Cette nouvelle de Edmond Hamilton, parue dans le Bifrost no 90 et traduite de l'anglais par Luce Terrier (révisée par Pierre-Paul Durastanti), vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 29 janvier au 28 février 2018. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Jubo

1.

Je ne voulais pas mettre mon uniforme pour quitter l’hôpital, mais je n’avais pas de vêtements de rechange et j’étais trop heureux de sortir pour vouloir discuter. Sitôt dans l’avion qui m’emmenait à Los Angeles, je regrettai de l’avoir sur le dos.

Les gens me dévisageaient et chuchotaient. L’hôtesse me dédia un large sourire tout particulier. Elle avait dû signaler ma présence au pilote – il vint me serrer la main. « J’imagine qu’un vol comme celui-ci, c’est de la rigolade pour vous. »

Un petit homme entra, chercha une place d’un regard circulaire, et prit le siège voisin du mien. Il s’agissait d’un type à lunettes, de cinquante ou soixante ans, un maniaque qui mit bien dix minutes à s’installer. Puis il me regarda, avisant mon uniforme et le minuscule bouton de cuivre sur lequel était écrit DEUX.

« Ah ! vous avez fait partie de l’Expédition Deux ! » Puis, comme si cette idée venait soudain de lui traverser l’esprit : « Alors, vous êtes allé sur Mars !

— Oui, j’y suis allé. »

Il paraissait aux anges et me regardait avec admiration. Cela m’agaçait, mais sa curiosité avait quelque chose de si sympathique que je ne pouvais lui en vouloir.

« Alors, me demanda-t-il, comment c’est là-haut ? »

L’avion s’élevait et je contemplai le désert de l’Arizona qui défilait au-dessous de nous. « Différent. Très différent. »

Cette réponse sembla le satisfaire au mieux. « C’est bien ce que je pensais. Vous rentrez chez vous, monsieur… ?

— Haddon. Sergent Frank Haddon.

— Vous rentrez chez vous, sergent ?

— J’habite dans l’Ohio. Je passe voir du monde à Los Angeles d’abord.

— Voilà qui est très bien. Je vous souhaite un bon séjour, sergent, vous l’avez mérité. Vous et votre équipe, vous avez fait un travail magnifique. Au fait, j’ai lu dans le journal que quand l’ONU aura envoyé deux autres expéditions, on aura des villes là-bas, des transports réguliers de passagers, et tout ce qui va avec.

— Vous savez, ces trucs, c’est du pipeau. On pourrait construire des villes ici, dans le Mojave, ce serait plus près. Il n’y a qu’une raison d’aller sur Mars à l’heure actuelle : l’uranium. »

Je voyais bien qu’il ne me croyait pas tout à fait. « Oh, bien sûr, je sais que c’est aussi très important, l’uranium, on en a besoin pour toutes les centrales, maintenant, mais ce n’est pas tout, hein ?

— Ce sera tout pendant pas mal de temps.

— Pourtant, sergent, cet article dans le journal disait que… »

Je n’insistai pas. Quand il eut fini de me détailler l’article, on descendait sur Los Angeles. Il me donna une vigoureuse poignée de main au sortir de l’avion.

« J’espère que vous prendrez du bon temps, sergent. À coup sûr, vous l’avez bien mérité. Beaucoup de gars de l’Expédition Deux ne sont pas revenus, il paraît.

— Il paraît… »

Je me sentais de nouveau mal en point arrivé dans le centre de Los Angeles. Un double bourbon dans un bar me remit un peu d’aplomb. Puis je trouvai un taxi et priai le chauffeur, un gros à la figure rougeaude, de me conduire dans San Gabriel. « Montez, mon gars. Vous êtes un des types partis sur Mars ?

— Exact.

— Tiens, et comment c’est là-haut ?

— En un sens, pas marrant du tout.

— Je m’en doute ! » On s’engagea dans la circulation. « J’ai fait la Deuxième Guerre mondiale, y a vingt ans. Et c’était la même chose, pas marrant, neuf fois sur dix. J’imagine que c’est toujours pareil dans l’armée.

— On n’était pas sous commandement militaire, mais sous celui des Nations unies… Par contre, on avait des officiers et des règlements comme à l’armée.

— Sûr, c’était pareil. Pas besoin de me le dire, à moi, vieux. À mon retour en quarante-deux… voyons, quarante-deux, quarante-trois ?… bref, à mon retour… »

Je me calai contre le dossier et regardai défiler Huntington Boulevard. Le soleil me tapait dessus ; il me semblait très chaud, et l’air épais et poisseux. Je m’étais senti plus à l’aise sur le plateau de l’Arizona. Ici, j’avais vraiment du mal à respirer.

Le chauffeur me demanda ma destination précise. Je sortis le petit paquet de lettres de ma poche pour en tirer celle qui portait le nom Martin Valinez. Je lus au gars l’adresse écrite au dos et rangeai la liasse dans ma poche.

À ce moment-là, j’aurais voulu laisser ces courriers sans suite.

Mais comment aurais-je pu ne pas répondre quand les parents de Joe Valinez m’avaient écrit à l’hôpital ? Et ça avait été pareil pour la fiancée de Jim, la famille de Walter : j’avais répondu et promis d’aller les voir dès ma sortie. Et maintenant, si je rentrais tout droit dans l’Ohio, je me ferais l’effet d’être un beau salaud. En cet instant, j’aurais préféré avoir décidé de me comporter ainsi.

L’adresse se situait dans le sud du quartier San Gabriel, un coin qui avait une vague atmosphère mexicaine. Il s’agissait d’une petite épicerie avec un pavillon attenant et une clôture en bois autour du jardinet. La maison était impeccable, mais d’une simplicité qui tranchait sur tout ce stuc tarabiscoté qu’il y a en Californie.

J’entrai dans l’épicerie où un grand homme brun impassible me regarda, puis prononça un nom féminin et fit le tour du comptoir pour me serrer la main.

« Vous êtes le sergent Haddon. Bien sûr. Nous espérions votre visite. »

Sa femme arriva à la hâte depuis l’arrière-boutique. Elle avait l’air un peu âgé pour être la mère de Joe – après tout, Joe n’était qu’un gamin. Peut-être bien que ce n’était pas la vieillesse qui lui donnait cet air-là, mais l’usure. Oui, sans doute.

Elle dit à Valinez : « Une chaise, s’il te plaît. Tu ne vois pas qu’il est fatigué ? Il sort de l’hôpital. »

Je m’assis et portai mes regards sur une caisse de conserves de poivrons, entre eux ; ils me demandèrent comment je me sentais, et si j’étais heureux de rentrer, et dirent qu’ils espéraient que tout le monde soit en bonne santé à la maison.

