Besoin d’espace

Nouvelle rubrique, nouveaux objectifs, nouveaux horizons. Ici, on va vous parler de la littérature enfance, jeunesse, Young Adult (YA, pour faire connaisseur), ou tous ces écrits classés dans des cases « non adultes ». D’ailleurs, les cases elles-mêmes nous en reparlerons : est-ce bien raisonnable, utile, pertinent de tout ranger, cataloguer, mettre dans des boîtes ? Débat sans cesse repris et sans cesse alimenté (Apophis en sait quelques chose, lui qui a publié voilà quelques mois un Guide des genres et sous-genres de l’imaginaire). Nous y apporterons sans doute notre pierre, lors d’une prochaine parution de cette rubrique.

Pour cette première, sur le blog (en espérant que les lectures pour adultes laissent un peu de place aux jeunes dans la revue papier prochainement), des critiques d’ouvrages parus depuis le début de l’année 2019. Du classique dans la forme au plus original, du tout venant au touchant. Un panorama non exhaustif mais nous l’espérons assez vaste pour créer des envies de lecture d’été.

 

Un fantastique ancré dans le réel

Avec Nos vies suspendues et L’Enchanteur, Charlotte Bousquet et Stephen Carrière jouent avec les codes du fantastique, quand bien même leurs deux romans ne relèvent pas essentiellement du genre. Le propos est ailleurs : raconter des histoires de jeunes de notre temps, leurs désirs, leurs peurs ; aborder et dénoncer des thèmes forts, lourds : le viol, la mort.

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Nos vies suspendues nous présente Anis et Nora : insouciantes comme on l’est au sortir du lycée, les deux amies sont trahies. Lors d’une soirée, affaiblies par l’alcool et la drogue, elles sont violées par de jeunes prédateurs. Et leurs petits copains laissent faire. Un procès a lieu, les criminels sont acquittés : les jeunes filles étaient habillées court, elles avaient bu. Autrement dit, aux yeux du jury, elles étaient consentantes. Anis serre les dents et veut encore se battre. Nora, elle, baisse les bras. Pendant ce temps, les protagonistes de ce drame sont attaqués par une forme sombre et pleine de haine. Un à un, ils succombent.

Charlotte Bousquet, auteure confirmée et éclectique, marque une préférence nette pour les genres de l’imaginaire, avec un succès certain – son roman, Cytheriae, avait été récompensé par le prix Elbakin 2010. Avec Nos vies suspendues, elle aborde un thème difficile et peu mis en lumière (malgré la vague #MeToo, déjà en partie tombée dans l’oubli) : le viol et ses conséquences pour les victimes. Son approche est subtile, car, en multipliant les points de vue (victimes, criminels, témoins), elle évite le manichéisme stérile. Elle ne braque pas d’entrée son lecteur, lui laisse le temps de découvrir ses personnages et la situation, lui donne toutes les clefs pour comprendre les réactions de chacun, et le laisse se forger sa propre opinion – même si certains actes restent définitivement impardonnables. D’ailleurs, le regard sur certains évolue au fil de l’histoire.

Néanmoins, la tonalité générale est sombre. La société française, présente en arrière-plan, semble en plein délitement : des citations de journaux, en exergue de certains chapitres, enfoncent le clou ; violence et désespoir sont omniprésents et la solidarité paraît une valeur tombée en désuétude.

L’apparition progressive d’un être plein de rancœur et de haine, Érinye moderne et effrayante, renforce cette impression et précipiter l’action. De l’action, d’ailleurs, il n’en manque pas dans ce récit. Car Charlotte Bousquet sait varier le rythme et le ton pour entrainer son lecteur avec elle. Nos vies suspendues est construit avec efficacité et délicatesse. C’est une claque violente, une prise de conscience ou une confirmation. Une nouvelle preuve que l’on peut aborder intelligemment des sujets graves.

