Das Rätsel des Silbermonds, Hubert Horstmann. Verlag Das Neue Berlin, 1971. GdF, 272 pp.

Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas évoqué la merveilleuse littérature de science-fiction d’Allemagne de l’Est (bon, pas depuis Das Geheimnis des Transpluto lors du précédent tour d’alphabet). L’une des choses qui m’a toujours surpris est la faible prolixité des auteurs de SF est-allemands : la bibliographie des uns et des autres ne brille pas par la longueur, à l’opposé de leurs homologues anglo-saxons… mais pas seulement. L’œuvre romanesque de Stanislas Lem ou des frères Strougatski équivaut aux œuvres complètes d’une dizaine d’auteurs est-allemands rassemblés (sans trop d’exagération).

vol11-r-stimme.jpg Dans le lot, Hubert Horstmann compte au rang des moins prolifiques : cet auteur, né en 1937 en Thüringe (et toujours en vie à en croire Wikipédia), a surtout publié des essais philosophiques – après des études de maths et de philosphie, il enseigne cette dernière matière à l’Académie des sciences de Berlin-Est. Côté romans, sa bibliographie ne compte que trois romans, deux relevant de science-fiction, ainsi qu’un troisième, historique cette fois. Son premier roman, Die Stimme der Unendlichkeit (« Les Voix de l’infini »), raconte un premier contact extraterrestre sur une planète en orbite autour d’Alpha du Centaure, et s’avère plutôt classique dans la forme comme dans le fond (les humains, venant d’une Terre communiste unifiée, découvrent une société centaurienne – des êtres humanoïdes – divisée et vivant dans la crainte d’une menace d’ordre stellaire ; l’idée est de mettre bon ordre à tout cela).

L’objet de ce billet est donc le deuxième roman de Horstmann, Das Rätsel des Silbermonds (titre que l’on pourrait traduire par « L’Énigme de la Lune d’argent »), qui nous ramène à ce temps béni où l’on envoyait directement des vols habités pour l’exploration spatiale (être précédés par des sondes automatiques, et puis quoi encore ?) Spoilers en approche…

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Après un voyage de huit mois, la fusée Pazifik, fleuron de la technologie de « l’Union des Républiques », arrive aux abords de Titan, la fameuse lune de Saturne… À son bord, un équipage mixte et international. Le but est d’étudier les planètes externes (Saturne mais aussi Neptune, Uranus et Pluton (#PlutonEstUnePlanète)), dans le but futur de bâtir un avant-poste destiné à envoyer des fusées dans l’espace interstellaire. L’équipage, mené par Leonid Bronstein, a donc pour mission d’analyser les compositions atmosphériques et géologiques de Titan, et la Pazifik se pose sur le satellite.

Dans un premier temps, Bronstein, Dahlberg, Wekker et les autres explorent les environs, émettent des hypothèses sur le volcanisme étonnamment actif de Titan (Horstmann se base là sur une théorie aujourd’hui abandonnée, celle d’un Univers dont l’expansion constante provoque aussi un accroissement de la force de gravité ; par conséquent, les astres – dont les planètes — augmentent de volume naturellement avec le temps, la croûte s’amincit, le volcanisme croit et les continents s’éloignent (p. 76-77)). Néanmoins, des événements étranges ne tardent pas à se produire – des disparitions d’objets, tout particulièrement. Étourderie ou autre chose ? Anne Messmer, la doctoresse française, ressent des impressions étranges. Après une période de sommeil inexpliquée, Bronstein suggère l’impossible : y aurait-il sur Titan des êtres doués de raison ? Eh oui.

« Schräg über [Dahlberg], kaum zwanzig Meter entfernt, standen drei pilzförmige Gestalten. […]
Gut anderthalb Meter hoch mochten sie sein, die hutartigen Oberteile knapp einen Meter im Durchmesser; die grob geschuppten Stümpfe waren etwa schenkeldick. » (p. 1979-180)
« En diagonale par rapport à [Dahlberg], distantes d’à peine vingt mètres, se dressaient trois figures en forme de champignon. […]
Elles faisaient probablement cinquante centimètres de haut, tandis que la partie supérieure de leur corps, en forme de chapeau, avait un diamètre d’un mètre. Leur pied, aux écailles grossières, avait l’épaisseur d’une cuisse. »

Voilà ces curieux autochtones bientôt baptisés « Lissitschki », girolles. Les humains s’interrogent à leur sujet, non seulement au niveau biologique mais aussi à la manière d’aborder leur existence. Les critères d’évaluation humains n’ont rien d’universel : l’inconnu est abordé avec méfiance. Les girolles titaniennes n’ont pas forcément connu de luttes de classe, et les approcher avec un regard idéologique est-il pertinent ? A priori, ces êtres champignonesques sont les seuls êtres vivants de leur monde, et il est fort probable qu’ils ignorent l’altérité, les rapports de domination ou la morale des classes… Après quelques péripéties où les humains font preuve de leur maladresse immémoriale, l’équipage de la fusée Pazifik finira par quitter Titan, en espérant qu’une prochaine expédition saura mieux communiquer avec les Lissitschki.