Pleins de tact, ils n’avaient pas dit un mot sur Joe, ils attendaient que ce soit moi qui en parle. Je me sentais mal à l’aise. En fait, je ne l’avais presque pas connu. On l’avait muté dans notre escadron deux semaines avant le décollage ; comme il avait été notre première perte, je n’avais guère eu l’occasion de le connaître pour de bon.

J’abordai enfin le sujet. Tout ce que je trouvai à dire fut : « On vous a envoyé tous les détails au sujet de Joe, hein ? »

Valinez hocha gravement la tête. « Oui… il est mort vingt minutes après le décollage, à cause du choc. La lettre était très gentille. »

Sa femme l’imita. « Très gentille », murmura-t-elle. Elle me regarda, et je pense qu’elle s’aperçut que je ne savais pas quoi dire, car elle ajouta : « Vous pouvez sans doute nous donner d’autres détails, mais ne le faites pas si ça vous est trop pénible. »

Je pouvais leur donner d’autres détails. Oh oui, bien d’autres, si je le voulais. Tout était présent à mon esprit, tel un film qu’on passe et repasse jusqu’à le connaître par cœur.

Je pouvais leur raconter par le menu ce décollage où leur fils avait trouvé la mort. Les longues files de gars, les dos en uniforme qui montaient dans la Fusée Quatre, et dans les dix-neuf autres appareils. Les projecteurs illuminant la plateforme, le bruit lancinant des machines, les coups de sifflet, l’intérieur de l’énorme fusée, tandis qu’on grimpait dans le puits central par les échelles.

Le film se déroulait dans mon esprit, clair comme de l’eau de roche, et je me retrouvais dans la cellule 14 de la Fusée Quatre tandis que les minutes s’égrenaient et que les parois vibraient chaque fois qu’avait lieu l’explosion qui lançait l’un des engins ; les dix hommes dont je faisais partie patientaient là, dans leur hamac, prisonniers à l’intérieur de cette boîte de métal sans fenêtres et de forme bizarre. On attendit jusqu’au moment où l’énorme main de géant s’abattit sur nous et que son soufflet nous enfonce dans les ressorts de nos couchettes, nous écrasant à nous étouffer, alors qu’on luttait pour respirer, que le sang nous rugissait dans la tête, que notre estomac se soulevait en dépit de toutes les pilules qu’on nous avait fait ingurgiter et qu’on entendait rire le géant. Broum ! Broum ! Broum !

Il semblait que ces soufflets ne s’arrêteraient jamais ; ils nous martelaient le ventre, nous coupaient le souffle ; on entendait vomir un gars, un autre sanglotait et le Broum ! Broum ! meurtrier riait toujours. Puis le géant cessa de rire, de nous souffleter, et on sentit à nouveau ce corps douloureux et tremblant qu’on était surpris de redécouvrir. Walter Millis jura tout son saoul dans le hamac au-dessous de moi, Breck Jergen, notre sergent d’alors, se débarrassa péniblement de son harnais pour venir voir où nous en étions, puis, dans le brouhaha, une voix faible, cassée, annonça, hésitante : « Breck, je crois que je suis blessé. »

Oui, c’était bien leur fils, Joe ; il avait du sang sur les lèvres et il était fichu… On le vit au premier regard, qu’il était fichu. Un beau gosse, d’une pâleur de cire, qui porta la main à son estomac en levant les yeux vers nous. L’Expédition Un avait prouvé qu’aucun décollage ne pouvait se faire sans un certain pourcentage de blessures internes, et dans notre escadron, dans notre petite cellule sans fenêtres, c’est Joe qui avait dégusté.

Si seulement il était mort tout de suite… Mais non. Il avait fallu qu’il reste là, dans son hamac, pendant des heures et des heures. Les toubibs étaient venus lui mettre une camisole, le droguer, et voilà. Les heures passèrent. On était abattus, et malades comme des chiens nous-mêmes, si bien qu’on n’avait pas pour lui toute la compassion qu’on aurait dû avoir, sauf quand il se mit à geindre et à nous supplier de le détacher. Finalement, Walter Millis voulut s’exécuter, mais Breck refusa, et ils se querellèrent ; on écoutait. Puis les gémissements cessèrent – plus rien à faire pour Joe Valinez. Il ne nous resta qu’à appeler les toubibs qui entrèrent dans notre petite prison de fer et emportèrent le corps.

Bien sûr que je pourrais raconter aux Valinez la façon dont leur fils était mort.

« Vous voulez nous le dire ? » murmura Mme Valinez, et son mari me regarda et m’encouragea en silence d’un signe de tête. Alors je leur racontai.

« Vous savez, Joe est mort dans l’espace. Le choc du décollage l’a terrassé, il était inconscient, il n’a rien senti. Il s’est réveillé avant de mourir. Il ne semblait pas souffrir du tout, pas le moins du monde. Il était étendu là, à regarder les étoiles là-haut, dans l’espace, belles comme des anges. Il les a regardées, il a murmuré un mot ou deux… puis il s’est recouché, et c’était fini. »

Mme Valinez se mit à pleurer doucement. « Mourir là-bas, en regardant les étoiles belles comme des anges… »

Je me levai pour partir, et elle ne me vit pas m’en aller. Je passai la porte de la petite épicerie. M. Valinez m’accompagna.

Il me serra la main. « Merci, Sergent Haddon, merci beaucoup.

— Ne me remerciez pas. »

Je repris le taxi, sortis ma liasse et déchirai leur lettre. J’aurais voulu ne jamais l’avoir reçue. J’aurais voulu n’avoir reçu aucune des trois.

 

2.

Je pris l’avion du matin pour Omaha. Je m’endormis pendant le trajet, et je me mis à rêver. Un rêve affreux.

Une voix disait : « Nous descendons. »

Et on descendait, la Fusée Quatre descendait, et on était là dans notre cellule, tous sanglés dans nos hamacs, dans une attente pleine d’angoisse, à souhaiter qu’il y ait une fenêtre pour voir à l’extérieur, à souhaiter qu’aucune fusée ne s’écrase, mais que si ça devait arriver, que ce ne soit pas justement la nôtre…

« Nous descendons. »

La descente, avec les explosions qui se remettaient à faire entendre leur tonnerre au-dessous de nous, à nous bourrer de coups, pas aussi réguliers qu’au décollage, mais qui recommençaient par séries.

La voix de Breck nous criait quelque chose de l’autre bout de la cellule, mais je ne l’entendais pas, à cause du vrombissement que j’avais dans les oreilles, entre chaque rafale de coups. Non, il n’était pas dans mes oreilles, ce vrombissement, mais dans la paroi : on venait de heurter l’atmosphère, on y pénétrait.

Les rafales se succédaient comme des éclairs, sans interruption, des montagnes nous croulaient dessus, et on arrivait, et, ô mon Dieu, faites que ce ne soit pas la nôtre, que ce ne soit pas la nôtre…

Puis un rebond et l’obscurité et enfin une voix rauque qui hurlait à mes oreilles, et Breck Jergen, pâle comme la mort, penché sur moi.

