Thomas est amoureux, Pierre-Paul Renders (2001). 93 minutes, couleurs.

Au fil de ce désolant Abécédaire, j’ai assez peu parlé de cinéma de science-fiction francophone (La Jetée de Chris Marker et c'est à peu près tout pour la SF), et c’est un manque. Le hasard faisant bien les choses, j’ai regardé récemment Thomas est amoureux, film que m’avait suggéré par une amie en des termes pas très flatteurs. Évidemment, parler d’un film de SF francophone pas très réussi ne pouvait qu’aiguillonner ma curiosité…

Thomas est amoureux est le premier long-métrage (sur deux) du réalisateur belge Pierre-Paul Renders, jusqu’alors assistant-réalisateur – et qui, depuis, s’est tourné vers la bande dessinée.

Comme le titre l’indique, le film a pour protagoniste Thomas et va traiter de ses relations amoureuses. Jusqu’ici, rien de bien intéressant ou novateur. Sauf que…

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Nous voici dans un futur proche. Ancien concepteur de circuits tridimensionnels (allez comprendre ce que c’est), Thomas Thomas (oui, c’est son nom et son prénom) n’est pas sorti de chez lui depuis huit ans. La raison à cela : son agoraphobie aiguë, qui l’empêche de quitter son appartement. Il possède une installation multimédia 3D, une salle de sport, une serre hydroponique, un aquarium géant : tout le confort moderne. Néanmoins, toutes ses relations sociales se déroulent via son visiophone : ses appels trop réguliers avec son envahissante mère (Micheline Hardy), ses démêlés avec un réparateur d’électroménager ou ses séances de psy (Frédéric Topart).

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La mère de Thomas
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Le psy
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Le réparateur en électroménager

Justement : son psychologue est d’avis que la thérapie en cours ne fonctionne pas et qu’il faut que Thomas se secoue, se bouge, brise sa routine. Par conséquent, le voilà inscrit à un club de rencontres, Accroche-Cœur. Dans le même temps, son assureur lui apprend qu’il a le droit aux services de professionnelles du sexe, avec formation d’infirmière et suivi psychologique, et ça s’appelle Chez Madame Zoé.

Du côté d’Accroche-Cœur, les rencontres en ligne se suivent et se terminent au bout d’un appel… sauf avec Mélodie (Magali Pinglaut), jeune femme adepte qui a aussi un secret inavouable : elle conçoit des poèmes vidéo, un truc un peu dépassé. Du côté de chez Madame Zoé, Thomas est intrigué par l’une des professionnelles du sexe, Eva (Aylin Yay), qu’il surprend dans un mauvais jours. Les larmes, il faut croire que c’est attendrissant… mais attention à ne pas passer pour un pervers.

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Eva
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Mélodie

De fait, Thomas se retrouve à se poser bon nombre de questions : comment être amoureux lorsqu’on est agoraphobe ? Et puis, aussi, comment avoir des relations sexuelles ? Lui ne connaît que le cybersexe, chose dont ne veut pas entendre parler Eva la prostituée :

« Un vagin en plastique…
– Ce n’est pas du plastique mais du carbone expansé. »

Mélodie, elle, veut bien essayer, mais estime difficile de parler de sexe au visiophone, rien ne remplaçant le face à face.

« Tu es là ?
– Non, ce sont les senseurs de la combinaison.
– Shhh…. »

Évidemment, il reste toujours les sexbots sur Internet… mais ce n’est pas forcément ainsi que Thomas mettra un terme à sa phobie. La solution ne pourra venir que de lui-même.

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L'écran d'accueil est un peu vide…

Drôle de film que Thomas est amoureux. Sorti en l’an premier du XXIe siècle (et en l’an 8 d’Internet), le long-métrage de Pierre-Paul Renders a pris un coup de vieux… mais partiel. Dans le futur dépeint ici, les gens suivent une conception particulière de la mode, arborant des tatouages (des « signes élémentaires ») aux motifs symboliques, mais restent assez conservateur pour ce qui a trait au sexe. Sauf Thomas, qui, faute de mieux, se montre progressiste (ou pervers, cela dépend des vues) et opte pour le sexe virtuel sans trop de vergogne. L’avenir évoqué a quelque chose de dystopique mais mollement ; on n’en saura pas grand-chose, et l’essentiel réside ailleurs.

Conçu avec les technologies du début de ce siècle, l’aspect visuel de Thomas est amoureux est lui aussi marqué de son époque : les interfaces graphiques du visiophone sont assez laides, les images de synthèse sont à la lisière de l’uncanny valley – mais j’imagine que c’est probablement voulu, tout comme le fait de commencer le film par une séance de cybersexe. Et puis, à l’inverse, il y a les poèmes vidéo de Mélodie, qui ont trouvé un écho dans la réalité entre 2013 et 2016 avec l’application Vine et ses vidéos de 6 secondes. Celles de Mélodie durent le double mais ne sont pas dénuées d’une certaine poésie.

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Un peu de cybersexe…

Le film opte pour un parti pris bien particulier : non seulement Thomas ne sort pas de chez lui mais le spectateur ne le voit jamais non plus. À la place, le film montre l’écran du visiophone du protagoniste. Un procédé vu dans Le Dossier 51 ou, plus récemment, Unfriended. Aux yeux (et oreilles) du spectateur, Thomas n’est qu’une voix off ; seuls ses interlocuteurs ont la possibilité de le voir. On ne saura pas forcément la durée de l’intervalle de temps séparant chaque appel reçu ou émis par Thomas, ni ce que celui-ci fait à côté : il s’agit ici de documenter ses appels et rien que ses appels. Audacieux, ce parti pris constitue aussi l’une des limites du film.

De fait, le principal souci du film réside dans son rythme. Au bout d’une heure, le procédé finit par lasser, et pas grand-chose n’est fait pour le renouveler. Cela s’avère décevant, d’autant plus que l’acteur interprétant Thomas, Benoît Verhaert, s’avère avoir un timbre de voix et une élocution agaçante : à la fois excessivement normale, un brin chichiteuse voire tête à claque. Heureusement que ses partenaires à l’écran relèvent le niveau. Néanmoins, l’agacement prédomine dans un premier temps, avant de laisser sa place à… mais oui, à de l’intérêt. Puis l’ennui finit par poindre, passé le cap de la soixantième minute. Dommage.

Ovni inclassable, Thomas est amoureux s’avère une étrange tentative cinématographique, méritant bien encore le coup d’œil.

Introuvable : internet est ton ami
Irregardable : à sa manière
Inoubliable : à sa manière