affine le portrait à mesure que l'âme de la reine s'abîme dans la noirceur (ceci dit en passant, vu la vitesse avec laquelle J'ai Lu réédite en poche les bouquins de Pygmalion, il n'est pas impossible que le présent recueil soit dispo à pas cher au moment où vous lisez ces lignes). En tout cas, pour un livre à vocation purement commerciale, il est bon et peut donner une idée de l'ambiance à qui hésiterait encore à se lancer dans les douze tomes déjà parus de l'édition française.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-53&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°53&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;

&lt;h3&gt;Dragon de glace&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-dragon-glace.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-dragon-glace.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;Avant d’être l’auteur de la saga du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de Fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, dont la suite ne cesse de se faire attendre, George R. R. Martin était déjà un auteur de tout premier plan. On avait ainsi déjà pu découvrir sous sa plume &lt;strong&gt;L’Agonie de la lumière&lt;/strong&gt;, seul roman de la collection «Le Masque de l’avenir », censée concurrencer le mythique « CLA », ou &lt;strong&gt;Armageddon Rag&lt;/strong&gt;, qui avait inauguré la collection « Fictions » aux Editions de la Découverte(et dont on attend une réédition prochaine chez Denoël). Pourtant, plus encore que ses romans, ce sont ses nouvelles, dont deux tomes (&lt;strong&gt;Chanson pour Lya &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Des Astres et des ombres&lt;/strong&gt;) avaient été publiés chez J’ai Lu, qui avaient élevé Martin au rang d’auteur-phare. Des nouvelles au ton souvent fort sombre et parfois d’un romantisme échevelé. Les quatre textes réunis ici, publiés entre 1980 et 1987, datent de la même époque. Il semble malheureusement que Martin, accaparé par &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Le Trône de Fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, continue de délaisser la forme courte où il donne pourtant le meilleur de lui-même.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Quatre récits, donc. Deux relevant de la fantasy, et deux du fantastique. « Le Dragon de glace » avait été publié dans le &lt;a href=&quot;htpp://www.belial.fr/revue/bifrost-28&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;numéro 28&lt;/a&gt; de Bifrost, « L’Homme en forme de poire » dans le &lt;a href=&quot;htpp://www.belial.fr/revue/bifrost-33&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;numéro 33&lt;/a&gt; de cette même revue; « Dans les contrées perdues » avait été traduite dans le numéro 4 de la défunte revue &lt;em&gt;Asphodale&lt;/em&gt;. Enfin, « Portrait de famille », bien que lauréat du prix Nebula 1985 (novelette), était resté inédit en français ; une lacune éditoriale qu’il était plus que temps de combler.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Sous l’apparence d’une classique fantasy « avec dragon », George R. R. Martin nous offre une belle, quoique assez sombre, histoire de passage à l’âge adulte sur fond de guerre avec « Le Dragon de glace ». Adara est une fillette de sept ans. Née sous le signe de l’hiver, elle ne se sent revivre que quand revient le froid, alors que le reste du monde s’endort dans sa gangue de glace. Elle est à ce point fille de l’hiver que le mythique dragon de glace dont la venue est annonciatrice de temps difficiles lui permet de le chevaucher. La guerre tourne mal. Les forces du royaume battent en retraite tandis que les dragonniers ennemis investissent la contrée où la fillette a toujours vécu. Les épreuves de la guerre lui coûteront sa particularité hivernale, elle deviendra une fille comme tout le monde, laissant derrière elle les royaumes enchantés de l’enfance…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Dans les contrées perdues » est une histoire de loup-garou bien ficelée mais que l’on voit venir de loin. C’est le texte le plus faible du recueil, bien qu’il reste dans la manière de Martin.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Lauréat du Bram Stoker Award, « L’Homme en forme de poire » est une histoire noire à souhait sur le rejet et l’exclusion sociale. L’homme en forme de poire est l’archétype du repoussoir, de la personne que l’on déteste et rejette presque d’instinct tant elle est à l’opposé des stéréotypes sociaux en vigueur. Si loin du « beau » que la protagoniste ne peut la percevoir que loin du « bien » ; le rejet magistralement mis en scène par Martin est si puissant qu’il en devient générateur d’un authentique malaise. Beaucoup plus fort que les deux précédents, c’est un texte remarquable où George R.R. Martin se révèle tout aussi à l’aise dans le fantastique qu’il l’est dans la SF ou la fantasy.