« Déboucle-toi et sors de là, Frank ! Tout le monde dehors. Tous dehors ! »

On avait atterri, on ne s’était pas écrasés au sol, mais on était à moitié morts et incapables de sortir sur-le-champ.

Breck hurlait : « Les masques, mettez les masques ! Il faut bouger !

— Mon dieu, on vient d’atterrir et on est en morceaux. Impossible.

— Il le faut ! Il y a d’autres fusées qui se sont écrasées et il faut qu’on aille secourir les survivants, s’il y en a. Vite, les masques. »

Impossible, mais on obéit quand même. On ne nous avait pas fait subir des mois d’entraînement pour rien. Jim Clymer était debout, Walter essayait de se détacher. Au-dessous de moi, quelque part, des coups de sifflet retentissaient et des voix rauques s’égosillaient.

Mes genoux flageolaient quand je mis les pieds par terre. Le jeune Lassen, à côté, essaya de dire quelque chose puis s’effondra. Jim se pencha sur lui, mais à la porte Breck hurlait : « Laisse-le, viens ! »

Les sifflets nous déchirèrent les oreilles pendant toute la descente dans le puits, et l’agrafe du masque m’écorcha le nez, et tout en bas un officier écervelé nous hurla de sortir nous joindre à l’escadron 5, et la passerelle branla sous nos pas.

Le froid, un froid glacial. Des rayons blafards venaient d’un petit soleil racorni, là-bas dans ce ciel de cuivre, et une plaine ondulée s’étalait autour de nous, d’un sable ocre rouge qui glissait sous les pieds tandis que nos escadrons suivaient le capitaine Ward vers la masse métallique qui gisait bizarrement penchée et éventrée au loin dans une petite vallée peu profonde.

« Vite, les gars, vite ! »

Ça ne pouvait être qu’un rêve, avec ces semelles plombées nous obligeant à une démarche onirique et ces voix assourdies issues des masques des respirateurs.

Un rêve, ou plutôt un cauchemar quand on atteignit la carcasse inclinée et qu’on vit la Fusée Sept – la coque métallique déchirée comme du papier, des hommes rampant, ensanglantés, pour s’extraire de ces décombres, le gargouillis montant des réservoirs défoncés qui se vidaient, les voix qui geignaient : « À l’aide, à l’aide ! »

Mais ce n’était pas arrivé, pas encore, car on se retrouvait dans la Fusée Quatre, on n’avait pas atterri, mais on allait le faire d’une minute à l’autre…

« Nous descendons… »

Incapable de revivre tout ça une fois de plus, je hurlai et me débattis dans mon harnais de sécurité, et m’éveillai. J’étais dans mon fauteuil d’avion et une hôtesse apeurée près de moi disait : « Nous arrivons à Omaha, sergent. Nous descendons. »

Ils me dévisageaient tous, les autres passagers ; j’avais dû parler en dormant – la sueur me coulait dans le dos comme pendant ces nuits d’hôpital où je ne cessais de me réveiller.

Je me redressai et ils détournèrent très vite les yeux, comme si de rien n’était.

On atterrit à l’aéroport. C’était midi et le chaud soleil du Nebraska me parut bienfaisant quand je sortis de l’avion. J’eus de la chance : quand je demandai à la gare routière comment rejoindre ma destination, il y avait justement un car en partance.

Un fermier s’assit à côté de moi, un gros bonhomme qui m’offrit des cigarettes et me dit que le trajet jusqu’à Cuffington ne durait que quelques heures.

« Vous y habitez ? demanda-t-il.

— Non, chez moi, c’est dans l’Ohio. J’avais un copain du coin. Clymer. »

Il ne le connaissait pas, mais se souvenait qu’un gars de la ville avait fait partie de cette seconde expédition sur Mars.

« Oui, dis-je, c’était Jim. »

Il ne put pas se retenir longtemps : « Et c’est comment, là-haut ?

— Sec. Terriblement sec.

— Je veux bien le croire. À dire vrai, c’est trop sec ici aussi cette année. Pour les blés. L’an dernier, il a juste fait le temps qui fallait. L’an dernier… »

Cuffington, Nebraska, c’était une longue rue de magasins, avec d’autres rues, des arbres, de vieilles maisons, des champs de blé jaune à perte de vue. Il y faisait rudement chaud et je me réjouis de m’asseoir à la gare routière pour chercher un numéro dans l’annuaire.

Il y avait trois familles Graham, mais le premier numéro que j’appelai se révéla le bon – Mlle Ila Graham. Elle parlait vite, d’une voix excitée : elle arrivait tout de suite, je n’avais qu’à l’attendre. Je dis que je serais devant la gare routière.

Je restai sous l’auvent à contempler la rue tranquille qui expliquait un peu pourquoi Jim Clymer avait toujours été ce gars lent et silencieux. L’endroit, comme lui, avait l’air détendu.

Un coupé se gara. Mlle Graham ouvrit la portière. Les cheveux châtains, elle n’était pas particulièrement jolie, mais du genre dont on pense qu’il s’agit d’une gentille fille, d’une très gentille fille.

« Vous avez l’air si fatigué que je m’en veux maintenant de vous avoir demandé de venir, dit-elle.

— Je vais très bien. Et cela ne me dérange pas de faire deux ou trois détours avant de rentrer dans l’Ohio. »

Tandis qu’on traversait la petite ville, je demandai si Jim y avait de la famille.

« Ses parents sont morts dans un accident d’auto, il y a plusieurs années, dit Mlle Graham. Il a habité chez un de ses oncles, dans une ferme près de Grandview, mais ils ne s’entendaient pas, alors Jim est venu en ville et il a trouvé du travail à la station-service. » Elle ajouta, tandis qu’on tournait dans une rue : « Ma mère lui a loué une chambre. C’est comme ça qu’on s’est connus. Comme ça qu’on s’est… qu’on s’est fiancés.

— Ah oui… »

C’était une grosse maison carrée, avec une vaste véranda et des arbres autour. Je m’assis dans un fauteuil d’osier et Mlle Graham alla chercher sa mère qui parla un peu de Jim ; elle dit qu’il leur manquait et que pour elle il était comme un fils.

Quand sa mère rentra dans la maison, Mlle Graham me montra un petit paquet d’enveloppes bleues. « Les lettres de Jim. Il y en a peu, et elles étaient courtes.

— On ne nous permettait d’envoyer que des messages de trente mots, tous les quinze jours. On était deux mille là-bas et on ne pouvait pas nous laisser surcharger les transmissions en permanence.

— C’est magnifique de voir tout ce que Jim arrivait à dire en quelques mots », dit-elle en me tendant quelques lettres.

