Summa Technologiae, Stanislaw Lem, essai présenté et traduit du polonais en anglais par Joanna Zylinska. University of Minnesota Press, coll. « Electronic Mediations », 2013 [1964]. 420 pp. GdF.
A Stanislaw Lem Reader, Peter Swirski. Northwestern University Press, coll. « Rethinking Theories », 1997. 132, GdF.

Entre 1266 et 1273, le moine dominicain Thomas d’Aquin rédige la rédaction de sa fameuse Summa theologiae, conséquent traité théologique (inachevé) dont l’ambition était de rassembler les idées et connaissances au sujet de la doctrine chrétienne.

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Huit siècles plus tard, Stanislas Lem lui rend une sorte d’hommage – de façon séculaire, ici – avec la parution de sa Summa technologiae. Au-delà de sa riche œuvre romanesque, notre Polonais s’est également distingué comme essayiste, et cette Summa constitue un ouvrage non moins imposant, et sûrement plus excitant, au sujet duquel ce désolant Abécédaire va tenter de dire quelques mots ineptes au sein de la rubrique « j’ai pas tout compris mais je vais en parler quand même »… Le présent billet se divise en deux : un bref commentaire générique de l’ouvrage, suivi d’un résumé plus détaillé (et plus ennuyeux aussi) de chacune des parties, que vous pouvez zapper pour aller à la fin.

« We are going to speak of the future. »

En bref (et vraiment en bref), Summa technologiae est le grand œuvre de Stanislas Lem. Écrit entre 1962 et 1963 et paru en 1964, en plein milieu de la « décennie dorée » de Stanislas Lem – celle ayant vu notamment la parution de Solaris ouLa Voix du maîtreSumma technologiae, tout au long de son quasi million de signes (c’est long mais bien, bien moins que l’ouvrage de Thomas d’Aquin), se montre visionnaire à plus d’un titre… Il s’agit là d’un ensemble de réflexions sur l’évolution technologique, en particulier la cybernétique, mais il y est aussi question d’informatique, de génétique, de nature de la conscience, de la science, du progrès et de pas mal d’autres trucs.

« I shall focus here on various aspects of our civilization that can be guessed and deduced from the premises known to us today, no matter how improbable their actualization. What lies at the foundation of our hypothetical constructions are technologies, i.e., means of bringing about certain collectively determined goals that have been conditioned by the state of our knowledge and our social aptitude —and also those goals that no one has identified at the outset. »

Lem propose ses réflexions sur les deux évolutions que nous connaissons : celle de la Nature, chaotique et aveugle, et celle, technologique, dirigée (enfin, à peu près), que nous accomplissons. Quelles sont les limites de l'évolution technologiques ? Ces limites expliquent-elles le fait que, pour le moment, nous n'ayons détecté aucune civilisation extraterrestre ?

Autre questionnement : l’accroissement des connaissances pose-t-il un risque ? Une solution serait d'employer la cybernétique pour y remédier : faire appel à l'intelligence artificielle. Et Lem de balayer d'une main toute crainte d'une révolte des machines pensantes. Il apparaît nécessaire à notre auteur de coordonner le progrès scientifique, de le diriger, chose qui pourrait se faire à l'aide des IA.

Quoi qu'il en soit, l'évolution technologique nous permet potentiellement de tout faire (tout ce qui est physiquement possible, s'entend). Y compris de concevoir des machines donnant au cerveau des stimuli indiscernables de la réalité : une réalité virtuelle, rien de moins. Le cerveau lui-même pourrait être équipé d'augmentations. Pareil pour le corps, histoire de vivre plus longtemps dans ce monde… ou ailleurs, dans quelque paradis virtuel.

On le voit, bon nombre des thèmes abordés par Lem ont fait l'objet de développement science-fictifs (pensez à Matrix, aux textes de Greg Egan ou Peter Watts) ou réels (la réalité virtuelle, pour commencer).

