Utopia, Björk (One Little Indian, 2017). 14 chansons, 72 minutes.
Discographie de Björk, 1993-2001

Étrange parcours musical que celui de Björk…

Résumé-express : d’abord enfant-star avec un premier album enregistré à l’âge de 11 ans et tout simplement titré Björk (1977), la jeune chanteuse a traversé différents groupes et formations au fil des années suivantes, s’essayant à autant de genres (le punk avec Tappi Tíkarrass et Kukl, la pop avec les Sugarcubes, le jazz avec le Tríó Guðmundar Ingólfssonar). Sa carrière solo commença réellement avec l’album titré (avec une pertinence certaine) Debut en 1993. Deux ans plus tard, Post approfondissait le sillon de fort belle manière, et se montrait plus varié musicalement. Le premier chef d’œuvre de Björk reste néanmoins Homogenic (1997), où l’electro se mêlait aux racines islandaises de la chanteuse ; des dix chansons de l’album, la moitié tutoie l’excellence (la martiale « Hunter », la déchirante « Jóga », « Pluto » et sa fureur de bruit blanc, l’élégiaque « All Is Full of Love » et surtout « Bachelorette », chanson à la puissance émotionnelle intacte) et l’autre moitié à peine moins bonne.

Discographie de Björk, 2004-2011

En 2001, Vespertine se montrait le digne successeur d’Homogenic, dans une approche plus intimiste et hivernale. Côté matrimonial, Björk commença à fréquenter au début des années 2000 l’artiste Matthew Barney, auteur de plusieurs œuvres filmiques comme l’intriguant « Cremaster Cycle » ou le baleinesque (et un peu foireux) Drawing Restraint 9. A posteriori, il est facile d’affirmer que ce contact avec l’art contemporain va influencer Björk… mais le fait est que le sillon creusé par la chanteuse va s’avérer de plus en plus personnel. Depuis Vespertine, l’Islandaise donne l’impression de vouloir diviser le nombre de ses fans par deux à chaque nouvel album, chacun plus expérimental que le précédent.

Successeur attendu de Vespertine, Medùlla (2004) se consacrait essentiellement à la voix, et si l’album contient d’excellentes chansons, il contient aussi son lot de choses… plus difficilement écoutable en dépit de toute l’affection que l’on peut porter à l’Islandaise. La BO originale de Drawing Restraint 9 (2006) était à l’image du film : arty jusqu’à l’excès, inécoutable par moment, et somme toute dispensable.

Volta (2007) tentait de revenir à une approche plus conventionnelle, avec un succès moyen – une moitié de bonnes chansons, une moitié de chansons médiocres. Après une résidence d’artiste, Björk s’essayait l’œuvre d’art totale avec Biophilia (2011), disque ayant pour but « d'explorer le fonctionnement du son, l'étendue infinie de l'univers, des systèmes planétaires aux structures atomiques ». Pas de chance, le concept étouffait la musique, et l’ensemble suscitait surtout l’ennui.

Côté matrimonial, Björk s’est séparée de Matthew Barney en 2012. Une séparation douloureuse, dont le résultat fut, pour la chanteuse, un album-catharsis paru en 2015 : Vulnicura. À croire que la douleur est un excellent moteur créatif : cet album voyait Björk retrouver une qualité dans ses chansons absente depuis longtemps, avec des mélodies puissantes et touchantes. Néanmoins, Vulnicura, album de la rupture amoureuse, nécessitait un contrepoint : le présent Utopia, sorti en novembre 2017 et que l’Islandaise qualifie de « Tinder album ». De l’utopie, il est aisé de passer aux mondes imaginaires, et voilà qui vaut la peine qu’on y prête (à nouveau) l’oreille dans ce désolant Abécédaire.

Vulnicura

L’un des points forts de Björk a été de toujours savoir bien s’entourer pour produire ses albums (le duo Matmos, capable de faire cracher créativement ses tripes à une machine à laver, a d’ailleurs collaboré avec la chanteuse pour Vespertine, fournissant tout plein de sonorités étranges). Pour Utopia, Björk a refait appel à Arca (dont j’évoquais le surprenant premier album, Xen, par ici), déjà responsable de la production de Vulnicura. Cette fois, la collaboration est poussée un cran plus loin, Arca coproduisant l’essentiel d’Utopia et cosignant quatre des quatorze chansons – avec ses soixante et onze minutes, il s’agit là du disque le plus long de Björk. Et celui doté de la pochette la plus… curieuse ? (Mais néanmoins raccord avec le contenu.)