J’en lus une ou deux. L’une disait : Je dois me pincer pour m’assurer que je suis l’un des premiers terriens à me trouver dans un autre monde. La nuit, dans le froid, je regarde cette étoile verte qui est la Terre, et j’ai du mal à croire que j’ai aidé un rêve vieux comme le monde à se réaliser.

Une autre lettre disait : Ce monde est sinistre, solitaire et mystérieux. Nous n’en connaissons pas encore grand-chose. Jusque-là, personne n’y a rien vu de vivant, à l’exception des lichens que l’Expédition Un avait signalés, mais il faut s’attendre à trouver n’importe quoi ici.

Mlle Graham me demanda : « C’était tout ce qu’il y avait, des lichens ?

— Ça et deux ou trois sortes de cactus. Et des rochers et du sable. C’est tout. »

Tout en lisant d’autres lettres, je découvris que, Jim mort, je le connaissais bien mieux qu’avant. Il y avait chez lui quelque chose dont je ne m’étais jamais douté. C’était un romantique. On l’ignorait. Il était toujours laconique et lent, mais en cet instant, je m’apercevais qu’il avait toujours été, sur ce que nous faisions, le plus romantique de nous tous.

Il ne l’avait pas montré. On l’aurait taquiné s’il l’avait laissé voir. Le nom que nous donnions à Mars, tant nous en avions assez, c’était le Trou. On ne l’appelait pas autrement. Je me rendais compte que Jim avait eu trop peur de nos moqueries pour nous laisser deviner à quel point il embellissait les choses.

« Voici la dernière que j’ai reçue avant sa maladie », dit Mlle Graham.

Je lus : Nous partons demain en expédition de reconnaissance. Nous allons traverser des régions qu’aucun être humain n’a connues avant nous.

Je hochai la tête. « Je voyageais dans le même semi-chenillé que lui.

— Il était enthousiaste, n’est-ce pas, sergent ? »

Je me le demandais. Je me souvenais bien de cette mission, un véritable enfer. Notre tâche consistait simplement à établir un relevé topographique préliminaire en cherchant des dépôts d’uranium avec des compteurs Geiger.

Ce n’aurait pas été trop désagréable sans la tempête de sable. À la différence du sable sur Terre, il s’agissait d’une poussière moulue par les tempêtes faisant rage depuis des milliards d’années autour de la planète. Elle pénétrait nos masques, nos lunettes, les moteurs des autochenilles, les aliments, l’eau, les vêtements.

Pendant trois jours, on n’avait connu que le froid, le vent et le sable.

Enthousiaste ? Ça m’aurait fait rire auparavant. Maintenant, je ne savais plus. Peut-être bien que Jim l’était, cette fois-là. Il avait beaucoup de patience, bien plus que moi. Il faisait peut-être de cette mission infernale une aventure merveilleuse en terre inconnue.

« Bien sûr qu’il l’était, dis-je. Comme nous tous. Qui ne le serait pas ! »

Elle reprit les lettres. « Vous l’avez eue aussi, cette maladie de Mars ? »

Je dis que oui, un petit accès, et j’avais dû séjourner à l’hôpital en rentrant.

Elle attendait que je continue ; je savais qu’il le fallait. « On ne sait pas encore si ça vient d’un virus ou des conditions de vie très particulières pour des organismes terriens. Quarante pour cent d’entre nous en ont souffert. Ce n’était pas trop terrible : de la fièvre, une certaine torpeur, surtout.

— On a bien soigné Jim ? demanda-t-elle, les lèvres un peu tremblantes.

— Oui. Aussi bien que possible. » Je mentais.

Aussi bien que possible ? Il y avait de quoi rire. Les premiers cas, on les avait soignés normalement, sans doute. Mais on ne s’attendait pas à un tel nombre de malades. On manquait de place dans notre petit hôpital. Les patients devaient se cantonner à leurs couchettes dans les préfabriqués en tôle. Tous nos docteurs, sauf un, étaient malades, et deux d’entre eux moururent.

On était depuis six mois sur Mars quand la maladie se déclara ; la solitude nous déprimait déjà. Toutes nos fusées, sauf quatre, avaient regagné la Terre et on était seuls sur un monde mort, notre village de tôle tassé sous l’atroce ciel de cuivre, et, tout autour, le sable, les rochers, à perte de vue.

Allez jusqu’au Pôle Nord faire du camping, vous verrez comme on s’y sent seul. Là-bas, c’était encore pire. Il y avait beau temps que l’enthousiasme du début était évanoui, on tombait de fatigue et on avait le mal du pays comme personne ne l’a jamais eu : on voulait voir de l’herbe verte, du vrai soleil, des visages de femme et entendre des ruisseaux. Et il fallait attendre que l’Expédition Trois vienne nous relever. Pas étonnant que des gars soient devenus cinglés. Et puis, pour couronner le tout, la maladie de Mars.

« On a fait pour lui tout ce qu’on a pu », dis-je.

Ça, oui. Je me revoyais en train de courir avec Walter dans la nuit glaciale pour essayer de dénicher un toubib à l’hôpital, pendant que Breck restait avec lui, et pas moyen d’en trouver un.

Je revois encore Walter levant les yeux vers le ciel incandescent, à notre retour, levant le poing en direction de cette grosse étoile verte, la Terre.

« Là-bas, ce soir, les gens vont danser ou voir un spectacle au chaud, et ils rient. Pourquoi faut-il sacrifier de braves gars pour rapporter de l’uranium, de l’énergie à bon marché ?

— Boucle-la, dis-je avec lassitude. Jim ne mourra pas. Plus d’un s’en est tiré. »

Bien soigné ? Plutôt comique, ça. On pouvait lui rafraîchir la figure, lui donner les quelques pilules laissées par les toubibs et le regarder s’affaiblir de jour en jour jusqu’à ce qu’il meure.

« Personne n’aurait pu faire mieux, dis-je à Mlle Graham.

— J’en suis heureuse. Un hasard inévitable… j’imagine. »

Quand je me levai, elle me demanda si je désirais voir la chambre de Jim. Elles n’y avaient rien changé, dit-elle.

Je n’en avais pas envie, mais comment refuser ? Je montai avec elle, observai la pièce et la déclarai très jolie. Mlle Graham ouvrit un grand placard. Il était plein de revues alignées en rangées impeccables.

« Les vieux magazines de science-fiction qu’il lisait quand il était petit, dit-elle. Il les a tous conservés. »

J’en pris un. Il avait une couverture aux couleurs éclatantes, avec un vaisseau spatial qui ne ressemblait en rien à nos fusées, un engin aérodynamique ; on voyait les anneaux de Saturne à l’arrière-plan.

Quand je le reposai, Mlle Graham le reprit et le remit avec soin à l’endroit exact où je l’avais pris dans la rangée, comme on le fait pour les affaires de quelqu’un qui doit rentrer et qui aime retrouver les choses à leur place.

