Moon Safari, Air (Source, 1998). 10 chansons, 43 minutes.
Le Voyage dans la Lune, Air (Revolvair, 2012). 11 morceaux, 31 minutes.

Joli parcours que celui du groupe Air, qui a débuté et (provisoirement ?) conclu sa discographie sous le signe de la Lune. Le cinquantenaire de l’alunissage d’Apollo 11 vaut bien la peine qu’on s’y arrête quelques instants.

Le 21 juillet 1969, Neil Armstrong et Buzz Aldrin trottinent sur la Lune tandis que fait le tour du satellite. Quelques mois plus tard, toujours en l’an de grâce 1969, naissent sur Terre Jean-Benoit Dunckel et Nicolas Godin. Bien entendu, les trois heureux événements sont décorrélés mais la coïncidence m’amusait. Un quart de siècle et quelques aventures plus tard, Dunckel et Godin forment le duo Air ; après plusieurs morceaux remarqués (et rassemblés ensuite sur la compilation Premiers Symptômes ), le duo sort son premier album : Moon Safari.

Je n’ai pas grand-chose à ajouter sur cet album qui n’ait déjà été dit cent fois depuis sa sortie en 1998. Paru un an après Homework de Daft Punk, Moon Safari installe Dunckel et Godin en nouveaux hérauts de la French Touch, quand bien même leur approche est à des années-lumière de celle de Guy de Homen-Christo et Thomas Bangalter. En tant que tel, la lune n’est pas vraiment au cœur du disque au-delà de son titre, et si quelques morceaux ont un petit côté science-fictif (« Kelly, watch the stars » ou « A New Star in the Sky »), c’est l’ambiance globale de Moon Safari qui évoque un périple tranquille dans une autre dimension, une odyssée miniature aérienne (forcément), radieuse… voire solaire ? Bon, pas si lunaire que ça… à moins que Dunckel et Godin ait visité une autre lune que celle qu’Armstrong et Aldrin ont visité. Plus de vingt ans après sa sortie, le premier album de Air n’a pas trop mal vieilli, et de l’épique « La Femme d’argent » introduisant le disque jusqu’au « Voyage de Pénélope » en passant par le tubesque « Sexy Boy », Moon Safari a sa place au panthéon de l’electro.

Moon Safari

Après cette superbe introduction suivront des albums de qualité inégale. Vrai-faux deuxième album, la bande originale de Virgin Suicides de Sofia Coppola est sûrement meilleure que le film, portée par la mélancolie poignante du morceau « Playground Love » (ce saxophone, bon sang). Sorti en 2000, 10,000 Hz Legend m’a fait l’impression d’un disque gonflé à l’hélium : une magnifique baudruche, que l’enthousiasme naïf du duo empêche de sombrer dans la grandiloquence. Talkie Walkie (2004) revient à des choses plus terre à terre, avec une série de pop songs (dont la géniale « Alpha Beta Gaga »). Dommage que Pocket Symphony (2007) soit à l’image de sa pochette : un bibelot sans grand intérêt, auquel on ne jette pas plus d’un regard (ou d’une écoute), destiné à prendre la poussière dans un coin. Love 2 (2009) tente de retrouver le groove aérien (pardon) des albums précédents mais avec un succès mitigé ; un album-bibelot lui aussi.

Discographie de Air

La carrière de Air aurait pu se terminer mollement ainsi, avec une suite inégale d’albums sympathiques mais sans plus. Mais voilà qu’en 2010, deux fondations entreprennent de restaurer ce qui est probablement le tout-premier film de science-fiction au monde : Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès. À vrai dire, il ne s’agit pas seulement de restaurer la bobine mais également de lui rendre ses couleurs d’antan, les films de Méliès étant colorisés par une armée de petites mains. Et tant qu’à faire, autant lui donner une nouvelle bande originale… signée par nulle autre que le duo constitué de Jean-Benoit Dunckel et Nicolas Godin.

Le Voyage dans la lune

Quelques mots sur le film : revoir en ce début de XXIe siècle Le Voyage dans la lune suscite un mélange contradictoire d’impressions. Inspiré de Jules Verne et H.G. Wells, le court-métrage contient son lot de scènes culte… mais il a épouvantablement vieilli sous d’autres aspects, les explorateurs terriens se comportant comme d’odieux connards colons une fois sur la lune. Certes, le film reflète son époque et ses valeurs dépassées, et il serait idiot de le vouer aux gémonies. L’expo Lune au Grand Palais m’a permis de découvrir que le film de Méliès avait connu un remake six ans après sa sortie : Excursion dans la Lune, court-métrage du pionnier espagnol Segundo de Chomón, qui reproduit pour ainsi dire plan par plan l’œuvre de Méliès… mais avec de petites variations (par exemple, l’obus ne heurte pas l’œil de la Lune mais entre dans sa bouche ; plus tard, les Sélénites chassent les humains et éjectent à coups de pied l’obus de la Lune).

Le Voyage dans la lune

Quid de la musique alors ? Associée aux images de Méliès, la BO d’Air m’a hélas paru assez mal coller aux images, la modernité psychédélique du duo français me paraissant pas vraiment en phase avec le court-métrage. En revanche, l’album en soi – deux fois plus long que le court-métrage de Méliès – s’écoute avec un plaisir certain. Après « Astronomic Club », un morceau introductif un brin poussif, à la grandiloquence assumée, l’album décolle avec « Seven Stars » : le morceau débute avec une rythmique martiale bien vite tempérée par quelques notes de piano tout droit échappées de Moon Safari, avant que ne débute la séquence d’ignition emmenant le titre dans le firmament. Après la nonchalance un brin inquiète du bref « Retour sur Terre » suit le folâtre « Parade ». « Moon Fever » représente une parenthèse éthérée, un brin mollassonne, qui pâlit face à l’épopée de poche qu’est « Sonic Armada » : une sonnerie distordue, une rythmique caracolante, un synthé en plein trip psychédélique, pour le morceau le plus ambitieux de l’album. Chantée en anglais et français, « Who Am I Now? » est une comptine des plus étranges – l’ambiance y est rêveuse — lunaire, forcément. Vignette trop brève, « Décollage » promet davantage qu’elle ne délivre, à la manière d’une fusée qui cramerait son propergol mais oublierait de décoller. « Cosmic Trip » se révèle plus conforme à son titre, avec la voix suave d’une hôtesse invitant l’auditeur à prendre place (et à ouvrir les portes de la perception) :

« Welcome to the astronomical club
The rocket shell is now ready to take off »

L’album se termine avec « Lava », pendant mélancolique à « Alpha Beta Gaga » et conclusion désenchantée de ce disque. En dépit d’un caractère répétitif (alternance de morceaux lents et de morceaux rapides), cette bande originale du Voyage dans la Lune s’avère l’équivalent musical d’une sucrerie, un brin douce-amère, un peu courte en bouche.

A Trip to the Moon

En 2016, le musicien Jeff Mills, figure tutélaire de la techno de Detroit et passionné notoire de cinéma et de SF, a composé sa propre BO pour le film de Méliès. Pas vraiment un coup d’essai pour le DJ, déjà responsable de la recréation de bandes originales pour Metropolis ou Une femme dans la lune. Ici, l’ambiance est par moment plus technoïde, parfois plus expérimentale, mais l’ensemble vaut aussi l’écoute. (Une récente réédition en DVD (ici) du Voyage dans la Lune propose, outre la bande originale de Mills, deux autres BO signées Robert Israel et Dorian Pimpernel. Ne les ayant pas écoutées, je me contente d'en signaler l'existence.)

Quand j’écrivais plus haut que la carrière de Air s’était arrêtée avec la BO du Voyage dans la lune, j’exagérais un peu. En 2014, le duo a sorti Music for Museum, disque d’ambient créé pour une exposition du Palais des Beaux-Arts de Lille. Néanmoins, dans la foulée de la compilation Twentyears, le duo semblait indiquer vouloir se mettre en retrait (« C’est une malédiction : après quarante ans, on fait des albums merdiques », disait Jean-Benoît Dunckel à Pitchfork). Place aux jeunes en somme. Et que qui veuille retourne sur la lune, en rêve ou non…

Introuvable : à moins d’habiter sur (ou dans) la lune, et encore…
Inécoutable : à moins de l’écouter dans le vide de l’espace, et encore…
Inoubliable : oui, à moins d’être allergique à Air