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Autre texte fantastique, « Portrait de famille » vaut largement à lui seul l’achat de ce recueil et le rend indispensable à ceux qui auraient déjà lu les trois autres récits lors de leur parution en revue. George R. R. Martin y décline à sa manière le thème du &lt;strong&gt;Portrait de Dorian Gray&lt;/strong&gt; d’Oscar Wilde, comme le fera ultérieurement Jeffrey Ford avec son &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-portrait-de-madame-charbuque&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Portrait de Madame Charbuque&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. C’est aussi une réflexion non pas sur le rôle, mais sur l’inspiration de l’écrivain vampirisant son milieu, son entourage. On y voit les personnages de ses divers romans venir nuitamment lui demander des comptes sur la manière dont il les a utilisés. La dernière n’étant autre que sa fille, victime d’une agression qu’il a exploité dans son dernier best-seller, fille qui vit ce roman comme une réitération de ce qu’elle a subi, amplifié par la trahison paternelle. Cette longue et sombre nouvelle, aussi magnifique que stupéfiante, proche de la littérature générale, n’est pas sans rappeler le fantastique de Francis Berthelot ; c’est dire la qualité du texte en question…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Un recueil qui n’a rien à envier à ses prédécesseurs.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-64&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Bifrost n°64&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;

&lt;h3&gt;Elle qui chevauche les tempêtes&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-ellequichevauche.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-ellequichevauche.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin: 0 1em 1em 0;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Il y a longtemps que l'humanité a débarqué sur cette planète morcelée en îles battues par des vents incessants. La société féodale qui s'y est développée depuis se partage entre les Rampants et les Aériens. Ces derniers, messagers à la neutralité proverbiale, volent d'une île à l'autre pour assurer la communication entre les cités. Ils disposent pour cela d'ailes mécaniques fabriquées à partir des derniers vestiges de la colonisation — des voiles solaires argentées, imputrescibles et très légères, qui équipaient les vaisseaux humains lors de l'époque mythique des vols spatiaux…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Elle qui chevauche les tempêtes se compose de trois longues nouvelles encadrées de deux autres, plus courtes (« Prologue » et « Épilogue »), présentant l'enfance et la vieillesse du personnage central, Mariss, à la personnalité et au charisme édifiants.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Devenue la fille adoptive de Russ, un Aérien qui n'avait pas de descendance à qui léguer ses ailes, la jeune Rampante découvre l'ivresse du vol, plaisir auquel elle ne saurait renoncer quand, contre toute attente, naît un fils dans la famille. Elle lui faut donc, au nom de la tradition, céder ses ailes à son frère Coll, un poète qui rêve de devenir musicien et qui, comble ultime, n'a que faire des ailes. Entêtée, Mariss n'hésite pas à braver les lois des aériens pour une société plus équitable où le mérite l'emporterait sur le droit de naissance, esquissant ainsi les bases d'une société nouvelle, apparemment plus égalitaire.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour l'emporter, elle doit combattre les préjugés et les antagonismes latents entre Rampants et Aériens, prêcher pour davantage d'ouverture vers l'autre. Ce récit un peu facile (Mariss, seule contre tous, parvenant à convaincre un par un ses opposants avec ses nobles sentiments pourtant dictés par le désir égoïste de conserver ses ailes…) emporte l'adhésion car on sait combien George R. R. Martin et Lisa Tuttle excellent à faire vibrer les cordes sensibles — au moins aussi bien que cet autre conteur qu'est Orson Scott Card.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus ambigu et plus profond est le second texte, « Une-Aile », centré sur la personnalité complexe de Val, personnage cynique qui fait tout pour se rendre haïssable. Désormais les ailes ne sont plus la propriété d'une famille d'Aériens mais de celui qui sait s'en rendre digne en gagnant des épreuves annuelles. La chance donnée à tous a conduit à la création d'écoles de vol, Mariss étant formatrice. Ce système n'efface pas les vieilles rancœurs et favorise de vilaines pratiques… peu sportives. Le combat de Mariss est cette fois basé sur la tolérance et sur le pardon. Le fait qu'il doit également être mené contre elle-même n'est pas étranger à l'excellence de ce texte, probablement le meilleur du recueil.