Death and the Compass, Alex Cox (1992). 86 minutes couleurs.

La question des adaptations intéresse votre serviteur. Comment passer d’un média à un autre ? Et dans le cadre des livres : pourquoi tel auteur plutôt qu’un autre ?

L’œuvre romanesque de Jorge Luis Borges consiste pour l’essentiel en nouvelles. Plusieurs d’entre elles ont fait l’objet de courts-métrages ; et à en croire l’Imdb, seules deux sont devenues des longs-métrages : « Thème du traître et du héros » et« La mort et la boussole », deux nouvelles issues du recueil Fictions. (Le récent Trois contes de Borges de Maxime Martinot est certes un long-métrage mais consistant, comme le titre l'indique, en une triple adaptation.) J’ai une affection toute particulière pour Fictions. Quand je l’ai découvert, âgé de quelques dix-huit balais, je n'avais jamais rien lu de tel, mêlant littératures de l’imaginaire, érudition et une pointe imperceptible d’humour. De l'érudition, des canulars élaborés, des mises en abîme, des concepts vertigineux, des descriptions fascinantes de livres qu'il est tellement mieux d'inventer que d'écrire, le tout en un nombre restreint de signes… Et puis des labyrinthes, des masques et des miroirs. Des tigres aussi (manquent les lions et les ours). En un mot : Wow.

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On peut lire dans Fictions la fameuse« Loterie à Babylone », la célèbrissime« Bibliothèque de Babel », l'inusable « Pierre Ménard, auteur du Quichotte ». Mais au sein de la première partie du recueil, ma préférence va à d'autres textes, pas moins subtils : « L'Approche d'Almotasim » et « Examen de l'œuvre d'Herbert Quain » ou comment rendre passionnant des livre qui ne seront jamais écrits de ce côté-ci de la bibliothèque de Babel ; « Le Sentier aux chemins qui bifurquent » et « Les Ruines circulaires » dans le genre approche du vertige métaphysique ; et puis « Tlön Uqbar Orbis Tertius », réjouissant canular devenant plus vrai que nature.

La seconde partie du recueil, « Artifices », est moins évidente mais, à la réflexion, supérieure en qualité : « Funes ou la mémoire » et « Le miracle secret » qui explorent les possibilités du cerveau humain ; les jeux de masques de« La Forme de l'épée » et« Thème du traître et du héros » ; le polar cryptique de « La Mort et la Boussole » ; et puis aussi « Le Sud », tragique et inéluctable dans son déroulement. Bien des choses qui titillent l’imagination mais rien qui n’appelle forcément une adaptation…

Néanmoins, il en existe une poignée.

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Avec La Stratégie de l’araignée (1970), Bernardo Bertolucci délocalise le cadre de l'action de « Thème du Traître et du héros » de l'Irlande à l'Italie d’après-guerre. Athos Magnani arrive dans un petit village reculé, Tara, trente ans après l'assassinat de son père – lui aussi nommé Athos Magnani – par un fasciste. Il entreprend de mener l'enquête, mais les témoignages qu'il récolte auprès de la maîtresse de son père, Draifa, ou de ses anciens amis, ne collent pas entre eux. Une chose est sûre : Magnani père avait l'intention de tuer Mussolini lors de sa venue à Tara pour l'inauguration du théâtre… Le résultat est intriguant, pas entièrement convaincant : le film est longuet, les acteurs quelque peu monolithiques et pas toujours très investis (à commencer par Giulio Brogi, qui interprète Athos Magnani père et fils), et le générique de début fait figure de repoussoir. Passé ces défauts, le film recèle des qualités : une ambiance hors du temps, les thèmes (forcément) borgésiens du double et de la fatalité, l'intrication curieuse des flashbacks, et une dernière demi-heure aux accents parfois oniriques (mais peut-être est-ce moi qui roupillais), avec un dernière scène qui reste en mémoire.

Venons-en à l’objet de ce billet : « La Mort et la boussole »

« Des nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot, aucun ne fut aussi étrange – aussi rigoureusement étrange, dirons-nous – que la série périodique de meurtres qui culminèrent dans la propriété de Triste-le-Roy, parmi l’interminable odeur des eucalyptus. »

Parue originellement en 1942 dans la revue Sur, cette nouvelle préfigure Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco à sa manière, inventant et détruisant en un seul mouvement le polar ésotérique. Borges se moque de la tendance humaine à interpréter le hasard et à tisser des liens entre des événements isolés. L’hypothèse brillante d’Eric Lönnrot s’avère n’avoir aucun fondement si ce n’est un coup de malchance astucieusement dévoyé par son ennemi, lequel lutte contre le détective pour un motif somme toute tristement trivial.