Elle insista pour me reconduire à Omaha, jusqu’à l’aéroport. Elle semblait triste de me voir partir, sans doute parce que j’étais le dernier lien qui la rattachait à Jim. Quand je serais parti, tout serait vraiment fini.

Je me demandais si elle s’en remettrait jamais ; je pensais que oui. On oublie, avec le temps. Elle se marierait avec un autre brave garçon, et je me demandais ce qu’elle ferait des affaires de Jim… De toutes ces revues que plus personne ne lirait.

 

3.

Je ne me serais jamais arrêté à Chicago si j’avais pu l’éviter ; Walter Millis était bien la dernière personne dont je voulais parler. J’avais trop peur de commettre une bévue et de révéler quelque chose que nul n’était censé savoir.

Mais son père m’avait téléphoné à plusieurs reprises à l’hôpital. La dernière fois, il avait dit avoir invité les parents de Breck à venir du Wisconsin pour me rencontrer. Que pouvais-je faire, sinon accepter ? Mais ça ne me plaisait pas du tout. Je savais qu’il me faudrait faire attention.

M. Millis, qui m’attendait à l’aéroport, me serra la main en me disant que c’était vraiment chic de ma part d’être venu et à quel point ils appréciaient ma visite ; tous imaginaient combien j’avais hâte de retrouver mes parents.

« Je vous en prie, dis-je, mon père et ma mère m’ont rendu visite à l’hôpital dès mon retour. »

C’était un homme grand et fort qui avait belle allure, un peu imbu de lui-même, pensai-je. Il avait l’air assez aimable, mais j’avais l’impression qu’il se demandait en me voyant pourquoi j’étais revenu, moi, et pas son fils Walter. Enfin, on ne pouvait pas lui en vouloir pour ça.

Sa voiture attendait, une grosse voiture avec chauffeur, et on prit la direction du nord à travers la ville. M. Millis me désigna des curiosités locales pour alimenter la conversation. Il attira notamment mon attention sur une grande centrale nucléaire devant laquelle on passait.

« Et il y en a des milliers comme ça dans le monde. C’est ça qui va bouleverser toute notre économie. Cet uranium de Mars va faire de grandes choses, sergent. »

Je lui répondis que je le pensais aussi.

J’étais à la torture à l’idée qu’il allait me poser des questions sur Walter, alors que je ne savais pas très bien ce que je pouvais dire. Je risquais d’énormes gaffes si je parlais trop, car cet incident de l’Expédition Deux était censé rester top secret, et on nous avait bien fait la leçon pour qu’on la boucle.

Pour l’instant, toutefois, il n’abordait pas le sujet, parlant de choses et d’autres. Je crus comprendre que sa femme était en mauvaise santé et Walter leur fils unique. Lui, c’était un gros bonnet dans l’industrie, un type plein aux as.

Je le trouvais antipathique. J’aimais bien Walter ; son paternel me paraissait du genre pompeux, avec son ton sentencieux d’homme d’affaires.

Il voulait savoir dans combien de temps on pourrait avoir de l’uranium de Mars en grande quantité, et je lui dis que je ne pensais pas que ce serait de sitôt.

« L’Expédition Un n’a fait que repérer les gisements, la Deux qu’établir une carte et une base provisoire. Bien sûr, les choses progressent et on m’a dit que la Quatre comprendra cent fusées. Mais Mars est un sale endroit. »

M. Millis riposta d’un ton péremptoire que je me trompais, que le monde était affamé d’énergie, et que les choses iraient beaucoup plus vite que je ne le pensais.

Tout à coup, il cessa de parler affaires, me regarda et me demanda : « Qui était le meilleur ami de Walter, là-bas ? »

Il avait l’air confus de me poser cette question. Aussi plein de lui soit-il, mon antipathie se dissipa aussitôt.

« Breck Jergen, répondis-je. Notre sergent. C’était lui, en quelque sorte, qui maintenait l’esprit d’équipe parmi nous, et ça a tout de suite marché entre eux. »

M. Millis hocha la tête et en resta là. Il me désigna par la vitre un lac au loin et me dit qu’on était presque arrivés.

Plus qu’une maison, c’était un manoir. On entra et il me présenta à Mme Millis, une femme pâle, sans ressort, qui se déclara ravie de rencontrer un ami de Walter. D’une certaine façon, il me sembla que, s’il était imbu de lui-même, la mort de leur fils l’affectait beaucoup plus qu’elle.

Il me conduisit à ma chambre, me dit que les parents de Breck arriveraient avant le dîner et que je pouvais me reposer un peu en attendant.

Je restai assis à regarder la pièce, la plus cossue que j’aie jamais vue. En voyant leur maison et leur mode de vie, je commençai à comprendre pourquoi Walter était devenu encore plus cinglé que nous tous.

Walter était un type bien, mais colérique. Il avait dû être gâté, et la discipline de l’entraînement lui paraître plus dure qu’à nous tous.

Je restai assis là, à appréhender ce dîner. Par la fenêtre, je voyais une piscine et un court de tennis – quelqu’un les utilisait-il maintenant que Walter n’était plus ? Bizarre qu’un gars vivant dans un milieu pareil aille se faire tuer sur Mars…

J’ôtai le couvre-lit de satin pour ne pas le salir avec mes souliers, m’étendis les yeux fermés, et restai là à me demander ce que j’allais pouvoir leur raconter. Ce qui m’embêtait, c’est que j’ignorais quelle version officielle on leur avait donnée.

Le commandant en chef a le regret de vous informer que votre fils a été abattu comme un chien…

Ce n’était pas le télégramme qu’ils avaient reçu. Mais qu’est-ce qu’on leur avait dit ? J’aurais aimé pouvoir m’en assurer avant.

Bon sang, pourquoi tous ces gens ne me foutaient-ils pas la paix ? Ils m’obligeaient à revivre sans arrêt des événements que les psychiatres me conseillaient d’oublier quelque temps, mais comment aurais-je pu oublier ?

Il aurait peut-être mieux valu leur dire la vérité. Après tout, Walter n’était pas le seul à avoir perdu la boule, là-bas. Au cours de ces derniers mois atroces, il y en avait eu des gars qui se baladaient en disant : « L’Expédition Trois ne viendra pas. On nous a plantés là et on se fout pas mal de venir nous relever maintenant. »

C’était le discours qu’on entendait. Ça n’arrêtait pas. On ne pouvait guère leur en vouloir, d’ailleurs. Le quart d’entre nous avait la maladie de Mars, les petites tombes se multipliaient dans la vallée derrière la crête, les rations diminuaient, les médicaments manquaient, tout manquait, et on gardait les yeux braqués vers le ciel où aucune fusée n’apparaissait.