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le troisième récit, « La Chute », raconte un nouveau combat d'une Mariss maintenant vieillissante, forcée d'abandonner le vol suite à un accident. Alors qu'elle se cherche une nouvelle identité, elle se voit obligée de défendre le statut des Aériens vis-à-vis des Rampants. Ici les victoires décisives et les lendemains qui chantent sont immédiatement suivis par l'apparition de problèmes compliquant le tableau. Il est à chaque fois question de choix à effectuer, entravé par des situations personnelles qui rendent la décision conflictuelle, situations aisément transposables dans le quotidien du lecteur, ce qui ne peut que l'impliquer davantage…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Des personnages vrais, des intrigues magistralement orchestrées mêlant destins individuels et enjeux collectifs, le tout associé à un art consommé de la narration, font, au total, de ces récits généreux et humanistes de véritables leçons de vie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Elle qui chevauche les tempêtes&lt;/strong&gt; s'impose comme un véritable chef-d’œuvre et on ne peut que s'étonner de la vingtaine d'année qu'il nous aura fallu patienter pour le voir enfin traduit en français. Un grand merci à l'éditeur.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/claude-ecken/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Claude Ecken&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-17&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°17&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;

&lt;h3&gt;Riverdream&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-riverdream.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-riverdream.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;Parce que les glaces ont brisé quasiment tous ses bateaux à vapeur, Abner Marsh, ruiné, mais continuant de jouir d'une solide réputation de marinier hors pair, se voit contraint de s'associer avec un inconnu au teint pâle, Joshua York, afin de continuer à exercer son métier. Ensemble, ils font construire l'un des plus beaux vapeurs appelés à naviguer sur le Mississipi : le Rêve de Fevre, capable d'embarquer mille tonnes de fret et de nombreux passagers. À l'usage, Joshua, qui vit la nuit, dort le jour et est entouré d'une bien étrange cours d'amis, se dévoile peu à peu, devenant le plus singulier des associés, aussi esthète et cultivé qu'Abner Marsh est hideux, glouton et droit. Un être secret, mais aussi en quête, disparaissant parfois plusieurs jours de suite, ce qui pose de gros problèmes avec les passagers, obligés alors de poireauter sans qu'on puisse leur expliquer pourquoi. Excédé par l'attitude irresponsable de Joshua (le Rêve de Fevre a besoin d'une solide réputation), Abner fouille la cabine de l'homme sans âge et l'oblige à s'expliquer. S'ensuit une longue confession durant laquelle Joshua York crache le morceau : il est un vampire. Mieux : un Maître du Sang. Et utilisant le Rêve de Fevre, il cherche à rassembler sa race et à la sortir du secret (car il a en sa possession un élixir qui permet aux vampires de se débarrasser de leur « soif rouge »). Joshua York est en quelque sorte un vampire humaniste, ce qui est loin d'être le cas de Damon Julian, un autre Maître du Sang, installé sur la propriété de la famille Garoux, en peu en aval de la Nouvelle-Orléans. Moins raffiné, Julian considère l'humanité comme du bétail et, en tranchant la main d'un « bébé nègre », il montrera à ceux placés en travers de sa route qu'il est le Maître et les autres des esclaves, ou pire, de la nourriture.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;George R.R. Martin a écrit &lt;strong&gt;Riverdream&lt;/strong&gt; (titre français idiot auquel on préférera le titre original &lt;strong&gt;Fevre Dream&lt;/strong&gt; à défaut d'en trouver un meilleur) en 1983, soit sept ans après la parution d'&lt;strong&gt;Entretien avec un vampire&lt;/strong&gt;, premier opus, passable, d'une série qui en trente ans a définitivement sombré dans le pathétique le plus consommé, engendrant par ailleurs deux films dispensables, &lt;em&gt;Entretien avec un vampire&lt;/em&gt; de Neil Jordan (un des films les plus superficiels du cinéaste irlandais) et &lt;em&gt;La Reine des damnés&lt;/em&gt; de Michael Rymer, peu ou prou un navet pour pisseuses gothiques « avé la croix ansée autour du cou », donc un produit sans intérêt (auquel on préfèrera, et de loin, &lt;em&gt;Les Prédateurs &lt;/em&gt;de Tony Scott, tiré du roman éponyme de Whitley Streiber). Si je me permets ici de mettre