Summa technologiae a de quoi fasciner durablement. Imaginez : dans la Pologne des années 60, un quadragénaire polymathe invente le futur dans son coin. Là où le bât blesse, c’est avec la difficulté de l’ouvrage : long, par moment excessivement pointu, avec de copieuses notes de fin d’ouvrage courant sur plusieurs pages, des digressions dont on ne voit pas forcément l’intérêt, l’emploi de termes spécifiques qui ont échoué à imprégner et qui, par conséquent, semblent curieux au lecteur du XXIe siècle. Sans compter quelques données que le temps a révélé inexactes ou fausses. Pour autant, le texte n’est pas dénué d’humour : en pleine réflexion sur l’ordre et le chaos (chap. 5), Lem s’amuse en comparant les lois de la physique à trois personnes habitant une maison en verre (ou, à tout le moins, transparente) : un employé nommé Smith, sa tante puritaine et une locataire… Les déplacements et interactions des trois individus sont comparés aux hypothèses formulées par Ptolémée, Einstein ou Heisenberg. L’ironie ne manque pas non plus – ce ne serait pas Lem sinon.

Néanmoins, aussi mythique que soit devenu l’ouvrage au fil des année, celui-ci a fait un flop à sa sortie en Pologne. Flop partiel, disons : le livre a bénéficié de plusieurs rééditions corrigées. Néanmoins, il a fallu attendre 2013 pour que paraisse une traduction complète en anglais (quelques extraits dans la langue d’Asimov existaient çà et là, et une traduction allemande existe depuis 1980), se basant sur la 4e édition polonaise, a priori la plus à jour, datant de 1974. Comme de juste, Summa est introduit par la traductrice, Joanna Zylinska, qui témoigne de la difficulté de la traduction (dans une interview datant de 1992, Lem évoquait déjà une traductrice ayant jeté l’éponge) et prend soin de resituer l’œuvre dans son contexte. À vrai dire, vous feriez mieux de lire cette éclairante préface plutôt que ce billet.

Mais bon…

 

Summa technologiae dans le détail…

La première partie, Dilemmes (c’est moi qui traduit), fait figure d’introduction : Lem y expose ses motivations quant à l’écriture de cet ouvrage. La deuxième partie, Deux évolutions voit l’auteur polonais tracer un parallèle entre l’évolution biologique et l’évolution technologique.

« Every technology is actually an artificial extension of the innate tendency possessed by all living beings to gain mastery over their environment, or at least not to surrender to it in their struggle for survival. »

Lem commence de façon quelque peu capillotractée en affirmant que les nouvelles espèces (bio ou techno) sont de petite taille au départ. Bien sûr, les parallèles ne peuvent masquer les différences fondamentales : l’évolution biologique se fait par le hasard. D’une part, avec suffisamment de temps, tout peut arriver ; d’autre part, elle n’a rien de téléologique : la nature ne prédit rien et ne sait pas en avance quelles mutations fonctionneront. Évidemment, comme on voit les choses a posteriori, cela donne des impressions trompeuses. Quant à la technologie, celle-ci repose moins sur le hasard. Si l’évolution biologique est amorale, la technologique questionne justement la morale (« Science sans conscience… ») et a tendance à inspirer la chose militaire (j’aurais pensé l’inverse). Lem conclut sur les liens entre technologie, automatisation et liberté, et sur la volonté humaine à entrer en compétition avec la nature – mais celle-ci, déclare l’auteur, est trop complexe pour lui. Pour le moment.

Tournons à présent les yeux vers le ciel et le futur dans la troisième partie, Les Civilisations spatiales. Il y a deux façons de chercher à connaître notre avenir : la première consiste à étudier le passé et le présent ; avec la seconde, il s’agit d’observer les autres. Mais dans le cas des civilisations, eh bien… quelles civilisations autres que l’humaine étudier ? Selon le principe de médiocrité, qui veut que notre Soleil, son âge, sa position dans la Voie lactée et son cortège de planètes (dont la nôtre, vous savez, la seule habitable à quelques années-lumière à la ronde et qu’on saccage allègrement) soit un cas normal et répandu, la Galaxie devrait grouiller de civilisations. Sauf que… en 1966, on n’en a détecté aucune, et la situation n’a d’ailleurs pas changé en 2018. Lem se base sur les travaux de Francis Drake (dont il ne cite curieusement pas l’équation), de Sebastian von Hoerner, astrophysicien allemand, et du Russe Baumsztejn pour développer ses réflexions, avec l’indispensable rasoir d’Occam pour trancher dans le vif des hypothèses les moins pertinentes (du genre : ils sont déjà parmi nous). Ou bien les civilisations aliens sont rares et ont une longue durée de vie, ou bien c’est l’inverse, ou encore elles sont nombreuses et vivaces… mais ne ressemblent pas à ce que nous attendons. Car, questionne Lem, ne faisons-nous pas de l’anthropomorphisme en cherchant de telles civilisations ? Or, sur une autre planète, l’évolution risque peu de donner naissance à un truc doté de deux bras, deux jambes et une tête – Lem me rappelle ici Stephen Jay Gould et son « film de l’évolution », qui, rembobiné puis redéroulé, ne montrera jamais la même chose. Bref : en l’absence de toute preuve tangible, nous voici livrés à nous-mêmes sur cette Terre. Et Lem de conclure en s’interrogeant sur l’ironie de la chose : nous espérons ne pas être seuls dans l’Univers, nous qui avons du mal à supporter la présence de l’autre…