Une petite anicroche sur Terre, nous avait expliqué le colonel Nichols, notre commandant en chef depuis la mort du général Rayen. Il y avait un peu de retard, mais les fusées ne tarderaient pas à venir, et on serait relevés. Il fallait tenir bon.

Tenir. C’est ce qu’on faisait. La nuit, on restait assis dans nos préfabriqués en tôle, à écouter Lansen tousser dans sa couchette, et des géants de vent, des géants de froid semblaient hurler et ricaner autour de notre petit village.

« Bon sang, s’ils ne viennent pas, pourquoi on ne rentre pas ? disait Walter. Il nous reste quatre fusées, on pourrait tous repartir. »

Le visage grave de Breck devenait plus grave encore. « Bon, écoute, on entend beaucoup trop ce genre de discours, Walter. Boucle-la.

— Est-ce qu’on peut en vouloir aux gars d’en parler ? On n’est pas des héros de légende. Si on nous a oubliés sur Terre, pourquoi rester là et accepter un truc pareil ?

— Il le faut bien, disait Breck. La Trois va venir. »

J’ai toujours pensé que ce qui est arrivé ne se serait jamais produit s’il n’y avait pas eu la fausse alerte qui avait mis tout le camp sens dessus dessous la nuit où tous les gars criaient : « La Trois est là ! Des fusées ont atterri à l’ouest de Rock Ridge ! »

Mais quand ils se précipitèrent là-bas, ils découvrirent que ce n’était pas du tout des fusées qu’ils avaient vues atterrir, mais une pluie de météores finissant de se consumer au sol.

C’est la déception qui avait été cause de tout, je crois. Je ne peux pas l’affirmer vraiment, car, ce même jour, j’avais chopé la fièvre de Mars, tout s’était mis à tourner, j’étais tombé dans les pommes et je m’étais réveillé dans ma couchette ; quelqu’un me faisait une piqûre et j’avais la tête comme une citrouille.

Je n’étais pas totalement K.O., ce n’était qu’une petite crise, mais qui suffisait à tout brouiller autour de moi. J’ignorais que le camp était en pleine mutinerie, jusqu’au moment où je me réveillai pour voir Breck penché au-dessus de moi ; je remarquai le revolver et le brassard de la Police Militaire qu’il portait.

Quand je lui demandai pourquoi, il m’expliqua : les gars divaguaient tellement à vouloir s’emparer des fusées et rentrer qu’on avait doublé les forces de police et que Nichols avait lancé des avertissements très sévères.

« Et Walter ? dis-je.

— Il est à la tête de la révolte et il aura droit à la cour martiale au retour. Quel foutu imbécile !

— Je ne pige pas. Il a pourtant beaucoup de cran, tu sais.

— Oui, mais incapable d’accepter aucune discipline. Il a toujours eu du mal à obéir, et maintenant que ça va mal, il est complètement cinglé. Au revoir, Frank. »

Je le revis bel et bien, mais pas du tout comme je m’y attendais. C’était le jour où on avait entendu des coups de feu au loin, puis le hurlement de l’alerte ; les hommes s’étaient mis à courir et les semi-chenillés à démarrer à toute allure. Et quand j’étais parvenu à sortir de ma couchette et du baraquement, je les avais vus qui se précipitaient vers les grosses fusées, et un caporal m’avait crié d’une jeep : « Ces fichus imbéciles ont fauché des fusils, essayé de s’emparer des fusées et d’obliger les équipages à les emmener. »

Je me souviens nettement du mal de cœur que me donnaient les embardées et les bonds de la jeep qui nous emmenait là-bas, de la petite foule qui s’agitait sous la masse sombre des fusées en cachant quelque chose par terre, et du major Weiler qui s’enrouait à force de crier les ordres.

Je parvins à voir ce qu’il y avait sur le sol : sept ou huit hommes, à peu près tous morts. Walter avait été touché en plein cœur. On me dit plus tard que c’était parce qu’il était le leader et qu’il marchait devant qu’il avait été le premier abattu.

Un gars de la Police Militaire était mort, un autre assis, son uniforme tout rouge au niveau de la poitrine – Breck. On apportait une civière à son intention.

Le caporal dit : « Dis donc, c’est Jergen, ton chef d’escadron ? » Et moi : « Oui, c’est lui. » Bizarre comme on n’a rien à dire quand quelque chose vous bouleverse, comme on prononce simplement des mots dans le genre de « oui, c’est lui ».

Breck mourut cette nuit-là, sans avoir repris connaissance. Et moi je me retrouvai là, même pas rétabli, avec Lassen mourant dans sa couchette ; et tout ce qui restait de l’escadron 14 c’était cinq hommes, et c’était comme ça.

Comment le QG pourrait-il laisser se répandre une affaire pareille ? Ça ferait une sacrée réclame pour le recrutement des futures expéditions martiennes si on racontait la manière dont les gars de l’Expédition Deux avaient dévissé. Je ne trouvais pas anormal qu’on nous demande de garder le secret absolu. De toute façon, ce n’était pas quelque chose dont on aurait eu envie de parler.

J’étais quand même dans le pétrin, un fichu pétrin. J’allais descendre parler aux parents de Breck et aux parents de Walter, et ils voudraient savoir comment leurs fils étaient morts, et je pourrais leur dire : « Il y a toutes les chances pour que vos fils se soient entretués là-bas. »

Bien sûr. Et sinon ? Le QG avait présenté ces morts-là comme « accidentelles ». Quelle sorte d’accident ?

L’heure avançait et je devais descendre. Quand j’arrivai en bas, les parents de Breck étaient là. M. Jergen, un charpentier, grand et osseux, avait des yeux bleus au regard direct, pareils à ceux de Breck. Il ne parlait pas beaucoup, mais Mme Jergen, une petite bonne femme, le faisait pour deux.

Elle me dit que je ressemblais aux photos que Breck leur avait envoyées du camp d’entraînement. Elle me dit qu’elle avait aussi trois filles, deux d’entre elles mariées ; l’une de ces filles mariées habitait Milwaukee, l’autre sur la côte. Elle dit qu’elle avait appelé son fils Breck d’après un personnage d’un roman de Robert Louis Stevenson, et je répondis que j’avais lu ce livre quand j’étais au lycée.

« C’est un joli nom », ajoutai-je.

Elle me regarda, les yeux brillants. « Oui, c’était un joli nom. »

Ce fut un excellent dîner. On avait préparé tout ce qui pourrait me faire plaisir, et tout ce qu’il y avait de meilleur. Le repas était servi par un domestique, mais je n’avais aucun goût à ce que je mangeais.

Ensuite, dans le grand salon, ils s’assirent tous avec l’air d’attendre que je parle, et je savais qu’il fallait que je m’exécute.

Je leur demandai s’ils avaient reçu des détails sur ces accidents et M. Millis dit que non, que tout ce qu’on leur avait dit, c’était « mort accidentelle ».

