Top Ten Hits of the End of the World, Prince Rama (Paw Tracks, 2012). 10 chansons, 40 minutes.

Dans ce désolant Abécédaire, en matière de musique, on a beaucoup parlé de duos, en particulier dès qu’il est question d’electro. À croire que ce genre de formation s’avère durable et pertinent. Qu’on en juge : 2814, Autechre, Boards of Canada, Coil, Matmos, the Orb, Pan Sonic… Liste à laquelle il faut rajouter Air, les Chemical Brothers, Daft Punk. Tous une chose en commun : il s’agit de mecs.

Pour tenter de rétablir l’équilibre cosmique, abordons un duo (pas vraiment electro) constitué de femmes : Prince Rama. Anciennement connu sous le nom de Prince Rama of Adhoya, le duo consiste en la personne des sœurs Taraka et Nimai Larsson. Deux nanas avec un grain de folie de bon aloi. Le fait d’avoir grandi dans une communauté Hare Krishna en Floride n’y est peut-être pas étranger…

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Après une série de disques autoproduits sortis confidentiellement, les deux sœurs ont sorti en 2012 leur sixième album, Top Ten Hits of the End of the World. Parce que 2012, le 21 décembre, les Mayas et leur calendrier, les X-Files et leur conspiration, et Sylvain Durif dans le village de Bugarach — impossible d'oublier tout ça. Le titre du présent disque est tout un programme, la pochette aussi avec son visuel très Eighties, et le topo au dos de la pochette en rajoute une (réjouissante) couche :

« In 2012 A.D., the world experienced a catastrophic apocalypse, leaving Prince Rama the only band alive. With no one left to perform their songs, ten of the late, great bands from across the world summoned Prince Prama to channel their never before heard hit singles in a series of seances that led to the recording of Top Ten Hits of the End of the World. Once their spirit were contracted, Prince Rama was instructed by the deceased band members on how to present their image and their music.
This record is all that is left of their existence. »

Sauf qu’en 2012, la fin du monde n’a pas eu lieu. Ces groupes défunts viennent probablement d’une réalité parallèle… Quoi qu’il en soit, le site de Prince Rama fournit une bio pour chacun des dix groupes. Tous sont décédés tragiquement, de leur propre main ou de façon accidentelle, lorsque la fin du monde est survenue le 21 décembre 2012. Évidemment, dans ce continuum-ci, personne n’en a fait l’expérience. Sauf Prince Rama, par l'intermédiaire de séances de communication avec les esprits (enfin, c'est l'idée).

Bref. Lorsqu’on presse la touche lecture de cet album pluôt concept, on se retrouve propulsé dans l’une de ces réalités virtuelles… ou, peut-être, en troisième partie de soirée dans une discothèque interlope. « Blades of Austerity », chanson censément due au groupe émirati Guns of Dubai (par commodité, je vais indiquer le nom des groupes fictifs auteurs des chansons), ressemble au rêve lointain d’une chanson bollywoodienne déparée de tous ses oripeaux pour n’en garder qu’une substantifique moëlle. Est-ce là un manifeste décroissant ?

« Cut your eyes on the blade of austerity / Stop / Desire »

Quoi qu’il en soit, la première fois que j’ai entendu cette chanson, j’ai eu l’impression d’être transporté ailleurs.

« Those who live for love they won’t loose / They will live forever », affirment I.M.M.O.R.T.A.L.I.F.E. – une secte sexuelle londonienne – sur la bien nommée « Those Who Live For Love Will Live Forever ». Cette déclaration d’intention aussi simpliste que folle est ma chanson préférée du disque. Seul regret, une outtro longuette. Qu’importe : « No Way Back » des Nu Fighters prend la relève en trombe avec ses motos rugissantes. « So Destroyed » de Rage Peace, c’est Nirvana façon Prince Rama : Kurt Cobain à Bangalore. Le pire est que ça marche. Le Bauhaus fusionne avec le Japon pour « Receive » de Taohaus ; une intro orientalisante, une rythmique lourde, un orgue aux intonations propres à une liturgie étrangère : la chanson passe par différents états et surprend.

« Radhamadhava » de Goloka est chanté… dans une langue évoquant l’hindi ; rien de plus normal pour un groupe supposément indien, auteur de plus neuf cents chansons pour Bollywood. « Fire Sacrifice » de Black Elk Speaks est (supposément) indienne, mais cette fois côté américain. Une chanson pastorale, à sa manière. "« Welcome to the Now Age » de Hyparxia, plutôt posée et lumineuse, aborde le concept du « Now Age » développé par Taraka Larson, et s’en fait le manifeste musical. Le Now Age ? Cela n’a rien à voir avec le New Age. Grosso modo, il s’agit de :

« a multimedia exploration of contemporary conceptions of time in the context of music and its relationship to utopian architecture and aesthetics, particularly in the transference from kitsch to symbol. »

Si vous le dites… Parmi tous ces groupes inexistants défunts, The Metaphysixxx sont ceux à être partis avec la mort la plus joliment idiote : « When they heard the world was about to end, they took all the ecstasy they had and jumped on the treadmill, running until they collapsed. » « Exercise Ecstasy » est à l’avenant, enjoué et sautillant avec son stylophone impertinent. « We Will Fall In Love Again » de Motel Memory conclut l’album de façon orgiaque et inexorable – rien ne pourra empêcher la fin du monde mais peut-être que l’amour lui survivra. Et les sœurs Larson savent que ceux qui aiment vivront éternellement, apocalypse ou non.

Dix chansons, allant toutes à l’essentiel : l’album est compact et cohérent. Difficile cependant de déterminer à quel point cela relève de la blague ou non : les mini-bios sont à mourir de rire mais au-delà de ce détail, les sœurs Larson semblent à fond dans leur délire de Now Age. Si l’on s’arrête à la musique, ce mélange de chants quasi tribaux, d’ambiance indiennes, de synthés datés s’avère unique en son genre et fonctionne, évocateur à merveille.

On pourra peut-être regretter que la seconde moitié de l’album ne possède pas la même force que la première et, surtout, que les chansons semblent toutes coulées dans le même moule, avec une même instrumentation et une omniprésente réverbération rendant les paroles des plus confuses (mais à consulter le livret, ce n’est pas forcément pour leurs paroles qu’on écoute Prince Rama). De fait, les sœurs Larson auraient gagné à se laisser davantage prendre par les groupes défunts avec qui elles communiquent, de façon à ce que les chanson soient plus variées – de fait, le son de ce Top Ten Hits ne diffère guère de celui du précédent album, Trust Now (2012). Heureusement, l’album suivant, Xtreme Now (2016) évite cet écueil.

À suivre, donc, fin du monde imminente ou dépassée ou non.

Introuvable : on
Inécoutable : non
Inoubliable : oui