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Stephen Carrière, lui, a bâti son roman autour d’un autre événement dramatique : la mort programmée d’un jeune garçon avant ses dix-huit ans. Certaines maladies, malgré les progrès de la science, sont plus fortes. Daniel le sait et l’a accepté. Ce qu’il refuse, c’est de mourir banalement dans un hôpital. Il demande donc de l’aide à son meilleur ami, Stan. L’Enchanteur du titre, c’est lui, même si Stan n’a rien d’un magicien. Juste du bagout et un goût pour les prises de risque calculées. En promettant à l’un, en rendant à un service à un autre, en planifiant toute une série d’évènements sans lien apparent les uns avec les autres, il sait obtenir l’impossible. Et il va avoir besoin de tout son talent, car la tâche est ardue : faire un pied de nez à la Mort elle-même. Las, tous ses plans seront mis en danger par l’apparition dans les rues de la ville d’un mal terrifiant accompagné d’une haine et d’une violence incompréhensibles.

Les héros sont une bande de lycéens, pas les vedettes habituelles – les forts en thème ou les champions de sport – mais des individus lambda, dont Stan et son verbe magique rompt l’isolement. Ils l’assistent dans ses opérations et profitent de son aura, de son prestige. Et ils deviennent un groupe d’amis, solidaires. Avec leurs secrets, leurs tentations, leurs tensions. Une vraie bande de potes, quoi. Avec un but : offrir à David la mort la plus flamboyante, la plus inoubliable possible. Voilà une belle idée, bien portée par un auteur expérimenté. Stephen Carrière promène avec talent son lecteur à travers des aventures variées, sans lien apparent les unes avec les autres, pour mieux le surprendre. Il sait créer des personnages touchants, émouvants, sans tomber dans le pathos et le sentimentalisme facile. Les peines sont fortes, les amitiés et les amours réelles. On a même droit à quelques observations sociologiques assez fines sur une ville de province, ses habitants, ses notables, son climat. L’Enchanteur est un roman réussi, qui se lit d’une traite.

Charlotte Bousquet – Nos vies suspendues – Scrineo – février 2019 (roman inédit – 316 pp. GdF. 17,90 euros)
Stephen Carrière – L’Enchanteur – PKJ – janvier 2019 (roman inédit – 415 pp. GdF. 18,50 euros)

 

Des mondes surveillés

Marie Lu aux États-Unis et Célia Flaux en France évoquent des mondes futuristes ou parallèles aussi peu attirant l’un que l’autre. Car, dans les deux cas, la technologie permet une plus grande surveillance de l’humanité. Officiellement, pour son propre bien… Mais que devient alors le libre-arbitre ? Et qui peut se prétendre assez sage pour décider pour les autres ? Les questionnements de 1984 d’Orwell continuent à agiter nos pensées. Et c’est tant mieux !

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Emika, chasseuse de primes de son état, survit difficilement. Et, comme tout le monde, elle fuit cette réalité pénible dans le jeu, celui qui rassemble la plus grande communauté au monde et donne lieu à des championnats suivis sur la planète entière : Warcross (également le titre de la série). Lors de la finale du tournoi de l’année, Emika pirate un objet dans l’espoir d’arrondir ses fins de mois. Et la voilà repérée par le créateur du jeu lui-même, Hideo Tanaka, qui invite la jeune fille à travailler avec lui sur son jeu. Un véritable conte de fée ? Non, bien sûr, car la réalité va évidemment se révéler bien moins simple, bien plus trouble, bien plus dangereuse.

Et c’est parti un diptyque au rythme effréné (malgré quelques scènes romantiques et quelques doutes, bien vite évacués). L’idée de base est maligne, le traitement habile, même si l’auteure se laisse aller à quelques facilités. L’héroïne, Emika, tient bien la comparaison face à ses grandes sœurs, la Katniss des Hunger Games ou la Tris de Divergente. Elle a des qualités physiques et intellectuelles indéniables, du bon sens et sait agir au moment opportun. La description d’une société hyper connectée, à la merci du moindre tyran est hélas assez réaliste et nous touche, évidemment. Les plongées dans le jeu Warcross sont terriblement efficaces et Marie Lu sait se renouveler pour éviter la lassitude ou les effets de redite. Enfin, en auteure chevronnée, elle s’autorise à des retournements de situation bienvenus pour éviter tout manichéisme apparent. Un bon moment de lecture, agrémenté d’une réflexion sur les dangers du pouvoir concentré en trop peu de mains.