en parallèle la série d'Anne Rice et le one-shot de George R.R. Martin, c'est tout simplement parce qu'une fois de plus le livre le moins célèbre est de loin le plus réussi, le plus littéraire. &lt;strong&gt;Fevre Dream &lt;/strong&gt;est très grand livre, plus conradien que fantastique (ce que confirme la confession de Joshua York qui ressemble évidemment à celle de &lt;strong&gt;Lord Jim&lt;/strong&gt;), c'est aussi une formidable aventure (fluviale, humaine et inhumaine) dans laquelle l'auteur, fort de son extraordinaire connaissance de l'histoire américaine des années 1850, n'hésite pas à massacrer tous les clichés du genre (le personnage principal est hideux, énorme et peu sympathique ; les méchants ne se contentent pas d'être méchants, ils ont un vrai passé, de véritables aspirations, et même une vie sociale assez complexe ; la religion catholique n'a rien à faire dans cette histoire de créatures de la nuit venues de l'Oural). Mieux, Martin ose s'attaquer à l'Histoire de France et plus généralement à l'Histoire européenne, sans oublier d'ajouter Shelley et Byron à son intrigue, en n'utilisant que leur poésie, là où il aurait été si facile d'en faire des poètes suceurs de sang à l'origine du &lt;strong&gt;Vampire &lt;/strong&gt;de John William Polidori. Erudition, maîtrise du récit, &lt;strong&gt;Fevre Dream &lt;/strong&gt;est un pur plaisir pour lecteurs (amateurs de chroniques vampiriques ou non) qui, personnellement, me fait regretter que Martin ne se consacre plus qu'à son interminable &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; (c'est certes formidable, cher ami, mais c'est BEAUCOUP TROP LONG !).&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Après &lt;strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/post/le-dernier-magicien&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Le Dernier magicien&lt;/a&gt; &lt;/strong&gt;de Megan Lindholm, voilà probablement l'autre chef-d'œuvre publié par les éditions Mnémos. On regrettera alors une édition qui n'est pas au niveau : « Waldrop » orthographié « Walldrop », dans la dédicace ; « decade » traduit « décade », alors qu'il s'agit d'une décennie, « porch » traduit « porche », alors qu'il s'agit de la typique véranda à claire-voie des maisons coloniales du sud des Etats-Unis… et j'en passe. Dommage, car la traduction d'Alain Robert, certes insuffisamment relue, est très fluide et ne se relâche que rarement. Espérons qu'une édition poche naîtra bientôt et corrigera ces petits défauts pour rendre à &lt;strong&gt;Fevre Dream &lt;/strong&gt;son aura de livre parfait.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/thomas-day/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Thomas Day&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-42&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°42&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;

&lt;h3&gt;Les Rois des sables&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-rois-sable.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-rois-sable.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;La mention « inédit » figurant sur la quatrième de couverture est pour le moins cavalière dans la mesure où trois des six nouvelles que contient le recueil ont déjà connu une précédente édition française. « La Cité de pierre » est parue dans le &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-31&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;numéro 31&lt;/a&gt; de Bifrost, « Par la croix et le dragon » et « Les Rois des sables » dans l'anthologie &lt;strong&gt;Univers 1981&lt;/strong&gt;. Tous les textes sont des années 70. Entre 73 et 78. « Les Rois des sables » n'étant pas daté ; le recueil l'étant, lui, de 1979. Il apparaît donc comme un troisième tome venant après &lt;strong&gt;Chanson pour Lya&lt;/strong&gt; et &lt;strong&gt;Des astres et des ombres &lt;/strong&gt;qui ont été réimprimés voici peu (tous deux chez J'ai Lu). S'il est plus mince que ses prédécesseurs, il n'en est pas moins à la hauteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Aujourd'hui, George R. R. Martin est connu et reconnu grâce au succès de la saga du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, vaste fresque à l'ambiance sombre, évoquant &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les Rois Maudits&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, dont le douzième volume du saucissonnage français en minces livres d'environ 330 pages vient de sortir chez Pygmalion (éditeur naguère récompensé d'un Razzy pour cette boucherie) sous le titre &lt;strong&gt;Un festin pour les corbeaux&lt;/strong&gt;. Martin avait pourtant écrit des œuvres autrement méritoires auparavant — &lt;strong&gt;Armageddon Rag&lt;/strong&gt;, où l'on suit un journaliste de rock dans sa tentative de ranimer la flamme du &lt;em&gt;flower power &lt;/em&gt;en ressuscitant un mythique groupe apocryphe, ou encore &lt;strong&gt;L'Agonie de la lumière&lt;/strong&gt;, unique volume du « Masque de l'Avenir » (depuis repris en J'ai Lu) qui devait concurrencer le « CLA ». C'est dans l'univers de space opera de ce dernier roman que s'inscrivent également &lt;strong&gt;Le Voyage de Haviland Tuf&lt;/strong&gt; (que ne renierait certainement pas Roland C. Wagner), publié en 2006 chez Mnémos, ainsi que &lt;strong&gt;Le Volcryn&lt;/strong&gt;, minuscule roman S-F de 150 pages qui concluait en beauté le collection « Futurama » (2e série) que dirigeait feu Jean-Patrick Manchette aux Presses de la Cité. &lt;strong&gt;Le Volcryn&lt;/strong&gt;, qui n'a jamais été réédité, est d'ailleurs certainement le roman traduit le moins connu de Martin…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Cinq de ces six textes appartiennent à cet univers que l'on découvre à petites touches, texte après texte. « Vifs-Amis » est l'exception. C'est une nouvelle bien dans la manière romantique de George R. R. Martin. Non l'histoire d'un impossible amour mais celle d'un amour qui aurait dû être possible et ne l'est plus du fait de l'incapacité de l'un à se risquer vers l'autre.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« La Dame des étoiles » est un récit noir, façon polar, situé sur les marges de l'œuvre de Martin. On y devine le potentiel de noirceur que l'on verra éclore dans les meilleures pages du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. « La Cité de pierre » et « Aprevères » sont les deux textes qui s'approchent le plus de la veine principale de l'écriture de l'auteur ; des textes tout empreints de mélancolie, de nostalgie et de poésie, que l'on pourra qualifier de « beaux » textes et qui illustrent à merveille ce pourquoi on peut adorer lire cet auteur.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Plus riche et complexe est « Les Rois des sables ». On y retrouve quelque chose dans l'esprit du &lt;strong&gt;Volcryn &lt;/strong&gt;qui se révèle dans la chute, laquelle n'est toutefois pas le point fort de Martin. Ça suffit néanmoins à faire de ces « Rois des sables » une nouvelle passionnante et originale sans que pour autant Martin ait dû renoncer à sa patte si particulière.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Par la croix et le dragon », qui ouvre ce recueil, en est tout simplement le chef-d'œuvre. C'est peut-être même le meilleur texte de Martin, et en tout cas celui que je préfère. Martin n'écrit que rarement des textes à forte problématique. Citons « La Nuit des Wampyres », dans &lt;strong&gt;Des astres et des ombres&lt;/strong&gt;, qui contait un raid nucléaire délibérément voué à l'échec mené dans un sinistre dessein politique. Ici, Martin s'intéresse à la « raison » de la religion, exprimant une idée très proche de ce que j'en pense. Un inquisiteur se voit confronté à un hérétique qui a inventé une nouvelle religion réhabilitant Judas, mêlant allègrement des dragons aux Ecritures. Les menteurs créent des religions et des croyances car elles sont un rempart contre le nihilisme engendré par l'entropie, l'absurdité et la vacuité de l'existence. Face à une intolérable vérité, les mensonges de la foi sont un précieux réconfort…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final, &lt;strong&gt;Les Rois des sables &lt;/strong&gt;se révèle un excellent recueil — et « Par la croix et le dragon » une nouvelle absolument exceptionnelle qui, à elle seule, vaut bien plus que l'achat du livre, et peu importe qu'elle ne soit pas inédite, il était indispensable, après 25 ans, de la mettre à nouveau à la disposition des lecteurs.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-50&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°50&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

&lt;center&gt;*&lt;/center&gt;

&lt;h3&gt;Le Trône de fer&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-trone-fer.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-trone-fer.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;Pygmalion est un éditeur qui s'est fait une spécialité du roman historique moderne, des grands amours de l'histoire plus ou moins romancés. C'est aussi l'éditeur du best-seller de Marion Zimmer Bradley, &lt;strong&gt;Les dames du lac&lt;/strong&gt;, et de &lt;strong&gt;La tapisserie de Fionavar &lt;/strong&gt;de Guy Gavriel Kay.