Bon, ça me facilitait la tâche. Assis là, avec ces quatre visages tournés vers moi, je me mis à broder tout haut.

« Il y avait une chance sur un million pour qu’un accident pareil se produise. Vous voyez, sur Mars, il y a beaucoup plus de chutes de météores que sur Terre : la couche d’air est plus mince et ne les consume pas aussi vite. L’un d’eux est tombé à côté d’un dépôt de mazout et un certain nombre de réservoirs ont explosé. J’étais au lit avec la fièvre, je n’ai donc rien vu, mais on m’a raconté la chose. »

Ils m’écoutaient si intensément qu’on pouvait entendre les quatre respirations tandis que je reprenais mon roman.

« Deux gars avaient été projetés par l’explosion et ils seraient morts brûlés si d’autres ne s’étaient pas précipités avec des extincteurs. Ils empêchèrent l’incendie d’atteindre les gros réservoirs, mais un autre petit réservoir explosa, et Breck et Walter, qui faisaient partie de ceux qui y étaient allés, ont été tués sur le coup. »

Quand j’eus terminé, cette fable me parut invraisemblable, et j’avais peur qu’ils n’y croient pas. Mais nul ne pipa mot. Puis M. Millis laissa échapper un soupir. « Ainsi, c’est ce qui est arrivé. Oui… dans ce cas, notre seule consolation, c’est que ça a été une mort rapide, n’est-ce pas ? »

Je dis que oui, très rapide.

« Mais je ne comprends pas pourquoi on nous l’a caché. Ce n’est pas bien. »

J’avais une réponse toute prête : « On a étouffé la chose parce qu’on ne veut pas que les gens soient au courant du danger des météores, voilà pourquoi. »

Mme Millis se leva. Elle me demanda de l’excuser : elle ne se sentait pas très bien et me dirait au revoir au matin. Les trois autres et moi n’avions plus grand-chose à nous dire ; personne ne souleva d’objection, quand, un instant plus tard, je demandai la permission d’aller me coucher.

J’allais me mettre au lit quand on frappa à la porte : le père de Breck. Il entra et me regarda dans les yeux. « C’était une fable, n’est-ce pas ?

— Oui, dis-je, c’était une fable. »

Ses yeux me scrutaient. « Vous avez vos raisons, je pense. Quoi qu’il soit arrivé, Breck s’est-il bien comporté ?

— Il s’est comporté en homme du début à la fin. Il a été tout au long le meilleur d’entre nous. »

Il me regarda, et je crois que quelque chose fit qu’il me crut. Il me serra la main. « C’est bien, mon garçon, n’en parlons plus. »

C’était plus que je n’en pouvais supporter. Je ne pouvais pas me retrouver face à eux le lendemain matin. Je laissai un mot de remerciement et d’excuses, puis je descendis et m’esquivai discrètement de cette maison.

Il était tard, mais un camion qui passait me prit, et le conducteur dit qu’il allait près de l’aéroport. Il me demanda comment c’était sur Mars et je lui dis que c’était désertique. Je dormis dans un fauteuil à l’aéroport ; je me sentais mieux à l’idée que, le lendemain, je serais chez moi et que ce serait fini.

 

4.

Le soir tombait quand on atteignit le village. Mes parents ignoraient que j’arriverais si tôt et j’avais dû les attendre à l’aéroport de Cleveland. Quand on prit Market Street, j’aperçus une énorme banderole en travers de la rue : Harmonville souhaite la bienvenue à son astronaute.

L’astronaute, c’était moi. Les journaux nous appelaient ainsi. Ça convenait pour les gros titres. Tout le monde leur avait emboîté le pas. On avait voyagé entassés dans une cellule de prison volante, voilà tout – et on était des « astronautes », à présent.

Il y avait des uniformes rutilants massés sous la banderole : l’orchestre du lycée. Je gardai le silence, mais mon père vit la tête que je faisais.

« Bien sûr, Frank, tu es fatigué, je le sais, mais ces gens sont tes amis, et ils tiennent à te souhaiter la bienvenue. »

D’accord, mais la détente que j’avais commencé à éprouver dans l’auto depuis Cleveland avait disparu.

C’était mon pays, ce vieil Ohio campagnard, avec ces jolis petits villages blancs et ses grosses fermes au milieu des vallons. Il était agréable en juin, très agréable, et je m’étais senti mieux de minute en minute. Et voilà que ça n’allait plus, car je voyais bien qu’il allait encore falloir que je parle de Mars.

Papa arrêta la voiture sous la banderole, et l’orchestre du lycée se mit à jouer et M. Robinson – concessionnaire Chevrolet et maire de Harmonville – monta dans la voiture avec nous.

Il me serra la main. « Nous te souhaitons la bienvenue, Frank. C’était comment sur Mars ?

— Il faisait froid, monsieur Robinson, terriblement froid.

— Si tu avais vu le froid qu’il a fait ici en février dernier ! Moins vingt degrés, presque un record. »

Il se pencha par la portière, agita le bras, et mon père redémarra, avec tout l’orchestre qui avançait devant nous en jouant. On ne fit que quelques mètres sur Market Street, passant sous les vieux érables, puis longeant l’église et les maisons blanches pour arriver à ce bâtiment carré qu’est Grange Hall.

Il y avait une petite foule devant, d’où monta quelque chose qui ressemblait à des acclamations (sans en être vraiment, vous savez combien les gens sont timides quand il s’agit d’acclamer quelqu’un) quand notre voiture arriva à la hauteur de ce rassemblement. Je descendis et serrai des mains de personnes que je ne voyais pas vraiment, puis M. Robinson me prit par le coude et m’entraîna à l’intérieur.

Les sièges étaient tous occupés et il y avait des gens debout, et au-dessus de la petite scène, à l’autre bout de la salle, il y avait une énorme décoration florale : un globe de roses rouges surmonté d’un panonceau « Mars », un globe de roses blanches, « La Terre », et une petite fusée, elle aussi faite de fleurs, accrochée entre les deux.

« C’est le club des horticulteurs qui a installé ça, dit M. Robinson. Presque tout le monde a payé son écot pour les fleurs.

— Vraiment ravissant », dis-je.

M. Robinson m’entraîna sur scène, sous les applaudissements. Je connaissais tous ces gens, les familles des fermes voisines de la nôtre, mes anciens professeurs, et ainsi de suite.

Je m’assis sur une chaise et M. Robinson fit un petit discours ; il dit que les fils d’Harmonville avaient toujours participé aux événements importants, la guerre de 1812, la guerre de Sécession, les deux Guerres mondiales, et maintenant l’un d’eux était allé sur Mars.

« Mes amis, vous vous êtes toujours demandé comment c’est là-haut, et voilà que l’un de nos gars en revient et qu’il va pouvoir vous renseigner. »

Il me fit lever, et ils applaudirent encore, et je restai là à me demander ce que j’allais bien pouvoir leur raconter.