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Le cirque interdit porte le principe de précaution à son summum. Une compagnie d’assurance dirige plus ou moins le pays. Vous êtes censés éviter tout ce qui pourrait nuire à votre santé : la cigarette évidemment, mais on vous demande également de porter un tracker santé, chargé de vérifier en temps réel vos constantes et de vous aider à améliorer votre état. Ou à vous sanctionner si vous ne respectez pas les conseils. Et là, gare au centre de rééducation. Alors, dans ce monde ouaté où le moindre danger est proscrit, quelle place reste-t-il aux artistes de cirque ? Car au cœur de leur métier réside le danger et la peur de leur public pour eux. Afin de résister et de continuer à exercer leur passion, les membres de la troupe Vazatta ont créé une compagnie d’assurances concurrente. Ainsi, le cirque peut tourner, encore, de ville en ville. Mais pour combien de temps ?

Premier roman, Le Cirque interdit est aussi une grande réussite. Le personnage principal, Maria, une jeune femme envoyée par la compagnie d’assurance dominante dans le cirque afin d’y découvrir des preuves àcharge afin qu’il cesse son activité, se révèle d’une grande richesse. Certes, elle agace parfois par ses hésitations et ses choix. Mais Célia Flaux a su lui donner une vraie profondeur, et la recherche de son passé s’avère à la fois émouvante et efficace dans l’avancée du roman. Quant à cette idée de monde protégé à l’excès, elle se situe (hélas) parfaitement dans l’air du temps, et nous invite à réfléchir aux limites que nous acceptons pour mener une vie tranquille, insouciante. Qu’est-on prêt à accepter pour son confort ?

Warcross – Marie Lu
T1 Warcross – PKJ – janvier 2018 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Guillaume Fournier – 412 pp. GdF. 18,50 euros)
T2 La revanche – PKJ – janvier 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Guillaume Fournier – 397 pp. GdF. 18,50 euros)
Young Adult*Classification proposée par l’éditeur.
Célia Flaux – Le cirque interdit – Scrineo – février 2019 (roman inédit – 254 pp. GdF. 16,90 euros) – À partir de 14 ans

 

Et le merveilleux, dans tout ça ?

Les sept étoiles du Nord est un récit idéal pour réveiller notre âme d’enfant : la cheminée flambe lors de la veillée et on se laisse bercer par l’histoire merveilleuse d’Abi Elphinstone. Deux enfants se retrouvent dans un royaume glacé. Ils doivent affronter, seuls, la terrible et cruelle reine des Glaces. La jeune et mystérieuse Eska vient juste de s’échapper de ses griffes grâce à l’aide involontaire de Flint. Ce jeune garçon, inventeur de génie, était venu dans le château pour sauver son père. Il repart bredouille, déçu et chargé d’une compagnie dont il ne sait que faire. Ils sont aussitôt poursuivis par les troupes de la démoniaque souveraine. Sans le savoir, ils ont le sort des humains entre leurs mains.

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Tous les ingrédients du conte sont réunis ici : les deux jeunes héros, innocents au début, murissant progressivement jusqu’à devenir des adultes (ou presque) ; la méchante reine, toute en haine et en mépris pour les autres humains ; les personnages secondaires, attachants et originaux ; le décor, glacé mais aussi féerique, terrifiant mais aussi enchanteur ; l’intrigue enfin, efficace et entraînante. Rien ici de schématique, d’artificiel, de ressassé, de déjà vu. L’auteure a su doser son cocktail avec finesse et émotion pour nous offrir un moment d’émerveillement.

Abi Elphinstone – Les sept étoiles du nord – Gallimard Jeunesse – janvier 2019 (roman inédit traduit de l’anglais [Grande-Bretagne] par Faustina Fiore – 297 pp. GdF. 15 euros)
À partir de 10 ans*Classification proposée par l’éditeur..

* Classification proposée par l’éditeur.

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