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;George R. R. Martin est apparu en France dans les années 80, dans le sillage d'une vague qui portait Orson Scott Card, John Varley, Gene Wolfe et Scott Baker. Il a laissé deux romans marquants : &lt;strong&gt;L'agonie de la Lumière &lt;/strong&gt;(J'ai Lu), un space opera dramatique, et &lt;strong&gt;Armageddon Rag &lt;/strong&gt;(La Découverte), contant la pathétique tentative d'un journaliste nostalgique de ressusciter le Flower Power à travers un groupe rock. Sans oublier deux recueils de nouvelles impérissables : &lt;strong&gt;Chanson pour Lya &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Des astres et des ombres&lt;/strong&gt;, où il a sculpté l'essence même du sombre, du tragique et de la nostalgie.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour &lt;strong&gt;Le trône de fer &lt;/strong&gt;— &lt;strong&gt;A game of thrones &lt;/strong&gt;(pas de mention du titre original sur la traduction) — il a obtenu le prix Locus 97 en catégorie fantasy aux côtés de &lt;strong&gt;Mars la bleue &lt;/strong&gt;(S-F) et de Stephen King (fantastique). Excusez du peu, d'autant que George R. R. Martin, bien qu'il soit loin de la notoriété de King ou de celle de la trilogie martienne de K. S. Robinson, n'est pas le parent pauvre du lot. Ce roman achèvera de convaincre certains détracteurs de la fantasy — dont je suis d'ordinaire — en apportant la preuve définitive (s'il le fallait) que ce genre peut aussi produire du bon, du très bon.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;De Roger Zelazny à la « Pink Fantasy » chère à Jacques Goimard (Pocket), de R. E. Howard à J. R. R. Tolkien en passant par &lt;strong&gt;Elric&lt;/strong&gt; ou &lt;strong&gt;Alvin&lt;/strong&gt; jusqu'à &lt;strong&gt;Tigane &lt;/strong&gt;et au &lt;strong&gt;Cycle des Epées&lt;/strong&gt; de Fritz Leiber, la fantasy sait faire preuve d'une belle diversité. Martin inscrit son roman dans la veine réaliste de la fantasy médiévale. Il est ici question d'une Terre imaginaire mais résolument anglo-saxonne, où sont morts les dragons et le surnaturel réduit à l'état de légende. L'intrigue emprunte davantage à Alexandre Dumas qu'au Conan d'Howard. Il y a moins de sorcières dans ce roman que dans la réalité, nul magicien et la religion y est maintenue en arrière-plan. Inutile de préciser que ce livre n'est pas pour ceux qui, dans la fantasy, recherchent le merveilleux.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;George R. R. Martin, c'est autre chose. C'est sombre et dramatique. C'est dur et violent. Humain. Ici, le cynisme et le goût du pouvoir donnent le cœur d'assassiner un gamin de sept ans. Martin réussit à exhaler l'essence même du sordide à travers les pages qu'il donne à lire. Deux camps cependant : le cynisme et l'honneur ; deux clans : les Lannister et les Stark. Entre eux, la maison royale qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut. La luxure et l'inceste, le meurtre et la corruption, la lâcheté et le mensonge sont au cœur de l'univers proposé par l'auteur. Autant dire que ce n'est pas de la fantasy juvénile.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Tout cela ne serait rien, vraiment, si n'étaient l'œuvre et le talent de George R. R. Martin. Quand on parle de roman psychologique — sauf au meilleur de la littérature générale —, on entend d'interminables considérations sur les états d'âme des personnages. Chez Martin, la psychologie est inscrite dans l'action, en son cœur même. C'est dans l'action, à travers les péripéties et les événements que, progressivement, se dessine le caractère des personnages. L'évocation est alors d'une force rare. Martin ne se contente pas de dépeindre des caractères, surtout, et c'est bien ce qui fait la richesse de son talent, il les met en relation. Du coup, le roman est — relativement — court. L'auteur n'a pas tiré à la ligne, et c'est un récit intense qui vous embarque à l'instar des meilleurs thrillers, ce qu'il est en fin de compte.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le trône de fer &lt;/strong&gt;mérite amplement son prix Locus. C'est un livre magnifique qui, hors la magie, n'est pas sans rappeler le film &lt;em&gt;Excalibur &lt;/em&gt;(celui de Boorman). Martin n'a pas cherché à faire œuvre novatrice et originale, ni non plus à surprendre. Il a relevé le défi du classicisme : faire mieux plutôt qu'autre chose, et y est parvenu haut la main. On se languit déjà d'attendre la suite, &lt;strong&gt;Le donjon rouge&lt;/strong&gt;, dont la sortie devrait être imminente au moment où vous lisez ces lignes. Espérons-le, car tout ce qu'on peut reprocher au &lt;strong&gt;Trône de fer &lt;/strong&gt;est de n'être pas un roman complet. On n'attend pas une suite, mais la suite. Peut-être — sans doute — est-il possible de trouver des livres encore meilleurs, mais George R. R. Martin a réussi là un sans-faute, rien sur quoi le critique ne puisse fonder un avis négatif, si ce n'est l'emploi des expressions « coma » et « état stationnaire », inadaptées à un cadre médiéval. Une broutille !