« We introduce the law and order of a scientific experiment into Nature, and then on the basis of such phenomena, we aim to see beings that are similar to us. Yet we are not seeing any such phenomena. Is it because they are non-existent? There is something deeply saddening in the silence of the stars that awaits us in response to this question—a silence so absolute that it seems eternal. »

Avec la quatrième partie, Intellectroniques, Lem s’inquiète de l’accroissement des connaissances : le nombre de scientifiques, de publications scientifiques et de supports ne cesse de croître. Atteindra-t-on une barrière de l’information ? Qu’est-ce que l’information, au juste ? Quelque-chose qui n’existe qu’en contexte, lorsqu’il faut opérer une sélection ? Notre auteur distingue trois possibilités dans ce qui ressemble à un jeu contre la Nature : une défaite reviendrait à mésuser la cybernétique ou à ne pas l’employer, à se focaliser exclusivement sur quelques champs de recherche en une manière de spéciation ; un pat consisterait à s’éloigner de la Nature ; la victoire serait alors d’extraire les informations de la Nature elle-même. Pour Lem, l’IA est l’homoncule de la cybernétique, une science encore jeune à l’époque de rédaction de Summa… Pas question de visions idiotes d’androïdes ou de machines pensantes se révoltant : si on ignore ce qu’il passera une fois un certain seuil dépassé (que Lem ne qualifie pas de singularité, mais l’idée y est), ce ne sera pas ces visions moyenâgeuses dignes de la mauvaise SF (prends ça, Skynet). L’auteur de Solaris évoque au passage d’éventuels amplificateurs d’intelligence, qui seraient au cerveau ce que le waldo est aux membres, et considère que ces machines pensantes sont pareilles à des boîtes noires. En ce début de XXIe siècle où il est beaucoup question d’intelligences artificielles, d’intelligences augmentées et de deep learning, ce chapitre a toute sa pertinence.

Titrée Prolégomènes à l’omnipotence, la cinquième partie s’interroge sur ce qu’il se passe une fois qu’on est capable de tout faire – la « pantocréatique », la capacité à accomplir tous les buts possibles. L’évolution technique accroît notre capacité à faire (et défaire). Cela dit, n’oublions pas que, en dépit de la technologie, les limites de la Nature sont les nôtres. Mais où se situer, entre Charybde et Scylla, d’un côté le superficiel (telle que la science-fiction) et l’abysse de la complexité des choses ? Lem en profite pour forger deux termes : l’imitologie et la phantomologie. L’imitologie a trait aux mathématiques et aux algorithmes identifiables dans la Nature, tandis que la phantomologie concerne des structures mathématiques sans équivalents dans la Nature. C’est un peu abstrait, non ? Pas d’inquiétude…

… car la sixième partie, Phantomologie, s’attache précisément à détailler ce concept. Il s’agit là du chapitre le plus fascinant à mes yeux, car Lem y développe des idées très actuelles : celles de la réalité virtuelle. Comment créer une illusion indiscernable de la réalité ? En enregistrant des stimuli et en les rediffusant à une personne placées dans un caisson d’isolation sensorielle (l’équivalent du cerveau dans un bocal). Charge à la machine gérant le truc (le phantomate) de s’assurer que la personne phantomisée dispose d’une explication pour toutes les limitations de l’univers qu’elle perçoit. Lorsque Lem s’interroge sur la possibilité que toute une civilisation soit phantomisée, on ne peut s’empêcher de penser à Matrix. La phantomatique pourrait-elle d’ailleurs devenir une drogue, en sollicitant les centres du plaisir du cerveau ? L’auteur pressent que cette invention peut être dévoyée (cf. la fameuse règle 34 d’internet), même si ses buts premiers seraient le divertissement, l’entraînement et l’éducation. En matière d’incarnation, la phantomologie a ses limites : on pourra s’incarner en un croco ou en Napoléon, sans toutefois savoir que c’est d’être un croco ou Napoléon. Manquant peut-être d’authenticité, la phantomatique pourrait avoir des remèdes fournis par la cybernétique, tels que la télétaxie (connecter quelqu’un à une machine faisant interface avec le monde) ou la phantoplication (connexion au réseau neural d’une autre personne).

Si la phantomatique fournit de fausses informations au cerveau, la cérébromatique pourrait quant à elle transformer le cerveau. Concrètement, comment le faire ? En modifiant génétiquement le cerveau (à la Huxley) ? Ce serait compliqué mais pas moins que d’ajouter des « appendices » au cerveau, au risque de modifier la personnalité. Serait-il d’ailleurs possible de « tuer » quelqu’un de cette façon, en altérant définitivement sa personnalité ? Et si la personnalité est une information, est-il possible de la copier ? Si oui, peut-on alors se retrouver avec des duplicatas d’une même personne – cela, en la « faxant » (cf. Ilium de Dan Simmons). Le chapitre se poursuit avec des expériences de pensées au sujet de tels doublons.

La septième partie, La création de mondes, commence avec Lem s’interrogeant à nouveau sur le progrès scientifique. Selon notre auteur, il faudrait apprendre à le coordonner, le diriger dans une direction au lieu de le laisser se disperser. Comment récolter de l’information ? Comment automatiser la formulation d’hypothèses ? Si on dispose d’une machine qui copie toutes les variables, tous les phénomènes naturels, on a là un « plagiaire universel ». Lem réfléchit sur la nature des théories et sur les processus cognitifs, afin de trouver le moyen le plus simple de créer un « scientifique artificiel » sous la forme d’un « supercerveau électrique » connecté au monde extérieur via des « perceptrons ». Cela vaut mieux que le cerveau, incapable de traiter consciemment trop d’informations à la fois (et Lem de poursuivre dont la façon dont l’information peut se transmettre, de manière phénotypique ou génotypique). En matière d’information justement et de « fermes d’information », il faut mettre les choses au point : ici, ce n’est pas le plus adapté à l’environnement qui survit mais celui qui exprime le mieux ledit environnement. À vrai dire, l’information est potentiellement partout, y compris dans les mouvements de molécules dans l’air. Il faut savoir trier, rappelez-vous, et disposer d’un amplificateur d’intelligence pour séparer le bruit de l’information pertinente. En note, Lem évoque « l’ariadnologie », discipline destinée aux machines faisant le tri dans l’information : la description des moteurs de recherche trente ans avant l’heure…

Qui de la linguistique ? Il y a la trajectoire des énoncés dans un champ linguistique. Les langues elles-mêmes peuvent être assimilées à des organismes ; inversement, l’hérédité s’exprime dans un langage (également traduisible en un langage humain). Suivent des réflexions de l’auteur sur le langage dans la nature, les nerfs et les gènes.

« Such comparative linguistics, when extended across the Universe, leads to the conclusion that all languages—chromosomal, neural, and natural—are mediated, that is, “ontologically nonautonomous,” because they are systems for constructing structures by means of the selection and organization of elements, structures that can only be acknowledged as real or debunked as false by the real world. »

Quid de la transcendance ? Est-il possible de la construire ? Lem se montre très critique de la société de consommation qui nous laisse plus vide qu’au départ. Créer la transcendance serait une solution, avec ses paradis artificiels et virtuels pour une après-vie (cf. Peter Watts et Vision aveugle). Ce Nouveau Monde implique des Designers et une nouvelle discipline, la Cosmogonique. Il faut tout y déterminer (même s’il s’agit d’un monde non-déterministe). On pourrait y voir des ressemblances avec la phantomologie : il n’en est rien, car ici l’artificialité est assumée… même si les habitants de ces mondes artificiels l’ignorent. Des mondes enchâssés en somme. On n’est pas loin deLa Cité des permutants et de « Nuits cristallines » de Greg Egan.