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Ah, Titan, sa neige d’ammoniac, ses mers de méthane et ses paysages aux teintes bleu-gris… Les visions que propose Hubert Horstmann ont passablement vieilli mais il serait difficile de blâmer l’auteur pour le caractère obsolète de ses données scientifiques. Pendant longtemps, les connaissances sur ce satellite de Saturne resteront très lacunaires. Découvert en 1655 par l’astronome néerlandais Christian Huygens, Titan demeure inconnu jusqu’en 1940, date à laquelle Gerald Kuiper détermine que le satellite possède une atmosphère. Les premières photos proviennent rapprochées sont faites par Voyager 2 en septembre 1979 (soit huit ans après la publication du présent roman). Un quart de siècle s’écoulera encore avant que la mission Cassini-Huygens s’approche de Saturne – et que la sonde Huygens plonge dans l’atmosphère dense de Titan. Un bel accomplissement, approfondi par les nombreuses données fournies par Cassini lors de ses orbites autour de Saturne. Mine de rien, Titan et la Terre sont les deux seuls endroits du Système solaire où l’on peut voir des fleuves en activité, et je trouve cela tout bonnement merveilleux.

Bref. Au-delà de cet aspect scientifique, Das Rätsel des Silbermonds peine à être pleinement satisfaisant  : le roman se déploie lentement, et se conclut trop brutalement. On aurait aimé que cette histoire de premier contact se poursuive sur davantage de pages, et si possible avec des personnages plus travaillés. Au moins échappe-t-on aux exposés idéologiques lourdingues. Le plus intéressant dans ce roman correct mais un brin décevant restent ses aliens.

Jusqu’à présent dans l’anticipation est-allemande, les extraterrestres se divisaient en deux catégories : plus évolués que l’humain ou moins évolués. Dans le premier cas, il s’agissait de « grands frères », venant faire la morale aux humains, du genre : « bon, les loulous, vous êtes bien gentils mais faites attention avec l’atome, ça peut faire bobo, et au passage, le socialisme, croyez-nous, on a essayé, c’est cool ». Exemples : Die goldene Kugel voire Die Unsichtbaren. Dans le deuxième cas, il s’agit de « petits frères » auxquels les humains viennent faire la morale, du genre : « bon, les loulous, vous êtes bien gentils mais faites attention avec l’atome, ça peut faire bobo, et au passage, le socialisme, croyez-nous, on a essayé (sauf ces irréductibles capitalistes d’américains), c’est cool. » (Sans trop d’exagération.) Exemples : Titanus, Kurs Ganymed. Et, surtout, tous sont humanoïdes. Comme l’exprimait Richard Gross dans Der Mann aus dem anderen Jahrtausend, si l’évolution a mené à des anatomies similaires, il est logique de supposer qu’il en va de même pour les idéologies.

Hubert Horstmann introduit ici une importante variation : ses extraterrestres… sont extraterrestres. Impossible pour les humains d’entrer en communication avec eux – on apprendra vers la fin du livre qu’ils communiquent pour l’essentiel de façon tactile. L’histoire des Lissitschki n’a pas connu les vicissitudes de l’histoire humaine – pas de classes, donc pas de lutte des classes. Das Rätsel des Silbermonds est, à ma connaissance, le premier roman est-allemand à introduire ces altérations dans un corpus jusqu’alors plutôt uniformisé. Pour Horstmann, cela marque également une rupture franche avec son précédent roman, Die Stimme der Unendlichkeit, plus convenu sous ces aspects-là. On est encore bien loin de la dissidence, mais cet écart donne un minimum d’intérêt au présent roman. Et cela ne sera sûrement pas sans conséquences sur le reste de la science-fiction est-allemande.

À suivre…

Unauffindbar : lediglich aus zweiter Hand
Nicht lesbar : nein
Unvergesslich : kaum