Ce récit a bénéficié d’une première adaptation sous la forme d’un court-métrage, Spiderweb – « la toile d’araignée », histoire de rester avec nos amies à huit pattes. Unique œuvre de son réalisateur, Paul Miller, alors à la National Film School en 1975, Spiderweb propose une adaptation fidèle de la nouvelle. Nigel Hawthorne campe un Lönnrot convaincant ; face à lui, un inquiétant Gabor Vernon dans le rôle de Scharlach. Seul l’acteur interprétant le chef de la police peine en convaincre, trop obtus. Les curieux pourront y jeter un œil par ici.

La seconde adaptation est due à Alex Cox, dans le cadre de la série Contes de Borges : six épisodes longs d’une heure, diffusés au début des années 90. Pour qui s’y intéresse, tous sont visibles sur YouTube, mais en espagnol. Pauvre de moi, ce n’est pas une langue que je parle et comprends, et on va donc s’intéresser à Death and the Compass, seul (à ma connaissance) à être visible en anglais (par d’autres moyens à la légalité… hmm). Il semble que le réalisateur britannique, désireux de développer son épisode, ait réclamé une rallonge de budget à la BBC, qui a refusé. Un mécène japonais a donné à Cox une enveloppe de cent mille dollars, qui n’a pas suffi, et c’est finalement avec les recettes de son film Les Flambeurs que le réalisateur a pu terminer le tournage de Death and the compass en 1996, quatre ans après sa prime diffusion.

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Nous voici dans une ville imaginaire, en proie aux méfaits d’un super-criminel : Red Scarlach. Lorsque des meurtres odieux sont commis, l’inspecteur Eric Lönnrot va tenter de le démasquer, avec l’aide d’un journaliste, A. Zunz, et contre sa hiérarchie. Les événements sont narrés a posteriori par Treviranus, le chef de la police. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher l’intrigue…

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Scharlach en noir & blanc fait régner la terreur

Là où Bertolucci proposait une adaptation plutôt sage et posée avec un caractère onirique assumé, Alex Cox opte pour une approche baroque et colorée (après tout, Red Scarlach et Lönnrot ont des noms évoquant tout deux le rouge), sans faire dans la demi-mesure. Le générique de début montre des plans fixe d’un labyrinthe ; les dernières images sauront s’en rappeler ; en matière de dédale toutefois, le plus convaincant du film reste cette séquence promenant le spectateur à travers le dédale du commissariat.

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Treviranus
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Scharlach en couleurs mais masqué
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Lönnrot en bleu

Borges aime les jeux de masque : Cox l’illustre littéralement, faisant de Scarlach un villain digne des films de super-héros. Masque, et livrée rouge, qui s’oppose au bleu roi de Lönnrot et au jaune canari de Treviranus. Des couleurs vives, auxquelles s’oppose le noir et blanc de quelques séquences ; l’une d’elle fait intervenir un inspecteur Borges joué par Alex Cox. Et en matière de clin d’œil, on notera que le personnage de Zunz, ajouté pour les besoins du scénario, tire son nom de la nouvelle « Emma Zunz » de JLB. Et est-ce trop interpréter que de voir dans la friche où se dresse la bâtisse de Triste-le-Roy une vision de l’un des dédales du conte « Les Deux rois et les deux labyrinthes » ?

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Lönnrot, perdu à Triste-le-Roy

Peter Boyle était un excellent acteur (on a d’ailleurs pu le voir deux ans plus tard dans un épisode de X-Files, l’élégiaque «  Clyde Bruckmann’s Finale Repose »), qui interprète ici avec talent et retenue Lönnrot, cet équivalent sudaméricain de Sherlock Holmes. Christopher Eccleston, au début de sa carrière, campe avec brio le personnage de Zunz. Quant à Miguel Sandoval, il en fait peut-être un peu trop dans le rôle de Treviranus. Cela étant dit, le film entier est too much. Sa relative brièveté évite l’overdose, et maintient constamment l’intérêt. On pourra reprocher au film un manque certain de subtilité et un scénario par trop évident (on soupçonne vite l’identité de Scarlach) et inconsistent (comment Treviranus peut-il narrer après coup des événements qu’il n’a aucun moyen de savoir ?). Death and the Compass d’Alex Cox, c’est un tableau d’Escher repeint par Gilbert & George ; on peut apprécier, on peut détester. Pour ma part, j’ai apprécié la balade.

Introuvable : en DVD
Irregardable : ça dépend des goûts
Inoubliable : oui