La huitième et dernière partie, Une satire de l’évolution, commence par s’intéresser aux différences naturel/artificiel : celles-ci s’estompent quand l’artificiel dépasse le naturel selon les paramètres donnés par le créateur. Lem refait le film de l’évolution, d’après les connaissances disponibles à l’époque, et s’attarde sur la merveilleuse petite usine qu’est une cellule ou une bactérie. Si la Nature construit la vie, l’homme (dit Lem) sera à même de la bâtir. L’auteur disserte ensuite sur la nécessité de la mort, s’interroge sur les erreurs (pouvant donner lieu aux cancers), s’ébahit de la complexité de l’existence et de l’ingéniosité de l’évolution pour occuper toutes les niches écologiques. Serait-il envisageable d’appliquer certaines choses (par exemple, l’hibernation) à l’humain ? La bioengéniérie. Du point de vue d’un ingénieur, l’évolution a des défauts, en plus d’être myope et opportuniste. Pour l’humain, implants et prothèses peuvent y remédier. La longévité ? Lem n’est pas contre une vie longue mais désapprouve l’idée d’immortalité pour d’évidentes raisons d’évolution. Lem aborde la question du cyborg, cet humain mécanisé, qu’il imagine cependant peu probable. Quid alors « d’agences matrimoniales machiniques » ? Elles existaient à l’époque de rédaction de l’ouvrage, avec un taux de succès acceptable : et si elles prenaient en compte le génotype ? Lem ne perçoit guère ici les dangers de l’eugénisme (cf. plus bas pour une justification). L’auteur termine sur les pouvoirs extrasensoriels : s’ils existent, est-ce que cela fonctionne avec un cerveau électronique ? Blague à part : si de tels pouvoirs existent, ils auraient dû exister depuis longtemps. On n’en a trouvé chez aucune espèce ; par conséquents, ils n’existent pas. CQFD.

(Comme si l’ouvrage n’était pas déjà assez long, il a compris dans sa première édition une neuvième partie, consacrée à l’art et la technologie, que Lem a supprimée suite à des critiques.)

Dans sa conclusion, Lem se défend d’avoir écrit une réitération de l’Ars Magna de Raymond Lulle – théologien du Moyen-Âge dont le grand ennemi fut Nicolas Eymerich, et pas seulement dans les romans de Valerio Evangelisti. Le Polonais récapitule brièvement ses pensées avant de conclure que, si le langage des chromosomes n’est pas très fiable, au moins permet-il de donner naissance de temps à autres aux philosophes.

Ouf, on touche au but !

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En 1984, Lem a ajouté une postface à Summa technologiae : « Dwadzieścia lat później » (« Vingt ans après »). Jamais traduite, je ne peux que signaler son existence. En revanche, « Trzydzieści lat później » (« Trente ans après ») figure au sein de A Stanislaw Lem Reader, ouvrage introduit par un article biographique signé Peter Swirksi, universitaire canadien spécialiste de Lem, et comprenant deux (très intéressantes) interviews menée par le même Swirski, où l’on voit un Lem pleinement à l’aise dans sa posture de philosophe. Dans « Trente ans après »), Lem revient sur Summa : aussi étonnant que cela puisse paraître, l’ouvrage est passé inaperçu à sa sortie, ne récoltant qu’une recession négative d’un philosophe polonais, Leszek Kolakowski, qui taxait d’élucubrations les idées de l’auteur de Solaris. Bon, ça, c'est Lem qui le dit : l'ouvrage a été réimprimé l'année de sa sortie, et des rééditions revues et corrigées ont vu le jour en 1967 et 1974. Au travers de longues citations extraites de la partie Phantomologie, Lem démontre en quoi il avait raison sur le thème de la réalité virtuelle. Si cet article peine à être passionnant, car ressemblant surtout à des récriminations, les deux interviews rendent la lecture de ce Reader indispensable (du moins, pour qui s’intéresse à Lem).

Sur le site officiel de Stanislas Lem figurent quelques commentaires de l’auteur, où il reconnaît des omissions dans Summa :

« • the answer to the question whether and to what extent the capital would be willing to invest large sums in biotechnology
• ethical aspects of our future choices since I did not want to deal with the methods employed by future biotechnology to fulfill the human penchant for evil. The fictitious hero of Summa is a Constructor, a perfectly rational being »

Bon, personne n’est parfait. Nul n’est non plus prophète en son pays ou ni en son époque. Lire Summa technologiae un demi-siècle après sa parution, c’est toutefois se lancer dans une épreuve d’endurance, ardue mais stimulante, et qui témoigne une nouvelle fois du génie de Lem.

« Nothing ages as fast as the future. »

(Originellement, Summa technologiae devait conclure mon cycle de billets consacrés à Stanislas Lem… mais les traductions allemandes de Dialogues et de Philosophie du hasard viennent d’arriver sur ma pile à lire. À suivre ?)

Introuvable : disponible en anglais ou en allemand
Illisible : euh…
Inoubliable : à sa manière