Et là, tandis que je cherchais, je trouvai soudain la réponse à une question qui m’avait souvent dérouté. Nous n’avions jamais pu saisir pourquoi les gars rentrés de l’Expédition Un ne nous avaient pas fait comprendre combien cela allait être dur. Et je savais pourquoi. Ils ne l’avaient pas fait parce qu’ils craignaient d’avoir l’air de se plaindre de toutes les épreuves qu’ils avaient dû endurer. Et moi, pour la même raison, je ne pouvais pas me plaindre non plus.

Je baissai les yeux vers ces visages enthousiastes et attentifs, ces visages que j’avais connus toute ma vie, et je compris que rien de ce que je pourrais leur dire les satisferait. Car ils avaient lu toutes ces histoires que racontent les journaux au sujet de « l’Exotisme de la planète rouge » et des « Héros de l’espace », et s’aviser de leur donner une image différente n’aboutirait qu’à les contrarier.

Alors je dis : « C’était un grand voyage. Mais naviguer l’espace est une chose merveilleuse, quitter soudain la Terre et s’en aller vers les étoiles une aventure incomparable. »

Naviguer l’espace, j’appelais ça ! Ça sonnait bien, ça faisait fabuleux. Comment auraient-ils pu se douter que naviguer l’espace revenait à rester étendu, ficelé dans cette espèce de cale obscure, à écouter râler Joe Valinez et à prier, à prier que ce ne soit pas notre fusée qui s’écrase ?

« Et c’est une joie merveilleuse que de sortir d’une fusée pour fouler le sol d’un monde nouveau, pour regarder un soleil si différent et un horizon tout neuf… »

Oui, merveilleux, surtout pour les gars de la Fusée Sept écrabouillés comme des mouches qui gisaient sur le sable en geignant : « À l’aide ! » Quelle joie pour eux et pour nous qui avions essayé de leur porter secours !

« Les épreuves étaient rudes, mais nous savions tous que nous accomplissions une grande tâche ! »

Un joli mot, « Épreuves ». Ni trop terrible, ni trop hideux. Il ne doit pas indiquer les gars qui crachent leurs poumons pleins de poussière et votre meilleur pote en train de mourir de la fièvre de Mars dans la pièce même où vous dormez. Un joli mot, presque réconfortant, qu’ « Épreuves ».

« Et la seule façon dont nous pouvions faire notre travail, là-haut, si loin de la Terre, c’était par l’esprit d’équipe. »

Oui, ça, c’était vrai en un sens, et à quoi bon aller tout gâcher en leur racontant la manière dont Walter et Breck étaient morts ?

« Le travail continue. L’Expédition Trois est en train de construire une base plus importante en ce moment. Bientôt la Quatre partira. Cela signifie de l’uranium en abondance, et donc de l’énergie à bon marché pour la Terre. »

Je n’en dis pas davantage. Je m’arrêtai là. Mais j’aurais voulu pouvoir continuer et ajouter : Ça n’en valait pas la peine ! Cela ne valait pas la peine de sacrifier tous ces gars, de nous faire vivre tout cet enfer pour avoir de l’énergie à bon marché, pour que vous puissiez tous, bonnes gens, utiliser encore plus de machines à laver, de postes de télévision et de grille-pain !

Mais comment dire ça en face à ceux que vous connaissez, que vous aimez ? Et qui étais-je pour le faire ? Peut-être que j’avais tort et qu’un grand nombre de trucs dont j’avais profité et auxquels je n’avais jamais pensé avaient été acquis au prix de la vie d’autres gars.

Je ne savais plus.

Bref, voilà ce que je leur dis, puis je m’assis et on m’applaudit beaucoup. Je vis que j’avais bien fait : je leur avais donné ce qu’ils souhaitaient, tout le monde était ravi.

Le spectacle fini, les gens vinrent à moi et je serrai encore des mains. Quand je sortis, il faisait nuit, une de ces nuits douces et chaudes d’été, comme je n’en avais pas connu depuis longtemps. Et mon père dit que nous devrions rentrer pour que je puisse me reposer.

Je lui dis : « Rentrez en voiture, moi j’irai à pied. Je prendrai le raccourci. Ça me plaira de traverser la ville à pied. »

Notre ferme n’était qu’à trois kilomètres du village, et le raccourci par la ferme Heller que je prenais gamin faisait deux kilomètres. Mon père estimait que j’aurais dû me ménager, mais il comprit que je tenais à ma lubie. Il me laissa.

Je descendis Market Street, puis fis le tour de la petite place, où érables et ormes formaient une masse sombre au-dessus de moi ; les massifs avaient leur parfum habituel, un peu différent… Je pensais retrouver tout cela intact. Je me trompais.

Quand je coupai juste après Odd Fellows Hall, je croisai Hobe Evans, l’ouvrier du garage Ford, qui allait fredonnant, à moitié ivre, comme toujours le samedi soir.

« Salut, Frank, on m’a dit que tu étais rentré. » Je m’attendais à ce qu’il me pose la question habituelle, mais non. « Fichtre, t’as pas l’air en forme. Bois un coup. »

Il sortit une bouteille, j’en bus une gorgée, lui aussi. Un au-revoir, et il repartit en fredonnant. Je me sentais si bien que je me fichais de là où j’avais pu aller.

Je continuai dans le noir, traversai le pré des Heller, puis suivis la berge sous les vieux saules touffus. Je m’arrêtai, comme toujours, gamin, pour écouter coasser les crapauds, et tout était comme d’habitude, les bruits de juin, les bruits de la nuit, les odeurs de la nuit.

Je fis une chose que je n’avais pas faite depuis longtemps : je regardai le ciel étoilé et vis le point rouge que je scrutais quand j’étais le gosse lisant ces vieilles histoires, le point rouge que Breck, Jim, Walter et moi avions fixé si souvent la nuit au camp d’entraînement en nous demandant si on irait.

Ils y étaient allés, n’en partiraient plus, et il y en aurait d’autres pour leur tenir compagnie, toujours davantage à mesure que le temps passerait.

Ce qui changeait tout, face au point rouge, c’était mes amis. J’aurais voulu leur expliquer pourquoi je n’avais pas dit la vérité, toute la vérité. J’essayai.

« Je ne voulais pas mentir. Mais il le fallait, du moins j’en avais l’impression. »

Je renonçai. Parler à des gars morts à soixante millions de kilomètres tenait du délire. Ils étaient morts, c’était fini, c’était comme ça. Je détournai mon regard du point rouge dans le ciel et repris le chemin de la maison.

Quelque chose était fini, pour moi aussi : ma jeunesse. Si je ne me sentais pas vieux, je ne me sentais pas jeune, et je pensais que ça ne m’arriverait plus jamais.

 

 

Nouvelle reproduite avec l'accord de l'agent.