Des insectes et des hommes [The Hellstrom Chronicle], Ed Spiegel et Walon Green (1971). 90 minutes, couleurs.
« In evolution greatest irony, one of the first creatures to appear would be the last to remain. »

Connaissez-vous le docteur Nils Hellstrom ? Cet entomologiste a connu deux vies, l’une dans un film documentaire, l’autre dans un roman… Dans l'un, il prédit une guerre entre les insectes et les hommes ; dans l'autre, sous couvert de réalisation de films documentaire sur les insectes, il appartient à une véritable ruche humaine aux buts occultes.

The Hellstrom Chronicle est l’œuvre de Walon Green, réalisateur qui a tourné plusieurs documentaires entre la fin des Sweet Sixties et la fin des Not That Sweet Seventies, et rédigé plusieurs scénarios pour la télévision ; le scénario n’est pas signé Green mais David Seltzer (à qui on doit notablement celui de La Malédiction).

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Par le truchement du personnage de Nils Hellstrom, scientifique fictif (il faut attendre la fin du film pour en avoir une vague confirmation) qui se déclare obsédé par les insectes, le documentaire brosse un panorama passablement anxiogène de la vie des insectes. C’est également l’occasion d’admirer de belles images : gros plans, ralentis ou timelapses, tout est fait pour magnifier les arthropodes et leurs caractéristiques uniques. Un moustique s’extirpant de sa chrysalide hors de l’eau ; croissance d’un œuf d’insecte ; transformation d’une chenille en papilllon ; bataille de termites et de fourmis ; un phasme géant tellement intégré dans le décor qu’un serpent l’escalade sans rien remarquer… The Hellstrom Chronicle abondent en images étonnantes qui n’ont pas trop souffert du passage des ans. Rien d’étonnant à ce que le documentaire ait empoché un oscar.

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Et puis il y a le personnage de Nils Hellstrom, interprété par Lawrence Pressman dans l’un de ses premiers rôles à l’écran. L’entomologiste délaisse vite son ton à la Caliméro (« bouhou, ma passion pour les insectes m’a coûté une bourse et ma réputation ») pour pontifier sur les insectes et déclarer notamment qu’il aurait aimé être là lors des sept premiers jours de la Création, pour voir comment Dieu s’en sortait avec les deux espèces destinées à hériter de la Terre. Hum. De manière générale, le personnage a tendance à évoquer le nom de Dieu à tort et à travers. Voilà un discours qui sonnerait de façon surprenante de la part d’un scientifique, même fictif… mais le documentaire est américain, ceci explique peut-être bêtement cela.

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Hellstrom se montre persuadé que les humains et les insectes se disputent la Terre dans une lutte à mort. Les uns sont vecteurs de maladie et attaquent les cultures, les autres répliquent à coup d’insecticides au risque de s’empoisonner eux-mêmes – il y a bien un message écologique, pas si ténu que ça.

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Fasciné par les insectes, Hellstrom (ou le scénariste) a tendance à amalgamer… et à y associer les arachnides. Presque : insectes et arachnides appartiennent au même embranchement, celui des arthropodes, mais ça ne va pas plus loin dans l’arbre phylogénétique.

Cela reste une erreur difficilement pardonnable.

Ce n’est pourtant PAS compliqué. Un insecte a six pattes. Un arachnide en a huit. 6 ≠ 8. Insecte ≠ arachnide. Insecte & arachnide ⊂ arthropodes.

Bref. Fasciné par les insectes, disais-je, Hellstrom s’interroge également sur la société idéale. Est-ce celle des termites, avec leurs castes, leur palais de terre mâchée et leurs reines immenses ? Est-ce les fourmis ? Est-ce les abeilles ? À leur manière, tous sont en harmonie avec la nature, ce qui n’est plus vraiment le cas de l’humanité.

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En dépit des bondieuseries qui le plombent et d’une absence flagrante de subtilité, The Hellstrom Chronicle reste intéressant à plus d’un titre : les images, bien sûr, mais aussi la musique de Lalo Schifrin, qui fait ressortir le caractère étrange du monde des insectes. Le documentaire ne sera pas sans descendance. Du côté des salles obscures, Phase IV (1974) de Saul Bass s’inspirera de l’esthétique macrophotographique des insectes, pour dérouler un thriller de SF où les fourmis menacent de s’emparer de la Terre – on en reparlera à la lettre P. Plus proche de nous, le documentaire français Microcosmos proposera en 1996 une version actualisée et plus harmonieuse des insectes.

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Côté littérature, le documentaire va exercer son influence sur Frank Herbert. Entre novembre 1972 et mars 1973, l’auteur de Dune publie dans Galaxy un feuilleton intitulé Project 40. Rassemblé en volume, le récit prend le titre de The Hellstrom’s Hive et est traduit logiquement par La Ruche d’Hellstrom dans la langue de Jules Verne. On y suit la découverte, par des agents de… l’Agence (ne cherchez pas laquelle, il s'agit d'une des nombreuses officines occultes du renseignement américain), d’une ruche/fourmilière humaine dans une ferme de l’Oregon. La narration alterne entre les humains de l’Extérieur (nous) et ceux de la ruche, représentés par… un certain Nils Hellstrom. Celui-ci est la face aimable de la ruche ; son activité officielle est réalisateur de films documentaires sur les insectes mais son rôle consiste surtout à protéger la ruche, fondée trois cents ans plus tôt. On sait que les insectes sociaux savent se défendre contre les envahisseurs ; ceux de la ruche font pareil, la technologie en plus. Le roman, pas inintéressant, a néanmoins pris un petit coup de vieux, et peine à rendre compte de l’ampleur de la ruche. La fin glaçante parvient cependant à marquer. Et Michel Jeury en parlait en bien dans le Bifrost spécial Frank Herbert .

Avec Coalescence, premier volume de la trilogie des «  Enfants de la Destinée », Stephen Baxter approfondit ce que Frank Herbert avait esquissé, et fait mieux. Ses descriptions de ces coalescences humaines, avec leurs mères pondeuses et la douceâtre odeur de lait imprégnant des lieux dissimulés là où on ne les attend pas, fascinent autant qu’elles répugnent. Là où Herbert se prend volontiers d’attirance pour la société idéale qu’il évoque, Baxter est bien plus catégorique : ces ruches humaines sont une impasse évolutive, à éviter à tout prix. Il y reviendra dans le récent Xeelee: Redemption, avec un discours inchangé.

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Revenons à nos insectes et à Hellstrom. Le ton anxiogène du vrai-faux documentaire a peut-être porté trop loin. Car la guerre que schématise le scientifique fictif du film est en passe d’être gagnée, mais pas par les insectes. Est-il besoin de rappeler que l’effondrement des populations d’insectes – les abeilles, certes, mais pas seulement –, serait juste catastrophique.

Bref. Ne faites pas comme Nils Hellstrom et ne vous prenez pas pour Dieu, ne tondez pas votre pelouse et laissez prospérer toutes ces petites bestioles.

La morale revient aux Inconnus :

Introuvable : visible sur YouTube
Irregardable : à chaque fois que le personnage d’Hellstrom ouvre la bouche
Inoubliable : pour tout le reste