Mars Balnéaire EP, Flavien Berger (Pan European Recording, 2014). 4 chansons, 36 minutes.
Léviathan, Flavien Berger (Pan European Recording, 2015). 10 chansons, 59 minutes.

En matière de chanson française et science-fiction, j’ai découvert Flavien Berger à contretemps – l’oreille sûrement trop penchée du côté de Thomas Fersen, Philippe Katerine ou Florent Marchet. Compositeur-interprète ayant fait ses premières armes avec le jeu Music 2000 sur Playstation, le jeune homme s’est fait connaître en 2014 avec Glitter Gaze, un EP essentiellement instrumental sous influence electro/krautrock. Le chant, en anglais, y est rare, mais l’ambition se situe ailleurs : le premier morceau dure près de vingt minutes (et est accompagné d'un clip de même durée, célébrant les glitches des vidéos informatisées), les deux suivants cumulent une durée à peine inférieure. Un EP sympathique, mais qui pâlit face au suivant, paru la même année…

Son titre, Mars Balnéaire, est tout est un programme : en quatre chansons, Flavien Berger nous promène sur une planète rouge transformée… eh bien… en station balnéaire.

« Me baigner dans les cratères sous la tempête de poussière
Me délecter de ta chaire à l'ombre des panneaux solaires
Lever les yeux vers la Terre depuis une station balnéaire »

Musicalement, les quatre titres proposent un krautrock sautillant – du genre les androïdes de Kraftwerk qui auraient abusé d’une bouteille de Champomy dans laquelle un extraterrestre facétieux aurait glissé du LSD —, sans autres limites que celles qu’imposent Mars.

Deux chansons tortueuses (« Mars Balnéaire » et « Les Véliplanchistes »), deux longues envolées pas moins tortueuses (« Océan Rouge » et « Radio Rover »), alternant entre séquences rythmées, étrangement dansantes, et passages plus aériens, parfois mélancoliques voire absurdes comme en témoigne les trois premières minutes de « Radio Rover ». Quant aux paroles, elles collent à la thématique : les paysages martiens, les vacances, les loisirs. Qu’importe si celles de la chanson-titre font un peu scolaire avec leurs rimes en « -air », qu’importe si le chant est… Bon, Flavien Berger n’est pas Alain Bashung. Mais l’énergie et la folie douce qui se dégagent de l’EP rattrapent sa voix.

L’année suivante, Flavien Berger est passé aux choses sérieuses avec un album : Léviathan.

Le titre évoque d’emblée le monstre mythique cité dans la Bible… mais aussi le fameux essai de Thomas Hobbes (qui trouvera des échos lointains dans Voyage au Pays de la Quatrième Dimension de Gaston de Pawlowski), un roman de Scott Westerfeld, un autre de Paul Auster aussi, entre autres références. Quant à la pochette, ce serait A Bigger Splash de David Hockney mais la nuit, sous des projecteurs colorés, et focalisé sur l’eau seulement.

Léviathan débute par le caracolant « 88888888 », dont les paroles tiennent littéralement en deux lignes – surréalisme et science-fiction rassemblée en une concision extrême :

« Sur le rail cardiaque et sauvage / je survole l’astropole de mes rêves »

On garde le ferroviaire mais on plonge sous l’eau avec « Abyssinie » : l’élément aquatique est une thématique régulière de l’album. L’autre thème récurrent est celle de la fête, introduite avec « La Fête noire », narrant une inquiète fête foraine – et dont le clip, filmé avec trois bouts de ficelle, est à l’avenant.

Les trains ne sont jamais loin, et c’est bien aux montagnes russes que joue Léviathan. Des montagnes russes qui vont sous l’eau ou dans d’autres dimensions, qui ne vont pas forcément très haut ni très vite mais qui promène leur auditeur à travers d’étranges paysages aux mélanges de couleurs insensés, faisant fi des conventions. À ce jeu-là, « Abyssinie » donne justement le ton : de ballade tranquille, la chanson vire au contemplatif à mi-chemin de ses six minutes. La plupart des chansons du disque suivront un schéma similaire.

L’album varie les genres. Si « La Fête noire » est un rockabilly déviant, « Vendredi » s’avère une ritournelle suave, sucrée et mélancolique (et vite agaçante). « Saint-Donatien » est un bref instrumental chelou qui introduit « Rue de la victoire », pop-song faussement conventionnelle avec sa rythmique tchic-tchic-boum, où Berger s’essaye au rôle du crooner sur des paroles (« Le soleil dans la maison / C'est jolie après la pluie » : vous n’aurez rien de plus) que n’aurait pas renié Philippe Katerine. « Bleu sous-marin » est un nouveau morceau de simili rockabilly mais avec les robots de Kraftwerk à la section rythmique. La chanson s’achève sur la respiration ample du léviathan, avant que commence « Inline Twist », un instrumental dansant. Suit « Gravité », une love-song aux sonorités absurdes. Évidemment, Flavien Berger garde le meilleur pour la fin…

Véritable épopée d’un bon quart d’heure, « Léviathan » termine le disque en beauté. Là où les précédents longs morceaux de Berger (ceux dépassant la barre des dix minutes) partaient en quenouille, ce « Léviathan » tient la route de bout en bout, cinématographique en diable, les boucles de piano se mêlant à des envolées de cordes luxuriantes. Conclusion parfaite au disque, la chanson annonce déjà la suite :

« Voyage dans le temps / Et inverse le sens / Des flots de mon sang »

Hum. La suite, oui, mais surtout pour la première phrase.

En attendant son deuxième album, intitulé justement Contretemps et sorti en 2018, Flavien Berger a sorti un album 1½, Contrebande 01 : Le disque de Noël, en décembre 2015, et a enchaîné remix et collaborations (dont une avec Étienne Jaumet, qui constitue la moitié de Zombie Zombie). Dans la continuité de Léviathan, on trouve sur ces deux albums des chansons faisant la part belle à l’absurde et éclatant volontiers le format radio. L’aspect science-fictionnel/absurde, plus discret, reste présent cependant çà et là au détour des paroles (par exemple « Maddy la nuit » et ses amours holographiques). Reste à espérer pour la suite que Flavien Berger continuera à prodiguer tout son réjouissant non-conformisme pour la suite de son œuvre.

Introuvable : Bandcamp est ton ami
Inécoutable : non
Inoubliable : oui