&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le trône de fer &lt;/strong&gt;ne concerne peut-être pas tous les amateurs de fantasy, mais devrait aisément se concilier ceux qui sont rebutés par le surnaturel ainsi que les amateurs de romans historiques, sous réserve qu'ils puissent accepter que le texte soit purement imaginaire. Il faudra une bonne raison pour ne pas lire un roman de cette qualité. Vivement la suite !&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/jean-pierre-lion/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Jean-Pierre Lion&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-11&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°11&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

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&lt;h3&gt;Le Voyage de Haviland Tuf&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-voyage-tuf.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-voyage-tuf.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;Le brave marchand Haviland Tuf se trouve, par le fruit d'un hasard assassin assez cartoonesque, promu au rang d'unique possesseur de L'Arche, dernier vaisseau de guerre à germes de la puissante ancienne Terre. Le bonhomme s'autoproclame aussitôt ingénieur écologue et entame un périple qui l'amène à faire étape dans plusieurs mondes et à mettre à contribution les ressources du vaisseau — cuve à cloner, chronomuteur et bibliothèque cellulaire — afin de résoudre les problèmes que lui soumettent leurs habitants. Marchand dans l'âme, Tuf négocie au mieux de ses intérêts et de ceux de ses clients les services qu'il rend. Cependant, au fil des transactions, il réévalue progressivement les intérêts de ceux-ci en tenant compte de leur nature humaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Pour ceux qui ne le savent pas ou qui l'on oublié, George R. R. Martin a écrit dans d'autres domaines de l'imaginaire avant de se consacrer à l'interminable série de fantasy : &lt;strong&gt;&lt;em&gt;A song of Ice and Fire &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;(en français, le cycle du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;, disponible en poche chez J'ai Lu). À la décharge des incultes, puisqu'il faut bien leur trouver des excuses, reconnaissons que le succès et l'ampleur (pour ne pas dire l'enflure) de cet ersatz des &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Rois maudits &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;ont quelque peu éclipsé les œuvres antérieures de l'auteur, en particulier les deux romans &lt;strong&gt;Armageddon Rag &lt;/strong&gt;et &lt;strong&gt;Riverdream&lt;/strong&gt;, et aussi le recueil &lt;strong&gt;Chanson pour Lya &lt;/strong&gt;(réédité récemment chez J'ai Lu). En ce qui concerne &lt;strong&gt;Le Voyage de Haviland Tuf&lt;/strong&gt;, tous les indicateurs révèlent sans contestation possible le space opera le plus classique, pour ne pas dire le plus old school : vaisseau gigantesque doté d'une puissance dévastatrice, voyage interstellaire, découverte d'écosystèmes exotiques mais habités par des civilisations calquées sur celles de notre Histoire… On frémit d'avance ou on se pâme (cochez l'option qui vous convient) à l'idée de lire une énième variation des lectures de son adolescence. Néanmoins, les apparences sont souvent trompeuses, ce que ne contredit pas ce présent roman. En effet, il apparaît rapidement que les clichés les plus éculés du space opera sont désamorcés par la personnalité même de Haviland Tuf et par le ton volontairement humoristique adopté par l'auteur pour le mettre en situation. Grand, bedonnant, d'une carnation blafarde, de caractère débonnaire mais loin d'être naïf, Tuf ne présente pas vraiment les caractéristiques du héros irrésistible ou du mauvais garçon attachant, style Han Solo. Si on ajoute que son raisonnement est d'un pragmatisme désarmant, qu'à l'instar de ses chats il retombe toujours sur ses pieds quelle que soit la situation, et qu'il ponctue ses paroles d'interjections — bigre ! — étonnantes, il ne fait plus aucun doute que George R. R. Martin joue davantage des clichés qu'il n'en use.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;En conséquence, ce roman est une lecture légère, sympathique, distrayante et dépourvue de toute prétention malvenue. Pour peu que l'on fasse abstraction des quelques coquilles et du découpage très mécanique — un chapitre égale une escale dans le voyage — on peut même trouver une qualité supplémentaire à ce texte : celle de la fable, car mine de rien, Martin intègre dans son récit deux ou trois vérités générales pas toujours très plaisantes sur la nature humaine.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Au final c'est donc George R. R. Martin et non le personnage fictif de Haviland Tuf qui s'impose comme le plus roublard des deux. Maintenant, si vous souhaitez vous reposer entre deux lectures plus exigeantes, vous savez ce qu'il vous reste à faire.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/laurent-leleu/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Laurent Leleu&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-46&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°46&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;

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&lt;h3&gt;Le Volcryn&lt;/h3&gt;

&lt;p&gt;&lt;img alt=&quot;martin-gdl-volcryn.jpg&quot; src=&quot;https://blog.belial.fr/media/martin-gdl-volcryn.jpg&quot; style=&quot;float: left; margin-top: 0; margin-right: 1em; margin-bottom: 1em; margin-left: 0; &quot; /&gt;Non, George R. R. Martin n’est pas « que» l’auteur de l’interminable saga du &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Trône de fer&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;. Il y a de cela longtemps, dans une lointaine galaxie, il fut également un auteur de science-fiction et de fantastique tout ce qu’il y a de recommandable, particulièrement doué pour la forme courte (si, si). En témoigne la novella « Le Volcryn », prix Locus 1981, aujourd’hui rééditée par ActuSF dans sa toute nouvelle toute belle collection « Perles d’épice », sous une jolie couverture de Lasth.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Le propos n’est a priori pas des plus originaux. Karoly d’Branin, tel un capitaine Achab des temps futurs, a une obsession : les volcryns, une race extraterrestre semi légendaire qui parcourrait la galaxie depuis la nuit des temps à bord de gigantesques vaisseaux subluminiques. Ayant enfin obtenu des financements pour étudier de près les fascinants extraterrestres, voire entrer en contact avec eux, il réunit une dizaine de chercheurs puis loue l’Armageddon, le vaisseau du commandant Royd Eris. C’est le grand départ pour l’inconnu…&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Mais une ambiance oppressante s’installe assez rapidement. La faute en incombe sans doute pour une bonne part à l’énigmatique Royd Eris, qui refuse d’apparaître en personne auprès de ses passagers, ne communicant avec eux que sous la forme d’un hologramme… Quant au télépathe de l’équipe, Thale Lasamer, il a tôt fait de sombrer dans la paranoïa, prétendant qu’on les observe et qu’une menace rôde… et ses collègues se font de plus en plus réceptifs à ce discours, tandis que le voyage se prolonge et que le mystère Royd Eris reste entier. Et, bientôt, il y aura un mort… le premier d’une longue série.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;« Dans l’espace, personne ne vous entendra crier », comme le disait si bien un film à peu près contemporain, auquel on ne pourra s’empêcher de penser à la lecture du « Volcryn ». C’est que tous les ingrédients en sont réunis : huis-clos dans l’espace, mélange de science-fiction et d’horreur, « distribution » limitée mais haute en couleurs, non-dits abondants… Rien d’étonnant à ce que la novella de George R. R. Martin ait été à son tour adaptée au cinéma (pour un résultat paraît-il médiocre, mais votre serviteur ne peut pas se prononcer, n’ayant pas vu la bête…). Elle possède à vrai dire tout ce qui fait la proverbiale bonne série B.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Et le fait est que l’on dévore ce court roman avec un grand plaisir, quand bien même certaines ficelles peuvent aujourd’hui prendre l’allure d’énormes cordages. Mais George R.R. Martin était déjà un conteur de grand talent, capable d’embarquer son lecteur avec une aisance exemplaire, et de ne plus le lâcher jusqu’à la dernière page.&lt;/p&gt;

&lt;p&gt;Alors, certes, on pourra bien émettre quelques critiques ici ou là, outre le côté un peu convenu, a fortiori aujourd’hui, de la chose, sur certains personnages à peine esquissés(là où d’autres, en contrepoint, sont tout à fait fascinants, Royd Eris en tête, bien sûr, mais aussi le « modèle perfectionné » Melantha Jhirl), ou sur le style purement fonctionnel (mais néanmoins très efficace), mais ne boudons pas notre plaisir : « Le Volcryn » se lit tout seul avec un bonheur constant, et on n’en demandait pas davantage.&lt;/p&gt;

&lt;h5 align=&quot;right&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/bertrand-bonnet/&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;Bertrand Bonnet&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
Critique originellement parue dans &lt;a href=&quot;http://www.belial.fr/revue/bifrost-60&quot; hreflang=&quot;fr&quot;&gt;&lt;em&gt;Bifrost&lt;/em&gt; n°60&lt;/a&gt;.&lt;/h5&gt;</description>
        
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