Utopia

Rappelons cependant que, chez Björk, l’aspect visuel possède une importance égale à celle de la musique ? Chaque album possède son identité visuelle, sa typographie (une typo technoïde pour Post, des typos modulaires pour Volta et Biophilia, des lettres reliées pour Vespertine…), ses costumes, et ses clips. Dans le lot, certains sont devenus des classiques – tout particulièrement la formidable trilogie réalisée par l’excessivement talentueux Michel Gondry pour « Human Behaviour », « Isobel » et « Bachelorette ». Cela, sans oublier le clip très musical de « It’s Oh So Quiet » ou la romance androïde lesbienne de « All Is Full of Love ». Avec Vespertine et le travail du duo de graphiste M/M Paris, les clips de Björk se sont faits plus organiques : les fluides visqueux et colorés roulant sur le visage de la chanteuse dans « Hidden Places », la couture sur peau de« Pagan Poetry », le vernix caseosa de « Where Is The Line? »… Bref.

Album intimiste, Utopia révèle lentement ses qualités : de fait, au fil du disque, aucun grand air ne se dégage de façon immédiate (à la différence de chansons comme « Bachelorette »,« Pagan Poetry », « Where Is The Line? », « Wanderlust » ou « Stone Milker », autant de chefs d’œuvre instantanés). De là à se dire que peine et tristesse sont plus inspirantes, il n’y a qu’un pas… qu’il vaudrait mieux éviter de faire.

Si les beats travaillés d’Arca sont (naturellement) toujours présents, exit les cordes déchirantes de Vulnicura, et bienvenue aux flûtes et aux harpes, pour une ambiance à première écoute plus apaisée, plus tranquille. Le chant de l’Islandaise ne change guère : on retrouve cette façon si caractéristique d’étirer les syllabes et d’accentuer les mots, comme si ceux-ci étaient une matière malléable.

Avec l’introductif et sensuel « Arisen My Senses » revient la thématique de la bouche. Rappelez-vous : « Hidden Places » et son gros plan sur le visage de la chanteuse, « Mouth Mantra » qui nous plonge (à 360 degrés) dans la bouche de Björk. Ici, l’Islandaise est recroquevillée dans un cocon, accolé à un deuxième du même type. La jonction entre les deux cocons est une bouche habitée par deux langues. Dans le genre obsessif, on se rapproche de Jan Švankmajer, pas avare en gros plan sur les bouches de ses personnages. À proximité, Arca est reliée aux cocons par des tuyaux veineux, manière de rappeler les liens entre la chanteuse islandaise et la productrice vénézuélienne.

Troisième morceau de l’album, « The Gate » s’attache à faire le lien avec Vulnicura au travers de son clip. Dans un paysage aux teintes douces et vespérales, Björk joue de la flûte, environnée d’objets flottants. Voilà que, depuis sa poitrine, se déploie une forme luminescente, prismatique et chatoyante : la chanteuse le fait virevolter avec un double d’elle-même, en une manière de réconciliation. Voilà qui contraste avec Vulnicura et sa pochette représentant la chanteuse avec une blessure béante à la poitrine.

On retrouve dans le clip de la chanson « Utopia » les paysages idylliques abordés dans « The Gate ». Björk, équipée d’une flûte, portant une robe ornée d’une fleur géante en pleine poitrine, est entourée par une escorte de nymphes. À la fin, il s’avère que ces lieux aux teintes roses et orangées, aux formes organiques, se situent sur une île flottant en plein air. Musicalement, l’utopie abordée par Björk est peuplée par « des espèces d’oiseaux jamais vus ou entendus avant » (« Utopia »). L’utopie serait-elle finalement une chanson ?

« The interior of these melodies
Is perhaps where we are meant to be » (« Blissing Me »)

La plupart des chansons font la part belle à la sensualité, la corporalité, la nature (l’instrumental « Paradisia », « Feature Creatures » et sa longue conclusion où les instruments partent dans un délire tranquille), tandis qu’une poignée de chansons semblent s’adresser à l’ex-mari (« Losss » où les flûtes se heurtent aux rythmiques rocailleuses, « Sue Me » où voix, flûtes et percussions coexistent sans se mélanger, en un chaos instable) ou à Björk elle-même, avec la nécessité de se reconstruire ( « Tabula Rasa » et sa conclusion mélodramatique) et de se défaire de ses anxiétés (« Body Memory », chanson épique de dix minutes ponctuée de beats torturés et de chœurs aériens) – afin, éventuellement, de faire advenir l’utopie. C’est ce vers quoi tendent les deux dernières chansons : l’ascendante « Saint » et l’atmosphérique « Future Forever ».

Osmose avec la nature, ode aux sens, à la sensualité et à la féminité, Utopia est – comme à l’accoutumée – un album des plus personnels pour Björk, et une poursuite logique de sa discographie. Peuplé d’instruments à vent et de rythmiques travaillées, Utopia forme un « paysage émotionnel » (pour reprendre la formulation de « Jóga » ), qu’il est nécessaire de parcourir plusieurs fois pour en apprécier les subtilités. (Deux ans après la sortie du disque, je n’ai pas fini… mais j’y vais lentement.)

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui