Forbidden Zone, Richard Elfman (1982). Noir & blanc (ou couleurs, ça dépend des versions), 76 minutes.

En ce mois de mars, Tim Burton a sorti son dix-neuvième film : Dumbo, dans une certaine indifférence. Quelques critiques ont parlé de retour en forme de Tim Burton – cela se peut : je n’ai pas vu Dumbo, mais ce « retour en forme » est un commentaire qui est répété à chaque nouveau film du réalisateur et qui n’a pas l’air de convaincre, vu qu’on le répète à chaque fois. De fait, l’impression persistante est que le Burton a perdu son mojo depuis belle lurette. Depuis le dégoulineux Charlie et la Chocolaterie, Tim Burton avoir été remplacé par une caricature de lui-même. De Beetlejuice à Big Fish : une succession de bons films (en gardant en tête qu’il ne s’est rien passé sur le front des remakes simiens en 2001) ; deCharlie à maintenant, pas grand-chose de bon ( Big Eyes peut-être ?).

Bref. L’objet de ce billet n’est pas de faire part en long et en large et de travers de ma déception envers le réalisateur de Mars Attacks!, mais d’évoquer un film rappelant le meilleur de Burton : Forbidden Zone. L’ami Tim a plusieurs marques de fabrique : des espaces déformés, une inspiration expressionniste, des personnages monstrueux mais attachants… et la musique de Danny Elfman. Or, Danny Elfman a un grand frère : Richard.

Né en 1949, Richard Elfman a fait partie dans sa jeunesse de la troupe de Jérôme Savary, avant de fonder au début des années 70 la troupe The Mystic Knights of the Oingo Boingo. La formation a raccourci son nom en Oingo Boingo, s’est concentrée sur la musique et s’est adjointe les services de Danny Elfman tandis que les intérêts de Richard l’amenaient vers le cinéma. En 1979 – soit la même année où Tim Burton concevait l’un de ses premiers courts-métrages au California Institute of Arts –, Richard Elfman donnait les premiers coups de manivelle à Forbidden Zone. Trois ans lui seront nécessaires pour terminer le tournage et le montage. Tout naturellement, la musique et les chansons seront composées par nul autre que son petit frère, Danny.

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Et donc ? Spectateur, toi qui te prépare à entrer dans la Forbidden Zone, abandonne toute prétention de rationalité et de bon goût (et range sous le boisseau le politiquement correct pendant au moins 76 minutes).

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L’histoire débute un 17 avril, à 16 heures, à Venice, CA. Un dealer d’héroïne disparait dans une maisonnette bancale. Et en revient métamorphosé. Un mois plus tard, la famille Hercules s’y installe. Famille dysfonctionnelle, les Hercules se composent d’une mère mutique semi-psychotique, d’un grand-père abruti, d’un fiston obsédé – Flash – et de sa sœur Susan (Marie-Pascale Elfman, épouse de Richard), surnommée Frenchy, eh bien… parce qu’elle est française.

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Après une journée d’école écourtée par une fusillade (normal, on est aux USA), Frenchy, un brin excédée, rentre à la maison et tombe accidentellement quoique littéralement dans la Sixième Dimension, royaume souterrain auquel on accède via une porte en forme de bouche située dans la cave de la maisonnette. De façon toute naturelle, le transit jusqu’en bas adopte la forme d’un tube digestif.<:p>

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La Sixième Dimension est dirigée par le roi Fausto (Hervé Villechaize) et la reine Doris (Susan Tyrell) ; lui est nain, elle est plantureuse, et ils s’aiment d’amour tendre. Ou non : Fausto s’amourache de Frenchy, et la reine ne voit pas cela d’un très bon œil. Quant à Satan (Danny Elfman, impérial), il louche sur la fille de Doris (Gene Lindley), qui traverse le film dépoitraillée. À la surface, les membres de la famille Hercules se rendent les uns après les autres dans la Sixième Dimension, afin d’y délivrer Frenchy… Enfin, c’est l’idée.

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Forbidden Zone a tout du délire sans limite, tourné avec trois bouts de ficelle – les décors sont littéralement en carton, peints à la hâte, tout comme les maquillages. En surface comme dans la Sixième Dimension, tout est en toc. Une artificialité rehaussée par le jeu outré des acteurs (Marie-Pascale Elfman en tête) et les chansons interprétées en play-back (quand bien même ce sont les acteurs qui les chantent). À la manière d’un Jan Svankmajer, le film mélange allègrement les techniques : prises de vue réelles, dessiné animé et stop motion, le tout étant unifié – magnifié – par le noir et blanc (depuis, le film a bénéficié d’une version colorisée). L’esthétique, mi-expressionniste, mi-punk, préfigure les travaux futurs de Tim Burton. Cette ressemblance s’accentue avec la bande originale. De fait, la huitaine de chansons psychobilly composées par Danny Elfman, dont il s’agit de la première BO, rehausse méchamment le film. On croirait entendre un mélange des Blues Brothers et des Cramps sous influence une influence Burton qui n’existe pas encore.

Trois ans plus tard, Tim Burton fera appel à Elfman pour son premier long-métrage, Pee-wee's Big Adventure (1985), et Elfman deviendra son compositeur attitré – jusqu’à la caricature.

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Burtonien avant l’heure, Forbidden Zone s’avère un merveilleux délire, et s’inscrit dans cette lignée de films adorablement bricolés – il en va de même pour les films de Jan Svankamjer ou Terry Gilliam… ou le Rocky Horror Picture Show. Le film de Richard Elfman possède également une saveur rafraîchissante, qu’on ne retrouve plus guère ; de fait, tourner un tel film aujourd’hui serait difficilement possible – la représentation des minorités avait posé problème à l’époque (un blackface ici, un Juif caricatural par là, sans oublier un homosexuel se prenant pour un poulet), on ne peut qu’imaginer les cris d’orfraies que susciterait un tel film maintenant. La finesse est absente de Forbidden Zone : l’humour tient volontiers du comique troupier, ça passe ou ça casse… mais le film vaut mieux que ses blagues à base de bruits de pets. On en retiendra quelques instants de réelle poésie absurde (l’homme-chandelier illuminant un dîner aux chandelles) et d’humour littéral (le crêpage de chignon entre les deux reines, « catfight » en anglais, est bruité par des sons de chats se battant).

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Depuis une dizaine d’années, Richard Elfman cherche à tourner une suite à Forbidden Zone – voilà qui ressemble au serpent de mer qu’est The Return of the Killer Klowns from outer space. Et à vrai dire, est-ce nécessaire ? Néanmoins, le succès d’une campagne de financement participatif devrait mettre Forbidden Zone 2 sur les rails – en tout cas, son réalisateur semblait confiant l’an passé.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : oui